75%.png

La Turquie et l’Alliance austro-russe

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


LA TURQUIE


ET


L'ALLIANCE AUSTRO-RUSSE.




Après l’insurrection de Hongrie, ses conséquences. Encore ne sommes-nous point au bout. Ce n’était pas assez que l’Autriche eût été jetée comme de force dans les bras de la Russie : l’empire ottoman devait à son tour porter la peine de cette malheureuse entreprise. Au reste, quoi de plus logique ? Quand la force de la Russie s’accroît, quel est de tous les états celui qui en reçoit d’ordinaire le premier contre-coup ? Tout ce que la Russie peut gagner d’influence en Europe, n’est-ce pas la Turquie, avant les autres puissances, qui en ressent et en porte le poids ? Oui, il y a une vérité déjà ancienne qui devient aujourd’hui manifeste : la démagogie en Europe et les insurrections de race en Autriche et en Turquie n’aboutissent, en dernier lieu, qu’à seconder le progrès de la puissance russe, progrès politique et territorial. Ouvrez l’histoire de Russie : quel fait la domine ? C’est cette prudence, aussi heureuse que savante, avec laquelle sa diplomatie a su tirer parti des révolutions de l’Occident et des querelles de religion ou de race dont l’Europe orientale est, depuis cinquante ans, le théâtre. Voyez l’époque de Pierre-le-Grand : déjà la Russie est aux aguets, l’œil ouvert sur les divisions intestines de la Pologne et sur les conflits des Moldaves et des Hellènes avec les Turcs, dont elle convoite l’héritage. Sous Catherine, ces grands projets sont à demi réalisés : la Suède continue de décroître, la Pologne est partagée, et la Turquie subit ces graves échecs qui ont commencé sa décadence. Il ne faut plus que la révolution française pour donner à la Russie, dans les affaires de l’Europe, un rôle de premier ordre, auquel d’ailleurs la grande et longue rivalité de l’Angleterre et de la France n’a pas nui. Est-ce que, sous nos yeux, la même histoire ne se renouvellerait pas ? Tout le fait craindre, comme si l’Europe n’avait puisé aucun enseignement dans le spectacle d’un si rapide et si prodigieux essor de puissance. Les insurrections des Hellènes et des Serbes ont naguère mis l’empire ottoman à la merci des Russes : hier, l’insurrection de Hongrie leur livrait, par surcroît de fortune, l’indépendance diplomatique de l’empire d’Autriche.

