La Vérité sur le blocus de Metz

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

La Vérité sur le blocus de Metz
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 95 (p. 404-443).
LA VERITE
SUR
LE BLOCUS DE METZ

I. Rapport sommaire sur les opérations de l’armée du Rhin, par M. le maréchal Bazaine, Berlin 1870. — II. Une étrange histoire dévoilée, Bruxelles 1870. — III. Capitulation de Metz, par M. le général Coffinières, Bruxelles 1871. — IV. Armée de Metz, par M. le général Deligny, Munster 1871. — V. Histoire de la capitulation de Metz, France et Belgique 1871. — VI. Le blocus de Metz, publication du conseil municipal, Metz 1871. — VII. Opérations militaires autour de Metz, par un officier-général prussien, Mayence 1871. — VIII. Journal d’un officier de l’armée du Rhin, par M. le lieutenant-colonel Fay, Bruxelles 1871. — IX. Histoire de la guerre de 1870, par M. V. D…, officier d’état-major, Paris 1871.

Lorsqu’on essaya pendant le blocus de Paris de raconter le blocus de Metz [1], nous ne connaissions encore qu’une partie de la vérité ; nous en savions assez néanmoins pour qu’il parût intéressant de recueillir dès cette époque tous les faits authentiques, de donner sur-le-champ un témoignage de sympathie et d’estime à une noble cité, à une vaillante armée, évidemment innocentes de leur malheur commun, d’autant plus à plaindre l’une et l’autre qu’elles méritaient un meilleur sort. On ne regrette rien de ce qui fut écrit alors, on n’y voudrait rien changer d’essentiel ; nous aurions seulement à y ajouter de nombreux et curieux détails, à éclairer des points obscurs, à substituer enfin la rigoureuse précision de l’histoire aux renseignemens vagues ou incomplets de la première heure. Nous possédons aujourd’hui les moyens d’information les plus sûrs et les plus variés ; sans parler de toutes les brochures qui ont été publiées en France, en Allemagne, en Belgique, sur les opérations militaires et sur la conduite politique du maréchal Bazaine, quelques témoins oculaires dignes de foi, des officiers supérieurs de l’armée, des habitans de Metz, ont bien voulu nous communiquer les notes prises par eux dans toute la sincérité de l’impression du moment, à mesure que les événemens se déroulaient sous leurs yeux.

Avons-nous besoin de dire qu’en rapprochant et en comparant ces documens, nous ne cherchons que la vérité ? Ce ne sera point notre faute si elle prend trop souvent l’apparence d’un reproche ou d’une accusation ; il ne dépend pas de nous de changer les faits, il ne convient même pas de les atténuer. L’honneur de l’armée, indépendant des résolutions du général en chef, la conscience publique des Messins qui demandent une enquête, auxquels leur infortune donne le droit d’être entendus, exigent que la vérité soit connue tout entière sans vaines réticences, sans ménagemens calculés pour les personnes. Il ne s’agit point ici de récriminations stériles. Qui pourrait prendre plaisir à relever sans nécessité les fautes commises, à rabaisser des hommes dont la réputation fait partie. du patrimoine commun de la France, dont le mérite ne peut être amoindri sans que la gloire nationale elle-même en paraisse diminuée ? Il s’agit de remplir un devoir douloureux, mais nécessaire, d’accorder aux plus touchantes victimes de la campagne, à des soldats qui sortent de prison, à des Français séparés de la France, la seule consolation qui puisse adoucir l’amertume de leurs regrets. Les uns ont souffert de la faim et de la captivité ; les autres souffrent encore de la domination étrangère. Montrons-leur du moins que nous ne les rendons à aucun degré responsables de leur malheur. Le pays doit savoir tout ce qu’ils ont fait pour défendre le pays, tout ce qu’on aurait pu leur demander encore de sacrifices, si on avait voulu se servir à temps de leur courage et de leur patriotisme.


I

Il reste peu de chose à dire sur les malheureux débuts de la campagne de 1870. En réalité, nous n’étions prêts à rien, pas même à porter chez l’ennemi la guerre que nous venions de lui déclarer ; on l’aurait vu tout de suite, si l’on avait essayé de franchir la frontière ; à plus forte raison n’avions-nous fait aucun préparatif pour la guerre défensive. A Strasbourg, on ne laissait en face de l’ennemi qu’une garnison insignifiante ; à Thionville, la garde mobile réclamait en vain des armes ; à Metz, on ne lui distribuait que des fusils à tabatière en mauvais état, on ne l’envoyait dans les forts qu’à la dernière heure ; la garde nationale de la même ville, dont les habitans demandaient la formation dès le 18 juillet, n’est constituée que le 7 août ; les ouvrages de défense de la place ne sont pas même terminés, et l’on travaille encore à la construction des forts. Aussi la nouvelle du triple échec subi à Wissembourg, à Forbach, à Wœrth, la menace de l’arrivée prochaine des Prussieus sous les murs de Metz, répandirent-elles la consternation dans l’entourage de l’empereur : il fut même question d’un départ immédiat pour Châlons, déjà des voitures chargées des bagages de la maison impériale avaient pris la route de la gare ; mais les incertitudes et les hésitations des jours précédens faisaient prévoir que la décision prise serait bientôt suivie d’une décision contraire. En effet, le 7, on était décidé à partir ; le 8, on ne partait plus. Il est vrai que le 13 on revenait à la résolution abandonnée le 7, et que l’armée recevait l’ordre de se mettre en marche le lendemain à cinq heures du matin.

Dans l’intervalle, le commandement venait de changer de main ; l’empereur avait donné satisfaction aux soldats et au pays en acceptant la démission du maréchal Leboeuf, en nommant le maréchal Bazaine commandant en chef de l’armée du Rhin. Cette nomination, on ne doit pas l’oublier, était généralement désirée, et fut accueillie presque partout avec une grande faveur. L’opinion publique désignait le nouveau chef de l’armée comme le plus habile de nos généraux, le plus capable surtout de diriger sur un champ de bataille de grandes opérations. Peut-être exagérait-on alors des mérites réels sans doute, mais que faisait ressortir plus qu’il n’eût fallu l’insuffisance trop visible de quelques autres chefs ; peut-être aussi ajoutions-nous aux qualités sérieuses du maréchal Bazaine toutes celles que lui attribuaient nos espérances. Il est d’ailleurs certain que, dans les retours de l’opinion, le commandant en chef de l’armée du Rhin a porté la peine de la confiance irréfléchie qu’avait inspirée son nom au début de la campagne. On doit également tenir compte au maréchal Bazaine des difficultés que lui léguait l’empereur en lui confiant le commandement. On le plaçait à la tête de l’armée lorsque tout était compromis, et la rapidité de l’invasion ne lui laissait que deux jours pour se reconnaître, pour réparer les fautes commises. Nommé le 12 août, gêné le 13 pour l’exécution de ses ordres par la présence et les velléités personnelles de l’empereur, il était attaqué et forcé de combattre dès le 14.

Ce jour-là, il eût été possible de signaler déjà dans le commandement des symptômes d’hésitation et d’embarras, dus peut-être à la gravité des circonstances, mais de nature à compromettre le succès des opérations ultérieures. Le combat de Borny fit sans doute le plus grand honneur à nos soldats, au général Decaen, qui y fut grièvement blessé, aux généraux de Ladmirault et de Cissey, qui se portèrent à son secours avec beaucoup de vigueur et de présence d’esprit. On resta maître du champ de bataille, ce qui ne s’était pas encore vu depuis le commencement de la campagne, nos troupes ne perdirent aucune de leurs positions et bivouaquèrent sur les emplacemens qu’elles occupaient. C’est ce qu’on appelle en tout temps une victoire, victoire trop chèrement achetée néanmoins par la perte d’une journée de marche. Les Prussiens n’en jugèrent pas autrement. Quoiqu’ils se soient vantés fort mal à propos de nous avoir poursuivis jusque sur les glacis des ouvrages avancés de la place, ce n’est pas de ce résultat chimérique que leurs historiens militaires se félicitent. « L’avantage est resté aux Allemands, écrit un officier-général prussien, moins parce qu’ils sont demeurés maîtres le soir de la plus grande partie du champ de bataille que parce qu’ils ont retardé d’un jour la marche de l’armée française. Dans les conditions où elle s’est produite, ajoute le même écrivain, la journée du 14 était une faute de la part des Français. » En définitive, nous avions gagné la partie, mais notre succès même allait tourner contre nous.

Au lieu d’atteindre le plateau de Gravelotte dans la soirée du 14, l’armée ne l’atteignit que le lendemain. Là encore il fallut attendre l’arrivée du 3e et du 4e corps, nécessairement retardés par le combat de Borny. Le 15, le maréchal Bazaine, qui avait projeté de porter son quartier-général à Rezonville, sur la route de Metz à Verdun par Mars-la-Tour, en avant de Gravelotte, ne put dépasser ce dernier village. Le 16 au matin, sur la demande du maréchal Lebœuf, qui avait pris le commandement du 3e corps à la place du général Decaen, il arrêtait encore le mouvement général de l’armée pour donner le temps aux divisions demeurées en arrière d’arriver à la hauteur de la première colonne de marche. Nos troupes employaient ainsi plus de deux jours à parcourir la distance qui les séparait de Rezonville et de Doncourt, sur les deux routes de Verdun, où, en marchant de ce pas, elles ne seraient point arrivées avant une semaine. Que l’on compare à la lenteur de nos mouvemens la rapidité de la marche de l’ennemi, et l’on comprendra l’une des causes principales de nos désastres. Le 15 au matin, pendant que nous cheminions sans nous presser par des chemins excellens, les armées prussiennes, qui se trouvaient encore en grande partie sur la rive droite de la Moselle, qui avaient à jeter des ponts, à traverser d’étroits défilés, à gravir des pentes difficiles, regagnaient en moins de vingt-quatre heures l’avance de 30 ou 40 kilomètres que nous avions sur elles. Le combat de Borny ne fut pas la seule cause de nos retards. Tous les témoins oculaires attribuent le ralentissement de notre marche à l’extrême confusion qui régnait sur la route, aux temps d’arrêt qu’occasionnait à chaque instant l’encombrement des bagages, qu’il eût fallu à tout prix simplifier, si l’on eût voulu marcher plus vite. Des colonnes entières attendaient une demi-journée sous un soleil brûlant que le passage fût libre ; une batterie d’artillerie rencontrée à 8 heures du matin se retrouvait à la même place à 3 heures de l’après-midi, sans avoir réussi à faire un pas en avant. Des bataillons mal dirigés, croyant couper au court, se fourvoyaient dans des impasses de la ville de Metz, d’où ils ne pouvaient sortir qu’au bout de plusieurs heures. « C’est l’armée de Darius, » disaient avec un sourire inquiet les officiers les plus intelligens en voyant s’accumuler sur l’unique chemin de Gravelotte les bagages régimentaires, les caissons de munitions, les voitures d’administration, les transports des ambulances, et une quantité de chariots vides qu’on essayait de renvoyer à Metz, mais qu’il eût mieux valu n’en pas laisser sortir. A la vue de tout ce désordre, quelques personnes se demandèrent si le maréchal Bazaine était bien résolu à quitter la forteresse, s’il ne nourrissait point déjà l’arrière-pensée d’y revenir à la moindre difficulté qu’il rencontrerait sur son passage. « Vous voyez combien il est difficile de faire défiler 150,000 hommes à travers une ville et sur une seule route, disait le commandant d’un de nos corps d’armée à un officier d’état-major en lui montrant cette cohue. — Peut-être n’est-ce là qu’une démonstration, répondit finement l’officier ; peut-être le maréchal n’a-t-il aucune envie sérieuse de sortir de Metz. »

Celui qui parlait ainsi appréciait trop bien le caractère du commandant en chef pour ne pas entrevoir une partie de la vérité. Le maréchal Bazaine, en effet, dont tout le monde connaît le remarquable sang-froid sur le champ de bataille, doit peut-être une partie de son calme à la prudente réserve avec laquelle il évite les résolutions définitives. Mêlant le calcul à toutes choses, il ne s’engage que le moins qu’il le peut, il incline plutôt à attendre les événemens pour s’en servir qu’à les brusquer par des coups hardis. Un peu lent d’ailleurs dans ses allures, ayant peu de goût aujourd’hui pour l’activité physique, il se presse rarement d’agir. On dirait qu’il craint à la fois de se tromper et de prendre trop de peine. On l’a beaucoup et justement accusé de temporiser dans la seconde partie du blocus de Metz. Cette temporisation date de plus loin, du moment même où il fut investi du commandement en chef. Ce n’est pas, comme on le croit d’ordinaire, un accident, le résultat des circonstances ; c’est le trait principal du caractère. Au Mexique, ses lieutenans ne recevaient guère un ordre de lui sans attendre un contre-ordre qui d’ordinaire ne tardait point. Dès le 14 août, tout en faisant ses préparatifs pour quitter Metz, il n’était pas aussi décidé qu’il le paraissait, il voulait et ne voulait pas s’éloigner, suivant le tour que prendraient les événemens. De là l’espèce d’indifférence tranquille avec laquelle il voyait les colonnes françaises se dérouler lentement sur la route de Verdun, sans les presser, sans hâter leur marche. Un Pélissier ou un Bosquet eût ordonné que l’on marchât plus vite, et fait au besoin quelques exemples parmi les retardataires. Le maréchal Bazaine au contraire acceptait ces retards avec philosophie. Valait-il mieux gagner Verdun, valait-il mieux se replier sur Metz ? Il n’en savait rien encore ; il n’était pas fâché qu’on lui laissât le temps de le deviner. Quelques témoins de sa conduite supposent même qu’après s’être débarrassé de la présence de l’empereur, il ne se souciait pas de retrouver tout de suite un voisinage si gênant. Savait-on si l’empereur ne serait pas tenté de reprendre le commandement de l’armée ? Rejoindre le maréchal de Mac-Mahon, n’était-ce pas courir au-devant d’un général plus ancien auquel il faudrait peut-être obéir ?

