La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre LXVI

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P. Fort (p. 342-347).
CINQUIÈME PARTIE
 
MERVEILLES À HUIS CLOS

 
CHAPITRE LXVI
 
COMMENT ON DÉCROCHE UN PENDU


Amis lecteurs, j’aime à penser que vous n’avez pas oublié Nicodème, ce scribe amusant qui alla de nuit faire la causette avec Jésus et qui s’en revint à son domicile sans avoir acquis la certitude que le fils de Marie était dieu.

Nicodème flottait entre le oui et le non. Dans les séances du Sanhédrin, il ne se décida jamais ni pour ni contre messire Christ, gardant une prudente réserve.

La grande danse du globe terrestre, dans la journée du vendredi précédant la Pâque, mit un terme à ses perplexités. Cette fois, il sut à quoi s’en tenir.

Comme le centurion du Golgotha, il se dit :

— Cet homme était vraiment le fils de Dieu.

Un autre grand personnage partagea la même manière de voir. C’était un puissant sénateur, fabuleusement riche, jouissant d’une influence extraordinaire, nommé Joseph d’Arimathie. Il aurait peut-être pu sauver Jésus de la potence, s’il s’était mêlé d’intercéder en sa faveur. Il ne l’avait pas fait, non par pusillanimité, mais parce qu’il croyait au-dessous de son rang de s’occuper des affaires d’un simple charpentier.

La vue de la résurrection générale des morts le décida à prendre carrément parti pour Jésus. Il était sans doute un peu tard ; mais mieux vaut tard que jamais, dit le proverbe.

Il se rendit auprès de Pilate et lui dit :

— Eh bien, messire, vous avez fait de la jolie besogne…

— En laissant vos compatriotes crucifier Jésus ?

— Oui.

— Pourquoi venez-vous me parler de cela ?

— J’aime à croire que vous êtes maintenant convaincu que vous n’aviez pas affaire à un prévenu ordinaire.

— Dame, je sais à présent à quoi m’en tenir ; mais si ce Jésus avait bien voulu se révéler, comme nous l’avons désiré, Hérode et moi, tout cela ne serait pas arrivé.

— Avouez que vous avez manqué d’énergie.

— Mon cher, je n’ai à vous avouer qu’une chose : c’est que, même ne me doutant pas de la divinité de ce Jésus, j’ai fait tous mes efforts pour parvenir à le sauver. Seulement, cette population de Jérusalem est enragée. Ce garçon-là avait rendu d’excellents services à bon nombre d’entre ses compatriotes, et, au lieu de lui en savoir gré, ils demandaient sa mort. Je vous assure que je n’ai rien négligé pour…

— Oui, je sais, la robe blanche, la fessée, Barrabas… Finalement, vous vous êtes lavé les mains…

— C’est-à-dire que je me serais encore lavé les pieds et le nombril, s’il l’avait fallu !… Mais, pardon, où voulez-vous en venir ?

— À ceci… Moi, je suis désolé que le fils de Dieu ait fait couic ; je désirerais lui donner place dans un magnifique tombeau que j’avais fait construire pour moi-même dans une de mes propriétés.

— Je n’y vois aucun inconvénient, seigneur Joseph. Néanmoins, une seule question…

— Je vous écoute.

— Êtes-vous bien sûr qu’il soit mort ?

— Cela est à croire. Je causais tantôt avec l’un des gardes du Calvaire ; il m’a affirmé qu’un coup de lance avait été donné dans le flanc du malheureux bon Dieu, afin de l’achever au cas où il n’eût pas été tout à fait mort.

À ce moment, il est à présumer que le centurion était de retour du Golgotha ; car l’Évangile nous représente Pilate le consultant avant de savoir s’il y avait pour lui possibilité à accéder aux désirs du sénateur.

Les renseignements officiels fournis par le centurion confirmèrent les dires de Joseph d’Arimathie, et Pilate déclara ne voir aucun inconvénient à ce que le corps de l’ex-charpentier fût enseveli par ses amis.

À la porte du palais du procurateur, Joseph d’Arimathie se heurta contre Nicodème qui venait solliciter une autorisation analogue.

Les deux hauts personnages se communiquèrent leur idée et résolurent de la mettre ensemble à exécution.

Les voilà partis tous deux à la recherche d’un embaumeur ; car ils voulaient bien faire les choses.

Et n’oublions pas un point capital : c’est qu’on était au vendredi et qu’il devait commencer à se faire tard. Or, il fallait se hâter, le lendemain étant un samedi, jour consacré à l’inaction la plus absolue.

