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La Turquie sous Abdul-Medjid/03

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La Turquie sous Abdul-Medjid
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LA TURQUIE


SOUS


ABDUL-MEDJID.




III.[1]

LE DANUBE.

LES LAZARETS ET LA QUESTION DES QUARANTAINES.






Pour revenir de Constantinople en France, on peut choisir entre trois itinéraires : la ligne de Malte par Smyrne, celle de Trieste par la Grèce, et enfin la voie du Danube. La navigation du Danube, quoique excessivement lente (et ce n’est pas, comme on le verra, son seul inconvénient), offre cependant de réels avantages. La rigueur de nos lois sanitaires en compense d’abord largement la lenteur ; au lieu d’une quarantaine de quatorze et quelquefois de dix-sept jours à Malte, le voyageur ne subit à la frontière autrichienne que quatorze ou quinze heures de réclusion, et mieux vaut encore, on en conviendra, naviguer librement sur un bateau, à la vérité peu comfortable, que de faire essai, dans un lazaret brûlant, du système cellulaire. En outre, revenir sur ses pas est une assez triste chose, surtout à la fin d’un voyage, quand l’ardeur première s’est épuisée ; il faut alors au contraire ranimer autant que possible la curiosité qui s’éteint en lui promettant de nouvelles surprises ; et comment la mieux réveiller que par une traversée au milieu des villes principales de la Turquie d’Europe, une halte en Hongrie, à Pest, la plus voluptueuse des villes, un séjour à Vienne, la plus joyeuse des capitales, et un coup d’œil sur la verte Allemagne ? Cet itinéraire, que venait d’ouvrir l’organisation récente encore des bateaux à vapeur du Danube, complétait à merveille, ce me semblait, mon voyage en Orient. Je m’embarquai donc un jour sur la Maria-Dorotia, paquebot autrichien de 70 chevaux qui partait pour Kustendjé, petit port de la mer Noire. La voie de Kustendjé a, sur celle de Galacz, situé, comme on sait, auprès de l’embouchure du Danube, l’avantage d’être de quatre jours plus rapide.

La Maria-Dorotia leva l’ancre vers midi, et nous longeâmes une dernière fois les rives enchantées du Bosphore. A la hauteur du château d’Europe, un spectacle nouveau nous attendait ; c’était un de ces incendies si fréquens à Constantinople. Dans le pli d’une vallée entourée d’arbres fleuris, un de ces jolis villages roses qui bordent le Bosphore était la proie des flammes. Ses petites maisons à grands toits nous apparaissaient par momens s’effondrant au milieu des jets de flammes et d’un tourbillon de fumée noire. Une population nombreuse s’agitait en vociférant, et j’eus occasion de remarquer que les Turcs avaient beaucoup perdu de leur antique résignation. Il y a peu d’années encore, quand le feu dévorait leurs demeures, il les regardaient briller paisiblement, en répétant, pour toute consolation, leur grand mot : C’est écrit ! et ils ne cherchaient pas à prévenir un malheur que leur infligeait la Providence ; maintenant, au contraire, les jours d’incendie, une grande agitation règne à Constantinople ; on va se répétant dans les rues la sinistre nouvelle, des Turcs accourent tenant en main des cylindres de cuivre qui ressemblent beaucoup plus aux instrumens des pharmaciens de Molière qu’à des pompes, les Européens donnent l’exemple du courage, et, si les secours ne sont pas toujours efficaces, ils sont du moins fort actifs.

Notre bateau nous éloigna bientôt de cette scène de désolation, et, au bout de quelques minutes, cet incendie, qui ruinait peut-être vingt familles, n’était plus pour nous qu’un nuage épais de fumée qui planait sous le ciel transparent. A la hauteur de Bukuk-deré, un long caïque rempli de femmes turques hermétiquement voilées et de cavas bien armés vint accoster la Maria-Dorotia. Ces dames voulaient absolument monter à bord ; le commandant s’y refusa. Elles supplièrent, et leurs gestes dévoilèrent, c’est le mot propre, des bras admirables de blancheur et de formes. Le capitaine ne voulut jamais s’arrêter, et à Widdin seulement nous apprîmes que ces dames étaient des Circassiennes que Hussein-Pacha venait d’acheter pour les menus plaisirs de son fils, âgé de douze ans. Ce furent les seuls incidens de notre traversée. Le Bosphore disparut bientôt, et nous entrâmes dans la mer Noire. La mer Noire est, en été, bleue comme le ciel oriental, et elle doit sans doute sa sombre qualification aux ouragans qui rendent si terribles, pendant l’hiver, ses côtes sans abris et sans rades.

Le lendemain matin, en approchant de Varna, nous rangeâmes de très près la terre ; le rivage, que je croyais aride, était au contraire bordé de forêts épaisses et de taillis verdoyans. Varna est une ville de seize mille habitans, resserrée, sale, rougeâtre, et, comme toutes les villes turques, triste et silencieuse. Derrière les toits, on entrevoit une vallée large et poudreuse entourée de montagnes bleuâtres qui me firent penser à la plaine d’Athènes. On ne se souvient guère qu’en 1444, Amurat II vainquit, sous les murs de Varna, Ladislas VI, roi de Pologne ; mais nul n’a oublié l’héroïque défense de cette ville en 1828. Là, les Ottomans se montrèrent dignes de leurs ancêtres. Le corps d’armée du prince Mentchicoff eut souvent le dessous durant ce long siège, que l’empereur vint activer lui-même à deux reprises différentes ; un régiment russe tout entier fut taillé en pièces par un corps d’Albanais, et, sans la trahison d’Youssouf-Pacha, qui commandait en second dans la ville, les Russes auraient dû battre en retraite aux approches de l’hiver. Ce fut en partie, on s’en souvient, la résistance inattendue de la garnison de Varna qui changea l’opinion de l’Europe à l’égard des Ottomans. On oublia les Hellènes pour admirer le courage de leurs ennemis, et, pendant un instant, les Turcs furent de mode à leur tour. En outre, l’opiniâtreté des Russes étonna, fit naître des craintes, et l’on s’avisa de songer, un peu tard, que la destruction de la flotte ottomane à Navarin avait été une grande imprudence. Nous ne restâmes à Varna que le temps de prendre un passager, et nous arrivâmes dans la nuit à Kustendjé.

Kustendjé, où nous débarquâmes le lendemain, n’a pas de port, une mauvaise crique tout au plus. C’est un pauvre hameau composé de huttes assez semblables aux habitations des castors ; quelques femmes déguenillées, quelques sales bohémiens, rôdaient seuls sur la plage. La population tout entière est de cent cinquante habitans environ qui mouraient de faim, lorsqu’un ingénieur désigna leur village comme le point de relâche des bateaux du Danube. — Le débarquement s’opéra avec un ordre remarquable. Un agent de la compagnie était là pour nous recevoir : des charrettes attelées de bœufs attendaient nos bagages ; on nous invita à ne nous mêler, à ne nous inquiéter de rien, et nous fûmes conduits dans une baraque dont l’aspect misérable ne présageait guère l’extrême propreté intérieure. Un excellent déjeuner était préparé : dans ce pays stérile, dans ce hameau dénué de tout, on avait poussé le comfort jusqu’à faire glacer l’eau que nous devions boire. Toutes ces recherches étaient dues à l’agent de la compagnie autrichienne, M. Marinowitch, qui est assurément l’homme le plus actif, le plus soigneux, le plus poli qu’une administration puisse employer. Sans que nous eussions eu à nous en occuper, nous trouvâmes à la porte, au sortir de table, cinq ou six chars-à-bancs attelés de quatre chevaux et conduits par des postillons bizarrement accoutrés. Il y en avait de toutes nations : des Bulgares demi-nus, des Russes vêtus de peaux de mouton, des Valaques coiffés de casquettes de fourrure d’aspect sauvage, des Serviens couverts de grands chapeaux, des Polonais, des Moldaves. M. Marinowitch parlait à chacun sa langue, et activait si bien son monde, qu’au bout de cinq minutes tout était en place, et les chars-à-bancs couraient au grand galop au milieu d’un nuage de poussière. La pointe de terre qui sépare Kustendjé du Danube, et s’avance comme un promontoire vers Galacz, est inculte et déserte ; c’est une lande plate, une steppe jaune, aride, sans bornes, sans végétation, où rien n’arrête le regard, et qui ne produit qu’un gazon maigre et clair-semé que le soleil a bientôt flétri. On n’aperçoit pas un arbuste, pas une touffe de verdure, pas une hutte, pas un homme, pas un oiseau. On n’entendait que les cris sauvages des postillons et le grincement des roues qui mettait en fuite des légions innombrables de gros rats longs et maigres comme des belettes, qui sans doute avaient quitté leur trou dans l’espérance d’une pluie d’orage que faisait présager la chaleur pesante de l’atmosphère. A peu de distance de Kustendjé, on aperçoit au bord de la route, — laquelle est indiquée seulement par les ornières des voitures. — plusieurs monticules qu’on dit être des tumuli romains ; l’armée russe, qui, en 1828, fut décimée en cet endroit même par une fièvre épidémique, a bien pu grossir en passant ce triste ossuaire des temps passés. Un peu plus loin, sur la droite, on voit un petit lac d’eau douce qui répand quelque fraîcheur sur ses rives, et permet à une dizaine d’arbres, les seuls du pays, de varier l’aspect désolé de ces solitudes. Au milieu du lac est un îlot rond et boisé, pareil à l’île des Peupliers, à Ermenonville. Sur le bord s’élèvent cinq ou six cahutes ; là, trois ou quatre familles turques, éternellement isolées, vivent du lait de quelques vaches blanches et des légumes d’un petit jardin. Et qu’on ne s’imagine pas que ces musulmans, si pauvres qu’ils soient, cultivent eux-mêmes ce champ qui les nourrit : ils se laisseraient gravement mourir de faim plutôt que de travailler la terre. Ce sont des Bulgares chrétiens qui viennent de cinquante lieues de là pour labourer, ensemencer et moissonner ces maigres jardins. Sans s’inquiéter de sa misère, le Turc qui les paie, accroupi devant sa hutte, sa longue pipe à la bouche, passe sa vie à regarder les cigognes qui, le col plié, une patte sous l’aile, l’œil à demi fermé, rêvent silencieusement comme lui au bord du lac.

Vers trois heures, nos voitures s’arrêtèrent devant une baraque à contrevents verts où la compagnie du Danube a établi pour le bien-être des voyageurs, non pas précisément un café, mais ce que les Espagnols, fort habitués aux auberges mal approvisionnées, appellent naïvement un parador, un endroit où l’on s’arrête, où l’on se repose. Cette baraque, entourée de quelques huttes plus petites, forme un hameau perdu au milieu du désert, et qui a pris le nom de Keustelli, En face, à peu de distance, s’étend une vallée étroite, ou plutôt une longue gorge remplie de roseaux et couverte de larges flaques d’eau en maints endroits. Ce marais indique seul aujourd’hui la direction du fameux canal de Trajan, dont on s’est tant occupé dans ces derniers temps. Des myriades d’oiseaux aquatiques de toute espèce voltigeaient dans les grandes herbes et s’ébattaient sur les bords de cette tranchée marécageuse. A cette vue, l’amour de la chasse l’emporta sur le goût de l’observation, et je demandai un fusil ! un fusil ! du ton de Richard III criant au milieu de la mêlée : Un cheval ! un cheval ! mon royaume pour un cheval ! Un juif, domestique du parador, m’apporta un vieux mousquet rouillé, de la poudre et une balle que je coupai par morceaux. Ainsi armé, je me dirigeai vers les roseaux. Les habitans paisibles de ce marais, auxquels nul barbare comme moi n’avait encore déclaré la guerre, étaient familiers comme aux premiers âges ; ils me laissèrent approcher sans crainte. Un premier vol partit devant moi ; j’ajustai au hasard, et je vis tomber un superbe siffleur. A peine cette détonation eut-elle retenti qu’une nuée de volatiles s’éleva au-dessus des grandes herbes sur un espace d’une lieue peut-être ; le ciel en était obscurci. Je n’entendais que battemens d’ailes et cris de toute espèce ; Robinson Crusoë lui-même, en pareille situation, resta moins ébahi que moi. J’ai rencontré souvent des Anglais qui venaient de pêcher le saumon en Norvège ou qui allaient chasser le buffalo en Amérique ; comment un de ces infatigables sportmen ne va-t-il point passer une saison à Keustelli ? On y pourrait tuer chaque jour des charretées de canards, d’oies, d’outardes, de pélicans et de bécassines. Je revins au café avec ma victime, et l’on disserta gravement sur la manière de l’accommoder pour souper.

