La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre XXXI

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P. Fort (p. 144-150).
CHAPITRE XXXI
 
TRACASSERIES PHARISIENNES


Il faut voir les catholiques s’attendrir sur ce qu’ils appellent la persécution des pharisiens à l’égard de Jésus.

À les entendre, depuis l’affaire de la piscine, le Verbe fut entouré d’embûches. Partout, sur les routes, dans les champs et le désert, alors qu’il pouvait se croire seul avec ses disciples, il était espionné par les mouchards du Sanhédrin qui poussaient la foule à traiter notre vagabond en violateur impie de la loi de Moïse.

Le samedi qui suivit la Pâque, Jésus, retournant en Galilée, se trouvait sur le grand chemin, en compagnie de ses sept apôtres. Nous savons que la bande considérait comme lui appartenant tout ce qui lui tombait sous la main.

Sous prétexte qu’ils se sentaient en appétit, les apôtres en-

Fils de Jacob, apôtres de Jésus, etc., vont par douzaine (chap. XXXI).
Fils de Jacob, apôtres de Jésus, etc., vont par douzaine (chap. xxxi).
 
trèrent dans un champ, y cueillirent les plus beaux épis, les froissèrent, et, soufflant sur la paille, en mangèrent le grain.

Ils ignoraient qu’ils étaient suivis par des pharisiens.

Ceux-ci, bien entendu, avaient dû prendre un déguisement ; sans cela, les disciples de Jésus se seraient méfiés.

Les mouchards dépouillèrent donc brusquement leur incognito, et, s’avançant vers le chef des pillards :

— Pour le coup, dirent-ils, il n’y a plus à nier. C’est bien samedi aujourd’hui ?

— Oui, et après ?

— Eh bien, la loi interdit formellement de moissonner et de fouler le grain le jour du sabbat. Or, vos compagnons viennent bel et bien de moissonner et de fouler les épis. Tirez-vous de là !

— Vous me ferez donc toujours rire ! répondit Jésus, qu’il était difficile de prendre au dépourvu. Où voyez-vous que mes disciples moissonnent et foulent le grain ? Traitez-les de filous, si vous voulez ; mais ne dites pas qu’ils transgressent les prescriptions du sabbat.

— Ta, ta, ta, repartirent les autres, la question est élucidée depuis longtemps. Il est admis, il est reconnu que cueillir un épi et le froisser est la même chose que récolter et battre la moisson. Ignorez-vous que notre haut clergé a décidé dernièrement, dans son infaillibilité, que l’acte de marcher sur le gazon doit être considéré comme un battage de grain et la capture d’une mouche comme une chasse interdite[1] ?

Jésus haussa les épaules.

— Pour des interprètes de la loi, fit-il, vous n’êtes pas bien ferrés sur votre Bible.

— Vraiment ?

— Mais oui, ne vous déplaise !… Ne savez-vous donc pas que David, un jour qu’il était affamé, entra dans une synagogue, mangea les pains de proposition qu’il n’était permis à personne de manger, si ce n’est aux prêtres, et en donna aux compagnons qu’il avait avec lui ? Cela se passa du temps qu’Abiathar était grand-prêtre…

— Soit ; mais comment ce fait peut-il excuser l’acte de vos collègues ?

— Eh ! eh ! puisque David, dans un extrême besoin, a pu mettre la main sur les pains sacrés et violer ouvertement les préceptes de Moïse, comment faire un crime à mes compagnons affamés d’avoir, pour se soutenir, cueilli quelques épis dans un champ ?

Les espions n’étaient pas des pharisiens de premier ordre.

S’ils avaient été plus malins, ils auraient pu répliquer au Verbe que, d’abord lui-même, il ne connaissait pas trop la Bible, vu que le grand-prêtre cité par Jésus se nommait Achimélech et non Abiathar, et qu’ensuite David, sacré par Samuel, avait reçu le sceau de Dieu, que n’avaient pas nos vagabonds, nullement sacrés par aucun grand-prêtre.

En outre, David avait le droit de manger les pains de proposition. Ces pains, au nombre de douze, figuraient chez les Juifs les douze tribus. On les pétrissait avec une pâte faite de la meilleure farine, et on les plaçait dans le sanctuaire des synagogues sur une magnifique table en bois d’acacia revêtue d’or. Ils étaient constamment renouvelés et servaient au dîner des prêtres. Les curés israélites se faisaient offrir indirectement par les fidèles tout ce qui était nécessaire à leur alimentation : les agneaux, les moutons, les bœufs, leur fournissaient gigots et biftecks, et, sous prétexte de proposition, ils avaient même le pain fabriqué avec le froment le plus pur. David, sacré roi et prophète, pouvait donc, sans transgresser la loi, consommer les aliments sanctifiés de la synagogue.

Donc, les mouchards pharisiens, un peu déconcertés par l’aplomb du Verbe, ne répliquèrent rien du tout.