Nul ne saura jamais dans quelle mesure ces raisons différentes influèrent sur les projets du maréchal Bazaine. Ce que l’on peut affirmer seulement, c’est qu’il ne prit à aucun moment la résolution définitive de s’éloigner de Metz. S’il l’avait voulu, énergiquement voulu, il ne se serait pas trouvé à la fin de la journée du 16 sans munitions, sans vivres, dans la nécessité de suspendre son mouvement pour se ravitailler, ainsi qu’il l’écrivait le soir même au ministre de la guerre. C’est là un des faits les plus caractéristiques de cette campagne, un de ceux qui prouvent le mieux l’indécision du commandant en chef de notre armée du Rhin. S’expliquera-t-on jamais par d’autres raisons que des calculs secrets qui tiennent aux mobiles les plus mystérieux du cœur humain une telle imprévoyance ? Comment la journée qui avait été perdue par le combat de Borny n’avait-elle pas du moins servi à augmenter les ressources de l’armée ? Comment subissait-on le dommage causé par ce retard sans le compenser par quelque profit ? Si l’on prenait si mal ses mesures à 20 kilomètres d’une base d’opérations aussi solide que Metz, qu’aurait-on fait à la place des Allemands, si éloignés de leur frontière, si agiles néanmoins et si peu embarrassés de marcher en avant ? On aurait été certainement plus actif et plus prévoyant, si l’on avait quitté Metz sans esprit de retour, avec la résolution arrêtée de se porter sur Verdun.

Le même défaut de décision paralysa en partie les qualités militaires que le maréchal Bazaine déploya sur le champ de bataille de Rezonville. Tous ceux qui le virent au feu admirèrent le sang-froid avec lequel il prit ses dispositions ; il ne parut pas même ému lorsqu’il fut un instant surpris, enveloppé et entraîné par une charge impétueuse de la cavalerie prussienne ; mais son œil, au lieu de se porter en avant, dans la direction de Verdun, ne cessa de se porter en arrière vers la route de Metz, dont il craignait évidemment d’être coupé. Il ne cherchait en aucune manière à gagner du terrain, à devancer l’armée prussienne sur le chemin de Mars-la-Tour, comme il l’eût fait sans aucun doute, s’il avait brûlé ses vaisseaux et résolu de partir. Toute la journée, il reste de sa personne au centre et surtout à gauche de ses positions, surveillant les ravins et les bois dans la direction de Gorze, afin de maintenir ses communications avec la forteresse. C’est de ce côté qu’il appelle toutes ses réserves, la garde d’abord, puis la division Montaudon, détachée du 3e corps. Il était important assurément de ne point abandonner la route de Metz, si on ne renonçait pas à l’idée d’y rentrer ; si on eût voulu au contraire se diriger vers l’intérieur de la France, n’est-ce pas à l’aile droite, entre Mars-la-Tour et Rezonville, que se fût porté le principal effort de la journée ? N’eût-on pas essayé de soutenir la belle charge de cavalerie de la division de Forton, qui anéantit le 16e régiment de uhlans, et l’admirable élan de la division Cissey, qui, abordant l’ennemi à la baïonnette, ne laissa que 160 hommes debout sur les 3,000 soldats dont se composait le 16e régiment d’infanterie prussienne ? Ces braves troupes du 4e corps, retardées par le combat de Borny, où elles s’étaient couvertes de gloire, arrêtées plusieurs fois malgré l’impatience de leurs chefs, par les files de voitures qui leur barraient le chemin, n’entrèrent en ligne qu’à trois heures de l’après-midi, vers le moment où le prince Frédéric-Charles arrivait sur le champ de bataille ; mais elles n’avaient cessé de gagner du terrain, elles refoulaient l’ennemi devant elles, et, si des renforts leur étaient arrivés à temps, elles auraient pu se placer entre la route de Verdun et l’armée prussienne, en emportant la forte position de Tronville.

La journée du 16 était un véritable succès pour nos armes ; sur toute la ligne, nos soldats venaient de se battre avec le plus brillant courage ; on signalait partout des traits de bravoure individuelle qui, comme à Wissembourg, à Wœrth, à Forbach, mais avec plus de bonheur, rappelaient l’ancienne vaillance française. Repoussés à notre gauche et au centre, après des attaques furieuses, les Prussiens battaient en retraite, à la tombée de la nuit, devant l’irrésistible élan de notre aile droite. La victoire nous restait en réalité, suivant toutes les traditions de la guerre, puisque nous n’avions perdu aucune de nos positions et que nos troupes bivouaquaient sur plusieurs points occupés d’abord par l’ennemi, plus tard abandonnés par lui. Ce fut pour le maréchal Bazaine le plus beau jour de la campagne, une journée sans lendemain, mais qui eût dû lui rappeler jusqu’au bout ce qu’il pouvait attendre de l’énergie d’une armée telle que la sienne. Le succès était-il dû à la solidité des troupes ou aux dispositions habiles du général en chef ? L’armée, pleine de confiance encore dans celui qui la commandait, s’oubliait volontiers elle-même pour lui attribuer le principal honneur de la victoire. Il y eut alors un de ces momens d’enthausiasme, si communs en France, qui portent un homme au premier rang, et devraient lui imposer l’obligation de n’en pas descendre. M. Barthélémy Saint-Marc Girardin, attaché comme garde mobile au quartier-général, témoin très bien informé et très impartial des événemens, exprime en ces termes l’impression que beaucoup de personnes ressentirent le soir de la bataille de Rezonville. « Le maréchal, dit-il, a eu là son quart d’heure de gloire. A huit heures, quand, malgré le retour offensif de l’armée prussienne, la position de Rezonville fut maintenue définitivement, je rappelle au souvenir de chacun ce que disait et pensait alors tout le monde ; aujourd’hui ces impressions sont dissipées, ce n’est pas une raison pour les désavouer. Puisqu’on a pu croire un moment qu’on avait enfin à sa tête un homme capable de sauver la patrie, puisqu’on a pu avoir cette croyance légitime, pourquoi nous refuser aujourd’hui la triste consolation de le dire, et renier nos espérances patriotiques du 16 août ? »

Le maréchal Bazaine eut-il tort le lendemain de se reporter en arrière et de renoncer à marcher sur Verdun ? L’armée, qui croyait à sa force et que le succès de la veille avait remplie d’espérance, s’étonna de reculer après une victoire. Il est certain cependant que, pour assurer la marche des troupes vers la Meuse, il eût fallu plus d’activité, plus de décision, une plus grande fermeté dans le commandement que n’en montrait le maréchal. Embarrassé dans ses mouvemens, encombré de bagages, n’ayant réussi à parcourir en trois jours que le tiers de la distance qui le séparait de Verdun, et malgré ces lenteurs, malgré la proximité de Metz, déjà dépourvu de vivres et manquant de munitions, pouvait-il se flatter d’échapper par une marche rapide à un ennemi aussi acharné, aussi agile, que les deux armées prussiennes attachées à sa poursuite ? Ce qui était possible le 14, avant le combat de Borny, devenait bien difficile le 16 au soir. Si dans ces trois journées, dont le hasard avait décidé plutôt qu’un plan suivi, les troupes françaises avaient fait autant de chemin par des routes excellentes que le plus lent des corps prussiens en avait parcouru par des sentiers escarpés, nos têtes de colonne eussent atteint les portes de Verdun à l’heure même où l’avant-garde allemande débouchait près de Rezonville, mais nous avions perdu quarante-huit heures, des heures décisives qui ne se retrouvèrent plus.

Quoique l’armée conservât encore après la journée du 16 beaucoup d’illusions, elle put s’apercevoir néanmoins que l’activité de son chef n’égalait ni le courage ni le sang-froid qu’il déployait sur le champ de bataille. Abandonnant les deux routes qui se séparent à Gravelotte pour se diriger sur Verdun, l’une par Mars-la-Tour, l’autre par Jarny et Conflans, le maréchal Bazaine s’était reporté plus au nord, sur la route de Briey, en s’étendant le 17 de Rozérieulles à Saint-Privat. Toute son ambition sembla se borner le lendemain à accepter la bataille dans les positions très fortes où les troupes avaient couché et s’étaient sur-le-champ fortifiées. En face de lui, se trouvaient non plus seulement, comme à Rezonville, trois corps d’armée allemands, mais huit corps entiers formant un effectif de 240,000 hommes. Quoique ces combattans, qui venaient en grande partie de Corny et de Pont-à-Mousson, fussent fatigués par des marches rapides, a travers des chemins difficiles, les Français devaient s’attendre, en présence d’un déploiement de forces si considérables, à un de ces mouvemens tournans qui sont la manœuvre favorite du prince Frédéric-Charles et de M. de Moltke. Le maréchal connaissait-il l’importance des renforts qu’avaient reçus les Allemands, soupçonnait-il ce qui le menaçait ? Tout fait supposer au contraire qu’il passa la journée dans la plus complète sécurité. En tout cas, il la passa loin du champ de bataille, à son quartier-général de Plappeville, comme si le succès eût été assuré ou l’engagement peu sérieux. Pendant que quatre corps de son armée soutenaient depuis midi sans faiblir un feu terrible d’artillerie, il ne franchit même pas les 6 kilomètres qui le séparaient de ses soldats. Étant monté une seule fois, à quatre heures du soir, au fort Saint-Quentin pour se rendre compte des positions de l’ennemi, et s’étant assuré que sa gauche, protégée par le fort, ne courait aucun danger, il rentra paisiblement chez lui, et attendit les nouvelles. A Rezonville, il avait porté toute son attention sur Gorze, vers les ravins par lesquels débouchaient les Prussiens, comme s’il se préoccupait uniquement d’être attaqué de ce côté et coupé de Metz ; cette fois encore il semble ne craindre une attaque que dans cette direction, et ne songer qu’à tenir ferme sur sa gauche. Il continue à prendre ses dispositions pour empêcher les Prussiens de le séparer de Metz, tandis que les Prussiens, l’attaquant du côté où il ne les attend pas, du côté opposé à leur point de départ, concentrent tous leurs efforts pour le rejeter dans Metz [2].

Au moment même où il croyait tout sauvé, parce que son aile gauche était garantie contre toute surprise, les Prussiens, profitant de leur nombre, de la mobilité de leurs colonnes et de l’ardeur de leurs troupes, accomplissaient un mouvement tournant qui, commencé vers midi, devait aboutir à six heures du soir, et qu’il eût dépendu du général en chef de l’armée française de deviner peut-être, d’arrêter à coup sûr, s’il avait pris la peine de visiter son champ de bataille. C’était vers notre aile droite que se portait de Mars-la-Tour le 12e corps prussien, composé des Saxons, chargé de tourner par Roncourt les troupes du maréchal Canrobert, établies à Saint-Privat. La garde royale, arrivée avant les Saxons en face de notre 6e corps, que ne soutenait aucune réserve, engagea d’abord un formidable combat d’artillerie, et dirigea sur nos positions les feux combinés de 200 pièces de canon. Nos soldats résistèrent à cette attaque avec la plus grande énergie, et lorsque vers cinq heures, espérant en finir avant que le 12e corps fût entré en ligne, le prince de Wurtemberg envoya ses colonnes à l’assaut des hauteurs de Saint-Privat, il fut repoussé avec de telles pertes qu’il ordonna la retraite et résolut d’attendre, pour tenter un nouvel effort, le résultat du mouvement méthodique qu’opéraient les Saxons. Il était six heures ; nous nous maintenions sur toute la ligne et n’avions laissé entamer aucune de nos positions ; mais à ce moment l’intrépide maréchal Canrobert, attaqué au nord par 30,000 hommes de troupes fraîches, à l’ouest et au sud par un retour offensif de la garde royale et par l’artillerie du 10e corps prussien, ayant brûlé sa dernière cartouche et manquant de poudre pour ses canons, fut obligé d’évacuer le village de Saint-Privat, laissant à découvert le 4e corps, qui, ce jour-là comme à Borny et à Rezonville, se battit héroïquement, mit hors de combat 15 pièces ennemies, en prit 7 et en ramena 2. Si, à cette heure décisive, les huit régimens d’infanterie de la garde, au lieu d’être retenus l’arme au pied et inutilisés loin du champ de bataille à Châtel-Saint-Germain, au col de Lessy, sur le plateau de Plappeville, eussent été à portée de Saint-Privat et d’Amanvillers, jamais les 130,000 Allemands qu’avaient devant eux les 50,000 soldats du général de Ladmirault et du maréchal Canrobert n’eussent emporté ces fortes positions. Il eût suffi d’une division, peut-être même d’une brigade envoyée à temps sur Roncourt pour arrêter la marche des Saxons et assurer la droite du 6e corps, si menacée. On eût remporté alors une incontestable victoire ; 140,000 Français auraient eu l’honneur de repousser sur tous les points 240,000 Prussiens. Le courage des troupes, la fermeté des chefs de corps, méritaient cette récompense. Seul, le maréchal Bazaine encourt la responsabilité de la défaite et de l’épouvantable panique qui précipita sur la route de Saulny des milliers de voitures, de convoyeurs, de fuyards effarés apportant jusque dans Metz la nouvelle et l’effroi du désastre.