Ce marais, qui venait d’être le théâtre de mes exploits, a attiré souvent, ai-je dit, l’attention des hommes sérieux, et il serait de l’intérêt de tous que l’on étudiât activement, en ce moment même, le projet qu’il a fait naître. Trajan avait eu une grande idée en songeant à relier le Danube à la mer Noire par une coupure facile, dans un pays plat, au milieu duquel s’étend le lac Karasou, qui indique la direction du canal et en favorise l’exécution. Cette coupure, qui aurait à peine douze lieues de longueur, évite un détour de plus de quatre cents kilomètres, de dangereux rescifs, et délivrerait la navigation des bas-fonds qu’obstruent l’embouchure du Danube. Pour entrer à Soulina, la seule bouche navigable, les bâtimens sont forcés de déposer une partie de leur cargaison. Le tirant d’eau suffit à grand’peine, dans les saisons les plus favorables, à un poids de 150 tonneaux. Les embouchures du Danube appartiennent, comme on le sait, à la Russie. Aux termes des derniers traités, le cabinet de Pétersbourg s’était engagé à faire enlever les sables dont l’amoncellement continu menace d’obstruer bientôt le cours du fleuve et de maintenir navigable la bouche de Soulina. Il n’en fait rien. Depuis quelques années, on dirait que la Russie a pris à tâche de supprimer le Danube : on devine pourquoi. Son inquiète jalousie redoute une ligne commerciale qui pourrait rivaliser bientôt avec celle du Dniester, et qui aurait pour résultat bien autrement important d’enrichir les provinces danubiennes, de faire entrer la civilisation dans ces pays appauvris, et par conséquent d’activer l’insurrection imminente de l’Europe orientale. En outre, en fermant le Danube, la Russie arrive à s’approprier presque exclusivement la mer Noire, et c’est son rêve, on le sait. Il est impossible qu’on laisse se perpétuer un si déplorable état de choses. Depuis quand a-t-on le droit de confisquer l’embouchure d’un fleuve, et surtout d’un fleuve dont la navigation importe tant, non-seulement au commerce, mais à la tranquillité de l’Europe ? Le Danube n’appartient pas seulement aux provinces voisines de son embouchure, il traverse toute l’Allemagne, et vient jusqu’à nous, maintenant que, grace au roi Louis de Bavière, le Mein et le Rhin sont réunis [2]. Pour déjouer les calculs du cabinet de Pétersbourg et le faire se repentir de son manque de foi aux traités, il suffirait de creuser de nouveau le canal de Trajan de Czernavoda à Kustendjé. La Russie, alors dépossédée, se trouverait maîtresse d’une embouchure inutile et d’un marécage rendu, par l’abandon, si insalubre, que cet été encore les matelots russes ont péri par centaines à Galacz. En revanche, le Danube offrirait au commerce la plus belle voie qui soit ouverte aux produits de l’Europe centrale vers la mer Noire et l’Asie. Par là s’écouleraient les blés de la Valachie et de la Moldavie, qui sont de 20 pour 100 meilleur marché que les grains d’Odessa, et ceux de Temesvar, qui, rendus à la mer Noire, seraient encore d’un dixième moins chers que ceux de la Moldavie. Les productions de la Hongrie, qui se perdent et regorgent dans le pays, descendraient le fleuve. Ici s’élève un obstacle. L’Autriche craindrait peut-être, en donnant au commerce ces facilités, d’augmenter le prix des denrées que la Hongrie, privée de débouchés, doit lui fournir. Peut-être aussi ne tient-elle pas à voir tant prospérer un pays que la richesse rendrait plus difficile à gouverner. La Serbie, à défaut de blé, fournirait à la navigation du Danube la graisse de ses porcs et ses chênes magnifiques, qui, sur un sol pierreux, acquièrent une dureté qui manque aux arbres des autres principautés. La Croatie écoulerait par cette voie ses bois de construction au lieu de les transporter, avec des frais énormes, par terre, à Trieste. Enfin les produits de l’industrie allemande iraient par là lutter en Orient avec les produits de l’industrie anglaise ; ceux de la France arriveraient par les deux voies. Au reste, cette idée n’est pas nouvelle. Il y a quelques années, les habitans de Pest eurent l’idée de s’affranchir des droits qu’imposait la Russie à l’embouchure du Danube en ouvrant le canal de Czernavoda. L’exécution de ce projet, relativement à ses immenses résultats, ne parut ni difficile ni dispendieuse ; mais l’avantage même qu’on s’assurait en enlevant à la Russie les bouches du Danube fut un obstacle politique que l’on ne put surmonter à Constantinople, et que sans doute on ne surmonterait pas davantage aujourd’hui, lors même que le peu de sécurité qu’inspire le gouvernement turc permettrait à une compagnie quelconque de se confier à lui pour exécuter sur son territoire une pareille entreprise. Il faudrait qu’un gouvernement prît généreusement l’initiative. Le roi Louis de Bavière a mérité la reconnaissance de l’Europe en terminant l’œuvre de Charlemagne. Aucun souverain ne sera-t-il tenté d’exécuter le projet bien plus grand encore de Trajan ?

Au reste, par tout ce qui précède, je n’ai pas prétendu dire que les seuls obstacles qui s’opposent à la navigation du Danube soient aux embouchures ; ce sont les principaux. En remontant le fleuve, on rencontre, comme on le verra bientôt, des difficultés d’un autre genre.

Après deux heures de repos, nous reprîmes notre route à travers le désert, et nous arrivâmes dans la soirée aux environs de Czernavoda. Le pays, aux approches du Danube, s’accidente et verdit. Des arbres chétifs se montrent au penchant des monticules, et un peu d’herbe croît dans les vallées. Quelques huttes pareilles à des wigwams de sauvages, sur les toits arrondis desquelles nichent en paix les cigognes, composent le hameau de Czernavoda. Les malheureux habitans de ce petit coin du monde végètent misérablement, manquant de pain le plus souvent, sans se douter que dans un avenir peu éloigné la civilisation convertira en vastes entrepôts leurs pauvres chaumières, et que l’ouverture du canal fera de leur village abandonné un des lieux de passage les plus fréquentés de l’Europe. Devant leurs huttes, le Danube, large comme la Seine à Quillebeuf, coule majestueusement entre ses rives désertes. Depuis long-temps nous voyagions dans des contrées méridionales où les vraies rivières sont rares, et je n’oublierai jamais l’impression que me fit la vue grandiose de ce beau fleuve au moment même où je venais de quitter la mer. Le soleil se couchait, tout était silencieux et grave dans ce paysage, des pélicans seuls poussaient des cris plaintifs en rasant les flots ; on aurait pu se croire sur les bords déserts de quelque grand fleuve du nouveau monde, et un bateau à vapeur, accessoire singulier d’un pareil tableau, était amarré contre la rive, où deux dames élégantes se promenaient tenant en main leurs ombrelles. Ces dames, qui se rendaient à Constantinople, prirent nos places dans les voitures, et nous les remplaçâmes à bord. Le souper, arrosé de quelques bouteilles de Johannisberg plus ou moins authentiques, fut très gai. A part le capitaine, bon Ragusain d’un diamètre surnaturel, nous étions six passagers dans le salon d’arrière : un jeune Vénitien, que son habit turc m’avait fait prendre pour un véritable musulman, et qui était fermier de toutes les sangsues de la Bulgarie ; le supérieur des lazaristes de Constantinople, Croate d’origine et excellent homme de toute manière ; un baron hollandais qui récitait à tout propos des fragmens du Roi s’amuse, et enfin un médecin français qui venait de Tunis et allait à Bucharest. Ce médecin, dont je n’ai jamais su le nom, était un homme fort divertissant. Mon compagnon et moi complétions la table. Jusqu’à minuit, tout alla bien ; mais, quand vint l’heure de dormir, nous nous aperçûmes d’un inconvénient qui, dans un voyage de plus de quinze jours, ne laissait pas d’avoir son importance : il n’y avait pas de lits à bord. Les banquettes de crins qui entouraient la chambre étaient si étroites, qu’il ne fallait pas songer à s’y coucher. Comment faire ? A la vérité, les garçons nous indiquèrent de petites planches qui se tiraient comme des tiroirs, et sur lesquelles il n’était pas impossible de placer un mince coussin ; mais ces planchettes avaient à peine trois pieds de long, il fallait ou rester assis sur cette sorte de lit, ou s’y étendre sur le dos les jambes pendantes. Force fut cependant de s’en accommoder. Ce n’était pas tout ; à peine chacun se fut-il installé de son mieux, qu’un bourdonnement, sourd d’abord et grossissant toujours, nous apprit, aussitôt la lumière éteinte, que nous avions un autre péril à redouter. Il y avait des milliers de moustiques dans la chambre. Nous nous levâmes tous ensemble en criant comme des possédés. Les garçons survinrent, qui nous présentèrent des fragmens de gaze verte dont on avait jadis composé des moustiquaires ; chacun disposa son voile, et l’on se recoucha. Après une minute, le bourdonnement recommença de plus belle ; je me sentis dévoré, et, comme de colère je donnais un grand coup de pied dans la cloison, j’entendis un de mes voisins qui s’appliquait un soufflet retentissant.- Famiglia del diavolo ! cria une voix furieuse : c’était le lazariste. — Der Teufel hurla le Hollandais. Et je laisse à penser si les jurons français manquaient à ce concerto. Dans ce moment, je ne l’oublierai jamais, un enfant se mit à crier sur le pont, et un matelot mélomane essaya sur la clarinette cet air qui se prolongea toute la nuit sans variation : ut, mi, ré, ut, — ut, mi, ré, ut. Il ne fallait pas songer à dormir. Les garçons, appelés de nouveau par nos cris, apportèrent les ingrédiens nécessaires à la confection d’un punch inépuisable. La nuit se passa ainsi. Le lendemain, il pleuvait à verse ; pour la première fois depuis bien des mois, le soleil de l’Orient nous faisait défaut. Le ciel avait revêtu le triste manteau de nuages derrière lequel il se voile dans nos sombres climats, sans doute par horreur de la boue. Le bateau, qui avait levé l’ancre au point du jour, remontait lentement le fleuve entre deux rives marécageuses et désertes ; quelques bouquets de saules se montraient sur le rivage bulgare. La rive valaque est plus basse, plus plate et plus nue. On y voyait seulement, de distance en distance, un factionnaire, vêtu de toile, coiffé d’un bonnet de fourrure ou d’un grand chapeau pareil à ceux des Bas-Bretons, qui se promenait son fusil sur l’épaule. C’étaient les gardiens du cordon sanitaire. La Valachie met en quarantaine tout ce qui traverse le Danube ; même en cas de mauvais temps, les bateaux poussés par le vent ne peuvent se réfugier vers la rive gauche, qui, pourtant, en bien des endroits, offre seule des abris ; ils en sont repoussés à coups de fusil, et cette situation des deux rives, dont l’une passe pour infectée, et dont l’autre craint la contagion, a été jusqu’ici un des grands obstacles de la navigation danubienne. Vers midi, la pluie augmenta de telle sorte, qu’il fallut se réfugier dans la salle. Nous mîmes tous habit bas, et fîmes à coups de serviette une si rude guerre aux moustiques, que les boiseries se trouvèrent bientôt teintes en rouge. J’eus occasion ce jour-là d’observer, dans les mœurs des moustiques, une bizarrerie que j’ai depuis retrouvée en Andalousie, et que les naturalistes n’ont jamais expliquée. Nous avions tous le visage horriblement piqué et tuméfié. Le capitaine seul et les gens du bord avaient été épargnés. Les moustiques, en effet, ne s’attaquent qu’aux étrangers, et ils laissent en paix ceux qui habitent leurs climats. A Cadix, à Malaga, où leur famille est très nombreuse, il en est de même ; les voyageurs sont dévorés vifs, malgré toutes les précautions, tandis que les indigènes dorment en paix sans moustiquaires. On m’a assuré qu’il fallait au moins trois ans pour s’acclimater. Le docteur ne sut pas me donner l’explication de ce phénomène ; mais, en revanche, le marchand de sangsues me raconta un apologue turc qui apprend pourquoi les hirondelles bâtissent leur nid sous le toit des hommes. Le moustique en est un peu la cause. Il y avait autrefois un roi moitié homme et moitié poisson. Ce roi voulut un jour savoir quel était de tous les animaux celui qui avait le sang le plus doux ; il envoya tous les insectes à la découverte : le moustique revint le premier, et dit qu’à son goût, le sang de l’homme était sans contredit le plus agréable. Le roi, qui ne pouvait souffrir les hommes, fut enchanté de cette réponse, et il allait ordonner qu’on lui préparât un bain de sang humain, un lac dans lequel il pût nager et vivre sans cesse, lorsqu’une hirondelle, qui avait tout deviné, se jeta sur lui, et le mordit à la langue avec une telle violence, qu’il resta muet pour le reste de ses jours. Il fit cependant un geste de fureur en montrant l’hirondelle, mais l’oiseau avait pris son vol, et, du haut du ciel : il cria : J’irai désormais habiter chez les hommes, que je viens de sauver, et vous n’oserez pas venir m’y chercher. — Les Turcs ont une quantité d’apologues semblables à l’aide desquels ils expliquent à merveille, comme on voit, bien des choses qui arrêtent les savans.

