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La Tulipe noire/XXX

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Calmann Lévy (p. 280-284).


XXX

OÙ L’ON COMMENCE DE SE DOUTER
À QUEL SUPPLICE ÉTAIT RÉSERVÉ
CORNÉLIUS VAN BAERLE.


La voiture roula tout le jour. Elle laissa Dordrecht à gauche, traversa Rotterdam, atteignit Delft. À cinq heures du soir, on avait fait au moins vingt lieues.

Cornélius adressa quelques questions à l’officier qui lui servait à la fois de garde et de compagnon ; mais, si circonspectes que fussent ses demandes, il eut le chagrin de les voir rester sans réponse.

Cornélius regretta de n’avoir plus à côté de lui ce garde si complaisant qui parlait, lui, sans se faire prier.

Il lui eût sans doute offert sur cette étrangeté, qui survenait dans sa troisième aventure, des détails aussi gracieux et des explications aussi précises que sur les deux premières.

On passa la nuit en voiture. Le lendemain, au point du jour, Cornélius se trouva au delà de Leyde, ayant la mer du Nord à sa gauche et la mer de Harlem à sa droite.

Trois heures après, il entrait à Harlem.

Cornélius ne savait point ce qui s’était passé à Harlem, et nous le laisserons dans cette ignorance jusqu’à ce qu’il en soit tiré par les événements.

Mais il ne peut pas en être de même du lecteur, qui a le droit d’être mis au courant des choses, même avant notre héros.

Nous avons vu que Rosa et la tulipe, comme deux sœurs et comme deux orphelines, avaient été laissées, par le prince d’Orange, chez le président van Systens.

Rosa ne reçut aucune nouvelle du stathouder avant le soir du jour où elle l’avait vu en face.

Vers le soir, un officier entra chez van Systens ; il venait de la part de Son Altesse inviter Rosa à se rendre à la maison de ville.

Là, dans le grand cabinet des délibérations où elle fut introduite, elle trouva le prince qui écrivait.

Il était seul et avait à ses pieds un grand lévrier de Frise qui le regardait fixement, comme si le fidèle animal eût voulu essayer de faire, ce que nul homme ne pouvait faire — lire dans la pensée de son maître.

Guillaume continua d’écrire un instant encore ; puis, levant les yeux et voyant Rosa debout près de la porte :

— Venez, mademoiselle, dit-il sans quitter ce qu’il écrivait.

Rosa fit quelques pas vers la table.

— Monseigneur, dit-elle en s’arrêtant.

— C’est bien, fit le prince. Asseyez-vous.

Rosa obéit, car le prince la regardait. Mais à peine le prince eut-il reporté les yeux sur son papier qu’elle se retira toute honteuse.

Le prince achevait sa lettre.

Pendant ce temps, le lévrier était allé au-devant de Rosa et l’avait examinée et caressée.

— Ah ! ah ! fit Guillaume à son chien, on voit bien que c’est une compatriote ; tu la reconnais.

Puis, se retournant vers Rosa et fixant sur elle son regard scrutateur et voilé en même temps :

— Voyons, ma fille, dit-il.

Le prince avait vingt-trois ans à peine, Rosa en avait dix-huit ou vingt ; il eût mieux dit en disant ma sœur.

— Ma fille, dit-il avec cet accent étrangement imposant qui glaçait tous ceux qui l’approchaient, nous ne sommes que nous deux, causons.

Rosa commença de trembler de tous ses membres, et cependant il n’y avait rien que de bienveillant dans la physionomie du prince.

— Monseigneur, balbutia-t-elle.

— Vous avez un père à Loevestein ?

— Oui, monseigneur.

— Vous ne l’aimez pas ?

— Je ne l’aime pas, du moins, monseigneur, comme une fille devrait aimer.

— C’est mal de ne pas aimer son père, mon enfant, mais c’est bien de ne pas mentir à son prince.

Rosa baissa les yeux.

— Et pour quelle raison n’aimez-vous point votre père ?

— Mon père est méchant.

— De quelle façon se manifeste sa méchanceté ?

— Mon père maltraite les prisonniers.

— Tous ?

— Tous.

— Mais ne lui reprochez-vous pas de maltraiter particulièrement quelqu’un ?

— Mon père maltraite particulièrement M. van Baerle, qui…

— Qui est votre amant.

Rosa fit un pas en arrière.

— Que j’aime, monseigneur, répondit-elle avec fierté.

— Depuis longtemps ? demanda le prince.

— Depuis le jour où je l’ai vu.

— Et vous l’avez vu… ?

— Le lendemain du jour où furent si terriblement mis à mort M. le grand pensionnaire Jean et son frère Corneille.

Les lèvres du prince se serrèrent, son front se plissa, ses paupières se baissèrent de manière à cacher un instant ses yeux. Au bout d’un instant de silence, il reprit :

— Mais que vous sert-il d’aimer un homme destiné à vivre et à mourir en prison ?

— Cela me servira, monseigneur, s’il vit et meurt en prison, à l’aider à vivre et à mourir.

— Et vous accepteriez cette position d’être la femme d’un prisonnier ?

— Je serai la plus fière et la plus heureuse des créatures humaines étant la femme de M. van Baerle ; mais…

— Mais quoi ?

— Je n’ose dire, monseigneur.

— Il y a un sentiment d’espérance dans votre accent ; qu’espérez-vous ?

Elle leva ses beaux yeux sur Guillaume, ses yeux limpides et d’une intelligence si pénétrante qu’ils allèrent chercher la clémence endormie au fond de ce cœur sombre, d’un sommeil qui ressemblait à la mort.

— Ah ! je comprends.

Rosa sourit en joignant les mains.

— Vous espérez en moi, dit le prince.

— Oui, monseigneur.

— Hum !

Le prince cacheta la lettre qu’il venait d’écrire et appela un de ses officiers.

— Monsieur van Deken, dit-il, portez à Loevestein le message que voici ; vous prendrez lecture des ordres que je donne au gouverneur, et en ce qui vous regarde vous les exécuterez.

L’officier salua, et l’on entendit retentir sous la voûte sonore de la maison le galop d’un cheval.

— Ma fille, poursuivit le prince, c’est dimanche la fête de la tulipe, et dimanche c’est après-demain. Faites-vous belle avec les cinq cents florins que voici ; car je veux que ce jour-là soit une grande fête pour vous.

— Comment Votre Altesse veut-elle que je sois vêtue ? murmura Rosa.

— Prenez le costume des épousées frisonnes, dit Guillaume, il vous siéra fort bien.