Rien n’eût été perdu néanmoins, si l’énergie des jours suivans eût réparé la faute du 18. Malheureusement tout ce qui restait de vigueur dans l’âme du maréchal paraît s’être épuisé à la bataille de Rezonville. Depuis lors, il semble qu’une inexplicable inertie paralyse le commandement et suspende toute opération sérieuse. On ne travaille plus à diriger les événemens ni même à les combattre ; on les subit et on s’y résigne. L’ennemi fera ce qu’il voudra autour de Metz, établira des batteries, creusera des fossés, s’abritera derrière des retranchemens ; on laisse le champ libre à son activité, on n’y oppose que la patience et la force d’inertie ; 240,00O spectateurs vont assister de loin, sans les interrompre, aux travaux de l’armée prussienne. En comptant la garnison, les gardes mobiles, les gardes nationaux, et 20,000 paysans que l’invasion a chassés dans la forteresse, le maréchal Bazaine dispose d’autant de bras que le prince Frédéric-Charles ; il pourrait disputer le terrain pied à pied, remuer autant de terre que les Prussiens, lutter avec la pioche et la bêche aussi bien qu’avec le fusil. Un Todleben leur ferait payer cher chacun de leurs pas. Nous y songeons si peu que nous leur abandonnons des positions très fortes, comme s’il ne nous restait d’autre ressource que de nous replier sous le canon des forts et d’y attendre qu’on nous attaque. Le débouché de la route de Saulny sur le plateau d’Amanvillers, la hauteur de Mercy, d’autres points encore faciles à défendre, difficiles à reconquérir, tombent du premier coup entre les mains de l’ennemi, étonné de son bonheur. Pendant ce temps, l’armée prussienne se resserrait autour de Metz, qu’elle entreprenait d’investir ; sans perdre un jour, elle coupait dès le 19 la route de Thionville et séparait l’armée française du reste de la Fiance.

Dans cette redoutable situation, quelle était la pensée du maréchal Bazaine, quel plan de délivrance méditait-il ? L’armée, confiante encore malgré l’échec du 18, pleine d’énergie d’ailleurs et du désir de se battre, n’attendait que le signal des plus vigoureuses opérations. Quelques esprits sceptiques et prévoyans pénétraient seuls le secret de l’embarras et de l’irrésolution de leur chef. La circonspection naturelle de celui-ci augmentait avec le péril. De même que par prudence ou par inertie il n’avait pu se décider franchement à s’éloigner de Metz, à marcher sans arrière-pensée, avec un plan de campagne arrêté, dans la direction de Verdun, il ne savait cette fois encore quel parti serait le meilleur. Resterait-il sous les murs de la forteresse ? tenterait-il la fortune en rase campagne ? essaierait-il de donner la main au maréchal de Mac-Mahon ? Il hésitait de nouveau, et en attendant laissait passer les jours, jours précieux, jours irréparables pendant lesquels se décidait la destinée de la France. Il comptait sur le temps plus que sur lui-même, Le temps lui apporterait peut-être une solution et un moyen de salut. En tout cas, il évitait soigneusement de s’engager, de s’arrêter à un parti définitif. Rien de plus vague que la dépêche qu’il envoyait le 20, de son quartier-général du Ban-Saint-Martin, au maréchal de Mac-Mahon. « L’ennemi grossit toujours autour de nous, disait-il, et je suivrai très probablement pour vous rejoindre la ligne des places du nord. Je vous préviendrai de ma marche, si je puis toutefois l’entreprendre sans compromettre l’armée. » L’auteur de cette note pouvait à volonté, sans paraître se contredire, ou rester sous Metz ou s’éloigner. Il entendait en effet se réserver jusqu’au dernier moment une complète liberté d’action, ce qui était son droit et même son devoir, mais à la condition qu’il se décidât sur-le-champ et qu’il ne perdît pas de temps pour agir.

Toute l’armée crut en effet à une prochaine et vigoureuse action. Le 22 août, une dépêche ordonnait de réduire les bagages des officiers, de retenir à Metz les cantiniers avec leurs femmes et leurs voitures, ce qui faisait espérer à tout le monde une grande sortie ; Le 26, ce projet recevait même un commencement d’exécution, toutes les troupes étaient mises en marche dès le matin ; mais la persistance de la pluie et l’état des routes obligeaient les corps déjà prêts pour le départ à rentrer dans leurs cantonnemens. Le jour même fut réuni un conseil de guerre composé de tous les chefs de corps et des commandans des armes spéciales. On s’y rallia unanimement à la pensée de ne pas s’éloigner de Metz, « afin de maintenir devant soi 200,000 ennemis, dit le maréchal Bazaine dans son rapport, de donner le temps à la France d’organiser la résistance, aux armées en formation de se constituer et de harceler l’ennemi en cas de retraite, de lui infliger même au besoin une défaite décisive. » Les expressions calculées dont se sert le commandant en chef de l’armée du Rhin laisseraient croire qu’on ne se proposait d’agir que si l’ennemi se retirait, de n’opérer que sur ses derrières. Le commandant supérieur de la place de Metz, chef du génie de l’armée, présent à la séance, déclare au contraire que, dans l’opinion du conseil, la position éminemment stratégique de la forteresse devait servir immédiatement de base aux opérations les plus actives. On fut d’avis de rester, dit-il en propres termes, « mais sous la réserve formelle qu’on manœuvrerait vigoureusement autour de la place. Je n’ai pas à examiner, ajoute-t-il un peu ironiquement, si ce programme a été suivi. » On regrette de ne trouver dans le mémoire du général Coffinières de Nordeck aucun éclaircissement sur une autre assertion du maréchal Bazaine, qu’il appartenait cependant au chef du génie plus qu’à personne de confirmer ou de démentir. D’après le rapport du commandant en chef, à la date du 26 août, la ville de Metz aurait eu besoin de l’armée pour terminer les forts et les défenses extérieures du corps de la place ; il aurait même été reconnu qu’elle ne pouvait tenir plus de quinze jours sans la protection de l’armée. Affirmation étrange dans la bouche d’un général qui avait annoncé l’intention de quitter Metz dès le 14 août, et qui allait en apparence recommencer le 31 une tentative analogue ! Ainsi donc l’empereur et le maréchal Bazaine, en s’éloignant de la ville avec leurs soldats, la sacrifiaient d’avance et la livraient à l’ennemi. La considération de son salut, qui ne les avait ni touchés, ni arrêtés le matin du combat de Borny, retenait maintenant l’armée autour de ses murs, quoique treize jours se fussent écoulés, treize jours si utiles pour les préparatifs de la défense. Si réellement Metz ne pouvait se défendre le 14 août, c’était un crime de vouloir l’abandonner ce jour-là, d’exposer à un combat inégal, à une défaite certaine, une place jusque-là imprenable, le meilleur boulevard de la France.

Quelle nouvelle et impardonnable faute de n’avoir pas employé le temps qui s’était écoulé depuis lors, le bon vouloir des habitans, l’énergie de la garnison, les ressources immenses dont on disposait pour compléter les ouvrages de la place ! Que de choses une volonté ferme accomplit en treize jours ! Que de travaux les Russes avaient exécutés autour de Sébastopol dans le même espace de temps [3] ! Il n’en fallut pas davantage à Paris pour organiser la résistance. On nous dira bientôt que les Prussiens ont élevé autour de Metz des retranchemens infranchissables. Avec les forts de Metz pour points de départ, si incomplets, si mal armés qu’ils fussent, que de facilités n’avions-nous pas de plus qu’eux pour nous retrancher dans des positions plus solides que les leurs ! Qui donc enfin parmi les généraux osait fixer le terme de la résistance d’une place de premier ordre défendue par une enceinte qu’aucun ennemi n’avait jamais forcée, habitée par une population intrépide, animée du plus ardent patriotisme, prête à tous les sacrifices pour éviter la honte d’une capitulation inconnue dans son histoire ? Strasbourg, attaqué par 60,000 hommes, résistait sans un seul fort ; les petites forteresses de Bitche, de Phalsbourg, de Toul, résistaient, et l’on estimait à quinze jours la durée de la défense de notre première place forte ! Quel signe manifeste de l’affaiblissement de quelques esprits, de la facilité avec laquelle le commandement militaire passait sans transition de l’extrême confiance à l’extrême découragement ! Après avoir trop peu estimé les Prussiens, on leur attribuait maintenant des qualités extraordinaires, on s’attendait de leur part à des exploits éclatans, on se rabaissait soi-même, on diminuait ses propres forces pour exagérer les leurs. L’opinion émise le 26 août par le conseil de guerre sur la convenance de ne pas quitter Metz décida en partie des événemens ultérieurs. Plusieurs de ceux qui l’exprimaient ne renonçaient point à l’action pour cela, ils limitaient simplement le champ de leurs opérations ; mais le maréchal, peu disposé aux grandes entreprises, effrayé peut-être, comme le croit le général Deligny, de la possibilité d’un désastre, s’arma de l’avis unanime de ses collègues pour ne plus rien tenter de hardi. Il y eut un jour néanmoins où on se reprit à espérer, où l’armée put croire qu’on allait la conduire vigoureusement au combat. Ce fut la journée du 31 août, qui parut généralement inexplicable, qui le serait en effet si la délibération du 26 n’éclairait ce mystère.

Averti le 30 par une dépêche du maréchal de Mac-Mahon que celui-ci s’avançait à son secours vers Montmédy, le commandant en chef de l’armée du Rhin comprit l’impossibilité de demeurer immobile et la nécessité de tenter quelque chose vers le nord. Il livra le combat de Sainte-Barbe pour répondre à la nouvelle qu’il venait de recevoir, mais sans se croire obligé à de grands efforts. Depuis que le conseil de guerre avait exprimé le vœu que l’armée fût maintenue autour de Metz, la responsabilité personnelle du maréchal Bazaine était officiellement dégagée ; rien ne l’obligeait plus à partir : il pouvait toujours se retrancher derrière l’opinion de ses subordonnés. Il lui suffisait de donner à son collègue et à l’empereur une preuve de sa bonne volonté par une démonstration imposante sur la route du nord. Dans le cas où cette démonstration ne réussirait pas, on en serait quitte pour se replier sous le canon des forts. On invoquerait la difficulté de l’entreprise, la supériorité écrasante de l’ennemi, l’obligation morale de ne pas abandonner la ville de Metz à ses seules ressources. On serait à l’abri de tout reproche, on aurait fait de son mieux et mis toute l’armée en ligne le jour même où l’on apprenait la marche du maréchal de Mac-Mahon ; on n’aurait reculé que devant des obstacles invincibles. Après cet effort impuissant, on retrouvait le droit de donner du repos à l’armée, de la reconduire dans ses cantonnemens, autour de la forteresse, et de reprendre cette attitude expectante qu’on avait gardée depuis le 18 août.

Le tort du maréchal, en cette circonstance, n’était pas, comme beaucoup le croient, de rester sous Metz. S’il eût percé les lignes ennemies le jour du désastre de Sedan, son armée eût pu être cernée par quatre armées prussiennes qui l’auraient écrasée. Dans l’ignorance où il se trouvait de ce qui se passait loin de lui, il agit avec prudence en ne s’aventurant pas vers le nord. Sa faute fut bien moins ce jour-là de n’avoir pas marché sur Thionville que de n’avoir pas opéré avec vigueur contre l’armée d’investissement, de ne pas s’être emparé, le 31 au matin, des positions que l’ennemi occupait sur la rive droite pour le rejeter vers la rive gauche de la Moselle. On pouvait différer d’opinion sur l’opportunité de partir ; on ne le pouvait sur la nécessité de frapper de grands coups autour de Metz. C’était une offensive poussée à fond, c’étaient des opérations vigoureuses dans le rayon de la place, qu’avait demandées le conseil de guerre, qu’imposait la situation. On avait vu le 31 au soir, lorsque deux batteries prussiennes étaient restées entre nos mains, que les retranchemens ennemis ne résisteraient pas longtemps à l’ardeur de nos soldats, qu’en nous portant sur un point avec résolution nous percerions des lignes peu profondes, nous emporterions des ouvrages peu avancés. La trouée était faite dès lors : il s’agissait de l’élargir et de couper en deux l’année allemande, obligée de s’étendre sur un espace de 45 kilomètres. Si nous battions nos adversaires sur une des deux rives de la Moselle, nous les forcions peut-être à se retirer sur l’autre, nous reprenions en tout cas la liberté de nos mouvemens. C’eût été une heureuse et habile manœuvre de nous dégager enfin de l’étreinte qui nous enlaçait depuis le 18 août, de maintenir nos communications avec le dehors en occupant des positions bien choisies, de faire entrer aussitôt des approvisionnemens dans la place par la porte qu’on tiendrait ouverte, et d’envoyer notre cavalerie fouiller tous les villages, ramasser au loin les abondantes récoltes de l’année. Il semblait qu’il n’y eût alors d’autre embarras pour le commandement que la difficulté de choisir entre les opérations nombreuses dont la possibilité s’offrait à l’esprit. Qui se fût douté le 1er septembre que cette armée qui venait de se battre avec tant de vigueur, cette armée résolue à vaincre partout où on la concentrerait, en mesure de se porter tout entière sur un point déterminé de l’enceinte, et d’y attaquer l’ennemi avec la supériorité du nombre, se réunissait pour la dernière fois, qu’on ne lui demanderait plus désormais d’autre vertu que la patience, d’autre effort que la résignation ? Hélas ! ce n’est plus de combats que nous aurons à parler maintenant. La politique va bientôt commencer son œuvre, en attendant que la famine la consomme.