On a maintenant une idée de la façon dont se passe la première journée de navigation sur le Danube. Désormais je ne parlerai plus de moustiques, car au-dessus de Silistria, où nous arrivâmes à six heures, on n’en voit plus un seul, ce qui est encore fort étrange.

Débarrassé de cet inconvénient, le voyageur a un autre danger à redouter, et celui-là est fort grave : c’est la fièvre. La malaria ne sévit pas seulement aux embouchures du fleuve ; jusqu’à Belgrade et plus haut encore, les rives du Danube, vaseuses, souvent inondées, sont en toutes saisons peu saines, et elles sont pestilentielles à la suite des chaleurs. Durant la première nuit de notre lente navigation, deux passagers furent saisis de cette triste maladie. Le nombre immense de voyageurs que nous recrutâmes bientôt à chaque station, la chaleur extrême qui régnait dans la chambre, les insectes de tout genre qui y restaient encore, même après la disparition des cousins, nous ayant obligés de passer les nuits sur le pont roulés dans nos manteaux, exposés aux fraîcheurs du soir et aux brumes matinales, nous n’étions pas sans inquiétudes. Le sort nous favorisa cependant, et nous arrivâmes au but bien portans. Silistria, où nous attendîmes à l’ancre le lever du soleil, car on ne navigue pas encore la nuit sur le Danube au moins jusqu’à Belgrade, est une ville peu intéressante, et dont je pourrais me dispenser de parler, si elle n’avait eu ses jours de gloire. En 1828, elle tint long-temps en échec tout un corps d’armée russe qui, ne pouvant s’en emparer, dut se contenter d’essayer, sans y trop réussir, de l’affamer en coupant toutes ses communications. Tombée cependant aux mains des Russes, Silistria resta jusqu’en 1835 en leur pouvoir, et là fut payé le dernier terme du tribut imposé à la Turquie.

Le lendemain, rien de curieux ou de nouveau ne s’offrit à nous ; les rives étaient toujours tristes et désertes ; quelques îlots couverts de saules s’élevaient au milieu de la rivière qui prenait par instans les proportions d’un lac. Pas un être vivant n’animait ce paysage monotone, sinon des cigognes qui, du bord, regardaient paisiblement notre bateau traverser leurs solitudes. Le temps, Dieu merci, s’était rasséréné, et nous pouvions rester sur le pont où, à défaut de moustiques, il y avait des millions de sangsues : il s’en fait en Bulgarie un commerce considérable. Notre Vénitien, négociant en ce genre, avait, me dit-il, à sa solde, sans compter les indigènes qui pêchaient pour lui dans les marais, plus de cent domestiques, Français la plupart, employés au transport de sa marchandise. Les bateaux à vapeur ont donné à ce négoce une grande facilité ; les sangsues, qu’il fallait autrefois transporter à dos de cheval, arrivent maintenant sans grands frais, sans accidens et avec beaucoup de rapidité jusqu’à Semlin ; là, des voitures faites exprès les attendent, et on les conduit en poste jusqu’en France. Il y en avait à notre bord, ai-je dit, plusieurs quintaux ; elles étaient emballées de plusieurs manières : les unes voyageaient dans de petits cuviers à demi remplis de terre glaise et de mousse ; les autres étaient empilées dans des sacs de toile mouillés. Chaque soir, après le coucher du soleil, on leur faisait prendre un bain de la manière suivante : une énorme cuve pleine d’eau était hissée sur le pont ; on y versait tout le contenu des barils et des sacs. Que l’on se représente une couche de ces hideuses bêtes, large de trois mètres, profonde de trois pieds, grouillant à l’envi dans cette tonne, et l’on aura l’idée d’un fort dégoûtant spectacle. Pour mettre à vide cette baignoire, les domestiques de notre Vénitien retroussaient leurs manches jusqu’aux épaules, plongeaient leurs bras dans cette horrible bouillie, et retiraient les sangsues par poignées. Les vilaines bêtes, affamées sans doute, se collaient à l’instant sur cette chair fraîche, et les malheureux avaient toutes les peines du monde à les arracher de leurs bras ensanglantés. On a, je crois, long-temps discuté dans le monde savant sur le mode de reproduction des sangsues, et je ne sais si l’on s’est accordé à ce sujet. Pour nos hommes, qui ne se doutaient pas de tant de doctes recherches, cette reproduction n’était point un mystère. La sangsue, m’assurèrent-ils, est ovipare. Vers le mois d’août, elle grossit du double ; une raie jaune se dessine sur son ventre, et, peu de temps après, elle produit un petit oeuf, ou plutôt une sorte de cocon, qu’elle dépose peu profondément en terre, sur le bord des étangs. Ce cocon renferme dix ou douze sangsues qui atteignent en quatre années seulement leur grosseur définitive. La sangsue, au moment de produire, n’est bonne à rien, on la rejette ; la prendre serait d’ailleurs pour le fermier une perte réelle.

Nous arrivâmes dans la journée à Routschouk, en face de Giurgevo. Routschouk, où nous passâmes plusieurs heures, est une ville considérable et assez grande, mais qui n’a, malgré ses minarets à flèches argentées, d’autre caractère que celui d’une profonde misère. Ses bazars, qui pourtant servent d’entrepôt aux marchandises allemandes qui descendent le Danube, sont de pauvres corridors humides et dégradés dans lesquels je n’ai guère vu vendre, pour ma part, que du tabac et des fourneaux de pipe en terre rouge, assez bien émaillés, et qui ont en Orient une certaine réputation. Les maisons de la ville sont des cahutes, les édifices des hangars ; et les rues des cloaques ; il n’y a rien à voir en tout cela. Le nom de Routschouk rappelle l’un des hommes les plus extraordinaires de l’histoire turque contemporaine, qui est pourtant si féconde en poétiques figures : je veux parler de Mustapha Baraïctar, pacha de Routschouk, qui joua dans la révolution de 1808 un si grand rôle, et fut cause de la mort de Sélim, auquel il voulait rendre la couronne.

Giurgevo, ville de sept à huit mille habitans, est situé en face de Routschouk ; là sont établis les lazarets, et les voyageurs qui se rendent à Bukarest sont condamnés à y séjourner quelque temps. Les lazarets placés par le gouvernement valaque dans tous ses ports forment onze établissemens, et le cordon sanitaire occupe plus de 1,122 hommes à pied et environ 350 cavaliers. Il ne faut pas croire que les lazarets soient peu fréquentés ; un grand nombre de voyageurs au contraire y purgent leur quarantaine. Celui de Giurgevo a reçu en une année plus de 3,000 passagers, et celui de Galacz, qui, à la vérité, est le seul établissement de ce genre que la Moldavie possède sur le Danube, en a reçu déjà, en 1833, 4,000. Ce chiffre paraît énorme, si l’on songe que l’année précédente 3,982 voyageurs seulement étaient entrés au lazaret de Marseille.

A trois heures du matin, le bateau se remit en marche, et vers le milieu du jour, après avoir passé sous de hautes falaises dans lesquelles on aperçoit encore des ouvertures, restes d’anciens tombeaux, nous arrivâmes devant Nicopoli, qui a été bâtie sur un monticule dominé par deux montagnes. Nicopoli, ville aujourd’hui sans importance, a été fondée par Trajan, après qu’il eut vaincu Décébale ; elle tomba, en 1370, au pouvoir de Bajazet, qui remporta dans les environs deux victoires décisives, l’une sur l’empereur Sigismond, la seconde, sur la noblesse française conduite par Philippe d’Artois et Jean-sans-Peur, comte de Nevers.

Je dirai peu de choses de Wadin, où nous nous arrêtâmes vers le soir. Avec ces trois mots : misère, tristesse et abandon, on peut dépeindre très fidèlement la plupart des pauvres bourgades qui bordent la rive droite du Danube, au-dessous de Belgrade. A Wadin, on voit encore deux énormes blocs de pierres, debout au bord du fleuve, et qu’on dit être les restes d’une forteresse romaine. Les maisons de la ville sont presque toutes enfouies sous terre ; ce sont des terriers plutôt que des habitations humaines. De l’église, qui est également souterraine, on n’aperçoit que le toit de chaume. Jamais je n’ai vu tant de misère, si ce n’est en Espagne, dans la Manche, cette triste patrie du grand don Quijote. A Wadin, nous fîmes une intéressante recrue. Le cadi de la ville monta à bord avec deux malfaiteurs qu’il conduisait au pacha de Widdin, attendu que leurs crimes étaient dignes de cette haute juridiction. L’un était un simple incendiaire ; l’autre, jeune homme de la plus douce figure, avait étranglé, sans compter sa femme, vingt-huit personnes de sa famille et de ses amis. Peu ému en apparence, il fuma tranquillement sa pipe pendant tout le temps qu’il fut à bord. Le cadi était un beau Turc qui portait avec beaucoup d’élégance l’opulent costume des Osmanlis ; une quantité de domestiques s’empressaient autour de lui. Ils étendirent sur le pont de magnifiques tapis sur lesquels le riche cadi, bien différent, ma foi, de nos juges de paix, passait tout le jour à savourer les douceurs du narghilé et à tourner dans ses mains, qui étaient fort belles, une tabatière entourée de diamans et surmontée d’une petite boussole qui, aux heures de prière, lui indiquait la direction de la Mecque. Nous avions amené de Constantinople un colonel turc dont je n’ai point parlé, parce qu’il vivait tout-à-fait à part. C’était un homme fort laid, fort commun, fort gêné dans son habit européen. Il avait refusé de manger à notre table parce qu’il ne savait ni s’asseoir sur une chaise, ni se servir d’une fourchette. Accroupi sur le pont, il passait ses journées à caresser d’une main ses pieds déchaussés, et à manger, à l’aide de l’autre, des concombres verts que lui apportait, de quart d’heure en quart d’heure, un aide-de-camp déguenillé. En voyant le cadi, le militaire trouva convenable d’aller fraterniser avec la justice. Il ceignit un grand sabre, marque de sa dignité, et alla lier conversation avec le cadi, qui lui fit prendre place à ses côtés. Rien ne leur manquait, si ce n’est des femmes, et, comme je m’étonnais qu’ils n’en eussent point amené, ils me firent répondre de ne me point inquiéter, et qu’ils n’en manqueraient pas à Widdin. Nous y arrivâmes le lendemain dans la matinée.

