La Vie d’Ésope le Phrygien

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Claude Barbin & Denys Thierry (pp. xxiii-lvi).
LA VIE
D’ESOPE
LE PHRYGIEN.



Nous n’avons rien d’aſſuré touchant la naiſſance d’Homere & d’Eſope. À peine meſme ſçait-on ce qui leur eſt arrivé de plus remarquable. C’eſt de quoy il y a lieu de s’étonner, veu que l’Hiſtoire ne rejette pas des choſes moins agreables & moins neceſſaires que celle-là. Tant de deſtructeurs de Nations, tant de Princes ſans merite ont trouvé des gens qui nous ont appris juſqu’aux moindres particularitez de leur vie ; & nous ignorons les plus importantes de celles d’Eſope & d’Homere, c’eſt-à-dire des deux perſonnages qui ont le mieux merité des Siecles ſuivans. Car Homere n’eſt pas ſeulement le Pere des Dieux, c’eſt auſſi celuy des bons Poëtes. Quant à Eſope, il me ſemble qu’on le devoit mettre au nombre des Sages, dont la Grece s’eſt tant vantée ; luy qui enſeignoit la veritable Sageſſe, & qui l’enſeignoit avec bien plus d’art que ceux qui en donnent des Définitions & des Regles. On a veritablement recueilly les vies de ces deux grands Hommes ; mais la pluſpart des Sçavans les tiennent toutes deux fabuleuſes ; particulierement celle que Planude a écrite. Pour moy, je n’ay pas voulu m’engager dans cette Critique. Comme Planude vivoit dans un ſiecle où la memoire des choſes arrivées à Eſope ne devoit pas eſtre encore éteinte, j’ay crû qu’il ſçavoit par tradition ce qu’il a laiſſé. Dans cette croyance je l’ay ſuivy, ſans retrancher de ce qu’il a dit d’Eſope que ce qui m’a ſemblé trop puerile, ou qui s’écartoit en quelque façon de la bien-ſeance.

Eſope eſtoit Phrygien, d’un Bourg appellé Amorium. Il naquit vers la cinquante-ſeptiéme Olympiade, quelque deux cens ans aprés la fondation de Rome. On ne ſçauroit dire s’il eut ſujet de remercier la Nature, ou bien de ſe plaindre d’elle : car en le doüant d’un tres-bel eſprit, elle le fit naiſtre difforme & laid de viſage, ayant à peine figure d’homme ; juſqu'à luy refuſer preſque entierement l’uſage de la parole. Avec ces défauts, quand il n’auroit pas eſté de condition à eſtre Eſclave, il ne pouvoit manquer de le devenir. Au reſte ſon ame ſe maintint toûjours libre, & indépendante de la fortune. Le premier Maiſtre qu’il eut, l’envoya aux champs labourer la terre ; ſoit qu’il le jugeaſt incapable de toute autre choſe, ſoit pour s’oſter de devant les yeux un objet ſi deſagreable. Or il arriva que ce Maiſtre eſtant allé voir ſa maiſon des champs, un Païſan luy donna des Figues : il les trouva belles, & les fit ſerrer fort ſoigneuſement, donnant ordre à ſon Sommelier appellé Agathopus, de les luy apporter au ſortir du bain. Le hazard voulut qu’Eſope eut affaire dans le logis. Auſſi-toſt qu’il y fut entré, Agathopus ſe ſervit de l’occaſion, & mangea les Figues avec quelques-uns de ſes Camarades ; puis ils rejetterent cette fripponnerie ſur Eſope, ne croyant pas qu’il ſe puſt jamais juſtifier, tant il eſtoit begue, & paroiſſoit idiot. Les chaſtimens dont les Anciens uſoient envers leurs Eſclaves, eſtoient fort cruels, & cette faute tres-puniſſable. Le pauvre Eſope ſe jetta aux pieds de ſon Maiſtre ; & ſe faiſant entendre du mieux qu’il pût, il témoigna qu’il demandoit pour toute grace qu’on ſurſiſt de quelques momens ſa punition. Cette grace luy ayant eſté accordée, il alla querir de l’eau tiéde, la bût en preſence de ſon Seigneur, ſe mit les doigts dans la bouche ; & ce qui s’enſuit ; ſans rendre autre choſe que cette eau ſeule. Aprés s’eſtre ainſi juſtifié, il fit ſigne qu’on obligeaſt les autres d’en faire autant. Chacun demeura ſurpris : on n’auroit pas crû qu’une telle invention puſt partir d’Eſope. Agathopus & ſes Camarades ne parurent point étonnez. Ils bûrent de l’eau comme le Phrygien avoit fait, & ſe mirent les doigts dans la bouche ; mais ils ſe garderent bien de les enfoncer trop avant. L’eau ne laiſſa pas d’agir, & de mettre en évidence les Figues toutes cruës encore, & toutes vermeilles. Par ce moyen Eſope ſe garantit ; ſes accuſateurs furent punis doublement, pour leur gourmandiſe & pour leur méchanceté. Le lendemain, aprés que leur Maiſtre fut party, & le Phrygien eſtant à ſon travail ordinaire, quelques Voyageurs égarez (aucuns diſent que c’eſtoient des Preſtres de Diane) le prierent au nom de Jupiter Hoſpitalier, qu’il leur enſeignaſt le chemin qui conduiſoit à la Ville. Eſope les obligea premierement de ſe repoſer à l’ombre ; puis leur ayant preſenté une legere collation, il voulut eſtre leur guide, & ne les quitta qu’aprés qu’il les eut remis dans leur chemin. Les bonnes gens leverent les mains au Ciel, & prierent Jupiter de ne pas laiſſer cette action charitable ſans recompenſe. A peine Eſope les eut quittez, que