La Vache tachetée (recueil)/Notes de voyage

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La Vache tachetée Flammarion (p. 9-19).



Notes de voyage


La traversée s’est faite en une heure. Le temps d’admirer ce beau lac tranquille qui est la baie de Noirmoutiers, l’île, toute rose, en face, qui se rapproche à chaque instant, et se découpe, plus nette, sur un ciel de nacre fine ; à sa gauche, la tour du Pilier et les récifs du Moine, frangés d’écume ; à sa droite, les dunes plates qui rayent la mer comme d’un trait d’encre violette, le village de Barbâtre dont les maisons blanches et les moulins à vent semblent baigner dans l’eau, le passage du Gois, marqué de distance en distance par de hautes balises, qui se découvre et se dessèche aux heures du jusant… et déjà nous accostons à l’estacade du bois de la Chaise, un bois de pins tristes et d’yeuses superbes, aux troncs tordus, au feuillage presque noir. Juché sur un des madriers de l’estacade, un amateur de pêche maugrée, sous le large chapeau de paille en forme de cloche qui l’abrite, comme d’une tente. Subitement dérangé, il replie sa ligne d’un air furieux et s’en va.

— Hé ! m’sieu Padioleau, fait un petit homme à collier de barbe noire, qui se balance sur la chaîne mobile… Ça a-t-ty mordu, la dorade ?

— Gnia, gnia, gnia !… grogne M. Padioleau.

Puis il s’ébroue ainsi qu’un vieux cheval et s’enfuit vers le bois, à grandes enjambées, plus vite.

Un passager, bonhomme court et raide, à figure ingrate et considérable de cuistre de collège, s’agite extraordinairement. Il est vêtu de noir des pieds à la tête, avec un chapeau haut de forme dont le poil se rebrousse au vent.

— Dis donc, Rosalie, s’écrie-t-il en s’adressant à sa femme, grosse personne blonde, molle et tavelée… C’est très curieux ! Jamais je ne me serais figuré une île comme ça… Et toi ?

— Moi, je ne sais pas, répond Rosalie d’une voix chantante… moi, je trouve ça très beau.

— Très beau ! très beau !… Évidemment c’est très beau… C’est très beau, en effet ; mais ça m’étonne, ça me trouble… Et toi ?

— Moi, je ne sais pas.

— J’aurais cru que cela eût été plus imprévu, moins géographique !… Sais-tu à quoi cela ressemble, une île ?… Mon Dieu, cela ressemble à un continent plus petit !… Et puis je vais te dire, une île ça se comprend mieux de loin que de près… Tiens ! une mouette !… Ah ! c’est gentil, c’est comme un pigeon !…

Pendant la traversée, il n’a cessé d’expliquer les choses à sa femme, en termes techniques et supérieurs.

— Écoute-moi, Rosalie… Jamais on ne dit d’un bateau à son mouillage, qu’il part ; on dit : il dérape… C’est très important de connaître cela, dans un pays essentiellement et profondément maritime… Surtout, Rosalie, garde-toi d’appeler un drapeau autrement qu’un pavillon… On se moquerait de nous…

Et, debout sur le pont, les jambes écartées, l’air très important, il répétait :

— Il vente bonne toise de nord-noroit… Nous tanguons… Hé, hé ! Il y a de la mer aujourd’hui… Rosalie, amène ton ombrelle… Rosalie, cargue ton manteau… Rosalie, arrime ta valise…

Maintenant, assis sur une malle, un peu déconcerté, il murmure :

— C’est très curieux ! Tu diras ce que tu voudras, mais je ne me figure pas être dans une île… J’aurais bien fait d’apporter mon cache-poussière, et ma lorgnette !…

Des gamins, des femmes nous abordent et nous offrent leurs services, presque timidement, à voix basse, un joli sourire aux lèvres. Aucun empressement d’ailleurs, et pas un cri, pas une bousculade, pas la moindre poursuite. On ne se sent pas enlever ses paquets de vive force, par des mains impérieuses et crochues. Au lieu d’être entourés, heurtés, abasourdis par l’armée glapissante des commissionnaires et des mendiants, ainsi que cela se passe à tous les débarcadères, peu à peu le vide se fait autour de nous. Les bagages déchargés restent là, tout bêtes, sans que personne se présente pour les emporter à la ville. J’examine la route qui débouche du bois sur l’estacade, rien : pas même l’ombre d’un cheval attelé à l’ombre d’une charrette… Quatre ânes, quatre pauvres « cugnots », l’oreille basse, attendent au piquet les excursionnistes fabuleux, sous la garde d’une vieille qui, couchée à plat ventre sur le sable, fume sa pipe, indolente, les yeux fixés, au loin, sur la mer.