II

La période des opérations militaires autour de Metz se termine réellement le 1er septembre, treize jours après le commencement du blocus, deux mois avant la capitulation. Il y aura encore des engagemens partiels, quelques coups de main heureux où se déploiera inutilement le plus brillant courage ; mais aucun résultat sérieux ne sera obtenu ni même poursuivi ; il ne se fera, il ne se tentera rien de grand. Les habitans de Metz assisteront impuissans à l’agonie de l’armée, qui, en s’immobilisant sous leurs murs, les entraîne dans sa ruine. Ils verront avec désespoir les vainqueurs de Borny et de Rezonville, 140,000 soldats d’élite, les meilleurs qu’eut la France, auxquels rien n’aurait résisté s’ils s’étaient portés tous ensemble du même côté des lignes d’investissement, séparés de leur pays, bloqués et affamés pendant deux mois par 200,000 ennemis, sans essayer une seule fois de forcer sur un point le cercle qui les enveloppe. Après les sanglantes batailles du commencement de la campagne, qui se serait attendu à cette longue immobilité ? Comment les mêmes hommes qui le 16 août poussaient l’épée dans les reins et rejetaient sur la route de Verdun l’aile gauche de l’armée prussienne, qui le 18, d’Amanvillers à Saint-Privat, attaqués par 200 pièces de canon, chargés par la garde royale, se battaient un contre trois en disputant le terrain pied à pied, souffraient-ils aujourd’hui qu’un adversaire disséminé sur 12 lieues de circonférence, obligé de n’abandonner aucune partie de cet immense espace, incapable de leur opposer, à l’endroit où on l’attaquerait, des forces égales aux nôtres, leur fermât tous les chemins et les réduisît par la famine à mettre bas les armes ? Si cette noble armée avait prévu dès l’origine le sort que lui réservait son chef, aucun sacrifice ne lui eût coûté pour s’y soustraire ; elle eût demandé le 2 septembre à recommencer les combats des jours précédens, elle eût préféré tous les genres de péril aux angoisses de la faim, à l’ignominie de la capitulation. Le maréchal Bazaine ne se doutait pas lui-même du tour que prendraient les événemens ; il espérait mieux du temps, des circonstances, de son habileté ; eût-il abdiqué si tôt son rôle de soldat, s’il avait pressenti dès lors le triste succès de sa politique ?

Malheureusement pour la France la double nouvelle du désastre de Sedan et de la proclamation de la république à Paris fit tomber les armes de ses mains. Déjà découragé de la lutte, effrayé de combattre un ennemi qu’il savait habile et dont il s’exagérait la force, plein de doute sur la capacité militaire et sur l’activité de deux de ses chefs de corps, il retomba dans une inaction où son tempérament et ses calculs trouvaient également leur compte. Il trompait en attendant l’impatience de ses soldats, d’abord par la perspective d’une action prochaine et décisive, plus tard par l’annonce d’une convention militaire qui assurerait le libre départ de l’armée. Les jours s’écoulaient néanmoins, et avec le temps s’épuisaient les vivres nécessaires à un si grand nombre d’hommes. La viande de bœuf devenait rare, le fourrage et l’avoine manquaient aux chevaux. Dès le 4 septembre, on distribuait à l’armée des rations de viande de cheval. Qui le croirait, si tous les témoignages ne l’attestaient ? — lorsque les premiers symptômes de la disette se faisaient déjà sentir, lorsque le sel atteignait un prix excessif, qu’il fallait abattre tous les jours 250 chevaux pour la nourriture des soldats, que d’autres animaux mouraient de faim, que la cavalerie se fondait à vue d’œil, que la nécessité d’une action vigoureuse et immédiate s’imposait à tous les esprits, — on laissait passer trois semaines sans entreprendre une seule opération militaire, si insignifiante qu’elle fût. On savait cependant que le gros des forces prussiennes marchait sur Paris, qu’on n’avait plus à craindre un retour en arrière de l’armée du prince royal, — que, les lignes d’investissement une fois percées, on ne rencontrerait nulle part, dans l’est de la France, une résistance sérieuse, que le moment était propice pour forcer le passage, ou, si on le préférait, pour obliger l’ennemi à lever le siège. Qu’a fait le commandant en chef de l’armée du Rhin pendant les trois semaines dont nos adversaires ne perdirent pas un jour ? Une proclamation vague adressée aux soldats, une dépêche insignifiante envoyée au gouvernement de la défense nationale, sont-ce là les seuls signes de vie qu’on doive attendre de notre meilleur général, de notre meilleure armée, à l’heure où 700,000 étrangers ont envahi la France ? Son rôle se bornait-il, comme il le dit, à attendre des nouvelles ? Est-ce à cela que se réduit l’initiative du commandant en chef de 140,000 hommes ? Il est instruit de ce qui se passe en France, non pas seulement, ainsi qu’il le prétend, par des journaux prussiens, ou par la bonne volonté des parlementaires, mais par des prisonniers français échangés avec des Allemands. Qu’a-t-il besoin d’ailleurs de plus de détails, de renseignemens plus exacts ? Le devoir du soldat n’est-il pas clair ? Paris fera ce qu’il voudra, le gouvernement de la défense nationale négociera la paix ou continuera la guerre. Quoi qu’il advienne, les obligations de l’armée de Metz restent les mêmes. Jusqu’au moment où elle sera informée d’un armistice ou d’un traité de paix, elle est tenue de se battre avec la dernière vigueur. Tous les efforts qu’elle fera, tous les succès qu’elle pourra remporter rendront la paix meilleure ou la guerre plus heureuse. Un Mac-Mahon n’eût point hésité ; au lieu de mendier des nouvelles auprès du prince Frédéric-Charles, il eût été en chercher l’épée à la main au quartier-général des Prussiens. Le général Trochu agissait plus fièrement à Paris, lorsqu’il refusait avec dignité les renseignemens que lui offrait M. de Moltke.

Le maréchal Bazaine ne se croyait pas tenu à tant d’héroïsme. La noble ambition de sauver son pays et d’illustrer son nom par une lutte désespérée ne tentait pas son âme indifférente. Au moment où l’on attendait de lui quelques élans d’ardeur généreuse, où son armée impatiente ne demandait qu’à le suivre dans une succession de batailles, il prescrivait modestement d’enlever à l’ennemi quelques gerbes de paille ou quelques bottes de fourrage qu’on eût dû ramener au camp cinq semaines plus tôt. C’est à des opérations de ce genre qu’il borne désormais l’activité de son armée ; il les énumère avec complaisance dans son rapport, comme pour se justifier du reproche d’inaction. Les chiffres des hommes mis hors de combat dans chaque affaire donnent une idée de leur peu d’importance. A Lauvallier, le 22 septembre, nous n’avions que 3 morts et 32 blessés. L’opération inutilement tentée le lendemain sur Vany et Chieulles, que nous avions eus entre nos mains le 31 août, sans en ramener une gerbe de blé, nous coûte 6 morts dont 1 officier. A Mercy et à Peltre, 44 hommes sont tués, 320 blessés, 19 disparaissent ; à Lessy, 9 morts et 66 blessés restent sur le champ de bataille. L’enlèvement du château de Ladonchamps nous fait perdre 16 hommes ; on rapporte ce jour-là 80 blessés. Après ces insignifiantes escarmouches, la seule opération qui parut entreprise avec quelque vigueur, quoique sans but apparent, eut lieu le 7 octobre, dans la plaine de la Moselle, autour des villages de Saint-Remy et de Bellevue. Comme toujours, les troupes enlevèrent vaillamment sous une pluie d’obus toutes les positions qu’elles attaquèrent, et, une fois qu’elles les eurent enlevées, reçurent l’ordre de se replier. Ce fut le dernier soupir de l’armée de Metz, soupir héroïque qui attesta de nouveau tout ce que les soldats avaient conservé de valeur, quoique leurs souffrances eussent déjà commencé. Même alors, quand la ration de pain diminuait, quand personne ne mangeait plus à sa faim, un général audacieux eût accompli des prodiges avec de tels hommes. Leur bravoure, leur énergie, leur désir d’en venir aux mains, restaient les mêmes. Si le maréchal Bazaine eût voulu se servir de leur courage, il eût retrouvé jusqu’à cette date les intrépides combattans de Rezonville et de Borny ; 11 officiers, 90 soldats payèrent de leur vie cette dernière journée de gloire stérile, plus de 1,000 blessés gisaient autour d’eux.

On accusa le maréchal d’avoir engagé ces braves troupes et fait verser tout ce sang pour répondre aux reproches des habitans de Metz, qu’indignait son inaction. C’était en effet une démonstration bien nombreuse pour un simple fourrage, qui ne put même pas aboutir. L’opinion publique demandait des opérations d’un autre genre, d’un caractère plus sérieux et plus décisif. Rien de ce qu’on souhaitait, de ce qu’exigeait la situation, ne se fit. Le commandant en chef de l’armée du Rhin ne voulait plus se battre ; du 1er au 23 septembre, il avait attendu ; à partir de cette date, il négociait. Tout le monde comprit depuis qu’à la première nouvelle du désastre de Sedan et de la proclamation de la république il n’avait cherché qu’à gagner du temps, à se réserver pour le grand rôle qu’il entrevoyait et qu’il croyait prochain. Sans se douter que la France, émue par tant de revers, se préparait à une guerre nationale, que Paris menacé organisait la résistance, il se désintéressa de la lutte au moment même où la nation s’y engageait. Il crut qu’on n’essaierait même pas de se défendre, que Paris, mal armé, mal approvisionné, ouvrirait ses portes, et que le combat finirait faute de combattans. Quelles forces organisées restait-il en effet à la nation ? Il avait fallu drainer le pays pour en faire sortir les 100,000 combattans dont le maréchal de Mac-Mahon avait pris le commandement. Cette armée détruite, il n’y avait plus d’autre armée que l’armée de Metz, la seule qui eût tenu tête aux Prussiens et remporté sur eux quelques avantages. Si la Prusse ne reconnaissait pas la république, comme beaucoup d’indices le faisaient supposer, si cependant elle était pressée de conclure la paix pour recueillir les fruits de sa victoire, elle ne trouvait en face d’elle qu’un seul pouvoir resté debout, celui du maréchal Bazaine. Elle lui offrirait sans doute de s’entendre avec lui pour l’ouverture des négociations, peut-être aussi pour le rétablissement de l’empire et la reconstitution d’un gouvernement régulier. La force des choses créerait ainsi au commandant en chef de l’armée du Rhin une grande situation politique. La plus grande de toutes ne lui était-elle pas réservée ? En présence d’un empereur prisonnier, d’une régente étrangère, d’un prince enfant, d’une république en désarroi, la France affamée d’ordre et de repos ne serait-elle pas tentée de confier ses destinées à un soldat heureux, au seul général qui eût sauvé son armée et gardé quelque chose de notre ancien prestige militaire ? On a dit que la possibilité d’une régence se présentait alors à l’esprit du maréchal. Les témoins de ses ambitions passées, ses compagnons d’armes du Mexique, accueillaient sans incrédulité cette vague rumeur.

En tout cas, il se réservait, il entendait garder son armée intacte, et ne compromettre dans aucune aventure ce puissant moyen d’action qu’il tenait entre ses mains. De là son éloignement pour les opérations militaires, pour les entreprises hardies qui eussent exposé à la fois ses troupes et sa renommée. Un échec sérieux eût mis à néant toutes ses espérances. Il attendait donc de jour en jour, dans une impardonnable inaction, qu’on lui proposât un arrangement dont il débattrait les conditions entre la Prusse et la France ; il allait même au-devant des ouvertures en faisant demander dès le 16 septembre au prince Frédéric-Charles ce qui se passait au dehors. Cette démarche toute politique, si peu conforme aux usages de la guerre, apprit tout de suite aux Prussiens qu’au quartier-général du Ban-Saint-Martin on était plus disposé à négocier qu’à se battre. Eux-mêmes, qui n’avaient jamais songé, comme ils en conviennent, à employer la force pour s’emparer de Metz, qui ne comptaient que sur la famine pour nous réduire, qui d’ailleurs ne savaient pas encore s’il leur serait plus avantageux de traiter avec la république qu’avec l’empire, se placèrent volontiers sur le terrain où l’on essayait de les amener. L’habile réponse du prince Frédéric-Charles, où le vrai et le faux se confondaient, ne devait ouvrir au maréchal Bazaine que des perspectives pacifiques. Le roi de Prusse, lui disait-on, continuait sa marche victorieuse sur Paris sans rencontrer de résistance, et la république, proclamée dans la capitale, ne ralliait pas tout le pays. C’était insinuer à mots couverts que la guerre allait finir, mais que la question politique commençait ; c’était surtout confirmer le maréchal Bazaine dans la résolution de ne rien entreprendra pour un gouvernement de hasard directement menacé par deux armées prussiennes, déjà contesté dans le reste de la France. Au moment où le commandant en chef de l’armée du Rhin venait d’entrer si malheureusement dans la voie des négociations qui devait lui être si fatale, sa mauvaise fortune plaçait sur son chemin un dangereux tentateur, envoyé peut-être de Ferrières, pour le sonder et pour le séduire. Le 23 septembre, à neuf heures et demie du soir, frappait à la porte du quartier-général un personnage mystérieux, soigneusement enveloppé, qui, arrivant des avant-postes prussiens, demandait à parler au maréchal et s’enfermait immédiatement avec lui. Quel était cet inconnu ? quelle mission remplissait-il ? On ne le sut que plus tard. Il s’appelait Régnier, il arrivait de Londres ; il venait de voir M. de Bismarck en traversant la France, et il travaillait secrètement à une restauration bonapartiste. Dans la curieuse brochure où il raconte ses voyages, il se représente lui-même comme un simple volontaire de la cause impériale, n’ayant reçu mandat de personne, uniquement inspiré par le désir de servir la dynastie de son choix, et par elle le pays. Ces déclarations sont peut-être sincères ; mais M. Régnier conviendra qu’en voulant servir la France et l’empire il n’a servi que M. de Bismarck. L’impératrice, qu’il essaya d’abord de voir à Hastings, ne consentit pas à lui ouvrir sa porte ; il ne se découragea point et écrivit. Dans trois lettres successives, il exposa les deux idées suivantes : il croyait en premier lieu que le roi de Prusse traiterait plus volontiers avec l’empire qu’avec la république ; il demandait en second lieu que le gouvernement impérial, qui avait disparu, s’affirmât au contraire d’une manière éclatante, afin de faire rentrer les républicains dans le néant. Repoussé à Hastings, où l’impératrice se défendait de toute ingérence politique dans les affaires de la France, il annonça l’intention de se rendre à Wilhelmshœhe, où l’empereur lui ferait peut-être un accueil plus favorable, et il obtint que le prince impérial le recommanderait indirectement à son père en le chargeant d’une photographie signée de sa main. Sans autre titre de recommandation, il se rendit à Ferrières, où M. de Bismarck le reçut aussitôt, le jour même où M. Jules Favre était attendu. L’habile chancelier négociait le matin avec l’empire, le soir avec la république, sans chercher d’autre intérêt que celui de l’Allemagne, se demandant seulement de qui il obtiendrait les conditions de paix les meilleures, qui serait le mieux en mesure de tenir ses engagemens. Il accueillit M. Régnier comme un agent bonapartiste autorisé, et ne parut pas éloigné d’entrer en pourparlers avec le gouvernement impérial, pourvu qu’on lui offrît une base sérieuse de négociations. Son interlocuteur lui répondit que tout dépendait de l’impératrice ou de l’empereur, qu’il fallait les décider à agir et à gouverner ; puis il offrit de se rendre à Metz, afin de conférer avec le maréchal Bazaine, qu’il croyait dévoué à la politique impériale, de faire au besoin sortir de la place, avec le consentement de M. de Bismarck, le maréchal Canrobert ou le général Bourbaki, afin d’avoir un intermédiaire entre la dynastie et l’armée.