Widdin, vue à distance, a beaucoup de caractère. La ville est bâtie à fleur d’eau, et de loin on voit, se reflétant dans les eaux paisibles du fleuve, des centaines de minarets qui rappellent Constantinople. De près l’illusion disparaît, et l’on retrouve avec désenchantement l’air d’abandon et la dégradation ordinaire des villes turques. Cependant la foule qui couvre le quai, à l’approche du bateau, offre un spectacle original et digne d’observation. Elle était ce jour-là plus nombreuse que de coutume. On se rappelle peut-être qu’à notre sortie du Bosphore nous avions été accostés par un caïque rempli de femmes destinées au fils d’Hussein, pacha de Widdin. La nouvelle de l’arrivée des belles odalisques s’était répandue par la ville, et les badauds (où n’y en a-t-il pas ?) s’étaient rassemblés en grand nombre. Une foule est aussi curieuse en Turquie qu’elle est ennuyeuse en France, ce qui n’est pas peu dire. On ne se lasse pas de voir les turbans de toutes couleurs, les tuniques de toutes formes, et ces beaux visages olivâtres des Orientaux. J’aperçus pour la première fois, à Widdin, des femmes serviennes. Leur costume est, à mon goût, extrêmement gracieux. Il consiste en une chemise de toile blanche serrée autour des reins par une écharpe rouge qui retient un court jupon de même couleur. Leurs cheveux, divisés en longues tresses, chargés de sequins d’or et d’argent et retenus par un ruban blanc, forment une coiffure un peu moins embarrassante pour la statuaire que les cornets de carton dans lesquels se cachent les visages des Parisiennes. Elles ont les jambes et les pieds nus, et ce costume, sans être tout-à-fait aussi léger que celui de Rébecca qu’il rappelle, laisse deviner de belles formes que n’a pas torturées dès l’enfance un busc impitoyable. La transparence des costumes n’a pas les inconvéniens que l’on pourrait imaginer ; on s’y habitue bien vite. Il y avait là, je me le rappelle, cinq ou six garçons de douze à quatorze ans, hâlés comme des nègres et nus comme des sauvages, dont tout le costume consistait en une calotte rouge. Nul n’y prenait garde. Les Serviennes, d’ailleurs, sont plus habillées que nos élégantes en costume de bal ; seulement leurs robes sont décolletées par en bas au lieu de l’être, comme à Paris, par en haut.

Pour dernière curiosité, il y avait, sur le quai de Widdin, une voiture, et quelle voiture ! Les chaises de nos aïeux n’en peuvent donner une idée. Jamais coucou, cabriolet-compteur, tricycle ou vespasienne n’eut une forme plus étrange. Cette voiture était attelée de quatre chevaux et escortée d’une troupe de cavaliers en costume militaire. Comme on le devine, elle avait été conduite à l’intention des belles Circassiennes que nous n’amenions pas. Un grand officier, qui était venu les réclamer, dut s’en retourner l’oreille basse, et la foule, trompée dans son attente, s’écoula rapidement.

Widdin est une ville de vingt mille habitans, gouvernée, grace à l’importance de sa position, par un pacha à trois queues, et le voyageur, après avoir visité les bazars, corridors vides et délabrés, se déclare ordinairement satisfait. Moi, je ne me contentai pas de si peu. J’aime assez à voir ce que les autres ne voient pas, et j’étais décidé à aller faire une visite au pacha, au fameux Hussein. Deux choses me manquaient, un prétexte et un interprète ; je trouvai bientôt l’un et l’autre. En flânant dans les rues immondes de Widdin, j’avisai un monsieur, vêtu de noir, que je soupçonnai à bon droit d’habiter la ville depuis un mois au moins, sinon plus, puisqu’il n’appartenait pas à notre bateau. J’allai droit à lui et lui exprimai poliment, en italien, mon intention. — De quel pays êtes vous, monsieur ? me répondit cet homme en m’examinant de la tête aux pieds. Je nommai mon pays avec une certaine fierté que j’ai toujours ressentie, en pareille occasion, vis-à-vis des étrangers. — A la bonne heure, me dit le monsieur, je vous avais pris pour un Anglais. Le pacha de Widdin aime beaucoup les Français ; allez-le voir, il vous recevra à merveille, et vous trouverez dans le palais un drogman qui parle italien. A ces mots, mon interlocuteur m’indiqua la direction que je devais suivre, puis il me salua gravement et disparut. Je ne l’ai jamais revu. Resté seul, je réfléchis un instant sur le parti que j’avais à prendre. L’embarras et la curiosité luttaient en moi : ce fut ce dernier sentiment qui triompha, et je m’acheminai vers le palais du pacha en songeant à la circonstance bizarre qui allait me mettre en face de cet homme dont l’histoire m’avait intéressé plus d’une fois.

Hussein est un aventurier comme Baraïctar, comme la plupart des grands personnages de l’histoire turque contemporaine. D’abord simple membre de la corporation des portefaix, qui était affiliée au janissariat, il en devint plus tard le chef. Arrivé à ce grade, il se fit aisément remarquer par l’audace de son caractère, et il acquit à Constantinople, en maintes circonstances, une célébrité qui attira l’attention de Mahmoud. Hussein devint le plus turbulent des sujets de l’empire, et le perpétuel instigateur des désordres qui désolaient la capitale. Mahmoud connaissait les hommes ; au lieu de punir Hussein, il prétendit se l’attacher en satisfaisant tout d’un coup son ambition, et il le nomma aga (commandant en chef) des janissaires. Le sultan ne s’était pas trompé ; fier de sa dignité, Hussein renia sa vie passée, entra dans les vues du sultan, et prit avec zèle le parti du gouvernement contre la corporation dégénérée qu’il commandait. Il ne fut pas traître cependant ; aussitôt sa nomination, il fit prévenir ses amis qu’ils n’eussent pas à compter sur leurs anciennes relations, attendu que l’Hussein qu’ils avaient connu n’existait plus, et qu’ils ne trouveraient en lui qu’un aga inflexible. Il tint parole. Les janissaires, ne pouvant croire à un si brusque changement, renouvelèrent leurs émeutes et leurs désordres : Hussein fit étrangler quarante de ses meilleurs amis, et cette exécution ne fut pas la dernière. On sait avec quelle vigueur l’ancien aga, devenu en 1826 le confident des projets de réforme de son souverain, fit mitrailler ses anciens compagnons et incendier leur caserne. Le sultan, qui lui conserva une reconnaissance inaltérable, ajouta dès-lors à tous ses emplois le titre de gouverneur de Constantinople et des neuf tours ; enfin il le nomma successivement seraskier et feld-maréchal. Hussein commanda en chef, deux ans plus tard, la grande armée du Danube, puis celle de Syrie, à la tête de laquelle il perdit la bataille d’Alexandrette. On cite de lui des traits d’une bravoure héroïque ; dans les batailles, il payait de sa personne et sabrait comme le dernier soldat au milieu de ses escadrons ; mais il était meilleur cavalier, dit-on, que bon général. Ses revers en Asie le discréditèrent ; on donna à Reschid-Pacha le commandement de la nouvelle armée, et Hussein reçut, comme retraite, le pachalik de Widdin.

J’allais donc voir cet homme fameux, cet ami de Mahmoud, ce bourreau célèbre ! Quelle figure avait-il ? Comment me recevrait-il ? Telles étaient les questions qui se pressaient en moi, quand j’arrivai devant le palais du pacha. Ce palais ressemble fort à une ferme abandonnée. Qu’on se figure une assez grande cour, dont le sol inégal était jonché de pierres, de touffes d’orties et de bottes de paille ; de tous côtés des murs décrépits et délabrés ; au fond enfin une longue baraque flanquée d’une longue galerie de bois peinte en rouge, avec un escalier extérieur pareil à celui de certaines auberges du midi de la France. Dans la cour de ce palais venaient d’arriver, avec la voiture dont j’ai donné la description, un assez grand nombre de cavaliers, officiers du pacha sans doute, qui avaient revêtu leurs fez les plus rouges et leurs redingotes les moins usées. Leur costume me fit songer au mien, et j’eus un nouveau moment d’hésitation. Une vieille veste de velours dont le temps avait rendu la couleur indécise et l’étoffe transparente en plus d’un endroit, une chemise de couleur débraillée, une casquette sans forme, ne composaient pas un habit de cérémonie très convenable pour se présenter chez un des grands dignitaires de l’empire. Connaissant la susceptibilité des Turcs à l’égard des chaussures, j’étais surtout inquiet de mes souliers poudreux, auxquels le cirage faisait depuis long-temps défaut ; mais j’étais résolu : je pouvais d’ailleurs laisser mes chaussures à l’entrée du salon de réception, et, me présenter devant Hussein marchant sur mes bas, à l’imitation des paysans de ma province. Je montai donc bravement l’escalier de bois. Arrivé sur la galerie du palais, je me trouvai fort embarrassé de ma personne, à laquelle on ne paraissait pas faire la moindre attention. Je me promenai un instant sans que nul m’interrogeât ; enfin, avisant par une porte ouverte une assez grande salle démeublée, dans laquelle fumaient assis par terre une douzaine de Turcs vêtus de polonaises inconcevables, et que je pris avec raison pour des officiers, j’entrai, et, après les avoir salués, je leur dis que j’étais Français, et que je désirais parler au pacha. L’un de ces aides-de-camp, car telle était, je crois, leur dignité, se leva, appela l’interprète italien, se fit expliquer mes paroles, et me dit qu’il allait prendre les ordres de son maître. Il revint un instant après pour m’apprendre que le pacha était occupé, mais qu’il me recevrait dans un quart d’heure. En attendant, il me fit asseoir et m’offrit une pipe. Comme j’en aspirais la dernière bouffée, il me fit signe de le suivre, et m’introduisit dans une vaste salle assez obscure, très nue, dont un méchant tapis recouvrait en partie le plancher disjoint. Quelques banquettes de crin étaient rangées le long des murs ; en face de la porte, le long des petites fenêtres, s’étendait un long divan couvert de cotonnade bleue. A l’angle de ce divan, j’entrevis dans l’ombre un gros paquet d’étoffe violette, surmonté d’une tête de Turc et d’un turban blanc : c’était Hussein-Pacha accroupi, les jambes croisées. Aussitôt je mis la main à mon front, et produisis en inclinant la tête un salamalec satisfaisant. Le pacha, sans se déranger, m’indiqua une petite banquette fort éloignée, sur laquelle je pris place très modestement. Le drogman resta debout au milieu de la chambre. Je lui dis d’expliquer au pacha qu’ayant entendu parler beaucoup en France du grand Hussein, je n’avais pu, en traversant Widdin, résister au désir de voir un homme aussi célèbre. Hussein écouta la traduction du drogman, fit de la tête, en me regardant, un signe d’approbation, puis il tira de sa poche une paire de besicles bleues, la planta sur son nez, et me regarda fixement en s’éventant avec un petit balai. Je l’examinai à mon tour en silence. — Eh quoi ! me disais-je, est-ce bien là le destructeur des janissaires, le brillant seraskier dont la bravoure est si populaire ? O grands hommes ! que vous perdez à être vus de près, en Orient comme en Occident ! — Hussein, revêtu d’une sorte de tunique lilas, ample et sans taille, était accroupi sur son divan, et si affaissé que son corps paraissait avoir à peine quelques pouces de hauteur. Sa tête, surmontée d’un turban, et comme posée sur les plis de cette robe, me rappela sur-le-champ un costume d’Auriol qui se compose d’une grosse tête et d’un petit jupon. Il paraissait très vieux ; sa barbe était blanche, son teint fort pâle, Son visage, dont l’expression était grave, ne me parut avoir rien de remarquable ; son regard seulement, même à travers ses lunettes, était fixe, dur et embarrassant. Après m’avoir un instant regardé, il me fit en turc une question que l’interprète traduisit ainsi :

— Êtes-vous marchand, et que vendez-vous ? Je fus assez sot pour me sentir mortifié de cette supposition, et assez fat pour l’attribuer à mon costume. J’aurais dû me rappeler qu’Hussein, devenu très riche et très cupide, aimait infiniment les marchands, les marchandises et les spéculations de tout genre. J’allais lui répondre que je n’étais rien, pas même commis-voyageur, lorsqu’un des aides-de-camp entra tout à coup et parla au pacha, qui s’agita sur son divan. Presque au même instant un nouveau personnage parut sur la scène : c’était notre compagnon de voyage, le pauvre colonel, ce grand mangeur de concombres, dont nous nous étions souvent moqués. Quantum mutatus ab illo ! Ce n’était plus le même homme. En se retrouvant chez lui, au milieu des usages qui lui étaient familiers, il avait perdu sa ridicule contrainte, et, tout en restant fort laid, il avait acquis je ne sais quelle dignité inaccoutumée. Il entra avec assurance, la tête haute, le fez sur la tête, mais les pieds déchaussés. Arrivé au milieu de la salle, il salua à l’orientale ; puis, s’avançant vers le vieux pacha, qui faisait tous ses efforts pour se mettre sur son séant, il tenta, sans réussir, de baiser sa main. Hussein l’invita à prendre place auprès de lui. Loin d’accepter, le colonel se mit à marcher à reculons et alla s’asseoir à l’autre extrémité du divan. Sur un ordre du pacha, des domestiques apportèrent deux pipes, et changèrent pour un bel éventail de plumes d’autruche le petit balai avec lequel Hussein s’était jusqu’alors éventé. Le pacha se mit à fumer ; le colonel, malgré des invitations réitérées, refusa, par respect, de l’imiter. Quant à moi, on ne m’offrait pas de pipe. Blotti à l’autre bout de la salle, je faisais une assez sotte figure. Hussein m’avait complètement oublié, et le colonel ne faisait aucunement mine de me reconnaître. Cependant, les domestiques ayant apporté des confitures de jasmin dans une coupe de cristal et un verre d’eau, le pacha fit signe qu’on me les présentât. Le colonel, par étiquette, refusait tout rafraîchissement ; moi, j’acceptai les conserves, et je crus aussi pouvoir prendre le café qu’on vint m’offrir, sans manquer de respect à l’ancien aga des janissaires. Après quoi, craignant d’être indiscret en prolongeant ma visite, et ne sachant d’ailleurs quelle contenance faire, je me levai, saluai respectueusement le pacha [3], et sortis de son pauvre palais.