Ils mirent donc la plus grande diligence possible. Pour une somme rondelette, l’embaumeur consentit à quitter son dîner pour venir opérer avec ses drogues et ses ustensiles. Il prépara ses aromates et ses bandelettes, pendant que Nicodème et Joseph grimpaient au Calvaire, où ils pensaient trouver la famille du défunt.

En effet, les trois Marie, dont celle qui était la mère de Jésus, n’avaient pas quitté le pied de la croix ; le petit Jean aussi était toujours auprès d’elles.

Nicodème ouvrit un bec large comme une porte cochère, quand il entendit la conversation de Jean avec Marie de Nazareth. Le disciple bien-aimé lui disait :

— Maman !

Et elle l’appelait :

— Mon petit Jeannot chéri !

Mais l’étonnement de Nicodème ne nous étonnera pas, vu que nous savons que le vieux scribe était absent du Calvaire, quand Jésus donna à sa mère le petit Jean pour le remplacer.

Joseph d’Arimathie aborda le premier le groupe des femmes :

— Madame, dit-il en s’inclinant respectueusement devant Marie de Nazareth, vous ne sauriez croire la part que je prends à la perte cruelle que vous venez d’éprouver.

La mère de Jésus éclata en sanglots. Malgré toutes les avanies que son fils aîné lui avait infligées, elle le préférait à tous ses autres enfants.

— Monsieur, répondit-elle, je vous sais gré d’être venu, dans une circonstance aussi douloureuse, m’apporter ce témoignage de votre sympathie… Mais à qui ai-je l’honneur de parler ? car, en vérité, monsieur, je n’ai pas l’avantage de vous connaître.

— Joseph d’Arimathie, sénateur ! fit l’autre en saluant de nouveau.

Les trois femmes reculèrent d’un pas.

— Pardon, dit la Magdeleine ; mais, si vous êtes sénateur comme vous l’affirmez, nous ne comprenons pas trop les sentiments de condoléance que vous venez nous exprimer. N’êtes-vous pas au nombre des ennemis de Jésus ?

Joseph d’Arimathie s’expliqua et parla également pour Nicodème. Ce qui convainquit tout à fait les femmes, ce fut l’exhibition de l’autorisation accordée par Pilate relativement à la levée du corps.

Nicodème fut, de son côté, très bien vu ; car il était suivi de son embaumeur, et il avait porté de la parfumerie en belle quantité. L’évangéliste Jean, qui assistait à la scène, parle tout tranquillement de « cent livres d’une composition de myrrhe et d’aloès » (XIX, 39) ; cinquante kilogs d’aromates, excusez du peu !

Le sénateur avait amené quelques-uns de ses domestiques avec des échelles, des tenailles, des cordes, du linge, enfin tout ce qu’il fallait pour décrocher de sa potence le fils Bon-Dieu.

L’opération ne dut pas être commode, étant donné que les bourreaux avaient certainement cloué le condamné d’une manière solide. Néanmoins, au dire des curés, on ne s’en tira pas trop mal, et les mains de Jésus ne furent point écorchées.

J’entends un de mes lecteurs qui dit :

— Messire Christ devait rire comme un bossu en dedans de lui-même, tandis qu’il jouait si bien le rôle de cadavre ; car un

Thomas, incrédule, veut y mettre le doigt (chap. LXVIII).
Thomas, incrédule, veut y mettre le doigt (chap. lxviii).
 
dieu ne peut pas mourir. Jésus n’a pas cessé une minute de vivre, et c’est tout uniment pour la galerie qu’il a poussé un dernier soupir.

Je vous demande pardon, monsieur. Le seigneur Jésus était parfaitement mort, et c’était bien un cadavre que l’embaumeur de Nicodème et les domestiques de Joseph d’Arimathie avaient entre les mains.

Nos chers curés vous diront même où était passée son âme, puisqu’il est convenu, selon eux, que nous avons une âme qui peut avoir sa vie propre, tout en étant séparée de notre corps. L’âme de Jésus, après avoir quitté son enveloppe terrestre (style spiritualiste), était descendue aux enfers, — comme Orphée.

