La Vie de Jésus (Taxil)/Chapitre XXXVII

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P. Fort (p. 178-183).
CHAPITRE XXXVII
 
TEMPÊTE APAISÉE ET COCHONS ENDIABLÉS


Jésus avait compté sans sa popularité. Il n’était pas plutôt auprès de ses odalisques, que la foule s’était reformée devant l’hôtellerie et demandait de nouveau à le voir, à l’entendre, à le toucher.

Ces marques d’enthousiasme arrivaient mal à point.

Le Verbe s’excusa auprès de ces dames de ne pouvoir leur tenir compagnie.

— Entendez, leur dit-il, cette multitude qui grossit de minute en minute ; écoutez comme tous ces gens-là cognent à la porte. Mieux vaut que je m’esquive ; sans quoi, mes admirateurs fâcheux ne nous laisseraient pas passer la nuit tranquilles.

Il leur dit donc au revoir ; puis, il s’échappa par une porte de derrière.

En compagnie de ses apôtres, il se rendit au port le plus proche et demanda un bateau. Justement une grande barque appareillait, se disposant à traverser le lac.

— Voilà qui nous va bien, fit Jésus ; pourvu que nous allions sur l’autre rive, je suis content.

Et s’adressant au patron du bateau, il ajouta :

— Quelle est votre destination ?

— Gergésa, répondit l’autre.

Les apôtres s’embarquèrent avec lui.

Jésus, qui était harassé de fatigue, s’installa sur un amas de cordages, dont il fit son oreiller, et s’endormit. Au bout de quelques instants, il ronflait comme un soufflet de forge.

La mer était belle. Une brise fraîche caressait la surface des eaux et gonflait les voiles du navire, qui filait vivement.

Les apôtres, profitant du beau temps, étaient accoudés sur les bastingages et causaient entre eux tout en prenant le frais.

— Notre maître, disait l’un, est vraiment le modèle du sans-gêne. Il nous a emmenés sur ce bateau, et nous n’avons pas le sou. Je me demande quelle tête nous allons faire, quand le patron, une fois en vue de Gergésa, va nous réclamer le prix de notre passage.

— Tu es bien bon de t’inquiéter, répliqua Simon-Caillou. On voit bien, mon pauvre Thaddée, qu’il n’y a pas longtemps que tu es enrôlé dans notre bande. Quand le patron du bateau nous réclamera le prix du transport comme aux autres passagers, nous retournerons nos poches pour bien montrer qu’elles sont vides, et Jésus lui dira une belle parabole pour le payer de sa peine.

— Avec ça que le bonhomme s’en contentera ! Ces marins ne m’ont pas l’air accommodants. Je doute fort qu’ils acceptent une telle monnaie.

Soudain, de gros nuages noirs parurent à l’horizon ; un vent violent s’éleva, et la barque fut secouée de la belle façon.

— Diable ! disaient les matelots, voilà un grain qui va nous donner du fil à retordre.

Le patron commanda d’enlever les voiles, ce qui fut fait ; mais la tempête se déchaînait, furieuse, et le bâtiment ne pouvait lutter contre elle.

Le petit Jean, en sa qualité de disciple prédilectionné, était allé s’endormir auprès de Jésus, dont il utilisait la poitrine en guise d’oreiller. Le maître lui permettait ces familiarités-là. Jean fut éveillé par la bourrasque ; mais le Verbe, qui avait le sommeil dur, ronflait de plus belle.

Cependant, la situation n’était pas réjouissante. Les vagues ballottaient le navire ; le timonier avait toutes les peines du monde à maintenir le gouvernail ; le patron s’époumonnait à donner des ordres. Pour comble de déveine, une voie d’eau se déclara. Le patron alors de requérir les passagers pour aider aux matelots qui ne suffisaient plus à la besogne. On mit la pompe en jeu. Malheureusement, il entrait plus d’eau qu’on n’en jetait, et il était facile de prévoir le moment où la barque serait engloutie.

Et Jésus ronflait toujours.

Lors, les apôtres, épouvantés, se précipitèrent vers lui et le tirèrent par les bras.

Jésus bâilla, s’étira et s’enquit du motif pour lequel on venait interrompre son somme.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il en esquissant une grimace étonnée. Je dormais si bien !

— C’est que, maître, nous périssons ; le bateau va faire naufrage. Sauvez-nous ! sauvez-nous !

— C’est pour cela que vous me dérangez ?… Franchement, vous n’êtes pas gentils !…

— Pourtant, maître…

— Ô gens de peu de foi que vous êtes, pourquoi craignez-vous ? Est-ce qu’il peut vous arriver le moindre désagrément, moi étant dans la barque ?