C’est à la suite de cet entretien que M. Régnier, muni d’un sauf-conduit, arrivait au quartier-général du Ban-Saint-Martin. Suivant lui, voici ce qu’il proposa sur-le-champ au maréchal Bazaine, d’accord avec M. de Bismarck et le prince Frédéric-Charles, qu’il avait visité à Corny. L’armée de Metz sortirait du camp retranché en gardant ses armes et ses canons, serait aussitôt neutralisée, et se retirerait dans l’intérieur de la France pour y rétablir l’ordre, pour y soutenir le gouvernement impérial. Au bout de deux heures, dit M. Régnier, toutes ces conditions étaient acceptées par le maréchal, qui répondait de l’armée et de ses collègues en faisant ses réserves pour la garnison de Metz. Le surlendemain, le général Bourbaki sortait de Metz, sur un ordre écrit et antidaté du maréchal, pour se rendre auprès de l’impératrice, dont le consentement était nécessaire. Il y a de fortes raisons de penser que le général en partant croyait obéir aux volontés de la régente, qui s’étonna de sa visite et lui apprit qu’on l’avait trompé. D’après M. Régnier, l’ordre qu’il emportait était officiellement donné au nom de l’impératrice. Pendant que Bourbaki prenait la route de l’Angleterre par le grand-duché de Luxembourg et la Belgique, M. Régnier retournait à Ferrières ; il rapportait l’acquiescement du maréchal Bazaine aux conditions proposées, mais il n’en pouvait montrer qu’une preuve bien vague, la signature du maréchal apposée sur une photographie à côté de celle du prince impérial. Si le commandant en chef de l’armée du Rhin était trop prudent pour donner d’avance des gages contre lui dans une négociation si ténébreuse, M. de Bismarck était trop habile pour se contenter d’une garantie si insignifiante. Il demanda donc un engagement positif, et il envoya sur l’heure au maréchal Bazaine le télégramme suivant : « le maréchal Bazaine autorise-t-il M. Régnier à traiter de la reddition de l’armée de Metz en restant dans les conditions convenues avec ce dernier ? » Parmi ces conditions, il y en avait une qui demeurait en suspens, qu’avait exigée le prince Frédéric-Charles, mais à laquelle le maréchal n’avait pas voulu consentir : c’était la reddition de la place de Metz. Sans cette clause, le général prussien ne voulait accorder ni la libre sortie, ni la neutralisation de l’armée. On ne put se mettre d’accord sur ce point capital. Le maréchal Bazaine répondit à M. de Bismarck : « Je ne puis répondre affirmativement à ces questions. J’ai dit à M. Régnier que je ne pouvais disposer de la capitulation de la place de Metz. »

La négociation en resta là pour cette fois ; elle devait être reprise quelques jours plus tard par le général Boyer, envoyé le 12 octobre à Versailles après une délibération du conseil de guerre, où l’on décidait à l’unanimité que l’armée tiendrait sous les murs de Metz jusqu’à l’entier épuisement de ses vivres, qu’elle ne ferait plus d’opérations autour de la place, qu’on entrerait en pourparlers avec l’ennemi pour traiter d’une convention militaire. Le général Coffinières de Nordeck demanda inutilement qu’avant de négocier d’une manière définitive, on tentât du moins le sort des armes. Cette proposition fut écartée par la majorité du conseil. On espérait, dit-on, obtenir de M. de Bismarck que la place de Metz fût exceptée de la convention et laissée libre de se défendre, que les blessés fussent évacués, que l’armée se retirât avec armes et bagages dans le sud de la France ou en Algérie, pour y rester jusqu’à la fin de la guerre.

Lors même que les Prussiens n’auraient pas connu exactement la triste situation de l’armée de Metz, la mission du général Boyer leur révélait sa détresse. Il ne s’agissait plus pour elle de combattre ; elle était évidemment à bout de vivres, elle ne cherchait plus qu’à sortir de la place aux conditions les plus favorables. On n’avait plus devant soi des combattans, on avait des affamés dont chaque jour diminuait les forces ; il suffisait de gagner du temps pour les réduire à la dernière extrémité et les contraindre à se rendre. A quoi bon leur accorder quinze jours plus tôt des conditions auxquelles ils n’auraient plus droit quinze jours plus tard ? Le raisonnement était trop simple pour ne pas s’imposer à l’esprit de nos adversaires. Leur habileté se borna donc à traîner les choses en longueur. Le général Boyer, qui avait demandé un sauf-conduit pour le 11, ne le reçut que le 12, ne put rentrer dans Metz que le 17, et ne rapporta aucune proposition acceptable. « Le roi de Prusse, dit le maréchal Bazaine dans son rapport, subordonnait à une question politique les avantages qui seraient accordés à l’armée. » Cette phrase énigmatique veut dire sans doute, comme on le crut alors parmi les soldats, que l’armée ne pourrait sortir de la place sans proclamer auparavant le prince impérial. Est-il bien sûr que le maréchal Bazaine, qui venait d’accueillir si favorablement les projets de M. Régnier, eût repoussé cette condition, s’il n’avait compris que l’armée, déjà inquiète et indignée des rumeurs qui circulaient, ne le suivrait pas dans cette voie, que les habitans de Metz, justement hostiles à toute restauration bonapartiste, accueilleraient avec indignation l’annonce d’un tel compromis ?

Le temps pressait cependant, une sortie paraissait impossible à cette heure suprême avec des hommes épuisés, avec une artillerie et une cavalerie démontées. Ces chefs militaires qui, un mois auparavant, tenaient entre leurs mains le sort d’une grande armée et le salut de la France, en étaient réduits aujourd’hui, au lieu de se battre en soldats, à chercher des avocats et des intermédiaires officieux auprès de la cour de Prusse. C’est à une femme que des hommes de guerre demandaient leur salut ; pour n’avoir pas agi avec vigueur au moment opportun, ils imploraient maintenant l’intervention d’une exilée, d’une souveraine déchus, qui leur donnait cependant l’exemple de ne demander grâce à personne. De toutes les humiliations qui étaient réservées à des hommes de cœur, la moins douloureuse n’eût pas été de faire sortir l’impératrice de la dignité du silence et de la retraite pour la jeter aux pieds du roi de Prusse, de devoir à ses bons offices la délivrance de notre armée. Est-ce là « le chemin du devoir et de l’honneur » où le maréchal Bazaine annonçait à ses soldats, cinq jours auparavant, qu’il les conduirait toujours en marchant à leur tête ?

L’impératrice, que M. Régnier s’obstinait à replacer sur le trône malgré elle, dont le maréchal Bazaine voulait faire, sans qu’elle s’en doutât, l’obligée de son vainqueur et la bienfaitrice d’une armée qui n’eût pu servir sa cause sans déserter celle de la France, eut le bon sens de refuser le rôle qu’on lui offrait, de ne se prêter à aucun compromis politique. Le général Boyer, envoyé auprès d’elle en Angleterre, ne réussit pas mieux que M. Régnier. C’était le dernier espoir du commandant en chef de l’armée du Rhin qui s’évanouissait. Il n’y avait plus maintenant d’illusions à entretenir ; l’heure était venue d’expier toutes les fautes, le châtiment commençait. Le prince Frédéric-Charles guettait sa proie, la voulait tout entière, et signifiait durement, le 24 octobre, que le temps des négociations était passé. L’horreur de la situation apparaissait à tous les yeux dans son implacable réalité ; les chevaux se traînaient mourans sur les routes, après avoir mangé l’écorce des arbres, les bois des voitures et les crinières de leurs voisins de piquet. Les hommes, épuisés par de longs jours de jeûne, sans pain et sans abri, les tentes et les vêtemens traversés par les pluies froides de l’automne, grelottaient silencieusement dans la boue du bivouac. Comment conduire maintenant au combat cette armée exténuée qu’on avait laissée se fondre dans l’inaction, et qui six semaines plus tôt eût accompli de grandes choses ? Comment obtenir d’un vainqueur impitoyable et instruit de sa détresse quelque adoucissement à son sort ? On n’en obtint aucun ; il fallut subir les conditions de Sedan. Cette capitulation, qui avait paru ignominieuse, dont la honte avait indigné toute la France, il fallut la recommencer et faire passer encore une fois sous les fourches caudines de la Prusse plus de soldats qu’il n’en avait fallu jadis pour la conquérir.

Sans compter la garnison de Metz, les blessés et la garde mobile, 137,670 Français déposèrent les armes dans la douloureuse journée du 29 octobre ; le maréchal Bazaine essaie en vain de se défendre en prétendant que sur ce chiffre il ne restait en réalité que 65,000 combattans ; mais c’est cela même qui l’accuse. Qui donc par son inaction et ses manœuvres politiques, en négociant au lieu de combattre, avait réduit cette armée du Rhin à l’état d’épuisement où elle dépérissait ? qui donc, pour n’avoir pas voulu la conduire au feu quand il en était temps encore, l’acculait aujourd’hui à la cruelle nécessité de se rendre ou de mourir de faim ? Comment d’ailleurs soutenait-on dans les derniers jours le moral des soldats ? Quelles paroles d’encouragement leur adressait-on ? Que faisait-on pour raviver chez eux le sentiment de l’honneur militaire, pour les préparer au besoin à quelque entreprise héroïque, si l’on ne pouvait obtenir de l’ennemi des conditions honorables ? Le commandement semblait prendre à tâche de ne répandre dans l’armée que les nouvelles les plus alarmantes, les moins propres à relever le courage du soldat. Le 17 octobre, une note officielle énumérait avec complaisance les forces de l’armée d’investissement ; « les corps prussiens, y disait-on, étaient placés sur trois lignes, et derrière cette triple chaîne se trouvaient de nombreux régimens de landwehr organisés en divisions ; des renforts considérables venaient d’arriver de l’intérieur de la Prusse et l’état sanitaire de nos ennemis était excellent. » Le maréchal Bazaine pouvait d’autant mieux s’abstenir de communiquer à ses troupes ce dernier renseignement que l’inexactitude en fut établie depuis. Le typhus faisait au contraire de grands ravages dans l’armée prussienne. Près de 500 hommes en étaient atteints chaque jour, et si l’armée française eût conservé des vivres, la continuation du blocus eût coûté aux Allemands des milliers de vies. Il convenait sans doute à la politique du commandant en chef d’accueillir et de propager les bruits les plus inquiétans pour nous. On faisait volontiers circuler parmi les officiers un tableau fort exagéré des obstacles accumulés par l’ennemi autour de la place. Sur un fragment de la carte de l’état-major était même dessinée à l’encre rouge une formidable enceinte de batteries prussiennes. Après la capitulation, M. Marcus, ancien officier du génie, qui visita immédiatement les travaux des Allemands en compagnie de quelques notables de Metz, constata qu’on en avait grossi singulièrement l’importance. « Sur le terrain du château de Ladonchamps, dit un témoin oculaire, on avait traîné à la fin de septembre deux avant-trains de charrue surmontés de tuyaux de poêle qui simulaient des canons. » Une partie des fortifications si minutieusement décrites au quartier-général ne parurent pas plus redoutables à ceux qui les visitèrent. Du haut du Saint-Quentin, il était facile de se convaincre que sur plusieurs points le plan dressé par les ordres du maréchal Bazaine n’avait rien de sérieux.

En même temps qu’on exagérait aux yeux des soldats la force de la Prusse, on ne leur communiquait de l’intérieur de la France que des nouvelles décourageantes. Au retour du général Boyer, qui, d’après le rapport même du commandant en chef, ne tenait ses renseignemens que d’une source prussienne, on s’empressait d’apprendre à l’armée ce que racontait cet officier. On donnait ainsi une sorte d’autorité aux rumeurs les plus fausses, à des récits imaginaires dont on eût dû se défier comme d’un piège de l’ennemi. Les Prussiens, disait-on, marchaient déjà sur Bourges ; Rouen et Le Havre demandaient des garnisons allemandes pour se préserver de la révolution ; le gouvernement de Tours avait fui d’abord à Toulouse, puis à Pau. La France ne s’armait pas, nulle part il ne se formait d’armée régulière ; les puissances étrangères ne témoignaient aucune bienveillance, aucune velléité d’intervenir. L’Italie profitait même de nos embarras pour réclamer la Savoie, Nice et la Corse. On préparait évidemment les esprits non au combat, mais à la fin de la lutte. Depuis longtemps, le maréchal Bazaine était résigné ; on prétend même que dès le 11 septembre, dans une conversation avec des officiers de grand’garde à Saint-Ladre, il avait prononcé le mot de capitulation. Il fallait que le soldat se résignât à son tour.