le chaud & la laſſitude le contraignirent de s’endormir. Pendant ſon ſommeil il s’imagina que la Fortune eſtoit debout devant luy, qui luy délioit la langue, & par meſme moyen luy faiſoit preſent de cet Art, dont on peut dire qu’il eſt l’Auteur. Réjoüy de cette avanture, il s’éveilla en ſurſaut ; & en s’éveillant : Qu’eſt-cecy, dit-il, ma voix eſt devenuë libre ? je prononce bien un raſteau, une charuë, tout ce que je veux. Cette merveille fut cauſe qu’il changea de Maiſtre. Car comme un certain Zenas, qui eſtoit là en qualité d’Oeconome, & qui avoit l’œil ſur les Eſclaves, en eut battu un outrageuſement pour une faute qui ne le meritoit pas, Eſope ne put s’empeſcher de le reprendre ; & le menaça que ſes mauvais traitemens ſeroient ſçeus : Zenas pour le prévenir, & pour ſe vanger de luy, alla dire au Maiſtre qu’il eſtoit arrivé un prodige dans ſa maiſon ; que le Phrygien avoit recouvré la parole : mais que le méchant ne s’en ſervoit qu’à blaſphemer, & à médire leur Seigneur. Le Maiſtre le crût, & paſſa bien plus avant ; car il luy donna Eſope, avec liberté d’en faire ce qu’il voudroit. Zenas de rétour aux champs, un Marchand l’alla trouver, & luy demanda ſi pour de l’argent il le vouloit accomoder de quelque Beſte de ſomme. Non pas cela, dit Zenas, je n’en ay pas le pouvoir ; mais je te vendray, ſi tu veux un de nos Eſclaves. Là-deſſus ayant fait venir Eſope, le Marchand dit : Eſt-ce afin de te mocquer que tu me propoſes l’achapt de ce perſonnage ? On le prendroit pour un Outre. Dés que le Marchand eut ainſi parlé, il prit congé d’eux, partie murmurant, partie riant de ce bel objet. Eſope le rappella, & luy dit : Achete-moy hardiment : je ne te ſeray pas inutile. Si tu as des enfans qui crient & qui ſoient méchans, ma mine les fera taire : on les menacera de moy comme de la Beſte. Cette raillerie plût au Marchand. Il achepta noſtre Phrygien trois oboles, & dit en riant : Les Dieux ſoient loüez ; je n’ay pas fait grande acquiſition à la verité : auſſi n’ai-je pas débourſé grand argent. Entre-autres denrées, ce Marchand trafiquoit d’eſclaves. Si bien qu’allant à Epheſe pour ſe défaire de ceux qu’il avoit, ce que chacun d’eux devoit porter pour la commodité du voyage, fut départy ſelon leur employ & ſelon leurs forces. Eſope pria que l’on euſt égard à ſa taille ; qu’il eſtoit nouveau venu, & devoit eſtre traité doucement. Tu ne porteras rien, ſi tu veux, luy repattirent ſes Camarades. Eſope ſe picqua d’honneur, & voulut avoir ſa charge comme les autres. On le laiſſa donc choiſir. Il prit le Panier au pain : C’eſtoit le fardeau le plus peſant. Chacun crût qu’il l’avoit fait par beſtiſe : mais dés la diſnée le Panier fut entamé, & le Phrygien déchargé d’autant ; ainſi le ſoir, & de meſme le lendemain ; de façon qu’au bout de deux jours il marchoit à vuide. Le bon ſens & le raiſonnement du perſonnage furent admirez. Quant au Marchand, il ſe défit de tous ſes Eſclaves, à la reſerve d’un Grammairien, d’un Chantre, & d’Eſope, leſquels il alla expoſer en vente à Samos. Avant que de les mener ſur la place, il fit habiller les deux premiers le plus proprement qu’il pût, comme chacun farde ſa marchandiſe. Eſope au contraire ne fut veſtu que d’un ſac, & placé entre ſes deux Compagnons, afin de leur donner luſtre. Quelques acheteurs ſe preſenterent ; entre-autres un Philoſophe appellé Xantus. Il demanda au Grammairien & au Chantre ce qu’ils ſçavoient faire : Tout, reprirent-ils. Cela fit rire le Phrygien, on peut s’imaginer de quel air. Planude rapporte qu’il s’en falut peu qu’on ne priſt la fuite, tant il fit une effroyable grimace. Le Marchand fit ſon Chantre mille oboles, ſon Grammairien trois mille ; & en cas que l’on achetât l’un des deux, il devoit donner Eſope par deſſus le marché. La cherté du Grammairien & du Chantre dégoûta Xantus. Mais pour ne pas retourner chez ſoy ſans avoir fait quelque empleté, ſes diſciples luy conſeillerent d’acheter ce petit bout d’homme, que avoit ry de ſi bonne grace : on en feroit un épouventail : il divertiroit les gens par ſa mine. Xantus ſe

laiſſa perſuader, & fit prix d’Eſope à ſoixante oboles. Il luy demanda devant que de l’acheter, à quoy il luy ſeroit propre ; comme il l’avoit demandé à ſes Camarades. Eſope répondit, à rien, puiſque les deux autres avoient tout retenu pour eux. Les Commis de la Doüane remirent genereuſement à Xantus le ſol pour livre, & luy en donnerent quittance ſans rien payer. Xantus avoit une femme de gouſt aſſez délicat, & à qui toutes ſortes de gens ne plaiſoient pas ; ſi bien que de luy aller preſenter ſerieuſement ſon nouvel Eſclave, il n’y avoit pas d’apparence ; à moins qu’il ne la vouluſt mettre en colere, & ſe faire mocquer de luy. Il jugea plus à propos d’en faire un ſujet de plaiſanterie ; & alla dire au logis qu’il venoit d’acheter un jeune Eſclave le plus beau du monde & le mieux fait. Sur cette nouvelle les filles qui ſervoient ſa femme, ſe penſerent battre à qui l’auroit pour ſon ſerviteur : mais elles furent bien étonnées quand le Perſonnage parut. L’une ſe mit la main devant les yeux, l’autre s’enfuit, l’autre fit un cry. La Maîtreſſe du logis dit que c’eſtoit pour la chaſſer qu’on luy amenoit un tel Monſtre : qu’il y avoit long-temps que le