Jésus alors ajouta :

— Plus fort que cela ! Est-ce que le sabbat existe pour les prêtres ? Non, les simples fidèles sont tenus d’observer le repos du samedi, mais les prêtres en sont dispensés. Il n’y a point de sabbat dans le Temple. Eh bien, sachez-le, moi, je suis un Temple ; par conséquent, mes disciples ne commettent aucune infraction à la loi en boulottant auprès de moi !

Les pharisiens se turent encore et s’en allèrent.

Avec une langue de cette force, toute discussion était impossible. Ils s’en retournèrent donc à Jérusalem pour rapporter ce qu’ils avaient vu et entendu.

Quant à l’Oint et à ses compagnons, ils continuèrent leur route. En sa qualité de prophète, Jésus dut sans doute à ce moment songer à l’avenir et voir, dans l’horizon du futur, les prêtres chrétiens imitateurs des prêtres juifs. En effet, de nos jours, c’est le dimanche qui est consacré au repos : nos curés nous défendent de travailler ce jour-là ; mais, par contre, c’est le seul jour où ils travaillent, — il est vrai que leur travail n’est pas bien fatigant.

L’anecdote des épis rompus se trouve dans trois évangiles : Matthieu, XII, 1-8 ; Marc, II, 23-28 ; Luc, VI, 1-5.

Ce fut sur la route de Jérusalem en Galilée que se passa l’aventure. Les évangélistes ne précisent pas l’endroit où le fils du pigeon, qui déclarait être une synagogue, s’arrêta ensuite. Ils se contentent de laisser comprendre que l’Oint, voyant que les pharisiens cherchaient à constater des infractions de sa part aux prescriptions du sabbat, s’appliqua désormais, pour les vexer, à accomplir ses miracles le samedi, de préférence aux autres jours.

Ainsi, le premier samedi qui suivit, il entra tout exprès dans une synagogue et chercha si, dans la foule, il ne se trouvait pas quelque malade à guérir.

Il avisa un individu, — l’Évangile des Nazaréens, considéré comme apocryphe par le concile de Nicée, dit que c’était un maçon, — qui avait la main droite desséchée.

Comment cet accident lui était-il arrivé ? On l’ignore.

Toujours est-il que ce maçon, ne pouvant s’habituer à manier la truelle de la main gauche, avait pris le parti de mendier pour subvenir aux besoins de son existence.

Jésus alla droit à lui.

Les pharisiens — il y en avait toujours partout — devinèrent ce qu’il se proposait de faire ; aussi, s’empressèrent-ils d’intervenir.

— Pardon, demanda l’un d’entre eux, est-ce que vous auriez la prétention de guérir cet homme ?

— Plaît-il ? fit Jésus, se retournant avec une certaine arrogance et affectant de ne pas avoir entendu la question.

— Je vous demande, monsieur, si votre intention est d’exercer votre talent de rebouteur en faveur de cet homme à la main sèche.

— Et pourquoi, monsieur, cette interrogation, s’il vous plaît ?

— Parce que, monsieur, il est aujourd’hui samedi.

— Je le sais, monsieur !

— Eh bien, le samedi, monsieur, l’exercice de la médecine est rigoureusement interdit !

— C’est possible, monsieur ; mais ma médecine, à moi, n’est pas de la médecine.

— Je vous demande bien pardon, monsieur ; si vous vous permettez de guérir cet homme, vous enfreindrez les prescriptions du sabbat, entendez-vous bien, monsieur ?

Tous les fidèles présents dans la synagogue étaient vivement impressionnés par cet échange de paroles remplies, de part et d’autre, d’aigreur. Nul ne savait qui allait avoir le dessus.

Le Verbe, habile à mettre la foule de son côté, riposta par cette comparaison adroite :

— Je voudrais bien savoir s’il est un homme qui, lorsqu’un de ses moutons vient à tomber dans un fossé le jour du sabbat, ne descend pas au fond pour l’en retirer ?

Le coup était bien porté. Des murmures d’approbation accueillirent le raisonnement de l’Oint.

Sentant alors que la masse était pour lui, il ajouta :

— Or, comme la santé d’un homme vaut plus que la vie d’un mouton, je conclus qu’il est parfaitement juste d’opérer des guérisons, même le jour du sabbat.

Puis, s’avançant vers le maçon à la main sèche, il lui dit :

— Montrez votre main.

Le maçon tendit la main. Jésus l’examina.

— Mesdames et messieurs, continua-t-il, comme les mauvaises langues pourraient prétendre que cet homme est un compère préalablement entendu avec moi pour me donner le prétexte de vous épater, je vous prie d’examiner sa main droite et de constater par vous-même qu’elle est absolument sèche.

Et s’adressant au maçon :

— Veuillez, mon ami, circuler parmi cette foule, et montrez votre main à toutes ces dames et à tous ces messieurs.

Le maçon obéit. Les méfiants pincèrent sa main très fort pour voir si l’infirmité n’était pas simulée ; la main était réellement sèche, le maçon ne cria pas. Un pharisien enfonça même une aiguille dans la chair du sujet, et celui-ci ne manifesta aucune douleur.