Enfin le jour fatal arriva ; le 26 octobre au soir, le général Jarras reçut l’ordre d’entrer en conférence au château de Frescaty avec le général Stiehle, chef d’état-major de la deuxième armée prussienne. Au point où l’on en était arrivé, il ne s’agissait plus d’obtenir, comme l’avait cru et annoncé le commandant en chef, la libre sortie de l’armée et sa neutralisation sur un point du territoire, la discussion se renferma naturellement dans le cercle le plus étroit. Nos implacables ennemis connaissaient tous leurs avantages et toute notre impuissance. Ils demandèrent tout et n’accordèrent presque rien. En définitive, le seul adoucissement qu’on put obtenir fut la liberté laissée aux officiers de porter leur épée. Sur les instances des négociateurs français, les honneurs de la guerre avaient été promis par le général Stiehle dans la soirée du 26 ; cette concession fut retirée le lendemain, dit le lieutenant-colonel Fay, par la faute et sur l’ordre du commandant en chef français. L’armée ne garda même pas ses drapeaux, qu’on demanda le 28 au soir aux généraux de division, sous prétexte de les brûler à l’arsenal, en réalité pour les remettre à l’ennemi dans la journée du 29. Elle livra en même temps à ses vainqueurs près de 500 pièces de campagne, 150,000 fusils, plus de 13,000 chevaux. Le maréchal Bazaine, dans ses adieux à ses soldats, rappelle imprudemment les noms de Masséna, de Kléber et de Gouvion Saint-Cyr. On a dit autrefois ici même ce qu’il fallait penser de cette ambitieuse comparaison [4]. Les soldats de la république et du premier empire épuisaient avant de négocier toutes les formes de la résistance, livraient des combats, subissaient des assauts : on ne les a jamais vus capituler sur notre territoire, consentir à rendre leurs armes, causer la perte d’une place française ; leurs noms sans tache ne rappellent à la France. aucun souvenir douloureux.


III

La malheureuse cité de Metz partageait en effet le sort de cette armée qui devait, disait-on, servir à la défendre, qui la perdit au contraire en restant sous ses murs. Ses puissantes fortifications, son imprenable enceinte, ses cinq forts, les 643 pièces de canon qui les armaient, l’immense matériel de guerre que le génie et l’artillerie y accumulaient depuis 1815, toutes les munitions, tout ce que contenaient les arsenaux, tout ce qui appartenait à l’état tombait avec nos troupes entre les mains de l’ennemi. Le maréchal Bazaine se consolait d’une si grande perte en annonçant, comme si l’avenir.. dépendait de lui, que la place et l’armement feraient retour à la France lorsque la paix serait signée : paroles cruelles que les Messins ne se rappelleront jamais sans amertume ! Cette paix, dont celui qui devait la rendre si désastreuse parlait avec tant d’assurance, donnait Metz à la Prusse, et remettait en liberté l’homme qui avait perdu Metz. La cité messine se considère justement comme la victime la plus sacrifiée et la plus à plaindre de toute la guerre. On s’est abrité sous ses murailles, on a vécu de ses ressources, on a épuisé ses vivres, sans la consulter, sans faire droit à ses réclamations, sans témoigner pour son sort la moindre sollicitude ; le jour où l’on a eu tiré d’elle tous les services qu’elle pouvait rendre, on l’a livrée à l’ennemi, qui l’a gardée. L’armée du moins, après tant d’épreuves, retrouve aujourd’hui le sol de la patrie ; Metz, dépouillé de sa nationalité, arraché du sein de la France, n’ose sonder l’avenir et se retourne avec désespoir vers le passé ; beaucoup n’y peuvent croire encore à la réalité de leur malheur, quelques-uns en étudient passionnément les causes. Toute l’activité intellectuelle de la cité se concentre sur ce seul objet ; tous ceux qui ont encore le courage d’écrire recueillent des matériaux pour l’histoire du blocus et de la capitulation. Qu’on pardonne aux Messins ce légitime souci ; qu’on se garde bien surtout de toucher légèrement à un si douloureux sujet, qu’on ne prononce plus du haut de la tribune de paroles imprudentes, qu’on ne cherche pas à atténuer des torts trop réels, à décorer d’épithètes louangeuses des actes sans excuse. A Metz, la conviction est faite dans tous les esprits ; on dit que c’est l’obstination du commandant en chef à rester autour de la place qui a causé la perte de celle-ci, et on le prouve par des documens irréfutables.

Si le maréchal Bazaine avait été un chef prévoyant, s’il avait eu conscience de ses obligations envers une place qui devait, quoi qu’il arrivât, rester indépendante de son armée, son premier devoir eût été de se suffire à lui-même, de ne rien demander aux approvisionnemens de la ville. Il était tenu de nourrir ses soldats aux dépens du pays ou de l’ennemi, sans diminuer d’une gerbe de blé les ressources des habitans. L’intérêt public lui commandait impérieusement de subordonner toutes ses opérations militaires, tout son plan de campagne, à la considération supérieure du salut de la forteresse. Aucun sacrifice, aucun effort ne devait lui coûter pour conserver à la France une position si forte, si ardemment convoitée par la Prusse. Lui seul, il est vrai, restait juge du moment où il serait opportun de s’éloigner de la place ; mais il ne lui était permis d’y retenir l’armée qu’à la condition absolue que l’armée ne toucherait à aucune des réserves de la défense. Le maréchal fit peut-être sagement, on l’a vu, de se maintenir autour de Metz jusqu’au commencement de septembre, afin de laisser la forteresse compléter ses ouvrages extérieurs et l’armée du prince royal s’éloigner de la Lorraine dans la direction de Paris. Assuré dès lors de ne rencontrer hors de la ligne d’investissement aucune résistance inexpugnable, disposant de 160,000 hommes concentrés contre 200,000 ennemis disséminés sur un vaste espace, il pouvait entreprendre sans retard une série d’opérations vigoureuses et détruire en détail ses adversaires. La première et la plus utile de toutes ces entreprises était évidemment de se ravitailler chaque jour, d’explorer par conséquent un très vaste terrain, et d’employer la cavalerie à d’actives recherches de vivres. Si on avait commis la faute de se resserrer trop tôt, de se pelotonner entre les forts et l’enceinte dans un premier moment de panique [5], il fallait quitter peu à peu cet espace restreint, reconquérir peu à peu les positions abandonnées, fût-ce au prix de nombreux combats, et rejeter l’ennemi en arrière en prenant enfin l’offensive, au lieu de se borner toujours à attendre ses attaques. Quoiqu’on fît d’ailleurs, il fallait partir de ce principe, que l’armée devait se suffire sans rien emprunter aux magasins de la garnison, aux approvisionnemens de la ville. Cette précaution paraissait d’autant plus nécessaire que les besoins énormes des soldats menaçaient d’épuiser très vite les ressources des habitans. L’armée, consommant beaucoup plus que la place, ne diminuerait-elle pas dans une proportion redoutable les vivres de celle-ci ? Les vivres étant des armes dans une ville investie, n’y avait-il pas un danger évident à lui retirer quoi que ce soit de ses moyens de défense ? Un général pénétré de la nécessité impérieuse de conserver Metz au pays n’eût pas hésité à quitter la place le jour où il se serait vu forcé de vivre à ses dépens.

Au lieu de cela que fit-on ? L’armée resta, ne s’approvisionna pas au dehors et affama la ville. Une population normale de 48,000 âmes, augmentée de 20,000 paysans réfugiés, qu’eût suffisamment défendue une garnison de 20,000 soldats, se trouva portée tout à coup par le séjour persistant de l’armée au chiffre formidable de 240,000 têtes. Pendant soixante-douze jours, suivant le général Coffinières, cette masse d’hommes consomma autant de vivres que les habitans et la garnison en eussent consommé pendant six mois de siège. D’après ce calcul, la forteresse, que la faim livrait à l’ennemi le 28 octobre, eût pu tenir jusqu’au mois de février, jusqu’après la signature de l’armistice. Quelles conditions de paix différentes n’eussions-nous pas obtenues alors ! Le prince Frédéric-Charles aurait-il osé réclamer Metz pendant que Metz résistait encore ? Quel avantage aussi de retenir plus longtemps à l’extrémité de la France une partie de ces forces qui paralysèrent l’armée de la Loire, lorsque la capitulation signée par le maréchal Bazaine les eut rendues libres ! Pas un des soldats que M. de Moltke envoya relever les Bavarois entre Paris et Orléans n’eût pu être mis en ligne, si Metz en eût retenu la moitié autour de ses murs pendant que l’armée du Rhin entraînait l’autre moitié à sa suite, vers les Vosges ou vers Besançon. Le salut de la France peut-être, le salut de Metz à coup sûr, dépendaient donc des approvisionnemens de la place.

Le maréchal Bazaine comprend si bien l’importance capitale de la question des vivres dans l’histoire du, blocus de Metz, qu’il essaie en se justifiant de rejeter sur d’autres la responsabilité de la faute commise. « Malheureusement, dit-il, les autorités civiles et militaires n’avaient pas pris de dispositions quand il en était temps encore pour faire rentrer dans l’enceinte toutes les ressources en vivres et en fourrages des cantons voisins et augmenter ainsi les approvisionnemens en prévision d’un long blocus. » Il est difficile d’imaginer une réponse moins habile. Avant le 6 août, qui donc prévoyait parmi les chefs de l’armée les échecs du commencement de la campagne, qui prévint le conseil municipal que la ville serait bloquée douze jours après ? Le 7, la mise en état de siège supprimait les pouvoirs de l’autorité civile pour les transporter à l’autorité militaire, que le maréchal Bazaine recevait lui-même le 12 des mains de l’empereur. Qui donc, si ce n’est lui, devait donner l’ordre de pourvoir aux approvisionnemens ? Le commandant supérieur de la place, son subordonné, peu disposé par prudence à prendre une initiative que la loi ne lui donnait pas, eût sans doute obéi, autant que les circonstances le permettaient, si on lui avait prescrit de s’approvisionner ; mais il déclare formellement qu’il ne reçut aucun ordre. Il accuse même son chef d’avoir violé l’article 244 du décret de 1863 sur le service des places en s’emparant des munitions de guerre et de bouche contenues dans la forteresse sans les remplacer, comme le lui prescrivaient les règlemens militaires. Le soin que le maréchal Bazaine reproche à d’autres de n’avoir pas pris, la loi lui ordonnait à lui-même impérieusement de le prendre. Il a paru si important au législateur d’assurer le service des subsistances dans les places fortes, qu’il est interdit d’y toucher sans combler aussitôt les vides qu’on y fait. Cet article seul eût dû dicter au commandant en chef la résolution absolue de respecter les magasins militaires de Metz.

Quant aux autorités civiles qu’il met si imprudemment en cause, non-seulement l’état de siège les déchargeait de toute responsabilité en les dépouillant de toute initiative, en ne leur laissant que le droit d’activer les mesures prescrites par l’autorité militaire, mais la rapidité de l’invasion leur eût enlevé, si elles avaient essayé d’approvisionner la ville, tous les moyens de le faire. Il leur eût fallu des soldats pour aller chercher des vivres sous la lance des uhlans, qui, dès le 8, battaient le pays. Dans ces conditions, le ravitaillement de Metz n’était plus une opération de commerce ; c’était une pure opération militaire qu’il n’appartenait qu’aux chefs de l’armée d’ordonner et de faire réussir. Le conseil municipal de Metz, que le maréchal Bazaine accuse indirectement de n’avoir pas fait alors tout son devoir, pourrait lui renvoyer le reproche avec plus de justice. Peut-être même plus d’une fois le commandant en chef de l’armée du Rhin eût-il mieux aimé que les représentans de la cité messine fussent plus indifférens à la chose publique. L’histoire de leurs rapports avec le quartier-général est en effet celle d’une lutte journalière où, sans sortir de la réserve qu’une situation si grave imposait nécessairement à la population civile, ils défendent pied à pied les intérêts des habitans contre les empiétemens de l’autorité militaire. Les circonstances transforment en ennemi de la cité celui qui aurait dû la défendre et se dévouer pour son salut. Aux yeux du maréchal Bazaine, l’armée est tout, la ville n’est rien ; pourvu que l’armée ait le nécessaire, peu lui importe si les habitans et la garnison ont le leur. A chaque instant, il prend des mesures qui diminueraient les ressources de la forteresse au profit des soldats, si le conseil municipal ne l’obligeait à les rapporter. Il ne se contente pas de vivre aux dépens de la cité ; il en épuiserait sans scrupule les approvisionnemens pour augmenter ceux de l’armée. Il faut dès le mois d’août une démarche de l’autorité civile pour empêcher l’intendance d’acheter des grains sur le marché de Metz et de tarir ainsi les ressources locales. Plus tard, lorsqu’on ordonne des réquisitions chez les particuliers pour mettre en commun les réserves de tous, l’armée se procure encore une certaine quantité de blé au détriment de la ville en le payant à ceux qui le détiennent un prix supérieur au tarif municipal. Les officiers d’administration en offrent 45 francs le quintal pendant que le conseil ne le paie que 36 francs. Un autre jour, l’intendance requiert pour son service exclusif tous les moulins de la place ; la municipalité n’obtient qu’avec peine de conserver dix paires de meules sur vingt-sept. Le bétail a été si promptement accaparé pour les besoins de l’armée, que, dès l’origine du blocus, la viande de bœuf s’élève au prix de 2 francs 50 cent, le kilogramme, pour atteindre dans les premiers jours de septembre le prix de 4 francs, et celui de 10 en octobre. On va même jusqu’à vouloir enlever aux enfans, aux malades, les vaches laitières enfermées dans la ville pour les attribuer aux besoins des troupes. Le maire et les adjoints n’obtiennent le retrait de cette mesure qu’en menaçant de donner leur démission. La viande de cheval subit à son tour une élévation croissante, provoquée par la concurrence que se font sur le marché les fournisseurs de l’armée et les bouchers de la ville. Par la suite, il est vrai, l’armée cède des chevaux à la ville, mais c’est lorsqu’elle ne peut plus les nourrir, et que le nombre des bêtes abattues chaque jour suffit à ses besoins. A partir du moment où la ration du pain des soldats fut réduite à 500 grammes, on ne put empêcher que cette mesure nécessaire n’enlevât à la cité une partie notable de ses ressources. Les soldats allaient à Metz chercher chez les boulangers le complément de ration qui leur manquait. On finit par leur interdire d’entrer en ville avant l’heure où les boulangeries se fermaient ; mais des intermédiaires de toute sorte achetaient des provisions de pain qu’ils revendaient ensuite avec bénéfice dans le camp retranché.

