La Vie de Jésus (Taxil)/Texte entier

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Illustrations par Édouard Pépin.
P. Fort.

La Vie de Jésus par Léo Taxil; Dessins Comiques par Pépin.
ÉDITION COMPLÈTE DE 1900
AVEC CITATIONS TEXTUELLES DES ÉVANGILES ET CRITIQUE AMUSANTE
P. FORT LIBRAIRE-ÉDITEUR, 46, RUE DU TEMPLE PARIS
Tous droits réservés
LA
 
VIE DE JÉSUS
À LA MÊME LIBRAIRIE


DU MÊME AUTEUR :

La Bible Amusante, par Léo Taxil, avec quatre cents dessins comiques.

Cet ouvrage célèbre est mis en vente sous forme de grande édition, format in-octavo écu, beau volume de 824 pages. En dehors des 400 spirituels dessins qui sont, à eux seuls, une critique aussi joyeuse que complète des divers épisodes bibliques, cette édition contient un texte très développé (vingt mille lignes), comprenant les citations textuelles de l’Écriture Sainte (avec indication des versets) et reproduisant toutes les réfutations opposées par Voltaire, Fréret, Lord Bolingbroke, Toland et autres savants philosophes. Cette œuvre considérable, où l’auteur s’efface derrière tous les illustres critiques, en groupant tous leurs arguments et en les complétant par ses observations personnelles, est d’une importance capitale qui n’échappera à personne. C’est là un travail tout à fait nouveau, des plus instructifs, en même temps que d’une lecture agréable.

Le prix de vente de ce magnifique volume est de 5 fr.

Les Livres secrets des Confesseurs, dévoilés aux Pères de famille, par Léo Taxil.2 fr.

Cet ouvrage reproduit les principaux livres et manuels qui sont en usage dans les grands séminaires et au moyen desquels les jeunes abbés s’instruisent des questions les plus délicates. Ce sont ces manuels secrets, ayant pour auteurs : le R. P. Debreyne, Mgr Bouvier, Mgr Claret, etc., que les évêques ont toujours dérobés à la vigilance des gouvernements ; car ces livres sont la preuve flagrante de l’enseignement abominable des séminaires et de l’horrible immoralité du confessionnal.


Voir, à la fin de ce volume, le Catalogue des publications de la Librairie P. Fort.
LÉO TAXIL

LA
VIE DE JÉSUS



PARIS
LIBRAIRIE P. FORT
46, RUE DU TEMPLE, 46

Tous droits réservés.
AVIS AUX BIBLIOPHILES

Il a été tiré, du présent ouvrage, huit exemplaires de luxe, sur papier impérial du Japon, spécialement réservés aux Bibliophiles.

Ces exemplaires numérotés, signés par l’auteur, seront cédés au prix de VINGT FRANCS contre mandat-poste envoyé à l’éditeur.

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AVANT-PROPOS

Trois opinions sont en cours au sujet de Jésus-Christ :

1° Les uns croient que c’est un dieu qui est venu passer quelque temps sur la terre dans la peau d’un homme ;

2° D’autres sont d’avis que c’est un agitateur hébreu qui, ayant particulièrement souffert, a été déifié par les partisans de ses idées d’émancipation sociale ;

3° D’autres enfin pensent que le personnage n’a jamais existé, pas plus que son entourage d’apôtres, et que sa légende, calquée sur diverses autres légendes religieuses, a été fabriquée au moment où, le paganisme tombant en décrépitude, les exploiteurs de la bêtise humaine ont jugé bon de créer une religion nouvelle.

Après un long et attentif examen des arguments émis pour et contre, je me suis définitivement rangé parmi les partisans de la dernière opinion.

L’ouvrage qu’on va lire n’est donc pas écrit dans le but de diminuer Jésus-dieu pour, comme résultat, grandir Jésus-homme, puisque l’auteur ne croit pas plus à l’existence de l’un qu’à l’existence de l’autre. Le but que je me suis proposé est, en suivant pas à pas la légende chrétienne, d’en faire ressortir tous les ridicules et toutes les contradictions, afin de bien démontrer que, d’un bout à l’autre, et sous quelque aspect qu’on l’envisage, l’histoire de Jésus-Christ, homme ou dieu, n’est qu’un tissu de fables immorales et stupides.


PREMIÈRE PARTIE
 
L’ENFANCE DU CHRIST

 
CHAPITRE PREMIER
 
LA VISION DE ZACHARIE


En ce temps-là, le Verbe, — c’est-à-dire Monsieur Jésus (de son petit nom : Alphonse), — n’était pas encore né ; mais il y avait, parmi les curés de Jérusalem, un lévite qui s’appelait Zacharie.

Ce Zacharie habitait la campagne ; sa maisonnette était située à Youttah, au milieu des montagnes de Juda. Il avait une femme (les prêtres juifs étaient mariés) qui répondait, — quand on l’appelait, — au nom d’Élisabeth.

Les deux époux, nous apprend l’apôtre Luc, « étaient justes devant Dieu, et marchaient sans reproche dans les commandements et les lois du Seigneur ». Mais ils voyaient leur piété mise à une dure épreuve. Vous croyez peut-être que l’argent des fidèles ne tombait jamais dans leur tire-lire ? Non, ce n’était pas cela.

Ce qui chagrinait Zacharie et Élisabeth, c’était que, malgré tous leurs efforts, ils ne pouvaient pas avoir d’enfants.

Or, monsieur le curé et sa bonne diablesse de femme commençaient à mûrir. Encore quelques années de stérilité de madame, et monsieur n’avait plus qu’à renoncer pour toujours à l’espoir de mettre en nourrice un rejeton authentique. Cela était d’autant plus vexant que chez les Israélites on montrait au doigt les ménages dépourvus de tout moutard : la stérilité était une marque d’opprobre.

Élisabeth et Zacharie travaillaient donc avec ardeur à se créer de la progéniture ; mais, voyez la guigne, ils n’obtenaient aucun succès. Pas ça !

Zacharie était furieux.

Sur ces entrefaites, le lévite fut rappelé à Jérusalem pour le service du Temple. — Il faut vous dire que les curés juifs faisaient leur besogne à tour de rôle. Le métier déjà n’était pas par lui-même fatigant, et en outre il y avait des vacances. — C’était pendant ces vacances que Zacharie se prélassait dans sa maison de campagne à Youttah.

Il n’y avait pas à regimber. Zacharie aurait bien voulu continuer, en compagnie de sa femme, à planter des choux, de ces choux extraordinaires dans lesquels on trouve quelquefois un poupon. Mais le règlement était là, rigide, formel, absolu.

Au Temple, Zacharie, au Temple !

Le pauvre homme pensait que son tour de ministère sacerdotal arrivait trop tôt. Tant pis pour lui ! Il fallut partir.

Zacharie prit donc, en maugréant, le chemin de Jérusalem. Heureusement, si chaque médaille a son revers, la logique veut que chaque revers de médaille ait son beau côté. Comme on tirait au sort les divers offices à remplir par les curés de semaine, le sort désigna Zacharie pour le poste de « brûleur d’encens ». Or, il est bon que vous le sachiez, le plus grand honneur qui pût échoir à un curé était précisément la charge de brûleur d’encens.

Ah ! ce n’était pas une petite affaire, sapristi ! Chez messieurs les juifs, les choses se passaient en grande solennité.

D’abord, au beau milieu du sanctuaire trois fois saint, entre un immense chandelier à sept branches et une table garnie de pains bénits, il y avait un autel d’or. — Hein, qu’en dites-vous, mes agneaux ? Rien que ça de luxe ! — Un simple voile séparait ce sanctuaire mirobolant d’un autre endroit appelé Tabernacle, celui-ci encore plus sacré que le sanctuaire ; car c’était là que se tenait, drapé dans sa majestueuse invisibilité, le papa Jéhovah, autrement dit l’Excessivement-Haut, ou le Seigneur Sabaoth.

N’entrait pas qui voulait dans le Tabernacle : le brûleur d’encens seul avait le droit de pénétrer dans ce lieu redoutable.

Dès que le curé chargé de cet office arrivait dans le Temple, la foule entonnait des hymnes d’allégresse, on ravivait les flammes des lampes, on s’écartait avec respect du ministre officiant, qui, laissant ses enfants de chœur à la barrière, mettait seul le pied sur les dalles du sanctuaire.

Après quoi, à un signal donné par un prince des prêtres, il jetait des parfums sur le feu, c’est-à-dire non pas de l’eau de Cologne, comme vous pourriez le croire, mais un encens pur représentant les prières des fidèles. Tandis que l’encens brûlait, monsieur le curé s’inclinait, puis marchait vers le Tabernacle, à reculons, pour ne pas tourner le dos à l’autel. Une cloche annonçait sa sortie et les bénédictions qu’il répandait sur le peuple ; aussitôt les lévites hurlaient de pieux cantiques, accompagnés par le saint charivari de la musique du Temple. C’était grandiose, c’était majestueux, c’était imposant. Oh ! non, tenez, ne m’en parlez pas.

Cette cérémonie était tellement épatante d’inouïsme que les juifs n’y assistaient jamais sans une secrète inquiétude. Pensez donc ! le curé qui entrait dans le Tabernacle portait à Dieu même leurs prières, figurées par l’encens qui brûlait devant le

L’ange Gabriel saluant, à sa façon, la jeune Marie (chap. III).
L’ange Gabriel saluant, à sa façon, la jeune Marie (chap. iii).
 
rideau baissé : que Jéhovah rejetât son offrande, qu’il le frappât pour punir quelque peccadille, tout Israël était atteint du même coup, tout Israël filait un mauvais coton. C’est qu’il ne faut pas plaisanter avec les choses saintes, savez-vous ! Aussi, quelle impatience de la part de la foule, à partir du moment où le brûleur d’encens était passé de l’autre côté du rideau ! Quelle réponse, se demandait chacun, va-t-il apporter de la part de l’Éternel ? — Il était donc d’usage que le brûleur d’encens s’acquittât de ses fonctions le plus lestement possible, pour ne pas prolonger l’émotion générale.

Mais voici que ce jour-là Zacharie n’en finissait plus. Les craintes des Israélites étaient vives : les secondes, les minutes s’écoulaient, lentes comme des siècles, et Zacharie ne reparaissait pas.

Enfin, il mit le nez à la portière, mais quel nez ! un nez immense, un nez qui s’était allongé d’une façon lamentable. Il pendait, morne et lugubre, sur un visage terrifié. De plus, le propriétaire de ce visage terrifié et de ce nez morne tremblait comme une feuille. — Il s’était donc passé quelque chose de bien grave derrière le rideau ? — Je te crois, Nicolas !

Quelque chose dont on ne se fait pas une idée. Oyez l’anecdote, et frémissez.

Zacharie, lui, pas bête, s’était dit : « Pendant que je porte au père bon Dieu les prières de tout ce monde-là dont je me fiche comme d’une guigne, je devrais bien présenter à l’invisible Sabaoth une petite requête pour mon compte personnel. » Et, après s’être tenu ce raisonnement, il s’était prosterné en murmurant à voix basse : « Mon Dieu, si vous étiez gentil pour un sou, vous mettriez fin à la stérilité de ma femme, et, par la grâce de votre toute-puissance, vous arrangeriez ça de façon à ce qu’Élisabeth me gratifie d’un moutard sans me faire poser plus longtemps. » Et Zacharie était demeuré un bout de temps le front courbé sur le parvis du Tabernacle.

Quand il s’était relevé, v’lan ! il s’était trouvé nez à nez avec un ange éblouissant de lumière. Au lieu d’être content, ce nigaud de Zacharie avait eu le trac ; il ne s’attendait pas à voir sitôt un messager de Dieu. L’ange avait dû même le rassurer :

— Calme ta frayeur, ô Zacharie béni entre tous les Zacharies, lui avait-il dit ; le Seigneur a entendu ta prière et l’a exaucée ; par un effet rétroactif que ton intelligence humaine ne peut comprendre, il transforme ta femme. Tu avais laissé Elisabeth dans son état normal de stérilité ; eh bien, avant neuf mois, tu m’en diras des nouvelles. Tiens, veux-tu que je t’en apprenne encore plus long ? Ce sera un garçon que tu auras, et tu l’appelleras Jean. Bien mieux, il sera ta joie et celle d’Israël ; il ne boira jamais de vin ni rien de ce qui peut enivrer. Il prêchera le peuple, et, comme il parlera n’ayant jamais de cuite, il sera toujours cru. Les mécréants se convertiront à sa voix, et même, — je vais t’ahurir pour le coup, mon vieux, — c’est lui, lui, ce Jean, qui sera le précurseur du Messie.

C’était trop beau. Le mari d’Élisabeth avait cru à une fumisterie, et il avait répliqué à l’ange :

— Monsieur, le bon Dieu m’accorde beaucoup plus que je ne lui ai demandé ; c’est donc qu’il se moque de moi. Je veux bien vous croire ; mais donnez-moi une preuve de la divinité de votre message.

L’ange s’était senti piqué au vif par ce doute.

— Ah ! c’est comme cela, mon bonhomme ! avait-il riposté. Ah ! quand je viens tout amicalement te faire les commissions du père Sabaoth, tu t’imagines que je te monte le coup ! Elle est raide, celle-là !… Eh bien, apprends que je suis Gabriel, un archange de premier calibre, un des esprits assistants devant Dieu. Et, pour t’apprendre à croire désormais sans demander des explications, tu seras, à partir de cet instant, muet jusqu’au moment où ce que je viens de t’annoncer s’accomplira.

Là-dessus, l’ange Gabriel avait repiqué sa course vers le plafond, sans seulement tirer la moindre révérence à Zacharie stupéfait.

Or, la mission de l’ange était si peu une blague que Zacharie était réellement dans l’impossibilité de blaguer. Muet comme une carpe, le malheureux !

Vous comprenez maintenant si l’infortuné lévite eut raison de faire une tête impossible, quand il apparut au peuple, en revenant de l’autre côté du rideau.

En vain lui demandait-on :

— Eh bien ! quoi ? qu’y a-t-il ? Parlez, mais parlez donc, monsieur le curé !

Il secouait sa frimousse d’un air consterné, ce qui n’était pas fait du tout pour rassurer les fidèles. On ne put tirer de lui autre chose que des branlements de tête et des sons inarticulés.

Ce soir-là, tout Israël se coucha en proie à des transes mortelles, et, la nuit, tout Israël eut le cauchemar.


CHAPITRE II
 
LE PRÉCURSEUR


Son service terminé, Zacharie s’en retourna bien vite à Youttah. Peu après, le ventre de madame la curée se mit à ballonner ; cela fit marcher toutes les langues de la commune, excepté celle du mari, laquelle ne fonctionnait plus du tout. Et non seulement il était muet, l’infortuné Zacharie, mais encore il était devenu sourd, bien que cela n’eût pas été tout d’abord dans le programme.

Toutefois, quoique sourd, il comprit très bien que l’on se moquait de la position si brusquement intéressante de madame Élisabeth. Aussi, pendant les cinq derniers mois de sa grossesse, la fit-il cacher. « Rien de plus naturel que cette retraite, disent les théologiens catholiques ; il convenait de soustraire aux regards et à la malignité des hommes ce qu’avait de merveilleux cette conception inespérée. » Rien, en effet, n’était plus merveilleux.

Au moment voulu, Élisabeth mit au monde un beau bébé que la sage-femme déclara être du sexe masculin. La prophétie de l’ange se réalisait ; mais cette coquine de prophétie ne se réalisa pas tout entière. À ce moment, l’événement annoncé par Gabriel était accompli, et Zacharie, selon la promesse du messager céleste, aurait dû se remettre à parler. Pas du tout, il demeura sourd et muet comme devant. Le père bon Dieu tenait à ce que la guérison de son prêtre s’accomplit en public ; à quoi bon faire des miracles en petit comité ?

Zacharie était donc sourd-muet plus que jamais, et il le resta jusqu’au jour de la cérémonie religieuse publique qui suivait chez les Juifs la naissance de tout enfant. Cette cérémonie était celle de la circoncision. Huit jours après que le petit Jean — c’était le nom qui avait été imposé par l’ange — eut fait son apparition sur cette terre, on le porta au Temple, et là on pratiqua sur lui l’opération chirurgicale qui est le baptême des israélites et des musulmans.

Soudain, Zacharie poussa un cri.

— Ah !… ah !… ah !… Ça y est !… Mes amis, je puis parler !… je parle !…

Et, pour rattraper le temps perdu pendant ses neuf mois de mutisme, il se mit, séance tenante, à débiter un long cantique de sa composition, dans lequel il célébrait la gloire de Jéhovah-Sabaoth.

Par exemple, il faut le lire, ce cantique de révélations ; il mérite d’être lu, allez. On le trouve tout au long dans l’Évangile. En voici le début :

« Béni soit le Seigneur, s’écria Zacharie dès qu’il eut la langue déliée, béni soit le Dieu d’Israël, parce qu’il a regardé et qu’il va délivrer son peuple.

« Dans la famille de David, dans ma famille, le Seigneur a fait pousser une corne, et cette corne sera notre salut…, etc. »

C’est textuel ; je n’invente rien. Mais ne plaignons pas Zacharie, puisqu’il se réjouissait si fort de sa corne.

Le petit Jean fut élevé par sa mère et par Zacharie avec un soin tout particulier ; seulement, détail curieux à noter, le gamin s’échappait le plus souvent qu’il pouvait de la maison paternelle et allait faire l’école buissonnière dans les environs. Là, il parlait tout seul pendant des heures entières.

Décidément, on le voit, Jean était le précurseur du Messie qu’attendaient les populations juives.

Quand et comment allait naître ce Messie ?

C’est ce que nous allons voir sans plus tarder.


CHAPITRE III
 
LOPÉRATION DU SAINT-ESPRIT


Un garçon joliment dégourdi, c’était l’ange Gabriel, ce jeune envoyé de Jéhovah que nous avons vu tout à l’heure dans le Tabernacle. Gabriel, s’il faut en croire les livres saints, a la spécialité d’ébahir les gens en leur apprenant qu’ils auront des moutards. Nous l’avons vu fonctionner à propos de la naissance de Jean ; nous allons le voir fonctionner encore, — et où çà ? — chez une cousine d’Élisabeth.

Élisabeth avait une cousine, nommée Marie, qui habitait à Nazareth, obscur village de la Galilée. Marie était jeune, brune et jolie à croquer ; un morceau de roi, quoi !

À cette époque, en fait de roi, il n’y avait en Judée que le sieur Hérode, lequel, à vrai dire, n’était pas le véritable roi aux yeux des Juifs ; car il était un monarque imposé par les Romains, c’était un usurpateur. De roi légitime, pas un cheveu ! Mais la race royale de David comptait néanmoins un certain nombre de descendants, parmi lesquels un charpentier du nom prédestiné de Joseph.

Donc, Marie, morceau de roi, avait été fiancée à Joseph, descendant de David.

Le père et la mère de la jeune fille, papa Joachim et maman Anne, avaient tout d’abord consacré leur demoiselle au Seigneur ; c’est-à-dire que dès sa plus tendre enfance, ils lui avaient fait promettre solennellement en plein Temple, qu’elle ne se marierait jamais et quelle travaillerait exclusivement pour messieurs les curés.

Un beau jour, Joachim et Anne changèrent d’idée, et, pour un motif que l’Évangile oublie de nous faire connaître, ils fiancèrent leur demoiselle au charpentier Joseph. Peut-être lui devaient-ils une facture trop élevée pour leurs ressources, et Joseph, en vieux roublard qu’il était, avait-il demandé la petite en solde de tout compte. Ce sont là des arrangements qui se pratiquent quelquefois.

Bref, on avait passé l’éponge sur les engagements antérieurs, et les fiançailles de Marie et de Joseph avaient été célébrées, toujours d’une manière solennelle et au même Temple où la petite avait formulé ses vœux. Dans tous les siècles, au temps jadis aussi bien qu’aujourd’hui, les prêtres ont toujours été très accommodants : on leur avait promis la brunette pour leur service personnel ; moyennant quelques pièces de cent sous, ils consentirent à s’en passer et bénirent les fiançailles du charpentier comme ils auraient béni celles du commissionnaire du coin.

Marie seule s’était fait tirer un peu l’oreille. Joseph n’était pas de la première jeunesse ; il avait une grande barbe broussailleuse, un air grognon, le caillou par trop clairsemé et le langage passablement bourru ; ce fiancé-là ne représentait pas un avenir bien gai ; et puis, elle prenait au sérieux ses vœux, la petite.

La première fois qu’on lui parla de Joseph, elle fit une moue caractéristique, et dit :

— Zut alors ! et mon vœu de virginité ?

Heureusement pour lui, Joseph était un fin diplomate. Il eut un sourire ineffable, passa sa main dans ses rares mèches, et dit d’un ton dégagé :

— Oh ! si ce n’est que cela qui vous inquiète, mademoiselle, il m’est bien facile de vous tranquilliser. Vous croyez peut-être que c’est pour ça que je tiens au mariage ? Ma parole, vous vous mettez le doigt dans l’œil. Moi, je m’en moque un peu. Le fin mot de l’histoire, c’est que je m’embête à six francs l’heure ; personne pour me tenir compagnie ; j’avais un perroquet, il est mort la semaine dernière ; avec ça, voyez mes culottes, c’est moi qui me recouds mes boutons, sont-ils assez mal recousus ! Tenez, si je cherche à prendre femme, c’est tout bonnement pour avoir mes côtelettes cuites à point et mes habits bien reprisés. Voilà comment je comprends le mariage, moi ! Cela avait été dit d’une façon si bonhomme que les larmes en vinrent aux yeux de la mère Anne. Elle se tourna vers sa fille et lui glissa ces mots dans le tuyau de l’oreille :

— Allons, ne fais pas tant ta mijaurée, petite sotte ! D’abord, ton père et moi, nous voulons te marier quand même, et puisque tu nous dois l’obéissance, il faudra bien que tu en passes par nos volontés. Nous n’avons pas les moyens de réaliser tes engagements passés ; ton père, tu le sais, a fait depuis quelque temps de mauvaises affaires ; pour que tu entres définitivement au Temple, les lévites exigent l’apport d’un trousseau assez conséquent, tandis que Joseph, lui, te prend sans dot. Décide-toi, voyons, nigaude ; jamais tu ne trouveras une aussi bonne pâte de mari.

Marion avait baissé les yeux et murmuré :

— Eh bien, oui, maman, j’accepte ; seulement, il est bien entendu que je ne reviendrai jamais sur mes conditions.

Joseph s’était incliné et avait répliqué :

— Mademoiselle, vous me faites bien de l’honneur.

Et voilà comment la demoiselle au père Joachim était devenue la fiancée du descendant de David.

En attendant le jour du mariage, la brunette demeurait chez son père et sa mère et gardait la maison, pendant que ceux-ci étaient en journée chez leurs patrons respectifs.

Or, par une belle matinée du mois de mars, à l’éclosion même du printemps, à un moment où Marion était seulette dans sa chambre, un beau monsieur entra : il était fort joli garçon.

La brune enfant releva la tête et se montra étonnée ; mais sa surprise n’avait rien de désagréable, — au contraire.

Le beau jeune homme s’avança, un doux sourire sur les lèvres.

— Je vous salue, Marie, dit-il. Oh ! vous êtes vraiment pleine de grâce. On voit bien que le Seigneur est avec vous, lui, l’auteur de tout ce qui est charmant ; vous êtes privilégiée au-dessus de toutes les femmes ; l’enfant qui naîtra de vous sera certainement mille fois béni.

Marie était de plus en plus étonnée, et elle était en même temps ravie : jamais elle n’avait entendu une voix-si mélodieuse à son oreille ; quelle différence avec l’organe grinçant du vieux barbon qu’on lui destinait pour époux !

Ce qui l’épatait, par exemple, au superlatif, c’était de s’entendre parler d’un gosse qui devait naître d’elle. Elle répondit au joli garçon (je prends textuellement la phrase dans l’évangéliste Luc, chapitre Ier, verset 34) : « Comment cela pourra-t-il se faire, puisque je ne connais point d’homme ? »

Cette innocente naïveté combla d’aise le joli garçon.

— N’ayez aucun souci de cela, répliqua-t-il, ô gracieuse Marie ; n’ayez aucune crainte ; c’est là un détail insignifiant. Je m’appelle Gabriel et suis ange de mon métier ; ainsi, vous pouvez vous en rapporter à moi. Laissez la vertu du Très-Haut vous couvrir de son ombre, et vous verrez ensuite. Je vous le dis, ma mignonne, vous aurez un enfant, vous lui donnerez le nom de Jésus, et tout le monde l’appellera le Fils de Dieu.

Dès ce moment, la petite Marie était convaincue.

— Je suis votre servante, dit-elle en s’abandonnant aux volontés du Seigneur ; qu’il me soit fait selon votre parole.

Que se passa-t-il alors dans la maison de Nazareth ? demande feu Mgr Dupanloup qui, lui aussi, a écrit la Vie de Jésus. Et le saint évêque ajoute : — À cet instant, le Verbe se fit chair.

Va pour le Verbe !

L’ange Gabriel, une fois sa mission terminée, secoua ses blanches ailes et disparut, toujours par le plafond.

La Vierge était fécondée ; l’opération du Saint-Esprit avait obtenu une réussite complète.

À ce propos, je me permettrai de poser une simple question à mon vieil ami notre Saint-Père le Pape : — Pourquoi les Évangiles appellent-ils indifféremment Jésus-Christ le « Fils de Dieu » ou le « Fils de l’Homme » — C’est que « Fils de l’Homme » ou « Fils de Dieu », ce n’est pas la même chose, saperlipopette ! D’autant plus que Gabriel est un mot hébreu qui veut dire textuellement : l’Homme de Dieu.

Saint-Père, vous seriez bien aimable de nous expliquer cela au prochain concile ; car, si des fidèles allaient s’imaginer que les Évangiles, en appelant Jésus à la fois Fils de l’Homme et Fils de Dieu, ont voulu dire que ledit Jésus est le fils de « l’Homme de Dieu », cela risquerait de nous amener une nouvelle hérésie.

Au moins, Très Saint-Père, ne vous figurez pas que c’est pour mon compte, à moi, que je vous soumets cette observation.

Croyant jusqu’au bout des ongles, je laisse l’ange Gabriel tout à fait en dehors de l’opération du Saint-Esprit. J’aime bien mieux croire, — et fermement, je vous l’assure, — que c’est le pigeon qui s’en est acquitté tout seul.

C’est infiniment plus drôle.


CHAPITRE IV
 
MARIE CHEZ ÉLISABETH


Donc, le pigeon avait agi, et il faut le reconnaître, le pigeon faisait bien les choses. Si bien même qu’au bout de quelques jours la petite Marie se rendit parfaitement compte de l’heureux accident qui lui était arrivé. Elle ne disait rien à personne, nous affirme l’Évangile, mais elle savait très bien à quoi s’en tenir. Voyez-vous, la friponne !

Du matin au soir, elle restait absorbée dans ses pensées, se rappelant avec délices la visite du joli Gabriel et l’événement qui s’en était suivi.

Le père Joachim et la mère Anne, le soir en rentrant de leur travail, se demandaient pourquoi la petiote était devenue si songeuse.

— Elle pense à Joseph, disait Joachim en clignant de l’œil.

— Que nenni ! répondait Anne, plus maligne ; il y a quelque anguille sous roche… et cette anguille ne s’appelle pas Joseph.

— Tu crois ?

— C’est comme j’ai l’honneur de te le dire, Joachim.

— Mais alors, ce serait très grave !

— Peuh ! pas si grave que ça ! Marion n’est pas une bête ; et puis, notre chère espiègle a, sans doute, comme je le crois, sa petite idée en tête… À son âge, cela est permis, elle est arrivée au moment où le cœur parle… Mais Marion est vertueuse au fond, dans tout ça : nous pouvons être tranquilles… Elle est bien trop sage pour faire le moindre faux pas… Je la connais, ma fille, que diable ! Ce n’est pas pour des prunes que je suis sa mère !

Quant à Joseph, il continuait à montrer envers Marie toute l’assiduité d’un fiancé qui prend son rôle au sérieux. Il ne laissait pas passer une semaine sans venir chez Joachim, armé d’un superbe bouquet où dominaient, parmi les fleurs, de magnifiques lis ; c’était délicat et de bon goût. Dans la charpente, on a toujours su être galant, tout en demeurant réservé.

Joseph étant soupçonneux, Marie dit : C’est le pigeon ! (chap. V).
Joseph étant soupçonneux, Marie dit : C’est le pigeon ! (chap. v).
 

Cependant, Marion, qui n’osait confier son secret ni à son papa ni à madame sa maman, éprouvait le besoin de verser le trop plein de son âme dans une âme discrète et dévouée. Ce besoin de confidence n’avait rien, du reste, que de très naturel. Elle demanda à Joachim et à Anne la permission d’aller passer quelque temps chez sa cousine Élisabeth.

Joachim et Anne se consultèrent. Ils ne virent aucun inconvénient à déférer à ce désir. Marie se rendit donc à Youttah.

Il est bon de dire qu’à ce moment la femme de Zacharie n’avait pas encore mis au monde le petit Jean ; le précurseur du Messie était seulement en train. En effet, l’évangéliste Luc, qui est très précis dans ses renseignements, nous apprend qu’Élisabeth conçut juste six mois avant la fiancée de Joseph.

Lorsque Élisabeth, qui vivait dans la retraite au milieu des montagnes de Juda, vit venir à elle sa cousine, elle éprouva une surprise toute remplie d’une douce satisfaction. Au premier coup d’œil, les deux femmes se comprirent.

— Soyez la bienvenue, Marie, fit Élisabeth.

On s’embrassa sur les deux joues.

— Cousine, dit Marion un peu timide et rougissante, que je suis contente de vous voir ! Si vous saviez ?…

— Oui, je connais ça… Nous sommes toutes les deux bien heureuses, mais vous surtout, n’est-ce pas ?… Sitôt que je vous ai vue, voyez comme cela est curieux, mon enfant a tressailli dans mon sein… C’est d’un bon augure, croyez-moi.

Marie ne demandait pas mieux que de croire à toutes les bonnes paroles de sa cousine.

On causa, on causa longuement.

— Je vous garde pour quelques jours, ma chère mignonne, disait Élisabeth ; votre présence ici me portera bonheur.

Il était impossible d’être plus aimable.

Aussi Marion n’eut plus rien de caché pour Élisabeth. Elle lui raconta la visite de l’ange et comment elle aimait Celui qui avait bien voulu jeter les yeux sur elle.

Elle s’épanchait et s’écriait dans l’explosion de sa joie :

— Mon âme glorifie mon Seigneur, et mon cœur, en pensant à lui, est tous les jours rempli d’allégresse. Je suis la servante de mon Seigneur, il a daigné m’accorder ses faveurs ; il a fait en moi de grandes choses…

Élisabeth souriait, pleine d’amitié pour Marie.

Celle-ci continuait :

— Son nom m’est sacré. J’étais affamée, il m’a rassasiée. Il a déployé pour moi la puissance de son bras ; aussi, toutes les générations m’appelleront la bienheureuse.

Élisabeth lui prenait les mains :

— Vous êtes adorable, ma chère Marie !

Ces épanchements de cousine à cousine durèrent comme cela trois mois, jusqu’au jour où le sacrificateur Zacharie fut déclaré papa au nom de la loi.

Ce jour là, Marion retourna à Nazareth. Seulement, comme il y avait trois mois que le Verbe s’était fait chair, le bedon de la brune enfant commençait à attirer les regards.


CHAPITRE V
 
OÙ JOSEPH, APRÈS LAVOIR TROUVÉE MAUVAISE, EN PREND SON PARTI


Joseph était un brave homme de charpentier, nous le savons ; mais, malgré son air bonasse, il n’était pas tombé de la dernière pluie, et, de plus, il avait son petit amour-propre.

Quand le blé pousse, c’est qu’on a semé du grain, se disait-il ; et il n’eût pas plus tôt vu sa douce fiancée qu’il ajouta :

— Quelqu’un a marché dans mes plates-bandes !

Et le charpentier « connut dès lors la plus amère des tristesses ».

Rendons-lui cette justice : il n’était pas tout à fait dans son tort. Pouvait-il s’imaginer, lui, bonhomme à l’âme naïve, qu’un pigeon était seul son rival, et que Marie, quoique parfaitement enceinte, était aussi vierge qu’avant l’opération du Saint-Esprit ?

Non, Joseph ne pouvait pas s’imaginer cela.

Mettez à sa place le marguillier le plus crédule ; supposez que le dévot le plus rempli de foi ait été le fiancé de Marion, et qu’au retour d’un voyage de trois mois à Youttah, il ait trouvé la brune enfant dans la situation que vous savez ; je parie cent sous en pièces du pape que notre marguillier dévot se serait fâché peut-être plus fort encore que se fâcha Joseph.

Joseph tenait à avoir une femme pour la surveillance de son pot-au-feu et le raccommodage de ses culottes ; mais il ne poussait pas le désintéressement en matière d’amour conjugal jusqu’à demeurer insensible au ridicule qu’entraîne fatalement avec soi l’état de mari cocu.

Le jour où, venant selon l’usage offrir un bouquet à Marie, il s’aperçut que le ventre de sa fiancée avait pris des proportions inquiétantes, il sursauta en arrière, à en lâcher sa botte de fleurs de lis, et s’écria :

— Palsambleu ! mademoiselle, vous n’avez pas perdu votre temps à enfiler des perles depuis que je n’ai eu le plaisir de vous voir !…

Marie, confuse, baissa la tête.

Père Joachim et mère Anne étaient stupéfaits.

Joseph se tourna alors vers ceux-ci :

— Malepeste ! si vous croyez qu’à présent je m’en vas épouser votre galopine de fille, vous ne ferez pas mal, par la même occasion, d’attendre qu’il pousse des plumes aux abricotiers !… Un peu que déjà les camarades me blaguent d’avoir jeté mon dévolu sur une jeunesse !… C’est pour le coup qu’ils me monteraient une scie : « Ah ! mon pauvre Joseph, ça y est ! » J’entends d’ici toutes les chansons des ateliers… Et les apprentis, qui sont de vraies gales, c’est ceux-là qui s’en feraient une bosse, à mon propos !… Non, ma foi, ça ne peut pas aller comme ça…, Je suis dégagé de ma parole… Je n’ai pas envie de devenir la fable de tout le quartier !…

Tandis que Joseph parlait, Marion avait un peu repris contenance. Elle essaya d’amadouer son fiancé, esquissa une moue câline, pour lui faire avaler la pilule :

— Joseph, mon ami, je vous jure que vous vous trompez… Je suis aussi pure que l’enfant qui naîtra de moi…

— Aussi pure que votre futur poupon, dites-vous !… Eh bien, elle est raide, celle-là…

— Joseph, mon gros lapin, je vous donne ma parole d’honneur que je suis toujours digne de vous… Aucun homme ne peut se vanter d’avoir seulement baisé le bout de mes doigts…

— Ta, ta, ta, je ne prends pas des vessies pour des lanternes… Qui donc, si ce n’est un homme, vous a mis dans cette fichue position ?

— C’est le pigeon, Joseph !

Pour le coup, le charpentier se fâcha tout rouge.

— La vaurienne ! elle se moque encore de moi par-dessus le marché… Nom d’une pipe ! c’est fièrement heureux qu’elle ait commencé ses cascades avant que nous ayons passé devant le maire… Une fois le conjungo accompli, c’est Bibi qui aurait été dans de beaux draps !…

Là-dessus, Joseph se retira furieux, Il est regrettable que l’évangéliste Matthieu, qui nous fait part de cet incident, ne nous ait pas donné le texte des récriminations du bonhomme aux fleurs de lis. Les paroles que je viens de prêter au fiancé de Marie doivent être bien faibles à côté de celles qu’il a dû réellement prononcer. « Vaurienne » et « galopine » sont des qualificatifs fort pâles auprès de ceux qu’a certainement appliqués à sa fiancée infidèle le charpentier vexé ; car il est à présumer que notre manieur de rabot et de varlope n’a pas mis de gants pour dire à Marion tout ce qu’il avait sur le cœur.

Quant à Joachim et Anne, ils en étaient comme des tourtes ; ils ouvraient une bouche démesurée, tant chez eux l’étonnement était extrême.

Lorsque Joseph fut sorti, il y eut un attrapage dans toutes les règles. Les mots désagréables grêlaient sur Marion. Le papa et la maman voulaient savoir à toute force quel polisson du voisinage était l’auteur de ce que Joachim et Anne, dans leur ignorance des desseins de Dieu, considéraient comme une vilaine besogne. Il y avait même un certain cousin, du nom de Panther, sur qui la mère Anne arrêtait particulièrement ses soupçons ; ce cousin Panther n’était pas mal de sa personne et, à un moment donné, avait demandé la petite en mariage. Marion avait beau jurer ses grands dieux que le pigeon était le seul coupable ; elle ne pouvait réussir à se faire croire.

Finalement, Anne et Joachim, navrés, se résignèrent à attendre les événements.

Ils avaient renoncé à l’espoir de marier jamais leur « galopine », lorsqu’un beau matin, ils virent arriver Joseph. Le charpentier se frottait les mains avec béatitude ; jamais on ne lui avait vu une figure aussi épanouie.

— Or çà ! fit-il, futur beau-papa et future belle-maman, êtes-vous toujours décidés à m’accepter pour gendre ?

— Ah bah ! exclamèrent les deux autres, mais c’est nous qui avons cru que vous ne vouliez plus de Marion depuis son petit accident !

— Oui, en effet, j’étais furieux, je ne m’en cache pas ; mais maintenant je sais tout…

Pour le coup, Anne et Joachim étaient plus ahuris que jamais.

— Quoi ! dit le père, vous savez tout maintenant, et c’est pour cela que vous voulez ?…

— Précisément.

— Nous avons mal entendu, sans doute.

— Je dis : précisément…

— Vous voulez rire… Joseph, ne plaisantez pas sur notre malheur !

— Je ne plaisante pas… Je sais tout, et je puis vous garantir que la petite ne nous a point trompés lorsqu’elle nous a affirmé que c’était le pigeon.

Anne et Joachim se regardèrent.

— Allez, vous n’avez pas besoin de vous regarder comme cela, avec des yeux de chat qui fait caca dans la braise… Je suis sûr de ce que j’avance à mon tour : c’est le pigeon !

— Dame, puisque vous y tenez aussi, murmura Joachim, je ne vois aucun inconvénient à ce que ce soit le pigeon… Au surplus, c’est votre affaire.

— Figurez-vous que cette nuit j’ai eu un songe… Un bel ange aux ailes d’or était assis familièrement sur ma descente de lit, les jambes croisées, et il me disait : « Joseph, sais-tu que tu es rudement godiche ?… Tu n’as qu’à étendre la main pour devenir le propriétaire d’un trésor, et tu ne remues seulement pas le petit doigt !… — Où ça, un trésor ? que je demandai à l’ange. — À deux pas de chez toi, dans ton village, à Nazareth même, quoi ! Ce trésor, c’est Marion, la fille au père Joachim, cette jolie brune à qui tu as été fiancé. — Oui, que je répliquai, et qui est enceinte de je ne sais pas qui ; tout le monde pense que c’est de Panther. Si Marion est un trésor, eh bien, ce n’est pas un trésor de vertu, toujours. — Joseph, tu te trompes. Panther n’y est pour rien, ni personne parmi les humains, Marion est vierge comme l’oiseau dans l’œuf ; l’enfant qu’elle porte dans son sein, mon vieux, c’est tout bêtement le Messie, introduit par l’opération du Saint-Esprit. — Alors, ce n’était donc pas une blague, le pigeon ? que je demandai. — Vrai, archi-vrai ! Je suis l’archange Gabriel ; ainsi, tu peux me croire. — Du moment que vous êtes l’archange Gabriel, je ne dis plus rien. Et que me conseillez-vous ? — Épouse Marie au plus vite, mon garçon. Tu seras ainsi, aux yeux de la loi, et sans y avoir pris aucune peine, le papa du Messie qui sauvera le peuple d’Israël et même le monde tout entier avec. »

Joachim et Anne étaient ravis. Joseph continua :

— Vous comprenez à présent si j’ai hâte de devenir votre gendre !… Un autre n’aurait qu’à recevoir du ciel la même révélation que moi et me souffler mon trésor.

— Soit, Joseph, firent le père et la mère enchantés ; topez là, excellent Joseph. Marion est à vous ; le temps de publier les bans, et l’affaire est faite… irrévocablement, n’est-ce pas ?

— Ir-ré-vo-ca-ble-ment !

Dix jours après cet entretien, la petite Marion s’appelait Mme Joseph. À la cérémonie nuptiale, quelques gamins risquèrent bien une ou deux plaisanteries sur la couronne de fleurs d’oranger de la mariée ; mais le grand-prêtre Siméon, qui, en sa qualité, était inspiré de Dieu, poussa le coude au charpentier et lui glissa ces deux mots à voix basse :

— Veinard, va !


CHAPITRE VI
 
GÉNÉALOGIE DU MESSIE


Il ne serait pas mauvais ici de faire connaître la généalogie de Jésus et de rappeler les promesses faites par Jéhovah aux patriarches. Cette généalogie curieuse — curieuse surtout quant à sa conclusion — se trouve dans l’Évangile ; il est donc nécessaire de lui donner une place dans ces pages.

Au moment où la Vierge fut sur le point d’enfanter, tout en demeurant pucelle (c’est un article de foi), il est logique d’admettre que les patriarches se rendirent en délégation auprès de Jéhovah et lui manifestèrent toute leur joie d’avoir dans leur descendance directe un enfant qui allait naître, suivant les prophéties, pour racheter le genre humain du péché de la pomme commis par Adam et Ève.

Abraham se présenta donc le premier au Très-Haut, et dit :

— Seigneur Dieu, pour récompenser ma fidélité à vos lois célestes, vous m’avez juré que je serais père d’une race bénie et que dans ma descendance directe le Messie naîtrait. Aujourd’hui, les temps sont accomplis. Vous, Dieu Tout-Puissant, dont les serments sont immuables et sacrés, vous avez donc réalisé votre sainte parole ?

— Certainement, Abraham de mon cœur.

— Seigneur, j’ai engendré Isaac.

Isaac vint et dit : Moi, Seigneur, j’ai engendré Jacob. — Jacob vint et dit : J’ai engendré Juda. — Juda vint et dit : J’ai engendré Pharès. — Pharès vint et dit : J’ai engendré Esron. — Esron vint et dit : J’ai engendré Aram. — Aram vint et dit : J’ai engendré Aminadab. — Aminadab vint et dit : J’ai engendré Naason. — Naason vint et dit : J’ai engendré Salmon. — Salmon vint et dit : J’ai engendré Booz. — Booz vint et dit J’ai engendré Obeb. — Obeb vint et dit : J’ai engendré Jessé. — Jessé vint et dit : J’ai engendré David.

David se présenta à son tour. Jéhovah lui tapota amicalement la joue.

— Mon bien-aimé David, fit-il, toi surtout tu as été mon élu prédilectionné ; aussi t’ai-je renouvelé les promesses que j’avais formulées à Abraham. Dans l’histoire, mon cher David, tu seras appelé l’ancêtre du Messie.

David s’inclina et dit :

— J’ai engendré Salomon.

Salomon vint et dit : J’ai engendré Roboam. — Roboam vint et dit : J’ai engendré Abias. — Abias vint et dit : J’ai engendré Asa. — Asa vint et dit : J’ai engendré Josaphat. — Josaphat vint et dit : J’ai engendré Joram. — Joram vint et dit : J’ai engendré Ozias. — Ozias vint et dit : J’ai engendré Joathan. — Joathan vint et dit : J’ai engendré Achaz. — Achaz vint et dit : J’ai engendré Ezéchias. — Ezéchias vint et dit : J’ai engendré Manassé.

Manassé vint. Il allait nommer son fils, quand le bon Dieu père l’arrêta du geste :

— Toi, je te connais, fit le Seigneur ; c’est une fameuse chance pour toi que tu aies été inscrit à l’avance sur mon grand-livre comme devant être un des ascendants du Messie ; car, ce n’est pas pour t’en faire un reproche, mais tu as été pendant toute ta vie une jolie fripouille. Tu as commis mille sacrilèges, tu as adoré le diable, tu as fait scier en deux Isaïe, l’un de mes prophètes préférés. Le Christ, qui va naître un de ces quatre matins, n’aura pas à se flatter de te compter parmi ses aïeux.

— C’est vrai, Seigneur, objecta Manassé, j’ai été un mécréant ; j’ai manqué de foi, je le confesse ; j’ai sacrifié aux idoles et j’ai martyrisé votre Isaïe : mais enfin, après tout, je n’ai jamais outragé la morale comme Salomon, je n’ai jamais spéculé sur les charmes de ma femme comme Abraham, je ne suis pas le fils d’une prostituée comme le gros Booz.

— Plaît-il ? qu’avez-vous à dire sur mon compte ? dit Booz intervenant.

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? firent Abraham et Salomon.

— Il y a, répondit Manassé, que le Seigneur me flanque au nez mes sacrilèges, et que je plaide les circonstances atténuantes en me mettant en parallèle avec vous. Il ne sera pas flatteur pour le Messie de me compter parmi ses ancêtres, soit, je l’admets ; mais, en définitive, il me semble qu’il aura moins à rougir de moi que de la mère de Booz, Mme Rahab, la fille publique de Jéricho…

— Chut ! chut ! interrompit le Très-Haut. Ne lavons pas notre linge sale devant tous ces jeunes chérubins et séraphins qui nous écoutent. Pas de scandale, mes enfants ! Manassé, mon ami, je t’ai pardonné tes frasques ; je te dispense donc de critiquer les autres aïeux et aïeules du Christ. Reprenons notre petit défilé généalogique, qui est très intéressant, et dont le but est de prouver que j’ai tenu mes promesses à Abraham et à David. Qui as-tu engendré, Manassé ?

Manassé dit : J’ai engendré Amon. — Amon vint et dit : J’ai engendré Josias. — Josias vint et dit : J’ai engendré Jéchonias. — Jéchonias vint et dit : J’ai engendré Salathiel. — Salathiel vint et dit : J’ai engendré Zorobabel. — Zorobabel vint et dit : J’ai engendré Abiud. — Abiud vint et dit : J’ai engendré Eliacim. — Eliacim vint et dit : J’ai engendré Azor. — Azor vint et dit : J’ai engendré Sadoc. — Sadoc vint et dit : J’ai engendré Achim. — Achim vint et dit : J’ai engendré Eliud. — Eliud vint et dit : J’ai engendré Éléazar. — Éléazar vint et dit : J’ai engendré Mathan. — Mathan vint et dit : J’ai engendré Jacob.

Jacob se leva.

— Ouf ! fit Jéhovah. Il ne reste plus que toi, mon petit Jacob numéro 2.

— En effet, Seigneur, il y a peu de temps que vous m’avez retiré du nombre des vivants, et mon fils est encore sur la terre.

— Qui as-tu donc engendré ?

Jacob dit : J’ai engendré Joseph.

Tous les patriarches se regardèrent.

— C’est donc ce Joseph, demanda Abraham, qui sera le père du Messie ?

— Pas du tout, mon fiston ; ce Joseph est seulement l’époux d’une nommée Marie, de qui naîtra le Christ en question.

— C’est cela, observa David qui croyait avoir compris ; ce Joseph, mon descendant, a engendré le Messie promis par vous.

— Mais, sacrebleu ! non… Joseph est étranger à cette paternité. Il est l’époux de Marie, et voilà tout. Le reste ne vous regarde pas.

Il y eut un long murmure dans les rangs des patriarches.

— Mais alors, Seigneur, s’écrièrent-ils, vous vous êtes abominablement moqué de nous !

— À quoi bon, dit Abraham, m’avoir mis à la tête de toute cette généalogie, si le dernier de mes descendants n’a collaboré en rien à l’engendrement du Messie ?… Je suis volé !

— Nous sommes volés ! répétèrent les autres.

Le Bon-Dieu père frappa un coup de poing sur son comptoir (un magnifique comptoir en zinc, enrichi de diamants).

— Sont-ils têtus ! fit-il. Ils ne peuvent pas comprendre, et ils veulent quand même trouver la clef de l’énigme.

Le réveil des bergers, à minuit, dans la neige (chap. VII).
Le réveil des bergers, à minuit, dans la neige (chap. vii).
 

— Énigme tant qu’il vous plaira ! objecta David ; mais enfin, oui ou non, m’avez-vous juré que le Messie sortirait de ma race ?

— Parfaitement.

— Et à moi ? riposta Abraham.

— Parfaitement. Et c’est en effet en vertu de cette promesse que vous avez dans votre descendance directe le charpentier Joseph, époux de Marie, laquelle sera demain mère du Christ.

— Mais, seigneur Dieu, glapit toute la bande, si ce Joseph n’est qu’un époux platonique ?…

— Eh bien, qu’est-ce que cela peut vous faire ?

— Cela nous fait beaucoup ! Vous ne tenez pas vos engagements !

— Je vous demande pardon.

— Vous les éludez !

— Pas le moins du monde.

— Oh ! c’est trop fort !

Et les aïeux-postiches du Messie, en disant cela, trépignaient et ne prenaient pas la peine de cacher la colère que leur causait leur déception.

Le Très-Haut perdit patience ; la moutarde lui montait au nez à son tour.

— Ah ! sac à papier ! cria-t-il d’une voix éclatante, vous m’ennuyez, à la fin des fins ! Fichez-moi la paix, et débarrassez-moi le plancher, et lestement, je vous prie ! Vos réclamations sont saugrenues. J’ai tenu ma promesse, car je suis infaillible. Joseph n’est pas le père du Messie, et cependant c’est de vous que le Messie descend. Je vous l’affirme, cela doit vous suffire. Vous n’avez pas besoin de comprendre la chose, mille millions de je ne sais quoi !… puisque c’est un mystère.

Et, comme les patriarches murmuraient encore, Sabaoth ajouta :

— Trônes, Dominations et Principautés, flanquez-moi tout ce monde à la porte !

Ce qui fut fait en un clin d’œil.

Et voilà pourquoi l’Évangile se donne un mal inouï pour nous démontrer que Jésus-Christ descend de David et d’Abraham, en n’étant pas le fils de Joseph, puisque Joseph vient en droite ligne de ces deux patriarches chéris de Dieu[1].