Le lendemain, à deux heures, nous arrivâmes à Kladostitza, petit village situé en aval des brisans qu’on nomme les Portes-de-Fer. Là est interrompue une première fois la navigation du fleuve ; le paquebot du bas Danube ne va pas plus loin. Les passagers, forcés de rester jusqu’au soir à Kladostitza, s’embarquent le lendemain de grand matin dans un petit bateau couvert halé par dix paires de boeufs, conduits par des femmes de la plus élégante tournure. Ces changemens obligés de navires, qui sont pour le commerce une si fâcheuse entrave, seraient pour le voyageur un grand ennui, si les agens de la compagnie n’y remédiaient de leur mieux. Comme à Kustendjé, le transbordement s’opère sans le moindre désordre ; on n’a à s’inquiéter de rien, les bagages arrivent à bon port. Les passagers qui ne veulent pas risquer, même dans le bateau plat, la traversée des rapides, descendent à terre, et font à pied le trajet. A la suite de cette promenade, ils trouvent dans la barque le déjeuner servi comme à bord, et le gros capitaine ragusain prêt à leur en faire les honneurs avec sa bonhomie ordinaire. Le passage des Portes-de-Fer, outre qu’il interrompt toute navigation, n’est pas sans danger. Il y a peu d’années, cinq voyageurs qui s’y hasardèrent imprudemment y périrent. Avec eux se trouvait un Turc qui refusa d’abord obstinément de les accompagner ; cependant, blessé des railleries qu’on lui adressait, il finit par sauter dans le bateau. Comme il faisait ce mouvement, une bague qu’il portait au doigt glissa et tomba dans la rivière. La perte de cet anneau, auquel il tenait extrêmement, lui parut un avertissement du ciel, et, malgré tout ce qu’on put lui dire, il sauta de nouveau à terre. Lui seul fut sauvé. La barque, arrivée au milieu des rapides, fut entraînée avec tant de force par le courant, que les amarres se rompirent ; elle tournoya un instant et fut submergée. Si excellent nageur que l’on soit, tout effort est inutile au milieu de ces brisans. Ce périlleux passage n’offre cependant rien d’effrayant au regard. Le fleuve en cet endroit conserve sa largeur ordinaire ; on ne voit ni chutes écumantes ni grands rochers. L’eau seulement manque de profondeur et bouillonne en courant avec une grande rapidité sur un lit de roches incliné. Le pays environnant est admirable de pittoresque et de caractère. Les rives, jusqu’alors si plates, si monotones, se redressent tout à coup avec majesté, et l’on se trouve bientôt au fond d’une gorge immense dominée de tous côtés par des montagnes abruptes, d’aspect sauvage, couvertes de bois impénétrables, et couronnées par des masses de rochers imposantes.

Les brisans que j’ai essayé de décrire et la ligne de rochers moins difficile que l’on rencontre à quelques lieues plus loin, en amont d’Orsova, ont de tout temps partagé en deux la navigation du Danube, et rendu jusqu’à présent insignifiante la plus grande voie navigable de l’Europe, la seule qui soit ouverte aux produits de l’Europe centrale vers l’Asie, la seule enfin qui, dans un cours de huit cents lieues, traverse des contrées si riches et si variées. Ces obstacles ont fait, pour ainsi dire, du Danube deux fleuves différens. La Hongrie, la Bosnie, la Serbie, ont dû le considérer comme une rivière sans embouchure ; la Valachie, la Bulgarie, la Moldavie, comme une voie interrompue qui ne les rattachait en aucune façon à l’Europe. Deux commerces indépendans l’un de l’autre s’établissent au-dessus et au-dessous des Portes-de-Fer. Avant de franchir cette limite, nous ajouterons quelques mots à ce que nous avons dit déjà de la navigation du bas Danube. Le courant du Danube est peu rapide, et sa lenteur augmente au fur et à mesure qu’il approche de ses embouchures. Descendu de 1000 mètres à 500, depuis sa source jusqu’au point où il devient navigable, étant encore élevé de 240 mètres à Vienne, de 140 à Bude, il n’a plus, selon les calculs assez récens des officiers russes, que 21 mètres quand il touche la Valachie à Orsova, n’ayant ainsi à descendre, dans la longue course qu’il lui reste à faire, qu’une élévation moindre que celle où se trouve la Seine à Paris. A Brahiloff, le fleuve n’a plus que 3 mètres 19 centimètres au-dessus du niveau de la mer Noire. De cette lenteur du courant résulte un inconvénient grave. Le sable, n’étant pas assez vivement entraîné, s’amoncelle, et le fond mouvant rend la navigation difficile. Les obstacles opposés par la nature ne sont pas ceux qui ont le plus entravé le mouvement commercial de cette grande voie : il en existait d’autres qui tendent à s’effacer, et qui provenaient de l’état social et politique des nations riveraines. La civilisation, qui a tour à tour parcouru les différentes contrées du globe, ne s’est encore jamais arrêtée, à aucune époque, sur les rives du Danube. Jusqu’au temps où nous sommes, les préjugés réciproques des Hongrois, des Allemands et des Turcs, les vexations des pachas, la situation particulière de l’Autriche vis-à-vis la Hongrie, ont été de plus grands obstacles que ceux de la nature. Dans les XIIIe et XIVe siècles, seules époques où il soit fait mention du Danube dans l’histoire du commerce européen, la navigation de ce fleuve se partageait en deux directions qui avaient leur point de rencontre à Galacz. Là s’opérait le transbordement des marchandises qui continuaient leur route vers l’Asie, ou qui, venant d’Asie, étaient dirigées vers l’Europe centrale. Ratisbonne à l’occident, au haut du fleuve, à l’orient Constantinople, et derrière Gènes et Venise, étaient les points d’où partaient ces expéditions. Ce fut par des combinaisons de même nature que l’Autriche, il y a peu d’années, chercha à reprendre cette navigation. Différens projets furent formés à Vienne et à Bude. On proposait de creuser un canal qui devait tourner les écueils d’Orsova par un simple détour d’une lieue de France ; on parlait aussi de faire sauter les écueils ; le troisième projet enfin, et celui-là seul a été mis à exécution, était d’établir un service de bateaux à vapeur de Vienne à la mer Noire, correspondant avec les lignes autrichiennes de Constantinople, de Smyrne, d’Athènes, de Patras, de Corfou et de Trieste. Le premier bateau de la compagnie du Danube arriva, si je ne me trompe, en avril 1834. Ce ne fut pas sans peine. Les Serbes seuls connaissaient la navigation du fleuve, et, pour décider un pilote indigène à conduire le bateau, il fallut lui persuader que le prince Milosch était intéressé dans l’entreprise.

En établissant ce service, l’Autriche espérait donner de l’essor à un commerce nouveau qui venait de naître, pour ainsi dire, du traité d’Andrinople. Avant 1829, les principautés attenantes au Danube ne pouvaient vendre leurs productions naturelles, surtout les blés, qu’à la Turquie ; depuis cette époque, des navires anglais et autrichiens purent, avec la permission de la Russie, venir chercher des grains à Galacz et à Brahilof. Une quarantaine fut établie à Soulina, et les bâtimens, quelle que fût leur patente, purent commercer avec l’intérieur de l’Europe. Enfin, en 1840, l’Autriche et la Russie conclurent pour dix années une convention par laquelle le gouvernement russe s’engageait, comme je l’ai dit, à débarrasser des sables qui l’obstruaient la bouche de Soulina, à la maintenir navigable, et à n’opposer aucune entrave aux mouvemens d’entrée et de sortie. Deux années se passèrent sans que la Russie parût se rappeler ses engagemens ; en 1842 pourtant, et dans les premiers mois de 1843, on commença quelques travaux, puis on les abandonna en assurant qu’ils seraient repris dès que l’on aurait reçu d’Angleterre les machines nécessaires. Ces machines se confectionnent, à ce qu’il parait, fort lentement, car on n’en parle plus, et la presse allemande se plaint sans cesse de l’inexécution du traité de 1840. Pourtant le commerce du bas Danube se développe malgré la Russie ; en veut-on la preuve ? En 1830, s’il faut en croire le Messager d’Odessa, 418 bâtimens entrèrent par la mer Noire dans le fleuve. En 1844, on a compté 2,030 navires allant prendre chargement la plupart à Galacz et à Brahiloff. Si, malgré tous les obstacles dont nous avons parlé, le commerce prospère, quel développement ne pourrait-il pas atteindre si la voie du Danube était abrégée par le canal de Kustendjé, et si les bâtimens trouvaient à l’embouchure un bon port au lieu d’un marais insalubre, où, sous prétexte de peste, on condamne à des fièvres mortelles les malheureux matelots ! Vers le haut du fleuve, la Hongrie s’occupe en ce moment même d’ajouter une nouvelle et importante artère à cette grande voie de communication. Dans les avant-derniers états, en octobre 1844, on a voté, à une grande majorité, l’exécution immédiate d’un chemin de fer de Vukovar, sur le Danube, à Fiume, sur l’Adriatique. Que serait-ce donc si, en débarrassant, par un moyen ou par un autre, le cours du fleuve des écueils d’Orsova, on réunissait la navigation du Danube allemand et du Mein à celle de la Turquie d’Europe et de la mer Noire ! Vienne ne serait plus qu’à cinq jours de Constantinople. La distance qui nous sépare de ces populations chrétiennes qui nous tendent les bras s’effacerait tout à coup ; ces malheureuses provinces deviendraient en peu de temps florissantes, puisqu’elles seraient les greniers à blé de trois parties du monde, dès qu’un débouché leur serait ouvert. Et ne rétrécissons pas ainsi cette grande question : ce n’est pas la prospérité de telle ou telle branche de commerce qu’il faut voir dans ce projet, c’est tout l’avenir politique de ces provinces, c’est la liberté de quinze millions de chrétiens. En rapprochant de nous ces contrées, en leur ouvrant une large, voie de communication, nous les ferions participer à tous les bienfaits d’une civilisation que je ne crois pas nécessaire au bonheur des peuples qui l’ignorent, mais qui est indispensable aux populations qui la devinent et la recherchent. Et quel essor ne donnerait-on pas par là à cette féconde insurrection morale du monde gréco-slave, que M. Cyprien Robert a racontée, dans cette Revue même, avec tant d’ardeur et de savoir ! La civilisation ! c’est là le grand, le seul obstacle qu’il faut opposer à l’ambition de la Russie, à ses empiétemens et aux secrètes menées de sa diplomatie dont on s’inquiète trop peu en France [4]. Le cabinet de Pétersbourg avait beau jeu lorsqu’il ne rencontrait devant lui que des populations ignorantes. Se jeter entre les bras du czar semblait aux Gréco-Slaves le seul ou le plus facile moyen d’échapper au sultan. Déjà leurs yeux se sont ouverts ; ils voient que le protectorat russe serait aussi lourd, plus lourd peut-être, que le joug ottoman ; ils savent aussi ce que pèse la domination turque, ils ont compté leurs oppresseurs. Que la civilisation rapproche maintenant les unes des autres ces populations, que l’éducation efface leurs petites vanités nationales, leurs mesquines jalousies, qu’elles marchent d’un commun accord vers leur indépendance, et la question d’Orient sera résolue.

