La Vie ardente (Verhaeren)

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Les Flammes hautesMercure de France (p. 57-61).
LA VIE ARDENTE


Mon cœur, je l’ai rempli du beau tumulte humain.
Tout ce qui fut vivant et haletant sur terre,
Folle audace, volonté sourde, ardeur austère
Et la révolte d’hier et l’ordre de demain
N’ont point pour les juger refroidi ma pensée.
Sombres charbons, j’ai fait de vous un grand feu d’or
N’exaltant que sa flamme et son volant essor
Qui mêlaient leur splendeur à la vie angoissée.


Et vous, haines, vertus, vices, rages, désirs,
Je vous accueillis tous, avec tous vos contrastes,
Afin que fût plus long, plus complexe et plus vaste
Le merveilleux frisson qui m’a fait tressaillir.
Mon cœur à moi ne vit dûment que s’il s’efforce ;
L’humanité totale a besoin d’un tourment
Qui la travaille avec fureur, comme un ferment,
Pour élargir sa vie et soulever sa force.

Qu’importe, si l’on part, qu’on n’arrive jamais,
Et que l’on voie au loin se déplacer les cimes !
L’orgueil est de monter toujours vers un sommet
Tenant la peur de soi pour le plus vil des crimes ;
Celui qui choit s’est rehaussé, quand même, un jour,
S’il a senti l’enivrement de la mêlée
L’exalter à tel point dans la haine ou l’amour,
Que sa force soudaine en parut décuplée.

Et puis toucher, goûter, sentir, entendre et voir ;
Ouvrir les yeux pour regarder l’aube ou le soir

Dorer un horizon ou rosir un nuage;
Marcher près de la mer et chanter sur la plage ;
Écouter le vent fou danser sur la forêt
Comme sur un brasier de flammes végétales ;
Recueillir un parfum dans un flot de pétales ;
Sucer le jus d’un fruit intarissable et frais ;
Ou bien vouer des mains aux caresses profondes,
Le soir, quand, sur sa couche amoureuse, la chair
S’illumine du large éclat de ses seins clairs ;
Dites ! n’y eût-il rien que ces bonheurs au monde
Qu’il faut les accueillir pour vivre, éperdument.

Ô muscles que je meus avec emportement !
Ô rythmes de mon sang qui m’allégez tout l’être
Et mêlez on ne sait quelle fièvre à votre cours !
Voici que mon cerveau se ranime à son tour
Et qu’il cherche et se tend pour découvrir, peut-être,
Dans l’univers profond un peu de vérité.
Et je tremble et j’exulte à ouïr le mystère
Parler comme quelqu’un qui parlerait sous terre,
Et le sol bat et mon cœur rouge et contracté

S’écrase sur ce sol pour mieux entendre encore ;
Mais déjà le silence a remplacé tout bruit
Et le soir tombe, et le deuil choit, et c’est la nuit
Et rien ne bouge plus dans la terre sonore.
Heureux, pourtant, celui qui ne sanglote pas
Et repousse quand même avec un orgueil rude
La trop facile et vieille et douce certitude
Dont les cœurs les plus francs, en notre temps, sont las.
Une autre foi s’élève et pousse aux découvertes
Nettes, sûres, innombrables, quoique jamais
Claires au point de lui livrer tous les secrets ;
L’âme nouvelle a limité sa force experte
À conquérir, non plus le ciel, mais l’univers.
Calcul précis, coups d’œil soudains, recherches lentes,
Dieu sait quelle fureur admirable la hante
Et quel essor lui impriment tous ses revers.

Plus une œuvre est ardue et plus je la sens proche
De mon courage dur et de mon orgueil droit.
Mes chants ont retenti en ces heures d’effroi
Où le malheur tenait mon corps sous sa mailloche.


La bondissante mer m’a rempli de ferveur ;
J’ai célébré la tempête, le vent, la neige,
L’espace en marche et l’horizon et son cortège
De nuages volants et de rouges lueurs.
L’âpre nature a guerroyé par tout mon être
Lui imprimant la loi de sa férocité,
Pour qu’à mon tour j’éduque aussi ma volonté
À me bâtir un front qui doit rester mon maître.