La Vache tachetée (recueil)/La Folle

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La Vache tachetéeFlammarion (p. 137-144).



La folle


La Seine coule au bas de mon jardin, parsemée d’îles charmantes. Dans l’une de ces îles est une maison, ou plutôt une cabane, faite de planches goudronnées qui reluisent, sous le soleil, comme des planches de métal poli. Autour de la maison s’étend, à droite, une prairie bordée de hauts peupliers ; à gauche, une oseraie, véritable et inaccessible jungle, va s’amincissant comme la coque d’un navire de féerie, et finit en pointe d’éperon dans le fleuve. En ce sol d’alluvion, toujours frais, abondamment nourri de pourritures végétales, gorgé d’ordures fertilisantes que sans cesse, l’eau charrie et dépose, la végétation est extraordinaire. Les herbes prennent d’insolites proportions d’arbres ; les orties montent et s’embranchent ainsi que des hêtres ; les verbascums aux hampes jaunes, les consoudes aux pâles fleurs bleuâtres, y font des touffes anormales, monstrueuses : des voûtes de feuillage, des cavernes d’ombre au fond desquelles on pourrait s’allonger et dormir. Et les liserons grimpent partout, se rejoignent, s’enlacent aux osiers, secouant dans l’air leurs clochettes blanches… De grands hélianthes gardent le seuil de la cabane ; l’unique fenêtre s’orne d’un pot de grès où fleurit un grêle géranium.

C’est là qu’habite la mère Riberval.

Soixante ans, haute, droite sur ses jambes, les bras musclés, les reins puissants, elle est plus dure au travail qu’un terrassier. C’est elle qui fauche sa prairie, qui fane son foin, qui met son foin en meules, en inutiles meules, car, lorsque le vent ne le disperse pas, toujours le foin pourrit sur place, et personne ne l’achète. L’hiver, sa jupe roulée et ficelée autour des cuisses, en forme de pantalon, elle coupe son osier, alerte et vive, sans faire attention aux ronces qui lui éraflent la figure et les mains. L’osier, soigneusement bottelé, finit par pourrir lui aussi, comme le foin, sans trouver d’acquéreur. La mère Riberval bêche encore un petit coin de jardin qu’elle n’ensemence jamais, ou bien elle ébranche ses peupliers, sans cesse en train de quelque mâle et vaine besogne. Un cochon qu’elle engraisse chaque année, un cochon tout rose et folâtre dans la verdure, la suit comme un chien ; et quelques poules grattent les touffes d’herbes. Pas loin de la cabane, dans une petite crique du fleuve, s’amarre au tronc penché d’un saule un vieux bachot qui sert à la mère Riberval, par les nuits sombres, à tendre des lignes de fond, et à traverser la Seine le dimanche, à l’heure de la messe, qu’elle ne manque jamais.

Son histoire est courte. Mariée, elle perdit, après deux ans de vie commune, son mari, un braconnier de rivière, adroit et rusé. Mère, elle vit, l’année suivante, mourir sa petite fille, qu’elle adorait. Restée seule, elle prit des allures bizarres, un air un peu farouche. Son regard n’était pas bon lorsqu’il rencontrait le regard de quelqu’un. Elle ne voulut plus parler à personne et se cachait dans sa cabane dès qu’une barque de pêche ou une yole élégante côtoyaient de trop près son île. On disait que, la nuit, parfois, elle allait accoster les péniches, et qu’elle échangeait un peu de vin contre beaucoup de poisson.

Je la vois, de ma fenêtre, peinant tout le jour dans son île. La distance la rend étrange et un peu surnaturelle. Avec sa chevelure éparse, flottant dans la brise, sa jupe en coup de vent, ses longues, ses rapides enjambées qui semblent l’enlever au-dessus des herbes, on dirait d’une sorte de fantôme volant ou d’une sorcière comme il y en avait, autrefois, dans les îles enchantées des faiseurs de contes.

Un jour d’orage, la rafale s’acharna contre les meules de foin. De grandes mèches blondes, de longues queues de comètes éteintes, tourbillonnaient, volaient, emportées, au loin, dans le fleuve. Et la mère Riberval, les bras en l’air, ses jupes claquant comme des toiles ralinguées, bondissait, oblique, au-dessus du sol, essayant de retenir, au passage, les longues chevelures fuyantes de foin qui, parfois, s’accrochaient, très haut, aux branches des peupliers et se tordaient, et claquaient, ainsi que des drapeaux déchirés. Derrière elle, le cochon sautelait à petits bonds, poussait des ruades courtes, tournait sur lui-même, mêlant, dans le fracas du vent, aux hululements de sa maîtresse, de plaintifs, perçants et étranges grognements. Longtemps ce spectacle m’obséda, m’impressionna comme un cauchemar.