Je n’insisterai pas davantage sur les résultats immenses que pourrait avoir l’ouverture de la navigation du Danube. Tout le monde les devine. J’ai dit que, pour les conquérir, le principal travail serait le percement d’un canal de dix à douze lieues à Kustendjé et l’ouverture d’une tranchée de quatre kilomètres à Orsova. Ces deux projets ont été jugés praticables, et même d’une exécution peu difficile, par les hommes de l’art. Maintenant seraient-ils dispendieux, et dans quelle proportion ? C’est une question qu’il ne m’appartient pas de résoudre, mais au moins serais-je heureux d’avoir pu la réveiller.

Partis au point du jour de Kladostitza, nous arrivâmes vers dix heures à Orsova, où la civilisation, que je nommais tout à l’heure bienfaisante, nous apparut sous la triple forme d’un douanier, d’un gendarme et d’un officier de santé. Orsova, joli bourg bâti au bord de l’eau et au pied des montagnes, appartient à l’Autriche ; en débarquant, nous mîmes le pied sur le territoire impérial. Un piquet de soldats nous attendait, l’arme au bras, sur la rive. Nous fûmes livrés à ces hommes à grandes moustaches, qui, en ayant soin de ne pas nous toucher et se tenant à distance, nous conduisirent, comme des lépreux, tout droit au lazaret, situé à un bon quart de lieue du Danube. Ce lazaret est le plus triste endroit du monde, et l’on y mourrait bien vite du spleen si les quarantaines autrichiennes duraient aussi longtemps que celles de la France. Figurez-vous dans une plaine jaunâtre, marécageuse, malsaine, trois ou quatre bâtimens bas et longs, grillés comme des prisons, avec de grandes poternes et de petits préaux remplis d’herbe, où l’on respire je ne sais quelle atmosphère de cloître abandonné. C’est là que nous fûmes conduits. On nous poussa au nombre de quatre dans une cour étroite, entourée d’une claire-voie, renfermant un puits et un petit bâtiment nu, sans meubles, qui devait nous servir de logis. Nous nous trouvâmes parqués comme les animaux du Jardin des Plantes, et de ce jour-là seulement j’ai compris et plaint convenablement leur sort. Vers le soir, un gardien nous apporta un repas tel que, si aguerris que nous fussions, nous dûmes le renvoyer. Que faire de notre soirée ? Le baron hollandais avait depuis long-temps récité le dernier vers du Roi s’amuse, le religieux de Sainte-Marie ne disait plus mot ; la faim, le malaise, nous irritaient les uns contre les autres. Heureusement nous nous rappelâmes bientôt un certain baron valaque, ex-ministre des finances, qui était venu de Giurgevo avec nous, et dont on nous avait séparés, je ne sais pourquoi, au lazaret. Ce grand personnage, partisan déclaré de l’homœopathie, avait coutume de détruire, chaque soir, avec d’excellentes choses l’effet des mauvaises petites drogues qu’il s’administrait le matin. Ses provisions nous revinrent en mémoire, et nous résolûmes de profiter de son voisinage. Ce fut bientôt chez nous une idée fixe ; mais comment faire ? Tout bien réfléchi, nous lui adressâmes l’invitation suivante : « Quatre gentilshommes français, dont un Hollandais et l’autre Croate, prient M. le baron *** de leur faire l’honneur de venir passer la soirée chez eux. — P. S. On mangera des confitures, du jambon, et l’on prendra du thé, si M. le baron *** veut bien apporter avec lui une certaine quantité de ces comestibles dont les susdits gentilshommes sont absolument dépourvus. » Cette mauvaise plaisanterie eut un plein succès, le baron valaque trouva la lettre charmante, et, s’excusant de ne pouvoir, à cause d’une indisposition, venir nous voir, il nous envoya tout un panier de provisions à l’aide desquelles nous remplaçâmes avantageusement le dîner du lazaret. La nuit venue, les punaises nous chassèrent de la cabane, et il fallut coucher dans la cour, à la belle étoile ; ce qui, dans cette saison, n’était pas sans danger. Durant ces longues heures, je jurai aux quarantaines une haine que l’étude de la question a rendue implacable.

Cette question des quarantaines est tout simplement l’une des plus graves que l’on puisse agiter. L’état sanitaire de l’Europe, le commerce entier de la Méditerranée, nos relations avec toutes les contrées orientales, s’y rattachent directement. Notre but n’est point de traiter ici la question au point de vue administratif, de prouver l’absurdité des lois sanitaires actuellement en vigueur, d’évaluer ce que coûte chaque année à la France une répression qu’on peut appeler à bon droit déraisonnable : nous l’avons déjà fait en partie [5] ; ce que nous nous proposons aujourd’hui, c’est de chercher les causes qui ont propagé la peste en Europe, celles qui probablement l’ont fait disparaître, et d’apprécier les résultats que les mesures sanitaires ont produits dans les pays dont les annales sont assez complètes pour permettre une pareille investigation. Ce que nous espérons prouver, c’est que la peste a marché toujours avec la barbarie, que la civilisation seule l’a fait reculer, et que les lazarets, les quarantaines, en un mot, toutes les mesures sanitaires du monde, ont été de tout temps inefficaces [6]. Ce qui se passe en Orient dans les temps d’épidémie suffit pour mettre sur la voie de cette conclusion. Les classes misérables y sont toujours le plus maltraitées par le fléau, qui recule au contraire devant le bien-être et l’aisance. Cette observation, faite à Alexandrie en 1834, a pu être confirmée à Smyrne, trois ans plus tard, lors de l’épidémie de 1837 ; entre les juifs, par exemple, qui vivent misérablement, et les Européens, qui ont une existence comfortable, la différence de mortalité a été énorme. Ce fait n’amène-il pas à penser que, si le bien-être particulier garantit les individus, le bien-être général doit garantir les nations ?

On a fait en Orient une autre observation fort remarquable. La peste (quand peste il y a) apparaît toujours dans tel mois, et finit dans tel autre, presque à jour fixe. Les époques varient selon les pays, c’est-à-dire selon les latitudes : à Alexandrie, l’épidémie sévit de novembre à juin ; au Caire, de février à juin ; à Constantinople, de juillet à janvier. Ce n’est pas tout : la position du pays, la stagnation des eaux, la mauvaise culture, modifient l’intensité de la maladie. Enfin il est constant que, malgré de nombreuses communications entre l’Égypte, la Nubie et l’Arabie, l’épidémie, qui désole le premier de ces pays, ne s’est jamais montrée dans les deux autres. La peste est donc soumise à des influences atmosphériques qui la produisent ou la repoussent. Il en a toujours été de même, et, si nous consultons l’histoire des pays ravagés par le fléau, nous verrons que la date des épidémies correspond, presque partout, à des époques de misère et d’ignorance ou d’incurie, tandis que la disparition de la maladie est annoncée par le retour de l’aisance, de la civilisation et du bien-être. Ainsi, la peste, qui avait dévasté l’Égypte durant la période de prospérité comprise entre l’an 1491 avant Jésus-Christ et le IIIe siècle de notre ère, y reparut vers l’époque où l’on cessa la pratique des embaumemens, et depuis elle y est restée en permanence.

La France a eu cinquante-huit fois la peste. Si l’on remonte vers l’antiquité, on trouve avec étonnement que, jusqu’au VIe siècle, les historiens ne font mention d’aucune peste dans les Gaules, sauf une seule qui éclata, quarante-neuf ans avant Jésus-Christ, à Marseille, au moment où César l’assiégeait. Encore, d’après la description de cette maladie, beaucoup d’écrivains ont-ils cru reconnaître le typhus. Quoi qu’il en soit, jusqu’au VIe siècle, il n’en est plus question. C’était le temps de la domination romaine, et il est remarquable que la civilisation de Rome chassa le fléau de tous les pays qu’elle parcourut. A dater de 503, la peste apparut plusieurs fois ; on suit à merveille sa trace jusqu’au VIIe siècle ; mais alors les documens deviennent rares, l’histoire s’obscurcit, et ce n’est plus qu’à dater du XIVe siècle que l’on peut regarder comme exacte, dans les pays d’Europe, la table des épidémies. Au XIVe siècle, on compte en France neuf pestes ; au XVe, six ; au XVIe, treize ; au XVIIe, cinq ; au XVIIIe, une (celle de Marseille en 1720) ; le XIXe, Dieu merci, en a été jusqu’à présent exempt. Il y a ici un fait fort curieux à constater. Les lazarets, dont on avait eu en 1383 une première idée, ne furent définitivement et complètement établis que vers le milieu du XVe siècle (1476). Or, quel fut leur effet ? Le siècle suivant fut le plus frappé, il y eut treize pestes, ce qui ne s’était pas encore vu. Après cette période, la maladie diminua, il est vrai, sensiblement. Faut-il en conclure que les mesures qui avaient été impuissantes au XVIe siècle, et qui restèrent les mêmes, devinrent efficaces dans les siècles qui suivirent ? Non ; croyons plutôt que le calme qui succéda à nos guerres religieuses, les mesures de Sully, qui favorisa l’industrie, l’agriculture, s’occupa du bien-être du peuple, les ordonnances de Richelieu, qui continua cette œuvre, celles de Colbert, qui la termina, en un mot que les améliorations diverses qui aboutirent au siècle de Louis XIV eurent une influence notable sur la salubrité du pays, et par conséquent sur l’état sanitaire de la France. Depuis 1664, la peste n’a reparu chez nous qu’une seule fois, en 1720. Et où a-t-elle éclaté ? Dans le pays qui était, à cette époque, le plus arriéré de la France, en Provence, sur les bords du Rhône et de la Camargue, où règne cette chaleur humide qu’on a reconnue être favorable au développement de la maladie ; enfin, dans une saison qui avait été précédée de deux années exceptionnelles, 1718 et 1719, années pluvieuses et stériles, temps de misères et d’inondations. Dans tous les cas, la peste ne fut pas importée en Provence, ceci est prouvé. Le lazaret de Marseille existait depuis trois siècles ; les mesures sanitaires furent appliquées, les registres de la santé le prouvent, au bâtiment du capitaine Chataud, qui fut accusé d’avoir apporté la maladie ; il a même été constaté que des cas de peste s’étaient révélés avant l’arrivée de ce bâtiment.

L’Angleterre a été ravagée vingt fois par la peste : cinq fois avant le XIVe siècle, et quinze fois depuis cette époque. Ici, nous relèverons un fait bien curieux, et qui confirme à merveille, ce nous semble, ce que nous avons dit, à savoir que des causes d’insalubrité locales et des circonstances atmosphériques engendrent seules la peste, et que les cordons sanitaires n’en garantissent guère les pays qu’ils enserrent. A dater de 1625, la peste évacua l’Angleterre, et se réfugia dans la capitale, pour n’en plus sortir. Elle sévit à Londres trois fois (1615 - 1626 - 1665) avec une violence effrayante. On avait inventé, dès le XVe siècle, un système complet de mesures sanitaires, qu’on mit à exécution avec une rigueur nouvelle. Toute communication fut coupée entre la capitale et le dehors ; ce fut inutile : le fléau se concentra dans la ville. Un malheur d’une autre espèce mit fin à cette calamité. Londres, ravagé en 1665 par la peste, fut brûlé l’année suivante. L’incendie dévora particulièrement les quartiers pauvres, qui, au dire des écrivains de l’époque, offraient le spectacle le plus immonde et le plus misérable. Au lieu de couloirs humides où l’air ne pénétrait jamais, on ouvrit de larges rues, on construisit des maisons neuves et aérées à la place des échoppes, et la peste n’a pas reparu.

Depuis 552, l’Italie a eu soixante-onze fois la peste. Excepté l’Espagne, c’est le pays qui a le mieux enregistré ses épidémies ; elle en eut cinq pendant la dernière moitié du VIe siècle. Les données exactes manquent en Italie à partir de cette époque jusqu’au XIIIe siècle, qui fut marqué dans ce pays par huit pestes. On en compta onze dans le suivant et quinze dans le XVe, neuf dans le XVIe, deux seulement dans le XVIIe ; le XVIIIe en fut exempt ; le XIXe enregistra la peste de Noja, en 1815. Ainsi la peste, qui, depuis un siècle avant l’ère chrétienne, abandonna presque entièrement l’Italie au temps de sa grandeur, y reparut tout à coup au VIe siècle avec la décadence. Le XVe siècle a été le plus frappé. Chacun sait quels troubles, quelles misères désolèrent cette époque, que l’art rendit si merveilleuse. Les annales du monde n’offrent rien de plus extraordinaire que ce contraste des arts à leur apogée au milieu de la désolation générale. Obéissant, dans les siècles suivans, à l’impulsion qui lui était donnée, l’Italie, sous bien des rapports, devança les autres pays de l’Europe. On voit la peste y diminuer et s’y éteindre, tandis qu’elle est ailleurs à son maximum d’intensité. Je ne conclus pas, je constate.

