Mozilla.svg

La Tulipe noire/XV

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann Lévy (p. 141-148).


XV

LE GUICHET.


Gryphus était suivi du molosse.

Il lui faisait faire sa ronde pour qu’à l’occasion il reconnût les prisonniers.

— Mon père, dit Rosa, c’est ici la fameuse chambre d’où M. Grotius s’est évadé ; vous savez, M. Grotius ?

— Oui, oui, ce coquin de Grotius ; un ami de ce scélérat de Barneveldt, que j’ai vu exécuter quand j’étais enfant. Grotius ! ah ! ah ! c’est de cette chambre qu’il s’est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne s’en évadera après lui.

Et, en ouvrant la porte, il commença dans l’obscurité son discours au prisonnier.

Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier, comme pour lui demander de quel droit il n’était pas mort, lui qu’il avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.

Mais la belle Rosa l’appela, et le molosse vint à elle.

— Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier. Je suis chef des porte-clefs et j’ai les chambres sous ma surveillance. Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline.

— Mais je vous connais parfaitement, mon cher monsieur Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la lanterne.

— Tiens, tiens, c’est vous, monsieur van Baerle, dit Gryphus ; ah ! c’est vous ; tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre !

— Oui, et c’est avec un grand plaisir, mon cher monsieur Gryphus, que je vois que votre bras va à merveille, puisque c’est de ce bras que vous tenez une lanterne.

Gryphus fronça le sourcil.

— Voyez ce que c’est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l’aurais pas fait, moi.

— Bah ! demanda Cornélius, et pourquoi cela ?

— Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau ; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable.

— Ah çà ! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé ? fit en riant Cornélius.

— Au contraire, morbleu ! au contraire ! maugréa le geôlier, vous me l’avez trop bien remis le bras ; il y a quelque sorcellerie là-dessous : au bout de six semaines je m’en servais comme s’il ne lui fût rien arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buytenhof, qui sait son affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir m’en servir.

— Et vous n’avez pas voulu ?

— J’ai dit : Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, — Gryphus était catholique, — tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.

— Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte raison devez-vous vous moquer des savants.

— Oh ! les savants, les savants ! s’écria Gryphus sans répondre à l’interpellation ; les savants ! j’aimerais mieux avoir dix militaires à garder qu’un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s’enivrent ; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l’eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s’enivrer ! ah bien oui ! C’est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne vous sera pas facile, à vous, de conspirer. D’abord pas de livres, pas de papiers, pas de grimoire. C’est avec les livres que M. Grotius s’est sauvé.

— Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baerle, que peut-être j’ai eu un instant l’idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l’ai plus.

— C’est bien ! c’est bien ! dit Gryphus, veillez sur vous, j’en ferai autant. C’est égal, c’est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.

— En ne me faisant pas couper la tête ? … Merci, merci, maître Gryphus.

— Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant.

— C’est affreux ce que vous dites-là, monsieur Gryphus, dit van Baerle en se détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l’un était mon ami, et l’autre… l’autre mon second père.

— Oui, mais je me souviens que l’un et l’autre sont des conspirateurs. Et puis c’est par philanthropie que je parle.

— Ah ! vraiment ! Expliquez donc un peu cela, cher monsieur Gryphus, je ne comprends pas bien.

— Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck…

— Eh bien ?

— Eh bien ! vous ne souffririez plus. Tandis qu’ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie très dure.

— Merci de la promesse, maître Gryphus.

Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa, derrière la porte, lui répondait par un sourire plein d’angélique consolation.

Gryphus alla vers la fenêtre.

Il faisait encore assez jour pour qu’on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisâtre.

— Quelle vue a-t-on d’ici ? demanda le geôlier.

— Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.

— Oui, oui, trop de vue, trop de vue.

En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés dans le brouillard.

— Oh ! oh ! qu’est-ce que cela ? demanda le geôlier.

— Mes pigeons, répondit Cornélius.

— Mes pigeons ! s’écria le geôlier, mes pigeons ! Est-ce qu’un prisonnier a quelque chose à lui ?

