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La Tulipe noire/XXVIII

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Calmann Lévy (p. 261-270).


XXVIII

LA CHANSON DES FLEURS.


Pendant que s’accomplissaient les événements que nous venons de raconter, le malheureux van Baerle, oublié dans la chambre de la forteresse de Lœvestein, souffrait de la part de Gryphus tout ce qu’un prisonnier peut souffrir quand son geôlier a pris le parti bien arrêté de se transformer en bourreau.

Gryphus ne recevant aucune nouvelle de Rosa, aucune nouvelle de Jacob, Gryphus se persuada que tout ce qui lui arrivait était l’œuvre du démon, et que le docteur Cornélius van Baerle était l’envoyé de ce démon sur la terre.

Il en résulta qu’un beau matin, c’était le troisième jour depuis la disparition de Jacob et de Rosa, il en résulta qu’un beau matin il monta à la chambre de Cornélius plus furieux encore que de coutume.

Celui-ci, les deux coudes appuyés sur la fenêtre, la tête appuyée sur ses deux mains, les regards perdus dans l’horizon brumeux que les moulins de Dordrecht battaient de leurs ailes, aspirait l’air pour refouler ses larmes et empêcher sa philosophie de s’évaporer.

Les pigeons y étaient toujours, mais l’espoir n’y était plus, mais l’avenir manquait.

Hélas ! Rosa surveillée ne pourrait plus venir. Pourrait-elle seulement écrire, et si elle écrivait, pourrait-elle lui faire parvenir ses lettres ?

Non. Il avait vu la veille et la surveille trop de fureur et de malignité dans les yeux du vieux Gryphus pour que sa vigilance se ralentît un moment, et puis outre la réclusion, outre l’absence, n’avait-elle pas à souffrir des tourments pires encore. Ce brutal, ce sacripant, cet ivrogne, ne se vengeait-il pas à la façon des pères du théâtre grec ? Quand le genièvre lui montait au cerveau ne donnait-il pas à son bras, trop bien raccommodé par Cornélius, la vigueur de deux bras et d’un bâton ?

Cette idée, que Rosa était peut-être maltraitée, exaspérait Cornélius.

Il sentait alors son inutilité, son impuissance, son néant. Il se demandait si Dieu était bien juste d’envoyer tant de maux à deux créatures innocentes. Et certainement dans ces moments-là il doutait. Le malheur ne rend pas crédule.

Van Baerle avait bien formé le projet d’écrire à Rosa. Mais où était Rosa ?

Il avait bien eu l’idée d’écrire à la Haye pour prévenir de ce que Gryphus voulait sans doute amasser, par une dénonciation, de nouveaux orages sur sa tête.

Mais avec quoi écrire ? Gryphus lui avait enlevé crayon et papier. D’ailleurs, eût-il l’un et l’autre, ce ne serait certainement pas Gryphus qui se chargerait de sa lettre.

Alors Cornélius passait et repassait dans sa tête toutes ces pauvres ruses employées par les prisonniers.

Il avait bien songé à une évasion, chose à laquelle il ne songeait pas quand il pouvait voir Rosa tous les jours. Mais plus il y pensait, plus une évasion lui paraissait impossible. Il était de ces natures choisies qui ont horreur du commun, et qui manquent souvent toutes les bonnes occasions de la vie, faute d’avoir pris la route du vulgaire, ce grand chemin des gens médiocres, et qui les mène à tout.

Comment serait-il possible, se disait Cornélius, que je susse m’enfuir de Lœvestein, d’où s’enfuit jadis M. de Grotius ? Depuis cette évasion, n’a-t-on pas tout prévu ? Les fenêtres ne sont-elles pas gardées ? les portes ne sont-elles pas doubles ou triples ? Les postes ne sont-ils pas dix fois plus vigilants ?