L’alliance étroite dans laquelle le czar a engagé l’Autriche au moment où cette puissance semblait affaissée a inspiré au gouvernement russe une fierté un peu précipitée dans ses allures, et dont nous avons vu immédiatement la preuve dans la demande d’extradition si expressément formulée à Constantinople. Il parait aujourd’hui, que le czar, malgré tout le bruit causé par la suspension des rapports diplomatiques de son ambassadeur avec le divan, a compris qu’en insistant il compromettait gravement, devant l’Europe, la renommée de modération à laquelle il aspire. Il a craint de montrer trop ouvertement tout ce que lui suggère de hardiesse la grande situation que chacun, démocrates et conservateurs, peuples et gouvernemens, semble s’étudier à lui faire. On sait avec quelle ardeur l’Angleterre avait embrassé cette affaire, qui pouvait devenir vitale pour son commerce ; en France, le pouvoir, sinon le parti conservateur tout entier, ne paraissait point alarmé d’une si belle occasion qui lui eût été donnée d’agir extérieurement pour une grande question conservatrice et traditionnelle dans les intérêts généraux de l’Europe. Le cabinet russe avait-il espéré humilier le sultan à peu de frais par le simple effet de l’intimidation ? Avait-il pensé que la Turquie resterait isolée ? Le refus du sultan et l’approbation de l’Europe, le mouvement de l’opinion en Angleterre et en France, l’entente des deux cabinets, auraient, dans ce cas, modifié les sentimens de la Russie ; elle se contente aujourd’hui de l’expulsion des réfugiés. Cette déclaration officielle couvrirait-elle quelques conditions secrètes ? Serait-il vrai que le czar aurait manifesté le désir de voir les Ottomans rentrer dans ce qu’on appelle son système politique ? Aurait-il formé le vœu d’un changement de ministère qui, entraînant Reschid-pacha et le parti européen, suspendrait encore une fois le progrès de ces réformes sur l’avenir desquelles repose le salut de l’empire ? Peut-être aussi l’empereur a-t-il voulu donner à entendre que la Turquie aurait incliné du côté des puissances libérales ; peut-être lui veut-il faire un crime de n’avoir point coopéré plus activement à la compression des insurgés magyars ? Pour compromettre les Turcs aux yeux du parti conservateur en Europe, le cabinet russe a laissé croire qu’embrassant intérieurement la cause des ennemis de la paix, ils auraient été sympathiques aux folles tentatives qui ont ensanglanté la Hongrie. Les radicaux leur ont au contraire reproché d’avoir trop bien servi les pensées de l’alliance austro-russe par leur attitude pacifique dans les principautés du Danube. La Russie se trompe en ce point comme le radicalisme. Les Turcs, à les prendre en général, manquent souvent de lumières, rarement de bon sens. Par la simplicité même de leurs idées, qui sont loin d’être aussi enchevêtrées que les nôtres, ils sont d’excellens juges de ce qui se passe hors de chez eux, ils ont compris, dès l’origine de l’insurrection magyare, d’abord qu’elle avait peu de chances de succès, ensuite qu’elle ne pouvait être que funeste à la Turquie dans l’hypothèse d’une réussite. Supposez les Magyars vainqueurs des Autrichiens et des Russes, qu’arrivait-il ? C’est que les huit millions de Slaves de la Bulgarie, de la Servie, de la Bosnie, déjà surexcités par le rôle brillant que les Croates avaient pris en Autriche, associés d’ailleurs à toutes les ambitions de cette tribu de leur race, eussent couru aux armes pour venger sa défaite. Combien n’avait-on pas déjà vu de Serbes, de Bosniaques et de Bulgares passer la frontière et s’enrôler, soit sous les ordres de Jellachich, soit parmi les soldats du patriarche de Carlowitz ! Que serait devenue la Turquie le jour où cette levée de boucliers, au nom du principe de race, eût été générale ? quels périls n’eût pas courus sa suzeraineté ! Tous ces dangers étaient manifestes. Loin donc que la Turquie pût désirer la victoire des Magyars, elle savait bien que la seule expression d’une sympathie officielle pour la race magyare eût provoqué un élan contraire, une insurrection générale peut-être chez tous les peuples de la rive droite du Danube et de la Save. En un mot, les Turcs étaient, par le vœu manifeste des Bulgares, des Bosniaques et des Serbes, qui forment la majorité des populations de la Turquie d’Europe, placés dans l’impossibilité de conspirer de sentiment ou de fait avec les Magyars.

Non, ce n’est point là ce que l’on est en droit de reprocher au gouvernement turc ; sa faute, à notre avis, serait plutôt d’avoir perdu un peu du temps précieux que les événemens lui laissaient pour opérer dans son sein, parmi ces mêmes peuples de la Bulgarie, de la Servie et de la Bosnie, des réformes depuis long-temps nécessaires et dont l’effet eût été d’autant plus large que les imaginations étaient plus émues par les agitations d’alentour. Les Osmanlis ne doivent pas oublier que tout leur avenir est dans le succès de cette pensée d’union. Il y a en effet dans ces peuples les élémens d’une force nouvelle qui offre au divan son concours, non assez justement apprécié encore, pour tout essai de régénération au dedans ou de défense à l’extérieur. Une tribu peu nombreuse de la rare bulgaro-serbe, la Croatie, n’a-t-elle pas prouvé à l’Autriche, par une guerre d’une année en Italie et en Hongrie, ce que ces mêmes Bulgaro-Serbes sont capables d’apporter de puissance à l’empire ottoman ? Plus que jamais l’Autriche peut servir d’exemple à la Turquie. L’influence que le czar vient de conquérir en Hongrie rend la similitude des conditions plus frappante entre les deux empires. Il eût donc été désirable que la Turquie, avec autant de prudence et plus de sincérité que le cabinet de Vienne, imitât, à l’égard des Serbes, des Bulgares et des Bosniaques, la conduite que celui-ci a tenue envers les Croates il y a l’étoffe de plus d’un Jellachich dans les Balkans, et Constantinople peut trouver demain dans les Slaves de Turquie tout l’appui que Vienne a reçu de ceux de l’Autriche. Si l’Autriche avait su mieux faire usage de ce vigoureux concours, elle n’eût jamais eu besoin d’appeler les Russes à son aide pour vaincre l’impuissante race des Magyars ; si la Turquie savait accepter avec pleine décision l’appui des Bulgaro-Serbes, elle aurait peu à craindre des convoitises dont elle est le perpétuel objet.