Philoſophe ſe laſſoit d’elle. De parole en parole le differend s’échauffa, juſques à tel point que la femme demanda ſon bien, & voulut ſe retirer chez ſes parens. Xantus fit tant par ſa patience, & Eſope par ſon eſprit, que les choſes s’accommoderent. On ne parla plus de s’en aller, & peut-eſtre que l’accoutumance effaça à la fin une partie de la laideur du nouvel Eſclave. Je laiſſerai beaucoup de petites choſes où il fit paroiſtre la vivacité de ſon eſprit : car quoi qu’on puiſſe juger par là de ſon caractere, elles ſont de trop peu de conſequence pour en informer la poſterité. Voicy ſeulement un échantillon de ſon bon ſens & de l’ignorance de ſon Maiſtre. Celuy-ci alla chez un Jardinier ſe choiſir luy-meſme une ſalade. Les herbes cueillies, le Jardinier le pria de luy ſatisfaire l’eſprit ſur une difficulté qui regardoit la Philoſophie auſſi-bien que le Jardinage. C’eſt que les herbes qu’il plantoit & qu’il cultivoit avec un grand ſoin, ne profitoient point ; tout au contraire de celles que la terre produiſoit d’elle-meſme, ſans culture ny amendement. Xantus rapporta le tout à la Providence, comme on a coûtume de faire quand on eſt court : Eſope

ſe mit à rire ; & ayant tiré ſon Maître à part, il luy conſeilla de dire à ce Jardinier qu’il luy avoit fait une réponſe ainſi generale, parce que la queſtion n’eſtoit pas digne de luy ; il le laiſſoit donc avec ſon garçon, qui aſſurément le ſatisferoit. Xantus s’eſtant allé promener d’un autre coſté du Jardin, Eſope compara la terre à une femme, qui ayant des enfans d’un premier mari, en épouſeroit un ſecond qui auroit auſſi des enfans d’une autre femme : Sa nouvelle épouſe ne manqueroit pas de concevoir de l’averſion pour ceux-cy, & leur oſteroit la nourriture, afin que les ſiens en profitaſſen. Il en eſtoit ainſi de la terre, qui n’adoptoit qu’avec peine les productions du travail & de la culture, & qui reſervoit toute ſa tendreſſe & tous ſes bienfaits pour les ſiennes ſeules ; elle étoit maraſtre des unes, & mere paſſionnée des autres. Le Jardinier parut ſi content de cette raiſon, qu’il offrit à Eſope tout ce qui eſtoit dans ſon Jardin. Il arriva quelque temps aprés, un grand differend entre le Philoſophe & ſa femme. Le Philoſophe étant de feſtin mit à part quelques friandiſes ; & dit à Eſope : Va porter cecy à ma bonne Amie. Eſope l’alla donner à une petite Chienne qui eſtoit les délices de ſon Maiſtre. Xantus de retour ne manqua pas de demander des nouvelles de ſon Preſent, & ſi on l’avoit trouvé bon. Sa femme ne comprenoit rien à ce langage : on fit venir Eſope pour l’éclaircir. Xantus qui ne cherchoit qu’un pretexte pour le faire battre, luy demanda s’il ne luy avoit pas dit expreſſément : Va-t-en porter de ma part ces friandiſes à ma bonne Amie ? Eſope répondit là-deſſus, que la bonne Amie n’eſtoit pas la femme, qui pour la moindre parole menaçoit de faire un divorce ; c’eſtoit la Chienne qui enduroit tout, & qui revenoit faire careſſes aprés qu’on l’avoit battuë. Le Philoſophe demeura court : mais ſa femme entra dans une telle colere, qu’elle ſe retira d’avec luy. Il n’y eut parent ni amy par qui Xantus ne luy fit parler, ſans que les raiſons ni les prieres y gagnaſſent rien. Eſope s’aviſa d’un ſtratagême. Il acheta force gibier, comme pour une nôce conſiderable, & fit tant qu’il fut rencontré par un des domeſtiques de ſa Maîtreſſe. Celui-cy luy demanda pourquoy tant d’appreſts ? Eſope luy dit, que ſon Maître ne pouvant obliger ſa femme de revenir, en alloit épouſer une autre. Auſſi toſt que la Dame ſçeut cette nouvelle, elle retourna chez ſon Mary par eſprit de contradiction, ou par jalouſie. Ce ne fut pas ſans la garder bonne à Eſope, qui tous les jours faiſoit de nouvelles pieces à ſon Maiſtre, & tous les jours ſe ſauvoit du chaſtiment par quelque trait de ſubtilité. Il n’eſtoit pas poſſible au Philoſophe de le confondre. Un certain jour de marché, Xantus qui avoit deſſein de regaler quelques-uns de ſes Amis, luy commanda d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur, & rien autre choſe. Je t’apprendray, dit en ſoy-meſme le Phrygien, à ſpecifier ce que tu ſouhaites, ſans t’en remettre à la diſcretion d’un eſclave. Il n’acheta donc que des langues, leſquelles il fit