Puis outre les fenêtres gardées, les portes doubles, les postes plus vigilants que jamais, n’ai-je pas un argus infaillible ? un argus d’autant plus dangereux qu’il a les yeux de la haine, Gryphus ?

Enfin n’est-il pas une circonstance qui me paralyse ? L’absence de Rosa. Quand j’userais dix ans de ma vie à fabriquer une lime pour scier mes barreaux, à tresser des cordes pour descendre par la fenêtre, ou me coller des ailes aux épaules pour m’envoler comme Dédale… Mais je suis dans une période de mauvaise chance ! La lime s’émoussera, la corde se rompra, mes ailes fondront au soleil. Je me tuerai mal. On me ramassera boiteux, manchot, cul-de-jatte. On me classera dans le musée de la Haye, entre le pourpoint taché de sang de Guillaume le Taciturne et la femme marine recueillie à Stavesen, et mon entreprise n’aura eu pour résultat que de me procurer l’honneur de faire partie des curiosités de la Hollande.

Mais non, et cela vaut mieux, un beau jour Gryphus me fera quelque noirceur. Je perds la patience depuis que j’ai perdu la joie et la société de Rosa, et surtout depuis que j’ai perdu mes tulipes. Il n’y a pas à en douter, un jour ou l’autre Gryphus m’attaquera d’une façon sensible à mon amour-propre, à mon amour ou à ma sûreté personnelle. Je me sens, depuis ma réclusion, une vigueur étrange, hargneuse, insupportable. J’ai des prurits de lutte, des appétits de bataille, des soifs incompréhensibles de horions. Je sauterai à la gorge de mon vieux scélérat, et je l’étranglerai !

Cornélius, à ces derniers mots, s’arrêta un instant, la bouche contractée, l’œil fixe.

Il retournait avidement dans son esprit une pensée qui lui souriait.

— Eh mais ! continua Cornélius, une fois Gryphus étranglé, pourquoi ne pas lui prendre les clefs ? pourquoi ne pas descendre l’escalier comme si je venais de commettre l’action la plus vertueuse ? pourquoi ne pas aller trouver Rosa dans sa chambre ? pourquoi ne pas lui expliquer le fait, et sauter avec elle de sa fenêtre dans le Wahal ?

Je sais certes assez bien nager pour deux.

Rosa ! mais mon Dieu, ce Gryphus est son père ; elle ne m’approuvera jamais — quelque affection qu’elle ait pour moi — de lui avoir étranglé ce père, si brutal qu’il fût, si méchant qu’il ait été. Besoin alors sera d’une discussion, d’un discours pendant la péroraison duquel arrivera quelque sous-chef ou quelque porte-clefs qui aura trouvé Gryphus râlant encore ou étranglé tout à fait, et qui me remettra la main sur l’épaule. Je reverrai alors le Buytenhoff et l’éclair de cette vilaine épée, qui cette fois ne s’arrêtera pas en route et fera connaissance avec ma nuque. Point de cela, Cornélius, mon ami ; c’est un mauvais moyen !

Mais alors que devenir et comment retrouver Rosa ?

Telles étaient les réflexions de Cornélius trois jours après la scène funeste de séparation entre Rosa et son père, juste au moment où nous avons montré au lecteur Cornélius accoudé sur sa fenêtre.

C’est dans ce moment même que Gryphus entra.

Il tenait à la main un énorme bâton, ses yeux étincelaient de mauvaises pensées, un mauvais sourire crispait ses lèvres, un mauvais balancement agitait son corps, et dans sa taciturne personne tout respirait les mauvaises dispositions.

Cornélius, rompu comme nous venons de le voir par la nécessité de la patience, nécessité que le raisonnement avait menée jusqu’à la conviction, Cornélius l’entendit entrer, devina que c’était lui, mais ne se détourna même pas.

Il savait que cette fois Rosa ne viendrait pas derrière lui.

Rien n’est plus désagréable aux gens qui sont en veine de colère que l’indifférence de ceux à qui cette colère doit s’adresser.

