La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre XLVI

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P. Fort (p. 219-223).
CHAPITRE XLVI
 
LA FÊTE DES TABERNACLES


À l’époque où se passaient les incidents qui ont fait l’objet des trois derniers chapitres, on était à une époque où avait lieu la fête nationale appelée « fête des Tabernacles. » Cette solennité revenait chaque année à l’automne. Elle avait été instituée en souvenir de la marche des Hébreux dans le désert. Elle durait sept jours, et pendant ce temps-là tout le peuple habitait des cabanes de feuillage, comme leurs pères avaient fait sous la tente.

En traduisant à la lettre le mot hébreu qui servait de nom à cette solennité, nous trouvons qu’elle s’appelait « la fête des Tentes », et non « la fête des Tabernacles », comme disent les Juifs d’aujourd’hui.

C’était la joie du pays ; les gens d’alors laissaient leurs maisons et dressaient devant leurs portes des cabanes tressées avec des branches d’olivier, de pin, de myrte et de palmier ; ils couchaient sept nuits dans ces abris verdoyants qui remplissaient les rues, les places et jusqu’aux remparts de la ville. Pendant une semaine, Jérusalem avait l’aspect d’une forêt de verdure, à la grande satisfaction des cambrioleurs qui s’introduisaient dans les maisons laissées vides et raflaient tout ce qui leur tombait sous le grappin. Mais c’était là un revers de médaille dont nul ne prenait souci, tant l’allégresse était vive.

Partout, ce n’était que chansonnettes joyeuses répondant aux trompettes qui sonnaient sur les terrasses du Temple ; tout juif, en signe de réjouissance, portait une branche de palmier ou quelque rameau chargé de citrons, de pêches et de fruits de la saison. On était d’autant plus heureux que le grand jour de l’expiation précédait immédiatement la fête des Tabernacles, et que tous se regardaient comme purs et affranchis de leurs péchés commis depuis la Pâque.

De toutes parts, on se rendait à Jérusalem.

Quand, dans la bande à Jésus, l’on causa de la solennité qui se préparait, Jean, le joli garçon, s’écria :

— La fête des Tentes ?… J’en suis !

Mais l’Oint calma l’ardeur de son bien-aimé.

— Mon bijou, dit-il, il ne serait pas prudent d’aller nous montrer à Jérusalem. Nous sommes signalés pour tout de bon. On s’empresserait de nous faire un mauvais parti.

Des parents du Christ, qui se baladaient à Capharnaüm, vinrent vers lui et l’engagèrent à se rendre à la fête.

— Nous y allons, déclaraient-ils, faites comme nous. Si vous êtes réellement le grand prophète que vous dites, voilà pour vous la meilleure occasion de déployer en public vos talents. On vous accuse de n’opérer que dans les villages arriérés et les cités de peu d’importance. Manifestez-vous donc devant le peuple entier. Sans quoi, vous donnerez raison à vos ennemis. Quand on se targue d’un pouvoir divin, on n’agit pas en secret, sacrebleu !

— Mon heure n’est pas encore venue, répondit Jésus tout simplement. Pour vous, rien ne vous gêne, allez-y gaiement.

Au fond, Jésus mourait d’envie d’aller à Jérusalem. Il ne parlait ainsi que pour mieux tromper son monde ; car l’Oint ne dédaignait pas de se servir du mensonge.

Il tenait à assister à la fête, mais il voulait demeurer inconnu pendant son séjour dans la ville sainte : il se méfiait des sanhédrites, des pharisiens, des scribes qui, sous le premier prétexte venu, auraient soulevé le peuple contre lui.

Citons l’évangéliste Jean :

« Ses frères ne croyaient pas en lui ; ils lui reprochaient d’agir en secret. Jésus leur dit : Allez, vous autres, à cette fête ; pour moi, je n’y vais pas, parce que mon temps n’est pas encore accompli. Ayant dit ces choses, il demeura en Galilée. Mais, lorsque ses frères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais en cachette. » (Jean, chap. VII, versets 1-10.)

Il laissa donc partir sa famille sans lui, et tandis que ses frères se rendaient à Jérusalem par les routes qui longent le Jourdain, il tourna par la Samarie avec ses apôtres.

Son départ, au dire de saint Luc, fut d’une tristesse navrante ; la fête l’attirait, mais il avait de vilains pressentiments ; aussi, selon l’expression de l’évangéliste, affermit-il son visage.

Le voyage ne fut pas gai, s’il faut en croire l’Écriture sainte. Les Samaritains, jaloux de Jérusalem, voyaient d’un mauvais œil les touristes qui dirigeaient leurs pas vers la cité de Salomon. Toutes les portes se fermaient devant Jésus et ses disciples. On leur refusa abri et nourriture. Jacques était furieux.

— Seigneur, dit-il, ces paroissiens-là sont des malotrus. Voulez-vous que nous disions au feu du ciel de descendre et de les consumer, comme Élie l’a fait ?

— Ne nous amusons pas à ce jeu-là, répondit Jésus. Allons ailleurs.

Ils poursuivirent leur route. En chemin, ils firent la rencontre d’un scribe. Le gaillard, ayant entendu parler des miracles de l’Oint, pensa que s’enrôler dans sa bande était une bonne affaire, qu’avec lui on devait avoir de l’or à gogo et mener une vie charmante. Ce scribe s’exagérait les avantages de l’existence des apôtres ; il ignorait que ce vagabondage continuel avait des hauts et des bas, que grâce à la Magdeleine et d’autres gadoues on faisait parfois bonne chère, mais que, dans bien des circonstances, on n’avait rien à se mettre sous la dent. Tel était le cas actuel.