Courbons-nous donc, mes frères, devant ce galimatias, et sans comprendre, croyons.


CHAPITRE VII
 
LA NAISSANCE ET LES BERGERS


Nous savons qu’un rêve avait suffi à Joseph pour le tranquilliser. Joseph, modèle des fiancés, devait être la perle des époux. Ah ! que la fille à Joachim avait eu tort de s’effrayer un moment du mariage !

Sitôt après la cérémonie nuptiale, le charpentier déclara que dans son ménage on ferait deux lits.

Tint-il toujours parole ? — La légende évangélique manque de précision sur ce point. On verra, dans un des chapitres qui suivront, qu’il est à présumer que la vierge de Nazareth ne se montra pas éternellement cruelle envers son brave homme de mari. Mais n’anticipons pas sur les événements.

La vérité nous oblige à reconnaître (et nous le faisons volontiers), que, du moins au début, Marion se contenta de l’opération du Saint-Esprit[2].

Joseph, pour sa part, était très fier de l’honneur insigne qui allait lui échoir. Être le père en titre, sinon de fait, d’un Messie, n’était pas une mince bagatelle ! Il s’institua donc, avec joie, papa légal du moutard qui allait naître ; il entoura Marion des plus tendres soins.

Sur ces entrefaites, survint un édit de César-Auguste qui ordonnait le dénombrement de tous les sujets de l’empire romain. La Judée faisait partie de ce puissant empire ; elle était administrée par des délégués de César, parmi lesquels il faut compter le tétrarque Hérode, que nous avons nommé précédemment.

L’édit de l’empereur prescrivait que le recensement se fît, non au lieu d’origine ou de domicile de chaque recensé, mais à l’endroit d’où provenait sa famille ou sa tribu. Ainsi, Joseph, qui appartenait à la race de David, issue de Bethléem, dut aller se faire inscrire à Bethléem.

Le voyage qu’il s’agissait d’accomplir pour ce motif tombait fort mal. Marie était arrivée au terme de sa grossesse, quand il fallut quitter Nazareth.

À peine parvenue à destination, la pauvre jeune femme fut prise des douleurs de l’enfantement. On s’adressa aux auberges du village ; toutes étaient bondées de voyageurs et refusèrent l’hospitalité au ménage Joseph.

Dans ces conditions, que faire ? — On chercha asile n’importe où, on entra dans la première écurie venue, et ce fut sur la paille qui servait de litière aux bêtes, loin de toute assistance, par une froide nuit d’hiver, par un temps de neige, que Marion mit au monde notre héros. Piteuse naissance pour un dieu !

Toutefois, ne nous attristons pas sur cette aventure plus grotesque que réellement lamentable. Plaignons les pauvres gens à qui ces malheurs surviennent ; mais n’oublions pas que cet accouchement misérable de Jésus était prévu et voulu par lui, que rien ne l’obligeait à naître dans une écurie, et que c’est par un effet de son bon plaisir que les témoins de ses premiers vagissements furent un bœuf et un âne. Gardons donc notre compassion pour les infortunes plus sérieuses des humains en butte a une guigne imméritée.

Je profiterai seulement de l’occasion pour émettre une petite idée qui me turlupine chaque fois que je pense à la naissance de Jésus-Christ.

Joseph avait accepté, à propos de la grossesse de Marie, l’explication que lui avait donnée un ange en songe. Très bien. L’idée qu’il allait avoir dans sa famille le Messie avait calmé sa susceptibilité. Plus que très bien. Mais si, au moment de l’accouchement de la Vierge, le Messie avait été une fille, je me demande et je vous demande quelle tête aurait fait Joseph ?

Je me figure même qu’à cet instant suprême le Père Éternel ne devait pas être exempt d’une certaine inquiétude. Je le vois, assis sur un nuage, comptant les secondes, et se disant : « Si la brune Marie nous donne un garçon, tout va bien ; mais si le Messie que mon Saint-Esprit s’est offert le plaisir d’engendrer appartient au beau sexe, comment vais-je me tirer de là ? »

Au fait, si Jésus avait été une fille, le genre humain se serait peut-être plus facilement laissé convertir.

Quoi qu’il en soit, papa bon Dieu a dû faire part de ses réflexions à monsieur le Saint-Esprit ; il a sans doute longuement exposé ses transes, fait ressortir combien la naissance d’une fille dérangerait tous ses plans, et conclu qu’un Christ femelle serait difficile à crucifier, vu la galanterie reconnue des soldats, même romains.

Mais le pigeon, qui est le personnage spirituel de la Trinité, n’a certainement pas manqué de répondre :

— Père Sabaoth, vous n’y songez pas ! Il est impossible que le Messie soit une fille, puisqu’il existe depuis avant sa naissance, depuis aussi longtemps que nous. Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu, vie de vie, lumière de lumière, flambeau de flambeau. Par conséquent, puisque votre Fils, dont c’est moi qui suis le Père, est aussi vieux que vous et moi, nous sommes sûrs de son sexe, qui est le sexe masculin, et nous n’avons à nous faire aucune bile.

À ce discours débité tout d’un trait, Jéhovah, sans aucun doute, n’a rien trouvé à répliquer, si ce n’est peut-être ceci :

— Saint-Esprit, ton langage est aussi beau que ton plumage. Tu es un phénix !

Quant à Marion, qui n’avait pas le pigeon sous la main dans l’étable de Bethléem, elle n’a su à quoi s’en tenir qu’une fois l’enfantement complètement terminé.

Dès cet instant, Joseph est heureux : il a son Messie, il le tient, il l’enveloppe de chiffons, il lui fait risette ; c’est lui, et personne autre, qui passera pour le papa. Quelle gloire !

Sans compter que Joseph, qui est destiné à marcher d’épatements en épatements, n’en a pas fini avec les surprises : elles ne font que commencer.

D’abord c’est une procession de bergers qui descendent de toutes les collines des environs pour venir adorer son fils.

Des bergers ! allez-vous me dire, des bergers qui flânent sur les collines en plein hiver ! — car la scène se passe au 25 décembre.

Oui, monsieur, oui, madame, des bergers en chair et en os, des bergers qui faisaient paître leurs troupeaux à minuit, au beau milieu de la neige.

Cela vous étonne ? Il en est pourtant ainsi, puisque l’Église nous en donne sa parole d’honneur.

Ces bergers étaient installés sur les collines de Bethléem ; ils gardaient leurs moutons. Tout à coup, une grande lumière les environna. Le firmament s’entr’ouvrit et laissa pleuvoir des anges en masse, qui, embouchant leurs trompettes, se mirent à faire un charivari de tous les diables. Le tapage dut, à coup sûr, être formidable ; car, dit saint Luc, « les bergers furent saisis d’une grande crainte. »

— Rassurez-vous, bergers, firent les anges. Nous venons vous annoncer une grande joie pour vous et pour tout votre peuple. En cet instant, un Sauveur vient de naître tout exprès à votre intention. Descendez en ville ; vous prendrez la troisième rue à gauche sur la grande route ; vous trouverez, à cinquante pas de la sixième lanterne, une étable mal fermée ; là-dedans, vous verrez une jeune femme, un bœuf, un vieux bonhomme, un âne, et un bébé mal emmaillotté. Le bébé en question, c’est le Messie. Avez-vous lu les livres des prophètes ? Non, car vous ne savez pas lire. Mais peu importe ; apprenez que les prophètes ont annoncé un Messie ; le monde entier l’attend depuis quatre mille ans, vous voyez que ce n’est pas d’hier : or, ce Messie si attendu, vous le possédez aujourd’hui. Allez à Bethléem, allez, vous l’avez !

Les bergers se levèrent, et les anges, remontant vers l’endroit très élevé d’où ils étaient dégringolés, chantèrent à pleins poumons : « Hosannah ! hosannah ! hosannah au plus haut des cieux ! et paix aux hommes, et paix aux hommes, et paix aux hommes de bonne volonté ! »

Quelques quarts d’heure après, les bergers envahissaient l’écurie, se prosternaient devant le poupon qui piaillait comme on fait à cet âge, l’adoraient, lui offraient du beurre, du lait et toutes sortes de fromages.

Joseph les remerciait, leur donnait des poignées de main et fourrait les fromages dans sa besace en disant, les yeux remplis de larmes de joie :

— C’est pour l’enfant !


CHAPITRE VIII
 
MARIE, QUOIQUE VIERGE, SE PURIFIE


Après avoir rempli les formalités légales du recensement, Joseph n’avait plus aucun motif de demeurer à Bethléem, ce village inhospitalier, où on laissait les pucelles accoucher dans les écuries.

Il reprit donc son carton à chapeau, sa femme, son parapluie et son moutard, et se rendit à Jérusalem pour présenter le poupon au Temple, suivant l’usage.

Au huitième jour de la naissance, il était nécessaire de circoncire le petit Jésus, toujours pour se conformer aux prescriptions de la religion israélite.

De graves discussions se sont engagées parmi les savants théologiens catholiques au sujet de cette circoncision : quel a été l’opérateur ? se sont demandé tous les docteurs chrétiens. Le fait est que les Évangiles sont muets sur ce point, qu’il eut été pourtant intéressant d’élucider.

Les plus malins pensent que ce fut Joseph lui-même qui se chargea de pratiquer le rite sacré : le papa nourricier versa donc les premières gouttes du sang divin.

Mais, sans perdre notre temps à examiner si les malins ont raison, constatons la bizarrerie de ce Dieu, qui descend sur la terre expressément pour démolir la religion Israélite et en fonder une autre à sa place, et dont le premier acte (puisque rien ne se produit sans sa volonté) est de se faire consacrer juif.

En opérant la circoncision sur les enfants, on leur donnait un nom. Notre héros reçut celui de Jésus, que l’ange Gabriel avait indiqué à Marie le jour de sa visite à Nazareth. Malgré cela, Jésus fut appelé, pendant sa vie et après sa mort, d’une infinité d’autres noms, parmi lesquels le sobriquet de Christ, qui veut dire « l’Oint ». Un seul prénom a été oublié au catalogue clérical : celui qui a été écrit au commencement de cet ouvrage, prénom que, dans la suite, il se montra digne de porter. On verra plus loin que je n’exagère pas.

Ce n’était pas tout.

D’après la loi de Moïse, il ne suffisait pas de présenter au Temple tout enfant nouveau-né ; il fallait encore purifier la mère.

À toute époque, les clergés ont été habiles à imaginer des expédients pour garnir leur table et remplir leur caisse. La cérémonie de la purification obligeait la femme, que les commandements de l’Église d’alors déclaraient souillée par l’enfantement, à apporter aux curés juifs une colombe et un agneau, ou, à leur défaut, cinq schékels, soit vingt francs de notre monnaie. L’agneau, offert d’abord en holocauste sur l’autel, formait ensuite au presbytère l’élément principal d’un ragoût intime pour le prêtre de service ; quant aux vingt francs, ils étaient également bons à prendre.

Marie ne crut pas devoir se soustraire à l’usage établi. Elle aurait bien pu faire valoir que l’opération du Saint-Esprit ne l’avait nullement souillée, qu’elle était plus vierge que jamais, et que, par conséquent, elle n’avait besoin de purification d’aucune espèce. Il faut donc croire qu’elle n’était pas personnellement aussi persuadée de sa virginité que son charpentier de mari.

Elle fit bien, du reste, d’aller au Temple ; car cela lui procura le plaisir d’y rencontrer le vieux grand-prêtre Siméon, le même qui avait béni son union avec Joseph, et d’entendre ce pontife, chanter un cantique que nous rapporte l’Évangile et qui n’était pas piqué des vers.

Siméon, en dépit de son grand âge, possédait à merveille la mémoire des physionomies. Il reconnut Marion et Joseph du premier coup d’œil, et, quand on lui présenta le petit Jésus, il s’écria en mi bémol :

— Maintenant je puis tourner de l’œil ; cela m’est égal, puisque je viens de voir celui qui sera le salut d’Israël !

Et, comme il était en veine d’improvisation ce jour-là, il ajouta en s’adressant à la maman-vierge :

— Pour ce qui vous concerne, la petite mère, vous n’avez pas autant de chances que votre fils : lui, il sera glorifié par tout notre peuple, tandis que vous, vous aurez le cœur percé par son glaive.

Admirez un peu comme c’est beau, une prophétie.

Siméon prédit à Marie qu’elle aura le cœur transpercé et que Jésus, par contre, sera l’enfant gâté de la nation. Or, la maman n’a jamais eu le cœur percé, et c’est précisément au fils que le peuple juif a infligé ce supplice. Eh bien, interrogez le premier calotin venu, et il vous dira, je vous en réponds, que la prophétie du père Siméon s’est parfaitement réalisée en tous points.

Ce qui prouve que rien n’est aussi facile que d’interpréter les discours des diseurs de bonne aventure. Pour peu qu’on y mette de la complaisance, on peut toujours arriver à se convaincre qu’ils avaient raison.


CHAPITRE IX
 
UNE ÉTOILE MIROBOLANTE


Vers cette époque, de nombreux petits royaumes se trouvaient dans l’extrême Orient, et ces royaumes étaient gouvernés par des monarques qu’on appelait « mages, » parce qu’ils s’occupaient de magie, d’astrologie et autres sciences du même acabit.

Trois de ces rois mages, notamment, étaient liés d’amitié ; ils quittaient leurs états et allaient à tour de rôle, chez l’un d’eux, se livrer à l’étude de leurs grimoires.

Les évangélistes ne connaissaient pas les noms de ces trois savants monarques ; mais saint Bède, un vieux moine anglais, qui vivait au huitième siècle, en a eu la révélation, et, grâce à lui, tout le monde catholique les sait aujourd’hui par cœur.

Ils s’appelaient donc : le premier, Melchior ; le second, Gaspard ; et le troisième, Balthazar.

Saint Bède, qui en connaît plus long là-dessus que les quatre évangélistes ensemble, nous donne encore bien d’autres renseignements. « Melchior était un vieillard à cheveux blancs, à la longue barbe ; Gaspard, jeune au contraire, n’avait pas de barbe et était rouge de couleur ; quant à Balthazar, il appartenait à la race nègre et portait toute sa barbe. »

L’enfant Jésus adoré par les trois rois-mages (chap. X).
L’enfant Jésus adoré par les trois rois-mages (chap. x).
 

Nos trois rois-mages, par une belle nuit d’octobre, se trouvaient réunis à l’observatoire de l’un d’entre eux, et là ils regardaient dans les astres, cherchant à découvrir quelque nouvelle comète.

Tout à coup, ils virent surgir, du fond de la voûte céleste, une étoile plus brillante que toutes les autres, laquelle, au lieu de rester fixe, se donnait un mouvement extraordinaire,

Ce phénomène surprit fort les trois observateurs.

— Vous voyez bien ? demanda Melchior aux deux autres ; cette étoile bouge, n’est-ce pas ?

— Elle va de droite à gauche et de gauche à droite, fît Balthazar.

— Bien mieux, je crois, ma parole, qu’elle danse une polka, riposta Gaspard.

Et les mages ajoutèrent :

— Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?

Melchior, en sa qualité de doyen de la royale société, émit la proposition suivante :

— Nous allons nous retirer, pendant une bonne heure, chacun en un cabinet particulier ; dans le silence et la méditation, nous creuserons ce problème, et ensuite, nous nous communiquerons le résultat de nos calculs.

Il fut fait ainsi.

Durant une heure, les trois savants monarques entassèrent sur d’interminables parchemins des montagnes et des montagnes de chiffres. Le délai expiré, ils étaient affreusement pâles, tant le travail auquel ils s’étaient livrés les avaient fatigués.

Revenus dans la grande salle de l’observatoire, ils déposèrent avec gravité leurs parchemins chiffrés sur la table du milieu ; puis, ils se mirent encore un moment à la fenêtre.

L’étoile brillante était toujours là et se livrait de plus belle à un chahut échevelé.

— Étrange ! étrange ! étrange ! murmurèrent les mages, en reprenant place prés de la table.

Melchior prit le premier la parole ;

— J’ai compté tous les bonds de l’étoile pendant dix-$ept minutes ; j’en ai fait le total ; j’ai multiplié ce total par 4,228,695. Du produit, j’ai retranché 5,672. J’ai ensuite divisé le chiffre qui me restait par 47. Après quoi, j’ai fait 29 multiplications, suivies d’autant de soustractions et d’autant de divisions, en opérant toujours avec le même multiplicateur, la même quantité soustractive et le même diviseur. Voici mon quotient définitif.

En disant cela, il montrait un nombre d’une longueur démesurée.

Gaspard et Balthasar, de leur côté, avaient aussi pioché dur et exécuté des tours de force mathématiques, en prenant pour bases de leurs opérations les premiers nombres qui leur étaient venus à l’idée.

Or, — voyez la merveille ! — leur quotient définitif était le même que celui de Melchior.

Alors, les trois rois mages se regardèrent et dirent lentement, tous les trois ensemble :

— Le résultat de nos opérations sur les mouvements de cette étoile indique, clair comme il fait jour à midi, quand il n’y a pas d’éclipse, que, dans un village des environs de Jérusalem, il va naître, cet hiver, un nouveau roi aux Juifs, et que, ce roi étant un dieu, nous devons aller l’adorer.

Quelle belle chose que les mathématiques ! Quelle belle chose que les sciences exactes !

Notez que je n’exagère rien. — D’après l’Évangile lui-même, ce n’est pas un ange qui est venu annoncer aux mages la naissance de l’Oint[3] ; non, c’est une étoile mobile qui leur a donné à comprendre, par ses allures, que, dans un village des environs de Jérusalem, etc…

L’étoile ne leur ayant pas parlé, c’est donc par suite de calculs extraordinaires qu’ils ont eu le fin mot de ce problème phénoménal.

— Allons adorer ce nouveau roi des Juifs, répétèrent Gaspard, Balthazar et Melchior.

Sans prendre le temps de donner le bonsoir à leurs épouses, ils se mirent en route, ne se souciant même pas de laisser leurs États sans monarque pendant leur voyage qui avait des chances d’être long.

Il dura quatre mois, ce voyage. On était dans les premiers jours de février quand les trois potentats arrivèrent à Jérusalem.

Leurs calculs avaient indiqué à ces savants princes qu’un nouveau roi était sur le point de naître aux Juifs ; mais les calculs en question n’avaient pas désigné l’endroit exact de cette naissance miraculeuse. Pour trouver l’endroit en question, ils eurent un guide infaillible : l’étoile elle-même.

Cette étoile marchait devant eux, brillant le jour comme la nuit. Ils n’avaient que la peine de la suivre.

Elle les conduisit de la sorte jusqu’à Jérusalem, peu de jours après que Marie s’était purifiée et avait présenté son enfant au Temple.


CHAPITRE X
 
LADORATION DES MAGES


Tout compte fait, nos mages reconnurent à leur arrivée que le nouveau roi des Juifs était né depuis une quarantaine de jours. Ils étaient partis environ trois mois avant sa venue au monde.

Je vous laisse à penser si les gens de Jérusalem devaient être dans l’étonnement à l’aspect dans cette riche caravane de monarques orientaux. Ils n’avaient vu magnificence pareille depuis longtemps. Les gamins s’attroupaient dans les rues et contemplaient d’un œil émerveillé les chameaux tout caparaçonnés d’étoffes précieuses.

Les mages prirent un cicerone et se firent conduire auprès du roi. N’ayant pas été prévenus par leurs calculs que le prince nouveau-né ne faisait pas partie de la famille d’Hérode, ils s’attendaient à trouver dans le palais principal de la ville le moutard auquel ils apportaient leurs hommages.

Quelqu’un donc qui fut surpris, ce fut Hérode, quand il entendit ses collègues à couronne, venus des plus lointains pays, lui dire dans la langue juive la plus pure :

— Cher cousin, nous venons vous féliciter de l’heureuse naissance de votre fils.

— Ah bah ! répondit Hérode, mais ma femme ne m’en a pas donné depuis quelque temps.

— Cependant, objecta Melchior, nous sommes mathématiquement sûrs qu’un futur roi des Juifs est né il y a peu de jours par ici. S’il ne fait pas partie de votre progéniture, veuillez du moins avoir la bonté de nous indiquer où nous le trouverons.

— Ça, que me chantez-vous ? interrogea Hérode.

— Une étoile nous est apparue, sire, une étoile mirobolante, une étoile qui marche. Elle nous a conduits jusqu’en ces lieux. Or, quand une étoile se permet de pareilles libertés, ce n’est pas sans un motif, des plus sérieux. Du reste, nous avons la certitude de ce que nous avançons. Nous sommes plongés jusqu’au cou dans la science des astres, et nous ne pouvons que vous répéter notre question : Si le futur roi des Juifs n’est pas chez vous, où perche-t-il ?

Hérode se sentit troublé par l’assurance avec laquelle parlaient ces princes savants. Il se dit in petto que ces nobles inconnus ne s’étaient pas payé l’ennui de faire des milliers de lieues à dos de chameau pour venir le mystifier. Et, comme il ne voyait pas pour l’avenir d’autre roi juif que son héritier présomptif, il éprouva une grande crainte de quelque concurrence mystérieuse.

Néanmoins, en habile homme qu’il était, il sut ne rien laisser paraître du trac qui l’agitait, et ce fut avec le sourire sur les lèvres qu’il répliqua aux mages :

— La nouvelle que vous m’annoncez, chers collègues, est une vraie nouvelle pour moi ; mais elle me comble d’allégresse. Soyez assez aimables pour continuer à suivre votre étoile, et, quand vous aurez trouvé le futur roi des Juifs, repassez à mon palais pour me dire exactement le lieu de sa résidence. Je serai heureux alors d’aller rendre visite à mon tour à cet enfant prédestiné.

— Oh ! ce n’est pas une simple visite que nous allons lui rendre, observa Gaspard ; ce futur roi des Juifs sera plus puissant que vous et nous. Nous allons bel et bien auprès de lui pour l’adorer.

— Comment donc ! s’écria Hérode ; mais, moi aussi, je veux l’adorer. Vous ne pouvez me refuser ce plaisir.

Hérode offrit aux mages un verre de muscat et un biscuit, et ceux-ci le quittèrent en lui promettant de lui donner à leur retour l’adresse exacte du futur roi.

À partir de ce moment, Hérode fut en proie à une vive inquiétude. Il fut tellement inquiet qu’il ne pensa pas au moyen le plus simple à employer pour trouver ce concurrent dont la naissance, à lui subitement révélée, lui causait tant de chagrin. Ce moyen était celui-ci : Hérode n’aurait eu qu’à suivre l’étoile, à l’instar des mages ; mais l’idée ne lui en vint pas à l’esprit.

Balthazar, Melchior et Gaspard, seuls, continuèrent à emboîter le pas à l’astre vagabond.

Où pensez-vous qu’il les mena à la fin de toutes ces pérégrinations ?

À Nazareth ? — Pas du tout.

Joseph et sa famille avaient filé de Bethléem, une fois leur inscription faite sur les tables du recensement ; ils étaient venus à Jérusalem pour la présentation de Jésus au Temple. Après cela, ils n’avaient plus qu’à retourner à Nazareth, leur domicile attitré. — Eh bien, non, il paraît que c’est à Bethléem, le village inhospitalier, qu’ils se rendirent de nouveau, puisque c’est à Bethléem, d’après l’Évangile, qu’eut lieu l’adoration des rois.

En vain objecterait-on que cette adoration s’est accomplie avant la présentation au Temple de Jérusalem.

Je répondrais :

— Cela est impossible. Hérode, prévenu de la naissance du Messie et le recherchant, le petit Jésus n’aurait certes pas échappé à sa fureur, si ses parents avaient à ce moment commis l’imprudence de l’exhiber en pleine synagogue et dans une cérémonie publique présidée par le grand-prêtre Siméon[4].

Logiquement, — si l’on peut parler de logique à propos des fables de l’Évangile, — le ménage Joseph s’acquitta d’abord des formalités de présentation et purification exigées par la loi de Moïse, et retourna ensuite sans aucun but à Bethléem. Peut-être le charpentier avait-il oublié dans l’étable une douzaine de faux-cols.

Ce fut donc dans le village de David que l’étoile s’arrêta, et cela au-dessus de la légendaire écurie. Sans doute, le bœuf et l’âne s’y trouvaient encore. Quant à Joseph, s’il faut en croire Saint Matthieu, il était absent.

« Les rois, dit le Nouveau Testament, entrèrent dans la pauvre demeure, où ils virent l’enfant avec Marie, sa mère ; et, se prosternant, le front dans la poussière, ils l’adorèrent ; puis, ouvrant leurs trésors, ils lui offrirent pour présents de l’or, de l’encens et de la myrrhe. ».

Cette offrande des rois-mages m’a toujours plongé dans un abîme de réflexions.

Les écrivains ecclésiastiques nous indiquent en détail quel présent fut fait par chacun des monarques, et l’on doit convenir que d’eux d’entre eux ne se montrèrent pas d’une générosité bien grande.

Melchior ouvrit sa cassette et en donna tout le contenu, qui était de l’or. Gaspard offrit de l’encens, qui ne vaut pas grandchose. Balthazar déposa devant la crèche un peu de myrrhe, sorte de résine odorante ne valant ni guère plus ni guère moins que l’encens.

Pour des monarques venus de si loin, Gaspard et Balthazar se montraient d’une ladrerie inqualifiable. C’était bien la peine d’avoir voyagé durant quatre mois pour se fendre de pareils cadeaux !

De l’encens, si l’on veut encore, c’était chiche, mais cela pouvait avoir un sens flatteur. Gaspard y allait, à bon marché, de son petit compliment.

Mais Balthazar ?… Oh ! ce Balthazar ! quel crasseux !… De la myrrhe ? voilà tout ce qu’il apporte à son Dieu !… Si cela ne fait pas suer des lames de rasoir !…

Et pourquoi faire votre myrrhe, Balthazar ?

Saint Bède nous explique la chose : « La myrrhe, qui était entre les mains du roi nègre, rappelait que le Fils de l’Homme devait mourir. » En effet, on se servait de la myrrhe chez les anciens pour embaumer les morts. Hein ? voilà une attention délicate, voilà une étrenne bien à-propos : de la résine d’embaumeur pour un nouveau-né !

Pour ma part, je me refuse à admettre l’explication de saint Bède : à mon avis, Balthazar était un pingre qui ne dépensait pas des sommes folles quand il se mêlait de payer des cadeaux ; mais je ne lui fais pas l’injure de croire qu’il ait voulu faire au Messie la farce lugubre de lui offrir à sa naissance un accessoire d’enterrement. Voici ce que je pense : la myrrhe, on le sait, est employée par les pharmaciens à la confection, entre autres choses, de cataplasmes destinés à empêcher les bébés de pisser au lit ; c’est donc sans doute dans ce but que Balthazar avait apporté sa résine. J’aime mieux ça !

Quoi qu’il en soit, la cassette d’or faisait passer l’encens et la myrrhe.

Somme tout, le présent de Melchior était vraiment royal. En supposant la cassette de grandeur moyenne, elle devait contenir de l’or pour une valeur de 30 à 40, 000 francs ; ce qui était une réelle fortune à cette époque.

Nouveau sujet d’étonnement pour ma candeur, l’Évangile ne parle plus de cette fortune ; le livre saint nous dit au contraire que Marie et Joseph vécurent toujours dans la pauvreté ; quant à Jésus, il se comporta toute sa vie comme un pas grand’chose, vivant d’expédients et des libéralités de certaines donzelles dont nous aurons à nous occuper.

Pour que l’or apporté par le roi-mage ait été si promptement dissipé par la brune Marie, il faut donc admettre que la jeune femme avait des vices cachés. Qui sait ? Elle n’aura jamais révélé à Joseph la bonne aubaine de la visite du vieux Melchior ; puis, elle aura joué à la loterie pour doubler son magot, et elle aura tout perdu.


CHAPITRE XI
 
LA SAINTE FAMILLE DÉTALE


Pas méfiants le moins du monde, nos trois rois-mages se proposaient de tenir leur promesse à Hérode. Ils comptaient revoir le tétrarque et lui indiquer l’écurie où trônait son futur concurrent : ils allaient commettre là une fière boulette. Heureusement, du haut du ciel, Jéhovah veillait sur son Fils, — ainsi nommé parce qu’il avait été engendré par le pigeon.

Les trois mages eurent une nuit le même songe.

Une voix leur dit :

— Gardez-vous bien de revoir le roi Hérode. C’est un méchant qui en veut au gosse que vous avez si bien adoré. Ne remettez plus les pieds à Jérusalem, et retournez dans votre pays par un autre chemin.

Nos mages obéirent.

Comment parvinrent-ils dans leur pays en ne prenant pas la même route qu’ils avaient suivie pour venir ? — L’Écriture sainte ne le mentionne pas. Une étoile nouvelle (ou peut-être la même) leur aura sans doute servi encore de guide. — À leur arrivée, à coup sûr, ils trouvèrent leurs peuples inquiets de leur absence, et ils reprirent les rênes du gouvernement comme par le passé. Seulement, ce qui est curieux, c’est que ces rois, qui avaient exécuté une promenade de huit mois, y compris l’aller et le retour, pour venir adorer un dieu nouveau, n’aient pas songé ensuite à établir sa religion dans leurs États. Aucun historien, en effet, ne rapporte que l’on ait adoré, à n’importe quelle époque, le Christ en Perse, région où se trouvaient les royaumes des mages.

Mais ce sont là des détails insignifiants.

Revenons à Joseph.

Peu après l’adoration des mages, le charpentier revit en rêve — les songes jouent décidément un grand rôle dans l’Écriture

Hérode fait égorger 20.000 innocents dans Bethléem (chap. XII).
Hérode fait égorger 20.000 innocents dans Bethléem (chap. xii).
sainte — l’archange Gabriel. Ce messager du ciel l’informa du péril que courait le petit Jésus.
 

— Lève-toi, Joseph, dit l’archange. Prends le poupon et sa maman, et fichez tous le camp. Allez en Égypte, c’est à deux pas ; vous n’avez qu’à traverser l’Arabie ; Abraham, d’après la Bible, a mis quelque soixante ans à parcourir ce chemin ; mais, avec le progrès qui envahit tout, vous irez beaucoup plus vite. Fuis, fuis, ô Joseph, car le roi Hérode va, dès demain, rechercher le petit Jésus pour lui faire passer le goût du biberon.

Joseph ne se le fit pas dire deux fois. Il n’attendit pas le lever de l’aurore.

Il secoua sa femme qui, sur la paille de l’étable, était en train de rêver du Saint-Esprit, et lui cria :

— Hoh ! hop ! ma femme, debout !

— Quoi ? qu’y a-t-il ? demanda Marie en se frottant les yeux.

— Debout ! debout ! répétait l’autre.

— Oh ! Joseph, que vous êtes ennuyeux ! Ne pourriez-vous pas me laisser dormir en paix ?

— Il ne s’agit pas de taper de l’œil, ma femme. Il y a que le roi Hérode veut tuer Jésus. Voulez-vous lutter contre ce puissant monarque ? Je sais bien que votre fils, qui est un dieu, ne se laisserait pas égorger ; mais mon avis est qu’il ne faut pas compter encore sur le pouvoir souverain du moutard. Donc, il est plus sage de ne pas risquer notre peau dans l’égorgement qui se prépare. Attrapez votre nourrisson, madame, et prenons illico de la poudre d’escampette !

À cette exhortation, qui ne souffrait pas de réplique, Mme Joseph se leva.

— Soit ! dit-elle, j’adhère à votre projet de départ ; mais qui portera tous mes ustensiles ? Vous pensez bien que je ne vais pas me charger d’un autre colis que du poupon.

— Qu’à cela ne tienne, madame ; nous emmènerons avec nous cet âne.

— Mais il n’est pas à nous. On l’a placé dans cette écurie pour l’y abriter. En vertu de la plus vulgaire probité, nous ne pouvons nous en emparer.

— Pardon, ce n’est pas pour nous que nous allons agir ; c’est pour le compte et le salut de votre fils. Or, Jésus n’est-il pas le maître du monde ?

Il n’y avait plus d’objection à faire. On s’empara de l’âne. Marie se plaça dessus, prit le gosse dans ses bras, et l’on partit[5].

Quand le soleil parut à l’horizon, la sainte famille était déjà loin de Bethléem.

On chemina toute la journée.

Sur le soir, à la tombée de la nuit, des hommes de mauvaise mine entourèrent les émigrants.

— La bourse ou la vie ! cria le chef de la bande.

Marie n’avait pas dit à Joseph qu’elle emportait une cassette pleine de l’or du roi mage.

Aussi, Joseph, à la sommation du brigand, répondit avec une ingénuité parfaite :

— Mes bons messieurs, vous vous trompez du tout au tout à notre propos. Nous ne sommes pas de riches voyageurs, comme vous paraissez le croire. Je suis, pour ma part, un malheureux charpentier, et je quitte très pauvrement mon pays. Je n’ai pour toute fortune que ma scie et mon rabot. Mademoiselle que vous voyez là est ma femme, et le petit n’est autre que le Messie promis aux Juifs par les prophètes.

Le bandit, à ce qu’il paraît, avait lu les prophéties, et même il y croyait.

Il se jeta aux genoux de la maman-pucelle et la pria de l’excuser pour son procédé un peu trop sans-façon.

— Madame ou mademoiselle, fit-il, je me nomme Dimas. Je suis voleur par profession, mais cela ne m’empêche pas d’avoir de bons sentiments. Je vous demande pardon de vous avoir arrêtée, et, pour la peur que ma bande vous a dû causer, je vous prie d’accepter l’hospitalité chez moi cette nuit. J’ai un enfant, moi aussi ; le pauvre chéri est malade. Venez à la maison ; vous trouverez un bon gîte ; et puisque votre moutard est le Messie, votre séjour chez moi me portera bonheur.

— Que penses-tu de cette offre ? demanda Joseph à Marie ; elle me semble faite de bon cœur. Au surplus, il risque de pleuvoir. Il ne serait pas honnête de laisser pincer un rhume au divin moutard dont Jéhovah nous a confié le dépôt.

— Il y a des honnêtes gens, même chez les voleurs, répondit la Vierge ; acceptons donc l’hospitalité qu’il nous offre[6].

Dimas était heureux de l’honneur que lui faisait la mère de son Dieu. Il conduisit la sainte famille à sa demeure et les reçut de son mieux.

La légende chrétienne ne nous a pas conservé d’autre incident de ce départ pour l’Égypte. La première nuit de déménagement du ménage Joseph fut passée chez le larron Dimas, que nous retrouverons plus tard, vers la fin de ce récit. Le lendemain, quand Jésus quitta le toit hospitalier du voleur, l’enfant malade était guéri.

Bien plus, en ce logis, se trouvait une fontaine où Marie lava les langes du divin poupon ; car, quoique Dieu, Jésus était soumis aux lois de l’humaine nature.

De nos jours, on montre encore aux pèlerins, dans les environs de Bethléem, cette fontaine de Dimas, où furent nettoyés les chiffons qui emmaillottaient le petit Christ ; et cette fontaine, en mémoire de ce nettoyage, accomplit souvent de grands miracles.


CHAPITRE XII
 
SA MAJESTÉ HÉRODE À SES NERFS


Cependant, Hérode, ainsi que nous l’avons dit, avait conçu ombrage de la naissance du petit Oint. Ce nouveau-né, lui avaient affirmé les mages, qui paraissaient s’y connaître, devait régner plus tard sur les Juifs ; c’était donc que lui, Hérode, serait détrôné. Le tétrarque était d’autant plus ombrageux qu’il tenait à sa couronne.

Il fit appeler tous les princes des prêtres et les scribes ou docteurs du peuple, et les assembla dans son palais. Il leur raconta en détail la visite des rois-mages, leur répéta ce qu’ils lui avaient débité, cita notamment le fait de l’étoile ambulante, et leur posa nettement cette question :

— Qu’y a-t-il de vrai au fond de tout ceci ?

Les princes des prêtres répondirent :

— Nous avons bien vu la caravane des rois mages, nous avons bien vu l’étoile ambulante ; mais nous ne savons pas ce que cela veut dire.

— Vous êtes donc des ânes ! riposta Hérode, furieux. Quoi ! ces mages qui n’ont jamais lu les livres de vos prophètes ont, à force de calculs sur les mouvements d’un astre, trouvé qu’un nouveau roi allait naître aux environs de Jérusalem, et vous, vous qui avez été élevés dans le Temple, qui connaissez sur le bout du doigt toutes les prédictions formulées par les élus de votre Dieu, vous ne vous doutez pas le moins du monde de ce qui va arriver ? C’est trop fort ! Vous volez votre argent, messieurs. Traduisez-moi promptement les prophéties, ou sinon, gare à la potence !

Les scribes et les princes des prêtres ne se souciaient pas d’être pendus. Ils apportèrent tous leurs livres et se mirent à les feuilleter.

Rien, dans la Bible, n’annonçait, d’une manière précise, la naissance d’un roi des Juifs pour l’époque de César-Auguste. Néanmoins, comme il leur fallait à tout prix donner satisfaction à Hérode, ils lui traduisirent un passage du prophète Michée, où il était dit :

« Et toi, petite ville de Bethléem-Ephrata, tu es une des plus minuscules dans le territoire de Juda, et pourtant de toi sortira un prince qui paîtra le peuple d’Israël ramené par lui à Dieu. »

Quand et comment devait naître ce prince ? — La prophétie de Michée n’en disait rien.

Dans l’espèce, pour ne pas contredire Hérode, les docteurs juifs opinèrent qu’il pouvait bien y avoir une coïncidence entre cette prédiction passablement vague, et les calculs algébriques des rois-mages.

— Bon, se dit Hérode, j’ouvrirai l’œil sur Bethléem.

Et il congédia les prêtres du Temple, sans leur faire part des sinistres projets qu’il méditait ; car il méditait des projets sinistres.

Parmi ces membres du clergé israélite, un cependant aurait pu renseigner Hérode d’une façon très claire. C’était le grand-prêtre Siméon, qui avait présidé à la purification de Marie et à la présentation de Jésus au Temple : Siméon, on ne l’a pas oublié, avait reçu l’inspiration de Jéhovah, et il avait reconnu le Messie du premier coup d’œil. Il est plus que probable qu’il faisait partie de la réunion des princes des prêtres au palais du tétrarque. Pourquoi ne donna-t-il aucun renseignement sur ce qu’il savait ? Sans doute, Jéhovah qui, le 2 février, l’avait rendu si loquace, cette fois lui ferma la bouche.

Hérode résolut donc d’attendre le retour des mages.

Mais les mages, obéissant à une voix nocturne, s’abstinrent de repasser par Jérusalem.

D’où il résulta que le roi Hérode, s’agaçant de plus en plus, finit par avoir une terrible crise de nerfs. Il entra dans une fureur inénarrable, cassa toute sa vaisselle, gifla tous ses domestiques, tourna le dos chaque soir à sa femme, s’arracha de nombreux cheveux et se foula même le poignet en voulant s’administrer un coup de poing dans une glace.

Il se rendit à Bethléem, accompagné de l’exécuteur des hautes-œuvres et de ses aides ; là, il fit comparaître par devant lui les notables habitants du village.

— Est-ce que trois rois de l’extrême Orient ne sont pas venus tout récemment ici ? leur demanda-t-il.

— Parfaitement, sire. Trois rois, montés sur des chameaux superbes, suivaient une étoile et se sont rendus à une écurie.

— À une écurie ?

— Oui, sire, à une écurie où un vieux bonhomme et sa femme, fraîchement accouchée, avaient pris gîte.

— Êtes-vous bien sûrs de cela ?

— Dame ! sire, notre village ne compte pas trois mille habitants, répondirent les notables. Nous nous connaissons tous ici, et vous pensez bien que l’arrivée d’une caravane de trois rois n’a pas pu passer inaperçue. Ce n’a pas été un mince étonnement pour nous que de voir ces trois rois et leurs chameaux se rendre majestueusement à une écurie !… Une mauvaise étable creusée dans le roc, et où n’étaient remisés que les bestiaux des pâtres et des charretiers sans le sou !

Hérode réfléchit un moment ; puis, il reprit son interrogatoire :

— Ces trois rois bizarres, qui vont rendre visite aux gens dans les écuries, où sont-ils ?

— Par exemple ! pour cela, nous n’en savons rien. Ils n’ont questionné personne, puisqu’ils se liaient à leur étoile, et ils sont repartis comme ils étaient venus.

— Et le vieux bonhomme, et la femme fraîchement accouchée, et l’enfant, sont-ils toujours à l’écurie ?

— Non, sire ; ils ont disparu un beau matin, ou, pour mieux dire, une belle nuit ; car c’est le matin qu’on s’est aperçu qu’ils avaient déguerpi. Ils ont même emmené avec eux un âne qu’un pauvre diable de muletier avait abrité dans cette étable. Nous ne savons certes pas qu’est-ce que c’est que cette famille ; mais à coup sûr ce ne sont pas des honnêtes gens.

— Cela suffit, murmura Hérode. Vous me cachez la vérité. Vous avez parmi vous cet enfant extraordinaire en l’honneur duquel sont venus à Bethléem les trois rois et leur étoile…

— Mais, sire, nous vous jurons…

— Je me moque de vos serments. Comme j’ai un intérêt politique très grand à ne pas laisser vivre une seconde de plus l’enfant en question, et comme je veux être sûr de ne pas le manquer, monsieur le bourreau et ses aides, que j’ai l’honneur de vous présenter, vont, sur l’heure même, massacrer tous les enfants mâles de Bethléem âgés de moins de deux ans.

Ce fut une lamentation générale. Les infortunés notables se roulèrent en larmes aux pieds d’Hérode. Il fut inflexible.

— Bourreaux, s’écria-t-il, vous m’avez entendu. Faites votre devoir !

Les bourreaux, aussitôt, commencèrent la tournée des deux ou trois cents maisons qui composaient le village, et, quand le soir le soleil eut disparu de l’horizon, ils avaient accompli leur sanglante besogne : dans cette bourgade de trois mille âmes[7], ils avaient égorgé — nous affirme l’Église — vingt mille enfants innocents.

Quant au bon Dieu père, il ne fit rien pour empêcher cet horrible massacre. Les victimes de la fureur d’Hérode devaient, sans doute (il me le semble du moins), être particulièrement intéressantes pour un bon Dieu un peu juste ; un souffle du Tout-Puissant aurait pu préserver de la mort cette multitude de bébés, à qui la naissance du Christ n’était, selon la raison, pas imputable : mais Sabaoth, ce jour-là, ne jugea pas à propos de descendre de son nuage, et il assista, d’un œil impassible, à cet effroyable égorgement.


CHAPITRE XIII
 
JÉSUS EN EGYPTE


La distance qui existe entre Bethléem et Héliopolis (ville d’Égypte qui, selon la légende chrétienne, fut le refuge de la sainte famille) est d’environ quatre cents kilomètres, ce qui donne cent lieues. Ajoutez à cela que, pour parcourir cette jolie distance, il fallait traverser dans sa belle largeur l’Arabie Pétrée, territoire de sable et de cailloux, dépourvu de tout chemin, vrai désert où il était impossible de ne pas s’égarer, à moins d’avoir à sa disposition une boussole (ou, à son défaut, une étoile ambulante), et vous aurez une idée de la partie de plaisir que fut pour le ménage Joseph sa fugue en Égypte.

Mais maman-pucelle et son époux ne s’égarèrent point.

Ils allèrent tout simplement droit devant eux, guidés de temps en temps, par des anges.

La nuit, ils se passaient de lanternes ; « le corps du divin enfant répandait autour de lui une vive lumière ».

L’âne, chipé à l’étable, ne mourut-il pas en route ? — On ne le sait.

Selon saint Bonaventure, un père de l’Église, Joseph et Marie avaient, à un moment donné, mieux que ce maigre équipage : la sainte famille, dit-il, voyagea sur un char magnifique attelé de quatre chevaux.

Une peinture célèbre, qui existe dans l’église de Saint-Nicolas, à Revel, a consacré la description de saint Bonaventure. M. Léouzon-Leduc, dans son ouvrage sur la Baltique, rapporte la composition de ce tableau religieux : « La Vierge roule avec l’enfant Jésus dans un superbe carrosse à quatre chevaux ; saint Joseph, en perruque poudrée, est sur le siège, remplissant les fonctions de cocher, tandis que des anges voltigent aux portières, protégeant les divins voyageurs contre les ardeurs du soleil ; on dirait un riche seigneur esthonien qui se rend dans ses terres. »

Il y a là, évidemment, de l’exagération.

Ce qui est certain, — ou, pour parler avec plus d’exactitude, — ce qui est généralement admis par l’Église, c’est que les miracles se multiplièrent sur le passage de la sainte famille pour lui rendre le voyage facile.

Des routes se tracèrent toutes seules, et le malheur est qu’elles disparurent aussitôt que le ménage Joseph n’en eut plus besoin. Le sable du désert se changeait — provisoirement — en terre fertile où poussaient à la minute des roses de Jéricho. Des fruits, il y en avait à tous les pas ; saint Joseph n’avait aucune peine pour les cueillir : les arbres se penchaient d’eux-mêmes.

On conçoit que, dans ces conditions, la sainte famille ait fait allègrement ses cent lieues.

Nous savons encore que les lions d’Arabie, les tigres et même les dragons (vu qu’à cette époque il y avait des dragons) accouraient en foule au devant du Seigneur et se prosternaient pour rendre hommage à sa divinité.

C’est la ville d’Héliopolis ou On, aujourd’hui Matarieh, à huit kilomètres du Caire, qui fut la résidence du ménage Joseph sur la terre égyptienne.

Personne ne sait à quoi s’occupèrent les bienheureux émigrants durant leur exil. Le plus clair de cet épisode de la vie de Jésus, c’est qu’actuellement il y a, à Matarieh, un couvent de moines coptes, où l’on montre aux pèlerins, moyennant finances, un majestueux sycomore à qui la Vierge fit l’honneur de s’abriter pour donner à téter au petit.

Vous me direz peut-être que ce sycomore doit être bien vieux et bien desséché. Pas du tout. Il est plus verdoyant que jamais ; malgré ses dix-neuf cents ans, il a gardé toute la vigueur de sa jeunesse.

Et il y a des incrédules qui demandent des miracles pour se convaincre ? Qu’ils aillent au couvent de Matarieh, qu’ils y passent seulement deux ou trois cents ans, et ils viendront m’en dire des nouvelles !

Un autre miracle, que tout le monde peut se procurer sans avoir besoin d’aller en Égypte, c’est le miracle des dattes.

Achetez pour cinq sous de dattes ; mangez-les ; vous remarquerez que sur chaque noyau de ces fruits, il y a un petit O. Eh bien, autrefois, il n’y avait pas de petit O sur les dattes ; les noyaux étaient tout unis.

Voici ce qui est arrivé : Jésus avait dix-huit mois ; sa mère lui présenta un jour des dattes ; le bébé, qui n’avait jusqu’alors que bégayé, les regarda et dit tout à coup : « Oh ! les beaux fruits ! »

C’est en mémoire de ce prodige qu’il y a un petit O sur les noyaux de dattes ; miracle perpétuel qui en rappelle un autre.

L’exil de la sainte famille dura sept ans, au dire de saint Bonaventure.

Pendant ce laps, l’enfant fut élevé par sa mère, qui l’avait nourri de son lait : du lait de vierge, encore un miracle.

Il s’amusa sans doute avec les outils du papa Joseph ; celui-ci, sans doute encore, lui confectionna des toupies. Bref, la première enfance du Christ, à part quelques petits miracles, se passa comme toutes celles des autres moutards ; il est même à présumer que le divin morveux se moucha souvent sur sa manche ou dans le bas des jupes de sa mère.

Jésus, jeune gosse, épate les docteurs du Temple (chap. XIV).
Jésus, jeune gosse, épate les docteurs du Temple (chap. xiv).
 

Joseph se fit avec soin tenir au courant, par les anges, de tous les faits et gestes d’Hérode.

C’est ainsi qu’il apprit le massacre des vingt mille enfants mâles de Bethléem ; on pense s’il se félicita vivement d’avoir levé le pied en temps opportun.

Il sut même qu’un fait vraiment étourdissant s’était passé à ce propos. Rachel, la femme préférée du vieux Jacob, fils d’Isaac, son ancêtre, Rachel, dont le tombeau se trouvait à Rama, à une demi-heure de Bethléem, Rachel, le jour du massacre, s’était réveillée dans son sépulcre, et avait poussé des cris de douleur que l’on entendit à une lieue. Le miracle est consigné dans l’Évangile. « Et alors un grand bruit a été entendu venant de Rama ; c’était Rachel qui mêlait ses cris lamentables aux plaintes des mères désolées de Bethléem, et elle ne voulait point se consoler, parce que ses fils n’étaient plus. » (Matthieu, chap. II, verset 18.)

Quand Hérode mourut, Joseph en fut informé sans retard, par un ange.

Il pensa alors que le moment était venu de retourner en Judée, et, après avoir vendu son fonds de commerce d’Héliopolis, il reprit le chemin de Nazareth où il comptait s’établir de nouveau. (Luc, chap. II, verset 39.)

Je ferai remarquer ici, pour conclure sur Hérode, qu’une importante contradiction existe entre les historiens et les évangélistes. Suivant l’histoire, et notamment d’après la détermination de Whiston et de Fréret, il est reconnu d’une manière universelle, que « Hérode est mort juste quatre ans avant la date assignée par l’Église à la naissance de Jésus. »

À part cela, la légende chrétienne est l’expression sincère de la vérité. Hérode fut donc un scélérat égorgeur de petits enfants. Maudissons la mémoire de ce monstre qui, même après sa mort, recevait chez lui des rois mages et ordonnait d’épouvantables massacres.


CHAPITRE XIV
 
PRÉCOCITÉ DU FILS BON-DIEU


Grandissant en âge et en sagesse, tel Jésus nous est représenté par l’évangéliste Luc.

Et les pères de l’Église ajoutent :

« Son intelligence s’éveillait au fur et à mesure que ses organes se développaient. » (Manuscrits du Vatican, du Sinaï et de Bèze).

Tiens ! mais alors Jésus n’eut donc pas la plénitude de son esprit divin dès l’instant même de sa conception ? Quoi ! lorsqu’il tressaillait dans le ventre maternel, il n’était qu’un fœtus vulgaire ? Quoi ! tant que ses organes ont été imparfaits, sa pensée de jeune dieu a été imparfaite ?