On a fait des frais, on ne veut pas les perdre.

On s’est monté la tête, on a mis son sang en ébullition. Ce n’est pas la peine si cette ébullition ne donne pas la satisfaction d’un petit éclat.

Tout honnête coquin qui a aiguisé son mauvais génie désire au moins en faire une bonne blessure à quelqu’un.

Aussi Gryphus, voyant que Cornélius ne bougeait point, se mit à l’interpeller par un vigoureux :

— Hum ! hum !

Cornélius chantonna entre ses dents la chanson des fleurs, triste mais charmante chanson.

Nous sommes les filles du feu secret,
Du feu qui circule dans les veines de la terre ;

Nous sommes les filles de l’aurore et de la rosée,
Nous sommes les filles de l’air,
Nous sommes les filles de l’eau ;
Mais nous sommes avant tout les filles du ciel.

Cette chanson, dont l’air calme et doux augmentait la placide mélancolie, exaspéra Gryphus.

Il frappa la dalle de son bâton en criant :

— Eh ! monsieur le chanteur, ne m’entendez-vous pas ?

Cornélius se retourna.

— Bonjour, dit-il.

Et il reprit sa chanson.

Les hommes nous souillent et nous tuent en nous aimant.
Nous tenons à la terre par un fil.
Ce fil c’est notre racine, c’est-à-dire notre vie.
Mais nous levons le plus haut que nous pouvons nos bras vers le ciel.

— Ah ! sorcier maudit, tu te moques de moi, je pense ! cria Gryphus.

Cornélius continua :

C’est que le ciel est notre patrie,
Notre véritable patrie, puisque de lui vient notre âme,
Puisqu’à lui retourne notre âme,
Notre âme, c’est-à-dire notre parfum.

Gryphus s’approcha du prisonnier :

— Mais tu ne vois donc pas que j’ai pris le bon moyen pour te réduire et pour te forcer à m’avouer tes crimes ?

— Est-ce que vous êtes fou, mon cher monsieur Gryphus ? demanda Cornélius en se retournant.

Et, comme en disant cela, il vit le visage altéré, les yeux brillants, la bouche écumante du vieux geôlier :

— Diable ! dit-il, nous sommes plus que fou, à ce qu’il paraît ; nous sommes furieux !

Gryphus fit le moulinet avec son bâton.

Mais, sans s’émouvoir :

— Ça, maître Gryphus, dit van Baerle en se croisant les bras, vous paraissez me menacer ?

— Oh ! oui, je te menace ! cria le geôlier.

— Et de quoi ?

— D’abord, regarde ce que je tiens à la main.

— Je crois que c’est un bâton, dit Cornélius avec calme, et même un gros bâton ; mais je ne suppose point que ce soit là ce dont vous me menacez.

— Ah ! tu ne supposes pas cela ! Et pourquoi ?

— Parce que tout geôlier qui frappe un prisonnier s’expose à deux punitions ; la première, art. IX du règlement de Lœvestein :

« Sera chassé tout geôlier, inspecteur ou porte-clefs
qui portera la main sur un prisonnier d’État. »

— La main, fit Gryphus ivre de colère ; mais le bâton ; ah ! le bâton, le règlement n’en parle pas.

— La deuxième, continua Cornélius, la deuxième, qui n’est pas inscrite au règlement mais que l’on trouve dans l’Évangile, la deuxième, la voici :

« Quiconque frappe de l’épée périra par l’épée.
» Quiconque touche avec le bâton sera rossé par le bâton. »

Gryphus, de plus en plus exaspéré par le ton calme et sentencieux de Cornélius, brandit son gourdin ; mais au moment où il le levait, Cornélius s’élança sur lui, le lui arracha des mains et le mit sous son propre bras.

Gryphus hurlait de colère.

— Là, là, bonhomme, dit Cornélius, ne vous exposez point à perdre votre place.

