La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre XVIII

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P. Fort (p. 67-71).
CHAPITRE XVIII
 
LES PREMIERS COMPLÉMENTS DU VERBE


Maître Jean, lui, tandis que le Christ se laissait porter par le diable aux sommets du Temple et d’une haute montagne, continuait de plus belle à s’égosiller sur les bords du Jourdain. Et, comme les curieux lui venaient, de jour en jour plus nombreux, il en sauçait pas mal dans les eaux de la rivière.

Peu à peu, le bruit se répandit à Jérusalem qu’il y avait, à Béthanie, un homme étrange qui aspergeait et trempait les gens, et que, parmi ceux ainsi baptisés par lui, il s’en trouvait un dont il avait dit : « Celui-ci vient après moi, mais il est au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi. » (Jean, chap. I, verset 15).

À cette nouvelle, quelques-uns des prêtres du Sanhédrin, qui était le grand conseil du clergé juif, s’émurent et se demandèrent si l’on devait permettre à ce Jean-Baptiste de poursuivre le cours de ses fantaisies religieuses. Jean était-il un concurrent redoutable, en train de fonder un nouveau culte ? Ou bien devait-on le considérer simplement comme un de ces hallucinés si nombreux, dont l’aliénation mentale n’offre aucun danger ?

Pour savoir au juste à quoi s’en tenir, le conseil suprême désigna quelques-uns de ses membres qui devraient se rendre auprès du baptiseur et l’interroger habilement. Les sanhédrites désignés pour cette mission furent choisis dans la secte des pharisiens, qui étaient chez les Juifs ce que les jésuites sont chez les catholiques : les pharisiens formaient, en effet, une société religieuse, dont les adhérents, disséminés, fréquentaient le monde et jouissaient d’un très grand crédit ; ils s’occupaient activement de politique, prétendaient guérir toutes les maladies au moyen d’exorcismes, et aspiraient surtout à dominer leurs compatriotes et coreligionnaires. En somme, c’étaient des intrigants ambitieux.

Ces délégués se firent escorter par des lévites et allèrent à Béthanie.

— Qui es-tu ? demandèrent-ils au baptiseur. Es-tu le Messie que nous attendons ?

— Jamais de la vie ! répondit Jean. Moi, le Messie ! Je ne le suis pas ; non, je ne le suis pas !

— Serais-tu par hasard Élie, qui a disparu il y a quelques cents ans et reviendrais-tu sur la terre ?

— Je ne suis pas Élie.

— Es-tu du moins un prophète ?

— Pas davantage.

— Mais qui es-tu donc, alors ?

— Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez les sentiers du Seigneur !

Cette fois, les pharisiens étaient renseignés. Toutefois, l’un d’entre eux, pensant que Jean n’était pas absolument dans son droit lorsqu’il baignait ses visiteurs, lui posa encore cette question :

— Pourquoi fichtre baptises-tu, si tu n’es ni le Messie, ni Élie, ni prophète ?

Jean, évitant une réponse directe, leur dit :

— Eh ! qu’est-ce que cela peut vous faire que je baptise ? Pour moi, je baptise dans l’eau ; mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas, et c’est précisément celui-là qui doit venir après moi, et celui-là qui est au milieu de vous, je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers ! [1].

Les pharisiens n’insistèrent pas. Chacun d’entre eux avait le droit de prendre pour un compliment à son adresse la dernière phrase du baptiseur. Ils s’en retournèrent à Jérusalem et rendirent compte de leur mission au Sanhédrin.

Voici, sans conteste, quelle fut leur opinion :

— Nous avons vu le baptiseur. Quel toqué, mes amis ! On a rarement connu d’aliénés battant la breloque à ce point. Quant à être dangereux, c’est une autre affaire : tant qu’il se contentera de s’époumonner dans le désert, on peut le laisser tranquille. Un crâne fêlé, voilà tout.

Le lendemain de cette visite des pharisiens, Jésus, qui descendait de la haute montagne où il avait permis au diable de le transporter, vint à son tour vers Jean-Baptiste.

Dès que le fils de Zacharie aperçut son cousin, il se mit à beugler :

— Le voilà ! le voilà ! l’agneau divin ! le voilà, celui qui porte les péchés du monde !

Les assistants, n’apercevant ni agneau, ni mouton, ne prirent point garde aux cris de Jean.

Jean continua :

— Je ne le connaissais pas, le divin agneau. Mais il vient après moi, et il est au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi.

— Vous l’avez déjà dit, fit observer quelqu’un.

— Cela ne fait rien, je le répète. Et si vous me demandez pourquoi je baptise dans l’eau, sachez que c’est afin que l’agneau soit connu de tout Israël.

On faisait cercle autour de Jean. Cette foule de curieux qui s’amassait l’encourageait à beugler de plus belle.