Mystère, mystère.

L’abbé Fouard, auteur d’une Vie de Jésus approuvée par le cardinal de Bonnechose, en donne sa langue aux chiens.

« Jésus, dit-il, puisqu’il a été enfant, a-t-il été soumis aux lents progrès de l’âge ? Il y a là, nous l’avouons, une impénétrable difficulté, et mieux vaut abaisser notre esprit que de nous entêter à la résoudre. Nous croyons d’une ferme foi que Jésus est le fils de Dieu, Dieu comme son père, et, à ce titre, infiniment sage et infiniment grand ; d’un autre côté, nous lisons dans l’Évangile que Jésus a été enfant, qu’il a crû en âge, en grâce, en sagesse. Ni l’une ni l’autre de ces vérités ne doit être niée ou altérée ; quant à la manière de les concilier, elle nous échappe ; mais il n’en peut être autrement sans que l’Incarnation cesse d’être ce que Dieu a voulu qu’elle fût, un mystère qui surpasse notre raison sans la contredire. »

Cet abbé a vraiment tort de se faire tant de bile.

Qu’importe, après tout, que le fils de Marie et du pigeon ait eu toute son intelligence divine dès le moment où il exista ne fût-ce qu’à l’état de simple embryon, ou bien que toutes les facultés de son esprit n’aient été parfaites qu’au jour où ses organes furent complètement développés.

Pour mieux s’humilier, monsieur Dieu fils a tenu à ne pas savoir ce qu’il disait avant l’époque ordinaire, comme il serait devenu un bon dieu gâteux s’il était mort de vieillesse.

Ce qui eût été déplorable, c’est si son intelligence ne s’était jamais éveillée, et s’il était demeuré un cancre pendant toute la durée de ses précieux jours. Pauvre religion chrétienne ! elle est déjà remplie de pas mal d’absurdités, pour avoir été fondée par un Dieu qui avait grandi en âge et en sagesse ; pensez un peu ce qu’elle serait, si son fondateur avait grandi en âge et en crétinisme !

Heureusement, il n’en a pas été ainsi.

Le petit Jésus a été soumis à tous les embarras que comporte la nature humaine ; mais il a eu du moins la chance d’être très précoce.

Il eût pu savoir lire tout d’un coup, sans avoir jamais appris ; cela se serait fait, s’il l’avait voulu. Il préféra ne pas le vouloir et commencer son instruction comme tout le monde, par le B-A-BA.

Ce fut sa mère qui lui donna ses premières leçons ; elle lui apprit à lire dans la Bible. « Or, disent les théologiens catholiques, le livre saint ne parlait que de lui, et Marie savait qui il était ; de sorte que, chargée du devoir de l’instruire, elle n’oublia jamais celui de l’adorer ».

Je me représente volontiers cette éducation en partie double : elle a un aspect réellement joyeux.

La maman. — Jésus, récitez-moi votre leçon,

Le petit. — Maman, je me suis levé tard ce matin, et je n’ai pas eu le temps de l’apprendre.

La maman. — Montrez-moi alors vos devoirs.

Le petit. — Maman, je me suis agacé parce que je ne pouvais pas arriver à finir une phrase, et j’ai fait un gros pâté sur mon cahier, et, ma foi, j’ai jeté mes devoirs dans le feu.

La maman. — Monsieur, vous êtes un vilain ; ce soir, à dîner, vous serez privé de dessert.

Le petit, pleurnichant. — Maman, maman, je ne le ferai plus !

La maman, en elle-même. — Allons, bon ! voilà que je fais verser des larmes à mon Dieu !

Le petit, se remettant. — D’abord, moi, je veux du dessert, na ! et tu ne peux pas m’en priver, puisque je suis le maître de tout l’univers !

La maman, joignant les mains. — Ô Jésus, ô Seigneur, je vous en prie, ne vous fâchez pas contre votre mère qui est votre servante ; vous aurez une belle tartine de confiture, ô mon divin Maître.

Le petit. — À la bonne heure, maman, comme ça, tu es bien gentille ; et-maintenant que la classe est terminée, maman, mets-toi à genoux et adore-moi.

La maman se met à genoux et adore le petit.

Il ne faut pas croire cependant que tous les jours les choses se passaient de la sorte. En général, le petit Jésus qui était précoce, savait ses leçons et n’apportait pas à la classe des devoirs couverts de pâtés. L’instruction que sa mère lui donnait, tout en l’adorant, lui profitait.

Lorsqu’il eut douze ans, Joseph rappela à Marie que la loi juive les obligeait à conduire l’enfant à Jérusalem.

En effet, à cet âge, l’enfant israélite se trouvait, dans une certaine mesure, soustrait à l’autorité paternelle. Introduit dans la synagogue, il commençait dès lors à ceindre son front des « phylactères » qui étaient de longues bandes de parchemin couvertes de textes sacrés, et devenait « Fils de la Loi », soumis à ses prescriptions, dont une des principales était de visiter Jérusalem à la fête de Pâque.

Le jeune Oint avait donc douze ans (Luc, chap. ii, verset 42), quand, pour la première fois sans doute, il fit avec sa famille le voyage de Jérusalem. Il y avait trente-deux lieues de Nazareth à cette ville. Cette pérégrination demandait de trois à quatre jours.

La sainte famille passa à Jérusalem les sept jours de la Pâque. On mena Jésus au Temple, et aussi dans toutes les baraques de femmes géantes ; car la Pâque était une véritable fête nationale, à l’occasion de laquelle les saltimbanques venaient, comme de tout temps, gruger les gros sous des badauds.

Les fêtes terminées, Joseph et Marie pensèrent à rentrer à Nazareth. Ils se joignirent aux caravanes qui allaient de ce côté. Au bout d’un jour de marche, le père et la mère s’aperçurent que l’enfant n’était plus avec eux. Jésus avait été égaré comme un simple parapluie.

Citons le texte de l’Évangile :

« Quand les jours de la fête furent passés, lorsqu’ils s’en retournèrent, l’enfant Jésus resta dans Jérusalem sans que son père ni sa mère s’en aperçussent, et ils marchèrent ainsi durant un jour ; et pensant qu’il était avec quelqu’un de ceux de leur compagnie, ils le cherchèrent parmi leurs parents et parmi ceux de leur connaissance ; mais, ne l’ayant point trouvé, ils retournèrent à Jérusalem pour l’y chercher. » (Luc, chap. ii, versets 43, 44 et 45.)

— Diable ! diable ! faisait Joseph, te rappelles-tu, Marie, si l’enfant était avec nous quand nous sommes sortis de chez le veau à six têtes ?

— Je n’en suis pas bien sûre, mais il me semble que oui.

— Oui, en effet, c’est cela ; à ce moment, Jésus était encore avec nous, puisque c’est précisément en sortant de chez le veau à six têtes que nous avons acheté des gaufres à l’enfant… Bon ! je vois maintenant où nous l’avons perdu…

— Où ça ?

— Chez la belle Bérénice, la femme-poisson.

— Mais non !

— Mais si !

— À propos de Messie, je crois plutôt qu’il est resté à la ménagerie des chiens savants… Te rappelles-tu, Joseph, comme cela l’intéressait, l’exercice de l’épagneul qui marchait sur une boule ?

— Tu as peut-être raison… Allons demander à la municipalité ce que sont devenus les montreurs de chiens savants.

— Pourvu que ces maudits saltimbanques n’aient pas emmené notre petit Jésus avec eux, gémissait Marie. Je ne veux pas qu’ils fassent de mon enfant un danseur de corde !…

— Calme-toi, ma femme, calme-toi, répondait Joseph ; nous le retrouverons : bien sûr, il est à l’hôtel de ville, chez le concierge, avec les clefs perdues.

Ils allèrent donc partout, d’abord chez les autorités, ensuite dans les établissements publics ; pas plus de Jésus que dans ma poche !

Joseph perdait la tête : il ne pouvait pas croire au malheur qui lui était survenu ; il se frappait la poitrine à coups redoublés et s’accusait, non sans quelque raison, de négligence. Il lui semblait à tout instant qu’il se trouvait au jugement dernier et qu’il entendait le père Éternel lui crier d’une voix tonnante :

— Arrive ici, Joseph !… Plus près, sacripant, afin que je te pulvérise !… Vieux propre à rien, je t’avais confié mon fils, ou plutôt celui du pigeon, afin que tu l’eusses en bonne garde ; ce fils était un Messie qui devait obtenir la grande croix de sauvetage pour avoir repêché le genre humain noyé dans le péché… Je comptais sur toi comme j’eusse compté sur moi-même, si mes fonctions m’avaient laissé le temps de venir sur terre élever le divin moutard… Et voilà que le morveux n’a pas eu plutôt douze ans que tu t’es empressé d’avoir la bêtise d’aller le perdre dans une foule !… Non, un pareil idiotisme dépasse toutes bornes !… Par ta faute, le genre humain n’a pas été sauvé, vu qu’on n’a jamais pu retrouver mon Messie… Et tu crois que je peux digérer cela ?… Fichu imbécile, ta négligence est un crime qui mérite un châtiment exemplaire !… Je te condamne à trois éternités d’enfer, Joseph ; tu ne les a pas volées !

Le malheureux charpentier se demandait à tout instant s’il ne rêvait pas, tant son infortune lui paraissait trop grande pour être possible. Deux fois par heure, il défaisait une de ses malles pour voir si le petit Jésus ne s’était pas caché à l’intérieur, histoire de rire.

Quant à Marie, elle était atterrée. Elle eût préféré les souffrances de mille morts à l’inquiétude qui la tourmentait.

Ces recherches infructueuses durèrent trois jours (Luc, chap. ii, verset 46) ; au troisième jour seulement, ils rencontrèrent l’enfant, « assis dans le Temple au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant, et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis en admiration de sa sagesse et de ses réponses. »

Il paraît que le gamin était épatant. Il était entré là, dans le Temple, avec un aplomb imperturbable, comme s’il avait été chez lui. Il avait d’abord posé des questions aux plus forts des maîtres en théologie, et il s’amusait à leur river leur clou.

Cependant, les docteurs du Temple n’étaient pas peu malins. Il y avait là tout le haut clergé israélite : « Hillel, révéré à l’égal de Moïse, et gardant encore toute la majesté de la vieillesse ; l’inflexible Shammaï, enchaînant tout ce que déliait Hillel ; Jonathas, fils d’Uziel, dont la parole était si ardente que les oiseaux se brûlaient en passant sur sa tête, ou se transformaient en séraphins[8]. À leurs côtés, les parents de Jésus purent voir encore Rabban Siméon, le même qui avait prophétisé lors de la cérémonie de la Purification, et Joseph d’Arimathie, qui était sénateur. »

Et le petit Jésus émerveillait tout ce monde-là ; il embrouillait et débrouillait les problèmes théologiques à sa guise. Tous avaient fini par prendre le parti de se taire ; Jésus tenait le crachoir, et ils l’écoutaient bouche béante.

« Toutefois l’étonnement où cette scène jeta Marie ne put lui faire oublier tout ce qu’elle venait de souffrir, et de son cœur s’exhalèrent des reproches. »

— Eh bien, qu’est-ce donc que cela, petit polisson ? Vous vous échappez de votre famille, et, pendant que votre père et moi nous vous cherchons tout affligés, vous êtes en ce lieu à faire de l’esprit ! Allons, allons, monsieur le vagabond, rentrez au logis, et du leste !

Jésus, qui n’était pas embarrassé pour répondre, répliqua en se campant avec un petit air de suffisance :

— « Hé ! pourquoi me cherchiez-vous ? Ne saviez-vous pas qu’il faut que je sois occupé à ce qui regarde le service de mon père ? » (Luc, chap. ii, verset 49.)

Mais Joseph qui, en vertu de la loi, se considérait comme le seul papa, n’entendait pas que la plaisanterie durât plus longtemps. Il prit le gamin par le bras et l’entraîna hors du Temple. Après quoi, la sainte famille, au grand complet, reprit le chemin de Nazareth.

Il faut même croire que Joseph, ne voulant plus de pareilles escapades, fit couper court à l’instruction de l’enfant ; car il lui donna dès lors un état manuel. Il le mit en apprentissage dans sa boutique, et notre adolescent docteur devint un modeste ouvrier menuisier, en attendant que ses velléités de prédication le reprissent.

En effet, plus tard, quand ses compatriotes l’entendirent à la synagogue de Nazareth, ils s’écrièrent (le propos est inscrit dans l’Évangile) : « N’est-ce pas là le charpentier, fils de Marie ? »

Jusqu’à l’âge de trente ans, Jésus vécut tranquille, à son atelier, maniant la scie et le rabot, et succédant à Joseph quand celui-ci trépassa.

Nous allons le voir maintenant, entreprenant sérieusement ce qu’il appelait sa mission divine, et qui n’était, somme toute, qu’un vagabondage en actes et en paroles.

C’est depuis le jour où il jasa, des heures entières, au milieu des docteurs du Temple, que Jésus mérita d’être nommé le « Verbe », — tant il avait la langue bien pendue !




DEUXIÈME PARTIE
 
LES DÉBUTS DU VERBE

 
CHAPITRE XV
 
INCRÉDULITÉ DE LA FAMILLE DE JÉSUS


Or donc, Jésus fut, jusqu’à trente ans, le soutien de sa famille, laquelle était assez nombreuse.

Joseph, nous l’avons vu, « ne connut point Marie jusqu’au jour où elle enfanta un fils, qui fut le Christ » ; mais après, il prit bravement sa revanche.

À quel moment se posa-t-il en rival du Saint-Esprit et fit-il valoir ses droits d’époux ? Comment cela se passa-t-il ? — On ne le sait pas au juste. — Le champ est donc ouvert à toutes les suppositions.

Sans doute, Marion, qui, à l’époque où elle n’était que fiancée, avait envisagé avec terreur la perspective de toute une existence passée en tête-à-tête avec le charpentier, revint petit à petit sur ses craintes et finit par se convaincre que ses appréhensions de jeune fille étaient mal fondées.

L’homme aux fleurs de lis était, en somme, bon enfant : sous sa rude écorce se trouvait une nature pas trop désagréable.

Il est démontré, en outre, aujourd’hui, que Joseph était beaucoup plus vert qu’on ne pourrait le croire et qu’il était de taille à rendre des points aux jeunes Panther et autres cousins de Marion.

À la longue, la virginale épouse comprit que, du moment qu’elle avait gardé sa pureté au grand complet pour engendrer le Messie, c’était très suffisant, et que son devoir envers Dieu était convenablement rempli.

Du reste, le Saint-Esprit n’avait aucun motif de redescendre sur terre à l’effet de procréer un second Christ, puisque le premier, quoique non vacciné, avait échappé à la petite vérole, qui fait tant de victimes chez les jeunes enfants.

Marie se trouvait libre de tout engagement.

Il y avait bien le vœu formulé devant les autels à l’époque où elle était encore gamine ; mais n’avait-elle pas été relevée de ce vœu par le grand-prêtre qui avait consacré son mariage ? On ne se marie pas pour casser des noisettes, que diable !

Jean le Précurseur baptise son cousin Jésus (chap. XVI).
Jean le Précurseur baptise son cousin Jésus (chap. xvi).
 

Quant à la promesse qu’elle s’était faite à elle-même de ne jamais revenir sur les conditions posées lors de ses fiançailles, ce n’était certes qu’une bagatelle. Combien de fois une fillette se dit-elle : « Je serai sage », et, quand l’occasion se présente de mordre à la pomme, ajoute-t-elle : « un autre jour ! » Fragiles serments que ceux que l’on se jure à soi.

En réalité, Joseph dut manœuvrer habilement.

Il ne heurta pas à coup sûr les susceptibilités de sa jeune épouse. Il se montra, après la naissance du fils du pigeon, aussi réservé dans sa galanterie — j’en mettrais ma main au feu — qu’il l’avait été auparavant. En cela consista certainement toute la tactique du bonhomme, qui, en dépit de son âge, sut très bien prendre son temps.

Je ne serais même pas étonné si j’apprenais un jour que les premières avances vinrent de Marie.

Et pourquoi non, au fait ?

Marie s’habitua au charpentier : il témoignait au petit Jésus toute l’affection d’un papa « pour de vrai » ; il avait protégé les jours du divin poupon ; il l’avait nourri, élevé tout comme s’il avait été sa progéniture authentique.

Peu à peu, Marion, je gage, trouva à son mari un aspect moins rébarbatif ; sa grosse voix lui sembla à peu près douce ; ses manières lui parurent aimables, et, un beau soir, elle se dit :

— Ce pauvre Joseph ! je ne suis vraiment pas gentille pour lui, et cependant il est tout plein gentil pour moi !…

Quand une femme se tient un raisonnement de ce genre, de graves événements se préparent. Nourrices, faites-vous inscrire au bureau.

La conclusion de tout cela fut que quatre évangélistes sur quatre reconnaissent que Jésus eut des frères et des sœurs (Matthieu, chap. XII, vers. 46-50 ; Marc, chap. III, vers. 31-35 ; Luc, chap. VIII, vers. 19-21 ; Jean, chap. VII, vers. 3-10). On ne sait pas les noms ni la quantité des sœurs ; mais le Nouveau-Testament indique très nettement les noms des frères qui étaient quatre : « Jacques, Joseph, Simon et Jude. » (Marc, chap. VI, vers. 3).

Saint Épiphane, père de l’Église assez chicaneur, veut à toute force que ces frères et ces sœurs de Jésus soient des enfants de Joseph, issus d’un premier mariage.

Allez conter cette histoire à d’autres, trop malin Épiphane !

D’abord, il n’est dit nulle part dans l’Évangile que le charpentier était veuf lorsqu’il épousa Marie.

Ensuite, il existe une légende régulièrement admise par l’Église dont nous n’avons pas parlé au début de cet ouvrage, mais qui trouve à ravir sa place ici. — Quand le père Joachim et la mère Anne, revenant sur la promesse qu’ils avaient faite de consacrer Marion au service du Temple, résolurent de la mettre en ménage, tous les prétendants furent réunis, et il fût décidé que la main de la petite serait accordée au plus pur d’entre tous. Il y eut en quelque sorte un concours de virginités. L’épreuve adoptée fut celle-ci : chaque prétendant apporta un bâton bien sec et l’on s’en remit au Seigneur pour avoir un miracle significatif ; et voilà que les bâtons de chacun restèrent secs, tandis que le bâton seul de Joseph se mit subito à fleurir, en s’agrémentant d’un magnifique lis. Ce lis en disait plus que bien des commentaires. — Nous avions négligé de relater cette aventure, et nous en demandons bien pardon aux lecteurs ; mais il n’est jamais trop tard pour dire de belles choses.

Enfin, si Joseph avait eu des enfants d’un premier mariage, nous les aurions vu figurer à Bethléem pour le recensement, et, en outre, Joseph les aurait aussi trimballés en Egypte.

Par conséquent, rengainez votre interprétation, excellent saint Épiphane : qui veut trop prouver ne prouve rien.

Il est tout naturel d’admettre que Jésus fût l’aîné de ses frères et sœurs, que ceux-ci naquirent vers l’époque de son retour d’Égypte, et que le Christ fut, avec et après Joseph, le gagne-pain de toute la famille.

Quand il fut parvenu à l’âge de trente ans, deux de ses frères devaient entrer dans leur majorité, et Jésus, pensant alors que les siens pouvaient désormais se passer de lui, se décida à entreprendre ses prédications.

Au premier moment, lorsque l’Oint manifesta ses intentions de verbiage, ce fut à qui se ficherait de lui dans sa famille ; on haussait les épaules, quand il annonçait qu’il allait remuer le monde au seul bruit de sa voix.

Ses frères, ses parents, ses amis s’abordaient tristement et se tenaient des conversations dans le goût de celle-ci :

— Eh bien, et Jésus, que devient-il ?

— Je l’ai vu hier. Il a toujours sa marotte…

— Ça ne lui passe donc pas ?

— Hélas, non !

— Quoi, il persiste à vouloir convertir le genre humain ?

— Plus que jamais !

— Je vous plains sincèrement et je plains surtout sa mère. Cette brave femme ne méritait pas cela.

— Que voulez-vous ? il faut en prendre son parti. Jésus a la cervelle détraquée, et il est têtu comme un mulet rouge. Il veut prêcher, il prêchera…

— Ah ! il va raconter de jolies choses !…

— Je ne sais pas ce qu’il débitera aux badauds ; mais, à coup sûr, ce n’est pas nous, ses frères, qui irons l’entendre. Il nous a déjà rebattu les oreilles d’un tas de sornettes de l’autre monde : c’est à vous rendre idiot en vingt-quatre heures. Aussi, quand ça lui prend, nous nous sauvons au plus vite…

— Triste, triste ; je vois qu’il a complètement perdu la boule.

— C’est comme vous le dites.

— Quel malheur pour votre famille ! Ce garçon-là finira mal…

Et là-dessus, parents et amis se séparaient en secouant lamentablement la tête.

Vous croyez que j’exagère ?

Lisez l’évangile de saint Jean (chap. VII. vers. 5) : « Ses frères eux-mêmes ne croyaient point en lui. »

Et si cela ne vous suffit pas encore, lisez saint Marc (ch. III, verset 21) : « Ses parents disaient : Il devient fou. »

Si Joseph avait été encore sur terre au moment où Jésus éprouva ses premières velléités de vagabondage, peut-être aurait-il mis ordre à cela ; mais le bonhomme était allé rejoindre ses aïeux. Sa mort fut sans doute fort vulgaire ; car l’Évangile ne dit même pas dans quelles circonstances le charpentier dévissa son établi.

Toujours est-il que Jésus avait de la famille et que cette famille ne croyait guère à la divinité de sa mission. — Il n’est pas de grand homme pour son valet de chambre ; il n’est pas de prophète pour son frère ou son cousin.


CHAPITRE XVI
 
JEAN-BAPTISTE SEN MÊLE


Établissons quelques dates précises pour taquiner un brin les partisans de la fable chrétienne.

Il est reconnu, grâce à des témoignages irréfutables[9], qu’Hérode mourut au mois d’avril 750 de la fondation de Rome. D’autre part, suivant ce qu’ont décidé les papes infaillibles, l’ère chrétienne commence à l’année de la naissance de Jésus, laquelle, toujours selon les papes, correspond à l’an de Rome 753.

Entre la mort d’Hérode et la naissance du Christ, il s’est donc écoulé : neuf mois de l’an 750, tout l’an 751, tout l’an 752 et l’an 753 moins six jours ; soit environ quatre ans.

L’Église nous dit encore que Jésus commença ses prédications à trente ans, qu’il prêcha trois ans et qu’il mourut à l’âge de trente-trois ans ; c’est très net, cela.

Or, saint Luc déclare ceci dans son Évangile (chapitre III, verset 1-2) : « L’an quinzième de l’empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode[10] étant tétrarque de la Galilée, son frère Philippe l’étant de l’Iturée et du pays des Trachonites, et Lysanias, de la contrée d’Abila, sous le pontificat d’Anne et de Caïphe, la parole de Dieu fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert. »

Le Nouveau Testament affirme, en outre, que la prédication de Jean précéda de quelques mois à peine les débuts du ministère de Jésus.

Par contre, il est certain que César-Auguste, à qui succéda Tibère, mourut le 19 août, an 767 de Rome ; donc, la quinzième année du règne de Tibère commence le 19 août, an 781 de Rome ; en conséquence, Jésus avait alors vingt-huit ans, et non pas trente.

D’où il résulte que, bien qu’inspiré par le pigeon, l’Évangile est encore une fois en flagrante contradiction avec lui-même. Pour que le Christ ait effectué ses débuts à trente ans, il faut nécessairement qu’il soit né deux ans avant l’ère chrétienne. Ce qui est assez comique.

Mais ne nous arrêtons pas davantage à ces balourdises.

Arrivons à ce Jean, fils de Zacharie, dont nous avons constaté la naissance dans nos premiers chapitres.

Jean, avons-nous dit, fit l’école buissonnière dès les premiers jours de son enfance. Au lieu de fréquenter ses jeunes amis, il s’en allait dans le désert, et là, il prenait plaisir à parler tout seul.

Son désert, à lui, était la partie inculte du territoire qui s’étend d’Hébron à Jérusalem : ce n’est qu’une suite de collines entrecoupées de vallons desséchés. De chétifs arbustes y rompent à grand’peine la monotonie des terres crayeuses dont l’éclat fatigue les yeux. Cette maigre verdure disparaît même complètement dès qu’on approche de la mer Morte ; la désolation y est absolue.

Tel est l’aspect du désert où Jean demeura jusqu’à l’âge de trente ans. On se demande de quoi il pouvait bien se nourrir. Sabaoth lui envoyait-il des cailles rôties du haut du ciel ? — L’évangéliste Matthieu raconte qu’il mangeait des sauterelles fumées à son déjeuner et à son dîner.

Quoi qu’il en soit, de rares voyageurs rencontrèrent notre homme, en firent part aux gens du pays, et pas mal de curieux s’en vinrent examiner cet original qui du matin au soir ne cessait de crier :

— « Préparez la voie du Seigneur, rendez droits ses sentiers ; toute vallée sera remplie, toute montagne sera abaissée ; les chemins tortus seront rectifiés, et les raboteux seront unis. » (Luc, chapitre III, versets 4-5.)

En outre, l’Écriture relate que ce saint homme ne se coupa jamais les cheveux. Sa longue tignasse, une ceinture de cuir et un manteau en poil de chameau constituaient tout son vêtement.

Ces diverses cocasseries ne tardèrent pas à faire une petite célébrité à Jean.

Ce que voyant, le fils de Zacharie s’installa sur les bords du Jourdain. Il invitait ses visiteurs à se mettre dans l’eau jusqu’au nombril ; puis, il leur versait, par dessus le marché, des baquets sur la tête. Il y avait toujours, dans la foule des curieux, quelques bons vivants qui se prêtaient à cette plaisanterie.

Parfois, notre maniaque recevait assez mal son monde.

Des individus qui venaient lui demander son baptême[11], croyant lui faire plaisir, étaient accueillis par cette engueulade :

— « Races de vipères, serpents nés de serpents, qui vous a avertis de fuir la colère qui doit tomber sur vous ? » (Luc, chap. III, vers. 7)

Ou bien :

— « Vous n’avez pas besoin d’être fiers, vous autres, et de dire : « Nous avons Abraham pour père » ; car, je vous le déclare, Dieu peut faire naître de ces pierres mêmes des enfants à Abraham. » (Id., vers. 8).

Les gens se regardaient, abasourdis ; il y avait de quoi.

Alors, Jean, tout satisfait de l’effet produit, ajoutait :

— « Je vous baptise dans l’eau, c’est bien peu de chose ; après moi, il en viendra un autre bien plus puissant que moi, car je ne suis pas même digne de porter ses souliers ; et celui-là vous baptisera dans le feu. (Matthieu, chap. III, verset 11.) Celui dont je vous parle, vous le reconnaîtrez au van qu’il a dans sa main : il donnera à son aire un coup de balai complet et amassera son blé dans son grenier ; mais il brûlera la paille dans un feu qui ne s’éteindra jamais. » (Id., vers. 12).

Et voilà qu’un jour, Jésus, en personne, se rendit, en suivant la foule, auprès de son cousin.

Celui-ci ne l’avait jamais vu ; mais il le reconnut tout de même.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda-t-il au Christ.

— Dame ! répondit l’autre, je fais comme tout le monde, je viens me faire baptiser.

— Est-ce pour rire que vous dites cela ? répliqua Jean. C’est moi qui dois être baptisé par vous, et c’est vous qui venez à moi ?…

— Laissez, laissez ces politesses inutiles, repartit Jésus. Pour le quart d’heure, c’est à vous qu’incombe le soin de baptiser. Baptisez-moi !

Jean pensa qu’il ne serait pas convenable d’insister. Il empoigna le fils de Marie, le plongea dans le Jourdain et lui fit subir son ablution.

Quand le Christ sortit de la rivière, secouant son corps mouillé, tout à coup les cieux s’entr’ouvrirent, un pigeon, qui pourrait bien avoir été un canard, en descendit, vint se percher sur l’épaule de Jésus, et Jean entendit le volatile prononcer d’une voix très distincte les mots suivants :

— « Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toute mon affection. » (Matthieu, chap. III, verset 13-17).

Malheureusement, les gens qui assistaient à cette scène n’ouïrent pas ces paroles. Sans cela, ils se seraient convertis, séance tenante, il n’y a pas à en douter. Or, le baptême de Jésus, malgré cette apparition miraculeuse de l’oiseau Saint-Esprit, ne fit aucune conversion. C’est donc que Jean fut seul témoin du miracle ; les autres eurent, pendant qu’il s’exécutait, les yeux fermés et les oreilles closes.

Saint Justin ajoute que, sitôt le baptême de Jésus accompli, le Jourdain fut changé en fleuve de feu. (Dialogue avec Tryphon, parag. 88.)

J’aime à croire que c’était du punch qui coulait, et que les assistants en burent à tire-larigot.


CHAPITRE XVII
 
OU LE DIABLE SE MET EN TÊTE DE DAMNER DIEU


Rien n’est contagieux comme la folie. Jean le Baptiseur avait la manie du désert ; Jésus, une fois baptisé, l’eut à son tour. Jean ne se nourrissait que de sauterelles fumées ; Jésus résolut de faire encore plus fort que cela.

Du côté de Jéricho, il y avait un vaste espace de terrain, en tout semblable à la solitude où Jean avait établi son domicile. Ce fut là que l’Oint se rendit. Il établit sa résidence sur une colline remplie de grottes, que l’on a nommée depuis le mont de la Quarantaine, le fils de Marie y ayant demeuré quarante jours.

Dans ce désert, on n’avait pas même une sauterelle à se mettre sous la dent. Il n’y avait là rien, absolument rien, si ce n’est des bêtes féroces. Les prophètes ont fait la description de ce territoire désolé. « Les lions et les léopards s’y promenaient, sortant des halliers du Jourdain ; la montagne retentissait nuit et jour du cri lugubre des chacals. » (Jérémie, chap. XLIX, vers. 19 ; chap. L, vers. 44 ; Zacharie, chap. IX, vers. 3.) Ce fut au milieu de ces carnassiers que Jésus passa ses quarante jours de retraite. Cette compagnie des animaux sauvages, est, du reste, constatée par l’évangéliste Marc. (Chap. I, vers. 13.)

Jésus, plus avancé que Jean dans la perfection, puisqu’il était dieu, ne prit aucune nourriture durant ce long séjour. Il est juste de dire qu’à raison même de ce qu’il était dieu, le Christ n’avait pas grand mérite à se passer entièrement de vivres. Ce qui est plus miraculeux, par exemple, c’est que les chacals, les lions et les léopards ne se soient pas offert un bifteck du Seigneur ; car, après tout, du moment qu’ils n’avaient rien à manger, eux aussi, ils devaient faire grand cas de toute viande humaine à qui prenait la fantaisie de venir explorer leurs tanières.

Il est vrai que le dieu, étant tout-puissant, pouvait à loisir se rendre impalpable, dès que les animaux féroces s’imaginaient de vouloir planter leurs crocs dans son Verbe fait chair.

« Et les anges le servaient », ajoute l’évangéliste Marc. On se demande en quoi, puisque Jésus-Christ s’était soumis à un jeûne complet. Évidemment les séraphins ne lui apportaient pas des entrecôtes aux pommes sur un plateau d’argent. Quel était donc le service des anges auprès de Jésus ? — Ah ! j’y suis : ils lui ciraient ses bottes.

Ce fut sur ces entrefaites que le diable, messire Satan, eut une idée bien bizarre : il résolut d’aller tenter le Christ.

Ce grand nigaud de Satan était tellement contrarié par la naissance de ce Messie, venu au monde pour racheter l’effroyable crime de la pomme, qu’il ne songea pas une minute à se tenir le raisonnement suivant :

— Si quelqu’un est impeccable, c’est à coup sûr Dieu ; il est de toute impossibilité que Dieu se laisse aller à commettre un péché. Je vais donc bêtement perdre mon temps avec ma stupide tentation.

Satan oublia de se dire cela, et il partit, au contraire, avec bon espoir.

— Si je réussissais, pensait-il, à flanquer un péché mortel sur la conscience de Jésus, c’est cela qui serait drôle ! Le bon Dieu en enfer, quelle aubaine ! C’est pour le coup que j’attiserais ferme le feu de ma rôtissoire !…

Et le tentateur se dirigeait gaiement vers le désert de Jéricho.

C’était alors le quarantième jour de jeûne de Jésus. Malgré tous les avantages de sa divinité, le fils de Marie commençait à avoir faim. Pendant quarante jours consécutifs, il n’éprouva pas le moindre appétit ; mais, au bout de ce laps, l’estomac se mit à réclamer un peu de pitance.

C’est l’Évangile qui le dit : « Il demeura au désert quarante jours, et il ne mangea rien pendant ce temps-là, et lorsque ces jours furent passés, il eut faim. » (Luc, chap. IV, verset 2). Satan se présenta alors à lui et lui tira poliment sa révérence, en diable bien élevé.

— Tu es bien bon, insinua-t-il, de ne pas calmer tes tiraillements d’estomac. Dire que tu as là, devant toi, des pierres, et que tu ne les manges pas ! Cela est par trop naïf !…

Jésus haussa les épaules.

— Je ne plaisante pas, poursuivit le diable : tu es, oui ou non, le Fils de Dieu ; si tu l’es, tu n’as qu’à commander à ces pierres de devenir du pain, et elles se feront un devoir de le devenir.

Telle fut la première tentation. Supposons un instant que Jésus ait suivi le conseil de Satan ; je ne vois pas trop où aurait été le péché mortel commis. Fabriquer du pain par un miracle n’est pas un acte digne de l’enfer. Combien de saints, au contraire, ont été canonisés par les papes pour avoir censément exécuté des tours de prestidigitation de ce genre ! Et Jésus ne devait-il pas lui-même, un peu plus tard, accomplir, à plusieurs reprises, des miracles analogues ?

Tout le péché aurait pu consister dans la rupture du jeûne que Jésus avait à subir, en vertu des décisions du père Jéhovah ;

Le diable tente et transporte M. Bon-Dieu fils (chap. XVII).
Le diable tente et transporte M. Bon-Dieu fils (chap. xvii).
 
mais, à cet instant, le jeûne était précisément terminé, puisque dès ce jour Jésus se mit à manger.

N’importe ! le Christ ferma l’oreille à la tentation de Satan.

Il lui répondit :

— Je n’ai nul besoin de transformer ces pierres en pain. L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu.

Satan ne trouva rien à répliquer à cela ; ce qui prouve que la parole de Dieu est un mets très nourrissant. Si j’étais cuisinier d’un évêque, quand il me dirait de lui servir une omelette aux truffes, je lui lirais la Bible ; je serais curieux de savoir comment il prendrait la chose.

Le diable ne fit donc aucune objection. Il avait encore deux cordes à son arc. Il prit carrément dans ses bras Jésus, qui se laissa faire, et le transporta, à travers les airs, jusqu’à l’un des pinacles du Temple de Jérusalem. Les théologiens pensent que ce fut sur le sommet du portique de Salomon, qui bordait à l’est le torrent du Cédron. Le toit de cette galerie élevée s’avançait en saillie sur les cours du Temple. Puis, le diable, montrant la foule qui emplissait les parvis, suggéra à Jésus de faire quelque action d’éclat.

— Hein ! fit-il, voilà une belle hauteur. C’est le moment de te montrer, mon gaillard. Fiche-toi en bas ; tu sais que tu ne risques pas de te casser les côtes, puisque les anges veillent sur toi et te porteront sur leurs mains, de peur que tes pieds ne heurtent contre une pierre.

Cette seconde tentation, pas plus que la première, n’incitait Jésus à commettre une action défendue par Dieu ; mais Jésus repoussa encore les propositions de Satan par ces simples mots :

— Il est écrit quelque part : « Vous ne tenterez point le Seigneur votre Dieu. »

Alors, le démon, saisissant de nouveau le Seigneur son Dieu et le retransportant à travers l’espace, vola aussi haut qu’il put. Enfin, il le déposa au sommet d’une montagne extraordinairement élevée.

« De cette montagne, affirme l’Évangile, on découvrait tous les royaumes de la terre. » Si élevé que soit ce sommet, on a peine à s’expliquer comment on pouvait y jouir d’un coup d’œil embrassant toute la terre, qui est ronde. Mais passons sur ce détail.

Satan montra à Jésus tous les royaumes du monde et la gloire qui les accompagne.

— Est-ce assez beau, tout cela ! s’exclama-t-il. Eh bien, ces empires immenses sont ma propriété, à moi. Je les distribue à qui me plaît. En veux-tu un, deux, trois, quatre ? Les veux-tu tous ? Je suis prêt à te les donner, mais à une condition : c’est que toi, qui es mon dieu, tu vas te prosterner devant moi et m’adorer, moi qui suis le diable.

Jésus aurait dû répondre à cette offre par un joyeux éclat de rire ; car il est évident qu’à ce moment le diable ne devait pas être en possession de tout son bon sens.

Cependant, lui, le Christ, qui avait toléré que Satan pût le tenir à sa discrétion et lui faire accomplir dans ses bras infernaux des voyages aériens, il se rebiffa cette fois et lui dit, sur un ton de mauvaise humeur :

— En voilà assez, Satan, retire-toi, et un peu vivement ! N’intervertissons pas les rôles, vieux roué ; c’est toi qui dois m’adorer et me servir. Ainsi, trêve à ces plaisanteries ! Vade retro !

Le diable ne se fit pas répéter cette injonction de son maître, et, déguerpissant sans mot dire, il dégringola dans les abîmes, fort mortifié de l’insuccès de sa tentative[12].


CHAPITRE XVIII
 
LES PREMIERS COMPLÉMENTS DU VERBE


Maître Jean, lui, tandis que le Christ se laissait porter par le diable aux sommets du Temple et d’une haute montagne, continuait de plus belle à s’égosiller sur les bords du Jourdain. Et, comme les curieux lui venaient, de jour en jour plus nombreux, il en sauçait pas mal dans les eaux de la rivière.

Peu à peu, le bruit se répandit à Jérusalem qu’il y avait, à Béthanie, un homme étrange qui aspergeait et trempait les gens, et que, parmi ceux ainsi baptisés par lui, il s’en trouvait un dont il avait dit : « Celui-ci vient après moi, mais il est au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi. » (Jean, chap. I, verset 15).

À cette nouvelle, quelques-uns des prêtres du Sanhédrin, qui était le grand conseil du clergé juif, s’émurent et se demandèrent si l’on devait permettre à ce Jean-Baptiste de poursuivre le cours de ses fantaisies religieuses. Jean était-il un concurrent redoutable, en train de fonder un nouveau culte ? Ou bien devait-on le considérer simplement comme un de ces hallucinés si nombreux, dont l’aliénation mentale n’offre aucun danger ?

Pour savoir au juste à quoi s’en tenir, le conseil suprême désigna quelques-uns de ses membres qui devraient se rendre auprès du baptiseur et l’interroger habilement. Les sanhédrites désignés pour cette mission furent choisis dans la secte des pharisiens, qui étaient chez les Juifs ce que les jésuites sont chez les catholiques : les pharisiens formaient, en effet, une société religieuse, dont les adhérents, disséminés, fréquentaient le monde et jouissaient d’un très grand crédit ; ils s’occupaient activement de politique, prétendaient guérir toutes les maladies au moyen d’exorcismes, et aspiraient surtout à dominer leurs compatriotes et coreligionnaires. En somme, c’étaient des intrigants ambitieux.

Ces délégués se firent escorter par des lévites et allèrent à Béthanie.

— Qui es-tu ? demandèrent-ils au baptiseur. Es-tu le Messie que nous attendons ?

— Jamais de la vie ! répondit Jean. Moi, le Messie ! Je ne le suis pas ; non, je ne le suis pas !

— Serais-tu par hasard Élie, qui a disparu il y a quelques cents ans et reviendrais-tu sur la terre ?

— Je ne suis pas Élie.

— Es-tu du moins un prophète ?

— Pas davantage.

— Mais qui es-tu donc, alors ?

— Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Redressez les sentiers du Seigneur !

Cette fois, les pharisiens étaient renseignés. Toutefois, l’un d’entre eux, pensant que Jean n’était pas absolument dans son droit lorsqu’il baignait ses visiteurs, lui posa encore cette question :

— Pourquoi fichtre baptises-tu, si tu n’es ni le Messie, ni Élie, ni prophète ?

Jean, évitant une réponse directe, leur dit :

— Eh ! qu’est-ce que cela peut vous faire que je baptise ? Pour moi, je baptise dans l’eau ; mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas, et c’est précisément celui-là qui doit venir après moi, et celui-là qui est au milieu de vous, je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers ! [13].

Les pharisiens n’insistèrent pas. Chacun d’entre eux avait le droit de prendre pour un compliment à son adresse la dernière phrase du baptiseur. Ils s’en retournèrent à Jérusalem et rendirent compte de leur mission au Sanhédrin.

Voici, sans conteste, quelle fut leur opinion :

— Nous avons vu le baptiseur. Quel toqué, mes amis ! On a rarement connu d’aliénés battant la breloque à ce point. Quant à être dangereux, c’est une autre affaire : tant qu’il se contentera de s’époumonner dans le désert, on peut le laisser tranquille. Un crâne fêlé, voilà tout.

Le lendemain de cette visite des pharisiens, Jésus, qui descendait de la haute montagne où il avait permis au diable de le transporter, vint à son tour vers Jean-Baptiste.

Dès que le fils de Zacharie aperçut son cousin, il se mit à beugler :

— Le voilà ! le voilà ! l’agneau divin ! le voilà, celui qui porte les péchés du monde !

Les assistants, n’apercevant ni agneau, ni mouton, ne prirent point garde aux cris de Jean.

Jean continua :

— Je ne le connaissais pas, le divin agneau. Mais il vient après moi, et il est au-dessus de moi, parce qu’il était avant moi.

— Vous l’avez déjà dit, fit observer quelqu’un.

— Cela ne fait rien, je le répète. Et si vous me demandez pourquoi je baptise dans l’eau, sachez que c’est afin que l’agneau soit connu de tout Israël.

On faisait cercle autour de Jean. Cette foule de curieux qui s’amassait l’encourageait à beugler de plus belle.

— J’ai vu le Saint-Esprit, poursuivit-il, je l’ai vu, je l’ai vu ; un pigeon est descendu du ciel sur l’agneau et est demeuré sur lui. Pour moi, je vous en donne ma parole la plus sacrée, je ne le connaissais pas ; mais celui qui m’a envoyé baptiser m’avait dit : « Quand le pigeon descendra sur l’agneau, c’est que l’agneau sera le fils de Dieu[14]. »

Personne n’ayant compris que Jean voulait parler de Jésus, on s’en alla, en commentant diversement la folie du baptiseur.

Le surlendemain, Jean-Baptiste était encore là avec deux pêcheurs galiléens : André, fils de Jonas, et Jean, fils de Zébédée ; ce dernier était un tout jeune adolescent, aux longs cheveux blonds, joli comme un cœur.

Passa Jésus. Le baptiseur, cette fois, désigna du geste le fils de Marie, en répétant sa ritournelle :

— Vous le voyez, ce grand châtain-clair qui se balade là-bas ?… Eh bien, c’est lui qui est l’agneau divin dont je vous parle tant.

Jean et André lâchèrent Baptiste et suivirent Jésus. Alors, le Christ se retourna et, voyant qu’ils le suivaient, il leur dit :

— Que cherchez-vous ?

Ils lui répondirent :

— Faites-nous savoir seulement où vous demeurez.

Jésus répliqua :

— Dans ce cas, venez avec moi.

Il les conduisit donc à une hutte abandonnée, où il couchait quelquefois la nuit, les fit entrer et referma la porte sur eux. Il était la dixième heure du jour, c’est à dire quatre heures de l’après-midi.

Que se passa-t-il dans la hutte ? L’Évangile n’en dit rien. Quel fut l’Entretien du Verbe avec ses deux compléments ? Mystère.

Un théologien, à qui j’emprunterai encore souvent ses commentaires sur l’Évangile[15], écrit ceci : « Cet entretien se prolongea sans doute et devint une de ces communions intimes, chères aux âmes saintes, d’où elles sortent pleines de force et de lumière, avec l’inébranlable certitude que Dieu s’est révélé à elles. Quand la nuit vint, les deux disciples étaient gagnés à Jésus. » — N’insistons pas.

Toujours est-il qu’André et Jean, le joli garçon, furent enchantés de leur nouvelle connaissance. André en parla même à son frère Simon, pêcheur comme lui, et l’amena à Jésus.

Celui-ci l’interpella en ces termes :

— Vous êtes Simon, fils de Jonas, n’est-ce pas ? À dater d’aujourd’hui, je change votre nom. Vous vous appellerez Céphas, c’est-à-dire pierre.

Simon accepta de s’appeler caillou.

Le lendemain, Jésus, toujours sur les bords du Jourdain, rencontra un quatrième galiléen nommé Philippe. Il était de Bethsaïde, le village d’André et de Pierre.

— Suis-moi, lui fit Jésus ; qui m’aime me suive !

Philippe suivit.

Enfin, un nommé Nathanaël, fils de Tolmaï (Bar-Tolmaï, d’où l’on a fait Barthélemy), se joignit à la petite troupe sur les exhortations de Philippe.

Quand on le lui présenta, Jésus dit :

— Pour le coup, voilà un vrai israélite ; il me plaît, cet homme-là.

— Tiens, objecta Barthélemy, d’où me connaissez-vous ?

— Avant que Philippe t’appelât, répondit Jésus, je t’ai vu.

— Quand ça ?

— Il y a déjà quelque temps.

— Où donc ?

— Eh ! eh ! sous le figuier[16].

« Évidemment, dit notre théologien commentateur, Jésus faisait allusion à quelque action accomplie sous un figuier avant l’appel de Philippe, action secrète pour nous, mais connue de lui et de Barthélémy. En la rappelant, le Seigneur se révélait comme le voyant divin à qui rien ne peut être caché. »

— Bigre ! s’écria Barthélemy, vous êtes fort, vous ! Décidément, vous êtes le Fils de Dieu, le roi d’Israël !

Jésus poursuivit :

— Ah ! mon gaillard, je t’épate. Parce que je t’ai dit que je t’avais vu sous le figuier, tu crois. Tout cela n’est rien. Laisse-moi faire, et tu verras de bien plus grandes choses.

— Qu’est-ce que je pourrais bien voir encore ? demanda Barthélemy.

Et les autres disciples interrogeaient aussi le Christ d’un regard curieux.

— Vous verrez… je vous le donne en mille… vous verrez le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur moi[17].

Les disciples bondirent de joie à la promesse de ce beau spectacle.

Dès lors, Jésus avait formé son noyau d’apôtres : André, Jean le bien-aimé, Simon-Caillou, Philippe et Barthélemy.

Le Verbe était complété par cinq disciples, qui devaient à leur tour lui attirer de nouveaux adhérents.

Ainsi Baptiste, qui précéda Jésus, fut le sujet du Verbe ; les apôtres furent ses compléments. Nous trouverons plus loin la conjonction.


CHAPITRE XIX
 
COMMENT UN DIEU SE CONDUIT DANS UNE NOCE


Quand le chef eut de la sorte réuni les premiers éléments de sa bande, il se mit en route. Accompagné de ses cinq lieutenants, il se dirigea d’abord du côté de Nazareth. Voyageant sans équipage ni bêtes de somme, ils purent camper la première nuit à Sichem, la seconde à El-Gannim, et de là, traversant la plaine d’Esdrélon, ils atteignirent la ville obscure où demeurait sa famille.

Nos vagabonds — ne l’oublions pas — n’avaient ni sou ni maille : ils avaient, tous les six, abandonné leurs métiers, peu lucratifs, sans doute, mais en somme honorables, et ils s’étaient proposé de vivre désormais aux crochets des imbéciles. Sur leur route, il n’y a pas à en douter, bien des poulaillers furent mis à contribution, et bien des vergers leur fournirent les desserts de leurs repas de bohêmes.

Ils comptaient demander peut-être quelques subsides à leurs amis de Nazareth ; mais, lorsqu’ils y arrivèrent, toute la famille de Jésus était à une noce dans les environs.

— Bien, fit observer le Christ, nous nous invitons à la noce.

Et ils repartirent pour Cana, qui est à une lieue seulement de Nazareth.

Il s’agissait d’humbles artisans qui mariaient leur fille.

En Judée, le mariage était le gros événement de l’existence, et, même dans les familles pauvres, on le célébrait avec un certain apparat.

Quand Jésus survint, flanqué de ses cinq compagnons de vagabondage, la noce était déjà en train. Toutes les cérémonies d’usage étaient accomplies, il ne restait plus que le festin ; mais ce festin nuptial durait souvent plusieurs jours. C’était là, cela va sans dire, la partie essentielle, pour notre bande de pique-assiettes ; ils ne pensèrent donc pas qu’ils arrivaient trop tard.

Ils tombèrent au beau milieu de la fête, à l’heure où venait de finir la procession des fiancés. C’était un mercredi, jour consacré au mariage des demoiselles ; les veuves qui se remariaient avaient pour elles le jeudi.

Voici comment les choses se passaient :

L’épouse se préparait avec soin au grand jour. D’abord, la veille, elle prenait un bain, — ce qui, quelquefois, était une nouveauté pour la belle, — un bain parfumé. Ensuite, elle se parait de tous ses bijoux et ornements, parmi lesquels une coquine de ceinture solidement agrafée, que l’époux seul avait le droit de défaire. Enfin, elle couronnait son front de myrte et se couvrait des pieds à la tête d’un immense voile.

Ainsi attifée, la jeune fille attendait l’arrivée du cortège. Près d’elle veillaient dix vierges qui devaient lui faire la conduite, une lampe à la main. C’était à une heure avancée que retentissait le cri adopté : « Voici, voici l’époux ! sortez au-devant de lui ! » On avait soin de choisir une belle nuit, ce qui n’était pas difficile, vu la fréquence du beau temps sous le climat de l’Asie-Mineure. La procession s’avançait, précédée d’une troupe de chanteurs qui mêlaient leurs voix au son des flûtes et des tambourins. Derrière eux, venait l’époux, vêtu de son habit de gala, le front ceint d’un turban doré qu’entouraient des guirlandes de myrte et de roses. Près de lui, dix amis tenaient en main des rameaux de palmier. Les parents l’escortaient, portant des torches allumées, et toutes les demoiselles du quartier les saluaient de leurs acclamations :

— Tiens, Éléazar qui se marie aujourd’hui !