La même observation peut s’appliquer à l’Allemagne, où la peste, qui y parut cinquante-six fois, ne s’éteignit qu’en 1713, tandis qu’elle cessait en 1665 en Angleterre, en France un an plus tôt, et plus tôt encore en Italie. L’épidémie a donc sévi pendant les guerres politiques et religieuses qui ont agité l’Allemagne jusqu’en 1648, et elle a disparu devant la paix et la prospérité. La première moitié du XVIIe siècle compte sept épidémies, la seconde cinq seulement. C’est beaucoup encore ; mais le bien-être des masses ne s’établit pas en un jour, les améliorations ne se font qu’à la longue, et les coutumes anciennes ne s’éteignent qu’avec les générations qui les ont pratiquées.

En Espagne, on compte soixante-cinq pestes. Pendant la domination romaine, les historiens qui célèbrent, comme on sait, la richesse et la salubrité de la presqu’île ibérique, ne font mention d’aucune épidémie. Ravagée au Ve siècle par les Alains et les Vandales, l’Espagne fut conquise au VIIe par les Visigoths. La peste apparaît deux fois (443-589), puis elle s’enfuit devant la civilisation arabe. De 712 jusqu’à 1345 (six siècles), on ne compte que deux pestes, qui l’une et l’autre éclatèrent à Cordoue ; encore ne sait-on pas si ces deux épidémies, fort bien décrites par les médecins arabes, qui n’en mentionnent pas d’autres, étaient réellement la peste. On sait combien l’Espagne était florissante alors ; elle avait, assure-t-on, près de trente millions d’habitans. Plus tard, la découverte de l’Amérique dépeupla l’Espagne ; on se précipita vers ces contrées, où l’on espérait récolter l’or à pleines mains ; les bras manquèrent à l’agriculture, les terres restèrent en friche, les marais devinrent pestilentiels, et l’on compta en quatre siècles quarante-quatre épidémies. Dans le XVIIe siècle enfin eut lieu une réaction ; la population rentra ou augmenta, et la peste disparut.

A part la France, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne, on ne sait guère ce qui se passa dans le reste de l’Europe. Les pays du nord, et même la Russie, n’ont tenu aucun compte de leurs épidémies. C’en est assez d’ailleurs pour indiquer et, jusqu’à un certain point, prouver que le bien-être et la prospérité publique sont des moyens plus sûrs d’écarter le fléau que les mesures sanitaires. On n’en doutera plus si l’on interroge l’histoire au sujet de l’efficacité des lazarets.

Dans l’antiquité et jusqu’au XIVe siècle, on ne s’était pas douté, nous l’avons dit, de la contagion de la peste. Hippocrate, Galien, les médecins grecs ou arabes, n’en eurent pas soupçon ; ce fut vers 1380 que naquit cette opinion, à laquelle le concile de Trente donna, deux siècles plus tard, une autorité définitive en déclarant la peste contagieuse. Quel était, au XIVe et au XVe siècles, l’état de la médecine et des sciences d’observation ? Quelle idée pouvait-on se faire alors du mal, du remède, des garanties, des moyens prophylactiques ? On voyait, dans la peste comme dans beaucoup d’autres accidens, l’action des planètes, des démons, ou de la divinité même ; c’était un fléau destiné à châtier les infidèles, à les amener à la vraie religion. Le nombre de quarante jours, alors indiqué comme délai légal, comme durée probable de la période d’incubation, indique des préoccupations religieuses et bibliques. Qui donc alors songeait à recueillir des faits ? Presque partout des ecclésiastiques furent mis à la tête des lazarets, et l’on peut juger de la capacité de ces pieux fonctionnaires par le récit qu’a fait lord Howard de sa visite aux établissemens sanitaires du pourtour de la Méditerranée : « C’étaient, écrivait-il, des cachots humides, immondes et infectés (dungeons of dampness, filtz, and putrefaction). » Enfin, à l’imitation du saint concile, les nécromanciens, médecins de l’époque, déclarèrent également contagieuses une multitude de maladies qui, grace à Dieu, ne nous font plus faire quarantaine : la goutte, par exemple, l’asthme et le scorbut.

La crainte de la contagion fit donc naître les lazarets. C’est dans le XVe siècle qu’on les établit en Italie, en France, en Espagne. A dater de ce moment, nous l’avons dit, la peste, au lieu de diminuer en Europe, y devint plus fréquente. A Venise, depuis 1403, époque à laquelle fut établi le lazaret, jusqu’à 1630, date de la dernière épidémie, on compte, comme l’avoue lui-même M. Frari, directeur actuel du lazaret de Venise, on compte seize pestes. Seize pestes en 227 ans ! Or, dans les 365 années qui ont précédé, il y a eu onze pestes seulement. On objecte, je le sais, que Venise, faisant avec le Levant un commerce considérable, était, par cela seul, fort exposée ; mais Gênes avait avec les contrées orientales des relations continuelles d’où vient qu’elle a été visitée sept fois seulement par la peste ? N’est-il pas raisonnable de chercher la cause de cette différence dans la situation si dissemblable des deux villes, et de présumer que Gênes, bâtie en amphithéâtre au penchant d’une colline, avec des rues bien ouvertes, droites la plupart et aérées, réunit des conditions de salubrité qui manquent à Venise, entourée de lagunes, et dont les maisons, bâties à fleur d’eau, sont entassées les unes sur les autres et séparées par des canaux croupissans et des couloirs souvent infects ?

En France, depuis l’année 1476 où les lazarets ont été complètement établis jusqu’à nos jours (369 années), il y a eu vingt-deux épidémies. Dans les 369 années qui ont précédé, on en avait compté dix-sept seulement. Vraiment, ne serait-on pas tenté de regarder, avec lord Howard, les lazarets comme de dangereux foyers d’infection [7] ?

Voici bien assez de chiffres ; que l’on me pardonne pourtant un dernier calcul qui résume tous les autres : dans les trois siècles qui ont précédé les mesures sanitaires, il y a eu cent cinq épidémies en Europe ; il y en a eu cent quarante-trois dans les trois siècles qui les ont suivies. Est-ce à dire qu’il faille abolir les lazarets, supprimer toutes les mesures sanitaires ? Non, sans doute ; mais il faut que le bon sens ait raison de la routine, que l’expérience triomphe de l’aveuglement, et qu’une juste prévoyance remplace par des lois raisonnées, appuyées sur les faits, les mesures absurdes et ruineuses [8] qu’a inspirées une terreur irréfléchie. Il ne faut pas, par exemple, que le voyageur qui part de Constantinople puisse choisir entre quatorze jours de quarantaine à la frontière de France et quatorze heures seulement à la frontière d’Autriche ; il ne faut pas enfin que, pour aller d’Alexandrie à Paris, la route la plus courte soit de passer par Londres. Les choses en sont toujours là cependant, et les cris des voyageurs, des commerçans, n’ont servi à rien. Jamais réclamations mieux fondées n’ont été plus inutiles. Bien que mon intention, je l’ai dit, ne soit pas d’entrer aujourd’hui dans les détails administratifs de la question, je ne puis m’empêcher de dénoncer un fait qui n’a peut-être son pareil dans aucun pays civilisé. On se souvient que le 20 mai dernier, à la suite d’une assez vive polémique dans les journaux et à la chambre, les quarantaines furent sur quelques points réformées. Les provenances de la Grèce, de Tripoli, de Tunis et du Maroc furent délivrées, à certaines conditions, de la quarantaine. Le pas était petit, mais c’était un pas. Qu’est-il arrivé ? On ne le croira pas. L’administration sanitaire a refusé de mettre à exécution l’ordonnance ministérielle. On continue d’incarcérer à Marseille, en dépit du ministre, ceux que cette ordonnance affranchit ! Et le gouvernement, retenu par je ne sais quelles considérations inexplicables, tolère un pareil état de choses et ne dit rien !

Des quarantaines de France aux quarantaines d’Autriche la transition est facile, et je reviens, sans plus de façon, au lazaret d’Orsova. A l’expiration des quatorze heures, c’est-à-dire le lendemain matin au lever du soleil, un médecin, vêtu de noir, entra dans notre petite cour, et nous donna à tous une cordiale poignée de main, nous exprimant ainsi qu’il nous considérait comme des gens parfaitement sains et tout-à-fait incapables d’infecter l’Autriche. — Êtes-vous bien sûr, monsieur, lui demandai-je, que ces petites murailles aient la vertu de purifier en une seule nuit des voyageurs qui, hier soir encore, pouvaient avoir la peste ? L’homme de la science se mit à rire, haussa les épaules et nous quitta. On nous avait recommandé d’ouvrir nos malles et d’exposer nos vêtemens à l’air afin de dissiper le germe fatal qu’ils pouvaient renfermer. Nous n’eûmes garde d’obéir, et nous quittâmes le lazaret sans que personne en fît l’observation. Il ne nous fut pas si facile, à beaucoup près, de nous débarrasser des formalités de police et de douane qui nous retinrent quatre heures, bien qu’elles fussent provisoires, car la surveillance minutieuse de l’Autriche nous attendait aux portes de Vienne.

Notre intention était de suspendre pour quelque temps toute navigation, et d’aller nous reposer deux ou trois jours, en terre ferme, à Mehadia, petite ville renommée pour ses eaux minérales, située sur la frontière, à trois ou quatre lieues d’Orsova, et assez curieuse, nous disait-on, à observer en ce moment. Toutes formalités réglées, nous frétâmes une patache qui nous conduisit sans trop de lenteur à notre but, à travers un pays pittoresque assez semblable à certaines parties des Pyrénées. Mehadia même, bourgade neuve, élégamment bâtie dans une gorge et dominée par de hautes montagnes, rappelle, par sa situation, les Eaux-Bonnes. Seulement elle paraît plus riche, plus coquette et, je dirai volontiers, plus civilisée. Un joli petit pont de fer qu’on traverse en arrivant, des pelouses que la nature a pris soin de dessiner agréablement, des massifs de sapins bien posés, donnent tout d’abord à ses environs un air de parc anglais.

Il y avait grande affluence à Mehadia, et nous fûmes surpris en arrivant du spectacle étrange qu’offrait la population passagère de cette petite ville, où la société hongroise se réunit à la fin de l’été à la société valaque. On voyait çà et là de brillans équipages, fort bien attelés, et dans le goût desquels perçait cette anglomanie qui possède en ce moment la haute société de Pest bien plus encore que celle de Paris, Des femmes élégantes s’étendaient nonchalamment dans ces calèches, devant lesquelles s’ouvrait une foule moitié orientale et moitié européenne. Auprès de ces belles dames valaques ou hongroises, dont les toilettes n’eussent pas été critiquées aux Champs-Élysées, passaient des paysannes vêtues d’une simple chemise brodée sur les coutures, et portant, suivant l’usage du pays, leurs nouveau-nés dans un petit panier. Des enfans déguenillés offraient aux promeneurs, dans de petits bâtons de sureau ou dans des fioles, des scorpions et des vipères, hôtes habituels des bois de Mehadia. Les visages étaient, pour la plupart, fort pâles, d’où je conclus, dès le premier instant, que l’on venait à ces eaux pour sa santé et non pour s’amuser, ce qu’on aurait grand tort de faire, comme je m’en aperçus bientôt. Je n’ai jamais tant vu de gens boiteux, scrofuleux, étiques et d’aspect misérable. La plupart des maux que les Valaques essaient de guérir à Mehadia ont une commune origine, m’assura-t-on ; ils remontent à la découverte du nouveau monde, dont la Valachie, pays dépravé s’il en est, se plaint plus que tout autre. Du reste, la haute société de Bukarest, autant que j’en ai pu juger à Mehadia, vit tout-à-fait à la française, parle français, et suit nos modes comme nos usages. Elle n’a guère d’autre littérature que nos feuilletons. La vie des eaux ne saurait être fort agréable dans une ville où l’on ne voit guère que des malades. Je la trouvai, pour ma part, fort ennuyeuse, et des désagrémens de tout genre hâtèrent mon départ.