S’agit-il d’inspirer à la Turquie l’ardeur d’initiative nécessaire pour pratiquer avec assez de hardiesse et d’étendue ce système de conciliation qui resserrait étroitement les liens relâchés du vieil empire de Soliman ? Ce n’est point la droiture des intentions qui lui manque ; mais elle rencontre dans les obstacles qui lui sont suscités du dehors des entraves contre lesquelles elle est peut-être impuissante à lutter à elle seule. La question serait de savoir dans quelles limites l’Europe serait disposée à lui prêter assistance.

Peu de temps après la révolution de février, un mouvement eut lieu dans les principautés de la rive gauche du Danube au cri de vive le sultan ! Il y avait là des souffrances héréditaires à calmer ; le divan consentait. Que fit la Russie ? S’attribuant le droit d’empêcher la Turquie de modifier les institutions des Valaques de concert avec ce peuple, elle intervint avec soixante-quinze mille homme La Turquie consulta ses alliés en leur exposant ses griefs et ses droits. Qu’ont répondu la France et l’Angleterre ? Rien. La Russie, entrée dans les principautés, s’est hâtée d’en faire une position stratégique contre la Hongrie en violant le territoire ottoman. Qu’ont dit les cabinets de Paris et de Londres ? Rien, comme si la présence de la Russie dans les principautés eût été un fait ordinaire et normal. Comment triompher de cette apathie invétérée dont on ne sort, par hasard, que pour y retomber plus à l’aise et s’y endormir en complète sécurité ?