— C’est la petite Noémi qu’il épouse, pas vrai ?

— Parbleu, oui ! la fille au père Samuel… Ils se sont connus à un bal, chez la grosse Rébecca, à la forêt des kikajons…

— Et comment est-elle, la Noémi ?… Pas mèche de voir le bout de son nez, avec son grand diable de voile…

— Une roussotte, ni mal ni bien, avec une bouche qui a toujours l’air de vouloir avaler la lune… C’est une gaillarde…

— On dit qu’elle adore son futur… Y a pas huit jours qu’on les a surpris à se tarabuster près de la mare aux sangsues.

— Aussi, est-il heureux, ce fripon d’Éléazar !… Voyez donc, il fait des yeux de merlan frit !…

Une fois la procession terminée, l’époux, suivi de ses compagnons, s’avançait vers la jeune fille, et, la prenant par la main, l’amenait au seuil de la demeure : là, il recevait de son beau-père une large pierre plate sur laquelle était inscrit le chiffre de la dot, — quand il y avait une dot.

Après quoi, le cortège reprenait sa marche vers le lieu du festin.

J’ai dit que la noce durait plusieurs jours, comme en Bretagne. Les dîners succédaient aux déjeuners, les soupers aux dîners ; on s’empiffrait jusqu’à s’en faire éclater la bedaine, et, entre les repas, on s’égayait par des énigmes et autres jeux d’esprit. Les choses se passaient ainsi, je n’invente rien.

« Une semaine entière, deux même parfois, s’écoulaient dans ces réjouissances. » (Tobie, chap. VIII, vers. 23.) Aussi, pour modérer l’excès du plaisir et ramener les esprits aux graves pensées, était-il d’usage de briser de temps en temps le verre des fiancés. Cette coutume du verre brisé se continue, du reste, de nos jours, dans les mariages israélites. À d’autres moments encore, tous les convives se voilaient la tête avec leur serviette ou avec un coin de la nappe, et poussaient des cris lugubres.

Les noces de Cana ; miracle de l’eau changée en vin (chap. XIX)
Les noces de Cana ; miracle de l’eau changée en vin (chap. xix)
 

La série des festins s’ouvrait, quand nos pique-assiettes parurent. Ils s’installèrent sans façon au milieu des invités, et, vu la gaieté générale, le maître du logis ne songea point à leur faire affront.

Marie essaya bien d’adresser à Jésus une remontrance maternelle ; mais le chenapan, qui ne brillait pas plus par le respect filial que par la politesse, lui répondit avec impertinence :

— « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? »

Ces paroles, plus que grossières, l’Évangile a le sang-froid de les rapporter (Jean, chap. II, vers. 4), comme s’il s’agissait d’une réplique toute naturelle d’un fils à sa mère.

Notez qu’elles ne sont pas seulement le fait d’un goujat, mais encore d’un fieffé idiot. À la rigueur, Jésus aurait pu dire à Joseph, s’il avait été là : « Il n’y a rien de commun entre nous deux » ; mais à sa mère !… Quelle monument d’inepte polissonnerie !

J’en appelle à tous les pères et à toutes les mères : est-ce que cela ne méritait pas une solide paire de calottes ?

Une seule excuse peut militer en faveur de Jésus : c’est qu’il devait avoir ingurgité un peu trop d’apéritifs avant d’entrer dans la salle du banquet, et qu’il avait en conséquence la tête pas mal échauffée.

N’importe ; Marie était faible, comme beaucoup de mères. Elle se contenta de se retourner vers l’amphitryon et ses domestiques, et elle leur dit :

— Ma foi, ne le contrariez pas, laissez-le faire.

Toute la sainte séquelle s’installa donc à la table des invités. Cet André, ce Simon, ce petit Jean, ce Philippe et ce Barthélemy, que personne n’avait jamais vus et qui n’avaient pas reçu la moindre lettre de faire-part, s’assirent carrément au milieu des gens de la noce.

Avec des malotrus de cette force, on pense si les bouteilles furent vile mises à sec. Au bout de quelque temps, tout le monde demandait du vin.

Jésus, qui avait le gosier altéré comme les autres, éprouva alors le besoin de faire jouer les ficelles de sa toute-puissance : il résolut de mettre sa divinité à profit pour exécuter un miracle, qu’en somme il devait bien aux assistants.

Il y avait là six grandes urnes de pierre, que l’on remplissait d’eau à la fin du repas, pour que les convives pussent se laver les mains.

Le Christ appela les serviteurs et leur dit :

— Emplissez les urnes d’eau.

Et les serviteurs remplirent d’eau les urnes jusqu’au bord.

— Maintenant, continua Jésus, puisez dans les urnes, et portez à boire à tout le monde.

Et les serviteurs lui obéirent encore.

Ô prodige ! l’eau avait été transformée en vin, et en vin exquis, s’il vous plaît.

Le beau-père, sur le coup, crut que le tour venait de son gendre, qui avait ménagé à ses invités une surprise.

Il lui dit donc :

— Mes compliments ! Vous n’êtes pas comme les autres, vous ! Les autres servent d’abord leur bon vin, et puis, quand chaque convive a son compte, ils font servir un vin de rebut, à la mauvaise qualité duquel personne ne prend plus garde. Vous, vous nous avez offert du bon vin d’abord ; et, à présent, vous nous en offrez du meilleur encore. C’est bien, mon ami, c’est parfait ; vous avez toute mon estime.

Mais, le nouveau marié savait très bien le compte de ses bouteilles ; il rendit justice au charpentier vagabond qui, en fabriquant subitement du bon vin avec de l’eau pure, payait son écot et celui des camarades intrus. De la sorte, Jésus, qu’on n’avait pas vu d’abord de très bon œil, devint le héros de la fête.

Il en profita pour se faire applaudir dans une chansonnette de sa composition, laquelle nous a été conservée par saint Augustin (Épître 236, à l’évêque Cérétius). Cette chansonnette n’était peut-être pas très convenable, vu la présence de la jeune fiancée dont l’époux s’apprêtait à délier la ceinture ; mais enfin, on fait ce qu’on peut, même lorsqu’on est un Messie.

Voici la chanson (air inconnu) :

Je suis la lampe pour vous qui me voyez,
Je suis la porte pour vous qui y frappez ;
Vous qui voyez ce que je fais, ne le dites point !
Je veux délier, et je veux être délié ;
Je veux orner, et je veux être orné ;
Je veux engendrer, et je veux être engendré,
Je veux chanter, dansez tous de joie.

C’était la poésie de l’époque. — Dans de telles conditions, vous le comprenez, la soirée se termina fort allègrement.

Grâce à Jésus, les vins des meilleurs crus coulaient à flots. On s’en fourra jusque-là, et tout le monde s’en alla fort joyeux de cette petite ribote.

Le premier miracle du Christ fut donc un miracle d’ivrogne.


CHAPITRE XX
 
UN ESCLANDRE DANS LE TEMPLE


Je vous laisse à penser si le miracle fit du tapage à Nazareth. Seulement, les compatriotes de Jésus ne croyaient pas trop à ses prodiges.

— Vous savez, disaient les Nazaréens en s’abordant le lendemain de la noce, vous savez, Jésus, le fils du charpentier…

— Eh bien, quoi ? qu’a-t-il fait encore, le vaurien ?

— Hier, il s’est invité à la noce d’Éléazar…

— Cela ne m’étonne pas, il a tous les toupets.

— Ce n’est pas tout, il avait amené avec lui une bande de cinq gueusards qu’il a connus on ne sait où et qu’il intitule ses disciples…

— Et alors ?

— Ils ont bu comme des éponges, et, quand il n’y a plus eu de vin, le charpentier en a fabriqué…

— Il a fabriqué du vin ! et avec quoi ?

— Avec de l’eau.

— Oui, avec de l’eau et du campêche, ou tout autre bois de teinture. On la connaît, tous les débitants fabriquent du vin comme cela.

— Mais non ! il paraît qu’il ne s’est servi que d’eau pure.

— Qu’en savez-vous ? Y étiez-vous, à la noce ?

— Moi, pas ; mais Nabé l’affirme, et Nabé le tient de Mathuzael, qui le tient de Josias, qui le tient de Gédéon, dont le cousin Hircan lui en a fait le récit.

— Eh ! ce cousin Hircan est bien l’oncle de la fiancée Noémi, n’est-ce pas ?

— Précisément.

— Dame, je ne vois pas alors quelle foi on peut ajouter à ses paroles : c’est un ivrogne de la pire espèce, il se sera saoûlé selon sa sainte habitude, et le charpentier lui aura fait voir tout ce qu’il aura voulu.

— C’est, ma foi, bien possible ; du reste, tous les gens de la noce étaient pleins comme des huîtres.

— Parbleu ! ce Jésus est un rusé compère, il s’est moqué d’eux tous ; son prodige est une supercherie de sa façon. En voilà un que la délicatesse ne gêne pas !…

En effet, si le miracle de Cana mettait en mouvement toutes les langues nazaréennes, du moins il produisait d’innombrables haussements d’épaules.

C’est ce qui ressort de l’Évangile.

Le petit Jean, un des disciples présents à la noce, ne se prive pas de montrer son dépit chaque fois que, dans son livre, il a occasion de parler des gens de Nazareth. « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? » (Jean, chap. I, vers. 46.) Cette opinion était aussi celle de Barthélemy.

« La rudesse des Nazaréens était proverbiale, dit un pieux commentateur ; peut-être ne virent-ils qu’imposture dans le miracle de Cana, et forcèrent-ils le fils de Joseph, comme ils l’appelaient, à s’éloigner de leur pays. »

Résultat : — À part les convives de la noce qui, pour comble de malheur, ont négligé de transmettre leur impression à la postérité, à part eux et le petit Jean, le fameux tour de l’eau changée en vin ne rencontra que des incrédules.

Jésus eut vite compris qu’à Nazareth il n’aurait aucun succès s’il voulait tenter un déballage de miracles, et il s’empressa de fuir cette ville où il se considérait comme beaucoup trop connu.

Il se rendit sur les bords du lac de Génésareth. Là, le pays était plus splendide et les gens plus simples d’esprit. En outre, il y avait autour du lac nombre de villas de plaisance où les belles petites de Galilée menaient joyeuse vie ; or, notre gaillard de Jésus ne haïssait pas la fréquentation des jeunes et jolies pécheresses. Capharnaüm, Magdala et Tibériade étaient, au bord du lac, les villes les plus renommées en produits de ce genre. Enfin, les rivages de Génésareth se prêtaient admirablement à ses prédications. Le Christ n’avait qu’à monter sur une barque, et de là il débitait à la foule son boniment. En cas de danger, à la moindre apparition des sergents de ville du temps, il levait l’ancre et filait à grandes voiles sur la rive de vis-à-vis qui n’appartenait plus au territoire gouverné par Hérode Antipas.

Ce fut à Capharnaüm, ville d’eaux, qu’il fit sa première station ; mais il n’y demeura pas longtemps.

Quand il pensa que l’affaire de Cana était oubliée, il résolut de se signaler de nouveau, mais cette fois à Jérusalem même. C’était l’époque de la Pâque : les caravanes se formaient sur tous les points de la Galilée, et se mettaient en route pour la ville sainte. Jésus et ses cinq compagnons suivirent une de ces caravanes, en compagnie d’autres mendiants, dévôts et vagabonds.

Son premier soin, à son arrivée à Jérusalem, fut de se rendre au Temple. La foule y affluait. On ne pouvait mieux choisir un endroit pour être remarqué en cas d’un esclandre quelconque.

L’Oint avait son plan en tête.

Le Temple, en ce temps-là, était encombré de marchands d’objets destinés aux sacrifices. Dans les cours, les parvis, les avenues et jusque sous le péristyle, se trouvait réuni tout ce qu’exigeait le service des autels. De même qu’aux alentours de nos églises modernes, de même que dans les vestibules de nos cathédrales d’aujourd’hui, il y a, à l’usage des bigots, un vrai marché d’articles de piété ; de même, au temps de Jésus, les marchands offraient aux visiteurs du sanctuaire les victimes prescrites par la loi. De nos jours, c’est un assortiment complet de cierges, de médailles bénites, de scapulaires, d’agnus, de reliques, de chapelets, d’images avec oraisons jaculatoires au verso, de catéchismes, de menus riens indulgenciés, que des vendeurs alertes repassent aux fidèles naïfs ; autrefois, c’étaient des colombes destinées aux offrandes des pauvres, des troupeaux de bœufs et de brebis pour les offrandes des riches. On n’immolait pas, en effet, rien que l’agneau pascal ; les juifs, qui habitaient les villes lointaines et qui ne venaient à Jérusalem qu’une fois l’an, réservaient leurs dévotions pour la grande fête religioso-nationale : alors, on tenait toutes les promesses faites pendant les douze mois de l’année, on accomplissait d’un coup tous les vœux. Les choses n’ont pas changé, comme on voit.

Il suffit d’avoir assisté, par exemple, à Paris, à la neuvaine de sainte Geneviève du Panthéon, pour concevoir une juste idée du tumulte dans lequel se trouvaient, à la Pâque de Jérusalem, les parvis du Temple.

C’était un bazar universel, auquel ne manquaient même pas les changeurs. D’après la Bible (Exode, chap. XXX, versets 11-16), chacun devait aux prêtres un demi-shekel d’argent « pour le rachat de son âme ». Or, depuis la conquête romaine, la monnaie juive était rare ; la plupart des pèlerins n’apportaient avec eux que des monnaies à l’effigie de César, et l’on pense bien que cet argent était indigne d’être offert au Seigneur. Aussi, les curés juifs avaient-ils installé à la porte du Temple des comptoirs de changeurs. Pas bêtes, les prêtres du temps ! ils faisaient payer un droit de change sur une pièce d’argent qu’ils encaissaient sans délivrer la moindre marchandise. Vous me donnez cinq francs, je les prends, et je vous fais encore verser quinze centimes sous prétexte que j’ai eu la peine de mettre vos cinq francs dans mon gousset.

Jésus était là, avec ses cinq compagnons.

— Saperlipopette ! murmurait Simon-Caillou en écarquillant les yeux, y en a-t-il de l’argent sur toutes ces tables ! Et dire que nous n’avons pas le sou !

— Et des bœufs, y en a-t-il ! et des moutons ! ajoutait André.

— Comme un de ces agneaux irait bien à notre broche ! repartait Barthélemy.

— Je me chargerais bien d’une paire de pigeons, roucoulait le petit Jean.

Les six malandrins se consultèrent du regard.

— Attention ! fit le chef de la bande, et gare à la bousculade !

Sur ce, saisissant une poignée de cordes, il se précipita comme un fou furieux au milieu des marchands du Temple : à grands coups de pied, il renversa les comptoirs des changeurs, jetant par terre les piles de monnaie ; en même temps, il tapait dur et ferme sur les bœufs, les moutons, les brebis et les agneaux, qui, beuglant et bêlant, se sauvèrent sous le fouet de Jésus ; quant aux pigeons, race qui avait pourtant produit son père le Saint-Esprit, il défonça du poing leurs cages en hurlant à tue-tête à leurs propriétaires :

— Hors d’ici, marchands éhontés ! Vous souillez cette maison de prières ! vous en faites une caverne de voleurs !

On voit d’ici la bagarre. Si Jésus avait été seul à cogner, bien certainement il ne s’en serait pas tiré à bon compte, et les marchands lui auraient fait à coup sûr un mauvais parti. Un individu, si fort qu’il soit, ne bouscule pas sans aucun aide des centaines de marchands entourés d’une foule sympathique. Au contraire, une bande de chenapans, se ruant dans une multitude en désarroi et faisant l’esclandre décrit par l’Évangile, réussit facilement à augmenter le désordre sans courir de trop grands risques. C’est ainsi que l’événement a, sans aucun doute, eu lieu.

Jésus a pris pour lui la plus forte part de cette belle besogne ; mais il a été secondé par les cinq camarades, renforcés d’autres vagabonds avec qui ils avaient lié connaissance en venant à Jérusalem.

La raison de cet esclandre n’était pas mal trouvée.

Entre nous, ce n’était qu’un prétexte, et voici le motif de mon opinion là-dessus : — Jésus était dieu, je ne le conteste pas ; en sa qualité de dieu, il lisait dans l’avenir ; lisant dans l’avenir, il savait que les prêtres chrétiens établiraient des bazars d’articles de piété aux portes de leurs églises, tout comme les prêtres juifs aux portes de leur Temple. En sa qualité de dieu, Jésus vit encore et il est tout-puissant, cela est indéniable ; vivant encore, il voit que les prêtres chrétiens d’aujourd’hui sont aussi commerçants que les prêtres juifs d’autrefois ; étant tout-puissant, s’il ne pulvérise pas les vendeurs de chapelets et de cierges qui encombrent les vestibules des églises catholiques, c’est qu’il juge que le commerce ne souille pas sa maison divine. Par conséquent, vu la divinité de Jésus, vu sa prescience, vu son éternité, vu sa toute-puissance, il est certain que le fils du pigeon a joué une petite comédie en bousculant à Jérusalem les marchands du Temple, sous prétexte que le commerce des articles de piété ne doit pas se faire dans un lieu sacré.

La vérité doit être que Jésus a tenu à se faire remarquer dans la capitale de la Judée, tout en procurant à bon marché à ses disciples argent et victuailles.

Quand la foule fut un peu revenue de sa surprise, quelques-uns interpellèrent le turbulent vagabond et lui demandèrent pourquoi il agissait de la sorte.

— Ah çà ! répondit le Christ avec orgueil, est-ce que j’ai des comptes à vous rendre ? Je suis le Messie, sacrebleu !

— Le Messie ? dirent-ils en ouvrant un large bec. Et comment pourriez-vous prouver ce que vous avancez ?

— Oh ! rien n’est plus simple. Vous n’avez qu’à démolir ce temple, et je me charge de le rebâtir en trois jours.

— Quoi ! s’écrièrent les Juifs, ce temple a coûté quarante-six ans à construire, et vous le réédifieriez en trois jours ! Pour qui nous prenez-vous ?

— Je l’ai dit, riposta Jésus, je ne m’en dédis pas. Qui tient le pari ?

Cette fois, un silence général accueillit les paroles du Christ. Le Verbe était triomphant, et cela ne lui coûtait aucun miracle. On pense bien que, pour le plaisir de tenir un pari, les personnes assistant à cette scène n’allaient pas entreprendre la démolition du temple. D’abord, ils n’avaient pas sous la main les outils nécessaires. Ensuite, c’était commettre un délit que renverser un monument public.

Quant aux changeurs et aux marchands de moutons, ils avaient bien autre chose à faire qu’à discuter la valeur des calembredaines du bonhomme : les uns ramassaient leurs écus roulés à terre, les autres tâchaient de rattraper leurs bestiaux enfuis dans toutes les directions.

Profitant de l’ébahissement général causé par son aplomb imperturbable, le seigneur Jésus disparut dans la foule et s’en fut rejoindre ses disciples, qui, comme bien l’on pense, n’avaient pas perdu leur temps.


CHAPITRE XXI
 
NICODÈME


Vous n’avez pas oublié cette ambassade de pharisiens que le Sanhédrin envoya auprès de Jean-Baptiste. Vous vous rappelez que ces délégués revinrent à Jérusalem avec la conviction bien arrêtée que le mangeur de sauterelles des bords du Jourdain était parfaitement toqué.

Eh bien, la vérité m’oblige à dire que, parmi ces pharisiens, il s’en trouva un qui ne sut pas au juste à quoi s’en tenir.

Il ne dit rien ; mais, en rentrant chez lui le soir, il se posa en lui-même toute une série de points d’interrogation.

— Ce Jean est-il un vulgaire illuminé ? ou bien est-il réellement inspiré de Dieu ? Est-ce un farceur qui bat la campagne ? ou bien est-ce un prophète bon teint ? Prophète, il nie l’être ; il nie être Élie ; il vide des baquets d’eau sur la tête des gens, et il annonce l’arrivée d’un monsieur dont il se proclame indigne de dénouer les cordons des souliers. Ce monsieur est-il arrivé ? viendra-t-il ? ou ne viendra-t-il pas ? Faut-il croire ce Jean ? ou faut-il ne pas le croire ? Dois-je faire un rapport concluant à ce que cet étrange individu soit enfermé dans un hospice d’aliénés ? ou bien dois-je aller me prosterner devant lui et implorer l’honneur de recevoir son baquet d’eau sur mon occiput ?

Le pharisien en question était on ne peut plus perplexe.

Il s’appelait Nicodème. Son nom est resté. Quand on veut traiter quelqu’un d’imbécile, on lui dit : — Eh ! va donc, Nicodème !

Nicodème vivait sur des charbons ardents, depuis qu’il avait vu Jean-Baptiste.

Il regardait en dessous son valet de chambre, son jardinier, son cuisinier, son cocher, et disait :

— C’est peut-être celui-là qui est le Messie ! Je l’emploie à mon service, et je ne suis pas même digne de dénouer les cordons de ses souliers !

Puis, après avoir longuement considéré son homme, il reprenait, toujours en son for intérieur :

— Nicodème que je suis ! Qu’est-ce que viendrait faire un Messie à cette heure ? Jamais le culte du Seigneur n’a été si prospère, jamais la dévotion n’a été si fervente. Chaque année, aux fêtes de la Pâque, le Temple est encombré de pèlerins venus de tous les coins et recoins de la Judée. Que diable ! la foi ne se meurt pas, le Messie viendra plus tard.

Terrible colère de Jésus, chassant les vendeurs du Temple (chap. XX).
Terrible colère de Jésus, chassant les vendeurs du Temple (chap. xx).
 

La nuit, quand il était bien étendu mollement dans son lit, voilà que le doute se mettait de nouveau à envahir son âme, et il s’endormait en pensant à Jean-Baptiste.

En plein sommeil, sa femme était réveillée par une douleur aiguë : c’était Nicodème qui mordait à pleines dents dans le bras de madame.

— Ah ! çà, Nicodème, vous devenez fou ?

— Pardon, mignonne, je rêvais que Jean m’administrait le baptême dans le désert et que je mangeais des sauterelles.

Ce n’était plus une existence tenable que menait l’incertain sénateur ; — car il faut vous dire que Nicodème était membre du Sénat juif.

Aussi, lorsque Jésus vint faire son bacchanal au Temple, Nicodème, ayant appris la chose, en fut frappé, et vit dans cette aventure toutes sortes de coïncidences avec les prédictions de Jean-Baptiste.

— Un homme, pensa-t-il, qui envoie des coups de pied dans les comptoirs des changeurs de monnaies, est évidemment un particulier dont le premier venu ne dénouerait pas les cordons de souliers.

Et il se posa pour la centième fois cette question :

— Si c’était, celui-là, le Messie ?

À tout hasard, il résolut d’aller demander à Jésus lui-même s’il n’était pas, par aventure, le personnage annoncé par les prophètes. Cette démarche ne lui coûterait rien, et il finirait peut-être par être fixé.

Seulement, messire Nicodème, quoiqu’il eût hâte d’étancher la soif de son incertitude, ne tenait pas à se compromettre, et il attendit la nuit pour aller rendre visite au nommé Jésus.

Il réussit — l’Évangile ne dit pas comment — à trouver la demeure du vagabond, et il frappa à sa porte.

Comme il avait la prétention d’être malin, Nicodème n’ouvrit pas l’entretien par une interrogation. Il forma, au contraire, le beau projet de tirer les vers du nez au charpentier en rupture d’établi.

Il le salua jusqu’à terre et l’appela : Rabbi.

Chez les israélites, il y avait deux mots, commençant tous les deux par Ra, qui étaient, l’un le maximum du respect, l’autre le maximum de l’injure.

C’étaient Rabbi et Raca.

Dire à quelqu’un : Rabbi, cela équivalait à toutes les louanges possibles et imaginables. Dire à quelqu’un : Raca, c’était plus que le souffleter sur les deux joues.

— Rabbi, fit mielleusement Nicodème, nous savons tous très bien que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur. Il n’y a qu’une voix dans tout Jérusalem pour célébrer les miracles que vous exécutez à la satisfaction générale, et, du moment que vous accomplissez des miracles, c’est que Dieu est avec vous.

Admirez un moment la rouerie du cauteleux sénateur. Jésus n’avait pas encore accompli un seul miracle à Jérusalem. Il n’avait alors à son actif que l’affaire de l’eau changée en vin à Cana, tour exécuté dans une société de pochards, et dont les incrédules Nazaréens faisaient des gorges chaudes. En tout cas, si cet exploit de prestidigitateur était un miracle, le bruit n’en était pas venu à la capitale. Nicodème n’était au courant de rien du tout ; mais, pour se mettre du premier coup dans les bonnes grâces de l’Oint, il jugeait bon de débuter par une flatterie qu’il croyait adroite.

Mais il avait affaire à forte partie. Celui qui avait coupé au Verbe le filet n’avait pas volé son argent.

Jésus mit son poing sur la hanche et répondit à Nicodème :

— Vous êtes bien bon. Je vois pourquoi vous venez ici. Vous voudriez avoir des renseignements exacts sur ma mission ; mais mon bon ami, pour voir le royaume de Dieu, il faut d’abord vous donner la peine de naître de nouveau.

La réponse était obscure, Nicodème se sentit démonté.

— Faites excuse, répliqua-t-il. Je ne saisis pas bien. Comment peut naître un homme qui est déjà vieux ? Peut-il rentrer dans le sein de sa mère pour naître une seconde fois ?

Jésus riait en lui-même.

— Ce nigaud-là, pensait-il, ne comprend pas mon apologue : soyons bon garçon, et mettons-le sur la voie.

Et il riposta :

— En vérité, en vérité, je vous le dis, excellent Nicodème, si un homme ne renaît de l’eau et du souffle, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu.

— De l’eau ?

— Oui, de l’eau et du souffle.

— Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Ah ! ah ! c’est ici que je vous pince. Vous ne vous êtes pas fait saucer dans l’eau jusqu’au nombril par mon cousin Jean ; vous n’avez pas reçu sur votre crâne chauve le souffle du pigeon. Voilà pourquoi vous ne comprenez goutte au sens de mes phrases. Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit.

Nicodème ouvrait des yeux, grands comme des portes cochères.

Jésus continua :

— Ne vous étonnez pas de ce que je vous raconte, c’est très sérieux. Je vous dit et vous répète qu’il faut que vous naissiez de nouveau. Le pigeon souffle où il veut, et vous entendez sa voix ; mais vous ne savez ni d’où il vient ni où il va. Il est de même de tout homme qui est né du pigeon.

— Fichtre ! s’écria Nicodème, vous me dites des choses étonnantes ; le malheur est qu’elles dépassent mon intelligence. Ce pigeon qui souffle et de qui des hommes sont nés, cette nécessité de naître une seconde fois en se trempant dans l’eau de votre cousin Jean, comment tout cela peut-il se faire ?

Jésus, à son tour, prit un air étonné.

— Quoi ! répliqua-t-il, vous êtes passé maître dans la science théologique, vous appartenez au Sanhédrin, et vous ignorez ce à quoi je fais allusion ?… Cela est bien étrange.

— Ma parole !

— En vérité, en vérité, je vous le dis, je n’avance rien que je ne sache et que je ne sois prêt à prouver. Ce que je vous affirme, je l’ai vu ; et cependant vous restez là, bouche béante, comme si je vous racontais des histoires extraordinaires. Mais, si vous ne me croyez point quand je vous parle d’eau et de souffle, c’est-à-dire des choses de la terre, comment me croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ? Aussi, personne n’est monté au ciel que celui qui est descendu du ciel, à savoir le Fils de l’Homme qui est dans le ciel. Suivez bien mon raisonnement. De même que Moïse a élevé dans le désert un serpent d’airain… Vous y êtes, n’est-ce pas ?

— Allez toujours.

— Eh bien ! de même il faut que le Fils de l’Homme soit élevé en haut…

— Mais je ne vois pas quel rapport…

— Afin que tout homme qui croit en lui ne périsse point, mais ait la vie éternelle. Et voyez, mon cher ami, Dieu a tellement aimé le monde qu’il a donné son Fils unique… Cela vous épate ? et pourtant cela est ainsi. Or, si Dieu a envoyé son Fils dans le monde, ce n’est pas pour juger le monde, comme vous pourriez vous l’imaginer ; c’est afin que le monde soit sauvé par lui. Tout cela, c’est pour vous dire que le Fils de Dieu, c’est… quelqu’un dont vous ne vous doutez pas.

Cet entretien charentonnesque est rapporté tout au long dans l’Évangile (Jean, chap. III, versets 1-21). Notez, chers lecteurs, que j’en passe ; car je n’ai pas envie de vous rendre comme Nicodème au sortir de chez le Verbe.

Ah ! le malheureux sénateur ! C’est pour le coup qu’il allait être plongé de plus belle dans l’océan de la perplexité.

Lui, que Jean-Baptiste avait réussi à intriguer, il s’était frotté au fils de Marie !… Or, Baptiste n’était qu’un apprenti blagueur auprès de son cousin.

Nulle part, nous ne voyons dans l’Évangile, que Jean le précurseur ait été le moins du monde éloquent. Tandis que Jésus, c’était une autre affaire ! S’il ne s’exprimait pas toujours dans un langage sensé, du moins il tenait sans peine son robinet ouvert pendant de longues heures : il avait l’élocution facile, monsieur le Verbe ; quand il disait des bêtises, il en disait beaucoup.

Cet infortuné Nicodème eut, pendant plusieurs jours, la tête pleine des phrases incohérentes que lui avait débitées le divin moulin à paroles.

Quand il retourna chez lui, les oreilles lui tintaient ; il lui semblait entendre un interminable bourdonnement.

En résumé, il avait voulu jouer au plus fin, et cela ne lui avait pas réussi. Il rentrait à son domicile Gros-Jean comme devant, se demandant plus que jamais :

— Y a-t-il un Messie ? N’y en a-t-il pas ? Est-ce Jean-Baptiste ? Est-ce Jésus ? N’est-ce personne ? Jean est-il fou ? Jésus s’est-il moqué de moi ? Comment vais-je m’y prendre pour renaître de nouveau ? Dirai-je à mes collègues du Sanhédrin que le Fils de Dieu va venir ? Ou bien leur dirai-je de ne s’inquiéter de rien et de ne pas s’occuper de bavards qui sont des farceurs ? Faut-il aller dénoncer ces faits à Hérode ? Ou bien dois-je attendre de sentir sur mon crâne pelé le souffle du pigeon ?


CHAPITRE XXII
 
OÙ JEAN-BAPTISTE FILE UN MAUVAIS COTON


N’allez pas vous figurer au moins que le Verbe, cette fois, établit sa résidence à Jérusalem. Notre Jésus n’était pas casanier ; il ne pouvait rester en place.

Ajoutez à cela qu’après la bousculade des marchands du Temple, l’air de Jérusalem n’était guère bon à respirer pour lui et ses disciples.

Il reprit donc sa course vagabonde à travers la Judée.

Où alla-t-il ? — On l’ignore. — Les docteurs catholiques supposent que ce fut vers les frontières de l’Idumée et s’appliquent à en établir les preuves. Ne les contrarions pas pour si peu.

En tout cas, il ne se promena point au sommet des collines ni dans les terrains arides ; car l’Évangile nous apprend qu’après cette Pâque, Jésus se mit à baptiser tout comme saint Jean.

Le fils de Zacharie aurait pu trouver la concurrence déloyale ; mais c’était une bonne nature.

Tels n’étaient pas les disciples de Jean-Baptiste ; le mangeur de sauterelles avait fini, en effet, par rassembler autour de lui quelques toqués qui partageaient ses idées baroques.

Ceux-ci prenaient leur métier en pontifes et trempaient les gens dans le fleuve avec une gravité sans pareille.

Ils pensaient, non sans quelque apparence de raison, que leur maître avait inventé la cérémonie du baquet d’eau sur la tête, et, lorsqu’on vint leur apprendre que Jésus s’offrait de son côté ce passe-temps, ils crièrent à la contrefaçon.

Ils se rendirent donc auprès de Jean-Baptiste et lui tinrent ce langage :

— Maître, nous avons des nouvelles de ce grand châtain-clair à qui vous avez donné le baptême à l’époque où vous exerciez sur les bords du Jourdain.

— Tant mieux, mes amis, et que devient-il ?

— C’est un plagiaire. Il paraît qu’il nous imite à présent. Il se met à baptiser comme s’il n’avait fait que cela dans sa vie, et, le plus vexant de l’histoire, c’est que tout le monde va à lui.

Sentez-vous toute l’aigreur qui ressort de cette plainte ?

Jean-Baptiste et ses disciples avaient dû renoncer à opérer gratuitement. Une concurrence s’établissait à quelques lieues de leur petit commerce ; les disciples se montraient vexés.

Mettez-vous un peu à leur place ! Le métier était devenu bon, et voilà un gaillard qui venait le gâter.

Pour le coup, ils furent furieux.

Notre Jean, — tranquille comme Baptiste, c’est le cas de le dire, — écouta leurs doléances.

Il haussa les épaules et répondit à ses disciples :

— Le soleil luit pour tout le monde, la concurrence est l’âme du commerce. L’homme ne peut rien avoir qu’il n’ait reçu préalablement du ciel. Il faut envisager les choses, mes amis, d’une façon un peu plus large, saperlotte ! Je vous ait toujours dit que je n’étais pas le Christ et que j’étais seulement envoyé pour l’annoncer.

— Soit, repartirent les autres, mais c’est vous qui avez eu l’idée du baquet d’eau ; le Christ pourrait bien se dispenser de vous copier et de nous porter ainsi préjudice.

Jean de plus belle haussa les épaules.

— Vous me faites rire, s’écria-t-il. Ayez un peu la bonté d’écouter cette comparaison : L’époux est celui à qui est l’épouse, pas vrai ? Or, quand un individu assiste au mariage de son ami, il est transporté de joie à l’aspect du bonheur de son ami qui épouse. De même, moi, je suis transporté de joie en apprenant que mon cousin Jésus est heureux de baptiser. Au lieu d’être jaloux de son bonheur, je m’en réjouis. C’est à cela que l’on reconnaît les vrais amis. Jésus croît tous les jours, et moi, au fur et à mesure, je diminue. Vive mon cousin !

Et, comme les disciples n’étaient pas convaincus par ce raisonnement, le fils de Zacharie ajouta :

— Voyez-vous, mes petits agneaux, nous provenons de la terre, tandis que mon cousin vient du ciel. Par conséquent, il est bien au-dessus de nous ; c’est clair, cela !

Les disciples souriaient.

— Ah ! ne riez pas de la sorte, s’écria Jean-Baptiste ; vous me bassinez à la fin. Jésus est le fils du pigeon, et le pigeon est Dieu. Ce n’est pas sans motif, nom d’un petit bonhomme ! que le pigeon a mis au monde un fils. Dieu aime son fils, hein ? Alors, si vous voulez suivre mon conseil, ayez le bon esprit de ne pas tarabuster Jésus, vu que celui qui croit au fils de Dieu aura la vie éternelle, et, au contraire, celui qui ne croit pas attirera sur lui la colère de Dieu. Gare !

Cette fois, les disciples jugèrent inutile d’insister. Ils pensèrent des idées du baptiseur ce qu’ils voulurent ; mais ils ne contrarièrent point leur maître. Quand Jean-Baptiste avait quelque chose en tête, il ne l’avait pas aux pieds.

Toujours est-il que notre homme fut loin de se formaliser de ce que Jésus l’imitait. Il continua, de son côté, à verser des baquets d’eau sur la tête des gens, et même, il ajouta une corde à son arc : il s’établit orateur politique et se mit à faire la critique du gouvernement.

Le tétrarque de Galilée était, je l’ai dit, Hérode Antipas, fils d’Hérode-le-Grand. Cet Antipas, né d’une samaritaine nommée Malthace, quatrième femme du vieil Hérode, avait un frère, Philippe, tétrarque de la Batanée, de la Trachonitide et de la Gaulanitide. Philippe devait le jour à Mariamne, fille d’un grand-prêtre, troisième femme d’Hérode-le-Grand.

Philippe avait épousé une de ses nièces, la belle Hérodiade, jeune personne très impérieuse et ardente.

Un beau jour, Antipas, se trouvant à la cour de son frère Philippe, s’amouracha d’Hérodiade, qui, en même temps que sa belle-sœur, était sa nièce, à lui aussi.

Longtemps il comprima cette passion naissante ; mais il finit par ne plus pouvoir y résister. Il invita alors à dîner le frère Philippe et sa femme, leur donna un festin somptueux, en un mot, les régala de la façon la plus gracieuse du monde.

Philippe se disait :

— C’est curieux ! il est diablement gentil aujourd’hui, mon frère Antipas. Bien sûr, il a quelque chose à me demander. Sans doute médite-t-il une guerre contre un prince voisin, et, tout à l’heure, entre la poire et le fromage, il va solliciter mon alliance. Ce scélérat d’Antipas ! est-il rusé ! le malheur est que je vois son jeu.

Je t’en fiche, Philippe ne voyait rien du tout.

Antipas ne pensait à aucune guerre. Pour faire à ses invités les honneurs de la maison, Antipas avait placé sa femme à côté de son frère, et Hérodiade, par contre, était assise auprès de lui-même. Tout le temps du dîner, Antipas pressait le genou d’Hérodiade, tandis que Philippe, sans arrière-pensée aucune, versait gravement à boire à sa belle-sœur.

Les mets succulents succédaient aux mets succulents, et Antipas pressait toujours le genou d’Hérodiade. Enfin, le dessert fut servi.

— Philippe, fit le tétrarque de Galilée, j’ai quelque chose de particulier à te dire.

— Nous y voilà, pensa Philippe.

Et il ajouta tout haut, d’un petit ton d’intelligence :

— Tiens, tiens, tiens… Eh bien, dis-le donc, mon cher Antipas !

— Non, pas pour le moment ; tout à l’heure, après le dîner.

— Ce sera comme tu voudras.

— Ce que j’ai à te communiquer, vois-tu, Philippe, ne peut pas être dit devant ces dames.

— Bigre de bigre ! exclama le tétrarque de Batanée, qui pour le coup fut surpris.

Il ne s’agissait donc pas d’une alliance en prévision d’une guerre alors. Que pouvait bien signifier l’air mystérieux du frère Antipas ? Les deux épouses ne devaient pas entendre ce qui allait se dire ; c’était en conséquence quelque chose de fort délicat.

Vivement intrigué, Philippe avala son dessert en quelques bouchées, et, sans même prendre le temps d’essuyer avec la serviette sa figure barbouillée de confiture, il se leva de table. Antipas en fit autant.

Les deux frères-rois se prirent par le bras et s’en allèrent dans le jardin, sous une tonnelle.

— Qu’est-ce donc ? demanda Philippe.

— Mon cher, ma femme me sort des yeux, j’en ai par dessus la tête, je vais la répudier.

— Je comprends que tu n’aies pas tenu à me faire tes confidences tantôt à table… Cependant, Antipas, ta femme n’est pas mal, elle est gentille…

— C’est possible, mais je ne l’aime pas, et j’en aime une autre…

— Cela se complique… Répudie ta femme, puisque tu ne l’aimes pas, et épouse celle que tu aimes. Seulement, tu sais, ton beau-père Arétas n’est pas commode : il est puissant, il est roi d’Arabie, il commande à de nombreuses troupes. À coup sûr, il prendra mal la chose, et il te déclarera la guerre…

— C’est vrai ! mais j’aime tant celle que j’aime !!!

— Pauvre frère, te voilà pris ! Je te plains, sincèrement… Tu connais, Antipas, mon affection pour toi. Eh bien, compte sur moi. Si ton beau-père envahit ton territoire, je viendrai à ton aide, je te le promets.

— Merci, Philippe.

— Ainsi donc, convole à de nouvelles noces. Tu m’inviteras, hein ?

— Philippe, je vais te dire tout… Je veux bien répudier ma femme, mais je ne puis pas épouser celle que j’aime.

— Pourquoi ?

— Bédame, elle est mariée.

— Enlève-la alors !

— Comme tu y vas !… Seulement, il y a des situations qu’un homme est obligé de respecter… Je suppose que tu tombes amoureux de la femme d’un de tes meilleurs amis, tu n’iras pas la lui ravir, que diable !

— En effet, le cas est, ma foi, très embarrassant.

— Si encore on pouvait s’entendre avec l’ami, s’il était assez dévoué pour céder sa femme à l’amoureux, tout irait sur des roulettes. — Eh bien, essaie, Antipas. Va trouver cet ami et ouvre-lui franchement ton cœur.

— Il m’enverra à la balançoire !

— Qui sait ? Tout le monde n’est pas fou de passion comme

Commencement des malheurs de Baptiste : on l’arrête (chap. XXII).
Commencement des malheurs de Baptiste : on l’arrête (chap. xxii).
 
toi, mon pauvre Antipas. J’en connais, quant à moi, pour qui la femme n’est qu’un meuble… et un meuble très secondaire.

Antipas poussa un soupir ; puis, s’enhardissant :

— Philippe, fit-il, tu m’encourages ; je t’ai promis de te dire tout, je te dirai tout…

— Est-ce que je la connais, celle que tu aimes ?

— Oui.

— Est-ce que je puis t’être utile dans les négociations de cette affaire ?

— Oui.

— Donne-moi donc le nom du mari, et pour peu qu’il appartienne à la catégorie dont je te parle, je me charge de lui persuader qu’il n’a plus qu’à divorcer avec sa femme pour te faire plaisir.

— C’est que, Philippe… mon cher Philippe…

— Quoi encore ?

— C’est que… c’est que…

— Allons, parle, sapristi !

— Tu le veux ?… Eh bien, ce mari, c’est toi.

— Ah bah ! Tu aimes Hérodiade ?

— Si je l’aime !… Mais c’est-à-dire que je l’adore, que je l’idolâtre ! Le Vésuve n’est plus à Naples, Philippe. ; il est dans ma poitrine !…

En disant cela, il se donnait un grand coup de poing dans le creux de l’estomac. Philippe était ahuri. Le premier moment de surprise passé, il partit d’un grand éclat de rire.

— Par exemple ! exclama-t-il, si je m’attendais à celle-là !… Tu aimais ma femme, et tu ne m’en disais rien ?

— Que veux-tu, Philippe ? Il y a des cas où l’on ne peut aller crier son amour sur les toits.

— Oui, c’est bon pour les chats… En résumé, tu es amoureux, tu vas répudier d’une part, et tu voudrais me voir divorcer de l’autre… Une dernière question : ma femme t’aime-t-elle ?

— Parbleu !… mais je te jure que… tu sais… pas le moindre coup de canif dans ton contrat…

— Ton affirmation me suffit… Eh bien ! Antipas, mon cher Antipas, puisque tu aimes Hérodiade, qui est, du reste, notre nièce à tous deux, je te la cède, je divorce, épouse-la.

— Je n’osais pas te le demander.

— Que tu étais bébête !

Et les deux frères s’embrassèrent avec effusion.

Quelqu’un à qui cette solution fit plaisir, c’est Hérodiade ; mais c’est la fille au roi d’Arabie qui ne fut pas contente !

Elle se drapa dans sa dignité, et, sans attendre que la répudiation d’Hérode Antipas fut insérée au journal officiel du royaume, elle se retira dans une forteresse, la forteresse de Machéronte, située sur un des monts qui bordent, à l’orient, la mer Morte.

Philippe, lui, tint sa promesse : le divorce eut lieu à l’amiable, et Antipas épousa solennellement Hérodiade. L’ex-mari fut de la noce, et l’on peut même croire qu’il signa comme témoin, — si toutefois, à cette époque, il y avait des témoins qui signaient.

Bref, Philippe se comporta envers Antipas comme le meilleur des frères, et Antipas ne sut jamais à quel point lui témoigner sa reconnaissance.

Au milieu de ses transports d’amour, il disait à Hérodiade :

— C’est égal, un autre n’aurait peut-être pas pris la chose comme ça… C’est une crème que ce Philippe !

Et il pressait Hérodiade sur son cœur.

— Il a toujours été bien bon pour moi, ajoutait la belle ; c’est à sa générosité que nous devons notre bonheur.

Et elle posait amoureusement sa tête sur l’épaule d’Antipas. Et tous deux murmuraient en confondant leurs baisers :

— Que Dieu conserve de longs jours à cet excellent Philippe !

Mais voilà qu’il y eut un monsieur que cet arrangement fraternel exaspéra au plus haut degré : ce fut Jean-Baptiste.

Quand des voyageurs venaient dans son désert pour se faire verser des baquets d’eau sur la tête, il leur faisait part de ses impressions sur la conduite d’Hérode.

— Quelle abomination ! hurlait-il. C’est un scandale ! Ce roi est doublement incestueux. Sa nouvelle femme est à la fois sa nièce et sa belle-sœur. Infamie ! infamie !

— Pardon, objectaient quelques-uns ; relativement au premier cas, ce n’est pas le premier mariage entre oncle et nièce qui se voit sous la calotte du ciel, et vous-même n’avez rien trouvé à reprendre quand c’était l’oncle Philippe qui épousait Hérodiade ; pour ce qui est de la question belle-sœur, puisque Philippe a divorcé de bon gré et suivant la loi, qu’est-ce que cela peut vous faire, à vous ?

— Ce que cela peut me faire ?… mais cela me vexe, voilà !

— La vie privée des gens, cependant, ne vous regarde pas.

— Elle me regarde !… Je n’entends pas que cette union, qui me déplaît, dure plus longtemps.

— Que ferez-vous donc pour y mettre un terme ?

— Je crierai du matin au soir et du soir au matin qu’Hérode est un pas grand’chose, et qu’Hérodiade ne vaut pas mieux que lui.

— Cela ne vous avancera à rien. Ce n’est pas parce que vous crierez votre indignation à tous les échos que le roi reprendra son ancienne femme, qu’il a répudiée dans toutes les règles.

— Arrivera ce qu’il arrivera, je crierai tout de même.

— On rira de vous, Hérode finira par se fâcher, et vous serez coffré.

— Il ne l’osera pas.

— Comptez là-dessus !

Jean-Baptiste ne voulait entendre aucun des avis salutaires qu’on lui donnait. Il allait, comme un vieux concierge, clabauder partout contre le tétrarque.

D’abord, Hérode trouva drôle ce marchand de baquets d’eau, qui se mêlait de censurer sa conduite. Puis, à la longue, il déclara que Jean-Baptiste serait invité à lui ficher la paix, et l’invitation fut faite à l’illuminé du Jourdain. Mais celui-ci n’y prit garde.

À bout d’averlissements, Hérode donna des ordres sévères.

La police se présenta à Jean-Baptiste :

— Tant que vous vous êtes contenté de flanquer des douches aux gens, fit le chef, on vous a laissé tranquille. Le rapport des pharisiens était que votre tête avait complètement déménagé ; on tolérait vos fantaisies inoffensives. Mais aujourd’hui, vous êtes devenu un fou dangereux. Vous injuriez d’une façon quotidienne le gouvernement. Vous dites prêcher la religion ; or, les hommes de religion déclarent que le respect est dû à l’autorité. Vous êtes par le fait en contradiction avec vous-même ; ce qui prouve que vous êtes plus toqué que jamais. Seulement, comme voilà trop longtemps que cela dure, nous avons l’honneur de vous arrêter.

On s’empara donc de la personne du baptiseur, on saisit son baquet et l’on mit les scellés sur sa hutte.

Après quoi, on l’inséra dans la forteresse de Machéronte, la même où la première femme d’Antipas s’était réfugiée. Seulement l’épouse répudiée y vivait en toute liberté, tandis que Jean-Baptiste y figurait derrière de bonnes grilles et sous de solides verrous.

La position n’était pas gaie, surtout pour un habitant du désert, pour un amateur de larges horizons.

Au lieu de le calmer, cette incarcération le mettait hors de lui, et, quand une hirondelle descendait d’un créneau pour se jeter dans l’espace, Jean-Baptiste, agitant les mains à travers les barreaux de sa fenêtre, lui criait comme un enragé :

— Hirondelle gentille, va dire au roi Hérode qu’il a perdu toute mon estime et que ça lui portera malheur !


CHAPITRE XXIII
 
LA CONQUÊTE DUNE SAMARITAINE


Bien que doué de la toute-puissance, le seigneur Jésus n’était pas précisément ce qu’on est convenu d’appeler un homme courageux. Il avait même un certain fond de poltronnerie.

Quand il eut connaissance de l’arrestation de Jean-Baptiste, il se dit que son tour pourrait bien ne pas tarder à venir et il s’empressa de changer de contrée.

L’Évangile, pour pallier le ridicule de cette caponnade, explique que le Christ fut poussé à s’enfuir, non de son propre mouvement, mais « par la vertu du Saint-Esprit. » Voilà encore le pigeon qui s’en mêle. C’est saint Luc qui a trouvé le moyen d’arranger si bien les choses (chap. IV, v. 14).

Or, comme notre vagabond baptisait alors sur les frontières de l’Idumée, et que la Galilée était la région où il avait décidé de porter ses pas, il lui fallut traverser toute la Judée et ensuite la Samarie.

L’apôtre Jean, le joli garçon, s’est chargé de nous transmettre le récit de ce voyage.

Ce fut, paraît-il, sur le coup de midi, — voyez comme les souvenirs de Jean sont précis[18], — que Jésus franchit la frontière qui séparait la Samarie de la Judée.

La petite ville de Sichem apparaissait à gauche de la route, entourée de prairies et de jardins. L’Oint ne poussa pas jusque-là. Fatigué d’une longue marche, il s’arrêta à l’entrée du vallon où la ville est située et près du puits de Jacob.

Les disciples, cependant, continuèrent la route vers Sichem ; car leurs provisions étaient à bout et il s’agissait d’aller un peu marauder plus près de la cité pour se procurer de quoi manger.

Demeuré seul, Jésus chercha un abri sous la voûte du puits ; presque tous les puits, en Orient, ont une voûte et des bancs.