accommoder à toutes les fauſſes. L’Entrée, le Second, l’Entremets, tout ne fut que langues. Les Conviez loüerent d’abord le choix de ce mets, à la fin ils s’en dégoûterent. Ne t’ay-je pas commandé, dit Xantus, d’acheter ce qu’il y auroit de meilleur ? Et qu’y a-t-il de meilleur que la Langue ? reprit Eſope : C’eſt le lien de la vie civile, la Clef des Sciences, l’organe de la Verité & de la Raiſon. Par elle on bâtit les Villes, & on les police ; on inſtruit ; on perſuade ; on regne dans les Aſſemblées ; on s’acquitte du premier de tous les devoirs, qui eſt de loüer les Dieux. Et bien (dit Xantus qui prétendoit l’attraper) achete-moy demain ce qui eſt de pire : ces meſmes perſonnes viendront chez moy, & je veux diverſifier. Le lendemain Eſope ne fit ſervir que le meſme mets, diſant que la Langue eſt la pire choſe qui ſoit au monde. C’eſt la Mere de tous debats, la Nourrice des procez, la ſource des diviſions & des guerres. Si l’on dit qu’elle eſt l’organe de la Verité, c’eſt auſſi celuy de l’erreur, & qui pis eſt de la Calomnie. Par elle on détruit les Villes, on perſuade de méchantes choſes. Si d’un côté elle louë les Dieux, de l’autre elle profere des blaſphêmes contre leur puiſſance. Quelqu’un de la compagnie dit à Xantus, que veritablement ce Valet luy eſtoit fort neceſſaire ; car il ſçavoit le mieux du monde exercer la patience d’un Philoſophe. Dequoy vous mettez-vous en peine ? reprit Eſope. Et trouve-moy, dit Xantus, un homme qui ne ſe mette en peine de rien. Eſope alla le lendemain ſur la Place ; & voyant un Païſan qui regardoit toutes choſes avec la froideur & l’indifference d’une ſtatuë, il amena ce Païsan au logis. Voilà, dit-il à Xantus, l’homme ſans ſoucy que vous demandez. Xantus commanda à ſa femme de faire chauffer de l’eau, de la mettre dans un baſſin, puis de laver elle-meſme les pieds de ſon nouvel Hoſte. Le Païſan la laiſſa faire, quoy qu’il ſçût fort bien qu’il ne meritoit pas cet honneur : mais il diſoit en luy-meſme : C’eſt peut-eſtre la coûtume d’en uſer ainſi. On le fit aſſeoir au haut-bout ; il prit ſa place ſans ceremonie. Pendant le repas, Xantus ne fit autre chose que blâmer ſon Cuiſinier : rien ne luy plaiſoit ; ce qui eſtoit doux, il le trouvoit trop ſalé ; & ce qui eſtoit trop ſalé, il le trouvoit doux. L’homme ſans ſoucy le laiſſoit dire, & mangeoit de toutes ſes dents. Au Deſſert on mit ſur la table un Gaſteau que la femme du Philoſophe avoit fait : Xantus le trouva mauvais, quoy qu’il fuſt tres-bon. Voilà, dit-il, la patiſſerie la plus méchante que j’aye jamais mangée : il faut brûler l’Ouvriere : car elle ne fera de ſa vie rien qui vaille : qu’on apporte des fagots. Attendez, dit le Paysan ; je m’en vais querir ma femme, on ne fera qu’un buſcher pour toutes les deux. Ce dernier trait deſarçonna le Philosophe, & luy oſta l’eſperance de jamais attraper le Phrygien. Or ce n’eſtoit pas ſeulement avec ſon Maiſtre qu’Eſope trouvoit occaſion de rire & de dire de bons mots. Xantus l’avoit envoyé en certain endroit : il rencontra en chemin le Magiſtrat qui luy demanda où il alloit. Soit qu’Eſope fuſt diſtrait, ou pour une autre raiſon, il répondit qu’il n’en ſçavoit rien. Le Magiſtrat tenant à mépris & irreverence cette réponſe, le fit mener en priſon. Comme les Huiſſiers le conduiſoient : Ne voyez-vous pas, dit-il, que j’ay tres-bien répondu ? Sçavois-je qu’on me feroit aller où je vas ? Le Magiſtrat le fit relaſcher, & trouva Xantus heureux d’avoir un Eſclave ſi plein d’eſprit. Xantus de ſa part voyoit par là de quelle importance il luy eſtoit de ne point affranchir Eſope ; & combien la poſſeſſion d’un tel Eſclave luy faiſoit d’honneur. Meſme un jour, faiſant la débauche avec ſes diſciples, Eſope qui les ſervoit, vid que les fumées leur échauffoient déjà la cervelle, auſſi-bien au Maiſtre qu’aux Ecoliers. La débauche de vin, leur dit-il, a trois degrez : le premier de volupté, le ſecond d’yvrognerie, le troiſiéme de fureur. On ſe mocqua de ſon obſservation, & on continua de vuider les pots. Xantus s’en donna juſques à perdre la raiſon, & à ſe vanter qu’il boiroit la Mer. Cela fit rire la Compagnie. Xantus ſoûtint ce qu’il avoit dit, gagea ſa maiſon qu’il boiroit la Mer toute entiere ; & pour aſſurance de la gageure, il dépoſa l’Anneau qu’il avoit au doigt. Le jour ſuivant, que les vapeurs de Bacchus furent diſſipées, Xantus fut extrêmement ſurpris de ne plus trouver ſon Anneau, lequel il tenoit fort cher. Eſope luy dit qu’il eſtoit perdu, & que ſa maiſon l’eſtoit auſſi par la gageure qu’il avoit faite. Voilà le Philoſophe bien alarmé. Il pria Eſope de luy enſeigner une défaite. Eſope s’aviſa de celle-cy. Quand le jour que l’on avoit pris pour l’execution de la gageure fut arrivé, tout le peuple de Samos