Je suppose comme point de départ l’entente cordiale de la France et de l’Angleterre dans ce qu’elle peut avoir de sincérité. Cette sincérité serait bien elle-même, si l’on veut, une hypothèse ; elle est rare dans l’histoire des rapports internationaux de la France et de l’Angleterre. Serait-ce une raison d’en désespérer ? De ce qu’une rivalité parfois fâcheuse pour l’une et pour l’autre existe entre les deux nations, en ressort-il que leurs intérêts ne puissent pas se trouver liés par rencontre ? La question de savoir si l’intégrité de l’empire ottoman est oui ou non possible, s’il y a quelque moyen de l’assurer, ne serait-elle pas précisément une de ces questions dans lesquelles l’Angleterre et la France sont, en un sens, condamnées à se concerter, sous peine de compromettre chacune individuellement leur avenir ? L’on en prendrait la certitude si, l’on se rendait bien compte de ce que signifie ce grand mot si souvent répété : La Russie veut Constantinople. On est trop accoutumé à ne voir dans cette hypothèse qu’un événement très fâcheux dont la conséquence serait seulement de remettre à la Russie les clés de la Mer Noire et de la Méditerranée. Outre l’avantage en quelque sorte matériel que toute grande puissance peut s’assurer par Constantinople sur le reste de l’Europe, la Russie, maîtresse de cette grande position stratégique, rencontrerait encore des facilités d’agrandissement qui ne peuvent appartenir qu’à elle : l’instrument religieux et l’instrument de race. On aura beau contester la valeur de l’idée de race, il n’est plus possible d’en nier la puissance dès que l’on a mis le pied sur le sol de l’Autriche et de la Turquie. C’est l’unique préoccupation des petits comme des grands, et en quelque sorte le lien des esprits. Il ne serait pas moins vain de méconnaître le zèle de la Russie à flatter en un sens ce mouvement dans lequel elle apparaît comme la personnification du slavisme à l’état de nation constituée. Aujourd’hui les Slaves de la Turquie la repoussent avec effroi ; remarquez pourtant que cet effroi, c’est le despotisme qui le cause. Que si le cabinet russe se relâchait de ces rigueurs qui lui ont valu une si triste renommée, croyez-vous que la répulsion que les Slaves d’Autriche et de Turquie ressentent pour le czar conserverait sa violence ? Il n’y faut pas compter. Il n’est point rare de rencontrer des Polonais qui regarderaient l’union de la Pologne avec la Russie aux conditions d’avant 1830 comme une raison suffisante de se rapprocher de la nation russe. Supposez la Russie à Constantinople, et supposez-la moins pesante dans son despotisme les peuples slaves de Turquie auraient-ils dans leur haine plus de persévérance que les Polonais ? Plus rapprochées des Russes par la langue et par la religion que ne le sont les Polonais, les provinces de Bulgarie, de Servie, de Bosnie, la tribu du Monténégro, déjà plus d’à moitié russe, résisteraient-elles à la séduisante pensée d’être les membres du plus vaste empire qui aurait été dans les temps modernes ? Que ceux qui se berceraient de cette espérance se détrompent. La Russie à Constantinople possèderait en Orient une irrésistible influence, et, pour peu qu’elle fût modérée dans la poursuite de sa conquête parmi les chrétiens slaves, il se pourrait que la soumission de ces peuples fût spontanée. — Eh bien ! soit, disent les optimistes à outrance ; plus la Russie s’agrandira, plus elle sera faible. Dès l’instant où l’empire s’étendrait de Saint-Pétersbourg à Constantinople et de Constantinople à Venise, tout ce grand corps s’écroulerait par l’absence d’unité et de lien entre ses membres. Erreur nouvelle et plus grande que la première ! il y aurait entre tous ces peuples l’unité la plus étroite à laquelle une nation puisse aspirer : l’unité de la race, de la langue et des mœurs. Les Valaques et les Magyars seraient seuls en désaccord avec cette vaste agglomération de peuples, et ce désaccord serait trop peu redoutable pour rompre l’harmonie du colossal ensemble. Est-ce que j’invente, ou rêvé-je ? Non ; il n’y a pas dans l’Europe orientale un slaviste qui ne voie l’avenir sous de telles couleurs. Les uns l’envisagent comme une perspective brillante à laquelle ils s’abandonnent ; la plupart, jaloux de sauver l’individualité de leur tribu d’une absorption dans cette vaste unité, essaient de conjurer cette menaçante vision ; aucun ne doute que ce ne fût un problème irrévocablement résolu si jamais la Russie entrait en possession de Constantinople.

Il n’en est point question, quant à présent sans doute, il est reconnu pourtant que Constantinople est en danger chaque fois que la question d’Orient vient à se rouvrir, et nous demanderons sincèrement : Est-ce trop de prévoyance que de compter parmi les éventualités de l’avenir un réveil de la question d’Orient ? est-ce trop de prévoyance dans la crise où l’Europe orientale est plongée ? Le cabinet de Vienne n’est pas seulement pour la Russie un ressort moral qu’elle emploiera librement à ses desseins particuliers dans les conflits diplomatiques qui quotidiennement surgissent à Constantinople : il y a tel cas où l’Autriche serait entre les mains de la Russie le plus redoutable dissolvant pour l’empire turc. Veut-on savoir comment ? C’est que l’Autriche, s’appuyant, par exemple, sur les forces slaves ou fermant les yeux sur la propagande dont la Croatie est le foyer, peut aujourd’hui, mieux que la Russie elle-même, tromper les populations de la Turquie, et, plus facilement que les Russes, susciter parmi elles de folles pensées de révolte. En dernier lieu, ces insurrections profiteraient toujours à la Russie. Elle seule en Orient est en mesure d’entreprendre et de mener à fin de granules conceptions militaires. Ce que l’Autriche pourrait espérer de gain personnel dans une dissolution de l’empire turc ne ferait que tourner à sa propre perte, par la prépondérance qu’elle aurait laissé prendre à la Russie. Il n’en est pas moins vrai pourtant que l’Autriche à l’aide de son slavisme, qu’elle subit chez elle avec chagrin, mais qu’elle n’a jamais craint d’exploiter au dehors, en Bosnie, par exemple, est à même de prêter à la Russie un concours redoutable dans ses manœuvres et dans ses entreprises contre l’empire ottoman. On sait que les Bosniaques, seuls de tous les Slaves de la Turquie, appartiennent à la communion catholique, comme la Croatie. À différentes époques, surtout dans les années qui ont précédé les révolutions d’Autriche, le cabinet de Vienne s’est prêté avec la plus large complaisance à la propagande que les journalistes d’Agram dirigeaient sur la Bosnie. Plusieurs fois les Turcs ont reconnu, signalé à l’Autriche les agences politiques ou religieuses d’où partaient ces menées, de nature parfois à provoquer des conflits. Récemment, au fort de la dernière campagne de Hongrie, ces tentatives se sont reproduites, et elles ont été sanglantes. Le prestige assuré dans ces pays au slavisme croate avait grandement exalté l’imagination des catholiques. Par le moyen de la Croatie, l’Autriche possède donc de puissantes ressources pour nuire à la Turquie, au cas où le czar songerait à entraîner son alliée dans une croisade contre l’islamisme.