Le 13 octobre, un conflit plus grave que tous les précédens éclatait entre le conseil municipal et le commandant supérieur de la place. Le général Coffinières, qui dans sa réponse à ses détracteurs prétend avoir toujours cru au départ prochain de l’armée, mais qui dans ses communications officielles ou officieuses insistait volontiers sur les services que l’armée rendait à la ville en la préservant d’un bombardement, annonça que les approvisionnemens des troupes touchaient à leur fin, et prescrivit de verser dans les magasins militaires toutes les denrées découvertes et saisies chez les particuliers par la voie des réquisitions. La lettre par laquelle il notifia cette résolution à la municipalité était conçue en des termes sévères, presque menaçans, comme s’il prévoyait une résistance qu’il était décidé à briser. « Dans les circonstances critiques où nous nous trouvons, disait-il, toutes nos ressources doivent être mises en commun, et je ne saurais penser qu’il fût nécessaire de recourir à la force pour établir cette égalité entre tous. » Le conseil obéit en manifestant sa surprise d’apprendre si tard et sous cette forme l’épuisement des vivres de l’armée. Aucune communication ne lui avait été faite auparavant à ce sujet, et, quoiqu’il fût averti par bien des indices de la détresse des soldats, il hésitait à croire qu’on se fût laissé acculer à de si dures extrémités avant de tenter au moins un effort énergique pour se dégager. Une enquête révélait quelques jours après qu’il restait encore à l’armée des réserves cachées, et une délibération très ferme du conseil municipal obligeait le général Coffinières à rapporter sa décision. Vit-on jamais dans l’histoire des sièges et des blocus un épisode plus triste que cet acharnement de l’autorité militaire à épuiser les ressources d’une placé dont elle avait pour mission spéciale de ménager les approvisionnemens et de prolonger la résistance ? Les habitans de Metz remarquent à ce propos, non sans amertume, que le comité de surveillance des approvisionnemens, qui eût dû être formé dès l’origine du blocus pour opérer le recensement des denrées alimentaires et en surveiller la conservation, fut réuni pour la première fois le 13 octobre, le jour même où on annonçait que les magasins militaires venaient de se vider. Ce comité, institué uniquement pour défendre les intérêts de la place, ne fonctionna donc point tant que la place avait besoin d’être défendue contre l’armée ; il commençait ses opérations lorsque, l’armée n’ayant plus rien, il n’était plus possible de lui refuser la mise en commun des réserves auxquelles elle n’avait d’autre droit que sa profonde détresse.

Des fautes plus graves encore sont reprochées par les Messins au commandant en chef. Que penser, par exemple, de la mesure extraordinaire qui prescrivait le 14 septembre d’employer le blé à la nourriture des chevaux de l’armée en le mélangeant soit avec du seigle, soit avec de l’avoine ? Des calculs minutieux n’évaluent pas à moins de 16,000 quintaux métriques la quantité de blé et de seigle qui fut ainsi retirée de la consommation. C’eût été assez pour fournir pendant un mois du pain mélangé à la population civile. Comment le jour où le maréchal Bazaine fut informé qu’il ne pouvait conserver sa cavalerie qu’à ce prix, à cause de la rareté du foin, ne prit-il pas la résolution immédiate de s’éloigner d’une ville dont il exigeait de si grands sacrifices, que la présence de son armée condamnait dans un délai de plus en plus rapproché à mourir de faim ou à se rendre ? Dans ces conditions, il était tenu de partir ou de se procurer immédiatement du fourrage par de vastes opérations autour de la place. Il ne semble point par malheur qu’on se soit jamais sérieusement et utilement occupé de se ravitailler. Dès le début de la campagne, l’autorité militaire témoignait à ce sujet une grande incurie. Le lendemain de l’échec de Forbach, le général Coffnières refusait à M. Maguin, membre du conseil-général de la Moselle, l’autorisation d’adresser une circulaire aux habitans des campagnes pour les engager à faire entrer dans Metz leur bétail et leurs denrées. « Gardez-vous-en bien, lui fut-il répondu, ce serait alarmer les populations. Nous prenons d’ailleurs les mesures nécessaires. » Trois cents moutons qu’un cultivateur de Thiancourt proposait d’introduire à Metz ne furent point acceptés ; on ne voulut même pas utiliser pour ramener des vivres plusieurs milliers de voitures de réquisitions revenant vides de Forbach. L’affluence des campagnards qui fuyaient devant l’invasion fut pour la ville une cause d’encombrement d’abord, plus tard de maladies et de famine. Un arrêté insuffisant prescrivait de ne les laisser entrer dans la place que s’ils apportaient avec eux pour quarante jours de vivres ; cet arrêté même ne fut pas exécuté sévèrement. Beaucoup entrèrent sans provisions, d’autres furent pillés en route par les uhlans pendant que notre nombreuse cavalerie, entassée autour de la forteresse, demeurait inactive. Quelques Messins demandèrent inutilement qu’on envoyât des cavaliers pour nettoyer les routes. Rien de ce qui paraissait urgent ne se fit. « Aucune reconnaissance de cavalerie durant toute la campagne, » dit brièvement en note un officier d’état-major dont nous avons le carnet sous les yeux. On laissa enlever vingt sacs de farine à Montigny presque dans l’enceinte des lignes françaises. La ferme de Saint-Ladre, qui renfermait du foin et du blé en gerbes, fut brûlée vers le 25 août par 12 fantassins allemands, quoiqu’il parût facile de protéger contre toute surprise des bâtimens situés entre le fortin Saint-Privat et la place. Après l’investissement, plusieurs fermes bien approvisionnées n’étaient pas encore tombées au pouvoir de l’ennemi. On les signala sans résultat à l’autorité militaire. Le propriétaire du domaine de Colombey offrit le 25 septembre à l’intendance toutes les denrées que renfermaient encore ses granges, et qu’il évaluait à 80,000 francs. Nos troupes avaient passé plusieurs fois par ce point sans rien enlever. Une dernière fois on hésita, on prit mal ses mesures ; le lendemain, les granges presque pleines furent incendiées par l’ennemi. « L’administration ne distribue pas de fourrages, écrit un officier à la date du 27 août, et pourtant de tous côtés autour de Metz il y en a en abondance. On n’a pas voulu les acheter, ils serviront à l’ennemi. »

Que d’angoisses devaient éprouver durant les longs jours du blocus les témoins impuissans de tant de fautes ! Avec quelle secrète inquiétude les habitans de Metz ne suivaient-ils pas la décroissance des vivres, résultat inévitable de l’immobilité de l’armée ! Leur destinée, l’avenir de leur patrie, étaient en jeu sans qu’il leur fût possible de changer le cours des événemens. Avec quelle joie n’eussent-ils pas accueilli le départ de ces soldats dont ils honoraient et admiraient le courage, qu’ils ne rendaient pas responsables de leur inaction, mais qu’ils jugeaient dignes d’un plus noble emploi de leurs forces ! Vers le milieu de septembre, après les longs loisirs qu’on avait laissés aux troupes depuis le combat de Sainte-Barbe, ce sentiment, jusque-là contenu, se fit jour avec une grande énergie. Tous les bons citoyens se demandaient quel serait le terme de tant de lenteurs. Qu’attendait le commandant en chef ? Pourquoi se renfermait-il dans la place sans opérer contre les lignes d’investissement de l’ennemi ? Quand commencerait la période des opérations actives ? Que signifiaient les fréquentes communications des deux quartiers-généraux dont le bruit se répandait dans la ville ? Était-ce le moment de négocier ? n’était-ce pas plutôt celui de combattre ? Des lettres envoyées chaque jour au maréchal Bazaine ou au maire témoignaient de l’impatience et des inquiétudes de la population. On en retrouve l’énergique expression dans une adresse couverte immédiatement de 800 signatures, qui fut rédigée le 26 septembre et remise le 30 du même mois au premier magistrat municipal de la cité par deux excellens citoyens, par M. Sturel, membre du conseil municipal, et par M. Emile Michel, peintre de paysage aussi estimé à Paris qu’en Lorraine. « Nous croyons, disaient les signataires de ce manifeste patriotique, que l’armée rassemblée sous nos murs est capable de grandes choses, mais nous croyons aussi qu’il est temps qu’elle les fasse. Chaque jour qui s’écoule amènera pour elle et pour nous des difficultés nouvelles… Nous croyons qu’il est temps d’agir, parce que l’insuccès lui-même vaut mieux que l’inaction, parce que tous les momens sont comptés, parce que, sans pouvoir discuter ni même indiquer des opérations militaires, le simple bon sens nous montre clairement que des entreprises énergiquement et rapidement conduites avec l’ensemble de forces dont on dispose peuvent amener des résultats considérables, peut-être même décisifs. Laisserons-nous venir le jour où, après avoir fermé les yeux, il faudra reconnaître que les retards nous ont été funestes et ont eu des conséquences irréparables ? Certes toute tentative est périlleuse ; mais avec le temps le péril sera-t-il moindre ? » D’autres phrases de l’adresse indiquaient avec discrétion, mais avec évidence, les secrets soupçons qu’inspiraient aux habitans les projets supposés du maréchal Bazaine. L’empire avait fait trop de mal à Metz, l’esprit libéral était trop puissant dans cette noble cité pour qu’on n’y repoussât pas nettement toute tentative de restauration bonapartiste. « Il ne nous appartient pas, disait-on, il n’appartient à personne, ni à un parti, ni à un homme, de régler les destinées de la France dans le secret. C’est au grand jour et pacifiquement que le scrutin auquel nous avons été conviés pourra seul en décider. »

Cette adresse, dont les Messins ont le droit d’être fiers, qui honore leur patriotisme et qui doit rester dans les archives de la cité comme un témoignage des efforts qu’ils ont faits pour sauver leur patrie, fut portée par le maire au maréchal Bazaine, déjà instruit de ce qu’elle contenait. Dans l’entretien qui s’engageait à ce sujet, le maréchal, si réservé d’ordinaire, si sobre de communications aux habitans de Metz, laissa échapper quelques paroles aussitôt recueillies par son interlocuteur et dignes d’être méditées. Des paroles du maréchal, deux choses résultent clairement : la première, qu’en prenant le commandement de l’armée du Rhin il n’avait pas choisi la position de Metz pour en faire le point central de ses manœuvres stratégiques, mais qu’elle lui avait été imposée par un ordre venu d’en haut dans l’intérêt de la dynastie ; la seconde, qu’il ne doutait pas de la possibilité de faire une trouée le jour où il le voudrait, mais qu’il ne savait où aller en sortant de Metz. — Le projet de détruire l’ennemi en détail et de le forcer à lever le siège par une série d’opérations vigoureuses, que beaucoup d’officiers caressaient, ne paraît même pas avoir occupé son esprit. Il songe du reste beaucoup moins aux avantages qu’aux inconvéniens de sa situation. Il semble surtout désireux de se mettre à couvert et d’écarter de lui la responsabilité des événemens ; s’il est resté à Metz dans une position difficile, au lieu de s’établir sur le plateau de Haye, comme il le souhaitait, derrière la Moselle, entre Pont-à-Mousson et Nancy, c’est l’empereur qui l’a voulu ; si maintenant il n’en sort pas, c’est que, faute de nouvelles, il hésite sur la route à suivre. Le maire de Metz comprit tout de suite qu’il ne fallait attendre du commandant en chef aucune résolution vigoureuse. La complaisance avec laquelle on énumérait les difficultés de la situation trahissait le fond de la pensée. Aucun mot n’avait été dit qui indiquât de la part du maréchal la volonté d’aborder franchement les obstacles, aucun surtout qui laissât voir le moindre souci d’épargner à la ville de Metz le sort inévitable auquel son inaction la condamnait. Il craint d’y laisser derrière lui un trop grand nombre de blessés en faisant une trouée, mais il ne craint pas en y restant d’y amener la famine, qui la perdra.

Il pensait autrement, cet intrépide soldat dont la statue décore la place de l’Hôtel-de-Ville de Metz ; il ne prenait pas si aisément son parti de la perte d’une ville où il commandait, lorsqu’il prononça ces nobles paroles inscrites avec raison sur le piédestal du monument que lui ont élevé ses compatriotes. « Si pour empêcher, disait-il, qu’une place que le roi m’a confiée ne tombât au pouvoir de l’ennemi, il fallait mettre à la brèche ma personne, ma famille et tout mon bien, je ne balancerais pas un moment à le faire. » Pendant le blocus de Metz, cette inscription se trouva un jour surmontée d’une couronne, comme si on voulait la désigner à l’attention de l’armée et de son chef. Le langage des journaux de la ville ressemblait quelquefois aussi à une exhortation indirecte, à une leçon d’histoire proposée avec intention. Le Courrier de la Moselle, rédigé durant cette triste période avec beaucoup de dignité et de patriotisme, racontait par exemple le siège de Gênes et la belle conduite de Masséna. L’Indépendant, non moins patriote, osait reproduire les articles de la loi militaire qui condamne à la dégradation et à la peine de mort le commandant d’une place forte convaincu d’avoir capitulé trop tôt. Toute liberté n’était cependant pas laissée à la presse locale ; sous la loi de l’état de siège, les journaux subissaient une censure qui ne leur permettait pas toujours d’exprimer leur pensée. On les trouvait quelquefois trop audacieux, trop confians, trop disposés à entretenir les espérances, à exciter le courage de la population. La censure supprimait volontiers les passages où il était question d’une lutte sans merci, d’une résistance désespérée. Le 11 octobre, le Courrier de la Moselle recevait l’ordre de ne point insérer dans ses colonnes un article trop belliqueux que venait de lui apporter un ancien colonel du génie. Il y était question des efforts tentés par le pays pour se défendre, de la puissance des armées nationales, même indisciplinées, en face des armées d’invasion, de la nécessité pour Metz de lutter jusqu’au bout, afin de donner à la France le temps de créer des soldats. Tant de patriotisme parut suspect ; dans les bureaux du général Coffïnières, on écrivit en marge : « Cet article est à supprimer en entier ; il n’a d’autre inconvénient que de soulever des questions trop brûlantes par le temps qui court. » Les rôles semblaient renversés. C’étaient les habitans qui demandaient le combat à outrance, c’était l’autorité militaire qui les en détournait.