Là, elle avait trouvé, disent les théologiens catholiques, toutes les âmes des individus morts depuis le commencement du monde. — Ces charmants théologiens oublient qu’il n’y a pas une demi-heure ils nous affirmaient qu’à la mort de Jésus il y avait eu une résurrection générale sur toute la surface du globe. Mais ne soyons pas cruel : ne reprochons pas trop au clergé ses incessantes contradictions ; elles excitent plus notre rire que notre colère[1]. — Donc, l’âme de Jésus alla rendre visite aux âmes qui se lamentaient dans les enfers, attendant sa venue. Ces enfers sont appelés « limbes » par la presque unanimité des commentateurs. Il y avait là, au premier rang, les âmes des patriarches, des prophètes et toute la sainte boutique d’Israël.

L’arrivée de l’âme de Jésus fut saluée d’acclamations enthousiastes par les autres âmes. On lui fit une vraie fête.

En haut, on pleurait ce trépas ; en bas, on s’en réjouissait à tire-larigot.

— Ce bon Jésus ! Comme il est charmant ! C’est pour nous qu’il vient de mourir ! Il nous sauve par les souffrances qu’il a endurées !

La veuve Judith — celle qui assassina Holopherne pour plaire au père Jéhovah — était surtout dans une joie, mais dans une joie… Vous allez comprendre cela :

Elle avait toutes les vertus, nous dit la Bible ; nulle vierge n’était aussi digne qu’elle d’habiter le paradis : mais, à cause de ce coquin de péché originel, elle ne pouvait y pénétrer ; tout comme Abraham, Moïse, David, Jacob et tutti quanti, elle était obligée d’attendre la rédemption pour sortir des limbes.

Aussi son âme ne pouvait-elle se lasser d’embrasser l’âme de Jésus ; baisers pudiques, cela va de soi ; des embrassements entre âmes ne sauraient blesser la décence.

Elle disait à Jésus :

— Est-il gentil, ce Rédempteur !

Et Jésus lui répondait :

— Ma chère âme !

Bref, on ne peut pas se faire une idée de l’allégresse qui régna dans les limbes ce jour-là.

On demandait au Christ des nouvelles de sa passion, tout comme entre amateurs de musique on cause d’une première représentation d’opéra.

— Il paraît que vous avez été fessé ? interrogeait l’âme de Gédéon.

— Oui ; j’ai même constaté que dans le nombre de mes fesseurs il y avait un vieux sergent qui avait la main diablement rude…

— Ah ! tant mieux ! s’exclamaient en chœur les âmes, heureuses d’apprendre que les portes du ciel allaient leur être ouvertes à deux battants.

Finalement, Jésus leur fit prendre à chacune un numéro d’ordre et se mit à leur tête pour aller les présenter à papa Sabaoth.

Le vieux Bon-Dieu fut charmé de recevoir dans son céleste royaume cette cour qui allait enfin lui procurer quelques distractions.

Il fit à toutes les âmes rachetées le meilleur accueil. Le défilé était en train, lorsque l’âme de Jésus dit tout à coup :

— Prelotte ! nous voilà à dimanche matin… Il ne faut pas que je fasse mentir les prophéties… Désolé de vous quitter sitôt ; mais il est de toute nécessité que j’aille me replacer dans mon corps, afin de ressusciter à la Pâque… Âmes et vous, mon père, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Sur quoi, l’esprit divin prit ses jambes à son cou et descendit prestement sur terre.

Tandis que s’accomplissaient ces événements d’outre-tombe, les amis de Jésus embaumaient son cadavre.

Voici comment se pratiquaient ces sortes d’opérations :

On retirait du cadavre les entrailles et la cervelle ; on introduisait dans le ventre et dans les veines toutes sortes d’aromates. On plongeait le corps dans des huiles précieuses ; après quoi, on l’entourait de bandelettes.

Jésus fut donc vidé ni plus ni moins qu’une poularde. Quand son âme revint au sépulcre où Joseph d’Arimathie, Jean, Nicodème et les saintes femmes avaient placé son corps, elle ne put s’empêcher de remarquer que celui-ci n’était plus au complet. Mais, baste ! la Divinité avait décidé que le Christ ne demeurerait sur terre que quarante jours après sa résurrection, et, somme toute, en sa qualité de personnage tout-puissant, rien ne lui était plus facile que de revivre sans intestins. (Matthieu, XXVII, 57-61 ; Marc, XV, 42-47 ; Luc, XXIII, 50-56 ; Jean, XIX, 38-42.)


  1. La résurrection des morts, aussitôt après le dernier soupir du Crucifié, est un article de foi, la descente de Jésus aux enfers, pour délivrer les âmes de ces mêmes morts, est aussi un article de foi. Et des imbéciles croient, tout ensemble, à ces deux dogmes contradictoires.