Si les cabinets de Paris et de Londres conviennent qu’ils ont intérêt à s’unir dans une pensée de prévoyance, le premier fait qui doit attirer leur méditation, c’est cette situation nouvelle créée sur le Danube et la Save par l’alliance austro-russe. N’y aurait-il point, dans les circonstances mêmes qui ont occasionné l’alliance intime de la Russie et de l’Autriche, des raisons d’espérer qu’elle ne survivra pas à ces circonstances ? L’impression sous laquelle le cabinet de Vienne a eu recours à l’intervention russe a été double. À l’intérieur, l’Autriche était été tombés dans une crise imprévue, par suite des fautes d’un grand personnage, aussi détestable politique que mauvais général, combinées d’ailleurs avec les erreurs de ministres inexpérimentés et téméraires qui avaient cru pouvoir dédaigner les forces irrégulières, mais dévouées, qui s’offraient d’elles-mêmes. Au dehors, l’Autriche était isolée, en conflit avec la Prusse au sujet de l’Allemagne, en rapports délicats avec la France en Italie. Enfin, comme pour lui porter le coup de grace, à l’heure où elle ressemblait au vaisseau qui sombre, son alliée la plus naturelle et la plus constante, l’Angleterre, prenait une joie maligne et inexplicable à la harceler de mille taquineries assez conformes au caractère du chef du Foreign Office ; l’Angleterre accueillait avec des démonstrations de sympathie les représentans de l’insurrection magyare, elle donnait à l’insurrection elle-même des encouragemens moitié officieux et moitié officiels. Il serait difficile de préciser sous l’impulsion de quels sentimens l’Angleterre agissait ainsi, à moins qu’elle n’eût le dessein d’embrouiller la situation européenne de façon à la rendre inextricable. Toujours est-il que l’Angleterre, plus que la Prusse et plus que la France, qui n’étaient point aussi directement en passe d’aider l’Autriche de leur influence, a contribué à lui rendre indispensable un appel à l’intervention du czar. Aussi long-temps que l’incendie allumé en Hongrie ne serait pas éteint, et que l’isolement diplomatique de Autriche du côté de l’Occident n’aurait pas cessé, le cabinet de Vienne serait contraint de céder à l’empire des faits actuels et de rester enchaîné humblement à l’alliance russe. Hâtons-nous de dire que cette nécessité n’existe pas dans sa rigueur absolue. S’il y a quelque part une insurrection qui soit épuisée, incapable de renaître, c’est l’insurrection dans laquelle la race magyare vient de creuser tristement son tombeau. Que le cabinet de Vienne consente à tirer parti des élémens de vitalité qu’il trouve dans les Slaves, autour du tombeau de la Hongrie, et l’Autriche peut largement, dès aujourd’hui, se suffire à elle-même. Quant à son isolement, serait-il donc si hypothétique de dire qu’il dépend un peu de la France et en grande partie de l’Angleterre de le faire cesser ? L’Angleterre, s’éloignant en ce point de cette politique positive dont elle est d’ordinaire un des adversaires de l’Autriche. Bientôt M. Kossuth, dont la vanité se morfond à Widin, abordera aux rivages hospitaliers d’Albion ; bientôt il sera connu de ses complaisans admirateurs ; après quelques jours d’exhibition, on verra s’évanouir jusqu’aux illusions de M. Cobden, ce roi des meetings belliqueux et pacifique à la fois, qui ne peut pas croire qu’un agitateur disert ne soit point un homme antique. Alors l’Angleterre, qui peut faire valoir auprès du cabinet de Vienne des titres plus anciens et moins suspects que ne le seraient ceux d’une république consentira peut-être à apporter à l’Autriche cette sécurité diplomatique qui lui manque pour échapper au exigences de la Russie dans la question orientale. Est-ce la France qui ferait obstacle à ce rapprochement ? Non. Elle est aujourd’hui trop profondément convaincue que la plus fâcheuse conséquence de la révolution européenne est l’obligation contractée par l’Autriche envers la Russie.