accourut au rivage de la Mer, pour eſtre témoin de la honte du Philoſophe. Celuy de ſes Diſciples qui avoit gagé contre luy, triomphoit déja. Xantus dit à l’Aſſemblée : Meſſieurs, j’ay gagé veritablement que je boirois toute la Mer, mais non pas les Fleuves qui entrent dedans : C’est pourquoy que celuy qui a gagé contre moy détourne leurs cours ; & puis je ferai ce que je me ſuis vanté de faire. Chacun admira l’expedient que Xantus avoit trouvé pour ſortir à ſon honneur d’un ſi mauvais pas. Le Diſciple confeſſa qu’il eſtoit vaincu, & demanda pardon à ſon Maiſtre. Xantus fut reconduit juſqu’en ſon logis avec acclamations. Pour recompenſe Eſope luy demanda la liberté. Xantus la luy refuſa, & dit que le temps de l’affranchir n’eſtoit pas encore venu : ſi toutefois les Dieux l’ordonnoient ainſi, il y conſentoit ; partant, qu’il priſt garde au premier préſage qu’il auroit eſtant ſorty du logis : s’il eſtoit heureux, & que par exemple deux Corneilles ſe preſentaſſent à ſa veuë, la liberté luy ſeroit donnée ; s’il n’en voyoit qu’une, qu’il ne ſe laſſaſt point d’eſtre Eſclave. Eſope ſortit auſſi toſt. Son Maiſtre eſtoit logé à l’écart, & apparemment vers un lieu couvert de grands arbres. A peine noſtre Phrygien fut hors, qu’il apperceut deux Corneilles qui s’abatirent ſur le plus haut. Il en alla avertir ſon Maiſtre, qui voulut voir luy-meſme s’il diſoit vray. Tandis que Xantus venoit, l’une des Corneilles s’envola. Me tromperas tu toûjours ? dit il à Eſope : qu’on luy donne les eſtrivieres. L’ordre fut executé. Pendant le ſupplice du pauvre Eſope, on vint inviter Xantus à un repas : il promit qu’il s’y trouveroit. Helas ! s’écria Eſope, les preſages ſont bien menteurs ! moy qui ay veu deux Corneilles, je ſuis battu ; mon Maiſtre qui n’en a veu qu’une eſt prié des nôces. Ce mot plût tellement à Xantus, qu’il commanda qu’on ceſſaſt de foüetter Eſope : mais quant à la liberté, il ne ſe pouvoit reſoudre à la luy donner, encore qu’il la luy promiſt en diverſes occaſions. Un jour ils ſe promenoient tous deux parmy de vieux monumens, conſiderant avec beaucoup de plaisir les Inſcriptions qu’on y avoit miſes. Xantus en apperceut une qu’il ne put entendre, quoy qu’il demeuraſt long-temps à en chercher l’explication. Elle eſtoit compoſée des premieres lettres de certains mots. Le Philoſophe avoüa ingenûment que cela paſſoit ſon eſprit. Si je vous fais trouver un Treſor par le moyen de ces Lettres, luy dit Eſope, quelle recompenſe aurai-je ? Xantus luy promit la liberté, & la moitié du Treſor. Elles ſignifient, pourſuivit Eſope, qu’à quatre pas de cette Colomne nous en rencontrerons un. En effet, ils le trouverent, aprés avoir creuſé quelque peu de terre. Le Philoſophe fut ſommé de tenir parole : mais il reculoit toûjours. Les Dieux me gardent de t’affranchir, dit-il à Eſope, que tu ne m’ayes donné avant cela l’intelligence de ces lettres : ce me fera un autre treſor plus precieux que celuy lequel nous avons trouvé. On les a icy gravées, pourſuivit Eſope, comme eſtant les premieres lettres de ces mots, δ’πόϐας βήματα, c’eſt-à-dire : Si vous reculez quatre pas, & que vous creuſiez, vous trouverez un Treſor. Puiſque tu es ſi ſubtil, repartit Xantus, j’aurois tort de me défaire de toy : n’eſpere donc pas que je t’affranchiſſe. Et moy, repliqua Eſope, je vous dénonceray au Roy Denys ; car c’eſt à luy que le Treſor appartient, & ces meſmes lettres commencent d’autres mots qui le ſignifient. Le Philoſophe intimidé dit au Phrygien qu’il priſt sa part de l’argent, & qu’il n’en dît mot, dequoy Eſope declara ne luy avoir aucune obligation ; ces lettres ayant eſté choiſies de telle maniere qu’elles enfermoient un triple ſens, & ſignifioient encore, En vous en allant vous partagerez le Treſor que vous aurez rencontré. Dés qu’ils furent de retour, Xantus commanda que l’on enfermaſt le Phrygien, & que l’on luy miſt les fers aux pieds, de crainte qu’il n’allaſt publier cette avanture. Helas ! s’écria Eſope, eſt-ce ainſi que les Philoſophes s’acquittent de leurs promeſſes ? Mais faites ce que vous voudrez, il faudra que vous m’affranchiſſiez malgré vous. Sa prédiction ſe trouva vraye. Il arriva un prodige qui mit fort en peine les Samiens. Un Aigle enleva l’Anneau public (c’eſtoit apparemment quelque Sceau que l’on appoſoit aux déliberations du Conſeil) & le fit tomber au ſein d’un Eſclave. Le Philoſophe fut consulté là-deſſus, & comme eſtant Philoſophe, & comme eſtant un des premiers de la Republique. Il demanda du temps, & eut recours à ſon Oracle ordinaire ; c’eſtoit Eſope. Celuy-cy luy conſeilla de le produire en public ; parce que s’il rencontroit bien, l’honneur en ſeroit toûjours à ſon Maiſtre, ſinon il n’y auroit que l’Eſclave de blaſmé. Xantus approuva