Il regarda s’il n’y avait pas moyen de boire : impossibilité absolue ; c’était un puits dépourvu de seau. Une corde pendait seule à une poulie. Les gens qui venaient puiser apportaient leur cruche, rattachaient à la corde, la remplissaient d’eau et s’en retournaient ainsi, leur provision faite.

Jésus était fort altéré. À moins de boire l’eau dont la corde se trouvait imbibée, il ne pouvait satisfaire sa soif.

Il allait prendre ce parti, quand il vit venir sur la route une femme portant une cruche sur son épaule. C’était une Samaritaine. Elle était jeune, alerte, jolie femme.

— Voilà mon affaire, se dit le vagabond.

Il la laissa s’approcher.

Un moment, il pensa qu’à l’aspect d’un homme, la beauté de Sichem s’effaroucherait et prendrait la fuite : en effet, les femmes orientales sont assez timides. Elles n’ont pas la coutume d’aller ainsi puiser de l’eau au milieu du jour ; défiantes à l’excès, et sachant combien ces polissons d’hommes sont entreprenants, elles ne se montrent auprès des fontaines que par bandes et au coucher du soleil. Or, celle-ci venait seulette, et même, quand elle aperçut un robuste gars assis nonchalamment sur le banc du puits, elle ne s’épouvanta pas. C’était une vertu facile, il n’y avait pas à en douter.

Elle attacha sa cruche à la corde pendante, et, une demi-minute après, la retira pleine d’eau.

— Donnez-moi à boire, fit Jésus, sans autre entrée en matière.

La Samaritaine regarda l’étranger. La civilité ne paraissait pas être la vertu capitale du monsieur. À son accent, à son costume, la belle fille comprit qu’elle avait affaire à un juif.

— Tiens, répondit-elle, avec une pointe d’ironie, vous êtes juif, et vous me demandez à boire, à moi qui suis samaritaine ?

Il est bon que le lecteur sache qu’une inimitié sourde régnait entre les samaritains et les juifs. Les orgueilleux enfants de la Judée affectaient de considérer leurs voisins du pays de Samarie comme des êtres indignes de vivre.

Mais Jésus n’était pas d’humeur à faire le fier ; il avait trop soif. Et voyez à quel point l’aventure était étrange : ce prestidigitateur émérite, qui avait su si bien fabriquer du vin aux noces de Cana, n’était plus capable, à Sichem, de se fabriquer de l’eau.

Il tirait la langue, le pauvre sire. Aussi, pour avoir quelques gouttes du liquide dont son gosier desséché avait besoin, essaya-t-il de se rendre intéressant.

— Ah ! riposta-t-il à la Samaritaine, il y a eau et eau, comme il y a fagots et fagots. Je vous demande à boire, et vous avez l’air de me refuser. Si vous saviez quel est celui qui vous parle, au lieu de lui refuser à boire, c’est vous qui lui demanderiez de l’eau vive.

— Vous me la baillez belle, fit la Samaritaine, avec votre eau vive ! Et comment en tireriez-vous de ce puits si profond, vous qui n’avez pas le moindre seau ni la moindre cruche à votre service ? Etes-vous donc plus malin que notre ancêtre Jacob qui nous a légué ce puits et qui y a bu, ainsi que ses fils et ses troupeaux ?

Tout en disant cela, la belle enfant avait ramené sa cruche remplie, et, pas mauvaise fille au fond, elle en approcha les bords de la bouche de Jésus. Celui-ci se désaltéra.

Puis :

— Entendons-nous ! repartit-il. L’eau que vous venez de tirer de ce puits est une eau qui ne calme pas absolument la soif, tandis qu’avec l’eau dont je parle on est pour jamais désaltéré. Si je vous faisais boire à ma source, vous en auriez pour l’éternité à ne plus en réclamer une goutte !

— Il est drôle, ce gaillard-là, pensa la Samaritaine.

Et elle ajouta à haute voix :

— Pendant que vous y êtes, vous devriez bien m’en donner un peu de votre eau, afin que je ne connaisse plus jamais la soif.

Jésus cligna de l’œil.

— Allez me chercher votre mari, dit-il ; je serais bien aise de faire sa connaissance.

La Samaritaine partit d’un éclat de rire.

— Mais je n’ai pas de mari ! fit-elle.

— À qui le racontez-vous ? répliqua Jésus. Vous n’avez pas de mari ? Parbleu ! vous ne les comptez plus, ceux qui vous ont épousée. Vous en avez eu deux, trois, quatre, cinq, une ribambelle ; et celui que vous avez maintenant n’est pas votre mari. Je m’y connais, la petite mère !

La petite mère se campa, regarda bien en face le seigneur Jésus, et s’écria :

— Ma parole, vous êtes renversant, vous ! Vous devinez tout ça rien qu’au premier coup d’œil… Vous êtes sorcier, alors ?… Ah ! ça, c’est donc vrai ce qu’on m’avait dit, que les docteurs de Jérusalem étaient au courant de tout !… car, je le comprends très bien à présent, vous êtes un docteur de Jérusalem… À vos habits fripés, on ne s’en douterait pas ; mais enfin, mettons que les savants de chez vous sont vêtus de guenilles… Voyez tout de même comme on peut s’entendre… C’est une simple bagatelle qui divise nos deux races : nos pères ont adoré Dieu sur cette montagne, et, vous autres, vous dites qu’il faut aller l’adorer dans le temple à Jérusalem.

Jésus attira la Samaritaine à lui :

— Croyez en moi, lui dit-il ; l’heure vient où vous n’adorerez plus le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. Celui que vous adorerez, ma mignonne, ce sera le Messie, ce sera le Christ.

— En effet, on nous a dit, dans le temps, qu’un Messie devait venir et qu’il nous apprendrait beaucoup de choses. Où est-il donc ce Messie ?

— C’est tout bêtement moi.

— Ah bah !

— Je vous l’affirme, vous pouvez me croire sur parole. La Samaritaine était portée à la dévotion comme toutes les femmes de mœurs légères. Elle ne demandait pas mieux que d’adorer quelqu’un de plus. Elle se jeta aux genoux de notre vagabond, et elle lui embrassait les mains. Celui-ci se félicitait de son succès.

Tout à coup parurent les disciples.

— Zut ! se dit en lui-même Jésus, quels fâcheux ! ils arrivent juste au moment où la conversion de cette belle enfant allait être complète.

La Samaritaine, confuse d’avoir été surprise en pleine campagne à baiser les mains d’un gars, se sauva prestement en laissant là sa cruche.

Et des gens de Sichem, l’ayant rencontrée sur la route dans ce désarroi, lui demandèrent :

— Pourquoi courez-vous de la sorte ? Vous êtes toute troublée.

— Il y a de quoi, fit-elle. J’ai vu un homme que je ne connaissais pas. Il m’a raconté un tas d’histoires, les miennes ; il m’a dit qu’il était le Christ. Si cela était vrai par hasard ?…

Les gens de Sichem ne manquèrent pas de s’arrêter au puits où se tenait le personnage étrange qui leur était signalé.

Notre homme, se voyant le point de mire de la curiosité, ne manqua pas alors, de débiter un petit boniment.

Tandis que ses camarades lui offraient des provisions, en lui disant : « Maître, mangez », il répondit tout haut, de façon à être entendu de tout le monde :

— Inutile, mes amis, de m’offrir à manger. Je vous remercie. J’ai à manger une nourriture que vous ne savez pas.

Les disciples, étonnés, se dirent l’un à l’autre :

— Il paraît que quelqu’un lui a déjà donné des vivres. Ce doit être la femme avec qui nous l’avons trouvé.

« Mais Jésus n’entendait point parler d’une nourriture corporelle, dit un théologien. Il était tout à la joie d’avoir jeté quelques étincelles de son amour divin dans l’âme de la Samaritaine, et le parfait rassasiement de son cœur lui faisait oublier toute autre faim. »

C’est pourquoi il riposta :

— Ma nourriture, c’est de faire la volonté de celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre.

Les gens de Sichem pensèrent :

— S’il compte sur ce bifteck-là pour engraisser, nous le plaignons.

Jésus poursuivit en s’adressant à ses camarades :

— Levez vos yeux, et faites-moi le plaisir de regarder ces campagnes. Dans quatre mois, ce sera le temps de la moisson, vous dites-vous. Eh bien, moi, je vous dis : les campagnes sont déjà blanches et prêtes à être moissonnées. Et j’ajoute : celui qui sème n’est pas toujours celui qui récolte ; et cependant tous les deux sont contents. Ainsi, saisissez bien mon allusion : je vous ai envoyés pour moissonner de quoi faire pitance, et, tandis que vous étiez éloignés, une autre est venue, et c’est moi qui l’ai moissonnée.

Pendant que le fils du pigeon jargonnait de la sorte, les curieux l’entouraient.

Plusieurs, ravis d’entendre le Verbe, l’invitèrent à demeurer dans leur ville, et il y resta deux jours.

De son côté, la femme du puits alla raconter partout qu’elle avait fait une nouvelle connaissance, et que ce Jésus était mirobolant.

Les habitants de Sichem disaient à la Samaritaine :

— Il vous a épatée, c’est possible ; mais nous, il nous en a débité bien davantage. Maintenant que nous l’avons entendu, nous sommes sûrs qu’il est le Christ et qu’il sauvera le monde.

C’est du moins ce que nous raconte l’Évangile.

Vu que je n’y étais pas, je me garde bien de vous garantir l’authenticité de ce langage attribué aux Sichémites. Notez que je ne le conteste pas non plus.

Je l’enregistre, et je me contente de vous faire observer que nous ne trouvons, même dans l’Évangile, aucune trace sérieuse de cette conversion de toute une ville.

Les Sichémites proclamèrent chez eux que Jésus était le Christ et qu’il sauverait le monde ; mais pas un d’entre eux ne jugea bon de se joindre à la petite escorte des disciples. Conversion, en somme, fort platonique.

Telle fut la première manifestation de Jésus à ses compatriotes d’Israël (Jean, chap. IV, versets 1-42).

Il avait débuté par un miracle en l’honneur d’une société de pochards ; sa première action d’éclat à Jérusalem avait été un

Jésus se révèle à une aimable Samaritaine (chap. XXIII).
Jésus se révèle à une aimable Samaritaine (chap. xxiii).
 
acte de pillage ; et quand il jugea le moment venu de se manifester, ce fut pour conquérir d’abord le cœur d’une femme de mauvaise vie. Car tous les commentateurs catholiques s’accordent à reconnaître que la Samaritaine du puits de Sichem était une gadoue.


CHAPITRE XXIV
 
LE PREMIER CAMOUFLET


Une fois qu’il eut terminé sa propagande en Samarie, Jésus repartit pour la Galilée, se dirigeant vers Nazareth.

Les railleries de ses compatriotes, après l’affaire de Cana, lui tenaient au cœur, et il ne désespérait pas de passer à la longue pour un grand personnage auprès des villageois qui l’avaient connu simple charpentier.

Il espérait que son esclandre de Jérusalem aurait fait du bruit jusqu’à Nazareth. Il se disait que, s’il parvenait à augmenter un peu sa renommée pendant le reste de son voyage, il obtiendrait un véritable triomphe dans l’humble cité habitée par sa famille.

Pour atteindre ce résultat, il se donna, partout où il eut l’occasion de s’arrêter, comme étant un docteur très expert dans toutes les matières théologiques.

On l’accueillait alors dans les synagogues et on lui demandait un bout de sermon. Je vous laisse à penser si le gaillard s’en donnait à cœur-joie et si sa langue allait bon train.

Sur un verset de la Bible, le premier venu, il faisait une dissertation à n’en plus finir.

Notez que, bien qu’il n’eût suivi aucun cours spécial, il avait bien le droit de se dire docteur. Ce qui eût été illégitime de la part d’un autre était fort naturel chez lui. En somme, il était fils du pigeon ; il possédait la science infuse ; les balourdises qui pouvaient s’échapper de sa bouche étaient des oracles, du moment qu’elles émanaient de lui, individu divin. Le pigeon, son père et son co-associé dans la Trinité, était seul responsable de ses discours ; c’était le pigeon qui les lui inspirait ; en cas de boulette, le coupable était le pigeon : c’est clair.

Il allait donc son chemin, sans prendre garde à la critique.

Quand il mettait le pied dans une ville, il s’empressait de se rendre tout d’abord à la synagogue, au moment des offices.

Les synagogues, à cette époque, étaient toutes bâties sur le même modèle. Elles ne différaient que par la richesse et la grandeur, suivant l’importance des villes. Leur plan uniforme était celui-ci : une longue salle s’étendant entre deux portiques, et terminée par un sanctuaire.

On n’y voyait ni images, ni autel, mais un coffre de bois couvert d’un voile et renfermant les livres sacrés d’Israël. Ce meuble, qui rappelait par sa forme la caisse dans laquelle se trouvait Jéhovah lorsqu’il causait la nuit avec le petit Samuel, occupait la place d’honneur dans la synagogue.

Le sanctuaire était la partie de l’édifice la plus en vénération. C’est là que se trouvaient les premiers sièges où les scribes et les pharisiens posaient leurs respectables derrières ; là encore étaient les places où l’on conduisait les fidèles distingués par leur opulence, car de tout temps les propriétaires des forts capitaux ont été hautement considérés dans les églises. Saint Frusquin est l’éternel saint des saints.

Vers le milieu s’élevait l’estrade où montaient le lecteur des livres sacrés et le rabbi qui exhortait l’assemblée.

Quant au troupeau des fidèles, il se tenait comme il pouvait dans la nef de l’église, séparée par une barrière en deux parties, dont l’une était réservée aux hommes et l’autre aux femmes.

Une lampe brûlait jour et nuit devant l’arche des livres saints, et le faîte du monument devait dépasser toutes les maisons de la ville, ou du moins élever au-dessus d’elles une longue flèche semblable aux campaniles des églises modernes et des mosquées musulmanes.

Auprès des portes figuraient, accrochés aux piliers, différents troncs, ouvrant leurs gueules toujours prêtes à engloutir l’argent des naïfs.

On le voit, les fondateurs de la religion chrétienne ont copié le judaïsme jusque dans ses moindres détails.

Toute synagogue avait à sa tête un chef, assisté de vieillards auxquels on donnait le nom de pasteurs. Ce chapitre présidait aux exercices religieux, jugeait, châtiait, excommuniait les audacieux qui avaient l’aplomb de ne pas tenir pour sérieuses toutes les mômeries de la sainte boutique ; on allait même, quand les mécréants poussaient trop loin l’irrévérence des choses sacrées, jusqu’à les envoyer enchaînés au Sanhédrin, grand conseil de Jérusalem.

Le membre le plus actif avait un nom suave ; on l’appelait l’Ange. Les trois quarts du temps, c’était un vieux puant, cassé en deux, les gencives édentées, les lèvres baveuses, le nez en pomme de terre, la tête branlante, le crâne chauve comme un œuf d’autruche. On l’appelait l’Ange tout de même, bien qu’il donnât une idée peu avantageuse des habitants des cieux.

Au-dessous des dignitaires se trouvait le Chazzan, ministre inférieur qui présentait les livres sacrés au lecteur, veillait sur les portes et faisait les apprêts nécessaires.

Quant à l’ordre du service, il était fixé par des règles scrupuleusement observées. En entrant, on trempait les mains dans une eau bénite, soi-disant pour les laver. Le ministre officiant récitait une prière avec les bras étendus. Puis, toute l’assistance entonnait des psaumes, chacun beuglant plus ou moins en mesure, ce qui ne manquait pas de produire une affreuse cacophonie au milieu de laquelle perçait la voix grinçante des chantres. Le célébrant récitait des invocations, et tous les fidèles répondaient en chœur : Amen.

Après quoi, venaient une série de dix-huit bénédictions et le sermon, qui était le morceau de résistance de la cérémonie. Généralement, c’était le Rabbi qui en faisait les frais ; mais quand un juif étranger, réputé savant, paraissait dans l’assemblée, vite on le conduisait à l’estrade pour entendre son speech.

Ce fut un jour de grande cérémonie religieuse que Jésus arriva à Nazareth. Ses disciples se rendirent avant lui à la synagogue, pour lui préparer son entrée en scène. Ils s’étaient mêlés à la foule.

L’Oint avait quelque peu changé son costume. Les commentateurs catholiques nous disent qu’il avait ce jour-là un grand manteau l’enveloppant et qu’il s’était mis sur la tête un voile serré autour du front par une cordelette à la mode des Bédouins. De sa tenue ordinaire, il n’avait conservé que sa tunique.

Par exemple, cette tunique mérite une mention expresse.

Elle était sans couture. Entendez-vous ? sans aucune couture ! Et elle lui servait depuis sa naissance !!!

Cette tunique modèle était d’une étoffe particulière, qui s’agrandissait au fur et à mesure des développements du corps de Jésus. Ses membres augmentaient de grandeur, de force, ils pouvaient se raidir même, jamais la tunique ne craquait. Quand il prenait du ventre, élargissement de la tunique ; quand il maigrissait, rétrécissement. Cette tunique merveilleuse, Jésus l’a gardée jusqu’à sa mort. Nous verrons à ce moment-là ce qu’elle est devenue ; car ce vêtement a sa légende.

Le bon ami de la Samaritaine se présenta donc brusquement au milieu de la synagogue de Nazareth. Les disciples, qui avaient le mot, de s’écrier tous ensemble :

— Un docteur ! un docteur de Jérusalem ! À la tribune ! à la tribune !

Comme s’il avait été demandé par l’unanimité de l’assistance, Jésus s’élança sur l’estrade et saisit prestement la longue bande de papyrus que le chazzan tenait roulée sur un bâton d’ivoire et sur laquelle étaient inscrits les textes sacrés. Aussitôt, il développa l’inscription et se mit à lire ou à faire semblant de lire :

— Prophétie d’Isaïe !… Attention !… L’esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pourquoi il m’a consacré par son onction, il m’a envoyé pour évangéliser les pauvres, guérir les cœurs affligés, annoncer aux captifs leur délivrance et aux aveugles le recouvrement de leur vue, pour renvoyer libres ceux qui sont brisés sous leurs fers, pour publier l’an de pardon du Seigneur et le jour de sa justice !

Il est facile de comprendre quel parti le malin compère se proposait de tirer de sa citation si adroitement choisie.

Il referma le livre, le rendit au ministre, et s’assit. Tout le monde, dans la synagogue, dit l’Évangile, avait les yeux fixés sur lui.

Alors, il commença gravement :

— Mesdames ! messieurs !… C’est aujourd’hui que cette prédiction, dont je viens de vous donner lecture, est accomplie !

Premier camouflet : four d’une conférence de Jésus (chap. XXIV).
Premier camouflet : four d’une conférence de Jésus (chap. xxiv).
 

C’était de l’aplomb.

La masse des fidèles, multitude toujours disposée à avaler toutes les bourdes qu’on lui présente avec autorité, était dans le ravissement, comptant les syllabes qui tombaient de cette bouche doctorale.

Jésus allait continuer, quand tout à coup un des assistants, un peu moins naïf que les autres, s’écria :

— Ah ! mais je ne me trompe pas, c’est le charpentier, c’est le fils de Joseph !

Il n’en fallut pas davantage pour rompre le charme. Qui connaît le caractère si impressionnable et si flottant des foules se rendra facilement compte du revirement subit qui se produisit.

Quelques-uns des fidèles s’étaient dit en eux-mêmes :

— Il me semble que j’ai déjà vu cette tête quelque part. Lorsque le moins naïf cria : « C’est le charpentier », tous répondirent en chœur :

— Parbleu !

Et alors, en avant les interpellations.

Chacun était vexé de s’en être laissé imposer.

Ce fut une avalanche d’exclamations narquoises :

— Que ça de toupet !

— Il voulait nous fourrer dedans, le camarade !

— Jésus, est-ce qu’on va bien, chez toi ?

— Oùs qu’est ton rabot ?

— T’as donc quitté la menuiserie pour les montages de coups ?

— C’est-y le père Joseph qui t’a fait recevoir docteur ?

— Faut laisser à d’autres l’interprétation des prophètes, ma vieille, et surtout l’interprétation d’Isaïe, qui a été massacré avec des scies !

— C’est pour ça qu’il explique Isaïe, pardienne ! c’est comme ancien charpentier qu’il veut encore le massacrer !

— Retourne à ton établi, Jésus !

— Tu fais le docteur, commence par te guérir toi-même ! Tu es malade, ma pauvre branche ; faut soigner ça !

Les quolibets pleuvaient comme grêle. Le fils du pigeon essaya de dominer l’orage.

Au premier moment de répit qui se fit dans le tumulte, il dit :

— J’entends quelqu’un qui me crie : « Médecin, guéris-toi toi-même. » — Je comprends très bien la raillerie. Je vois à vos murmures que vous n’avez pas grande confiance en moi. Ces prodiges que j’ai accomplis, vous a-t-on dit, à Cana, vous désirez, pour me croire, que je les accomplisse ici, à Nazareth. Permettez-moi une seule comparaison. Lorsqu’il y eut, en Israël, une famine de trois ans, Élie porta secours à une veuve ; mais cette veuve était une païenne de Sarepta, ville des Sidoniens. En outre, sous le prophète Élisée, il y avait de nombreux lépreux sur la terre de Judée. Qui Élisée guérit-il ? un de ses compatriotes ? Non, il guérit Naaman, général syrien. Donc, ne vous étonnez pas si les prophètes comme Élie, Élisée et moi, ont l’habitude de réserver leurs miracles pour les étrangers.

La réponse était pas mal impertinente, on en conviendra. Aussi, ce fut une explosion générale de mécontentement dans la synagogue. Un transport de colère souleva l’assemblée. Eux, Nazaréens, comparés à des païens et des lépreux ! C’était trop fort.

Il n’y eut plus des murmures cette fois ; il y eut un seul cri :

— Enlevez-le ! enlevez-le !

On se précipita sur lui, on l’arracha de l’estrade, on le fit sortir de la synagogue avec force torgnoles.

Jésus reçut tous les horions.

Il riait dans sa barbe ; à chaque coup de poing ou coup de pied qui lui était allongé, il se murmurait à voix basse :

— Allez-y, mes chers compatriotes, tapez dur ! c’est tout à l’heure que vous allez être épatés !

Les autres le bousculaient ferme, ne sachant pas ce qui se préparait : ils le poussaient devant eux, avec bourrades et renfoncements à la clef, et ils le conduisirent ainsi jusqu’en haut d’une montagne qui était hors de la ville et la dominait. Au sommet de cette montagne se trouvait un précipice ; nos mécréants comptaient faire exécuter au charpentier un saut de belle hauteur.

Mais quand ils furent arrivés au bord du précipice, Jésus, mettant subitement en action sa divinité, les écarta, passa au milieu d’eux et se retira. (Luc, chap. IV, vers. 15-30).

Les Nazaréens en restèrent bleus. Seulement, ils étaient si mal disposés pour Jésus que, malgré le miracle, pas un d’entre eux ne se convertit.

Le fils du pigeon, lui, s’en retourna, le cœur rempli de tristesse. Il aurait pu être fier d’avoir donné à ses compatriotes incrédules cette preuve indiscutable de sa force ; au contraire, il ne pensa à cette aventure que pour envisager le camouflet qu’il avait reçu à la synagogue.

Quoi ! lui, dieu et tiers de dieu tout à la fois, il avait accordé à Nazareth l’honneur de le compter plus de vingt ans parmi ses habitants, et c’était de la sorte qu’on le recevait !…

Il prenait la peine d’expliquer aux fidèles que les prédictions d’Isaïe étaient réalisées, et, dès les premiers mots de son discours, on l’accueillait par d’unanimes sifflets, comme un ténor qui chante faux !…

C’était vexant pour son amour-propre.

Quant aux apôtres, ils n’avaient guère brillé pendant toute la bagarre. L’Évangile ne relate pas qu’un seul d’entre eux se soit montré et se soit opposé à la conduite au précipice.

Dès qu’ils avaient vu que cela tournait mal, ils s’étaient tenus cois.

Ils ne furent donc pas les moins surpris de voir leur chef revenir sain et sauf de la montagne.

Et, si Jésus leur demanda : — Où diable étiez-vous passés ? — sans doute, ils répondirent qu’ils avaient bien fait tout leur possible pour empêcher le Maître d’être mis en capilotade, mais que leurs efforts s’étaient brisés contre la colère de la foule, et que… etc., etc.


CHAPITRE XXV
 
LOFFICIER DE CAPHARNAÜM


Chassé de Nazareth, Jésus se rendit à Cana et de là dans les différentes petites villes des environs, situées sur les bords du lac de Tibériade. Nous avons dit, dans un chapitre précédent, de quel genre de population se composaient en majeure partie ces villes : c’était le pays de plaisance où affluait toute la bicherie de Judée et de Galilée.

L’Évangile nous dit bien que le Christ fut le modèle des vagabonds, et qu’il eut, toute sa vie durant, si peu de domicile, qu’il ne sut jamais où reposer sa tête.

À mon avis, il y a là de l’exagération.

Jésus n’était pas naïf au point de ne jamais trouver le moindre gîte. Mettons qu’il adorait coucher à la belle étoile ; je le veux bien : mais on ne me fera pas croire qu’il ait toujours eu le firmament pour unique ciel-de-lit.

Du reste, les femmes raffolaient de lui, c’est connu, et nous le verrons souvent en grande intimité avec des vertus faciles ; c’étaient surtout les cascadeuses les plus-émérites, celles qui avaient le plus carrément jeté leurs bonnets par dessus les moulins qui, n’importe où, lui faisaient le meilleur accueil.

Cela est affirmé à chaque page du nouveau Testament.

Dans ces conditions, il m’est difficile de croire que notre adroit et galant personnage passa souvent la nuit à la rue.

Il promenait donc ses grâces de Cana à Emmaüs, d’Emmaüs à Tibériade, de Tibériade à Magdala, de Magdala à Génésareth, de Génésareth à Capharnaüm, de Capharnaüm à Bethsaïde et de Bethsaïde à Chorozaïn ; partout il faisait fureur. Les faveurs de ce héros quelque peu sauvage avaient une originalité qui ne manquait pas de saveur, et l’on sait que de tout temps les croqueuses de pommes ont aimé ce qui est quelque peu original.

Comme il flânait un jour à Cana, Jésus vit venir à lui un officier de la cour d’Hérode.

— Aïe ! aïe ! pensa l’artiste, voilà qu’on vient me chercher pour que j’aille tenir compagnie à mon cousin Jean-Baptiste.

Les cinq disciples — car ils n’étaient toujours que cinq encore — consultaient, d’un œil inquiet, l’horizon, pour voir s’il ne découvriraient pas quelque cachette où se réfugier.

Tout ce monde-là, maître et apôtres, serraient les fesses ; mais ils en furent quittes pour la peur.

L’officier royal n’était animé d’aucune intention hostile ; il portait un pli, il est vrai, mais ce n’était point un mandat d’amener.

Ce militaire venait en effet de recevoir de Capharnaüm, ville

Jésus guérit à distance le fils d’un officier de Capharnaüm (chap. XXV.)
Jésus guérit à distance le fils d’un officier de Capharnaüm (chap. xxv.)
 
où résidait sa famille, une lettre par laquelle on lui apprenait que son fils était sur le point de trépasser.

L’Évangile ne nous donne pas le nom de l’officier en question. Quelques interprètes catholiques suggèrent celui de Manahem, fils de la nourrice d’Hérode, que les Actes des Apôtres mettent au rang des premiers chrétiens. (Actes, XIII, i.) D’autres affirment que ce fut un sieur Chuza, intendant du tétrarque, dont nous verrons la femme Joanna parmi les galiléennes qui suivaient Jésus. (Luc, VIII, v. 3.)

Mais le nom de notre homme ne fait rien à la chose.

L’officier avait entendu parler de notre vagabond par les racontars de la ville. Il avait changé de l’eau en vin, il lisait au fond des cœurs, il racontait au premier venu les aventures que celui-ci croyait les plus secrètes ; il passait, en fin de compte, pour sorcier.

On sait combien les bonnes gens des petites villes ont des tendances à grossir les moindres faits. Grâce aux cancans colportés de bouche en bouche par les naïfs, Jésus avait fini par être représenté aux yeux de beaucoup comme un guérisseur ayant à lui des recettes mystérieuses, mais infaillibles.

Somme toute, bien qu’il n’eût encore accompli aucune guérison miraculeuse, l’ex-charpentier avait droit à sa renommée de rebouteur ; car, en définitive, il était fils du pigeon, et, quand on est fils du pigeon, on est capable de tous les prodiges.

L’officier se présenta donc à Jésus, et, avec des larmes dans la voix :

— Maître, lui dit-il, veuillez lire la lettre que je reçois de Capharnaüm.

Jésus prit le papyrus et le parcourut.

— Eh bien ? demanda-t-il au militaire ; je n’ai pas l’honneur de connaître votre fils, ni vous. Ce jeune homme est malade, je compatis à votre douleur.

Ce n’était pas pour recevoir des consolations banales que venait l’officier.

Il reprit :

— Maître, une consultation de médecins a été tenue hier au soir au chevet du lit de mon fils. Les docteurs de la science ont déclaré que le pauvre enfant n’en réchapperait pas.

— Cela est bien triste.

— À qui le dites-vous ! Mais, vous, maître, ne pouvez-vous rien pour sauver les jours de mon fils chéri ?

— Eh ! eh ! je ne dis pas.

— Je vous en supplie, je vous en conjure ; voyez, je me jette à vos genoux ; guérissez, guérissez mon enfant qui se meurt !

Jésus appuya son menton dans sa main et réfléchit quelques secondes.

Puis, il répliqua :

— C’est un miracle que vous demandez, si je ne m’abuse… Je ne vous le refuse pas ; mais permettez-moi de constater ceci : c’est que, vous autres juifs, vous êtes tous les mêmes… Si je n’accomplis pas des prodiges à votre intention, vous ne croyez point en moi.

L’officier prit son attitude la plus suppliante.

— Seigneur, s’écria-t-il, au nom de ce que vous avez de plus cher, venez à Capharnaüm, venez avant que mon pauvre enfant meure !

Admirons, en passant, l’ingénuité de ce militaire ; il croyait au pouvoir surnaturel de Jésus, puisqu’il venait réclamer de lui un miracle. Or, si le Christ était capable d’opérer des prodiges, il n’avait pas besoin d’aller à Capharnaüm pour guérir l’agonisant. Il pouvait fort bien exécuter ses petits trucs à distance.

C’est ainsi, du moins, que Jésus jugea ce qu’il avait à faire. Il avait sans doute quelque rendez-vous pour le soir dans les environs, et il se souciait peu de courir à plusieurs lieues de Cana, quand il lui était loisible de sauver la vie des moribonds sans se déranger.

Aussi, tandis que l’officier réitérait son invitation, il lui répondit :

— Inutile, mon cher ami, que je me rende au chevet de votre fils ; à cette heure, il est vivant.

— Vivant ! s’écria le père. C’est possible ; mais, en tout cas, il est bien près de cesser de l’être.

— Non, non ; votre fils se porte comme un charme.

— Seigneur, est-ce bien vrai ?

— Allez, et vous verrez… Une ! deux !… Votre fils est guéri !

L’officier royal, rassuré par ces paroles, se releva en bénissant le divin rebouteur.

Après quoi, il se mit en route pour se rendre à Capharnaüm. Il était alors la septième heure du jour, ce qui correspond à une heure après midi, suivant la manière actuelle de compter le temps.

Notre homme avait une foi telle dans les paroles du vagabond, qu’il ne se pressa point d’arriver près de son fils. En chemin, il s’arrêta et passa la nuit dans une auberge.

Le lendemain matin, comme il venait à peine de se mettre en route, il aperçut ses domestiques qui, eux, de leur côté, allaient à Cana.

— Réjouissez-vous, crièrent-ils, croyant lui apprendre une grande nouvelle. Votre fils se porte bien.

— Je le sais, fit-il avec flegme… Et à quelle heure s’est-il trouvé mieux ?

— Hier, à la septième heure.

— J’en étais sûr.

Pas besoin de vous dire que les domestiques ne comprirent rien à la profonde perspicacité de leur patron. (Jean, chap. IV, versets 46-54.)

Ils se cassèrent la tête à démêler le mystère de cette étonnante aventure.

L’officier, lui, ne raconta qu’à sa famille ce qui s’était passé, et toute la famille se convertit.

Quant à nous, nous n’hésiterons pas, amis lecteurs, à donner un bon point à Jésus. Dans cette affaire-là, il se comporta très bien. — Le malheur est que le personnage n’ait jamais existé.


CHAPITRE XXVI
 
UN POSSÉDÉ DU DIABLE


Différentes, bien différentes étaient Nazareth et Capharnaüm ; dans la première de ces deux villes, on ne pouvait pas sentir le Christ ; dans la seconde, on le considérait déjà comme passé maître en sorcellerie.

Barthélemy, le petit Jean et les trois autres disciples racontèrent, à qui voulut les entendre, l’histoire de l’officier ; si bien que, le lendemain de l’affaire, tout le monde voulait voir le vagabond guérisseur.

Le lendemain était un samedi, jour du sabbat, le dimanche des juifs ; c’était ce jour-là que les dévots allaient spécialement à l’église.

Le service religieux commençait dès le matin dans la synagogue. Jésus ne manqua pas de s’y rendre à l’heure où la foule y affluait le plus. Les curieux étaient venus en masse.

On récita des prières, on hurla quelques psaumes, selon le rituel ordinaire ; puis, le vieux papa, intitulé l’Ange, s’avança vers Jésus avec une exquise politesse, et, après l’avoir salué, lui dit en souriant :

— Si votre renommée n’est point trompeuse, comme nous nous faisons une joie de le croire, vous êtes le plus savant des docteurs…

Messire Jésus, flatté, se rengorgeait.

L’Ange continua :

— Soyez donc assez bon pour monter sur l’estrade et nous y débiter un sermon que nous serons tous heureux d’entendre. Nous buvons d’avance vos paroles, cher Maître.

— À la bonne heure ! pensa Jésus. Voilà une invitation en toutes règles : les Capharnautes ne ressemblent en aucune façon à ces fripouilles de Nazaréens.

Il remercia l’Ange à haute voix et monta à la tribune.

On entendit aussitôt dans l’église un mouvement prolongé de chaises, indice certain de la sympathie de l’auditoire. Chacun se calait pour le mieux et cherchait la position la plus commode, afin de savourer bien à l’aise les paroles extraordinairement éloquentes qui allaient tomber de cette bouche sacrée.

De son côté, Jésus rangeait les plis de sa tunique, dégageait le col et retroussait légèrement les manches. Le Verbe s’apprêtait à un speech de bonne longueur.

Il toussa quelques hum ! hum ! ce qui eut pour résultat d’arrêter le mouvement des chaises dans la synagogue. À ce moment, on eût entendu voler une mouche.

Le Verbe se recula d’un pas, passa la main dans sa barbe, appuyant son divin menton sur sa divine poitrine, puis brusquement s’avança, déploya le bras avec un geste à effet, et prononça ces admirables phrases :

— Mesdames !… Messieurs !… Celui qui paraît aujourd’hui devant vous n’est pas, comme vous vous l’imaginez sans doute, habitué aux luttes oratoires, et il réclame tout d’abord l’indulgence de ses auditeurs… Non, mesdames, non, messieurs, je ne suis point orateur… Nourri dans la charpente, je n’ai pas tété, dès mon bas âge, le lait de la rhétorique… Je laisse aux scribes et aux pharisiens les artifices de langage, et si, malgré mon insuffisante éloquence, je parviens à vous intéresser quelque peu, je m’estimerai très heureux et très fier…

Il s’arrêta une seconde pour juger du résultat de son exorde. Les hommes ouvraient pour la plupart un large bec et admiraient ce début plein de réserve et de modestie. Les femmes reluquaient Jésus du coin de l’œil et se disaient en elles-mêmes :

— Quel adorable prédicateur il fait ! Il est charmant, il s’exprime avec une grâce enivrante, il est divin.

Jésus fut satisfait ; il reprit :

— Je vous remercie, mesdames et messieurs, de la bienveillante attention que vous daignez me témoigner. Tous mes efforts tendront à ne pas démériter de vos bontés…

Nouveau petit temps d’arrêt. Hum ! hum !

Après quoi, abordant vivement le sujet, il s’écria :

— Il y a des moments dans la vie des peuples où la chenille devient papillon. Au contact de la divinité qui se révèle, les populations secouent leur torpeur, se lèvent et marchent à la conquête des horizons nouveaux. Le pauvre, naguère obscur, brille tout à coup d’un éclat fulgurant, et le riche, intimidé, entre dans sa coquille…

— Très bien ! très bien ! murmurèrent quelques enthousiastes.

— À ce moment, la parole de Dieu, au lieu de se contenter d’effleurer seulement l’écorce de l’âme, pénètre jusqu’au fond des cœurs pour y répandre la persuasion. Les déshérités de l’état social, subitement illuminés par l’esprit d’en-haut, comprennent qu’une mission leur incombe, et, brisant leurs chaînes…

À ce mot, Jésus fut interrompu par un cri parti d’un coin de la synagogue. Le Verbe s’arrête net, les auditeurs grimpent sur leurs chaises pour voir quel est l’effronté qui s’est permis de couper une si éloquente parole.

— À la porte, l’interrupteur ! crient quelques-uns.

— Rendez-lui son argent, et qu’il s’en aille ! glapissent d’autres.

— Asseyez-vous dessus ! hurlent les plus grincheux.

Jésus étend la main pour faire rétablir le silence. Oh ! oui, l’interrupteur pousse des clameurs sauvages et gesticule comme un enragé. Le tumulte augmente.

Tout à coup, un des assistants, doué de plus de clairvoyance que ses collègues, reconnaît le tapageur et dit :

— C’est un démoniaque, c’est un possédé !

Cette révélation ne surprend pas l’auditoire. À cette époque, il n’était pas rare de rencontrer, même dans les églises, des individus a qui le diable avait joué la mauvaise farce de s’introduire dans leur corps.

Aujourd’hui, l’on ne voit plus de possédés. Aussi, nous est-il difficile de nous faire une idée de ces paroissiens-là. Force nous est de nous en rapporter aux savants théologiens catholiques, qui, du reste, ont donné des démoniaques les descriptions les plus minutieuses.

En vain les professeurs de médecine de l’école contemporaine nient la possession de certains individus par le diable ; en vain la science moderne déclare que cet état dans lequel les esclaves de Satan se sont trouvés est seulement le résultat d’une aliénation mentale : l’Évangile rive le clou à la médecine, à la science moderne. Elle cite, à l’appui de sa thèse, nombre de faits qui remontent à plusieurs siècles et que, pour ce motif, nous ne pouvons malheureusement pas contrôler.

On a vu, paraît-il, des démoniaques qui, grâce au diable qui habitait en eux, accomplissaient des choses vraiment phénoménales.

Voici, en général, comment cela se passait, au dire des théologiens qui ont creusé la matière :

Un matin, le diable se présentait à l’individu dont il avait l’intention de s’emparer ; pour cela, il revêtait une forme mi-humaine mi-bestiale. C’était, par exemple, un homme-chien, un homme-crapaud. Quand il avait suffisamment épouvanté le malheureux et que celui-ci était rendu inerte par l’effroi, le diable s’introduisait en lui par la bouche. « Une fois installé dans le corps d’un possédé, dit un évêque[19], le démon devient maître de toutes ses facultés : il le pique, le brûle, lui arrache le cœur, le cerveau, les intestins, et le tourmente de mille manières ; il répand une odeur infecte, tantôt de soufre, tantôt de bouc. D’autres fois, et cette particularité se remarque surtout chez les femmes, l’esprit malin leur fait tenir des propos obscènes. Quelques démoniaques sont enlevés dans les airs, transportés dans les enfers, où, saisis d’effroi et de terreur, ils contemplent les tourments des damnés. D’autres ont été transformés en animaux, en arbres et même en fruits. Le diable a poussé sa rage jusqu’à réduire en cendres des malheureux dans lesquels il s’était introduit ; mais quelques-uns, par l’effet des exorcismes d’un prêtre, sont ressuscités, régénérés. Plusieurs sont entourés de reptiles hideux, de cadavres. On en a vu qui avaient vendu leur âme à Satan et signé leur pacte avec du sang ; ceux-là sont éternellement damnés. Enfin, il en est qui, au lieu d’être tourmentés, jouissent de toutes les faveurs de l’esprit des ténèbres : le diable les protège, leur apprend le secret de fabriquer de l’or, leur prédit l’avenir, leur dévoile les mystères de l’enfer et leur accorde le pouvoir de faire des miracles qui, on le comprend, ne sont que des prestiges ; bien que favorisés en apparence, ils n’en ont pas moins leur âme pour jamais perdue. »

Le possédé de Capharnaüm appartenait à la catégorie des démoniaques habités par l’esprit impur. Il se tordait sur le parvis de la synagogue et accompagnait ses hurlements de gestes obscènes. C’est l’abbé Fouard qui l’affirme, et, certes, je ne le contredirai point.

Ce furieux s’était glissé dans les rangs de la foule ; mais la parole du fils du pigeon n’avait pas tardé à mettre son locataire le diable dans tous ses états.

Lors, notre individu, ne pouvant contenir plus longtemps l’esprit qui le dominait, se répandait en invectives abominables contre l’éloquent prédicateur. Somme toute, l’insulteur de l’ex-charpentier n’était pas grandement coupable, puisque c’était Satan qui s’exprimait par sa bouche.

La multitude, d’abord irritée contre l’auteur de ce scandale, s’était peu à peu calmée ; car le possédé n’était responsable ni de ses gestes ni de ses paroles, et, en définitive, le spectacle qu’il donnait était curieux.

On éprouvait un attrait mêlé d’horreur à voir le diable aux prises avec le prophète.

Jésus, qui était dieu jusqu’au bout des ongles, était, par anticipation, sûr de sa victoire. Il laissa le démoniaque se démener et demanda qu’on le mît en sa présence.

— Que veux-tu ? fit le fils du pigeon, s’adressant au possédé.

— Laisse-nous la paix, voilà ce que je veux ! répondit l’autre. Qu’y a-t-il entre vous et nous, Jésus de Nazareth ? Êtes-vous venu pour nous perdre ?… Allez, je sais bien qui vous êtes : vous êtes le Saint de Dieu !

Cette confession diabolique était faite, après tout, pour ne pas déplaire à Jésus ; elle constatait son origine. C’était, disent les pieux commentateurs de l’Évangile, l’aveu arraché par la terreur, la flatterie d’un esclave tremblant sous le fouet et cherchant à adoucir le maître prêt à châtier.

Jésus, cependant, repoussa cet hommage. Il marcha droit au possédé, et, menaçant le démon qui l’agitait :

— Tais-toi, lui dit-il, et sors de cet homme !

« Alors, l’esprit impur, le secouant avec d’horribles convulsions, jeta un grand cri et sortit hors de lui. »

Spectacle étrange, on vit aussitôt cet infortuné, qui venait de rendre le diable en écartant ses mâchoires, se relever paisible ; et son corps, qui avait servi de demeure aux puissances infernales, ne garda aucune trace de leurs violences.

À cette vue, l’admiration des assistants ne connut plus de bornes.

Pour eux, Jésus n’était plus un sorcier vulgaire.

Les possédés, chez les Israélites, se comptaient par centaines ; mais, pour les délivrer, il y avait tout un cérémonial que n’avait pas employé Jésus.

Ainsi, à ce que raconte Josèphe, on chassait le démon des possédés par les narines, à l’aide d’un anneau et d’une racine magique. Alors, le démoniaque était jeté à terre, et, pour prouver sa sortie du corps, le diable renversait tous les vases d’eau placés à une certaine distance.

Or, Jésus n’avait pas procédé selon les règles de l’exorcisme consacré. Il s’était contenté de prononcer quelques paroles pour expulser maître Satan du corps où il s’était inséré. Et ce procédé si simple avait complètement réussi.

— Qu’est-cela ? disaient entre eux les Capharnautes ahuris. Quelle doctrine nouvelle et toute-puissante ! il commande aux esprits, et ceux-ci lui obéissent. (Marc, chap. I, versets 21-27.)


CHAPITRE XXVII
 
MIRACLES À LA DOUZAINE


Pour le coup, la réputation de Jésus était solidement établie, du moins en Galilée.

Mais notre dieu n’était pas homme à s’en tenir là.

Il avait bien d’autres miracles dans son sac.

Précisément, au sortir de la synagogue, tandis que tous les Capharnautes étaient dans le ravissement, Simon-Caillou se précipita au devant du Maître, et lui dit, de façon à être entendu de tout te monde :

— Eh bien, Seigneur, il m’en arrive une belle !

— Quoi donc ? interrogea Jésus.

— Vous savez que ma famille habite Bethsaïde ?

— Oui.

— Mais la famille de ma femme demeure par ici.

— En effet, mon vieux Pierre, tu m’as raconté que tu avais épousé une fille de Capharnaüm… Te rend-elle malheureux ?

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit.

— De quoi alors ?

— Il y a que ma belle-mère vient d’être atteinte brusquement d’une fièvre ardente, et j’ai bien peur que la bonne femme en trépasse.

— Ta belle-mère ?

— Oui, Seigneur.

Comment Jésus d’un pauvre diable en fît sortir un autre (chap. XXVI.)
Comment Jésus d’un pauvre diable en fît sortir un autre (chap. xxvi).
 

— Qu’est-ce que tu me chantes ? Ta belle-mère est malade et tu te fais du mauvais sang dans la crainte qu’elle aille rejoindre ses aïeux ?… C’est étrange.

— Non, Maître, ce n’est pas si étrange que ça… Ma belle-mère est une belle-mère modèle…

— Une belle-mère dont on a perdu le moule, quoi !

— Justement… Je tiens beaucoup à la pauvre chère femme, et je désirerais que vous vinssiez la guérir.

— Mon vieux Pierre, je ne puis pas te refuser cela. Conduis-moi auprès de cette belle-mère phénomène.

Simon-Caillou ne se le fit pas dire deux fois. Il se dirigea du côté de la maison de la malade. Jésus lui emboîta le pas.

Peu d’instants après, il pénétrait dans l’habitacle. C’était un humble logis. La belle-mère en question était étendue sur un mauvais matelas ; sa fièvre était si forte qu’elle avait le délire.

En apercevant Jésus, elle se mit à débiter un tas de bêtises ; mais l’Oint ne s’en offensa pas. Il possédait une bonne nature.

— Vous la voyez, murmura le fils de Jonas le pêcheur ; elle ne sait même pas ce qu’elle dit. Cette fièvre nous inquiète tous au plus haut point. Dans son délire, elle extravague. Cela la tient, comme ça, du matin jusqu’au soir et du soir jusqu’au matin.

— C’est très grave, fit Jésus.

Il tâta un moment le pouls à la malade.

Puis, de même qu’il avait interpellé le démon à la synagogue, il prit à partie la fièvre.

— Fièvre ! s’écria-t-il, de quel droit as-tu élu domicile dans le corps de cette excellente femme ?

Mais la fièvre n’avait pas la langue aussi bien pendue que le diable ; elle ne répondit rien.

— Ah ! fièvre, fièvre, reprit Jésus, tu ne souffles mot ?… Tu reconnais donc ton maître… Eh bien, je te commande de t’éloigner… Et du leste, s’il te plaît !

« En prononçant ces paroles, il saisit la main de la malade, souleva son corps abattu, et y influa par cet attouchement la plénitude de la vie. »

La fièvre disparut, sans laisser après elle l’abattement qui en est la suite ordinaire.

À l’instant, la belle-mère de Simon se leva, et, se rappelant tout à coup qu’elle avait oublié son pot-au-feu, se précipita à la cuisine pour écumer sa soupe.

Quelques minutes après, solide comme une pyramide, elle mettait le couvert et servait à dîner à son gendre et à toute la compagnie.

Cela faisait deux miracles coup sur coup. Les Capharnautes n’en revenaient pas.

— C’est-y Dieu possible ! disaient les bonnes femmes ; mais qu’est-ce donc que cet homme qui guérit les possédés et les fiévreux rien qu’en leur parlant ?

Jésus était pris par tout le monde pour un sorcier hors ligne ; nul ne se doutait qu’il devait le don des miracles à sa qualité de fils du pigeon. Si l’on avait su que l’oiseau céleste l’avait engendré, personne alors n’aurait plus été étonné, parbleu !

Quoi qu’il en soit, les malades de toute espèce ayant entendu parler des guérisons merveilleuses opérées par Jésus, tressaillirent de joie au milieu de leurs souffrances, et conçurent l’espoir de voir mettre un terme à leurs maux.

Ils attendirent que le soleil, descendu sous l’horizon, eût marqué la fin du jour ; car le samedi, chez les juifs, était consacré au repos, et le fait d’aller se faire raccommoder une jambe était considéré comme un travail enfreignant la loi.

Mais dès que le soir fut venu, ce fut un débordement d’éclopés dans les rues de Capharnaüm. Jamais les habitants n’avaient vu pareille procession : on se serait cru à une descente de la cour des Miracles.

Les fiévreux grelottaient de tous leurs membres ; les possédés se tordaient en convulsions épileptiques ; les fous faisaient des grimaces, au grand amusement des gamins de la ville ; la majeure partie exhibaient des plaies dégoûtantes, des chancres hideux : certains malheureux, affligés de la danse de Saint-Gui, se livraient à un chahut désordonné ; les paralytiques se faisaient charrier dans des brouettes. Il ne manquait à ce carnaval de malades que des décapités portant leur tête sous le bras.

Cette foule grouillante eut bientôt assiégé la maison de Simon-Caillou, où l’on savait que le grand rebouteur était descendu.

Et tous de réclamer le sorcier :

— Rabbi ! rabbi ! ayez pitié de nos douleurs ! guérissez-nous !

Jésus ne se fit pas trop prier. Pour ce que les miracles lui coûtaient, il aurait eu tort de les marchander aux infortunés solliciteurs.

Donc, au fur et à mesure qu’un malade se présentait, il étendait ses mains sur lui et le guérissait d’un seul mot. Ce n’était pas plus malin que cela.

Quand c’était le tour d’un possédé, Jésus commandait au diable de quitter le corps dont il avait fait sa proie. Le démon alors poussait une litanie de blasphèmes à faire dresser des cheveux sur la tête d’un chauve ; mais il obéissait tout de même. C’était par la bouche ou par les narines qu’il s’échappait.