— Ah ! sorcier, je te pincerai autrement, va, rugit Gryphus.

— À la bonne heure.

— Tu vois que ma main est vide ?

— Oui, je le vois, et même avec satisfaction.

— Tu sais qu’elle ne l’est pas habituellement lorsque le matin je monte l’escalier.

— Ah ! c’est vrai, vous m’apportez d’habitude la plus mauvaise soupe ou le plus piteux ordinaire que l’on puisse imaginer. Mais ce n’est point un châtiment pour moi ; je ne me nourris que de pain, et le pain, plus il est mauvais à ton goût, Gryphus, meilleur il est au mien ?

— Plus il est meilleur au tien ?

— Oui.

— Et la raison ?

— Oh ! elle est bien simple.

— Dites-la donc, alors.

— Volontiers, je sais qu’en me donnant du mauvais pain, tu crois me faire souffrir.

— Le fait est que je ne te le donne pas pour t’être agréable, brigand.

— Eh bien ! moi qui suis sorcier, comme tu le sais, je change ton mauvais pain en un pain excellent, qui me réjouit plus que des gâteaux, et alors j’ai un double plaisir, celui de manger à mon goût d’abord, et ensuite de te faire infiniment enrager.

Gryphus hurla de colère.

— Ah ! tu avoues donc que tu es sorcier, dit-il.

— Parbleu ! si je le suis. Je ne le dis pas devant le monde, parce que cela pourrait me conduire au bûcher comme Gaufredy ou Urbain Grandier ; mais quand nous ne sommes que nous deux, je n’y vois pas d’inconvénient.

— Bon, bon, bon, répondit Gryphus, mais si un sorcier fait du pain blanc avec du pain noir, le sorcier ne meurt-il pas de faim s’il n’a pas de pain du tout ?

— Hein ! fit Cornélius.

— Donc, je ne t’apporterai plus de pain du tout, et nous verrons au bout de huit jours.

Cornélius pâlit.

— Et cela, continua Gryphus, à partir d’aujourd’hui. Puisque tu es si bon sorcier, voyons, change en pain les meubles de ta chambre ; quant à moi, je gagnerai tous les jours les dix-huit sous que l’on me donne pour ta nourriture.

— Mais c’est un assassinat ! s’écria Cornélius, emporté par un premier mouvement de terreur bien compréhensible, et qui lui était inspiré par cet horrible genre de mort.

— Bon, continua Gryphus le raillant, bon ! puisque tu es sorcier, tu vivras malgré tout.

Cornélius reprit son air riant, et haussant les épaules :

— Est-ce que tu ne m’as pas vu faire venir ici les pigeons de Dordrecht ?

— Eh bien ! dit Gryphus.

— Eh bien ! c’est un joli rôti que le pigeon ; un homme qui mangerait un pigeon tous les jours ne mourrait pas de faim, ce me semble ?

— Et du feu ? dit Gryphus.

— Du feu ! mais tu sais bien que j’ai fait un pacte avec le diable. Penses-tu que le diable me laissera manquer de feu quand le feu est son élément ?

— Un homme si robuste qu’il soit ne saurait manger un pigeon tous les jours. Il y a eu des paris de faits, et les parieurs ont renoncé.

— Eh bien ! mais, dit Cornélius quand je serai fatigué des pigeons, je ferai monter les poissons du Wahal et de la Meuse.

Gryphus ouvrit de larges yeux effarés.

— J’aime assez le poisson, continua Cornélius ; tu ne m’en sers jamais. Eh bien ! je profiterai de ce que tu veux me faire mourir de faim pour me régaler de poisson.

Gryphus faillit s’évanouir de colère et même de peur. Mais se ravisant :

— Eh bien ! dit-il en mettant la main dans sa poche ; puisque tu m’y forces.

Et il en tira un couteau qu’il ouvrit.

— Ah ! un couteau ! fit Cornélius se mettant en défense avec son bâton.