Après de longues recherches, nous étions parvenus à louer dans la principale auberge, à un taux énorme, un petit galetas dans lequel nous nous étions établis de notre mieux. Je demande pardon d’entrer dans quelques menus détails qui sont instructifs. Le premier soir, suivant une coutume adoptée en France, nous mîmes sur le seuil de nos portes toutes nos chaussures qui réclamaient, depuis Constantinople, les soins d’un domestique. Notre intention fut mal interprétée, et l’on vola nos bottes au lieu de les cirer. La blanchisseuse trouva bon également de s’approprier la plus grande partie de notre linge. Fort embarrassés, nous allâmes porter plainte à la police de l’endroit, qui se moqua de nous et répondit seulement que nous avions demandé un permis de séjour valable pour trois jours, et qu’elle nous invitait en conséquence à reprendre notre route à l’expiration de ce terme. C’était bien notre intention, mais cette façon d’agir me révoltait ; j’étais furieux, je jurai de me plaindre à Vienne à l’autorité supérieure, ce dont je ne fis rien, et nous quittâmes Mehadia pour aller rejoindre, à quelques lieues au-delà d’Orsova, près d’un hameau du nom de Drencova, le bateau à vapeur de Semlin.

Durant ce petit voyage, la colère étouffa malheureusement en moi toute curiosité archéologique, et je le regrette, car plusieurs points de la route méritaient la plus sérieuse attention : d’abord la voie ouverte par Trajan au milieu des rochers qui bordent la rive droite du Danube, rochers énormes, sur lesquels on lit encore, m’a-t-on dit, cette inscription qui semble un défi jeté par le passé aux siècles futurs : Hic transibat Trajanus ; puis les restes d’un pont de la même époque, détruit par le temps, et que le génie actuel n’a pas su reconstruire ; enfin, tout en face, sur la rive gauche, une caverne magnifique, que je visitai, et qui servit, dit-on, de refuge introuvable à trois cents Turcs, long-temps poursuivis en vain par l’armée hongroise. A Drencova, les bords du Danube sont encore fort pittoresques, les montagnes agrestes et sombres qui s’élèvent sur chaque rive sont du plus grand caractère. Plus loin, le pays s’aplatit, et le regard erre de nouveau sur des plaines jaunâtres et tristes, que m’ont rappelées depuis les bords trop vantés du Guadalquivir. Nous arrivâmes en deux jours à Semlin.

Ce qui donne, aux yeux du voyageur, de l’intérêt à Semlin, c’est il faut le dire, le voisinage de Belgrade, qui n’en est séparé, comme on sait, que par un bras du Danube. Semlin a huit ou dix mille habitans tout au plus, et rentre dans la catégorie des villes absolument européennes. Tout caractère oriental a disparu : les maisons ont des contrevents verts, et le plus intéressant établissement de la ville est une auberge passable dans laquelle le comfort anglais a été introduit par les courriers de la reine Victoria, qui attendent à Semlin la correspondance d’Orient. Presque en face de Semlin, Belgrade s’élève dans une jolie position ; la ville s’étend en amphithéâtre au pied de la forteresse ; elle est grande, fort peuplée, et, bien que le caractère européen apparaisse de tous côtés et de plus en plus, quelques minarets qui se dressent çà et là et les costumes variés des paysans annoncent la Turquie ou la rappellent. C’est à Belgrade que l’Orient expire. La ville est animée, commerçante, et l’industrie y prend chaque jour un développement remarquable [9]. Je n’y passai que peu d’heures, et une partie de ce temps fut employée à causer avec Kiamil-Pacha, que nous étions allés visiter, et qui nous retint assez long-temps. Kiamil, qui a joué dans les dernières affaires de Serbie un grand rôle, paraît avoir trente-cinq ans ; il est gros, frais, d’excellente figure. Il nous reçut avec beaucoup de grace dans un grand salon vert, meublé à l’européenne, orné, en dépit du prophète, d’une quantité de lithographies représentant les uniformes de toutes les armées d’Europe, et aussi des batailles parmi lesquelles je reconnus, avec surprise et plaisir, plusieurs épisodes de notre guerre d’Afrique. Kiamil a voyagé en Allemagne, résidé à Berlin, et ses fréquens rapports avec les consuls européens ont beaucoup affaibli en lui les préjugés mahométans. « Je suis charmé de vous voir, » nous dit-il en nous accueillant. Là s’arrêta son discours, attendu qu’il n’en sait pas davantage, et que ces six mots français composent tout son répertoire ; au moment on nous prîmes congé de lui, il les répéta avec complaisance. Un drogman nous facilita une plus longue conversation.

A Semlin, on change pour la troisième fois de bateau ; encore faut-il, avant d’atteindre Vienne, en prendre à Pest un quatrième. A la vérité, la navigation étant devenue plus sûre et plus facile, on rachète ces lenteurs en voyageant une grande partie de la nuit. A partir de Belgrade, la vie du bord n’est plus la même : le pont, au lieu d’être désert, est encombré, et les passagers se pressent par centaines dans les salons beaucoup trop resserrés du paquebot. Parmi ces voyageurs se trouvent souvent de ces jolies Hongroises qui sont, je crois, les plus belles femmes d’Europe, soit dit sans faire tort aux autres. Les Andalouses n’ont pas la taille mieux cambrée, les Françaises ne sont pas plus gracieuses, et sur ces beaux visages où un reflet de l’Orient vient relever la fraîcheur allemande, dans ces longs yeux, dans ces dents éclatantes, respirent une santé, une jeunesse et un contentement qu’on trouve rarement ailleurs. Plus on se rapproche de Pest, et plus l’affluence augmente. A Peterwaradin, à Vukovar, à Moatch, une quantité de passagers attendent le bateau à vapeur ; une foule nombreuse couvre le quai dont l’arrivée quotidienne des paquebots a fait un but habituel de promenade. Des bohémiens y exécutent souvent en plein air leurs curieuses danses, et l’on voit s’y promener beaucoup de jeunes femmes qui ont à la fois une toilette élégante et une fort engageante allure. Ces scènes pleines d’animation, qui se reproduisent plusieurs fois dans la journée, contrastent heureusement avec la monotonie de la première semaine, et font prendre en patience les lenteurs d’une navigation qui, depuis Constantinople jusqu’à Pest, ne dure pas moins de quatorze à quinze jours. La nuit, les éclats de rire continuent, car, on le conçoit, deux cents passagers et passagères ne sauraient être renfermés et pressés dans un petit salon de navire, sans qu’il en résulte des incidens fort divertissans pour les célibataires. Laisser soupçonner la familiarité des mœurs hongroises et allemandes n’est pas, je suppose, une indiscrétion, mais ce pourrait être une vengeance méritée. Nulle part au monde on ne médit plus des usages français et des mœurs parisiennes que sur les bords du Danube. Tout en aimant, ou mieux, tout en admirant la France, les Allemands, les Hongrois et même les Valaques sont convaincus que l’on respire dans notre patrie un air pestilentiel, et que les femmes perdent bien vite au milieu de nous tout principe de morale. C’est chez eux une idée fixe, enracinée, et il est inutile de chercher à défendre contre eux son pays d’une accusation que nous devons sans doute à un siècle plus galant que le nôtre.

Enfin nous arrivâmes à Pest. Là nous allions retrouver l’Europe, les plaisirs du monde et toutes les commodités de la vie civilisée. Plus d’une fois, pendant les heures de fatigue, j’avais pensé avec regret à toutes ces choses, et maudit les inconvéniens sans nombre de la vie errante. Étrange contradiction, dès que j’aperçus les quais de Pest, ses beaux hôtels, ses voitures, cette ville enfin où l’existence est organisée comme en France, comme partout, mon cœur se serra ; je vis apparaître devant moi une longue série de jours monotones, tracés d’avance, et je me pris tout à coup à regretter la vie incertaine du voyageur ; dans les accidens qui l’accompagnent, je vis alors une excitation nouvelle et comme un charme de plus. En retrouvant l’Europe, il me sembla que je quittais pour la première fois ces pays du soleil que je venais de parcourir, et que je me séparais pour toujours des amis que j’y avais laissés. Mille choses derrière moi m’appelaient et me disaient adieu, et cette année de courses lointaines m’apparaissait comme la plus belle de ma vie. En un mot, je sentis que le rêve était fini, et qu’il fallait se hâter d’en fixer le souvenir, si je croyais à cette triste consolation que le poète donne à l’homme qui voit fuir sa jeunesse, à cette dernière jouissance qu’il promet au voyageur rentré dans ses foyers :

Forsan et haec olim meminisse juvabit.


Alexis de Valon.
  1. Voyez les livraisons du 1er mai 1844 et 15 octobre 1845.
  2. L’inauguration du canal a eu lieu cette année, pour l’anniversaire de la naissance du roi Louis, le 25 août, ainsi qu’en fait foi le monument colossal élevé à Erlangen. Sur un immense piédestal, le Mein et le Danube (sculptures de Schwanthaler) se donnent la main et mêlent leurs eaux qui jaillissent de leurs urnes penchantes, comme dit Boileau. On lit au bas cette inscription : -Donau und Main fur Schiffahrt verbunden ! Ein Werk von Karl dem Grossen versucht, durch Ludwig I, Kœnig von Bayern, neu begonnen und vollendet. (Le Rhin et le Danube unis pour la navigation, entreprise essayée par Charlemagne, recommencée et achevée par Louis Ier, roi de Bavière.)
  3. Hussein est mort peu de temps après mon passage à Widdin, et je suis probablement le dernière Français qui l’ait vu.
  4. Cette préoccupation a été, en Angleterre, l’ame d’un important recueil, le Portfolio, fondé et en grande partie rédigé par un homme qui connaît bien la Turquie, M. David Urquhart. Sans partager toutes les idées du Port folio, je saisis avec empressement l’occasion de citer le nom d’un écrivain qui, par son talent, sa position diplomatique, a eu une certaine influence en Orient, et qui, par sa conversation, exerce sur tous ceux qui l’approchent (je l’ai souvent éprouvé moi-même) une véritable fascination.
  5. Voyez à ce sujet l’article sur Smyrne dans la Revue du 1er mai 1844.
  6. On a beaucoup écrit sur cette matière à toutes les époques et dans toutes les langues. Parmi les auteurs qui s’en sont occupés, je dois citer M. Aubert-Roche, De la Prophylaxie générale de la peste, 1843. — Frari, Della Peste e della Administratione, Venise, 1840. — Pariset, Causes de la peste. -Epidemiologia espanola, A Madrid, 1803. — Relation historique de la peste de Marseille, Amsterdam, 1769. — Papou, De la Peste.- Neuf années à Constantinople, par M. Brayer. — Histoire des lazarets de Gênes, par Auteromaria.
  7. La plupart des lazarets sont encore fort mal tenus ; les voyageurs y manquent de tout, et il s’y passe des choses incroyables. Qu’on se rappelle les faits produits à la tribune au mois de mai dernier. Condamnés, pour avoir passé quelques semaines en Orient, à soixante ou quatre-vingts jours de quarantaine et enfermés au lazaret de Marseille, un de nos députés et ses compagnons demandèrent un médecin. Amené sous un prétexte quelconque, un jeune docteur fut enfermé avec eux par surprise, malgré lui, et à sa grande terreur. Un des voyageurs avait, disait-on, la peste ; les hommes de la science examinaient ses plaies à distance, avec une lorgnette, et les cautérisaient avec je ne sais quel instrument emmanché au bout d’un long bâton. Ils tuèrent, bien entendu, le pauvre homme. Voilà ce qui se passe de notre temps !
  8. Le déficit causé par nos mesures sanitaires dans la recette des paquebots de la correspondance française était, en 1843, de 2 millions ; en 1844, il s’est élevé à 3 millions 500,000 francs, et ce chiffre sera, dit-on, plus que doublé cette année. L’expérience toute récente de M. Waghorn pour faire suivre à la malle de l’Inde un nouvel itinéraire ne présage-t-elle pas de nouvelles pertes encore ?
  9. J’ai vu dernièrement une excellente et magnifique carte in-f° de Serbie, dressée, gravée et publiée cette année à Belgrade par Jean Bugarski, ingénieur. Le titre du coin de la carte est en français. Cette carte, merveilleusement gravée, contraste singulièrement avec celles du baron de Moltke, publiées tout récemment à Berlin, et qu’une exécution défectueuse rend presque illisibles.