En sortant, le diable ne manquait pas de s’écrier :

— Sacré nom de nom ! faut-il tout de même que vous soyez puissant pour me mettre ainsi hors de mon domicile ! Bien sûr, vous n’êtes pas un prophète ordinaire, vous êtes le Fils de Dieu !

Le Verbe ne s’enorgueillissait pas de ces hommages rendus ainsi à sa divinité. Bien au contraire, il était vexé de voir les démons révéler son état-civil. L’Évangile nous dit, en effet, que Jésus menaçait les diables et les empêchait de proclamer ce qu’ils savaient, c’est-à-dire qu’il était le Christ.

Au premier aspect, cette conduite est faite pour étonner ; mais, en y réfléchissant un peu, on voit combien elle était logique.

En se laissant prendre pour un simple mortel, Jésus épatait ses contemporains plus qu’un guérisseur émérite ; tandis que, si l’on avait su son origine, les miracles n’auraient plus fait grand honneur à leur auteur. Quand on a créé le monde et l’univers tout entier avec rien du tout, on n’a pas grand’peine à chasser une fièvre ou à redresser l’épine dorsale d’un bossu.

L’Oint opéra ses guérisons toute la nuit. Pas une fois il ne rechigna devant la besogne. Tant qu’il y eut des infirmes quelconques à soulager, il étendit les mains et supprima les maladies.

Cette abondance de miracles plonge l’évangéliste Matthieu dans le rêve. Il se demande ce que Jésus pouvait bien faire de tout ce stock de maladies, et, du moment qu’il en débarrassait les gens, Matthieu en conclut qu’elles restaient pour compte au divin rebouteur.

En effet, dit-il, dans les prodiges de cette journée fut accomplie la parole d’Isaïe : « Lui-même a pris nos faiblesses et porté nos infirmités. » (Matthieu, VIII, 14-17.)

On soit que Jésus était venu en notre planète exprès pour prendre sur son dos tous les péchés de l’humanité. L’homme en mourant, on ne l’a pas oublié, subissait les conséquences du péché commis par Adam et Ève au Paradis terrestre lorsqu’ils mangèrent des pommes, contrairement à la défense de papa Bon-Dieu. Maître Jéhovah avait dit aux deux désobéissants : « Vous avez failli ; eh bien, pour vous punir, votre race sera tourmentée par les maladies dont vous aviez été toujours exempts ; et, ce qui sera le plus contrariant pour vous, c’est que vous mourrez, au lieu de bénéficier de la vie éternelle que je vous avais accordée. »

En vertu de ce raisonnement, formulé d’après la Bible, les Israélites considéraient donc tout malade comme étant un individu puni à raison de quelque péché secret.

La première condition requise pour être reconnu saint consistait à être bien portant.

Et voilà pourquoi Jésus était tout à fait dans son rôle en guérissant les malades. Il enlevait de leurs âmes leurs péchés.

Quand le dernier infirme s’en fût allé, abandonnant devant la porte de Simon ses béquilles désormais inutiles, le jour commençait à poindre à l’horizon. Jésus, qui n’avait pas fermé la paupière de toute la nuit, se leva.

La petite ville de Capharnaüm était encore silencieuse, quand il en traversa les rues et se retira dans un lieu désert pour faire sa prière du matin.

Mais il était écrit que Jésus n’aurait pas un instant de tranquillité. La foule, surprise à son réveil de ne plus voir le sorcier, se mit à le chercher de tous côtés.

Simon-Caillou et ses compagnons se distinguaient entre tous par leur empressement. Ils trouvèrent leur chef absorbé dans sa méditation.

— Eh bien, dirent-ils, cette fois, ça y est ; votre popularité n’est plus discutable. Vos prodiges vous ont acquis toute cette multitude. Ils sont là par centaines, qui vous réclament et veulent encore des miracles.

— Non, répondit Jésus, en voilà assez pour cette fois ; il ne faut pas abuser des bonnes choses. Du reste, les Capharnautes ont été très favorisés par moi ; mais je ne suis pas descendu du ciel à leur seule intention. Il y a d’autres bourgades et d’autres villes qui ont besoin de mes services. Allons-y !

À peine avait-il prononcé ces mots, que la foule, qui suivait de près les disciples, parut. Elle essaya de faire entendre au Christ qu’il serait mieux à Capharnaüm que partout ailleurs, qu’on le logerait aux frais de la cité, qu’on le popoterait, qu’il serait heureux comme un poisson dans l’eau.

Les femmes se faisaient surtout remarquer par leur insistance.

Pas une qui ne gobât Jésus.

Elles prenaient leurs airs les plus câlins et minaudaient avec des manières de chattes amoureuses :

— Vous verrez, Rabbi, comme vous serez entouré de soins et de prévenances !

— Nous vous rendrons l’existence si douce, si douce !

— Dans les autres villes, vous vous exposez à rencontrer des gens grossiers, comme à Nazareth, qui vous insulteront, tandis qu’ici…

— Vous serez choyé !

— Vous serez fêté !

— Vous serez dorloté !

— Nous vous aimerons toutes, quoi !

Jésus était charmé de tant de sollicitude ; mais, nous l’avons, vu, il n’avait pas le tempérament casanier.

Il répondit aux jolies commères :

— Mes chéries, vous êtes adorables, et nulle part, je n’en disconviens pas, je ne trouverai autant d’amitiés qu’ici. Ce serait avec le plus grand plaisir que je me plongerais dans les délices de Capharnaüm. Cependant, je me dois à ma mission, mes agneaux. Il faut que j’aille porter ailleurs mes petits talents de société. Ainsi, excusez-moi.

La volonté de Jésus était bien arrêtée.

Aucune cajolerie ne put le fléchir.

Les soupeuses capharnautes, pas bêtes, auraient bien voulu garder le beau sorcier auprès d’elles. Sa présence dans la ville et le bruit de ses guérisons prodigieuses n’auraient pas manqué d’attirer des multitudes d’étrangers, et la cité serait promptement devenue la reine des stations de plaisir du lac de Tibériade.

Jésus, installé à Capharnaüm, c’était l’avenir de la ville ; tous les habitants le comprenaient bien ainsi. Les hommes entrevoyaient une perspective brillante de fructueuses affaires ; les femmes spéculaient d’avance sur les conquêtes à entreprendre, dîners fins en cabinet particulier, rivières de diamants achetées par les nobles étrangers de passage.

Il fallut renoncer à ces châteaux en Espagne. Le Verbe déclara une dernière fois qu’il avait juré de ne prendre demeure fixe dans aucune ville ; il tira sa plus gracieuse révérence, promit de revenir et s’en alla. (Marc, I, 28-39 ; Luc, IV, 38-44.)


CHAPITRE XXVIII
 
PÊCHE MIRACULEUSE ET SUITE DES GUÉRISONS


Au sortir de Capharnaüm, Jésus suivit les bords du lac et, remontant vers le nord, s’arrêta à Bethsaïde, le village de ses premiers disciples.

Nous savons, en effet, que Jésus avait, sur les bords du Jourdain, fait la connaissance de Simon et André, fils de Jonas, de Jean, fils de Zébédée, de Philippe, dont la famille est inconnue, et de Nathaniel, fils de Tolmaï (Bar-Tolmaï, Barthélemy). Les quatre premiers étaient de Bethsaïde ou Bethsaïda et exerçaient l’humble état de pêcheurs.

En conduisant le chef à leur village natal, les premiers disciples espéraient y trouver de nouveaux adhérents. Le petit Jean particulièrement avait un frère aîné que l’Écriture sainte appelle Jacques-le-Majeur, — ce qui revient à dire le Grand Jacques ; — ce frère-là ne se fit pas trop tirer l’oreille. Jean lui exposa tous les avantages du métier de fainéant, la gloire qui rejaillirait sur lui s’il se joignait à la petite troupe de vagabonds ; en un mot, il le convainquit.

Dès lors, sans compter le chef, les camarades étaient au nombre de six.

Jésus passa quelque temps à Bethsaïde.

Une aventure exceptionnelle marqua ce séjour.

Bethsaïde était, comme population, de beaucoup inférieure à Capharnaüm : en outre, c’était, des villes du bord du lac, celle qui possédait le moins de riches habitants. Les compatriotes des disciples étaient généralement pauvres. Presque tous étaient pêcheurs de leur état, position modeste à l’excès.

Néanmoins, nos hommes eurent du plaisir à revoir la localité où ils étaient venus au monde. Ils éprouvèrent même le besoin de reprendre un peu leurs filets.

Il y avait si longtemps que les paresseux ne les avaient maniés !

Simon-Caillou (ou Pierre, si vous préférez) fut le boute-entrain de l’affaire ; il stimula ses collègues un soir que Jésus était allé flâner sans eux dans les environs.

— Qu’en pense le grand Jacques ? dit-il. Si nous organisions pour cette nuit une partie de pêche, afin de montrer demain au maître ce dont nous sommes capables ?

— Ça me va, répondit Jacques. Le père Zébédée nous prêtera sa meilleure barque ; moi, j’ai encore des filets passables. Nous allons ramasser une matelote monstre.

— Bravo ! crièrent André, Philippe et le petit Jean. Nous en sommes.

Quant à Barthélemy, le seul qui n’était pas pêcheur, il était heureux de se mettre de la partie et il ne fut pas le moins chaud à applaudir l’idée de l’expédition.

On raccommoda à la hâte, tant bien que mal, les antiques engins, et l’on se rendit auprès de Zébédée, le père du grand Jacques et du petit Jean.

— Or çà, fit l’un, comment ça va-t-il, le vieux ?

— Pas trop mal, mes enfants, pas trop mal.

— À coup sûr, vous allez vous reposer cette nuit ; car nous vous avons vu tantôt revenir de la pêche, hein ?

— Oh ! oui alors !… Surtout, faut songer que l’état de la mer[20] n’est pas favorable à présent… Ça se gâtait déjà quand je ramenais ma barque… Les eaux sont un peu agitées à la surface, et le poisson se réfugie au large et dans les bas-fonds… Ça ne serait pas commode, cette nuit, de faire une bonne pêche…

— Cependant, père Zébédée, observa Simon-Caillou, nous venions justement vous prier de nous prêter votre embarcation pour jusqu’à demain matin.

Le père Zébédée se leva, sortit de sa cabane qui était sur le bord de la grève et, suivant le procédé des vieux loups de mer, consulta le temps.

— Dame ! fit-il, je ne demande pas mieux que de vous prêter ma barque. La mer n’est pas mauvaise pour une promenade ; mais, quant à prendre seulement la queue d’une anguille, vous savez, il ne faut pas y compter.

— Le temps peut changer, et puis, c’est souvent lorsqu’on y songe le moins qu’on fait les meilleures pêches.

— Ce sera comme vous voudrez ; avec le grand Jacques et Simon, ma barque n’a rien à craindre, je le sais. Allez-y donc, mes braves, et bonne chance !

Nos six gaillards n’en demandaient pas davantage ; ils remercièrent bien fort et promirent d’être de retour pour le lendemain avant midi.

Le père Zébédée, le bonnet sur l’oreille, réintégra sa cabane, en sifflotant un petit air moqueur.

— Avec ça qu’on pourrait en remontrer au père Zébédée, murmurait-il entre ses dents. Les nigauds ! ils ne veulent pas me croire ; ils vont s’esquinter toute la nuit, et, s’ils rapportent quelque chose, je veux bien être pendu.

Au loin, on entendait les six camarades qui chantaient à pleine voix une chanson de canotiers.

Quelques minutes après, on démarrait l’ancre, et vogue la barque !

Mais le père Zébédée, vieux finaud, avait prédit juste.

Ils avaient beau jeter leurs nasses au plus profond qu’ils pouvaient, ils ne ramenaient rien. Ils allèrent au large et firent la traîne à toutes voiles ; rien. Ils revinrent près du rivage et descendirent leurs filets de manière à racler le lit du lac ; rien.

Si, pourtant. À force de racler les profondeurs avoisinant les bords, ils ramenèrent, non pas du poisson, mais des vieilles marmites, des coiffes et loques hors d’usage, un ou deux chiens crevés et toute une collection de pots-de-chambre détériorés.

Le soleil, en se levant, les trouva harassés, moulus, brisés, rompus. Et pas le plus petit goujon dans la nacelle !

Ils se regardaient, piteux, confus, navrés.

— Quelle veste ! grogna le grand Jacques.

— Ce sacré papa Zébédée s’y connaît tout de même mieux que nous, ajouta Philippe.

— Oui, pour la pêche, à lui le pompon ! dit le petit Jean.

— C’est égal, repartit Simon-Caillou, c’est le maître qui va nous blaguer, quand il saura que nous avons passé toute une nuit pour pêcher une matelote de chiens crevés !

Précisément, au moment où ils échangeaient ces lamentables observations, Jésus parut à quelques pas sur la grève, venant à eux.

— Pincés ! fit André. Gare à la tuile !

Jésus s’approcha.

— Tiens ! demanda-t-il, est-ce que le goût de la pêche vous a repris ?

— Le goût, répondit Simon-Caillou, visiblement embarrassé, ce n’est pas le goût qui nous reprend. Nous avons pensé à faire une promenade en mer cette nuit pour profiter du beau temps. Alors, par la même occasion, nous avons jeté les filets… Oh ! nous ne comptions rien amener… C’était histoire de rire… La mer n’était pas bonne pour la pêche…

— Oui, je vois cela, répliqua Jésus d’un ton goguenard. En fait de poissons, vous n’avez pêché que des chiffons et de la vieille vaisselle… Cependant, ne vous trompez-vous pas ?… Êtes-vous allés aux bons endroits ?… Avez-vous gagné le large et fait la traîne ?…

— Que si ! que si !… Toujours histoire de rire, bien entendu.

— Et vous n’avez pas eu de succès ?… C’est bien étrange !… Je gagerais, moi, que le poisson doit être aujourd’hui tout disposé à se laisser prendre.

Le grand Jacques mit sa main sur le front en abat-jour pour avoir l’air connaisseur, et, imitant son père Zébédée, il dit :

— Maître, sauf votre respect, vous faites erreur ; la mer n’est pas propice ; avant ce soir, il n’y a rien à frire.

— Nom d’un rat ! s’écria Jésus, que je serais bien aise de

La pêche miraculeuse, sans amorçage ni aucun truc (chap. XXVIII).
La pêche miraculeuse, sans amorçage ni aucun truc (chap. xxviii).
 
vous en donner le démenti !… Pierre, cela te serait-il égal de recommencer ta partie de canotage et de m’y faire participer ?

Les apôtres se regardèrent. Ils étaient accablés de lassitude ; mais, d’autre part, cela les ennuyait de passer pour des mazettes aux yeux de Jésus.

— Ça y est, firent-ils donc tous ensemble. Embarquons.

Une demi-heure après, ils étaient tout à fait au large. Une fraîche brise soufflait et caressait la surface du lac.

— Allons ! mes amis, commanda l’Oint, jetez les filets.

Nos pêcheurs de chiens crevés faisaient peine à voir. Ils obéirent au Maître, en hommes certains d’accomplir une bien inutile besogne.

Grande fut leur surprise, quand, ramenant les nasses, ils constatèrent qu’elles étaient pleines de poissons.

— Ah çà ! que me disiez-vous ? observa Jésus ; le temps, à votre avis, n’est pas à la pêche ; je crois, au contraire, que les coups de filet vont être joliment productifs.

Les apôtres n’en revenaient guère. Ils mirent le poisson dans la barque et recommencèrent leur manège. Le filet revint encore plein ; à chaque maille il y avait un poisson pris ; les réseaux se rompaient.

Des pêcheurs passaient à quelque distance, revenant bredouilles ; ils les appelèrent à leur aide. On se mit ensemble à la besogne, et, au bout d’un quart d’heure, les deux bateaux étaient remplis de telle sorte qu’ils étaient presque submergés.

Ce fut une révélation pour les apôtres. Ils se jetèrent aux genoux du Christ.

— Maître, dit Simon-Caillou parlant au nom de tous ; vous êtes vraiment le Seigneur tout-puissant ; retirez-vous de nous, car nous ne sommes que de simples pêcheurs.

Ce langage paraîtra sans doute étrange. Il semble que les disciples auraient dû être enchantés d’avoir parmi eux un particulier si apte à accomplir des prodiges. Pas du tout, ils étaient épouvantés.

Pour comprendre cela, il est bon de savoir que les Juifs avaient dans l’idée que l’homme à qui Dieu apparaissait avait beaucoup de chance de ne pas survivre longtemps à cette révélation. La plus vive terreur s’empara donc de Pierre, des fils de Zébédée et des autres.

Jésus fut obligé de les rassurer.

— Ne craignez point, dit-il.

Puis, faisant allusion à la pêche manquée de tantôt, il ajouta :

— Puisque sans mon concours vous n’êtes pas habiles à prendre le poisson, je change dès aujourd’hui votre profession ; désormais vous serez pêcheurs d’hommes[21].

Là-dessus, ils regagnèrent le rivage.

Qui fut littéralement épaté en les voyant revenir avec pareille charge ? ce fut le père Zébédée.

— Pour le coup, exclama-t-il, celle-là est forte ! Vous avez eu bonne pêche avec un temps comme aujourd’hui ? Mille pétards ! c’est là ce qui peut s’appeler un fameux miracle !

Pendant qu’il y était, Jésus aurait bien dû éclairer les disciples de ses célestes lumières et ne pas attendre la Pentecôte (c’est-à-dire après sa mort) pour les inonder de la divine intelligence.

En effet, les apôtres apprirent à Bethsaïde qu’ils allaient devenir des « pêcheurs d’hommes » ; mais les commentateurs catholiques s’accordent à reconnaître que Pierre et ses camarades ne comprirent pas du tout ce que Jésus avait voulu leur dire.

Il a fallu saint Ambroise, qui vivait aux premiers siècles de l’ère chrétienne, pour expliquer le passage de l’évangéliste Luc.

« Jésus, affirme ce père de l’Église, avait accompli la pêche miraculeuse pour montrer à ses apôtres combien serait grand le pouvoir qu’il leur conférait sur les âmes. Ce prodige figurait leur ministère ; désormais, il leur fallait quitter le lac de Génésareth pour la mer du monde, vivre dans un labeur et un trouble continuels, sur des ondes agitées au souffle des passions. Mais, si leur emploi, de paisible devenait redoutable, par un juste retour, les plus beaux prix leur étaient assurés ; ils changeaient leur métier pour une mission céleste, leurs grossiers engins pour les filets de l’Évangile, qui ne tuent point ce qu’ils prennent, mais le conservent, et amènent à la lumière ce qu’ils tirent du fond de l’abîme. » (Saint Ambroise, In Lucam, liv. IV.)

Voilà en quoi consiste la profession de pêcheur d’hommes. Ainsi, M. le curé de votre paroisse, chers lecteurs, est un pêcheur d’hommes. Il se sert des filets de l’Évangile. Quand il vous débite un prône idiot et qu’il s’embrouille dans son latin de cuisine, il vous tire du fond de l’abîme et vous amène à la lumière ; vous êtes le poisson.

Le malheur est que saint Ambroise s’est quelque peu fourré le doigt dans l’œil en parlant des brillantes destinées que Jésus avait réservées à ses apôtres. En réalité, ils finirent tous très mal. Des six disciples qui assistèrent à la pêche miraculeuse, cinq furent condamnés à mort par les tribunaux et exécutés comme de vulgaires Tropmann ; le sixième, Jean le bien-aimé, mourut fou.

Quoi qu’il en soit, si nos six gaillards ne comprirent pas au juste ce que le Maître entendait par cette nouvelle profession de pêcheurs d’hommes, du moins leur effroi fit place à la confiance : ils ne prièrent plus Jésus de s’éloigner ; au contraire, ils quittèrent définitivement tout pour le suivre.

Entouré de ses compagnons, l’Oint parcourut toute la Galilée, enseignant de plus belle dans les synagogues, prêchant « la bonne nouvelle », et guérissant toute maladie et toute infirmité parmi le peuple (Matthieu, chap. IV, verset 23).

Voici encore une cure merveilleuse opérée par lui.

Il se rendit un jour dans une ville dont le nom est malheureusement resté inconnu, quand un homme accourut à lui et se prosterna, la face contre terre, implorant sa pitié.

Cet infortuné était affligé d’une terrible maladie ; la lèpre dévorait tout son corps.

La lèpre était cette affection de la peau que la médecine moderne appelle « éléphantiasis », parce qu’elle donne au derme de celui qui en est atteint l’apparence du cuir de l’éléphant. Très rare en Europe, cette maladie règne endémiquement en Égypte, en Arabie et dans toute l’Asie. Ses causes en sont à peu près inconnues ; aussi les Juifs considéraient-ils la lèpre comme un châtiment du ciel infligé pour quelque grand crime inconnu.

Le malade a la peau épaissie, indurée, l’épiderme fendillé ; le tissu cellulaire contient un liquide blanchâtre ou une matière gélatineuse, qui en se concrétant forme une couche dure, d’un aspect squirreux. On a vu la peau atteindre jusqu’à quatre millimètres d’épaisseur. La lèpre peut se développer sur toutes les parties du corps ; mais, en général, ce sont les membres inférieurs qui sont spécialement affectés, surtout les jambes. La peau se couvre de taches fort dégoûtantes à voir, le tissu cellulaire se tuméfie. Les malades ont des frissons, de la fièvre, une soif inaltérable ; en revanche, ils n’éprouvent aucun appétit et ne mangent que ce qui leur est absolument nécessaire pour vivre. Tous ces symptômes se manifeste jusqu’à quatorze fois par an, sauf la tuméfaction, qui est continuelle. À chaque période d’accès, le gonflement augmente et les membres atteints finissent par acquérir une grosseur monstrueuse.

On conçoit facilement que les lépreux devaient être un objet d’horreur. Les Juifs, inhumains comme tout peuple dévot, reléguaient les lépreux hors de la société. Ces malheureux étaient condamnés à se tenir loin des portes de Jérusalem ; ils erraient dans la campagne, et, quand ils avaient besoin de provisions, ils étaient forcés de les demander, en criant de loin, aux gens de la police ; ils portaient obligatoirement leurs vêtements en lambeaux comme pour un deuil ; ils avaient la tête rasée, les lèvres couvertes d’un voile, et, sous peine de mort, ils étaient tenus, lorsqu’un passant venait dans leur direction, de pousser ce cri lugubre : « Impur ! impur ! je suis impur ! »

Quelquefois, il y avait des lépreux que les prêtres juifs essayaient de guérir ; c’étaient ceux qui, étant riches, avaient été subitement atteints par cet horrible fléau.

La Bible indique, dans le livre du Lévitique, tout le cérémonial de la purification.

Le prêtre allait, avec le lépreux, bien loin de la ville, et immolait un moineau dans un vase de terre sur de l’eau vive ; puis, il trempait un autre moineau vivant et un morceau de bois de cèdre dans le sang de l’oiseau immolé et par sept fois aspergeait le malade. Le moineau vivant était aussitôt mis en liberté. Quant au lépreux, il devait laver ses haillons, se raser tout le poil du corps et se baigner : il restait ensuite enfermé pendant une semaine ; le huitième jour, après s’être rasé de nouveau et avoir lavé ses vêtements et son corps, il offrait deux agneaux sans aucune tache, de la fleur de farine, de l’huile de première qualité et une bonne somme d’argent. Le prêtre encaissait l’argent : après quoi, avec le sang des victimes et l’huile mêlée de farine, il touchait, en prononçant des mots mystérieux, l’oreille droite du lépreux, les pouces de sa main droite et de son pied droit ; enfin, après avoir répandu sur sa tête ce qui restait d’huile, il déclarait le malade purifié.

Cela ne guérissait pas du tout notre lépreux ; mais, grâce à cette formalité, il n’était plus soumis au régime barbare que j’ai décrit et il avait le droit de se faire soigner. Dans ces conditions, il finissait par se débarrasser de sa maladie, vu que l’éléphantiasis n’est pas incurable, et le bienfait de la guérison était attribué par le peuple ignorant au pouvoir surnaturel des prêtres.

Le lépreux dont il est question dans l’Évangile, après la narration de la pêche miraculeuse, n’avait pas les moyens de se payer une purification ; aussi, quand il apprit que Jésus était dans les environs, il se précipita sur son passage en criant :

— Seigneur, Seigneur, si vous le voulez, vous pouvez me guérir !

Alors Jésus étendit la main, toucha ce cadavre animé, ces plaies repoussantes, et dit :

— Je le veux, soyez guéri.

Subitement, l’horrible maladie qui, pour s’en aller, demandait des années et des années de soins minutieux, disparut. Cela faisait un miracle de plus à l’actif du Verbe, et un miracle marquant.

Les apôtres étaient dans le ravissement ; le prodige, du reste, en valait la peine.

L’ex-lépreux se roula par terre, en donnant les signes d’une allégresse bien justifiée ; mais Jésus, arrêtant ses transports de reconnaissance, lui dit :

— Mon ami, si vous voulez me faire un plaisir, vous ne direz rien de cela à personne ; ma modestie en souffrirait trop. Contentez-vous d’aller vous montrer aux princes des prêtres, afin qu’ils puissent plus tard témoigner de votre guérison, si besoin était.

Le miraculé comprit le sous-entendu de ces paroles.

Au lieu de garder bouche close, il s’en alla partout, proclamant sa guérison, de sorte que Jésus ne pouvait plus faire un pas dans la ville sans être assailli par des malades de toute espèce. (Marc, chap. I, versets 40-45.)

Et sa réputation s’étendit par toute la Syrie. De toutes parts on venait à lui. Les apôtres eux-mêmes lui présentaient tous les infirmes, tous les individus affligés de maux, de douleurs, les possédés, les « lunatiques », les paralytiques, et, sans aucune drogue, il les guérissait. (Matthieu, chapit. IV, verset 24).

Par « lunatiques », — mot qui se trouve textuellement dans l’Évangile, — il faut entendre les malades atteints d’ophtalmie, affection que l’on attribuait autrefois aux influences de la lune.

Ensuite, Jésus, trouvant que les manifestations populaires devenaient un peu trop gênantes, se retira loin des grandes villes ; car il ne tenait pas à attirer sur lui l’attention et les défiances d’Hérode.

Et en cela, il agissait sagement. Sa prudence n’était pas vaine : en effet, quelques jours après la guérison du lépreux, comme il était retourné à Capharnaüm, il y rencontra des pharisiens et des scribes, venus non seulement de Galilée, mais de Judée et de Jérusalem. « La haine des sanhédrites, qui avait contraint Jésus à s’éloigner de la Judée, dit l’évêque Dupanloup, ne permet guère de douter que ces docteurs ne fussent chargés d’épier le nouveau prophète pour surprendre ses moindres actes et jusqu’à ses desseins. »

Or, voyez comme ces gens-là se montraient têtus. Les miracles du Christ étaient de nature à leur prouver la divinité du grand rebouteur ; à la vue de ces prodiges, ils auraient dû se convertir. Pas du tout, ils ne prenaient texte de ces guérisons merveilleuses que pour fermer de plus en plus les yeux sur le caractère céleste de Jésus ; il est impossible de rêver aveuglement plus complet.

Mais le peuple de Capharnaüm n’était pas si bête. Le Verbe accomplissait miracle sur miracle. Tous les habitants s’accordaient donc à le reconnaître, sinon pour un dieu, tout au moins pour un sorcier.

Aussi, dès que le bruit se répandit que Jésus, tenant sa promesse, était de retour parmi les Capharnautes, la foule arriva plus pressée que jamais, remplissant la maison où il avait accepté l’hospitalité, et débordant au point d’empêcher l’accès des portes.

— Ah ! ça nous fait plaisir de vous voir en bonne santé ! disaient les visiteurs.

— Et j’éprouve pareille joie en vous retrouvant bien portants, répondait Jésus.

— S’il n’y a plus de malades dans notre ville, c’est grâce à vous, Maître.

— Je suis toujours à votre service, mes amis. Avez-vous encore quelque possédé, quelque lunatique, quelque lépreux ?

— Non, Seigneur, non.

— Allons, tant mieux ! On ne peut pas en dire de même partout.

— Dame, vous ne pouvez pas être dans cinquante villes à la fois. Bienheureux ceux qui bénéficient de vos miracles !

Jésus eut un sourire, à la pensée que ces braves gens donnaient des limites à sa toute-puissance. Bien certainement, s’il l’avait voulu, il aurait pu apparaître, non pas dans cinquante localités, mais dans toutes les villes de la terre en même temps, et guérir d’un seul coup tous les malades du monde. S’il ne jugea pas à propos d’agir ainsi, c’est sans doute qu’il ne voulait pas trop épater ses contemporains.

Tandis que Jésus se faisait ces réflexions, tout à coup le toit de la maison s’entr’ouvrit.

Les maisons, en Orient, sont construites avec une plate-forme en guise de toit, dont une partie est mobile. C’était cette partie que des gens, placés au sommet de l’habitacle, soulevaient. On vit paraître des mains, et quatre hommes descendirent, par cette ouverture, un malade sur son grabat ; c’était un paralytique, le dernier infirme de Capharnaüm.

Ceux qui le portaient, désespérant de forcer l’entrée à cause de la multitude, étaient grimpés sur le toit et avaient choisi cette voie inattendue pour pénétrer auprès de Jésus.

Le Verbe fut flatté de cette nouvelle marque de confiance.

Il étendit la main vers le malade et dit :

— Ayez confiance, l’ami, vous êtes malade à cause de vos péchés ; eh bien, dès cet instant vos péchés vous sont remis.

Ici, le Nouveau-Testament nous apprend que quelques mouchards du Sanhédrin avaient même réussi à se glisser dans la foule.

Ces espions entendirent les paroles du Verbe, et en eux-mêmes ils se murmurèrent :

— Pour le coup, le bonhomme a de l’aplomb. Non seulement il guérit les malades, mais encore il leur pardonne leurs péchés. De quel droit se permet-il cela ? Il n’y a que Dieu qui ait pouvoir d’agir de la sorte.

Mais le sphynx Jésus avait lu la pensée des mouchards.

Se tournant vers eux, il les interpella en ces termes :

— Dites donc, vous autres, pourquoi entretenez-vous de telles idées dans vos cœurs ? Vous vous scandalisez de mes paroles ; mais faites-moi l’amitié de déclarer ce qui est le plus aisé de dire à un paralytique, ou : « Tes péchés te sont remis », ou bien : « Prends tes jambes à ton cou et file chez toi ». Or, pour que vous n’ignoriez point que j’ai le droit de remettre les péchés, je dis à cet estropié : « Lève-toi, fais un paquet de ton lit, et retourne dans ta maison. »

Alors le malade se leva et fit comme Jésus lui avait dit.

Les applaudissements éclatèrent dans toute la salle, et les mouchards, l’oreille basse, s’esquivèrent en ronchonant du bout des lèvres :

— C’est renversant, nous n’avons jamais rien vu de semblable à tout cela ! (Marc, chap. II, versets 1-12.)

L’Évangile n’ajoute pas que les pharisiens tinrent dès lors conseil entre eux pour aviser aux moyens à prendre dans le but d’envoyer Jésus rejoindre son cousin Baptiste à la forteresse de Machéronte ; mais il est présumable que trouvant notre gaillard décidément gêneur, ils se préoccupèrent dès ce jour de s’en débarrasser.


CHAPITRE XXIX
 
PREMIER PRIX DE GREDINERIE


Six disciples seulement composaient l’escorte habituelle du Verbe ; un septième allait bientôt s’ajouter à eux.

À l’époque où les Évangiles font passer les aventures fantastiques qui composent la prétendue Vie de Jésus, la Judée était sous la domination romaine, je l’ai déjà dit. Les césars avaient donc établi, sur toutes les nations conquises par eux, des percepteurs du tribut infligé aux vaincus.

Ces percepteurs, au pays de Jacob, étaient connus sous le nom de « publicains ».

Dans le début, cette qualification désignait les chevaliers qui prenaient à ferme les impôts des provinces. Un riche seigneur romain allait trouver l’empereur et lui disait :

— Voulez-vous m’accorder le fermage exclusif des taxes de telle province ? Bon an mal an, cela vous rapporte un million, et vous avez tous les tracas administratifs. Faisons une affaire ; je vous verserai chaque année le million convenu, je prendrai à ma charge tous les frais d’administration, et, en revanche, vous allez me signer un pouvoir m’autorisant dès ce jour à percevoir les impôts au nom de l’Empire.

César acceptait le marché.

On s’imagine alors facilement combien chaque fermier des impôts pressurait la population pour faire rendre à son entreprise le plus possible.

Des fois, quand il s’agissait d’importantes provinces, l’affaire était montée sur une grande échelle par de véritables compagnies financières. Ces compagnies avaient un administrateur résidant à Rome, lequel y représentait les associés ; partout, sur les moindres points du territoire en exploitation, fonctionnaient des employés subalternes surveillant l’entrée ou la sortie des marchandises taxées et en fixant plus ou moins justement la valeur.

Ce sont ces employés, sortes de « rats-de-cave » du césarisme romain, que l’Évangile désigne sous le nom de « publicains ». On choisissait de préférence, pour cet office, des habitants de la province conquise ; leur connaissance de la langue, des mœurs, des ressources de leur patrie, les rendait plus aptes que des étrangers à ces fonctions difficiles.

L’Oint fréquente la crapule et y récolte l’apôtre Matthieu (chap. XXIX).
L’Oint fréquente la crapule et y récolte l’apôtre Matthieu (chap. xxix).
 

Entre nous, lesdites fonctions n’étaient pas très propres : pour percevoir de pareilles contributions, il ne fallait pas aimer beaucoup sa patrie, puisque l’argent ainsi prélevé sur la sueur du peuple passait au despote étranger. Les publicains jouissaient d’une popularité égale à celle qu’auraient aujourd’hui en France les commis des finances qui s’emploieraient à percevoir une dîme au profit de la Prusse.

Conspués, haïs, les publicains n’étaient pas, comme bien on pense, la fleur des pois ; ce personnel antipatriotique se recrutait dans la lie la plus impure de la population. Remis en de pareilles mains, le pouvoir des fermiers dégénérait naturellement en abus et en exactions de toutes sortes qui rendaient le nom de publicain synonyme de voleur. Cicéron (de Officiis, I, 42) n’hésite pas à les appeler « les plus vils des hommes » ; Stobée, célèbre compilateur grec (Serm., II, 34), à les regarder comme « les loups et les ours de la race humaine ». En un mot, les juifs les tenaient pour méprisables au même titre que les criminels et les prostituées ; la vérité m’oblige à dire que les juifs n’avaient pas tout à fait tort.

Eh bien, ce fut précisément dans ce rebut de la société que Jésus alla choisir son septième disciple.

Car, somme toute, il était vexé de n’avoir à sa suite que six fidèles, et il se disait qu’il était temps de compléter la douzaine.

Pour cela, il s’en alla traîner ses sandales dans tous les mauvais lieux de Capharnaüm.

Il rendit d’abord visite aux cabarets les plus mal famés.

Avec attention, il examinait les habitués de ces bouges ; il entamait la conversation avec eux. Et, alors, s’établissaient, entre deux verres de vin du crû, des dialogues dans le genre de celui-ci.

— Comment vont vos affaires, l’ami ? demandait Jésus.

— Mes affaires ?… Vous voulez dire : comment marche le commerce de Sidonia, mon illégitime ?… Eh ! eh ! pas trop mal. C’est une petite raplotte que j’ai lancée il n’y a pas deux ans, et qui fera son chemin… Y a un vieux sénateur qui s’en est toqué depuis la semaine dernière… Oh ! malheur ! C’est ça qu’est bon, un père conscrit, pour faire tomber de la braise dans la tirelire à Bibi !…

— Mais personnellement, vous n’avez donc aucun état ?

— Si fait, seulement, pour le quart d’heure, le métier chôme un brin… Faut vous dire, depuis qu’y a un tas de malotrus qui se mêlent de politique en diable, le gouvernement a mis sur pied toute sa police… Ça fait que l’on ne peut plus risquer le nez sur une grande route sans rencontrer à tout-instant les agents de l’autorité qui, pour ne pas voler leurs appointements, nous flanquent tout de même la main au collet quand ils ne réussissent pas à pincer des conspirateurs.

— Et quelle est donc votre profession ?

— Détrousseur de caravanes.

— Et marlou en même temps, si je ne m’abuse ?

— Pour vous servir, Seigneur !

Jésus admirait un moment son interlocuteur, et se disait en lui-même :

— C’est une canaille tout-à-fait réussie, ce monsieur-là. J’ai bien envie de le baptiser et de le faire entrer dans le cortège de mes disciples. Il ne dépareillerait pas ma troupe. Mais j’imagine que je trouverai mieux encore que ce scélérat. Cherchons toujours.

Et le Seigneur poursuivait sa petite enquête à travers tous les antres du vice.

Enfin, sur les bords du lac, Jésus se heurta un jour contre la porte d’une maisonnette borgne, où était inscrit ce mot : péage. C’était le repaire des publicains de Capharnaüm.

L’Oint pénétra parmi cette crapule et causa avec l’un, avec l’autre. Un nommé Lévi attira particulièrement son attention. Il l’interrogea. Le vaurien avait pour père un certain Alphée qui, dès la plus tendre enfance, l’avait habitué à toutes les ignominies. On ne pouvait rêver homme descendu plus bas dans la fange du crime. Si un concours d’infamie avait existé en Judée, à coup sûr, il aurait gagné chaque année le premier prix.

Marlou, voleur, espion, il résumait en lui toutes les gredineries ; c’était un coquin hors ligne. Sa scélératesse profonde était couronnée par cette suprême abjection : juif, il servait l’oppresseur étranger contre sa patrie.

— Voilà bien l’apôtre qu’il me faut, pensa Jésus.

Et, sans barguigner davantage, il développa son programme à l’immonde Lévi.

Quand il eut fini d’exposer ses projets, le Christ lui dit :

— Or çà, quelle est votre opinion là-dessus ? Voulez-vous vous enrôler dans ma bande ?

— Ça me va, répondit l’autre, vos idées sont les miennes. Je suis votre homme.

— Parfait… Alors, suivez-moi.

— Compris, conclu !

Le publicain se leva, et, après avoir donné une poignée de main à ses collègues du péage, il partit avec Jésus.

Il changea son nom sur l’ordre du maître. Lévi, dès ce jour, devint Matthieu. C’est ce joli personnage qui écrivit l’un des quatre évangiles. (Luc, V, 27-28 ; Marc, II, 13-44 ; Matthieu, IX, 9.)


TROISIÈME PARTIE
 
JÉSUS À L’ŒUVRE

 
CHAPITRE XXX
 
LA PISCINE DE BÉTHESDA


Tant que Jésus ne s’était pas senti appuyé par une partie quelconque de la population, il avait eu des hésitations, des tâtonnements ; mais quand, après les insuccès de Nazareth, il eut les enthousiasmes de Capharnaüm, il se dit que le moment était venu d’entrer résolument et définitivement en scène et d’accomplir sa mission. Si restreintes que fussent les sympathies qu’ils s’étaient acquises, elles existaient ; il pouvait aller de l’avant, car il était quelque peu suivi.

Les débuts si indécis du Verbe avaient duré une année. Nous allons donc prendre notre vagabond au moment où va avoir lieu la nouvelle fête de la Pâque.

Jésus ne manqua pas encore de se rendre à Jérusalem : seulement, cette fois, il ne jugea point utile d’aller recommencer un esclandre au Temple, quoique les marchands y trafiquassent plus que jamais. En cela, il ne se montra guère logique ; car, ou les vendeurs profanaient le Temple, ou ils ne le profanaient pas : et puisque Jésus avait jugé qu’il y avait profanation, il devait, pour être conséquent avec lui-même, renouveler sa belle indignation de l’année précédente, et ainsi de suite jusqu’à ce que les marchands eussent pris le parti de renoncer à leur commerce sacrilège.

Mais, pas plus que la délicatesse, la logique n’embarrassait Jésus.

Cette année-ci, il avait résolu de laisser les trafiquants en paix.

Au lieu d’aller au Temple faire ses dévotions, il se rendit à un établissement de bains, situé près de la porte des Brebis, et appelé « la Piscine de Béthesda » ; ce dernier mot signifiait : la maison des grâces.

À dire vrai, Jésus ne s’éloigna pas beaucoup du Temple. La porte des Brebis était ainsi nommée, parce que c’était par elle qu’arrivaient les brebis que l’on vendait pour les sacrifices.

La piscine était un vaste bassin de natation, alimenté par des sources ferrugineuses, et, parfois, par des sources thermales.

Les fondateurs de l’établissement avaient mis en circulation une légende concernant leur piscine, afin de lui créer une grande vogue.

À de certains moments de l’année, disait-on, un ange descendait du ciel, restait invisible et agitait la surface de l’eau du bassin. Alors, le premier client — le premier seul — qui se jetait dans la piscine, était guéri, de quelque maladie qu’il fût affligé.

Tout le monde à Jérusalem croyait à cette bonne histoire. Aussi les malades affluaient à la piscine de Béthesda. Ils attendaient avec impatience le moment où l’eau du bassin se mettait à bouillonner, et, convaincus que cette agitation était due à la main d’un ange invisible, c’était à qui d’entre eux se précipiterait dans l’onde merveilleuse.

Je sais bien ce que diront les esprits forts et les gens pointilleux.

Ils diront :

Les propriétaires de la piscine de Béthesda étaient des farceurs passablement rusés. La légende qu’ils avaient répandue dans le public, c’était eux qui l’avaient fabriquée de toutes pièces. Le bouillonnement de la piscine était dû à l’arrivée subite des eaux thermales dans le bassin.

En effet, il est aujourd’hui reconnu que les montagnes de Jérusalem renferment quantité de sources, soit ferrugineuses, soit sulfureuses, les unes à la température ordinaire, les autres thermales. La montagne sur laquelle était bâti le Temple, notamment, contenait dans ses flancs un immense lac caché. On sait que ce réservoir gigantesque a été célébré par l’antiquité comme une des merveilles de Jérusalem, et qu’il a toujours été sa ressource pendant les longs sièges que la ville soutint. Voir à ce sujet Tacite (Historiæ, V, 12.)

Tout récemment, les religieuses appelées Dames de Sion, en creusant les fondations de leur orphelinat de l’Ecce-Homo, ont découvert d’antiques citernes et des sources abondantes qu’un aqueduc encore intact conduisait sous l’enceinte du Temple.

L’abondance de ces fontaines était bien connue à l’époque même des Hébreux ; car les Psaumes en parlent comme « d’une rivière dont les flots réjouissent la cité de Dieu. » (Psaumes, XLV, vers. 5.) Ezéchiel, le fameux prophète qui mangeait des excréments humains sur des tartines, était enthousiaste de cette rivière secrète : à ses yeux, c’est « un torrent qui jaillit du roc sacré, coule vers l’orient et le couchant dans les ravins de Gédron et d’Hinnom, s’enflant jusqu’à devenir un fleuve qui fertilise les déserts de la Mer Morte. » (Ezéchiel, XLVII, vers. 1-12.)

Donc, concluront messieurs les sceptiques, la grande merveille était la chose la plus simple du monde, et il est très aisé de voir le truc. La piscine de Béthesda était alimentée en temps ordinaire par des eaux non thermales ; puis, à de certaines époques, quand les propriétaires de l’établissement avaient sous la main un faux malade suffisamment leste pour être sûr de sauter le premier à l’eau, ils lâchaient dans le fond du bassin une source de température très élevée ; cette eau, se mêlant brusquement aux autres, faisait bouillonner la surface de la piscine ; on criait à l’arrivée de l’ange ; à la seconde même, le faux malade piquait sa tête et ressortait en se proclamant radicalement guéri. Les autres clients de la maison se baignaient à leur tour, et, comme les eaux avaient en définitive des propriétés médicales réelles, ils obtenaient un soulagement quelconque de leurs souffrances ; cela passait encore sur le compte du bouillonnement opéré par l’ange, et chacun des malades, ainsi soulagés, s’en retournait avec cette conviction que, s’il avait eu la chance d’arriver bon premier, sa guérison aurait été complète.

À cette argumentation des esprits forts et des gens pointilleux, les théologiens catholiques répondront :

Il ne faut pas raisonner les choses de la foi. Quand l’Évangile, ouvrage écrit sous l’inspiration du pigeon, affirme qu’un ange invisible agitait les eaux de la piscine et leur communiquait, en même temps que le bouillonnement, une vertu miraculeuse, il faut le croire. Qu’il y ait eu ou non des sources thermales alimentant le bassin, cela importe peu. Les Livres Saints déclarent que ce qui se passait à Béthesda était surnaturel ; donc, cela était surnaturel.

Mais, allez-vous me dire, a-t-on conservé cette étonnante piscine ? et le miracle se continue-t-il de nos jours ?

Réponse : — La piscine existe encore à Jérusalem ; on la montre aux pèlerins, moyennant finances, vu que la vue de tout ce qui rappelle un souvenir de la vie du mythe Jésus ne saurait être payée trop cher. Même, à l’heure qu’il est, on montre deux piscines de Béthesda, et chacun des propriétaires des deux piscines garantit sur facture aux pèlerins que la sienne est la seule vraie, la seule authentique, la seule ayant existé au temps de l’Évangile. La première est située entre l’Haram et la porte Saint-Étienne ; l’autre se trouve non loin de là, au nord-ouest de l’église Sainte-Anne. Elle a été découverte par M. Mauss, architecte français, chargé il y a quelques années de restaurer le monument de Sainte-Anne. Espérons qu’aux premières fouilles que l’on fera encore dans ce quartier de Jérusalem on trouvera une troisième piscine de Béthesda qui sera, comme les deux autres, la seule vraie, la seule authentique.

Quant aux miracles, on n’en a jamais plus entendu parler. De nos jours, les malades du pays vont se faire soigner ailleurs et considéreraient comme du temps perdu celui qu’ils passeraient à attendre qu’un ange vienne remuer les eaux de la piscine. En effet, les anges maintenant ne se dérangent plus. Et si, vous, madame, qui me lisez, vous demandiez à votre ange gardien de vouloir bien presser le petit sac de son dans votre baignoire, il vous rirait au nez. Ces êtres célestes, jadis si empressés pour les humains, n’ont plus à présent envers eux aucune complaisance. C’est désolant.

Autre était le bon vieux temps de la Bible et de l’Évangile.

Les miracles s’y constataient à profusion ; à tel point que les directeurs de la piscine de Béthesda auraient pu placarder, à la porte de leur établissement, des certificats dans le genre de ceux-ci :

 
MIRACLE N° 127

J’avais perdu un bras dans la dernière campagne d’Illyrie. L’ayant cherché longtemps sur le champ de bataille et ne pouvant le retrouver, je promis par la voie des journaux une récompense honnête à qui me le rapporterait ; ce fut en vain, mon bras était définitivement perdu. J’en fis donc mon deuil : mais ce deuil ne se passa pas sans de nombreuses larmes ; car, étant affligé d’une belle-mère très acariâtre, je ne pouvais plus songer, ne possédant qu’un seul bras, à l’étrangler.

Sur ces entrefaites, j’entendis parler avantageusement de la piscine de Béthesda. Je me rendis en toute hâte à Jérusalem et pénétrai dans l’établissement de la porte des Brebis.

Un mois durant, j’ai établi mon gîte au bord même du bassin, attendant avec impatience le moment où l’ange du ciel remuerait la surface de l’eau. Ce moment béni est enfin arrivé, un lundi matin à dix heures et quart. Avec l’agilité qui me caractérise, je me suis précipité dans la piscine, avant tous les autres invalides qui attendaient comme moi, et, en sortant de l’onde merveilleuse, j’ai constaté avec une satisfaction réelle que mon bras absent m’était revenu ; seulement, il mesurait huit coudées de longueur.

Dans les débuts, cela me gênait un peu, je l’avoue ; mais, à la longue, je m’y suis fait, et ce bras extraordinaire me rend aujourd’hui les plus grands services. Quand j’ai une démangeaison à la cheville, je puis me gratter le pied sans me baisser. Dans la rue, lorsque je passe, je caresse amicalement de ma main le menton des jolies blondes qui prennent l’air à la fenêtre. Quand je vais au théâtre, je me mets à la queue comme tout le monde ; mais, grâce à mon bras long que je présente au guichet, je prends mon billet avant mon tour.

Il n’y a qu’une chose qui est un peu vexante : c’est lorsque je laisse pendre mon bras. À tout instant, je crois mettre le pied sur la queue d’un chien ; alors, comme je me fais mal à moi-même, je crie, et cela me fait apercevoir que je viens de me marcher sur la main.

Mais, malgré ce léger inconvénient, piscine de Béthesda, je te rends hommage. Gloire à toi !

Nestor Opoponax,
Sergent de vélites
 
MIRACLE N° 23,179

J’aime beaucoup les pêches ; mais j’avais la déplorable habitude d’avaler les noyaux. Cela me fit venir des hémorroïdes. J’essayai de les faire disparaître avec du papier verré. Régime infructueux ; je ne réussis qu’à détériorer mon individu.

Je me suis rendu à la piscine de Béthesda. Au coup du bouillonnement de l’onde par la main de l’ange, je me suis jeté dans le bassin. Je suis arrivé second et n’ai point été tout à fait guéri ; mais, soulagement immense, mes hémorroïdes changèrent de place et me montèrent dans le nez. J’emportai alors chez moi un grand flacon de l’eau merveilleuse, persuadé que, si j’en buvais d’une façon régulière, le mal finirait par s’en aller.

Ma confiance en Dieu et en l’eau de la piscine n’a point été déçue. En rentrant chez moi, qui est-ce que je rencontre ? Mon propriétaire, lequel était venu me signifier d’avoir à lui payer sur l’heure trois termes en retard, ou sinon, de déloger illico. Furieux d’un procédé aussi mesquin, je lançai mon flacon à la tête du proprio. Quel n’a pas été mon étonnement en sentant mes hémorroïdes disparaître aussitôt et en les voyant se loger sur mon créancier, sous la forme d’une fluxion à la joue gauche ! En même temps, le malheureux est devenu si chauve que, s’apercevant dans la glace de ma cheminée, il s’est pris pour un autre, et m’a même fait de plates excuses.