Quand notre maître prestidigitateur vit que la foule était suffisamment convaincue, il retroussa les manches de sa tunique et reprit à haute voix :

— Rien dans les mains, rien dans les poches !… Par la seule puissance de ma volonté, je vais, mesdames et messieurs, rétablir la circulation du sang dans la main desséchée de ce malheureux… Allons, mon ami, étendez encore une fois votre main droite… C’est bien… Une ! deux ! vous êtes guéri !

À ce commandement, le maçon poussa une exclamation de joyeuse surprise et se mit à remuer les doigts de sa main qui n’était plus sèche.

— Bravo ! bravo ! cria la foule.

Les pharisiens étaient littéralement furieux. Ne pouvant en cette circonstance soulever le peuple contre Jésus, ils se retirèrent en marmonnant et se dirent dans le tuyau de l’oreille les uns aux autres :

— Le coquin ! Il nous a roulés ; mais il faudra bien que nous prenions notre revanche. (Mathieu XII, 9-21 ; Marc III, 1-6 ; Luc, VI, 6-11.)

Le Verbe avait triomphé. Toutefois, en présence des tracasseries sans nombre auxquelles il se voyait en butte, il jugea bon de battre en retraite. Un jour ou l’autre, les pharisiens pouvaient réussir à tromper la population sur son compte et à l’ameuter contre lui. « Son heure n’était point encore venue. »

« Son heure n’était point encore venue », tel est le cliché employé par les curés chrétiens pour expliquer les escapades de sire Jésus avant sa pendaison.

Selon eux, ce doux Seigneur s’est fait engendrer par son collègue le pigeon dans l’intention d’expier la tache originelle et tous les péchés des hommes. Au ciel, le Dieu en trois personnes fut, pendant quatre mille ans, navré de voir que les humains naissaient avec une grosse tache sur leur âme, tache due à la désobéissance des croqueurs de pommes du paradis terrestre ; en outre, les mortels passaient leur vie à commettre personnellement des milliers d’autres péchés, qui rendaient leur âme noire comme l’intérieur d’un tuyau de cheminée.

Que faire à cela ?

Les trois personnes de la Trinité se consultèrent.

Jéhovah, qui a le plus mauvais caractère des trois, dit :

— Puisque les hommes commettent et commettront des péchés en veux-tu en voilà, nous les ferons cuire pour l’éternité dans l’enfer.

Mais Jésus, qui est bon comme le bon pain, répliqua :

— Non, nous devons être au-dessus de ces misères.

— Alors, tu es d’avis que ces scélérats doivent jouir des délices de notre céleste séjour ?

— Pourquoi pas ?

— Eh bien, comment tous ces milliards, tous ces trillions et quatrillions de péchés seront-ils expiés ?

— Je m’offre à subir cette expiation. Je m’incarnerai dans la peau d’un homme, et, à un moment donné, je me laisserai pendre. Je serai la victime et paierai les pots cassés pour tout le monde.

Le pigeon n’avait rien dit, mais il n’en pensait pas moins. Il jugea utile à cet instant de faire connaître son opinion :

— Je partage la manière de voir de Jésus. Il y a, à Nazareth en Judée, une jeune fille dont je ferais volontiers mes choux gras. Un de nos archanges ira m’annoncer à elle et l’embobinera comme il convient. Je me charge ensuite de l’affaire. Ce sera dans la peau du moutard que Jésus s’installera.

— Parfait, appuya Jésus. Nous appellerons ça le mystère de l’Incarnation. Une fois que je serai au nombre des hommes, je ferai tant et si bien que mes compatriotes me condamneront à mort et me crucifieront à l’âge de trente-trois ans.

— Si cette perspective te sourit, mon cher Jésus, conclut Jéhovah, je n’y vois aucun inconvénient. Tout ce que je demande, c’est que, malgré ton expiation solennelle, l’enfer ne soit pas supprimé. Tu payeras pour tous les pécheurs en bloc ; mais tous les pécheurs n’en seront pas moins rôtis en détail. Nous créerons même à leur intention un nouveau four, qui sera le purgatoire.

Telles furent les bases de l’accord intervenu entre les trois personnes de la Trinité.

Et il en advint ainsi.

Jésus fut incarné comme nous l’avons vu dans les premiers chapitres de cet ouvrage, et nous verrons par la suite qu’arrivé à l’âge de trente-trois ans il consentit à se laisser arrêter et pendre à une croix par les pharisiens et par le haut clergé juif.

Nous savons aussi que, malgré son dévouement pour les humains, et bien que Jésus eût expié par son sang tous les péchés passés et futurs des mortels, Jéhovah n’en a pas moins continué à exercer ses vengeances, en fourrant les pauvres pécheurs soit en purgatoire, soit en enfer.

Quoi qu’il en fût, Jésus se devait à lui-même de ne point se laisser pincer par les pharisiens, « avant que son heure fût venue. »

C’est pourquoi, cette fois encore, quand il eut constaté que la guérison de l’homme à la main sèche avait exaspéré les pharisiens, il joua des guibolles et se réfugia au nord du lac de Tibériade.


  1. Maimonide, Livre des Préceptes, chap. VII.