La mère Riberval n’aime pas qu’on vienne dans son île. Elle éloigne les promeneurs d’un regard qui ne promet rien de bon, d’un regard obstiné et fixe qui pèse sur eux comme une menace. Les pêcheurs à la ligne n’osent plus s’aventurer le long des petites plages de sable où le goujon pullule, ni au-dessus des trous profonds au fond desquels sommeillent les grosses carpes dans leur cuirasse d’or. Elle est seule, toujours seule, n’ayant pour ordinaires compagnons de sa vie que le cochon rose, les poules noires, et aussi les corbeaux qui, le soir, repus, avant de rentrer des champs dans la forêt, s’arrêtent, un instant, au haut des peupliers.

Les gens du pays disent :

— Tout ça n’est pas clair !… Tout ça n’est pas naturel !

Et hochant la tête, ils jettent sur l’île un regard d’effroi, comme si l’île était hantée de quelque diabolique mystère.

Voilà plus de quinze jours que je n’ai vu la mère Riberval dans son île. La cabane est fermée ; le pot de géranium a disparu de la fenêtre, et les grands hélianthes, qui gardaient le seuil, penchent sur le seuil leurs tiges pourries et mortes. Les osiers, qui n’ont pas été coupés cette année, rougeoient comme des flammes parmi les herbes reverdissantes. Que se passe-t-il ? La mère Riberval est-elle malade ? Est-elle morte ?… Quel drame a soufflé par là ?… Je m’informe auprès d’un voisin, un vieux jardinier pensif qui, justement, se promène le long du chemin de halage.

— Comment ?… Vous ne savez pas ? me dit-il. Vous ne savez pas ?… Ils l’ont emmenée !… Elle est chez les fous…

Et comme je m’étonne :

— Ah ? vous ne saviez pas ?… Il y a longtemps que le maire voulait l’île pour son gendre !… Il a fait un rapport… Le médecin aussi a fait un rapport… Alors, ils l’ont emmenée !… Oui, oui, elle est chez les fous… Tenez, demain, on fait sa vente… Ils ont déjà vendu le cochon et les poules… Ils ont ensuite vendu la terre… Demain, on vend les pauvres meubles et les pauvres frusques…

J’objecte :

— Mais pourquoi ?… Et quand elle reviendra ?…

Le jardinier hoche la tête.

— Elle ne reviendra plus… C’est fini… Ils disent qu’elle est folle. Quand on dit de quelque malheureux qu’il est fou, et qu’on l’emmène… il ne revient jamais…

Je proteste :

— Mais elle n’est pas folle, la mère Riberval… Elle est bizarre, voilà tout !… elle est étrange… elle n’est pas comme tout le monde… Mais folle !

— Ils l’ont emmenée… C’est fini… Bien sûr qu’elle n’est pas folle… Je suis allé, hier, visiter la cabane avec l’huissier, qui fera la vente, demain… Je voudrais que vous vissiez cela, ça fend le cœur !… C’est propre, propre !… Les meubles astiqués, le linge bien rangé dans l’armoire… Dans un tiroir, il y avait des petits rubans de soie, bleus, pliés avec un soin, avec une tendresse ! et des petits bonnets ! et des petites mitaines !… C’étaient les rubans, les bonnets et les mitaines de sa petite qui est morte !… Est-ce qu’une folle a de l’ordre comme ça ?… Est-ce qu’elle a du souvenir comme ça ?…

Je ne puis m’empêcher de m’écrier :

— On n’a pas le droit…

Mais le bonhomme m’interrompt…

— Contre les petits et les malheureux, contre tous les êtres qui sont sans défense, on a toujours le droit, monsieur… on a toujours le droit !…

Puis, après un silence pénible, le vieux jardinier reprend :

— J’en ai déjà bien vu des gens qu’on a enfermés !… Eh bien ! ils n’étaient pas fous… On les a enfermés parce que les uns étaient trop tristes, les autres étaient trop gais… D’abord, moi, je crois qu’il n’y a pas de fous !… il y a des gens qui ont leur idée…, il y a des gens qu’on ne comprend pas bien… Voilà tout !…

Nous marchons quelques pas en silence… Et j’admire ce vieux homme, dont le regard est plein de mystère, qui a vu tant de fois, naître, mourir et renaître la vie… Il reprend :

— Pour la mère Riberval, ce qui a décidé les autorités, c’est qu’un dimanche, elle est venue à la messe avec une grande corde… Eh bien ?… Est-ce qu’on sait ?… Elle avait son idée, sans doute…

Puis, brusquement, il hausse les épaules et s’en va…

Moi, je reste un instant, au bord du fleuve… Une mélancolie affreuse me vient de cette île, en face, de cette cabane muette, de ce vieux jardinier songeur, qui s’en va lentement, voûté et tremblant, et j’entends toujours résonner à mes oreilles, comme un écho de l’éternelle douleur humaine, de l’éternel malentendu humain, cette phrase :

— Il y a des gens qu’on ne comprend pas bien, voilà tout !…