Jérome Baduccus,
Poète, fournisseur de S. M. Hérode
 
MIRACLE 6,861,925 ET 1/2

J’avais toutes les infirmités possibles : bossu, borgne, cul-de-jatte, manchot, souffrant d’une canine, marqué de la petite vérole et doté d’une épouse qui se teignait les cheveux. De plus, mes intestins étaient habités par le ver solitaire et par un parapluie.

Voici l’histoire de ce parapluie :

Quand je suis venu au monde, ma mère déclara qu’elle se chargeait de me nourrir. C’était une bonne femme, mais elle n’était jamais à la maison. Mon père allait à son travail, ma mère descendait jacasser avec tous les concierges du quartier. Il ne restait, pour me garder, que la cuisinière. Cette cuisinière avait passé l’âge où l’on peut être nourrice, et, quand, geignant dans mon berceau, je réclamais à téter, elle, ne pouvant tirer de son sein la moindre goutte de lait, me fourrait au bec, pour me calmer, soit le manche du plumeau, soit le pommeau du

Les guérisons mirobolantes à la piscine de Béthesda (chap. XXX.)
Les guérisons mirobolantes à la piscine de Béthesda (chap. xxx.)
 
parapluie de la famille ; il paraît que c’est très nourrissant. Seulement, un jour, ayant aspiré trop fort, j’ai avalé le parapluie.

J’ai grandi avec cet ustensile dans mes entrailles. Vous dire quelles souffrances atroces j’éprouvais serait impossible !… À l’âge de quinze ans, mon parapluie d’intérieur se compliquait d’un ver solitaire, venu là je ne sais comment. Ce sacré animal se remuait tellement chez moi, qu’il a fini par retourner mon parapluie du haut en bas. Vous voyez facilement ce qu’il en advint. Chaque fois que je me mettais à table pour prendre la substance indispensable à mon alimentation, le ver solitaire commençait par se gaver comme quatre ou cinq Lucullus ; j’étais obligé d’ingurgiter la pitance de douze personnes, et les aliments dont mon ver solitaire ne voulait pas s’amassaient dans la soie de mon parapluie, lequel s’ouvrait tous les jours de plus en plus et me causait des tourments infernaux.

C’est ainsi que je me suis rendu à la piscine de Béthesda.

À sept reprises, j’ai manqué d’être le premier à sauter à l’eau. À la huitième, j’ai réussi. À peine l’ange venait-il d’agiter la surface de l’onde, que j’étais dans le bassin.

Ô prodige ! l’œil d’un garçon de l’établissement est venu se mettre à la place de celui dont j’avais été jusque-là privé, et c’est l’infortuné garçon qui est devenu borgne. J’ai eu mes deux jambes comme tout le monde ; mon mal de dent a été subitement guéri ; mes marques de petite vérole sont restées dans la piscine et ont donné ce jour-là à son eau l’aspect d’un bouillon appétissant, tant il était parsemé d’yeux ; la main qui me manquait a repoussé, munie d’un gant beurre-frais à six boutons. J’étais ravi.

Et notez que je n’étais pas au bout de mes joies.

Mon ver solitaire avait avalé mon parapluie et avait vidé les lieux que tous deux occupèrent si longtemps à mon grand désespoir. Bien plus, le ténia en question a été gobé par les autres malades de la piscine, et, comme l’objet dont il avait le corps plein le durcissait d’une manière étonnante, il s’en est suivi que les pauvres malades ont été de l’un à l’autre réunis par ce brigand de ver solitaire. Quand on les a tirés de la piscine, ils formaient une longue enfilade, semblable aux collections de saucisses qui pendent aux devantures des charcutiers. Pour les séparer, on a été obligé de couper mon ver solitaire en plusieurs morceaux et de trancher dans le vif.

Quant à ma bosse et à ma légitime qui se teignait les cheveux, j’en ai été également débarrassé. À l’instant précis où je me plongeais dans la piscine, mon épouse se faisait enlever du domicile conjugal par le curé en chef de notre synagogue, et, fait véritablement cocasse, tandis que mon échine se redressait, ma bosse passait — devinez où — sur le ventre de ma femme. C’est renversant ! c’est merveilleux !

Aussi, du matin au soir, maintenant, j’adresse au ciel des actions de grâces, et je le remercie d’avoir placé dans Jérusalem une piscine comme celle de Béthesda.

Il va sans dire que mon témoignage et la présente relation de ma cure inespérée sont à la disposition des directeurs de cet admirable établissement.

Mathathias Zorobabel
Greffeur de courges,
À Gethsémani, dans la vallée de Cédron.

On le comprend, l’enthousiasme des Israélites devait être grand envers cette piscine où il suffisait qu’un ange vînt agiter l’eau pour que des guérisons miraculeuses fussent instantanément produites. Le tout était d’arriver premier comme plongeur.

Mais si les malades, ainsi guéris, bénissaient le ciel qui leur ôtait gentiment leurs infirmités, il y avait, par contre, des invalides qui n’avaient pas la même chance.

De ce nombre était un paralytique. Ce malheureux se faisait porter depuis trente-huit ans à la piscine de Béthesda. Or, comme il n’était pas ingambe, c’était toujours un autre qui sautait dans l’eau avant lui.

On se rend facilement compte du désespoir de l’infortuné.

Mais ce qui est plus difficile à comprendre, c’est que ce bonhomme, qui, pendant trente-huit ans, avait constamment trouvé quelqu’un pour le trimbaler de son domicile à l’établissement de la porte des Brebis, n’ait pu décider un de ces porteurs à le culbuter dans le bassin au moment du bouillonnement de l’eau.

Passons là-dessus.

Jésus vint rendre visite à la piscine, précisément un jour où notre paralytique s’y lamentait.

Le Verbe était accompagné par une multitude de curieux. Les gens de la ville, en entrant dans l’établissement, ne purent s’empêcher de rire à l’aspect de l’infirme, qui était, cela se devine, la fable du quartier.

— Qu’y a-t-il donc de comique ici ? demanda Jésus.

Ce fut à qui s’empresserait de lui montrer le paralytique et de raconter son histoire.

Et chacun d’en faire des gorges chaudes ; ce qui vexait considérablement l’invalide et changeait son découragement habituel en colère bleue.

Jamais occasion si belle ne s’était présentée à Jésus, de prouver aux gens de Jérusalem qu’un pigeon divin était son papa authentique.

Il s’avança vers le malade, qui ne pouvait remuer seulement le bout de son petit doigt, tant ses membres étaient inertes, et il lui dit :

— Voulez-vous être guéri ?

— Cette question ! grommela le paralytique ; il y a trente-huit ans que je viens ici pour ça !

— Et cela n’a pas trop l’air de vous réussir, mon brave, à ce que je vois ?

— Corbleu ! je ne puis pas mettre un pied devant l’autre. Comment voulez-vous que je me guérisse ? Chaque fois que l’eau est troublée par la main de l’ange, ce sont les autres qui piquent leur tête dans le réservoir.

— Mais personne ne vous aide donc ?

— Ah ! bien oui ! Ils sont là un tas d’idiots à trouver très drôle que je sois toujours devancé par quelqu’un. Pas de danger qu’un seul d’entre eux ait la charitable pensée de m’envoyer, d’une bonne poussée, rouler au milieu du bassin. Et cependant je n’en voudrais pas à celui qui me ferait à cette agréable farce ; bien au contraire.

— En effet, je vois que vous êtes bien à plaindre.

— On le serait à moins… Mais, que diable ! venez-vous vous apitoyer sur mon sort ?… Ne serait-ce point aussi pour vous moquer de moi ?… Si vous vous intéressez sérieusement à mon infortune, installez-vous à mes côtés, et, au premier bouillonnement, v’lan ! fichez-moi dans l’eau !…

Jésus haussa les épaules. Puis, après une courte pause :

— Levez-vous, dit-il au paralytique, prenez votre grabat, et marchez !

Le malade pensa bien, cette fois, que le fils du pigeon plaisantait. Il allait se fâcher, quand, soudain, il sentit le sang circuler vivement dans ses veines.

— Cristi ! murmura-t-il, mais voilà mon doigt qui remue !…

En effet, il remua son doigt sans aucun effort.

— Tiens, ma jambe qui gigote !…

Et il fît gigoter sa jambe droite, puis sa jambe gauche.

— Oh ! là là ! mes bras, maintenant, qui se mettent de la partie !…

Et il sautait comme un chat à qui l’on tire la queue.

Les assistants étaient émerveillés. Les garçons de bain n’en revenaient pas. Les sept apôtres se dandinaient et prenaient des poses orgueilleuses, comme s’ils avaient été pour quelque chose dans le miracle.

Lui, Jésus, tournait ses pouces et contemplait ce spectacle avec satisfaction.

— Grand merci ! s’écria le paralytique, en pirouettant de la façon la plus joyeuse du monde ; vous êtes bien le plus fort guérisseur que je connaisse !

Sur ce, il roula la natte qui lui servait de lit, la mit sous son bras, écarta la foule, remercia encore une fois le Verbe et se précipita dans la rue.

Il mettait à peine le pied hors de l’établissement, qu’il fut hélé par deux agents de police :

— Eh ! eh ! vous là-bas, criaient les deux fonctionnaires, où courez-vous comme cela ?

L’ex-paralytique s’arrêta.

— Dame ! répondit-il, je m’empresse d’aller montrer à ma famille que je me porte bien.

— Halte-là ! mon bonhomme… Ne cherchez pas à nous en conter… Vous vous portez bien, dites-vous ?… Fichtre ! nous le voyons… Mais ignorez-vous que c’est aujourd’hui samedi et que le jour du sabbat il est formellement interdit de se livrer à aucune espèce de travail ?

Le miraculé était interloqué.

— Tiens ! fit-il, depuis quand se bien porter constitue-t-il un travail ?

— Assez causé là-dessus, camarade… Il ne s’agit pas de votre santé… Il s’agit de la natte que vous portez sous votre bras…

— Eh bien ?

— Nom de dieu ! vous êtes donc bouché ?… Les règlements de Moïse, sachez-le alors, interdisent tout déménagement quelconque le jour du sabbat.

En effet, la loi israélite ordonnait le repos le plus complet le samedi.

Pas moyen de dire non ; le miraculé était pincé en flagrant délit de manquement aux prescriptions mosaïques.

Quand il vit que les deux agents allaient bel et bien lui dresser un procès-verbal, il prit le parti de leur narrer en partie son aventure.

D’abord, les deux fonctionnaires refusèrent de le croire ; car il leur paraissait impossible que le paralytique eût été guéri sans avoir pris le moindre bain dans la piscine au moment du bouillonnement de l’eau.

Ils inclinaient donc fortement à conduire au poste le déménageur de grabat. Heureusement pour celui-ci, la foule l’avait rejoint et les groupes s’étaient formés autour des agents. Vingt témoins offrirent de déposer que le miraculé disait vrai.

Néanmoins, les policiers, qui étaient têtus et qui appartenaient à la secte des pharisiens, tenaient à toute force à dresser leur procès-verbal. Les pharisiens, on ne l’a pas oublié, étaient avec exagération observateurs de la lettre de la loi mosaïque.

Voulant trouver quand même un coupable, ils firent à l’ex-paralytique ce beau raisonnement :

— Vous étiez malade, nous consentons à le croire, et vous avez été guéri ; il y a donc quelqu’un qui a violé les ordonnances et qui a travaillé aujourd’hui samedi : c’est celui à qui vous devez votre guérison.

— Mais ce n’est pas un médecin, il n’a pas travaillé ; il s’est contenté de me dire de me lever et de marcher ; un miracle n’est pas un travail…

— Il suffit. Le droit d’interpréter les règlements ne vous appartient pas. Votre guérisseur est en contravention.

— Cependant…

— Taisez-vous, et répondez !… Comment le nommez-vous ?

— Est-ce que je sais ?… Je ne le connais pas… C’est la première fois que je l’ai vu aujourd’hui… C’est un grand châtain-clair, qui a de longs cheveux gras ; mais, quant à son nom, je l’ignore.

On ne put lui faire rien expliquer de plus. Le miraculé, en effet, ne connaissait pas le Christ, et les badauds qui se trouvaient là ne le connaissaient pas davantage.

Les agents de police relâchèrent l’ex-paralytique, en maugréant, et s’en allèrent dresser leur rapport au sujet de ce guérisseur inconnu, qui travaillait le samedi dans la partie miracles, au mépris de la loi.

Dès lors, Jésus était signalé : car on se douta bien qu’il s’agissait de lui. Les sanhédrites, qui n’avaient pas digéré la bousculade effectuée au Temple par le Verbe, l’année précédente, eurent l’idée qu’il serait bon de surveiller ce vagabond dangereux.

Quelques jours après, le gaillard allait effrontément au Temple et y rencontra l’ex-paralytique. Celui-ci exulta de joie en revoyant l’homme à qui il devait sa guérison ; il éprouva le besoin de lui témoigner de nouveau sa reconnaissance.

— Je vous ai rendu la santé, dit Jésus ; mais ne comptez pas que je vais passer toute ma vie à vous guérir, quand vous serez malade. Ç’a été bon pour une fois. Vous savez que les maladies sont la punition des péchés. Par conséquent, gardez-vous bien désormais de pécher contre Dieu ; car cela vous vaudrait quelque nouvelle infirmité, et alors, ma foi, ce serait tant-pis pour vous, je ne m’en mêlerais plus.

L’ex-paralytique promit d’être sage comme une image. Puis, une fois que son guérisseur eut tourné les talons, il demanda à tous les fidèles présents à la scène quel était cet homme étonnant.

Dans l’assistance, quelques-uns connaissaient Jésus ; ils renseignèrent le miraculé. Celui-ci alla aussitôt publier partout le nom du rebouteur.

La révélation, précise cette fois, enflamma les sanhédrites en confirmant leurs soupçons. Sur l’heure, ils résolurent de poursuivre le violateur de leurs observances.

Ils se rendirent auprès de lui et lui firent subir une sorte d’interrogatoire :

— Est-il vrai que vous ayez guéri un paralytique samedi dernier à la piscine de Béthesda ?

— Parfaitement.

— Vous exercez donc la médecine ?

— Non.

— Comment, non ?… Un individu est malade, vous le guérissez, et vous n’appelez pas cela exercer la médecine ?… Or, vous ne pouvez pas l’ignorer, le jour du sabbat doit être entièrement consacré au repos.

Que croyez-vous que Jésus répondit à cela ?

Il aurait pu arguer qu’il ne faut pas confondre une guérison miraculeuse avec une guérison opérée par des ordonnances et des drogues. Il ne le fit point. Cet interrogatoire lui fournit l’occasion de prononcer un grand discours ; il ne la laissa pas échapper.

Avec un grand flux de paroles, soulignées par des gestes incohérents, il leur débita que le père ne cessait pas d’agir ; que le père avait un fils chargé par lui de juger ; que les morts assez veinards pour entendre la voix du fils auraient la vie éternelle ; que, quant à lui, il ne cherchait pas sa volonté, mais la volonté de celui qui l’avait envoyé ; que son cousin Jean-Baptiste était une lampe ardente et luisante, et qu’enfin Moïse était un accusateur en qui ils espéraient[22].

Personne ne comprit rien à ce pathos. On haussa les épaules, et les sanhédrites, ne sachant si un Verbe aussi prolixe et diffus jouissait ou non de son bon sens, renoncèrent à leur idée de faire arrêter Jésus. Le pèlerin ne leur paraissait guère responsable de ses actes. (Jean, chap. V, vers. 1-47.).

Ils se contentèrent de lui mettre sous les yeux les prohibitions du jour du sabbat et de l’engager à respecter un peu mieux la loi.

À ce propos, je crois qu’il ne serait pas mauvais de faire connaître quelques-unes de ces prohibitions, grotesques comme toutes les ordonnances des religions.

On les trouve dans le Livre des Rabbins, Lexicon Rabbinicum. J’en cite seulement quelques-unes, pour bien prouver à quel point les religions sont absurdes. Le jour du sabbat, ou samedi, les juifs étaient condamnés à l’inaction la plus complète :

« Défense à l’aveugle de porter son bâton le jour du sabbat ; défense à tout israélite de porter le plus léger fardeau, fût-ce un éventail, une fausse-dent, un ruban non cousu à la tunique. Défense d’écrire de suite deux lettres de l’alphabet. Défense de tuer l’insecte dont la piqûre incommoderait. Défense de frictionner un rhumatisme ; de baigner une dent malade avec du vinaigre, à moins d’avaler ensuite le liquide. Défense de jeter dans le poulailler plus de grains que n’en peuvent consommer les animaux, de peur que le reste ne germe et ne paraisse ensemencé un samedi. Défense au voyageur que la nuit surprendra un vendredi, de continuer sa route, fût-il dans les bois ou dans les champs, exposé aux vents, à la pluie, aux attaques des brigands. »

Et ne Croyez pas que j’invente à plaisir, ces prohibitions sont parfaitement authentiques. On cite un pharisien de l’époque, nommé Shammaï, qui n’osait plus, après le mercredi, confier une lettre à un païen, dans la crainte qu’elle ne fût point remise avant le sabbat.

Le christianisme n’est pas resté en arrière du judaïsme sous le rapport de l’abrutissement, il y a encore de nos jours des pays où le dimanche est observé de la même façon que le samedi chez les juifs de l’antiquité. Tout récemment, on discutait, en Angleterre, dans une réunion de théologiens protestants, cette grave question : « A-t-on le droit de remuer les jambes le dimanche ? » Et il s’est trouvé des partisans de l’immobilité absolue !


CHAPITRE XXXI
 
TRACASSERIES PHARISIENNES


Il faut voir les catholiques s’attendrir sur ce qu’ils appellent la persécution des pharisiens à l’égard de Jésus.

À les entendre, depuis l’affaire de la piscine, le Verbe fut entouré d’embûches. Partout, sur les routes, dans les champs et le désert, alors qu’il pouvait se croire seul avec ses disciples, il était espionné par les mouchards du Sanhédrin qui poussaient la foule à traiter notre vagabond en violateur impie de la loi de Moïse.

Le samedi qui suivit la Pâque, Jésus, retournant en Galilée, se trouvait sur le grand chemin, en compagnie de ses sept apôtres. Nous savons que la bande considérait comme lui appartenant tout ce qui lui tombait sous la main.

Sous prétexte qu’ils se sentaient en appétit, les apôtres en-

Fils de Jacob, apôtres de Jésus, etc., vont par douzaine (chap. XXXI).
Fils de Jacob, apôtres de Jésus, etc., vont par douzaine (chap. xxxi).
 
trèrent dans un champ, y cueillirent les plus beaux épis, les froissèrent, et, soufflant sur la paille, en mangèrent le grain.

Ils ignoraient qu’ils étaient suivis par des pharisiens.

Ceux-ci, bien entendu, avaient dû prendre un déguisement ; sans cela, les disciples de Jésus se seraient méfiés.

Les mouchards dépouillèrent donc brusquement leur incognito, et, s’avançant vers le chef des pillards :

— Pour le coup, dirent-ils, il n’y a plus à nier. C’est bien samedi aujourd’hui ?

— Oui, et après ?

— Eh bien, la loi interdit formellement de moissonner et de fouler le grain le jour du sabbat. Or, vos compagnons viennent bel et bien de moissonner et de fouler les épis. Tirez-vous de là !

— Vous me ferez donc toujours rire ! répondit Jésus, qu’il était difficile de prendre au dépourvu. Où voyez-vous que mes disciples moissonnent et foulent le grain ? Traitez-les de filous, si vous voulez ; mais ne dites pas qu’ils transgressent les prescriptions du sabbat.

— Ta, ta, ta, repartirent les autres, la question est élucidée depuis longtemps. Il est admis, il est reconnu que cueillir un épi et le froisser est la même chose que récolter et battre la moisson. Ignorez-vous que notre haut clergé a décidé dernièrement, dans son infaillibilité, que l’acte de marcher sur le gazon doit être considéré comme un battage de grain et la capture d’une mouche comme une chasse interdite[23] ?

Jésus haussa les épaules.

— Pour des interprètes de la loi, fit-il, vous n’êtes pas bien ferrés sur votre Bible.

— Vraiment ?

— Mais oui, ne vous déplaise !… Ne savez-vous donc pas que David, un jour qu’il était affamé, entra dans une synagogue, mangea les pains de proposition qu’il n’était permis à personne de manger, si ce n’est aux prêtres, et en donna aux compagnons qu’il avait avec lui ? Cela se passa du temps qu’Abiathar était grand-prêtre…

— Soit ; mais comment ce fait peut-il excuser l’acte de vos collègues ?

— Eh ! eh ! puisque David, dans un extrême besoin, a pu mettre la main sur les pains sacrés et violer ouvertement les préceptes de Moïse, comment faire un crime à mes compagnons affamés d’avoir, pour se soutenir, cueilli quelques épis dans un champ ?

Les espions n’étaient pas des pharisiens de premier ordre.

S’ils avaient été plus malins, ils auraient pu répliquer au Verbe que, d’abord lui-même, il ne connaissait pas trop la Bible, vu que le grand-prêtre cité par Jésus se nommait Achimélech et non Abiathar, et qu’ensuite David, sacré par Samuel, avait reçu le sceau de Dieu, que n’avaient pas nos vagabonds, nullement sacrés par aucun grand-prêtre.

En outre, David avait le droit de manger les pains de proposition. Ces pains, au nombre de douze, figuraient chez les Juifs les douze tribus. On les pétrissait avec une pâte faite de la meilleure farine, et on les plaçait dans le sanctuaire des synagogues sur une magnifique table en bois d’acacia revêtue d’or. Ils étaient constamment renouvelés et servaient au dîner des prêtres. Les curés israélites se faisaient offrir indirectement par les fidèles tout ce qui était nécessaire à leur alimentation : les agneaux, les moutons, les bœufs, leur fournissaient gigots et biftecks, et, sous prétexte de proposition, ils avaient même le pain fabriqué avec le froment le plus pur. David, sacré roi et prophète, pouvait donc, sans transgresser la loi, consommer les aliments sanctifiés de la synagogue.

Donc, les mouchards pharisiens, un peu déconcertés par l’aplomb du Verbe, ne répliquèrent rien du tout.

Jésus alors ajouta :

— Plus fort que cela ! Est-ce que le sabbat existe pour les prêtres ? Non, les simples fidèles sont tenus d’observer le repos du samedi, mais les prêtres en sont dispensés. Il n’y a point de sabbat dans le Temple. Eh bien, sachez-le, moi, je suis un Temple ; par conséquent, mes disciples ne commettent aucune infraction à la loi en boulottant auprès de moi !

Les pharisiens se turent encore et s’en allèrent.

Avec une langue de cette force, toute discussion était impossible. Ils s’en retournèrent donc à Jérusalem pour rapporter ce qu’ils avaient vu et entendu.

Quant à l’Oint et à ses compagnons, ils continuèrent leur route. En sa qualité de prophète, Jésus dut sans doute à ce moment songer à l’avenir et voir, dans l’horizon du futur, les prêtres chrétiens imitateurs des prêtres juifs. En effet, de nos jours, c’est le dimanche qui est consacré au repos : nos curés nous défendent de travailler ce jour-là ; mais, par contre, c’est le seul jour où ils travaillent, — il est vrai que leur travail n’est pas bien fatigant.

L’anecdote des épis rompus se trouve dans trois évangiles : Matthieu, XII, 1-8 ; Marc, II, 23-28 ; Luc, VI, 1-5.

Ce fut sur la route de Jérusalem en Galilée que se passa l’aventure. Les évangélistes ne précisent pas l’endroit où le fils du pigeon, qui déclarait être une synagogue, s’arrêta ensuite. Ils se contentent de laisser comprendre que l’Oint, voyant que les pharisiens cherchaient à constater des infractions de sa part aux prescriptions du sabbat, s’appliqua désormais, pour les vexer, à accomplir ses miracles le samedi, de préférence aux autres jours.

Ainsi, le premier samedi qui suivit, il entra tout exprès dans une synagogue et chercha si, dans la foule, il ne se trouvait pas quelque malade à guérir.

Il avisa un individu, — l’Évangile des Nazaréens, considéré comme apocryphe par le concile de Nicée, dit que c’était un maçon, — qui avait la main droite desséchée.

Comment cet accident lui était-il arrivé ? On l’ignore.

Toujours est-il que ce maçon, ne pouvant s’habituer à manier la truelle de la main gauche, avait pris le parti de mendier pour subvenir aux besoins de son existence.

Jésus alla droit à lui.

Les pharisiens — il y en avait toujours partout — devinèrent ce qu’il se proposait de faire ; aussi, s’empressèrent-ils d’intervenir.

— Pardon, demanda l’un d’entre eux, est-ce que vous auriez la prétention de guérir cet homme ?

— Plaît-il ? fit Jésus, se retournant avec une certaine arrogance et affectant de ne pas avoir entendu la question.

— Je vous demande, monsieur, si votre intention est d’exercer votre talent de rebouteur en faveur de cet homme à la main sèche.

— Et pourquoi, monsieur, cette interrogation, s’il vous plaît ?

— Parce que, monsieur, il est aujourd’hui samedi.

— Je le sais, monsieur !

— Eh bien, le samedi, monsieur, l’exercice de la médecine est rigoureusement interdit !

— C’est possible, monsieur ; mais ma médecine, à moi, n’est pas de la médecine.

— Je vous demande bien pardon, monsieur ; si vous vous permettez de guérir cet homme, vous enfreindrez les prescriptions du sabbat, entendez-vous bien, monsieur ?

Tous les fidèles présents dans la synagogue étaient vivement impressionnés par cet échange de paroles remplies, de part et d’autre, d’aigreur. Nul ne savait qui allait avoir le dessus.

Le Verbe, habile à mettre la foule de son côté, riposta par cette comparaison adroite :

— Je voudrais bien savoir s’il est un homme qui, lorsqu’un de ses moutons vient à tomber dans un fossé le jour du sabbat, ne descend pas au fond pour l’en retirer ?

Le coup était bien porté. Des murmures d’approbation accueillirent le raisonnement de l’Oint.

Sentant alors que la masse était pour lui, il ajouta :

— Or, comme la santé d’un homme vaut plus que la vie d’un mouton, je conclus qu’il est parfaitement juste d’opérer des guérisons, même le jour du sabbat.

Puis, s’avançant vers le maçon à la main sèche, il lui dit :

— Montrez votre main.

Le maçon tendit la main. Jésus l’examina.

— Mesdames et messieurs, continua-t-il, comme les mauvaises langues pourraient prétendre que cet homme est un compère préalablement entendu avec moi pour me donner le prétexte de vous épater, je vous prie d’examiner sa main droite et de constater par vous-même qu’elle est absolument sèche.

Et s’adressant au maçon :

— Veuillez, mon ami, circuler parmi cette foule, et montrez votre main à toutes ces dames et à tous ces messieurs.

Le maçon obéit. Les méfiants pincèrent sa main très fort pour voir si l’infirmité n’était pas simulée ; la main était réellement sèche, le maçon ne cria pas. Un pharisien enfonça même une aiguille dans la chair du sujet, et celui-ci ne manifesta aucune douleur.

Quand notre maître prestidigitateur vit que la foule était suffisamment convaincue, il retroussa les manches de sa tunique et reprit à haute voix :

— Rien dans les mains, rien dans les poches !… Par la seule puissance de ma volonté, je vais, mesdames et messieurs, rétablir la circulation du sang dans la main desséchée de ce malheureux… Allons, mon ami, étendez encore une fois votre main droite… C’est bien… Une ! deux ! vous êtes guéri !

À ce commandement, le maçon poussa une exclamation de joyeuse surprise et se mit à remuer les doigts de sa main qui n’était plus sèche.

— Bravo ! bravo ! cria la foule.

Les pharisiens étaient littéralement furieux. Ne pouvant en cette circonstance soulever le peuple contre Jésus, ils se retirèrent en marmonnant et se dirent dans le tuyau de l’oreille les uns aux autres :

— Le coquin ! Il nous a roulés ; mais il faudra bien que nous prenions notre revanche. (Mathieu XII, 9-21 ; Marc III, 1-6 ; Luc, VI, 6-11.)

Le Verbe avait triomphé. Toutefois, en présence des tracasseries sans nombre auxquelles il se voyait en butte, il jugea bon de battre en retraite. Un jour ou l’autre, les pharisiens pouvaient réussir à tromper la population sur son compte et à l’ameuter contre lui. « Son heure n’était point encore venue. »

« Son heure n’était point encore venue », tel est le cliché employé par les curés chrétiens pour expliquer les escapades de sire Jésus avant sa pendaison.

Selon eux, ce doux Seigneur s’est fait engendrer par son collègue le pigeon dans l’intention d’expier la tache originelle et tous les péchés des hommes. Au ciel, le Dieu en trois personnes fut, pendant quatre mille ans, navré de voir que les humains naissaient avec une grosse tache sur leur âme, tache due à la désobéissance des croqueurs de pommes du paradis terrestre ; en outre, les mortels passaient leur vie à commettre personnellement des milliers d’autres péchés, qui rendaient leur âme noire comme l’intérieur d’un tuyau de cheminée.

Que faire à cela ?

Les trois personnes de la Trinité se consultèrent.

Jéhovah, qui a le plus mauvais caractère des trois, dit :

— Puisque les hommes commettent et commettront des péchés en veux-tu en voilà, nous les ferons cuire pour l’éternité dans l’enfer.

Mais Jésus, qui est bon comme le bon pain, répliqua :

— Non, nous devons être au-dessus de ces misères.

— Alors, tu es d’avis que ces scélérats doivent jouir des délices de notre céleste séjour ?

— Pourquoi pas ?

— Eh bien, comment tous ces milliards, tous ces trillions et quatrillions de péchés seront-ils expiés ?

— Je m’offre à subir cette expiation. Je m’incarnerai dans la peau d’un homme, et, à un moment donné, je me laisserai pendre. Je serai la victime et paierai les pots cassés pour tout le monde.

Le pigeon n’avait rien dit, mais il n’en pensait pas moins. Il jugea utile à cet instant de faire connaître son opinion :

— Je partage la manière de voir de Jésus. Il y a, à Nazareth en Judée, une jeune fille dont je ferais volontiers mes choux gras. Un de nos archanges ira m’annoncer à elle et l’embobinera comme il convient. Je me charge ensuite de l’affaire. Ce sera dans la peau du moutard que Jésus s’installera.

— Parfait, appuya Jésus. Nous appellerons ça le mystère de l’Incarnation. Une fois que je serai au nombre des hommes, je ferai tant et si bien que mes compatriotes me condamneront à mort et me crucifieront à l’âge de trente-trois ans.

— Si cette perspective te sourit, mon cher Jésus, conclut Jéhovah, je n’y vois aucun inconvénient. Tout ce que je demande, c’est que, malgré ton expiation solennelle, l’enfer ne soit pas supprimé. Tu payeras pour tous les pécheurs en bloc ; mais tous les pécheurs n’en seront pas moins rôtis en détail. Nous créerons même à leur intention un nouveau four, qui sera le purgatoire.

Telles furent les bases de l’accord intervenu entre les trois personnes de la Trinité.

Et il en advint ainsi.

Jésus fut incarné comme nous l’avons vu dans les premiers chapitres de cet ouvrage, et nous verrons par la suite qu’arrivé à l’âge de trente-trois ans il consentit à se laisser arrêter et pendre à une croix par les pharisiens et par le haut clergé juif.

Nous savons aussi que, malgré son dévouement pour les humains, et bien que Jésus eût expié par son sang tous les péchés passés et futurs des mortels, Jéhovah n’en a pas moins continué à exercer ses vengeances, en fourrant les pauvres pécheurs soit en purgatoire, soit en enfer.

Quoi qu’il en fût, Jésus se devait à lui-même de ne point se laisser pincer par les pharisiens, « avant que son heure fût venue. »

C’est pourquoi, cette fois encore, quand il eut constaté que la guérison de l’homme à la main sèche avait exaspéré les pharisiens, il joua des guibolles et se réfugia au nord du lac de Tibériade.


CHAPITRE XXXII
 
LES DOUZE APÔTRES ENDOCTRINÉS


La retraite de sire Jésus s’accomplit en bon ordre. Le divin toqué et ses sept apôtres se replièrent dans la direction du pays gouverné par Philippe.

Mais, affirme l’Évangile, une grande foule le suivit, de Galilée, de Judée, de Jérusalem, d’Idumée et des bords du Jourdain. On se figure difficilement les commerçants quittant leurs affaires pour se procurer le plaisir d’entendre le Verbe ou de lui voir opérer des guérisons. Toutefois, il dut en être ainsi, puisque les livres inspirés par le pigeon le prétendent.

Il vint même des curieux des régions païennes, telles que Sidon et Tyr.

L’affluence fut telle que Jésus, ennuyé d’être accablé par la foule, dit à Pierre :

— J’en ai par dessus la tête. Procure-moi une barque et filons de l’autre côté du lac.

En effet, tous les malingreux, tous les infirmes se jetaient sur lui pour le toucher, persuadés que le simple contact de sa fameuse tunique sans couture allait leur rendre la santé.

Les possédés eux mêmes ne résistaient pas à cet entraînement. Ils tombaient à ses pieds, et les démons, par leurs bouches, confessaient leur infériorité.

Tout cela était certainement très flatteur pour Jésus ; mais à la longue, cela devenait bassinant.

Il y avait des jours où les bras lui tombaient de lassitude, tant la besogne était grande.

Une fois même, dit saint Luc, la fatigue avait été telle que Jésus, le soir venu, se retira dans une montagne et y passa la nuit tout entière à prier.

Les théologiens catholiques ne savent pas le premier mot de cette longue prière ; mais ils connaissent d’une manière très précise la montagne sur laquelle elle a été faite. Ce serait, à leur avis une montagne qui se trouve entre Capharnaüm et Tibériade et qu’aujourd’hui les Arabes appellent les Cornes d’Hattin, par allusion à la double cime dune colline des environs d’un village ainsi nommé.

Quant à la prière, puisque personne ne la cite, nous allons la donner à notre idée.

— Ô mon père, a dû s’écrier la seconde personne de la Trinité, quelle scie ! quelle scie !… Jamais je n’aurais cru qu’en m’incarnant je m’imposais une pareille corvée. Si c’était à refaire, bien sûr je ne le referais pas. Oh ! là là, quel embêtement ! Je ne pouvais pas m’imaginer qu’en Judée et en Galilée, il y avait tant de possédés et tant de malades que cela. Aujourd’hui encore, j’en ai guéri je ne sais plus combien ; j’en suis à opérer mes guérisons dans le tas : je miraculise à la douzaine, et j’ai peine à y suffire ; j’ai les bras rompus à force d’étendre les mains sur tous ces invalides. Et dire que c’est là le côté rigolo de mon voyage sur terre ! Qu’est-ce que cela va être quand mon heure sera venue, quand je jugerai le moment opportun de me livrer à ces coquins de pharisiens dont le seul désir est de me pendre ? Vrai, mon cher vieux papa Sabaoth, vous devez joliment rire de moi dans votre barbe là-haut. Quelle fichue idée j’ai eue le jour où j’ai décrété de descendre sur cette terre pour y expier les péchés mortels et véniels de toute l’humanité ! Enfin, le vin est tiré, il faut le boire, ouf !

Le lendemain matin, en descendant de la montagne des Cornes, Jésus songea à se décharger d’une partie de la besogne sur ses apôtres. Il lui était facile de leur donner le don des miracles. À huit, on se fatiguerait moins.

Puis, il réfléchit que le nombre de ses disciples ne formait pas un compte rond. Il compléta donc la douzaine en adjoignant cinq nouveaux apôtres aux sept qu’il avait déjà. Matthieu le publicain, fils d’Alphée, offrit deux frères dont il garantit le dévouement. En effet, l’Évangile donne deux des nouveaux compagnons de Jésus, nommés Thaddée et Jacques le Mineur, comme étant fils d’Alphée. Un certain Thomas, décoré du sobriquet de Didyme, un certain Simon, né au pays de Chanaan, et un certain Judas, de Kériot en Judée, appelé pour ce motif Judas Iscariote, acceptèrent également de faire partie de la bande.

Les voilà donc au nombre de douze comme les fils de Jacob, comme les douze tribus d’Israël.

Nomenclature de nos chenapans : — Simon-Pierre et André, fils de Jonas ; Philippe ; le petit Jean et le grand Jacques, fils de Zébédée ; Nathanaël, fils de Tolmaï, dit Barthélémy ; Simon le Chananéen ; Lévi, dit Matthieu, Thaddée et le petit Jacques, fils d’Alphée ; Thomas dit Didyme ; Judas Iscariote.

Quand Jésus les eut ainsi choisis, — et l’on verra plus tard qu’il n’avait pas eu pour tous la main heureuse, — il oublia complètement de leur communiquer le don des mirales, qu’ils reçurent seulement, très longtemps après, du saint pigeon, et, les entraînant avec lui sur sa montagne favorite, il leur débita un grand discours.

— Ah ! s’écria-t-il, vous ne savez pas combien sont heureux les imbéciles ! Ils ne se doutent pas de leur bonheur, et pourtant leur sort est enviable ; car c’est aux pauvres d’esprit qu’appartient le royaume des cieux !… Et les gens qui pleurent, je parie que vous les plaignez ; ils sont pourtant bienheureux aussi, vu qu’ils finiront par être consolés !… Heureux encore ceux qui sont doux comme des moutons, car ils posséderont la terre !… Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, on leur en fourrera jusque-là !… Heureux ceux qui ne gardent

Bienheureux les imbéciles ! le ciel est pour eux, dit Jésus (chap. XXXII)
Bienheureux les imbéciles ! le ciel est pour eux, dit Jésus (chap. xxxii)
 
pas rancune, car en revanche, quand ils commettront une boulette, personne ne leur en voudra !… Un autre bonheur encore sera de voir Dieu, attendu qu’on ne peut pas rêver plus beau spectacle ; les marionnettes, auprès de cela, ce n’est rien ; mais pour voir Dieu, il est nécessaire d’avoir le cœur pur ; heureux donc ceux qui ont le cœur pur !… Heureux toujours les particuliers qui ne sont pas batailleurs, d’abord parce qu’il y a un proverbe qui dit : « Jeux de mains, jeux de vilains », ensuite parce que, les particuliers au tempérament pacifique seront appelés les enfants de Dieu, et c’est un titre, ça !… Heureux enfin ceux qui sont tarabustés par des tribunaux injustes, car ils auront un dédommagement à ces tracasseries en entrant avec les imbéciles dans le royaume des cieux !

Les apôtres étaient tous contents de l’entendre blaguer ainsi. Jésus avait eu soin de ne pas s’entourer d’autres auditeurs qu’eux. De la sorte, ils avaient la primeur de ce beau sermon que le Verbe devait rééditer dans la suite pour l’usage du vulgaire.

Et notez que ce n’était pas fini.

S’adressant aux apôtres d’une façon toute particulière, il leur dit :

— Mes paroles sont pour les pauvres d’esprit en général et pour vous en particulier. Sous le rapport de l’intelligence, vous n’êtes pas millionnaires, et c’est une rude chance pour vous ! Vous êtes aussi des veinards en ce que vous aurez tous les autres hommes contre vous : on vous turlupinera à plaisir, on dira de vous un mal du diable, on vous jouera toutes sortes de vilains tours, les tribunaux vous en feront voir de grises. Mais réjouissez-vous à cause de cela ; car cela établira une similitude entre vous et les prophètes. Vous savez ce qui est arrivé aux prophètes ? Leurs contemporains se sont toujours appliqué à leur faire une existence de ronces et d’épines : on les a battu de verges, traînés par les cheveux, jetés dans des fosses pleines d’animaux féroces, sciés en deux même ! Eh bien ! tout cela vous attend, c’est là le brillant avenir qui vous est réservé. Savourez-le d’avance, mes amis ; c’est un grand bonheur pour vous, que vous soyez destinés à toutes ces persécutions !…

Nos bonshommes esquissaient une grimace qui ne signifiait pas précisément qu’ils savouraient ce genre d’avenir.

Jésus reprit :

— Faut pas vous chagriner, les camarades. Il est indispensable que les choses se passent ainsi. C’est écrit ; nous ne pouvons rien y changer, ni vous, ni moi. Vous êtes le sel de la terre ; si le sel perd sa force, avec quoi le salera-t-on ?

Les apôtres se regardèrent étonnés. Ils ne comprenaient pas.

— En vérité, en vérité, je vous le dis, il ne faut pas que le sel perde sa force ; sans quoi on ne trouverait plus rien pour le saler. Du sel qui ne serait pas salé, voyez-vous, cela serait tout au plus bon à jeter aux balayures !

Je n’invente rien. Ces paroles sont de Jésus-Christ. Lisez saint Matthieu, chapitre V.

— Vous êtes le sel, recommença le Verbe ; mais vous êtes en même temps la lumière du monde. Quand une ville est située au sommet d’une montagne, ce n’est pas comme si elle était au fond d’un vallon, hein ? Au fond d’un vallon, on ne la voit pas, tandis qu’au sommet d’une montagne il est impossible de la cacher. Et voilà !… Une autre comparaison : quand vous avez allumé votre lampe, vous ne la recouvrez pas avec un vase, ce ne serait pas la peine de l’avoir allumée. Que faites-vous ? vous mettez votre lampe sur un chandelier, et comme cela la lumière éclaire la maison. Eh bien, vous qui êtes la lumière du monde, il ne faut pas que vous vous mettiez sous des vases, mais au bout de vos chandeliers.

Simon-Pierre et les autres se grattaient l’oreille.

— Encore quelques mots, poursuivit Jésus. Les mauvaises langues diront que je suis venu pour détruire la loi de Moïse et infliger des démentis aux prophètes. Ce n’est pas vrai ! il n’y a pas de meilleur juif que moi. Moïse a dit : « Tu ne tueras point. » Moi, je vais bien plus loin. Non seulement je vous dis de ne pas tuer : mais j’ajoute : « Maudit soit celui qui dira à son frère Raca ! » Appelez-le comme vous voudrez ; traitez-le de cornichon, si cela vous convient ; mais ne lui dites pas Raca… C’est comme pour les procès, n’en ayez jamais ; cela ne profite qu’aux juges. Quand vous avez une assignation sur les bras, mettez-vous d’accord avec votre adversaire ; sans cela, votre adversaire vous livrera au juge, et le juge vous collera de la prison. Croyez-moi, ce sont des bons conseils d’ami que je vous donne là… Autre histoire : Moïse défend l’adultère, ce n’est pas assez. Moi, je vous engage à ne jamais regarder la femme de votre voisin, qu’elle soit jolie ou laide ; et, si vous vous apercevez que votre œil droit s’obstine malgré vous à regarder la femme de votre voisin, ne faites ni une ni deux et arrachez votre œil droit. Les moyens radicaux, je ne connais que ça !… De même si vous éprouvez de violentes démangeaisons et que votre main droite vous scandalise, pas d’hésitation, coupez-moi votre main droite !…

— Bigre ! comme il va ! pensaient les apôtres.

— Puisque nous sommes sur le chapitre des femmes, causons-en encore un brin. Moi, je ne vous le cache pas, je suis pour les femmes. Chez nous, dès que monsieur est dégoûté de madame, vlan ! sous n’importe quel prétexte il lui flanque du balai. Eh bien, ce n’est pas chic ! Il n’y a que lorsque madame en fait porter à monsieur, que monsieur a le droit de congédier madame ; mais votre épouse deviendrait-elle plus acariâtre qu’une belle-mère, prendrait-elle plaisir à sucrer vos côtelettes et à saler vos confitures, vous verserait-elle le matin le pot-à-l’eau sur la tête soi-disant pour vous réveiller, vous administrerait-elle même des volées de coups de bâton, vous devez la garder.

— Ça lui est facile à dire, murmura le grand Jacques à l’oreille de Thaddée : il ne connaît la femme que sous son plus agréable aspect : toutes les noceuses de Capharnaüm raffolent de lui. Il chanterait une autre antienne, s’il avait goûté une seule fois d’une maîtresse grognon ou méchante !

Jésus était en train. Il dégoisa de plus belle :

— La loi de Moïse vous dit encore : « N’invoquez jamais le nom de Dieu en vain. » Ça, c’est bien ; mais ce n est toujours pas suffisant. Que font les malins quand ils veulent fourrer leur monde dedans ? Ils font leur serment sur la Bible, sur le Temple, sur la cité sainte de Jérusalem ; on s’imagine que c’est sérieux, que ça va tenir. Je t’en fiche ! une fois le serment juré de la sorte, ils ne le tiennent pas. Entre nous, c’est de la haute fumisterie, cela. On ne doit jurer sur rien du tout. Vous n’avez pas même le droit de jurer sur votre tête, vu que vous n’avez pas le pouvoir de rendre un seul de vos cheveux blanc ou noir, à moins d’y mettre de la teinture. Quand on vous demandera un renseignement quelconque, dites simplement : « C’est ceci », ou : « C’est cela », et si on ne vous croit pas sur parole, et si on vous demande un serment, répondez : « Zut ! »

» Et la loi du talion, voilà qui est cruel. « Œil pour œil, dent pour dent », commande Moïse. Ma foi, je ne suis pas de cet avis. Il est un million de fois plus beau d’accepter toutes les méchancetés. Une supposition : un ennemi vient sur vous dans la rue, vous marche sur le pied et vous donne une giffle ; au lieu de la lui rendre, tendez-lui l’autre joue ; c’est votre ennemi qui sera bien attrapé ! Si quelqu’un ayant envie de votre tunique, vous intente un procès pour l’avoir, dites-lui : « Ma tunique vous plaît ? la voilà, et par dessus le marché, je vous fais cadeau de mon manteau. » Vous en serez quitte pour aller en chemise ; l’été, on est plus au frais. S’il prend à un particulier la fantaisie saugrenue de vous obliger à faire avec lui mille pas, répondez-lui : « Comment donc ? Non seulement nous allons faire ensemble les mille pas que vous désirez ; mais encore nous en ferons après deux mille autres ! »

» Moïse veut que l’on aime son prochain et que l’on haïsse son ennemi. Cela me paraît bien baroque. Mettons que l’on doit aimer qui vous fait du mal. Un individu vous persécute, vous calomnie, aimez-le comme votre meilleur ami. Ce sera neuf.

» Et les aumônes ? Voilà une question délicate. Les hypocrites, eux, ne peuvent pas donner un sou, sans se faire précéder d’une trompette qui sonne leurs bienfaits. Pas de ça chez nous ! S’il nous arrive jamais de rendre service à un malheureux, agissons en secret ; que notre main gauche ne sache pas ce qu’aura fait notre main droite.

— Pardon, dut observer Simon-Caillou. Ce précepte est très beau ; mais quand l’appliquerons-nous ? Jusqu’à présent, c’est toujours nous qui avons demandé l’aumône aux autres, et comme notre métier actuel est loin d’être lucratif, je ne vois pas trop le moment où nous pourrons exercer notre générosité d’une manière discrète.

— Cela ne fait rien, répliqua sans doute le Verbe ; puisque je vous prêche, il faut bien que je dise quelque chose !

Ce court colloque n’est pas rapporté par l’Évangile, et cela est vraiment regrettable. Il y a néanmoins probabilité qu’il a été tenu. En effet, dans son grand sermon sur la montagne, Jésus débita quelques bons préceptes empruntés aux philosophes nés de nombreux siècles avant lui et qui durent bien étonner ses disciples ; car de telles paroles n’étaient certes pas en rapport avec les actes de la bande apostolique.

Reprenons la suite de ce grand speech, qui résume en quelque sorte la doctrine chrétienne, cette doctrine dont les passages moraux et honnêtes, rares perles au milieu du fumier, n’ont jamais été mis en pratique par les prêtres et autres calotins.

— Quand il vous arrivera de faire une prière, continua le Verbe, ne la faites pas tout haut et debout ; c’est bon pour les prêtres hypocrites qui tiennent à être vus de tout le monde. Au contraire, renfermez-vous dans votre chambre, et que personne ne vous aperçoive. Ensuite, souvenez-vous que les prières les plus courtes sont les meilleures. Pensez un peu que la terre est habitée par des milliards d’individus, et demandez-vous s’il est possible que Dieu entende tout ce monde. Une prière de trois quarts d’heure a toute chance de ne pas être écoutée.

» La plus simple, la voici ; retenez-la.

« Notre Père, qui êtes aux cieux »… Je ferais peut-être mieux de dire : « qui êtes partout », mais passons… « Que votre nom soit sanctifié »… De vous à moi, le nom de Dieu a été sanctifié depuis belle heure te, et il n’y a plus utilité à souhaiter qu’il le soit de nouveau ; c’est comme si l’on posait deux cataplasmes l’un sur l’autre… Enfin ne nous arrêtons pas à ce détail… « Que votre règne arrive »… Ça, par exemple, oui, il faut le souhaiter, et vivement ; car mon avis est que le triomphe de Dieu sur le diable se fait un peu trop attendre… Maintenant, demander à Dieu lui-même ce triomphe, ce n’est pas ce qui le fera arriver plus tôt ; cependant, il n’en coûte rien de rafraîchir la mémoire à ce vieux papa Sabaoth !… « Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel »… Vous allez me dire que cette demande-là est une bêtise du plus fort calibre, et qu’il est absolument idiot d’inviter quelqu’un de tout-puissant à faire ce qui lui fait plaisir ; je ne vous contredirai pas. C’est vrai, cette phrase est bête comme tout, je n’en disconviens point ; mais elle va très bien au milieu des autres ; maintenons-la… « Donnez-nous aujourd’hui notre pain de chaque jour »… Songeons au solide, hein ?… « Remettez-nous nos dettes, comme nous les remettons nous-mêmes à ceux qui nous doivent. » Ça, c’est du même tonneau que la générosité discrète dont je vous parlais tout à l’heure. Comme personne ne nous doit rien, il nous est très facile de nous poser en créanciers qui laissent tranquille leurs débiteurs, et, au nom de cette grandeur d’âme, qui ne nous coûte pas grand’chose, demandons hardiment que l’on nous remette ce que nous devons, puisque partout où nous avons passé nous avons vécu en faisant des dupes… « Et ne nous induisez pas en tentation »… Voilà une demande qui paraîtra sans doute étrange : prier Dieu de ne pas nous induire en tentation, de ne pas nous faire succomber au péché, quelle hérésie !… Autant dire tout de suite que Dieu est l’auteur du mal… Eh bien, oui, puisque rien ne se fait sans sa volonté… Donc, prions Dieu de ne pas jouer vis-à-vis de nous le rôle de Satan… « Mais délivrez-nous du mal »… Cette phrase est le complément de la précédente. « Amen. »

Telle fut la doctrine exposée par Jésus sur la montagne. Ce grand sermon, que je ne me sens pas le courage de donner in-extenso (de crainte d’ennuyer mes lecteurs), contient l’essence même de l’Évangile. Il tient trois chapitres tout entiers de saint Matthieu : les chapitres V, VI, VII.