Le jour où l’Autriche, redevenue maîtresse de ses mouvemens, aurait cessé d’être pour les deux cabinets un adversaire dans la question d’Orient, la France et l’Angleterre trouveraient leur but indiqué dans la condition présente de l’empire ottoman et dans les vœux que l’on surprend au fond de la pensée de ses hommes d’état. La Turquie est en voie de se régénérer.par des procédés très analogues à ceux auxquels l’Autriche est elle-même contrainte de recourir, la conciliation des nationalités avec la race originairement conquérante et privilégiée. L’agitation de l’Europe et les affaires d’Autriche en particulier pouvaient avoir, en Turquie, l’un ou l’autre de ces résultats : ou de seconder prodigieusement le progrès de la conciliation des races et le mouvement concentrique des chrétiens autour des musulmans, ou d’arrêter ce progrès et de créer des divergences, en un mot, de mettre les races chrétiennes partout aux prises avec la race turque. Les Turcs ont su prévenir le danger, mais sans profiter autant qu’ils l’auraient pu de la bonne volonté des races chrétiennes. Ajoutons toutefois que le reproche ne tombe pas seulement sur les Turcs : telle est, en effet, la condition qu’une puissance savamment ennemie a faite au sultan, qu’il n’a pas la liberté d’innover chez lui à sa guise, et que, pour user de la plénitude de sa souveraineté en faisant le bien, il a besoin de la demander au cordial appui des cabinets de l’Occident, qui lui fait souvent défaut.

Un grave abus, qui peut compter parmi les principales causes de la décadence de l’empire ottoman, s’y est introduit et enraciné : c’est le système des protectorats. Par protectorat, je n’entends point seulement celui que le czar prétend exercer dans les principautés du Danube en vertu des traités conclus à la suite des dernières guerres. Bien avant que la Russie songeât à s’ingérer dans les affaires de Turquie, la France protégeait déjà les sujets chrétiens du grand-seigneur. Le protectorat religieux qui lui appartenait, et qu’elle pratiquait non pas seulement parmi les Maronites et les Druses, mais chez les Hellènes, les Slaves et les Valaques, s’est divisé au profit des autres puissances chrétiennes, et principalement de la Russie. Par une erreur que l’on ne saurait trop regretter, la diplomatie française, consacrant l’influence de son protectorat aux intérêts spéciaux du catholicisme, poussa du même coup les schismatiques de l’élise grecque dans les bras de la Russie. Pour mieux servir les prétentions de quelques milliers de Latins perdus dans le Liban et sans avenir, la France abandonna plusieurs millions d’Orientaux, la Turquie d’Europe presque entière, à l’assistance religieuse du czar. L’Autriche réclama d’ailleurs sa part de ce que la France conservait d’autorité morale parmi les catholiques, et l’Angleterre, n’ayant qu’un très petit nombre de protestans à défendre, voulut du moins s’assurer la tutelle du paganisme des Druses.