— Alors, dit Cornélius, les pigeons que le bon Dieu m’a prêtés ?

— Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons ! Ah ! jeune homme, jeune homme, je vous préviens d’une chose, c’est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.

— Il faudrait d’abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van Baerle. Vous ne voulez pas que ce soit mes pigeons ; ils sont encore bien moins les vôtres, je vous jure, qu’ils ne sont les miens.

— Ce qui est différé n’est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus tard que demain, je leur tordrai le cou.

Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps à van Baerle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit :

— À neuf heures ce soir.

Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n’entendit rien, et comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et alla faire les mêmes promesses à un autre prisonnier.

À peine eut-il disparu, que Cornélius s’approcha de la porte pour écouter le bruit décroissant des pas, puis, lorsqu’il se fut éteint, il courut à la fenêtre et démolit de fond en comble le nid des pigeons.

Il aimait mieux les chasser à tout jamais de sa présence que d’exposer à la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d’avoir revu Rosa.

Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.

Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein.

Rosa avait dit : À neuf heures, attendez-moi.

La dernière note de bronze vibrait encore dans l’air lorsque Cornélius entendit dans l’escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle fixait ardemment les yeux Cornélius s’éclaira.

Le guichet venait de s’ouvrir en dehors.

— Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d’avoir gravi l’escalier, me voici !

— Oh ! bonne Rosa !

— Vous êtes content de me voir ?

— Vous me le demandez ! Mais comment avez-vous fait pour venir ? dites !

— Écoutez, mon père s’endort chaque soir presque aussitôt qu’il a soupé ; alors je le couche un peu étourdi par le genièvre ; n’en dites rien à personne, car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous.

— Oh ! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.

Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet que Rosa retira le sien.

— Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.

Le cœur de Cornélius bondit. Il n’avait point osé demander encore à Rosa ce qu’elle avait fait du précieux trésor qu’il lui avait confié.

— Ah ! vous les avez donc conservés !

— Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère !

— Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble qu’ils étaient à vous.

— Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur. Ah ! comme j’ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume sera non seulement l’homme le plus heureux de son royaume, mais de toute la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de votre parrain Corneille, j’étais résolue de vous rapporter vos caïeux ; seulement je ne savais comment faire. Or je venais de prendre la résolution d’aller demander au stathouder la place de geôlier de Gorcum pour mon père, lorsque la nourrice m’apporta votre lettre. Ah ! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre ne fit que m’affermir dans ma résolution. C’est alors que je partis pour Leyde ; vous savez le reste.

— Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre reçue, à venir me rejoindre ?

— Si j’y pensais ! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu’à cela !

Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille.

Rosa se recula comme la première fois.

— En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de toute jeune fille, en vérité, j’ai bien souvent regretté de ne pas savoir lire ; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre nourrice m’apporta votre lettre ; j’ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j’étais, était muette pour moi.

— Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire ? dit Cornélius, et à quelle occasion ?

— Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que l’on m’écrivait.

— Vous receviez des lettres, Rosa ?

— Par centaines.

— Mais qui vous les écrivait donc ?…

— Qui m’écrivait ? Mais d’abord tous les étudiants qui passaient sur le Buytenhof, tous les officiers qui allaient à la place d’armes, tous les commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.

— Et tous ces billets, chère Rosa, qu’en faisiez-vous ?

— Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m’amusait beaucoup ; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre son temps à écouter toutes ces sottises, depuis un certain temps, je les brûle.

— Depuis un certain temps, s’écria Cornélius avec un regard troublé tout à la fois par l’amour et la joie.

Rosa baissa les yeux toute rougissante.

De sorte qu’elle ne vit pas s’approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent, hélas ! que le grillage ; mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu’aux lèvres de la jeune fille le souffle ardent du plus tendre baiser.

À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle peut-être qu’elle ne l’avait été au Buytenhoff, le jour de l’exécution. Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s’enfuit le cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les palpitations de son cœur. Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.

Rosa s’était enfuie si précipitamment qu’elle avait oublié de rendre à Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.