La route serpente, dans la bruyère fleurie, entre les pins et les chênes verts, côtoie des rochers tapissés de lichens bizarres et de petites plantes jaunes au parfum de vanille. Une femme qui ramasse des aiguilles de pin, pieds nus, la tête couverte d’un mouchoir à carreaux rouges, s’interrompt de travailler et vient vers nous, souriante et sans hâte.

— J’ai une villa, nous dit-elle, une belle villa… La villa des Glaïeuls… Il y a un piano… C’est la seule où il y a un piano.

— C’est à vous, cette villa ?

— Ah ! dame, non !

— Vous êtes chargée de la louer ?

— Ah ! dame, oui !… Il y a un piano… Et puis, tous les matins, je vous porterai des chevrettes.

— Nous verrons cela tantôt, ma brave femme !

— C’est ça !… J’ suis dans le bois, là, ou bien là… ou n’importe où… vous n’aurez qu’à m’appeler… Ah ! dame, oui !

Et elle se remet à ramasser ses aiguilles de pin du même mouvement purement doux, en souriant toujours.

Au bout de deux cents mètres, brusquement la route retourne vers la mer, dominant une plage de sable toute dorée. Là, une tente est dressée, sous laquelle des tables servies s’allongent, couvertes d’assiettes de palourdes, de homards et de sardines fraîches. Quelques baraques en planches moisies figurent des cabines de bain, et des costumes à raies rouges et bleues sèchent, pendus à la barre d’un trapèze. Un musicien indigène, coiffé d’un béret de matelot, souffle dans un instrument de cuivre très étrange, qui tient du piston, de l’ophicléide et du cor de chasse, les airs agaçants de la Mascotte, et des ânes à touffes de poils longs et roux se poudrent dans le sable, les quatre fers en l’air. On appelle cet endroit le casino.

Du casino, le spectacle est admirable et d’une douceur infinie. La mer est rose, le ciel rose, et la côte, là-bas, — que borde un étroit ruban d’eau plus blanche, — rose aussi, plus rose que la mer et que le ciel, avec de petites taches bleues, et des blancheurs subites qui, çà et là, étincellent vivement. Il faudrait le pinceau de Claude Monet pour exprimer cette clarté, cette légèreté, cette limpidité de rose. Un nuage passe, et voilà une ombre violette qui s’allonge sur la mer, s’échancre, glisse lentement, pareille à une île qui flotterait… Un nuage passe, et c’est une ombre verte, d’un vert lumineux, transparent, où l’on devine les profondeurs sereines, immenses, comme les ciels des soirs tranquilles ou des jeunes matins… Et tandis qu’une goélette et deux côtres restent immobiles à leur mouillage des chaloupes de pêche traversent la rade et bientôt vont se perdant, délicieusement roses, dans tout ce rose épandu qui monte de la mer et qui tombe du ciel.

Pendant que nous déjeunons, la directrice du casino, souriante, vient nous saluer. Elle est grosse et fort avenante, et elle porte sur la tête, très en arrière, une coiffe en forme de court hennin. Les deux mains appuyées à la table, elle se penche et se balance, souriant sans cesse.

— Vous venez peut-être pour habiter l’île ? nous demande-t-elle.

— Précisément.

— C’est très bien… J’ai une villa, une belle villa… la villa des Glaïeuls… Il y a un piano… C’est la seule où il y a un piano…

— Alors, c’est à vous, cette villa ?

— Ah ! dame, non !

— Vous êtes chargée de la louer ?

— Ah ! dame, oui !… Il y a un piano… C’est très lustrueux… Et puis, tous les matins je vous porterai des chevrettes ou des homards, ou des gâteaux, ou du tabac, ou n’importe quoi…

— Nous verrons tantôt.