— Certainement, Rabbi, vous avez raison ; mais l’eau nous envahit, la pompe est impuissante à la rejeter ; avant quatre minutes, le bateau sombrera…

— Il suffit…

Alors, Jésus se leva et adressa au vent de vives remontrances :

— Qu’est-ce que c’est, monsieur le vent ? Vous vous permettez de mugir et de bousculer ce navire pour effrayer mes disciples !… C’est un peu fort… Et qui vous y a donc autorisé ?… Savez-vous que votre conduite est inqualifiable ?… Espèce de vent maudit, je ne sais pas ce qui me retiens de vous infliger une verte correction[1] !

Le vent répondit par un sifflement des plus aigus.

— Allons ! en voilà assez comme cela ! grommela Jésus ; qu’on se taise ! C’est moi, le Verbe, qui l’ordonne !

À ce commandement impérieux, le vent devint muet et cessa de souffler sur la barque.

Jésus se tourna encore vers la mer qui envoyait ses vagues sur le pont, et, les poings sur la hanche, il l’interpella a son tour :

— Mer, dit-il, ce que je viens de dire au vent, tu peux le prendre pour toi. Tes plaisanteries sont d’un goût des plus douteux. Nous ne sommes pas ici pour que tu nous engloutisses… Calme-toi donc immédiatement, ou, sinon, je vas te ficher une claque !

La mer de Tibériade se calma comme par enchantement. Matelots et passagers étaient ravis. Ils murmuraient à voix basse :

— En voilà un à qui il ne faudrait pas marcher sur le pied !… Les vents et les flots lui obéissent… Quel peut être cet homme si puissant ?…

Et, en disant cela, ils avaient une venette atroce. Leur joie d’avoir été sauvés du naufrage ne les empêchait pas de redouter le pouvoir de Jésus. Si, par suite d’un caprice quelconque, Jésus allait les envoyer rebondir dans la lune ?… Pensez-donc !

La traversée s’accomplit désormais sans encombre ; l’eau même, qui était entrée dans le navire, s’en alla comme était venue. Les trous qui existaient à la coque de l’embarcation, se bouchèrent sans doute d’eux-mêmes. Quelles belles choses que les miracles !

Quand on arriva à Gergésa, le jour commençait à poindre. Le patron n’eut garde de réclamer à Jésus et à ses disciples le prix de leur passage : il était trop heureux que, grâce à cet homme extraordinaire, son navire eût été sauvé. La pensée ne lui vint pas que le Verbe, maître des éléments, avait peut-être soulevé cette tempête pour se donner le mérite de l’apaiser ; en effet, comme dieu, notre Oint avait parfaitement le pouvoir de jeter la perturbation dans l’atmosphère ; rien n’est impossible à un fils de pigeon, même quand il dort. Qui sait si Jésus n’avait pas entendu dans son sommeil la conversation de ses apôtres, inquiets de n’avoir pas en poche de quoi payer la traversée ?

On débarqua.

Le premier individu que la sainte bande rencontra fut un possédé ; mais, cette fois, ce n’était pas un possédé vulgaire. On n’en avait jamais vu comme celui-là.

Sa famille avait renoncé à le soigner.

Il vivait dans une rage continuelle, au lieu d’avoir des accès intermittents comme le commun des possédés.

Aussi, l’avait-on chassé de la ville.

Il habitait une grotte creusée dans le rocher. Depuis longtemps, il avait mis ses vêtements en pièces ; il courait nu jour et nuit par les collines, poussant des hurlements, semant partout l’épouvante sur son passage. Les femmes en étaient, en outre, profondément scandalisées.

Ce possédé était légendaire. Il y avait de nombreuses années qu’il se trouvait dans ce pitoyable état. Les mamans ne manquaient jamais de l’invoquer, comme on parle de Croquemitaine, quand leurs moutards n’étaient pas sages.

— Reste tranquille, Bébé, disait-on, ou je fais venir le possédé.

Et les marmots se cachaient, tremblants, dans les jupes de leurs mères.

Quelquefois, on avait réussi à le saisir, et on l’avait attaché pour l’empêcher de se livrer à ses violences ; mais il avait une telle force qu’il brisait les cordes et même les chaînes de fer. Personne ne pouvait s’en rendre maître.

Pour se nourrir, — ceci est rapporté par les théologiens chrétiens, notamment par Thilo, professeur au séminaire de Langensalza, — il rongeait sa propre chair ; dans ses contorsions, il mordait en plein dans ses biftecks ; il déchirait aussi sa poitrine avec des pierres et il buvait son sang.

C’est ce frénétique qui vint à la rencontre des apôtres, au moment où ils mirent le pied sur la rive.

On pense avec quelles cabrioles il se présenta.