la choſe, & le fit monter à la Tribune aux Harangues. Dés qu’on le vid, chacun s’éclata de rire, perſonne ne s’imagina qu’il pût rien partir de raiſonnable d’un homme fait de cette maniere. Eſope leur dit qu’il ne faloit pas conſiderer la forme du vaſe, mais la liqueur qui y eſtoit enfermée. Les Samiens luy crierent qu’il dît donc ſans crainte ce qu’il jugeoit de ce Prodige. Eſope s’en excuſa ſur ce qu’il n’oſoit le faire. La fortune, diſoit-il, avoit mis un debat de gloire entre le Maiſtre & l’Eſclave : ſi l’Eſclave diſoit mal, il ſeroit battu ; s’il diſoit mieux que le Maiſtre, il ſeroit battu encore. Auſſi-toſt on preſſa Xantus de l’affranchir. Le Philoſophe reſiſta long-temps. À la fin le Prevoſt de Ville le menaça de le faire de ſon office, & en vertu du pouvoir qu’il en avoit comme Magiſtrat ; de façon que le Philoſophe fut obligé de donner les mains. Cela fait, Eſope dit que les Samiens eſtoient menacez de ſervitude par ce Prodige ; & que l’Aigle enlevant leur Sceau, ne ſignifioit autre choſe qu’un Roy puiſſant, qui vouloit les aſſujettir. Peu de temps aprés, Creſus Roy des Lydiens, fit dénoncer à ceux de Samos, qu’ils euſſent à ſe rendre ſes tributaires, ſinon qu’il les y forceroit par les armes. La pluſpart eſtoient d’avis qu’on luy obéïſt. Eſope leur dit que la Fortune preſentoit deux chemins aux hommes ; l’un de liberté, rude & épineux au commencement, mais dans la ſuite tres-agreable ; l’autre d’Eſclavage, dont les commencemens eſtoient plus aiſez, mais la ſuite laborieuſe. C’eſtoit conſeiller aſſez intelligiblement aux Samiens de défendre leur liberté. Ils renvoyerent l’Ambaſſadeur de Creſus avec peu de ſatisfaction. Creſus ſe mit en eſtat de les attaquer. L’Ambaſſadeur luy dit que tant qu’ils auroient Eſope avec eux, il auroit peine à les reduire à ſes volontez, veu la confiance qu’ils avoient au bon ſens du Perſonnage. Creſus le leur envoya demander, avec promeſſe de leur laiſſer la liberté s’ils le luy livroient. Les Principaux de la Ville trouverent ces conditions avatageuſes, & ne crûrent pas que leur repos leur coûtaſt trop cher quand ils l’acheteroient aux dépens d’Eſope. Le Phrygien leur fit changer de ſentiment, en leur contant que les Loups & les Brebis ayant fait un traité de paix, celles-cy donnerent leurs Chiens pour ôtages. Quand elles n’eurent plus de défenſeurs, les Loups les étranglerent avec moins de peine qu’ils ne faiſoient. Cet Apologue fit ſon effet : les Samiens prirent une déliberation toute contraire à celle qu’ils avoient priſe. Eſope voulut toutefois aller vers Creſus, & dit qu’il les ſerviroit plus utilement eſtant prés du Roy, que s’il demeuroit à Samos. Quand Creſus le vid, il s’étonna qu’une ſi chetive creature luy euſt eſté un ſi grand obſtacle. Quoy ! voilà celuy qui fait qu’on s’oppoſe à mes volontez ! s’écria-t-il. Eſope ſe proſterna à ſes pieds. Un homme prenoit des Sauterelles, dit-il : une Cigale luy tomba auſſi ſous la main. Il s’en alloit la tuer, comme il avoit fait les Sauterelles. Que vous ay-je fait ? dit-elle à cet homme : je ne ronge point vos bleds : je ne vous procure aucun dommage : vous ne trouverez en moy que la voix, dont je me ſers fort innocemment. Grand Roy, je reſſemble à cette Cigale ; je n’ay que la voix, & ne m’en ſuis point ſervy pour vous offenſer. Creſus touché d’admiration & de pieté, non ſeulement luy pardonna ; mais il laiſſa en repos les Samiens à ſa conſideration. En ce temps-là le Phrygien compoſa ſes Fables, leſquelles il laiſſa au Roy de Lydie, & fut envoyé par luy vers les Samiens qui décernerent à Eſope de grands honneurs. Il luy prit auſſi envie de voyager, & d’aller par le monde, s’entretenant de diverſes choſes avec ceux que l’on appelloit Philoſophes. Enfin il ſe mit en grand credit prés de Lycerus Roy de Babilone. Les Rois d’alors s’envoyoient les uns aux autres des Problêmes à ſoudre ſur toutes ſortes de matieres, à condition de ſe payer une eſpece de tribut ou d’amende, ſelon qu’ils répondroient bien ou mal aux queſtions propoſées : en quoy Lycerus aſſiſté d’Eſope, avoit toûjours l’avantage, & ſe rendoit illuſtre parmi les autres, ſoit à reſoudre, ſoit à propoſer. Cependant noſtre Phrygien ſe maria ; & ne pouvant avoir d’enfans, il adopta un jeune homme d’extraction noble, appellé Ennus. Celuy-cy le paya d’ingratitude, & fut ſi méchant que d’oſer foüiller le lit de ſon bien-facteur. Cela eſtant venu à la connoiſſance d’Eſope, il le chaſſa. L’autre, afin de s’en venger, contrefit des lettres, par leſquelles il ſembloit qu’Eſope euſt intelligence avec les Rois qui eſtoient emules de Lycerus. Lycerus perſuadé par le cachet & par la ſignature de ces lettres, commanda à un de ſes Officiers nommé Hermippus, que ſans chercher de plus