La garde nationale, de plus en plus inquiète de l’inaction des troupes, ne négligeait aucune occasion de témoigner hautement les sentimens qui l’animaient. Tantôt elle offrait au général Changarnier de se placer sous ses ordres et de le suivre aux avant-postes, tantôt elle insistait auprès du commandant supérieur de la place pour obtenir de lui des explications précises sur la question politique et sur la question militaire. Les chefs de l’armée reconnaissaient-ils le gouvernement de la défense nationale ou négociaient-ils avec l’empire, comme le bruit public les en accusait ? Avait-on pourvu au salut de Metz ? L’immobilité de l’armée n’aboutirait-elle pas fatalement à une capitulation ? Le général Coffinières, interrogé sur ces différens points par une députation d’officiers que le maire lui avait amenés, repoussa pour son compte toute idée de restauration bonapartiste. Il affirma qu’on ne songeait point à capituler, que les ressources ne manquaient point encore, mais que, si jamais l’armée en arrivait à cette extrémité, elle irait droit à l’ennemi en lui disant : C’est un duel à mort. Le lendemain, le même général paraissait embarrassé des témoignages de patriotisme qu’il venait de recevoir, et déclarait tout haut que le moment était venu de préparer la population à son sort. D’après le récit imprimé du commandant Pardon et les notes manuscrites du chef d’état-major Abel, le maréchal Bazaine, recevant à son tour le 15 octobre les officiers de la garde nationale, ne fut pas moins affirmatif que ne l’avait été le 11 le général Coffinières. Il déclara qu’il ne pensait pas à servir le pouvoir impérial tombé par sa propre faute, mais à servir la France ; il se récria contre la pensée d’une capitulation et traita même de niais ceux qui ajouteraient foi aux bruits malveillans répandus à ce sujet. Il n’avait jamais été question, ajoutait-il, de la reddition de l’armée ; la seule négociation entamée avec le prince Frédéric-Charles concernait les prisonniers allemands enfermés dans la ville. La mission du général Boyer n’avait pas d’autre objet. On sait ce qu’il faut penser aujourd’hui de ces vaines paroles. Au moment où le commandant en chef donnait des assurances si formelles, il négociait depuis trois semaines, il avait accepté en principe le rétablissement de l’empire et la neutralisation de l’armée.

On avait essayé vainement d’intimider la population de Metz en lui faisant entrevoir à plusieurs reprises la perspective d’un bombardement. Un jour même, on invita la municipalité à prescrire partout des mesures spéciales, comme si le péril était imminent. Le service des pompiers fut renforcé ; on déposa des barils pleins d’eau sur les places, dans les rues et dans les cours des maisons. Le 12 octobre, le général Coffinières disait tout haut que l’armée allait partir, qu’après son départ la ville serait certainement bombardée, et qu’il fallait s’attendre à des choses effroyables. Au lieu d’encourager et de fortifier les habitans, c’était l’autorité militaire qui répandait l’alarme parmi eux. On semblait prendre à tâche d’obtenir de la population civile quelques signes de frayeur, afin de paraître céder à son désir en cessant toute résistance. On eût voulu pouvoir dire que la défense avait été désarmée par l’anxiété publique. Ces tentatives d’intimidation échouèrent devant la ferme attitude de tous. Les officiers de la garde nationale répondaient le lendemain au général Coffinières : « La population de Metz tout entière saura, nous n’en doutons pas, s’imposer les privations nécessaires pour éviter à tout prix une seconde édition de la capitulation de Sedan. S’il s’agit de nous préparer à supporter les rigueurs d’un siège, nous sommes prêts ; mais, s’il s’agit de nous préparer à une lâcheté, que l’on ne compte point sur nous ! » La population n’avait pas peur de souffrir, elle craignait au contraire qu’on ne lui demandât moins de sacrifices qu’elle n’était disposée à en offrir pour le salut du pays. Elle persista jusqu’au bout dans l’idée de la résistance ; le maire recevait des lettres où on l’invitait à déposer le maréchal Bazaine et à disposer de son commandement. Quelques esprits passionnés le sommaient, au nom de l’intérêt public, de provoquer l’armée à la révolte ; il y eut même un projet de conspiration militaire et civile, la garde nationale devait s’emparer des portes de la cité pendant que des officiers de l’armée marcheraient sur le Ban-Saint-Martin. On espérait le concours de plusieurs généraux ; mais les liens de la discipline furent plus forts que l’indignation : au moment décisif, aucun officier-général ne consentit à diriger le mouvement.

La nouvelle de la capitulation, à laquelle le conseil municipal voulut rester étranger, dont il laissa tout le poids à l’autorité militaire, fut accueillie dans la ville par une explosion de désespoir. Les habitans de Metz ne pouvaient se résigner à leur malheur, beaucoup voulaient résister encore ; des gardes nationaux en armes franchissaient les portes pour se jeter à travers les lignes ennemies ; des clameurs bruyantes, des coups de feu retentissaient dans les rues ; la vieille cloche de la cathédrale était mise en branle, le tocsin sonnait, des groupes menaçans se portaient vers l’hôtel du commandant supérieur, gardé par des piquets de soldats d’infanterie. « Il semblait, dit M. Prost, l’historien le plus véridique des derniers jours de Metz, qu’on essayât de vivre encore au moment où on allait mourir. » Hélas ! tout était bien fini. Tant d’élémens de succès, tant de forces vives, un courage si brillant chez les soldats, une énergie si patriotique chez les citoyens, des fortifications si puissantes, tout ce qui deux mois auparavant eût inspiré aux esprits les moins confians le plus légitime espoir n’apparaissait plus aujourd’hui que comme un souvenir douloureux, comme une source d’éternels regrets. Par la faute de quelques hommes, une grande armée, prête à tous les sacrifices, capable des efforts les plus héroïques, avait été réduite à mourir de faim ou à se rendre. Une cité imprenable, jusque-là invaincue, le meilleur boulevard de la France, tombait entre les mains de l’Allemagne sans qu’un seul boulet allemand eût touché ses remparts. Pour la première fois, l’étranger allait pénétrer dans cette enceinte respectée par toutes les invasions. Il n’y devait trouver, il n’y trouve encore aujourd’hui qu’une population en deuil. Le crêpe noir dont des mains patriotiques avaient enveloppé la statue de Fabert à l’approche des Prussiens restera l’emblème de Metz tant que Metz ne sera pas rentré dans le sein de la patrie. Elle méritait pourtant un autre sort, la noble cité qui a fourni tant d’hommes de guerre à la France, où se sont formés tous nos officiers des armes savantes, qui venait de resserrer encore ses liens avec l’armée en partageant les souffrances, en offrant de partager les périls du soldat, en recueillant dans ses soixante-cinq ambulances près de 22,000 blessés ou malades, aussitôt secourus par le zèle des médecins civils, adoptés par la charité compatissante des femmes de tout âge et de toute condition.

Les torts du maréchal Bazaine envers Metz sont inexcusables ; ses torts envers l’armée ne sont pas moins grands, quoiqu’on ait essayé récemment de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes. En voyant les soldats défendre avec tant de courage la société, en reconnaissant parmi eux des combattans de Rezonville et d’Amanvillers, quelques personnes se sont demandé, dans un premier élan de gratitude irréfléchie, si après tout la capitulation de Metz ne nous avait pas rendu le service essentiel de sauver l’armée de l’ordre. Cette illusion même n’est pas permise. Une capitulation telle que celle du maréchal Bazaine, précédée de longs jours d’attente, de souffrances physiques et morales, suivie des plus cruelles épreuves, fait plus de ravages parmi les troupes que plusieurs jours de combats acharnés. Il en eût coûté moins cher aux soldats de livrer de sanglantes batailles pour se frayer un passage à travers les lignes ennemies, ou pour contraindre les assiégeans à lever le siège, que de languir dans l’inaction, de s’user en détail par le découragement, la famine et la maladie, de se traîner mourans de faim sur les routes de l’Allemagne, d’être poussés en avant à coups de crosse de fusil, de subir les privations et les mauvais traitemens qui attendent les prisonniers. A Metz même, les maladies produites par l’encombrement des troupes, par leur mauvaise installation sous les pluies d’automne, la petite vérole, la fièvre typhoïde, la dyssenterie, emportèrent autant de monde qu’il était tombé de morts sur tous les champs de bataille depuis le commencement de la campagne, depuis le 2 août jusqu’au 7 octobre, depuis le combat de Saarbrück jusqu’à celui de Saint-Remy. Dans ces divers engagemens, d’après les relevés officiels, 3,704 hommes avaient été tués ; dans les hôpitaux et dans les ambulances de Metz, il mourut 3,574 malades non blessés du 15 août jusqu’au 31 décembre. Au premier de ces chiffres, il faut ajouter sans doute les 2,851 blessés qui moururent dans la ville des suites de leurs blessures ; mais quel nombre énorme n’ajouterait-on pas au second, si l’on savait exactement combien de prisonniers déjà exténués par les privations antérieures sont morts de fatigue ou de faim, pendant les marches forcées auxquelles on les condamnait, combien sont tombés dans la boue du bivouac sans pouvoir se relever, combien ont été fusillés pour n’avoir pu continuer leur route, combien pour avoir voulu s’échapper, combien ont succombé en Allemagne à la nostalgie et à la misère ! Dès la première nuit, sur quelques milliers d’hommes qui campaient à Ars-Laquenexy, près de Metz, on releva 110 cadavres. Ce n’était que le commencement du désastre ; des milliers moururent en chemin ; un prisonnier évadé en évalue le nombre à 3,000 pour un seul corps d’armée.

Il faut que les armées françaises le sachent désormais, il faut que le souvenir de la campagne de 1870 grave cette leçon dans toutes les mémoires militaires : une capitulation n’est pas le salut, c’est au contraire ce qu’il y a de plus désastreux pour une armée, c’est pour beaucoup la perspective d’une mort horrible, d’une agonie sans consolation, pour tous le signal des plus cruelles épreuves. La mitraille fait moins de victimes ; tout vaut mieux que de se remettre sans défense entre les mains d’un ennemi implacable et inaccessible à la pitié. Qu’on ne parle plus des redoutables effets de l’artillerie ; une marche commandée à des hommes affaiblis, une nuit passée dans la boue, sans vivres et sans abri, mettent plus de monde hors de combat que le feu de cent canons. Dans les rencontres les plus meurtrières de l’an dernier, à Rezonville par exemple, 1 homme sur 8 à peine était touché ; ceux qui succombent alors meurent glorieusement et font payer leur mort à l’adversaire ; parmi les blessés, beaucoup se guérissent et rentrent tête haute dans leurs foyers ; tous ceux qui échappent emportent du combat avec la joie d’un salut sans rançon la conscience d’un devoir accompli, Qui ne préférerait cette lutte incertaine où l’on joue sa vie, mais où l’on n’a rien perdu si on la sauve, à la certitude réservée à tous les prisonniers de souffrir de la faim, d’être injurié et frappé au moindre signe de défaillance, de lire dans les yeux de l’étranger le plaisir que lui cause chaque humiliation qu’il vous inflige, chaque souffrance qu’il ajoute à votre torture ? Ceux qui ont vécu d’un quart de biscuit par jour dans la presqu’île de Glaires, ceux qui ont bivouaqué autour de Metz dans 50 centimètres de vase, ceux qui tombaient sur la route et que les Prussiens ont relevés à coups de crosse de fusil, qui vendaient leur croix ou qui tendaient la main pour obtenir un morceau de pain noir, ceux à qui on a refusé une goutte d’eau pour se rafraîchir, ceux qui rapportent de la captivité des maladies dont ils ne se guériront jamais, aimeraient mieux aujourd’hui affronter tous les périls, marcher sous le feu des canons, que de recommencer une si misérable existence. Leur voix sera entendue dans tous les rangs de la société française ; ils diront à la jeunesse tout ce que renferme de honte, tout ce que cache de souffrances le mot menteur de capitulation. Après les avoir écoutés, chaque soldat prendra sans hésiter, dans l’intérêt de son salut aussi bien que dans l’intérêt de son honneur, l’engagement envers lui-même et envers le pays de ne jamais capituler.


A. MÉZIÈRES.

  1. Voyez la Revue du 1er décembre 1870.
  2. Le maréchal dit dans son rapport que le but de l’ennemi était de le couper de Metz. D’après tous les témoignages allemands, les Prussiens n’ont jamais songé au contraire qu’à l’enfermer dans Metz.
  3. Un officier supérieur du génie, témoin actif du siège de Sébastopol et du blocus de Metz, affirme que, même au début, il n’y avait pas un seul des ouvrages défensifs de Metz qui ne fût plus en état de résister que la meilleure des positions de Sébastopol.
  4. Voyez la Revue du 1er décembre 1870.
  5. Un officier, auquel on prescrivait d’étudier des emplacemens de panique pour le cas où les troupes seraient surprises par l’ennemi, répondit spirituellement que l’armée les occupait déjà tous.