Jésus dit au scribe :

— Mon ami, vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Les renards ont leurs trous, les oiseaux ont leurs nids ; mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête.

L’idée de suivre un patron sans asile était peu tentante. Le scribe n’insista pas et s’éloigna.

Enfin, après bien des anicroches, Jésus parvint à Jérusalem. Sa renommée l’y avait précédé. On causait de lui ; mais les avis étaient partagés.

Quelques-uns le soutenaient timidement : « C’est un homme de bien », insinuaient-ils. « Non, il trompe le peuple », répondaient les autres, plus nombreux.

Jésus se tint coi les premiers jours de la fête ; mais bientôt, ne pouvant résister plus longtemps à son envie de démontrer sa science théologique, il monta au Temple, s’assit dans une des plus modestes salles qui entouraient le parvis, et là, il débita ses boniments.

Les principaux chefs du peuple furent d’abord stupéfaits d’un pareil aplomb. Ils le croyaient à cent lieues. Lorsqu’ils furent revenus de leur surprise, ils l’interpellèrent et lui demandèrent de quel droit il se mêlait d’interpréter la Bible, lui qui n’avait fait aucune étude de cela.

Notre Oint eut un léger trac, et, dans le but d’intéresser à lui la multitude, il dit au prince des prêtres :

— Pourquoi cherchez-vous à me tuer ?

Un silence général accueillit cette sortie mal avisée. On crut qu’il extravaguait.

— Vous avez la berlue, fit alors quelqu’un ; c’est le diable qui est en vous, qui vous pousse à dire des bêtises. Qui est-ce qui cherche à vous tuer ? On s’en soucie bien, vraiment ! Jésus, de se rebiffer, et de narrer son miracle de la piscine de Bethesda.

Il était là sur un bon terrain ; car l’affaire avait eu un certain retentissement à Jérusalem.

La majorité de la foule se prononça en sa faveur, et ce miracle, rappelé adroitement, lui rendit un réel service ; les sanhédrites n’osèrent l’arrêter, malgré leur désir de s’emparer de sa personne. Ils se retirèrent et donnèrent sournoisement l’ordre à des gardes du Temple de le pincer, dès qu’il serait seul, et de le mettre à l’ombre.

Cet ordre ne put cependant pas être exécuté. Les gardes, s’étant mêlés à la multitude, éprouvèrent son influence. Ils écoutèrent Jésus parler, et, comme celui-ci, sentant le danger qui le menaçait, ne prononça dès lors que des discours flatteurs pour le peuple, ils furent, sans s’en douter, gagnés au divin bavard.

Quand le soir ils revinrent au Sanhédrin rendre compte de leur mission, les princes des prêtres leur reprochèrent en termes courroucés de n’avoir pas su séparer l’Oint de la foule pour le coffrer sans esclandre.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? dirent-ils.

Le capitaine des gardes balbutia ; lui aussi, il s’était laissé subjuguer par la parole du Verbe.

— Cela est facile de donner des ordres, murmura-t-il ; autre histoire est de les exécuter. Que voulez-vous ? cet homme a la langue fièrement bien pendue, il blague comme pas un ; il nous a tous ravis.

— Vous vous êtes donc laissé séduire comme la vile populace ! clamèrent les sanhédrites avec irritation. Vous n’êtes que des imbéciles. Voyez si les magistrats et les pharisiens se laissent entortiller par lui : il n’est pas un israélite ayant reçu quelque instruction qui ajoute foi à ses sornettes. C’est bon pour la plèbe qui ne connaît pas le premier mot de la Bible. Nous vous avions cru plus malins !

Le capitaine et les gardes étaient confus. Ils promirent qu’à la prochaine occasion ils accompliraient mieux leur devoir et que le Christ ne les embobinerait plus.

Un membre du grand conseil, qui n’était autre que Nicodème, incapable, nous le savons, de faire du mal à une mouche, essaya de réagir contre ses collègues. Il ne croyait pas à la divinité de Jésus ; mais il n’aurait pas voulu qu’on causât du désagrément à celui qu’il considérait comme simplement toqué.

Il hasarda donc quelques mots en faveur de l’Oint.

— J’admets, insinua-t-il, que cet homme offre peut-être du danger avec les divagations qu’on lui attribue : mais il me semble qu’il n’y a pas là un motif suffisant pour légitimer un ordre d’arrestation. À mon avis, il serait bon de le faire causer en notre présence, de connaître par lui-même ses actes pour juger s’ils sont répréhensibles. On ne peut pas, saperlotte, condamner un homme sans l’entendre.

Nicodème avait eu une mauvaise inspiration. Tout le Sanhédrin était hostile à Jésus. Ce fut à qui tancerait Nicodème, qui osait se constituer son avocat d’office.

— Êtes-vous donc un galiléen, vous aussi ? lui cria-t-on… Examinez les Écritures, et apprenez qu’il n’est jamais venu un prophète de la Galilée !

Nicodème mit sa langue dans sa poche, profondément mortifié d’avoir soulevé un tel haro. N’importe, son intervention, si timide qu’elle fût, avait cela de bon qu’elle se produisait après la maladresse des gardes : elle sauva Jésus.

Les sanhédrites se séparèrent sans rien résoudre et rentrèrent chacun en leur demeure. (Mathieu, VIII, 19-22 ; Luc, IX, 51-62 ; Jean, VII, 1-53.)