grandes preuves, il fiſt mourir promptement le traître Eſope. Cet Hermippus eſtant amy du Phrygien, luy ſauva la vie ; & à l’inſceu de tout le monde le nourrit long-temps dans un Sepulchre ; juſqu’à ce que Nectenabo Roy d’Egypte, ſur le bruit de la mort d’Eſope, crut à l’avenir rendre Lycerus ſon tributaire. Il oſa le provoquer, & le défia de luy envoyer des Architectes qui ſceuſſent baſtir une Tour en l’air, & par meſme moyen un homme preſt à répondre à toutes ſortes de queſtions. Lycerus ayant lû les Lettres, & les ayant communiquées aux plus habiles de ſon Etat, chacun d’eux demeura court ; ce qui fit que le Roy regreta Eſope, quand Hermippus luy dit qu’il n’eſtoit pas mort, & le fit venir. Le Phrygien fut tres-bien receu, ſe juſtifia, & pardonna à Ennus. Quant à la Lettre du Roy d’Egypte, il n’en fit que rire, & manda qu’il envoyeroit au Printemps les Architectes & le Répondant à toutes ſortes de queſtions. Lycerus remit Eſope en poſſeſſion de tous ſes biens, & luy fit livrer Ennus pour en faire ce qu’il voudroit. Eſope le receut comme ſon enfant ; & pour toute punition, luy recommanda d’honorer les Dieux & ſon Prince ; ſe rendre terrible à ſes ennemis, facile & commode aux autres ; bien traiter ſa femme, ſans pourtant luy confier ſon ſecret : parler peu, & chaſſer de chez ſoy les babillards : ne ſe point laiſſer abattre aux malheurs : avoir ſoin du lendemain ; car il vaut mieux enrichir ſes ennemis par ſa mort, que d’eſtre importun à ſes amis pendant ſon vivant ; ſur tout n’eſtre point envieux du bonheur ni de la vertu d’autruy ; d’autant que c’eſt ſe faire du mal à ſoy-meſme. Ennus touché de ces avertiſſemens, & de la bonté d’Eſope, comme d’un trait qui luy auroit penetré le cœur, mourut peu de temps aprés. Pour revenir au défi de Nectenabo, Eſope choiſit des Aiglons, & les fit instruire (choſe dificile à croire :) il les fit, dis-je, inſtruire à porter en l’air chacun un panier, dans lequel eſtoit un jeune enfant. Le Printemps venu, il s’en alla en Egypte avec tout cet équipage ; non ſans tenir en grande admiration & en attente de ſon deſſein les peuples chez qui il paſſoit. Nectenabo, qui, ſur le bruit de ſa mort, avoit envoyé l’enigme, fut extrêmement ſurpris de ſon arrivée. Il ne s’y attendoit pas, & ne ſe fuſt jamais engagé dans un tel défi contre Lycerus, s’il euſt cru Eſope vivant. Il luy demanda s’il avoit amené les Architectes & le Répondant. Eſope dit que le Répondant eſtoit luy-meſme, & qu’il feroit voir les Architectes quand il ſeroit ſur le lieu. On ſortit en pleine campagne, où les Aigles enleverent les paniers avec les petits enfans, qui crioient qu’on leur donnaſt du mortier, des pierres & du bois. Vous voyez, dit Eſope à Nectenabo : Je vous ay trouvé les Ouvriers, fourniſſez-leur des materiaux. Nectenabo avoüa que Lycerus eſtoit le vainqueur. Il propoſa toutefois cecy à Eſope. J’ay des Cavales en Egypte, qui conçoivent au hanniſſement des Chevaux qui ſont devers Babylone : Qu’avez-vous à répondre là deſſus ? Le Phrygien remit ſa réponſe au lendemain ; & retourné qu’il fut au logis, il commanda à des enfans de prendre un Chat, & de le mener foüettant par les ruës. Les Egyptiens, qui adorent cet animal ſe trouverent extrêmement ſcandaliſez du traitement que l’on luy faiſoit. Ils l’arracherent des mains des enfans, & allerent ſe plaindre au Roy. On fit venir en ſa preſence le Phrygien. Ne ſçavez-vous pas, luy dit le Roy, que cet Animal eſt un de nos Dieux ? Pourquoy donc le faites-vous traiter de la ſorte ? C’eſt pour l’offenſe qu’il a commiſe envers Lycerus, reprit Eſope : car la nuit derniere il luy a étranglé un Coq extrêmement courageux, & qui chantoit à toutes les heures. Vous eſtes un menteur, repartit le Roy ; comment ſeroit-il poſſible que ce Chat euſt fait en ſi peu de temps un ſi long voyage ? Et comment eſt-il poſſible, reprit Eſope, que vos Jumens entendent de ſi loin nos Chevaux hannir, & conçoivent pour les entendre ? Enſuite de cela le Roy fit venir d’Heliopolis certains perſonnages d’eſprit ſubtil, & ſçavans en queſtions enigmatiques. Il leur fit un grand régal, où le Phrygien fut invité. Pendant le repas ils propoſerent à Eſope diverſes choſes ; celle-cy entr’autres. Il y a un grand Temple qui eſt appuyé ſur une Colomne entourée de douze Villes, chacune deſquelles a trente arcboutans, & autour de ces arcboutans ſe promenent l’une aprés l’autre deux Femmes, l’une blanche, l’autre noire. Il faut renvoyer, dit Eſope, cette queſtion aux petits enfans de noſtre païs. Le Temple eſt le Monde, la Colomne l’An ; les Villes ce ſont les Mois, & les Arcboutans les Jours, autour deſquels ſe promenent alternativement le Jour & la Nuit. Le lendemain Nectenabo aſſembla tous ſes amis. souffrirez-vous, leur