Ce n’est donc pas seulement la Russie, c’est l’Europe entière qui gêne la souveraineté du sultan jusque chez lui. Naguère, sans doute, quand l’islamisme était dans sa vigueur et qu’il pouvait se laisser aller à l’intolérance, quand c’était un devoir d’humanité de se faire les avocats des chrétiens, lorsque cette tâche était dévolue à la France et qu’elle s’en acquittait en fidèle alliée des sultans aussi bien qu’en fille aînée de l’église, le protectorat entraînait peu d’inconvéniens. Depuis que ce protectorat s’est partagé entre les cabinets de l’Europe, depuis qu’il est devenu la cause et l’instrument de leurs rivalités, depuis que la Russie, par de fausses interprétations des traités, a prétendu le transformer en protectorat politique, il n’est point de plus fâcheux obstacle aux progrès et aux réformes de l’empire ottoman. Ainsi, dans les deux principautés de la rive gauche, d’effroyables abus accumulés par les siècles appelleraient aujourd’hui une refonte générale de la législation civile et politique de ce pays ; le sultan est intéressé à se prêter aux vœux des partisans des réformes ; ses intentions inclinent visiblement de ce côté : c’est en vain, la Russie est là, suscitant les passions de ces vieux boyards dont l’existence sybaritique est assise sur cette législation oppressive ; elle passionne ces détestables intérêts ; elle sait se faire appeler par eux à leur aide ; elle intervient et la prospérité du pays, au lieu d’avancer, recule de plusieurs années en arrière. Il en est de même sur la rive droite, chez les Serbes. À la vérité, dans cette heureuse démocratie, il n’a point, comme de l’autre côté du Danube, de ces grandes existences aristocratiques qui se croient intéressées à réclamer l’appui de la diplomatie russe ; il n’y a point de ces corruptions invétérées qui se prêtent complaisamment aux vues de la politique moscovite. Il y a cependant, malgré la simplicité des mœurs et la rudesse des caractères, il y a, sur ce terrain aussi, des ambitieux qui, pressés d’arriver et de se maintenir, consentent trop souvent à se faire les instrumens de ces idées rétrogrades au moyen desquelles la Russie réussit à paralyser les efforts libéraux de la suzeraineté ottomane. Que l’on songe d’ailleurs par quelle savante organisation diplomatique cette pensée est suivie. Nous n’avons en vue ici que la diplomatie régulière de la Russie, et nous osons dire, en songeant à tous les hommes éminens qu’elle sait mettre aux prises avec l’inexpérience de la grande majorité des nôtres, que cette diplomatie est organisée pour vaincre à peu près partout nécessairement. Pour ne parler que de l’Orient, il n’est point une ville importante de l’empire turc où la Russie n’ait un agent officiel, ne fût-ce qu’un simple agent consulaire, qui, sous prétexte de commerce, ne perd jamais de vue les intérêts politiques de son pays. Dans les villes comme Bucharest, Jassy et Belgrade, où la France a des agens maigrement rétribués, qui n’ont pas même toujours de chanceliers, qui d’ailleurs arrivent là en passant par manière d’avancement, sans avoir quelquefois aucune notion de diplomatie, encore moins de connaissances spéciales, la Russie a de grands consulats organisés sur le pied de nos ambassades, largement établis, occupés par des hommes de premier mérite nourris dans une longue étude de l’ethnographie, de la législation, de la théologie même, l’un des plus puissans moyens d’action dans l’Europe orientale. Une science très vaste se trouve ainsi réunie en eux au savoir-faire le plus délié et le plus hardi. Il y a sur ce terrain tel chancelier de consulat russe qui serait chez nous un docteur distingué en matière d’Orient ; et qui, par surcroît, pourrait bien apprendre à nos consuls à écrire élégamment leur langue. Si donc la Russie est favorisée d’un côté par les circonstances qui semblent conspirer en sa faveur, elle y met aussi grandement du sien, elle y consacre une prodigieuse somme d’activité et de prudence, elle y emploie l’élite de ses générations ; sa diplomatie seconde admirablement sa fortune. Voilà par quelles circonstances la souveraineté du sultan est contrariée, souvent même empêchée jusque dans le sein de ses états. Ce sera donc vainement que les dispositions des peuples chrétiens : autrefois hostiles aux Turcs, auront changé dans le sens de la paix et de l’intégrité de l’empire ; ce sera en vain que les Turcs eux-mêmes, convaincus de la nécessité de larges réformes, auront entrepris de répondre aux vœux des chrétien la conciliation, qui seule peut mettre l’empire en position de se suffire à lui-même, ne sera pas définitive tant qu’il sera permis à tel ou tel cabinet de susciter à tout propos des obstacles entre les chrétiens et les Turcs.