— J’ai vu le Saint-Esprit, poursuivit-il, je l’ai vu, je l’ai vu ; un pigeon est descendu du ciel sur l’agneau et est demeuré sur lui. Pour moi, je vous en donne ma parole la plus sacrée, je ne le connaissais pas ; mais celui qui m’a envoyé baptiser m’avait dit : « Quand le pigeon descendra sur l’agneau, c’est que l’agneau sera le fils de Dieu[2]. »

Personne n’ayant compris que Jean voulait parler de Jésus, on s’en alla, en commentant diversement la folie du baptiseur.

Le surlendemain, Jean-Baptiste était encore là avec deux pêcheurs galiléens : André, fils de Jonas, et Jean, fils de Zébédée ; ce dernier était un tout jeune adolescent, aux longs cheveux blonds, joli comme un cœur.

Passa Jésus. Le baptiseur, cette fois, désigna du geste le fils de Marie, en répétant sa ritournelle :

— Vous le voyez, ce grand châtain-clair qui se balade là-bas ?… Eh bien, c’est lui qui est l’agneau divin dont je vous parle tant.

Jean et André lâchèrent Baptiste et suivirent Jésus. Alors, le Christ se retourna et, voyant qu’ils le suivaient, il leur dit :

— Que cherchez-vous ?

Ils lui répondirent :

— Faites-nous savoir seulement où vous demeurez.

Jésus répliqua :

— Dans ce cas, venez avec moi.

Il les conduisit donc à une hutte abandonnée, où il couchait quelquefois la nuit, les fit entrer et referma la porte sur eux. Il était la dixième heure du jour, c’est à dire quatre heures de l’après-midi.

Que se passa-t-il dans la hutte ? L’Évangile n’en dit rien. Quel fut l’Entretien du Verbe avec ses deux compléments ? Mystère.

Un théologien, à qui j’emprunterai encore souvent ses commentaires sur l’Évangile[3], écrit ceci : « Cet entretien se prolongea sans doute et devint une de ces communions intimes, chères aux âmes saintes, d’où elles sortent pleines de force et de lumière, avec l’inébranlable certitude que Dieu s’est révélé à elles. Quand la nuit vint, les deux disciples étaient gagnés à Jésus. » — N’insistons pas.

Toujours est-il qu’André et Jean, le joli garçon, furent enchantés de leur nouvelle connaissance. André en parla même à son frère Simon, pêcheur comme lui, et l’amena à Jésus.

Celui-ci l’interpella en ces termes :

— Vous êtes Simon, fils de Jonas, n’est-ce pas ? À dater d’aujourd’hui, je change votre nom. Vous vous appellerez Céphas, c’est-à-dire pierre.

Simon accepta de s’appeler caillou.

Le lendemain, Jésus, toujours sur les bords du Jourdain, rencontra un quatrième galiléen nommé Philippe. Il était de Bethsaïde, le village d’André et de Pierre.

— Suis-moi, lui fit Jésus ; qui m’aime me suive !

Philippe suivit.

Enfin, un nommé Nathanaël, fils de Tolmaï (Bar-Tolmaï, d’où l’on a fait Barthélemy), se joignit à la petite troupe sur les exhortations de Philippe.

Quand on le lui présenta, Jésus dit :

— Pour le coup, voilà un vrai israélite ; il me plaît, cet homme-là.

— Tiens, objecta Barthélemy, d’où me connaissez-vous ?

— Avant que Philippe t’appelât, répondit Jésus, je t’ai vu.

— Quand ça ?

— Il y a déjà quelque temps.

— Où donc ?

— Eh ! eh ! sous le figuier[4].

« Évidemment, dit notre théologien commentateur, Jésus faisait allusion à quelque action accomplie sous un figuier avant l’appel de Philippe, action secrète pour nous, mais connue de lui et de Barthélémy. En la rappelant, le Seigneur se révélait comme le voyant divin à qui rien ne peut être caché. »

— Bigre ! s’écria Barthélemy, vous êtes fort, vous ! Décidément, vous êtes le Fils de Dieu, le roi d’Israël !

Jésus poursuivit :

— Ah ! mon gaillard, je t’épate. Parce que je t’ai dit que je t’avais vu sous le figuier, tu crois. Tout cela n’est rien. Laisse-moi faire, et tu verras de bien plus grandes choses.

— Qu’est-ce que je pourrais bien voir encore ? demanda Barthélemy.

Et les autres disciples interrogeaient aussi le Christ d’un regard curieux.

— Vous verrez… je vous le donne en mille… vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur moi[5].

Les disciples bondirent de joie à la promesse de ce beau spectacle.

Dès lors, Jésus avait formé son noyau d’apôtres : André, Jean le bien-aimé, Simon-Caillou, Philippe et Barthélemy.

Le Verbe était complété par cinq disciples, qui devaient à leur tour lui attirer de nouveaux adhérents.

Ainsi Baptiste, qui précéda Jésus, fut le sujet du Verbe ; les apôtres furent ses compléments. Nous trouverons plus loin la conjonction.


  1. Toutes ces divagations se trouvent textuellement dans l’Évangile (Jean, chap. i, vers. 13-28).
  2. Jean, chap I, vers. 29-34.
  3. L’abbé Fouard.
  4. Jean, chap. I, verset 48.
  5. Jean, chap. I, vers. 49-50.