La Veuve (Jouy)

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Anthologie des poètes de Montmartre
Société d’éditions littéraires et artistiques (p. 217-218).



LA VEUVE


La veuve, auprès d’une prison,
Dans un hangar sombre demeure.
Elle ne sort de sa maison
Que lorsqu’il faut qu’un bandit meure.
Dans sa voiture de gala
Qu’accompagne la populace
Elle se rend, non loin de là,
Et, triste, descend sur la place.

Avec des airs d’enterrement,
Qu’il gèle, qu’il vente ou qu’il pleuve,
Elle s’habille lentement,
La veuve.

Les témoins, le prêtre et la loi,
Voyez, tout est prêt pour la noce ;
Chaque objet trouve son emploi :
Ce fourgon noir, c’est le carrosse.
Tous les accessoires y sont :
Les deux chevaux pour le voyage
Et le grand panier plein de son :
La corbeille de mariage.

Alors, tendant ses longs bras roux,
Bichonnée, ayant fait peau neuve,
Elle attend son nouvel époux,
La veuve.


Voici venir le prétendu
Sous le porche de la Roquette.
Appelant le mâle attendu,
La veuve, à lui s’offre, coquette.
Tandis que la foule, autour d’eux,
Regarde frissonnante et pâle,
Dans un accouplement hideux,
L’homme crache son dernier râle,

Car ses amants, claquant du bec,
Tués dès la première épreuve,
Ne couchent qu’une fois avec
La veuve.

Tranquille, sous l’œil du badaud,
Comme, en son boudoir, une fille,
La veuve se lave à grande eau,
Se devêt et se démaquille.
Impassible, au milieu des cris,
Elle retourne dans son bouge ;
De ses innombrables maris
Elle porte le deuil en rouge.

Dans sa voiture se hissant,
Goule horrible que l’homme abreuve,
Elle rentre cuver son sang,
La veuve.



La musique se trouve chez Rouart, Lerolle et Cie, éditeurs, 18, boulevard de Strasbourg, Paris.