Jésus vit tout de suite à qui il avait affaire. Selon son habitude, il interpella le démon, cause réelle de toute cette gymnastique.

— Diable, s’écria-t-il, depuis quand habites-tu l’intérieur de cet homme ?

— Depuis des années et des années, répondit le diable par la voix du démoniaque ; mais pourquoi ces questions ? Laissez-moi la paix… Que je tourmente ou non mon possédé, cela ne vous regarde pas !… Apaisez les tempêtes, mais ne m’embêtez point… Vous faites le calme sur les eaux ; moi, je fais cabrioler ce particulier-là : chacun son métier… Êtes-vous donc venu sur terre pour déranger les diablotins dans leurs occupations ?

— Pas tant de discours ! dit Jésus… Esprit immonde, sors de cet homme !

Mais le diable ne voulait pas lâcher sa proie. Il résista un bon moment à la volonté du Christ.

— Saprelotte ! reprit celui-ci, s’adressant toujours au démon ; tu fais bien des manières aujourd’hui pour m’obéir. Serais-tu de nos diables les plus puissants ? Parle, quel est ton nom ?

Tenez-vous à quatre, chers lecteurs. Ce n’était point un diable que ce possédé avait en lui ; c’était tout un régiment de l’Enfer.

— Je m’appelle Légion, déclara la voix du démoniaque ; nous sommes six mille dans ce seul corps.

— Tout s’explique, repartit Jésus, voilà pourquoi la gymnastique de ce possédé est six mille fois plus mouvementée que celle de ses collègues… Eh bien, messieurs les diablotins, quoique vous soyez toute une légion, il faut déguerpir !

L’évangéliste Matthieu affirme qu’alors les six mille diables se firent un mauvais sang inouï.

— Seigneur Dieu ! clamèrent-ils, nous voulons bien quitter le corps de cet homme ; mais qu’allons-nous devenir ? Accordez-nous au moins quelque retraite, ne nous chassez pas de la contrée !

Jésus était de bonne humeur, ce matin-là.

Il avisa un troupeau de cochons qui paissait tout auprès, fouillant le sol de leur grouin, sans doute pour déterrer des truffes.

Avec le coup d’œil sûr et rapide que sa divinité lui valait, il eut, en l’espace d’une seconde, fait le dénombrement exact du troupeau. Les cochons se trouvaient précisément être six mille. Voyez comme cela se rencontrait bien !

Il n’hésita pas.

— Sortez, messieurs les diablotins, commanda-t-il, et allez dans ce troupeau de cochons.

Ce fut une scène impossible à décrire.

Le possédé devint subitement calme comme un cocher de fiacre que l’on a pris à l’heure. Il s’assit sur son derrière et se mit à se nettoyer les ongles, en regardant les apôtres d’un œil placide.

Quant aux cochons, les voilà qui bondirent, se ruèrent les uns sur les autres, en gambadant d’une manière folichonne. Il y en avait qui dansaient sur deux pattes, d’autres qui faisaient l’arbre droit ; et tout cela avec des grognements comiques, dont on ne peut pas avoir une idée. Les uns se roulaient par terre, les autres imitaient disgracieusement le jeu de saute-mouton.

Les apôtres se tenaient les côtes, à force de rire.

Par exemple, des types qui ne riaient pas, c’étaient les bergers de ce troupeau de six mille cochons. Ils se demandaient avec inquiétude quand est-ce que ce quadrille insensé allait finir.

Infortunés bergers de pourceaux ! la farce de Jésus devait leur coûter cher. Quand les cochons eurent bien cabriolé de toutes les façons, ils partirent au galop vers le lac de Tibériade, se jetèrent tous à l’eau et se noyèrent.

Il est à présumer que, du coup, les propriétaires du troupeau furent ruinés. Dame, c’est que six mille cochons, cela représente de l’argent !…

Si vous doutez, amis lecteurs, de la véracité de ce récit, ouvrez l’Évangile : Matthieu, VIII, 23-34 ; Marc, IV, 35-40 ; V, 1-20 ; Luc, VIII, 22-39.

On me demandera peut-être comment, dans un pays où la religion de Moïse, très rigoureusement observée, interdisait sous peine de mort de manger du porc, il pouvait se trouver un troupeau de six mille cochons.

J’avoue que je ne me charge pas de répondre à cette question.

Du moment que l’Évangile, œuvre du Saint-Esprit, affirme le fait, c’est qu’il est vrai.

Étonnons-nous donc, mais croyons.

Ou bien, disons-nous, une fois de plus, qu’il faut que les prêtres sachent leurs ouailles bien bêtes pour leur présenter tant de contradictions flagrantes comme articles de foi.


  1. « Alors, il parla au vent avec de grandes menaces. » (Marc, IV, v. 39)