— C’est ça… Je suis là, ou bien au pays, ou bien n’importe où… Vous n’aurez qu’à m’appeler… Mangez, mangez… Régalez-vous… Moi, ça me fait plaisir qu’on mange beaucoup… Ah ! dame, oui !… Quand vous voudrez une belle lubine, vous n’avez qu’à le dire. Mangez, régalez-vous…

En ce moment, un petit garçon, très rouge, bouffi, avec un béret à mentonnière et une jupe de laine déchirée, s’approche de nous. Ses yeux sont morts, et jamais la pensée ne les anima ; ses lèvres pendent, laissant couler de chaque côté de la bouche deux filets de salive brunâtre… Il nous dit en bégayant :

— Y a un soldat qui s’est noyé… Y a un soldat… un soldat, un petit soldat !…

— Ne faites pas attention, interrompit la directrice du casino… C’est un pauvre innocent !… Il y a deux ans, en effet, un soldat s’est noyé au bec du Cob… Et ça l’a frappé probablement, cet innocent, car, depuis, il ne dit plus que ça, toute la journée… Ah ! dame oui !

Se tournant vers le pauvre idiot, elle lui demanda :

— Et qu’a-t-on trouvé dans le corps du soldat, dis, innocent ?

— Des bigorneaux, répond l’enfant, des bigorneaux, plein, plein !…

Je lui donne deux sous, et le petit s’éloigne en bégayant :

— Y a un soldat qui s’est noyé !… Y a un soldat… un soldat, un petit soldat !…

— Ça l’amuse sans doute de toujours répéter ça, le pauvre petit malheureux !… gémit la grosse femme, en haussant les épaules d’un air de pitié… Ça l’amuse… Ah ! dame oui !

Je me suis promené dans le bois de la Chaise. Des femmes y travaillaient courbées sur la bruyère, levaient la tête à mon approche et me souriaient. Des lapins déboulaient de leurs gîtes, montrant une seconde la houppe blanche de leur derrière, puis disparaissaient dans des trous de rocher. De place en place, des chalets tout neufs, et brillant comme des joujoux, surgissaient dans la verdure, entourés d’une mince palissade, ou bien campés dans le bois, au hasard, ainsi que des jouets qu’aurait oubliés un enfant. Cloués au tronc des arbres, il y avait partout des écriteaux où on lisait : À louer, la villa des Glaïeuls, la seule où se trouve un piano. C’était une véritable obsession que cette villa et que ce piano. Et j’eus un frisson à la pensée qu’elle me poursuivrait peut-être sur les grèves, et sur les dunes, que je la retrouverais au large et que les goélands me l’apporteraient dans leur cri plaintif. Déjà la Valse des Roses me hantait ; il me semblait que les pins, les chênes verts et les rosiers tournaient, tournaient avec des mouvements de mazurka.

Mais je n’ai pas loué la villa des Glaïeuls. Ma maison, rustique et sans piano, s’adosse au bois ; une allée quadrangulaire de chênes géants en délimite l’enclos. Le jardin herbu est plein de fleurs, les arbres fruitiers ploient jusqu’à terre leurs branches chargées de la bonne moisson automnale. Le mimosa, le grenadier, l’eucalyptus et le laurier-rose y poussent aussi forts, aussi parfumés, que sous les ciels du Midi. Entre les ramures des chênes, j’aperçois, devant moi, une plaine que paissent les troupeaux de vaches et les petits ânes vagabonds et gais, une plaine que ferme Noirmoutiers avec le clocher blanc de son église, et les tours de son vieux château. Puis ce sont des fermes aux murs éclatants, peints à la chaux, aux toits plats et roses, puis des moulins à vent qui tournent ; dans le ciel, leurs croix démentes. À gauche, encore une plaine, d’une admirable mélancolie, semée de burges de sels. Des bras de mer s’y enfoncent, l’enlacent, l’étouffent de leur irrésistible étreinte. Et par delà une large bande de terre, au loin, le grand large, sombre, terrible, mystérieux, qui semble descendre sur nous au galop de ses vagues chevauchantes.

Le soir, pas d’autres bruits que le grincement d’une drisse ou le battement d’un aviron, sur le chenal et dans le ciel immense, tout bleu de lune, les feux tournants du Pilier, qui luisent comme une seconde lune, monstrueuse et sanglante.