Par quel expédient diplomatique écarter ces abus et rendre au sultan la plénitude de sa souveraineté ? Interrogez attentivement les Osmanlis ; dans leur opinion, il en est un qui serait efficace. Il est grave, à la vérité, sans présenter cependant, pour les cabinets, l’inconvénient de la nouveauté. Déjà, en 1841, il a été appliqué à une portion de la Turquie elle-même. Quel est l’esprit de la convention fameuse de 1841 ? La neutralité des détroits substituée au protectorat temporaire que la Russie s’était attribué sur Constantinople par la convention d’Unkiar-Skelessi. Des Dardanelles et du Bosphore, il s’agirait d’étendre ce principe à l’empire entier par-dessus les divers protectorats européens. Telle serait l’ambition bien légitime et bien modeste des Osmanlis, telle est la pensée que l’on saisit sous la dignité de leur réserve. Oui, nous le reconnaissons avec eux, l’avenir de la réforme et de la conciliation tentée par le sultan est dans l’indépendance de sa souveraineté, et cette indépendance ne sera réelle qu’à la condition d’être placée sous la sauvegarde du droit des neutres. La consolidation de l’empire d’Orient est à ce prix.

Laissons de côté toute illusion ; que nous sommes loin de ce résultat ! et qu’il y a peu à compter que le czar s’y prête de bonne grace ! Certes, il y aurait des raisons puissantes à faire valoir près de lui, ne fût-ce qu’en empruntant celle qui est aujourd’hui son cheval de bataille, l’idée de l’ordre et de la paix, l’intérêt de la conservation, de la sécurité des cabinets et des sociétés.. Dans la lettre que le czar adressait au sultan pour lui annoncer la fin de la guerre de Hongrie et demander l’extradition des réfugiés polonais, il parle des vœux qu’il forme en faveur de l’empire turc, de la coopération de soixante-quinze mille hommes qu’il lui a prêtée sans même être sollicité, pour étouffer un mouvement où l’on n’avait point tiré un coup de fusil. Ah ! il y aurait une bien plus grande preuve d’amitié à donner au sultan : ce serait, nous ne dirons point de j’aider, mais simplement de le laisser faire, ce serait de pratiquer sincèrement la paix, de renoncer au bénéfice de ces divisions intestines qui épuisent l’empire ottoman, de mettre un terme à cette propagande du panslavisme qui, hier encore, essayait d’exciter une ridicule insurrection en Servie. Mais en quel moment osons-nous exprimer un pareil vœu ! Au moment où la prospérité de la Russie prend un colossal essor ; au moment où la vieille Autriche, cet autre empire d’Orient, s’incline pour lui laisser le passage libre du Danube aux Balkans ; au moment où l’Europe, hébétée par ses propres souffrances, n’aperçoit de tous côtés que de sinistres visions, et semble n’avoir plus de ressort pour les résolutions énergiques. En vérité, s’arrêter en un moment si propice ce serait plus de désintéressement qu’il n’est permis au bon sens d’en attendre. Le czar cède sur une question secondaire ; il semble viser en ce point à l’estime de l’Europe ; mais cela ne nous rassure point assez sur la question principale et d’avenir. Si donc nous avons laissé échapper quelques expressions de confiance en raisonnant sur les éventualités d’un relâchement de l’alliance austro-russe, c’est sous toutes réserves, et en jetant un dernier regard sur cette inextricable complication de circonstances si fâcheuses pour l’Europe et si favorables pour la Russie.


H. DESPREZ.