dit-il, qu’une moitié d’homme, qu’un avorton ſoit la cauſe que Lycerus remporte le prix, & que j’aye la confuſion pour mon partage ? Un d’eux s’aviſa de demander à Eſope qu’il leur fiſt des queſtions de choſes dont ils n’euſſent jamais entendu parler. Eſope écrivit une cedule, par laquelle Nectenabo confeſſoit devoir deux mille talens à Lycerus. La cedule fut miſe entre les mains de Nextenabo toute cachetée. Avant qu’on l’ouvriſt, les amis du Prince ſoûtinrent que la choſe contenuë dans cet Ecrit eſtoit de leur connoiſſance. Quand on l’eut ouverte, Nectenabo s’écria : Voilà la plus grande fauſſeté du monde : je vous en prens à témoin tous tant que vous eſtes. Il eſt vray, repartirent-ils, que nous n’en avons jamais entendu parler. J’ay donc ſatisfait à voſtre demande, reprit Eſope. Nectenabo le renvoya comblé de preſens, tant pour luy que pour ſon Maiſtre. Le ſejour qu’il fit en Egypte eſt peut-eſtre cauſe que quelques-uns ont écrit qu’il fut Eſclave avec Rhodopé, celle-là qui des liberalitez de ſes Amans, fit élever une des trois Pyramides qui ſubſiſtent encore, & qu’on voit avez admiration : c’eſt la plus petite, mais celle qui eſt baſtie avec le plus d’art. Eſope, à ſon retour dans Babylone, fut receu de Lycerus avec de grandes démonſtrations de joye & de bienveillance : ce Roy luy fit ériger une ſtatuë. L’envie de voir & d’apprendre le fit renoncer à tous ces honneurs. Il quitta la Cour de Lycerus, où il avoit tous les avantages qu’on peut ſouhaiter ; & prit congé de ce Prince pour voir la Grece encore une fois. Lycerus ne le laiſſa point partir ſans embraſſemens & ſans larmes, & ſans le faire promettre ſur les Autels qu’il reviendroit achever ſes jours auprés de luy. Entre les Villes où il s’arreſta, Delphes fut une des principales. Les Delphiens l’écouterent fort volontiers, mais ils ne luy rendirent point d’honneurs. Eſope piqué de ce mépris, les compara aux baſtons qui flottent ſur l’onde. On s’imagine de loin que c’eſt quelque choſe de conſiderable ; de prés on trouve que ce n’eſt rien. La comparaiſon luy coûta cher. Les Delphiens en conceurent une telle haine, & un ſi violent deſir de vengeance (outre qu’ils craignoient d’eſtre décriez par luy) qu’ils reſolurent de l’oſter du monde. Pour y parvenir, ils cacherent parmi ſes hardes un de leurs vaſes ſacrez, pretendant que par ce moyen ils convaincroient Eſope de vol & de ſacrilege ; & qu’ils le condamneroient à la mort. Comme il fut ſorti de Delphes, & qu’il eut pris le chemin de la Phocide, les Delphiens accoururent comme gens qui eſtoient en peine. Ils l’accuſerent d’avoir dérobé leur vaſe. Eſope le nia avec des ſermens : on chercha dans ſon équipage, & il fut trouvé. Tout ce qu’Eſope put dire n’empeſcha point qu’on ne le traitaſt comme un criminel infame. Il fut ramené à Delphes chargé de fers, mis dans des cachots, puis condamné à eſtre précipité. Rien ne luy ſervit de ſe défendre avec ſes armes ordinaires, & de rapporter des Apologues ; les Delphiens s’en moquerent. La Grenoüille, leur dit-il, avoit invité le Rat à la venir voir ; afin de luy faire traverſer l’onde, elle l’attacha à ſon pied. Dés qu’il fut ſur l’eau, elle voulut le tirer au fond, dans le deſſein de le noyer, & d’en faire enſuite un repas. Le malheureux Rat reſiſta quelque peu de temps. Pendant qu’il ſe debattoit ſur l’eau, un Oyſeau de proye l’apperceut, fondit ſur luy, & l’ayant enlevé avec la Grenoüille qui ne ſe put détacher, il ſe reput de l’un & de l’autre. C’eſt ainſi, Delphiens abominables, qu’un plus puiſſant que nous me vengera : je periray, mais vous perirez auſſi. Comme on le conduiſoit au ſupplice, il trouva moyen de s’échaper, & entra dans une petite Chapelle dédiée à Apollon. Les Delphiens l’en arracherent. Vous violez cet Aſile, leur dit-il, parce que ce n’eſt qu’une petite Chapelle ; mais un jour viendra que vôtre méchanceté ne trouvera point de retraite ſeure, non pas meſme dans les Temples : il vous arrivera la meſme choſe qu’à l’Aigle, laquelle, nonobſtant les prieres de l’Eſcarbot, enleva un Lievre qui s’eſtoit réfugié chez luy. La generation de l’Aigle en fut punie juſques dans le giron de Jupiter. Les Delphiens peu touchez de tous ces exemples, le précipiterent. Peu de temps aprés ſa mort, une peſte tres-violente exerça ſur eux ſes ravages. Ils demanderent à l’Oracle par quels moyens ils pourroient appaiſer le courroux des Dieux. L’Oracle leur répondit qu’il n’y en avoit point d’autre que d’expier leur forfait, & ſatisfaire aux Manes d’Eſope. Auſſi-toſt une Pyramide fut élevée. Les Dieux ne témoignerent pas ſeuls combien ce crime leur déplaiſoit ; les hommes vengerent auſſi la mort de leur Sage. La Grece envoya Commiſſaires pour en informer, & en fit une punition rigoureuſe.