Si peu agréable qu’en soit la lecture, on ne doit pas cependant manquer de la faire. On ne saurait trop se convaincre de l’hypocrisie et de l’immoralité de la religion.

Hypocrisie ; car les quelques bons préceptes qui sont jetés ça et là dans la doctrine du Christ ne s’y trouvent que pour faire passer le reste et ne sont jamais mis en pratique. Voyez les catholiques de tout temps. Sont-ils discrets dans leurs aumônes ? Non, leurs œuvres de charité ont des bulletins imprimés qui publient les moindres dons faits par eux. Ont-ils le mépris des richesses ? Non, leurs églises ne contiennent que métaux et objets précieux, leurs évêques se couvrent de bijoux, leur pape se fait entretenir avec des millions annuels. Pardonnent-ils les injures ? Non, il n’est sur terre aucun être plus rancunier qu’un calotin : dites sur un prêtre seulement le quart de ce que vous savez, vous serez accablé de procès.

Immoralité ; car la seule partie de la doctrine chrétienne qui est pratiquée est contraire à la morale naturelle. Jésus a enseigné à ses apôtres le mépris du travail, qui est cependant ce qui ennoblit l’homme : aussi les successeurs des apôtres ont-ils, à toute époque, été des fainéants.

Un passage du fameux sermon, passage par lequel je terminerai ma citation, est sur ce point très caractéristique.

« Considérez les oiseaux du ciel, dit le fils du pigeon ; ils ne sèment point, ils ne moissonnent point, et ils n’amassent rien dans des greniers ; c’est Dieu qui les nourrit. Considérez aussi les lis des champs ; ils ne travaillent point, ils ne filent point ; c’est Dieu qui leur donne leur vêtement. Vous ne devez donc pas vous inquiéter de votre nourriture ni de votre vêtement comme font les païens ; tout cela vous sera donné par Dieu. »

N’est-ce pas là l’apologie de la fainéantise ? et que deviendrait l’humanité si tout le monde suivait ces ignobles préceptes ? ne serions-nous pas vite retournés à l’état sauvage ?

Ceux qui ont inventé la légende du Christ et qui ont placé de semblables enseignements dans la bouche de ce personnage imaginaire, créé pour les besoins de leurs vices, sont des professeurs d’hypocrisie et d’immoralité.


CHAPITRE XXXIII
 
FUNÉRAILLES INTERROMPUES


Or, Jésus, ayant endoctriné ses douze apôtres, descendit de la montagne et rentra dans Capharnaüm.

Et voici qu’un centurion, c’est-à-dire un officier romain, commandant le détachement des légionnaires établi sur les bords du lac, vint trouver le Verbe et lui adressa cette supplique :

— J’ai chez moi un de mes domestiques que j’aime beaucoup. Le malheureux est perclus de rhumatismes ; il souffre affreusement.

— C’est bien, répondit Jésus. J’irai chez vous et je le guérirai.

— Pas besoin de vous déranger, Rabbi ; dites seulement un mot, et mon serviteur sera guéri.

L’Oint charmé d’une telle confiance, prononça le mot demandé, et, à l’instant, les rhumatismes quittèrent le corps du domestique du centurion (Luc, chap. VII, vers. 1-10.)

Le lendemain de ce prodige, Jésus, dit l’Évangile, se trouvait à Naïm. À qui connaît la topographie de l’Asie Mineure, cette promenade paraîtra bien rapide ; car Naïm est à quarante-cinq kilomètres de Capharnaüm : mais Jésus et les apôtres parcouraient les plus grandes distances sans aucune fatigue et, comme le petit Poucet, avec des bottes de sept lieues.

Il y avait, ce jour-là, un enterrement dans ce petit village.

Le Christ rencontra la funèbre procession.

Rien de plus triste que des funérailles en Orient : les parents portent sur une litière le cadavre enveloppé de parfums et de bandelettes ; devant eux, des joueurs de flûte tirent de leurs instruments des sons lugubres ; des pleureuses, payées pour la circonstance, poussent en chœur des lamentations, tantôt se frappant la poitrine, tantôt levant les mains au ciel ou s’arrachant des cheveux placés ad hoc au milieu de la coiffure.

Ce jour-là, les pleureuses s’étaient solidement frotté les yeux avec de l’oignon ; car elles versaient des larmes en quantité diluvienne et elles étaient dans un état vraiment pitoyable.

Jésus, qui cependant, en sa qualité de dieu, aurait dû deviner la frime, fut profondément touché de ce beau désespoir.

— Qui enterre-t-on ? demanda-t-il.

L’Évangile ne donne pas le nom du trépassé ni celui de sa famille. Appelons ce défunt : le fils Quilledru.

— C’est, répondirent, les gens du village, le fils Quilledru qui s’est laissé mourir hier. Une bien mauvaise idée qu’il a eue là ! Il était le fils unique de la mère Quilledru. Pauvre femme ! elle n’a plus aucun soutien maintenant, vu qu’elle est veuve.

Un des apôtres s’approcha du Verbe et lui dit à l’oreille :

— N’y aurait-il pas moyen de faire ici quelque grand miracle ? Voilà qui accroîtrait singulièrement votre renommée.

— J’y pensais, répliqua Jésus.

En elïet, le Rabbi réfléchissait. Jusqu’alors il avait guéri des malades et expulsé les démons des corps de quelques possédés. Ressusciter un cadavre était tentant. Qui pourrait nier désormais sa puissance, une fois qu’il aurait exécuté un tour de cette force ?

Jésus fit à ses apôtres un clignement d’œil significatif.

Ceux-ci, qui s’étaient mêlés à la foule, excitèrent les villageois à demander le miracle.

— Ce grand châtain-clair, disaient-ils, est un prophète de premier acabit. Si ça lui convient, il peut ressusciter votre mort.

Et les villageois de s’écrier :

— Rabbi, rabbi, ayez pitié de la pauvre veuve ! Le cortège s’arrêta. Le charpentier rebouteur alla droit à la mère Quilledru.

— Bonne femme, lui dit-il, ne pleurez donc pas tant.

— Ah ! monsieur, il était si bon, si honnête, si rangé !… Que vais-je devenir, maintenant qu’il est mort ? Voyez-vous, monsieur, il n’avait pas son pareil sur terre ; il était le bâton de ma vieillesse… Hélas ! hélas ! à présent je n’ai plus de bâton !…

— Ne pleurez pas, vous dis-je.

— Hélas ! monsieur, cela est facile à dire ; mais mon affliction est immense… Ah ! mon fils, mon fils chéri, mon bâton de vieillesse, je l’ai perdu !…

Les joueurs de flûte et les pleureuses se taisaient. Les villageois se chuchotaient les uns aux autres :

— Est-il réellement prophète ?

— Il n’en a pas l’air.

— Que si ! remarquez son œil inspiré. Il va ressusciter le mort.

— Pas tant que ça ! Il ne ressuscitera rien du tout !

— Ressuscitera !

— Ressuscitera pas !

— Deux sous qu’il ressuscitera I

— Quatre sous qu’il ne ressuscitera pas !

Ceux qui trouvaient à Jésus l’air prophète s’attendaient à le voir manœuvrer comme Élie et Élisée, vu qu’il y a un rituel pour la résurrection des morts. Lisez la Bible ; pour rendre la vie à un mort, il faut que le prophète se couche tout de son long à côté du cadavre, qu’il lui ouvre la bouche et qu’il y soulfle de toutes ses forces à plusieurs reprises. Les villageois furent donc étonnés quand ils virent que Jésus ne se couchait pas à côté du fils de la veuve.

En effet, il toucha simplement le bord de la litière et dit :

— Jeune homme, lève-toi.

Allons, à l’ouvrage, Magdeleine, ma parfumeuse de pieds ! (chap. XXXV)
Allons, à l’ouvrage, Magdeleine, ma parfumeuse de pieds ! (chap. xxxv).
 

À ce commandement, le mort bondit sur son séant comme diable à ressort qui jaillit de sa boîte, brisa ses bandelettes, frotta les yeux et commença à chanter, tant il était joyeux de vivre :

Si vous voulez des pommes,
Montez sur le pommier
V’lan !
Si vous voulez des poires,
Montez sur le poirier !
V’lan !

Il allait continuer :

Si vous voulez des prunes,
Montez…

Mais Jésus l’arrêta d’un geste :

— Non, assez, jeune homme ; tout le monde la connaît, votre chanson ; ça finit par :

Si vous voulez des dames.
Montez sur le damier
V’lan !

» C’est assez idiot ce cantique-là, vous le finirez chez vous. Pour le quart d’heure, embrassez votre mère, cette excellente madame Quilledru, et vivez jusqu’à votre second décès.

Le jeune homme était revenu ; mais sa mère n’en revenait pas.

Elle se jeta aux pieds du Christ et baisa le bas de sa tunique sans couture.

Les villageois, eux, au lieu de faire fête au grand fabricant de miracles, eurent un trac épouvantable. « Tous en furent saisis de crainte, dit l’évangéliste Luc ; ils s’écriaient avec frayeur : « Nous avons un prophète parmi nous ! »

Pourquoi cette épouvante ?

Eh ! c’est que ces braves gens étaient logiques.

— S’il ressuscite les morts rien qu’en leur parlant, pensèrent-ils, il peut nous faire trépasser rien qu’en nous décochant un de ses regards.

Ils prirent donc leurs jambes à leur cou et se sauvèrent dans toutes les directions. Un peu plus, il lui auraient envoyé des pommes cuites.

Donnez-vous donc la peine d’accomplir de grands miracles pour obtenir comme résultat une pareille popularité ! (Luc, VII, 11-16).

Le ressuscité se débarrassa de ses bandelettes, en fit un paquet et alla les vendre au kilog, comme vieux papiers ; avec le produit de sa vente, il acheta des éponges pour absorber les larmes des pleureuses, qui, vu qu’elles s’étaient consciencieusement frotté les yeux à l’oignon cru, ne pouvaient parvenir à arrêter le torrent de leurs sanglots.

Quant aux croque-morts, dont la besogne fut interrompue, quant aux fossoyeurs, dont le travail fut décommandé, ils en gardèrent une dent à Jésus ; car il est bien certain que la mère Quilledru se refusa à payer un ouvrage à moitié fait et dépourvu de toute utilité. Il y eut sans doute procès pour le règlement de la facture des obsèques ; mais j’ignore qui le perdit.


CHAPITRE XXXIV
 
LES EMBÊTEMENTS DE BAPTISTE.


Pendant ce temps-là, Jean-Baptiste était plus que jamais dans la forteresse de Machéronte. Mais le régime de cette prison n’était pas très rigoureux. En effet, le fils de Zacharie, quoique détenu, se faisait tenir régulièrement au courant de tous les faits et gestes de son cousin. Il continuait même à avoir des disciples et à entretenir des relations avec eux. Ce qui prouverait que, loin d’être le tyran féroce de la légende, Hérode était, au contraire, une bonne pâte d’homme.

En général, les prisonniers ne savent guère ce qui se passe en dehors de leur cachot, et, quand le chef d’une bande de malfaiteurs est sous les verroux, on ne le laisse pas correspondre avec ses complices, encore moins les diriger. Or, les disciples de Jean-Baptiste continuaient, comme par le passé, à former une secte, à vagabonder en troupes, à mendier et à baptiser moyennant finances. Ces compères, munis d’autorisations en bonne et due forme, ne manquaient pas de le visiter souvent.

— Eh bien, demandait Baptiste, quelles nouvelles ?

— Les pharisiens sont toujours à cheval sur la loi de Moïse ; ils parlent de nous empêcher de baptiser le samedi.

— Cela ne m’étonne pas. Et Jésus que devient-il ?

— On raconte qu’il exécute des miracles en ville et à la campagne ; il se transporte même à domicile pour opérer des prodiges.

— Pristi ! le premier miracle qu’il devrait faire, ce serait celui de ma délivrance. Je sais bien que je ne suis pas trop mal ici ; la nourriture est assez soignée, le lit est doux pour une prison, le directeur du pénitencier m’accorde toutes les permissions que je demande. Mais je m’embête tout de même, moi, l’amateur passionné du vaste espace des déserts.

Partant de ce raisonnement, Baptiste pensa que peut-être Jésus n’était pas le moins du monde le Messie qu’il avait été chargé d’annoncer ; car comment expliquer l’oubli que le Verbe témoignait à l’égard de son précurseur ?

Lors donc, il choisit deux d’entre ses disciples et les députa vers le fils du pigeon avec ce message :

— Veuillez avoir l’obligeance de dire aux porteurs de la présente si, oui ou non, vous êtes celui qui doit venir ou si nous devons en attendre un autre.

Les deux baptiseurs partirent à la recherche de Jésus et le rencontrèrent à Naïm. Ils s’acquittèrent de leur commission.

— Tiens, tiens, tiens, se dit l’Oint, voici mon précurseur qui a des doutes sur moi !… Je sais bien ce qu’il voudrait, le cousin… Il serait fort aise que par un miracle je le fisse sortir de sa prison… Ah ! mon bonhomme, tu affectes de ne pas savoir à quoi t’en tenir sur la divinité de mon caractère : eh bien ! je vais accomplir des prodiges à renverser d’épatement tes disciples eux-mêmes ; mais le miracle que tu désires, Baptiste, tu ne l’auras pas !…

Il avait précisément autour de lui des infirmes de toutes sortes, quand les disciples du précurseur se présentèrent à lui : des aveugles, des boiteux, des bossus, des hydropiques, des lépreux, des possédés, des culs-de-jatte, des manchots, des fiévreux, des vérolés, des catharreux, des poitrinaires. Des familles éplorées l’entouraient même avec nombre de cercueils.

Jésus se tourna vers les disciples de Baptiste et parla en ces termes :

— Votre patron prétend ne pas être certain que je sois bien le Messie ?… Or ça, ouvrez les yeux et regardez.

Il étendit la main, prononça quelques paroles cabalistiques, esquissa rapidement un geste étrange. Aussitôt, tous les malades devinrent bien portants, tous les estropiés recouvrèrent leurs membres, tous les morts rompirent leur boîte de sapin et piquèrent un quadrille général.

— Que dites-vous de ça ? fit le Christ. Est-ce assez bien réussi ?

Les disciples de Baptiste furent obligés de convenir que c’était fort.

— Allez rapporter à Jean, poursuivit Jésus, ce que vous venez d’entendre et de voir : que les aveugles voient, que les boiteux marchent droit, que les lépreux sont guéris, que les sourds entendent, que les morts ressuscitent, et que je donne des conférences gratis. Si après cela il n’est pas édifié, c’est qu’il y mettra de la mauvaise volonté.

Les baptiseurs baissèrent le nez. Ils voyaient bien que Jésus était réellement le Messie : mais en même temps ils constatait qu’il opérait sans exiger de rémunération. Et cela les vexait beaucoup. En effet, l’Évangile nous représente les disciples de Jean comme absolument navrés à la déclaration faite par Jésus qu’il débitait ses discours « à l’œil ».

Ils haussèrent les épaules et dirent :

— La peste soit du gâte-métier !

Jésus comprit fort bien le sens de leur murmure. Il ajouta donc à ses paroles précédentes :

— Dites un peu, vous autres, il ne faudrait pas cependant faire vos têtes !… S’il me convient de donner mes conférences gratuites, cela ne regarde que moi… Au surplus, malheur à celui qui à mon propos aura l’air d’être scandalisé !… Je vous réponds qu’il lui en cuira…

Les baptiseurs ne demandèrent point leur reste. Ils s’empressèrent de filer. La foule qui entourait le Verbe, lui était sympathique ; elle commençait à murmurer contre ces particuliers qui se permettaient d’interroger Jésus sur l’authenticité de ses miracles, qui étaient venus en quelque sorte pour les contrôler. Les uns parlaient de courir après ces malotrus et de leur infliger une correction ; les autres déblatéraient carrément contre Jean-Baptiste lui-même. L’Oint sentit qu’il n’était pas inutile de calmer la colère de ses trop enthousiastes partisans.

— Laissez faire, dit-il, Baptiste n’est pas un mauvais homme au fond. Il est aigri par les embêtements de sa prison ; c’est sa paille humide qui fermente ; voilà tout le secret de l’ambassade qu’il m’a adressée… Mais cela n’empêche pas qu’il soit un prophète… Il m’a annoncé, il m’a traité d’agneau divin ; c’est très gentil, cela ; il faut lui en savoir gré. Je vous conseille donc de ne pas lui faire un crime de ses moments de mauvaise humeur.

Et, comme quelques-uns s’étonnaient de ce langage bénévole, il ajouta :

— Oui, mes amis, c’est comme cela. Il y en a d’autres qui sont bien plus grincheux que ces sacrés disciples de mon cousin : ce sont les pharisiens… Oh ! ceux-là, ils trouvent à redire à tout !… Quand Baptiste s’est mis à se nourrir de sauterelles, ils ont dit qu’il était possédé du démon… De moi qui mange bien et qui boit sec, ils disent que je suis un homme de mauvaise vie, ayant d’ignobles fréquentations… Quoi que l’on fasse, ils éprouvent toujours le besoin de renâcler… Le mieux, croyez-moi, est de ne pas s’inquiéter de tous ces cancans.

Lorsque Baptiste vit revenir ses messagers, il leur posa mille questions.

— Dame ! firent les disciples, on ne peut pas nier qu’il soit le Messie. Il accomplit des miracles et il jacasse à volonté. S’il ne vous délivre pas, s’il ne vous tire pas de cette forteresse, c’est qu’il a du plaisir à vous savoir dans l’embarras. On a bien raison de dire que les parents ne sont jamais dévoués. Supposons que vous soyez un étranger pour Jésus, il se ferait un honneur de vous venir en aide ; mais vous êtes son cousin, et il vous laisse débrouiller tout seul.

— C’est-à-dire qu’il me laisse ne pas me débrouiller du tout.

Là-dessus, Jean-Baptiste, désespéré de se voir ainsi abandonné, s’arracha quatre poignées de cheveux et se cogna la tête contre les murs. (Mathieu, XI, 2-19 ; Luc, VII, 18 35.)


CHAPITRE XXXV
 
JÉSUS PREND UNE MAÎTRESSE


Ennemis de Jésus étaient les pharisiens, avons-nous dit. Toutefois, quoique ennemis, certains d’entre eux n’étaient pas exempts d’une certaine curiosité. Ils tenaient à voir par eux-mêmes ce que valait la réputation du grand rebouteur. C’est ainsi que nous avons vu Nicodème se rendre en cachette auprès du fils du pigeon et l’interroger sincèrement.

De même, à Naïm, un nommé Simon, qui était un gros légume dans la secte des pharisiens, se promit d’expérimenter la puissance du nazaréen, ou tout au moins de le juger en tête-à-tête.

Un matin donc, Jésus reçut un billet ainsi conçu :

« Le pharisien Simon recevra demain chez lui. Il sera heureux d’avoir à sa table Jésus de Nazareth. »

Notre gaillard fit savoir à Simon qu’il acceptait son invitation. À l’heure voulue, il franchit le seuil de sa demeure.

D’après l’usage de l’époque, quand on recevait quelqu’un chez soi, on lui témoignait son estime en lui faisant prendre un bain de pieds dès son arrivée, en lui offrant quelques parfums et même en l’embrassant sur la joue.

Le pharisien, qui était simplement curieux de voir comment était fabriqué un Messie, omit toutes ces politesses. Il fit à Jésus une réception assez froide, se contentant de lui adresser ces compliments d’une banalité extrême :

— Enchanté, monsieur, de faire votre connaissance ; il y a longtemps que j’entends parler de vous, j’ai tenu à vous avoir à déjeuner… Ce sera sans façon, j’espère que vous ne m’en voudrez pas.

Jésus répondit par une salutation. En définitive, il lui était très indifférent d’être reçu avec plus ou moins d’égards ; l’essentiel était que le repas qu’on lui offrait fût convenable et satisfît son appétit.

Il s’assit tranquillement à table, et, tout en causant de la pluie et du beau temps, s’occupa à engloutir le plus de fricots qu’il lui fut possible. Au fait, il n’avait pas tout à fait tort : on l’avait invité, non par sympathie, mais par curiosité ; il n’avait donc qu’à se comporter en conséquence.

Il mit la conversation sur un terrain vulgaire et ne laissa rien paraître de sa toute puissance.

Cependant, le bruit s’était répandu dans la ville que Jésus banquetait chez Simon. Les badauds, poussés par la curiosité, se rendirent, sous divers prétextes, à la maison de l’amphitryon. Or, comme cela était dans les mœurs du pays, les serviteurs du pharisien laissèrent entrer qui voulut dans la salle du festin. Les portes étaient grandes ouvertes.

Soudain, une femme, qui s’était mêlée à la foule, réussit à se faufiler auprès du charpentier rebouteur.

Elle était jeune, blonde, jolie et très décolletée. Elle portait à la main un vase d’albâtre rempli de parfums.

Quand elle fut devant Jésus, elle se jeta à ses pieds et brisa le récipient. Les parfums se répandirent. La belle, dénouant alors ses cheveux, les trempa dans l’huile embaumée qu’elle avait répandue sur le parquet et se mit en devoir d’astiquer, avec ce tampon improvisé, les ripatons du Verbe.

Les assistants étaient quelque peu surpris de cet hommage significatif. C’était, d’après les mœurs du temps, une déclaration dans toutes les règles. Simon, le beau premier, ne se méprenait pas sur le caractère de cette manifestation.

Elle huilait, huilait, huilait ; elle frottait, frottait, frottait ; et Jésus trouvait bon ce chatouillement produit à un endroit sensible par les blonds cheveux de la belle.

Mais voilà que la chère petite n’était pas précisément un premier prix de vertu. Elle n’avait jamais été couronnée rosière ni en Judée, ni ailleurs. C’était même une particulière très connue par ses fredaines galantes. Elle se nommait Marie. Elle était mariée, mais il y avait longtemps qu’elle avait envoyé son mari à la balançoire. Cet époux riche en cornes, était un docteur de la loi, appelé Pappus, fils de Juda. La belle lui en avait fait voir de toutes les couleurs.

Dans les premiers jours de sa cocufication, Pappus s’était rebiffé. Il avait témoigné sa jalousie, — tout cela est rapporté par les théologiens catholiques, — en enfermant Marie dans le domicile conjugal.

Je t’en fiche ! Marie lui en faisait porter tout de même. Le jardinier, le cocher, le valet de chambre, le cuisinier, les garçons boulangers qui apportaient le pain, les employés de l’épicier d’en face qui venaient faire solder leurs factures, le concierge, tout lui était bon. Elle était insatiable. Quand ses amoureux étaient à bout, elle soupirait encore.

Un beau matin, profitant d’une courte absence de Pappus, elle s’était esquivée et avait rejoint un jeune officier que, depuis quelque temps, elle avait remarqué de sa fenêtre.

Cet officier était en garnison à Magdala.

Marie changea de ville. L’époux mortifié eut le bon sens de ne pas courir après l’infidèle, et celle-ci, désormais libre d’assouvir ses passions charnelles, ne se gêna pas ; elle leur donna un libre cours.

Les commentateurs pieux reconnaissent sans difficulté que la courtisane, après avoir cocufié son mari, cocufia son amant. Bref, les désordres qu’elle étala à Magdala furent tels que la célébrité fut son partage, et qu’en parlant de Marie, on ne la désigna plus que sous le sobriquet de « la Magdeleine » ; car, en peu de mois, elle était devenue la maîtresse de tout Magdala.

Quand elle vit Jésus, elle se dit :

— Cré pétard ! faut que je me paie ce garçon-là !

Elle se porta donc partout sur son passage, joua de la prunelle, assista à plusieurs de ses miracles. Bref, elle se trouvait à Naïm lors de l’épisode du fils de la veuve ressuscité, et, ennuyée de ne pas avoir été remarquée, elle se présenta hardiment à l’Oint au festin du pharisien Simon.

Il n’était plus possible, de cette façon, que Jésus ne fit pas attention à elle. Et, par le fait, non seulement le Verbe la remarqua ; mais encore il abandonna complaisamment ses pieds aux chatouilles et aux baisers de la Magdeleine.

Ce que voyant, le pharisien Simon fut profondément scandalisé. Quoi ! un individu qui se faisait passer pour prophète ne se montrait pas plus clairvoyant que ça ! Il se laissait embrasser les arpions par la première femme venue ; il ne se doutait même pas que cette blonde aux embrassements passionnés n’était ni plus ni moins qu’une gadoue !

— Elle est raide, celle-là ! se disait-il dans son for intérieur. Qu’on vienne me raconter maintenant que l’avenir n’a rien de caché pour ce Jésus ! Il devrait commencer par savoir découvrir le présent… De deux choses l’une : ou il voit qu’il a affaire à une prostituée des plus dévergondées, ou il ne le voit pas. S’il ne le voit pas, c’est qu’il n’est pas plus prophète que mes sabots ; et s’il le voit, eh bien, c’est du propre !

Ce que c’est tout de même que de ne pas avoir la foi ! Comme on envisage les choses à un point de vue faux !

Jésus lut très bien dans le cœur de Simon les réflexions que celui-ci se faisait, et il résolut de lui donner une petite leçon, courte, mais sentie.

Après avoir tendu de plus belle son pied à Magdeleine en l’invitant à le chatouiller encore, il se tourna vers le pharisien et lui dit :

— Simon, je désirerai vous pousser deux mots.

— Allez-y, repartit l’amphitryon.

— Un créancier avait deux débiteurs : l’un lui devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Comme il voyait qu’il aurait toutes les peines du monde à se faire payer, vu que les deux débiteurs tiraient, chacun de son côté, le diable par la queue, il prit le parti d’être généreux. Il dit à l’un et à l’autre : « Mon ami, vous m’êtes redevable d’une certaine somme que vous savez ; mais je tiens à vous obliger tout à fait ; nous passerons l’éponge là-dessus ». Il est évident que chacun des deux débiteurs exulta de joie et se confondit en remerciements. Mais, je vous le demande, Simon, quel est celui qui eut le plus de reconnaissance envers ce créancier magnanime ?

— Parbleu ! c’est celui à qui la dette la plus forte a été remise.

— Je suis de votre avis.

— Et alors ?

Quelques aimables dames entretiennent Alphonse Christ (chap. XXXVI)
Quelques aimables dames entretiennent Alphonse Christ (chap. xxxvi).
 

— Alors, ma comparaison vous concerne ainsi que cette femme…

— Vous voulez rire ?

— Que nenni ! Je parle au contraire très sérieusement. Quand je suis entré dans votre maison, vous ne m’avez pas offert le bain de pieds traditionnel… Oh ! je ne vous dis pas cela pour vous adresser un reproche ; c’est une simple constatation que je vous demande la permission de faire… Cette femme, en revanche, m’a parfumé les orteils des senteurs les plus exquises… Voulez-vous poser votre nez sur mes ripatons ? vous verrez qu’ils embaument…

— Je n’en doute pas, maître.

— Vous ne m’avez pas non plus embrassé sur la joue, comme c’est l’habitude : elle, elle m’embrasse mieux que sur la joue ; ce sont mes pieds mêmes qu’elle baise, et regardez-moi avec quelle ardeur… C’est donc que cette jolie blonde m’aime beaucoup plus que vous ne m’aimez, c’est qu’elle me porte une très vive reconnaissance…

— Une reconnaissance de quoi ?

— Dame, d’un service que je lui ai rendu et dont vous ne vous rendez pas compte.

— Lequel donc, s’il vous plaît ?

— J’ai le pouvoir, Simon, de remettre les péchés ; cela vous étonne peut-être, mais il en est pourtant ainsi… En m’asseyant à votre table, je vous ai remis, sans que vous y ayez pris garde, les quelques peccadilles que vous aviez sur la conscience. De même, en abandonnant mes pieds aux caresses de cette femme, j’ai nettoyé son âme de toutes ses noirceurs, et je vous prie de croire que le nettoyage était nécessaire… Cette jolie blonde l’a compris, et voilà pourquoi elle m’aime tant… Elle est le débiteur à qui le créancier généreux a fait cadeau d’une dette de cinq cents deniers.

Simon n’était pas encore bien convaincu ; il était rebelle à la foi.

— Pourquoi donc, objecta-t-il, tant de mansuétude envers cette fille galante ?

— Précisément à cause de la nature de ses péchés. J’ai une amitié toute particulière pour les noceuses. Plus une femme se livre à l’amour, plus elle possède mon affection. À celle-ci, il sera beaucoup pardonné, parce qu’elle s’est beaucoup livrée à l’amour.

Le pharisien Simon ne répondit rien ; mais, fermant de plus en plus son cœur à la croyance en Jésus-Christ, il pensa que les principes de son hôte n’étaient pas remarquables par leur moralité. (Luc, chap. VII, versets 36-50.)

L’Évangile ne raconte pas la fin de l’aventure.

Il est cependant certain que la Magdeleine, après avoir vu ses avances si bien accueillies, ne s’en revint pas bredouille, et, pour ma part, je n’hésite pas à croire qu’elle emmena Jésus à son hôtel.

Quand un monsieur accepte qu’une jolie femme lui chatouille voluptueusement la plante des pieds avec un pinceau fait de blonds cheveux, ce n’est pas pour en rester là.

Du reste, le catholicisme s’évertue à ériger en dogme la virginité de Marie, mère du Verbe ; mais il ne s’est jamais attaché à démontrer que Jésus ait résisté aux cajoleries des nombreuses amoureuses chez qui il allait de jour et de nuit.

Simon le pharisien, qui n’avait pas la foi, pouvait se scandaliser des mœurs du Christ ; un dévot, au contraire, considère comme sanctifiantes les faveurs de tout personnage revêtu d’un caractère sacré. Ainsi, quand un curé, c’est-à-dire un homme en qui réside une portion de la divinité, s’abandonne à des privautés avec une petite fille, les bons catholiques ne voient pas la chose en mal : la loi civile peut condamner les prêtres trop charnels, mais la loi religieuse les absout ; un vicaire de Jésus-Christ, qui est mis en prison pour avoir cocufié un mari ou dévirginé une fillette, est un martyr, tant il est vrai que de sa part l’acte conjugal sanctifie la personne qui y collabore avec lui.

À plus forte raison, Jésus sanctifia-t-il la Magdeleine en la prenant pour maîtresse.

L’épouse infidèle du docteur Pappus, qui avait trompé tous ses adorateurs, y compris l’officier de Magdala, retrouva dans les bras du fils du pigeon une nouvelle virginité. Elle s’éprit ardemment de Jésus, et celui-ci en eut bien de l’agrément ; car il dut être le premier de ses amants à qui elle n’en fit pas porter.

Nous reviendrons, du reste, sur les amours du Christ et de Marie la Magdeleine, amours qui ne sont contestées que par quelques théologiens d’un fanatisme aveugle, mais qui sont formellement reconnus par plusieurs prêtres, notamment par l’abbé Desdossat de La Baume, chanoine à la Collégiale de Saint-Agricol d’Avignon, dans son ouvrage la Christiade ou le Paradis reconquis.


CHAPITRE XXXVI
 
COMMENT LE CHRIST COMPRENAIT LA FAMILLE


Gai et content de sa conquête, maître Jésus remonta en Galilée du côté de Nazareth. Une attraction irrésistible le poussait vers cette ville où il n’avait reçu que des horions. On eût dit qu’il avait juré de ne pas avoir le dernier mot.

D’abord, il avait tenu à se créer une réputation de prophète en débitant des discours d’un air inspiré ; mais ses compatriotes s’étaient moqués de lui. Ensuite, il s’était introduit subrepticement dans la synagogue pour y jouer le rôle de docteur de la loi ; mais, reconnu, il avait été arraché de l’estrade, et peu s’en était fallu qu’il ne fût jeté au fond d’un précipice. Cette fois, le Verbe avait à faire parade de ses succès auprès des femmes.

Il savourait à l’avance la surprise qu’il causerait aux nazaréens en arrivant au milieu d’eux flanqué de Magdeleine, qui était une fille superbe et énormément riche.

Être aimé pour soi-même, quel rêve !

Ce rêve, s’il l’avait fait, était réalisé.

Pauvre, il avait une maîtresse possédant une grande fortune ; pas beau du tout, il était aimé par une femme adorable et jolie à croquer.

Et que dis-je, par une femme ?

Mais à présent, il les comptait par flottes, celles qui s’étaient rendues amoureuses de lui ! Il en avait tout un sérail à ses trousses. La sultane favorite était la Magdeleine, c’est vrai ; toutefois, il est juste de reconnaître qu’elle n’était pas seule à combler Jésus de faveurs.

L’Évangile cite les noms de deux de ces Dulcinées : Suzanne et Joanna. Sur Suzanne, aucun renseignement, si ce n’est qu’en hébreu son nom rappelle la fleur du lis. Pour Joanna, saint Luc nous apprend qu’elle était femme d’un sieur Chuza, lequel figurait parmi les intendants d’Hérode ; cette Joanna, un jour qu’elle avait vu Jésus, s’était dit : « Voilà l’homme qu’il me faut ! » et, après avoir réalisé son patrimoine, elle avait lâché son mari pour suivre le Christ.

— Qui m’aime me suive ! disait le Verbe.

Il était suivi par d’autres femmes encore, épouses en rupture de foyer conjugal ou noceuses à l’heure et à la course, toutes croqueuses de pommes émérites, et passionément folles de sa personne.

Elles étaient à ce point éprises de Jésus quelles l’entretenaient ; lui, il acceptait sans vergogne leurs cadeaux.

Que l’on ne croie pas que j’exagère. Cela est en toutes lettres dans l’Évangile.

Voyez le chapitre VIII de saint Luc, versets 2 et 3 :

« Il avait avec lui quelques femmes : Marie, surnommée Magdeleine, de laquelle sept démons étaient sortis ; Joanna, femme de Chuza, intendant de la maison d’Hérode ; Suzanne, et plusieurs autres qui l’assistaient de leurs biens. »

Pas moyen de nier, messieurs les curés !

Cela est écrit, qui l’assistaient de leurs biens, et cela est signé : saint Luc.

Un homme qui tolère qu’une femme « l’assiste de ses biens », vous savez de quel nom de poisson on le qualifie. Ce qualificatif, qui est grossier et qui ne tombera pas de ma plume, bien que celui à qui il pourrait être appliqué le mérite cent fois, je demande à mes lecteurs l’autorisation de le remplacer par le prénom d’Alphonse, plus à la mode et moins brutal.

Alphonse Jésus était donc tout à fait au-dessus des préjugés. Il avait débuté par le vagabondage ; il continuait en se faisant entretenir par les femmes ; parti de ce pied-là, il devait immanquablement finir sur l’échafaud, et c’est ce qui lui arriva, puisque la croix était l’échafaud de l’époque. Quel joli monsieur ! Quel type assez complet les prêtres catholiques offrent là à la vénération de leurs ouailles ! Faut-il être assez ouaille pour se prosterner devant un garnement de cette espèce !… Et faut-il que les curés se moquent de leur monde, pour que, ayant à fabriquer la légende d’un dieu-homme absolument fictif, ils en aient fait un vagabond doublé d’un Alphonse, quand ils auraient pu créer leur personnage honnête père de famille, ouvrier travailleur et rangé, citoyen vertueux !

Mais non ! il semble que les religions prennent plaisir à présenter sous forme de dogmes des monstruosités.

C’est curieux. Les fabricants de cultes, quand ils se mettent à l’œuvre, se tiennent le raisonnement suivant :

— Pour avoir le peuple sous notre coupe, il faut d’abord que nous lui fassions croire à un être supérieur, sorte de pantin surnaturel dont nous tirons les ficelles. Cet être supérieur, pour qu’il soit bien à la portée des intelligences les plus simples, il est nécessaire que nous lui donnions une forme matérielle, il est indispensable que nous le supposions ayant résidé au moins quelques années dans une peau humaine. Si nous donnons à vénérer un homme intègre, juste, laborieux, honorable, digne d’estime comme fils, père et époux, doué de toutes les vertus qui font les grands citoyens, nous n’aurons pas un lourd mérite à lui gagner l’adoration du peuple. Le propre des théologies doit être de jongler avec les illogismes, d’accumuler les absurdités, de présenter comme moral ce qui est immoral et comme mauvais ce qui est bon. On ne peut pas dominer les intelligences, si on ne les a préalablement faussées. Créons donc notre dieu vrai chenapan et parfait bandit : qu’il ait d’abord une origine ridicule ; qu’il soit ensuite mauvais fils et mauvais frère ; qu’il préfère la fainéantise au travail ; qu’au lieu de donner l’exemple de la soumission aux lois de son pays, il se fasse un jeu de les violer incessamment ; qu’il vive de mendicité, de pillage ; qu’il vagabonde avec des prostituées et se fasse entretenir par elles ; qu’il choisisse ses compagnons de paresse parmi la crapule la plus basse et même parmi ceux de ses compatriotes assez misérables pour être traîtres à la patrie ; qu’il approuve et pratique l’adultère ; qu’il soit essentiellement vicieux ; qu’il ait une fin digne de son existence malhonnête, factieuse et corrompue ; que, par arrêt de justice, il meure à un gibet infamant, entre deux voleurs, dont l’un sera son ami. Et alors, ayant confectionné de toutes pièces une légende qui devrait se rapporter à une incarnation du diable, nous dirons au peuple : « Celui-là est dieu, adorez-le ! » Et tous ceux qui seront assez aveugles pour ne pas voir que le vice, l’improbité, la corruption doivent toujours être l’objet du mépris public, même lorsqu’ils sont divinisés, ceux qui accepteront notre légende, ceux qui courberont leur front devant notre fiction théologique, ceux-là seront complètement à nous, ils nous appartiendront d’esprit et de corps, et ce qu’ils posséderont sera notre propriété.

Telle est la seule explication que l’on puisse trouver de ce problème sacerdotal : soumettre comme dieu à la vénération du peuple un individu aussi méprisable que possible. Il est évident qu’une religion quelconque ne peut être fondée que sur l’abrutissement des masses, Il faut donc, pour instituer un culte, bouleverser d’abord toutes les notions de la morale naturelle.

Partant de ce principe, les théologiens du christianisme, on le comprendra, ne se sont pas souciés de présenter leur mythe Jésus comme un personnage tombé dans les bas-fonds de l’avilissement.

Ils nous disent même que sa famille en rougissait.

Quand ses parents surent qu’il se dirigeait vers Nazareth, ils éprouvèrent une honte immense. Ils maudissaient le vaurien qui prenait à tâche de les éclabousser de son déshonneur.

Pour sauver les apparences, ils avaient l’air de le plaindre.

— Pauvre garçon, disaient-ils à ceux qui venaient leur rapporter les polissonneries de Jésus, il est fou, il a perdu complètement l’esprit ; il n’est pas responsable de ses actes.

Au fond, ils pensaient que leur parent était un fieffé gredin, et qu’il y avait urgence à le mettre dans l’impossibilité de continuer ses tristes exploits.

C’est pourquoi ils se rendirent en force à sa rencontre, dans le dessein de s’emparer de lui et de le faire enfermer.

Ce détail est encore dans l’Évangile.

« Ses parents vinrent pour se saisir de lui, et ils disaient à tous qu’il avait perdu la raison. » (Marc, chapitre III, verset 21.)

Toute la famille s’en mêla, les frères de Jésus comme les cousins ; Marie, sa mère, était elle-même de la partie.

Les quatre frères du Christ, Jacques, Joseph, Simon et Jude (Marc, chap. VI, vers. 3), s’étaient mis à la tête de l’expédition.

Quand ils arrivèrent, il leur fut impossible de pénétrer jusqu’à Jésus. Celui-ci s’occupait à guérir un possédé qui, selon saint Mathieu, était aveugle et muet, et qui, selon saint Luc, était muet seulement. L’Oint était gardé de près par ses apôtres, à qui il avait donné ce mot d’ordre : ne pas laisser arriver à lui ses parents, s’ils avaient la fantaisie de venir de Nazareth. On voit qu’il se méfiait de sa famille.

Cela se passait sur la voie publique. Les favorites de monsieur Alphonse étaient au repos, dans une auberge. Une foule immense entourait le Verbe et ses apôtres.

Jésus ordonna de faire approcher le possédé.

— Êtes-vous sourd ? demanda le fils du pigeon.

L’autre secoua la tête en signe négatif.

— Très bien. Écoutez alors ce que je vais vous dire. Mon ami, si vous êtes muet et, qui plus est, aveugle (adoptons la version de saint Matthieu), c’est tout simplement parce que vous avez un diable qui s’est logé en vous. Au lieu de guérir votre mutisme et votre cécité, je vais faire sortir le diable de votre corps, et alors vous verrez et vous parlerez.

Possédé ou non, l’aveugle-muet tenait surtout à recouvrer la vue et à pouvoir faire usage de sa langue ; aussi ne protesta-t-il par aucun geste contre les assertions du rebouteur. Il lui tardait que celui-ci se mît à l’œuvre.

— Démon, qui t’es approprié comme domicile le corps de cet homme, cria Jésus, sors, je te l’ordonne !

Vous ne doutez pas, n’est-ce pas ? amis lecteurs, que le diable s’empressa d’obéir à cette injonction. Il sortit, toujours en poussant un grand cri, pour ne pas rompre avec l’habitude. Aussitôt, le sujet ouvrit les yeux et se mit à raconter un tas d’histoires mirobolantes, afin de démontrer que sa langue fonctionnait bien.

Ce miracle, comme bien l’on pense, ravit d’admiration la multitude qui était là. Néanmoins, deux ou trois écrivains publics (nommés scribes), qui avaient été envoyés de Jérusalem par les pharisiens, dirent avec une grimace :

— Bonnes gens que vous êtes, vous admirez les prodiges de cet homme, quand vous devriez au contraire lui faire un mauvais parti. Comment pourrait-il chasser les simples démons, s’il n’avait pas un pacte avec Beelzébuth, prince des diables ?

L’insinuation des scribes était adroite ; comme perfidie, c’était une trouvaille.

Jésus vit immédiatement le danger de cette attaque, et il riposta :

— Vous êtes encore naïfs, vous autres ! Vous croyez le diable bien bête !… Quoi ! il me prêterait son concours pour chasser ses diablotins du corps des possédés ?… Ce serait une belle besogne qu’il me ferait faire là… Quand une maison a ses murs divisés, ne se prêtant aucun appui les uns aux autres, il est impossible que cette maison subsiste… Le diable, de son côté, ne peut pas, à peine de voir son empire s’écrouler, permettre que les pouvoirs des démons soient en lutte les uns contre les autres.

L’argumentation était juste. Du reste, le peuple tenait bon pour Jésus. Les scribes rabattirent leurs coiffes et disparurent au milieu des huées et des sifflets de la foule.

Profitant de la circonstance, le Verbe adressa à la multitude un speech, dans lequel il s’exprima par parabole, selon sa coutume.

Il raconta l’histoire d’un monsieur qui avait un champ et qui y avait semé du bon grain ; mais voilà que pendant la nuit un de ses ennemis vint dans le champ et y sema du mauvais grain. Le bon grain et le mauvais grain poussèrent donc ensemble ; malheureusement le mauvais grain donnait de l’ivraie qui étouffait le blé. Pour pouvoir récolter du bon blé, le monsieur fut donc obligé d’arracher toute l’ivraie de son champ, travail bien fatigant et bien ennuyeux, qu’il aurait pu s’éviter s’il avait empêché son ennemi de venir la nuit semer du mauvais grain.

La signification de cet apologue, tiré des fables orientales, était facile à saisir :

— Ce que je vous dis, c’est le bon grain, et il faut me croire sur parole ; mais il faut surtout ne pas écouter ceux qui viendront me discréditer à vos yeux, car leurs paroles, à eux, sont l’ivraie. De sorte que, si vous écoutiez mes ennemis, vous arriveriez, sans y prendre garde, à ne plus me croire, l’ivraie réussissant fatalement à étouffer le bon grain.

On voit tout le parti que les prêtres tirent de cette parabole qu’ils ont placée dans la bouche de leur dieu.

La logique a créé ce proverbe : « Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son. » Par conséquent, pour se faire honnêtement une conviction sur le culte, le dogme, le clergé, il faut lire et entendre aussi bien les critiques que les apologies.

Eux, les prêtres, ont remplacé le proverbe de la logique par la fable de l’ivraie et du bon grain. — Gardez-vous bien, jeunes et vieilles ouailles, de lire des ouvrages anti-cléricaux ou d’entendre des conférences de libres-penseurs. On vous a élevées dès le berceau dans la croyance à l’absurde et dans la confiance au vice ; cette croyance et cette confiance, vous ne les conserverez qu’à la condition de fuir tout ce qui pourrait les combattre. — Comme procédé de prosélytisme, ce n’est pas honnête ; mais que deviendrait la religion, si elle prenait à son service l’honnêteté ?

Les apôtres et la foule savourèrent la parabole.

Dans les rangs les plus éloignés de la multitude, les parents de Jésus se disaient que le moment était mal choisi pour s’emparer du bonhomme. Il était à prévoir que les assistants ne laisseraient pas s’accomplir un enlèvement de cette sorte.

Ils adoptèrent donc le projet d’employer la ruse pour amener l’Oint à l’écart. Ils demandèrent à lui parler.

Un homme du peuple se chargea de la commission et dit à Jésus :

— Il y a là votre mère, vos frères, vos sœurs et tous vos parents, qui sont venus exprès de Nazareth pour avoir le plaisir de vous embrasser.

— Je me moque bien de tout ce monde-là, répondit le Christ ; ils sont venus de Nazareth, qu’ils y retournent.

— Mais, Rabbi, c’est votre famille qui vous réclame ; il y a votre mère, vous dis-je !

— Et moi, je vous déclare que je m’en bats l’œil !

La foule s’était un peu écartée ; Marie, les frères et les autres parents de Jésus avaient pu faire quelques pas. Le Verbe les aperçut, et il dit alors, à très haute voix, de façon à être entendu d’eux :

— Qu’on me fiche une bonne foi la paix !… Qui est ma mère ? qui sont mes frères ?… Sont-ce ces gens-là qui viennent de Nazareth ?… Allons donc !… Je n’ai pas d’autre famille que mes

Pour le jeune Jean, joli garçon, l’Oint renie sa famille (chap. XXXVI).
Pour le jeune Jean, joli garçon, l’Oint renie sa famille (chap. xxxvi).
 
apôtres et les jolies femmes qui m’aiment… Chacun de mes compagnons est ma vraie famille…

Et, montrant Jean, le joli garçon, qui se dandinait, il ajouta :

— Celui-là qui est mon disciple prédilectionné, celui-là est ma mère, mon frère, ma femme et ma sœur. Quant aux autres, qui s’intitulent mes parents, je les envoie à tous les diables, et voilà !

La famille de Jésus eut la sagesse de ne pas insister. Ils se retirèrent, déconcertés, et plus que jamais honteux de leur parent. (Matthieu, XII, 22-37, 46-50 ; XIII, 1-53 ; Marc, III, 20-25 ; IV, 1-34 ; Luc, VIII, 1-21.)

Quant au Verbe, il attendit que la foule se fût dispersée, et, entouré de ses apôtres, il alla rejoindre ses favorites à l’hôtellerie.


CHAPITRE XXXVII
 
TEMPÊTE APAISÉE ET COCHONS ENDIABLÉS


Jésus avait compté sans sa popularité. Il n’était pas plutôt auprès de ses odalisques, que la foule s’était reformée devant l’hôtellerie et demandait de nouveau à le voir, à l’entendre, à le toucher.

Ces marques d’enthousiasme arrivaient mal à point.

Le Verbe s’excusa auprès de ces dames de ne pouvoir leur tenir compagnie.

— Entendez, leur dit-il, cette multitude qui grossit de minute en minute ; écoutez comme tous ces gens-là cognent à la porte. Mieux vaut que je m’esquive ; sans quoi, mes admirateurs fâcheux ne nous laisseraient pas passer la nuit tranquilles.

Il leur dit donc au revoir ; puis, il s’échappa par une porte de derrière.

En compagnie de ses apôtres, il se rendit au port le plus proche et demanda un bateau. Justement une grande barque appareillait, se disposant à traverser le lac.

— Voilà qui nous va bien, fit Jésus ; pourvu que nous allions sur l’autre rive, je suis content.

Et s’adressant au patron du bateau, il ajouta :

— Quelle est votre destination ?

— Gergésa, répondit l’autre.

Les apôtres s’embarquèrent avec lui.

Jésus, qui était harassé de fatigue, s’installa sur un amas de cordages, dont il fit son oreiller, et s’endormit. Au bout de quelques instants, il ronflait comme un soufflet de forge.

La mer était belle. Une brise fraîche caressait la surface des eaux et gonflait les voiles du navire, qui filait vivement.

Les apôtres, profitant du beau temps, étaient accoudés sur les bastingages et causaient entre eux tout en prenant le frais.

— Notre maître, disait l’un, est vraiment le modèle du sans-gêne. Il nous a emmenés sur ce bateau, et nous n’avons pas le sou. Je me demande quelle tête nous allons faire, quand le patron, une fois en vue de Gergésa, va nous réclamer le prix de notre passage.

— Tu es bien bon de t’inquiéter, répliqua Simon-Caillou. On voit bien, mon pauvre Thaddée, qu’il n’y a pas longtemps que tu es enrôlé dans notre bande. Quand le patron du bateau nous réclamera le prix du transport comme aux autres passagers, nous retournerons nos poches pour bien montrer qu’elles sont vides, et Jésus lui dira une belle parabole pour le payer de sa peine.

— Avec ça que le bonhomme s’en contentera ! Ces marins ne m’ont pas l’air accommodants. Je doute fort qu’ils acceptent une telle monnaie.

Soudain, de gros nuages noirs parurent à l’horizon ; un vent violent s’éleva, et la barque fut secouée de la belle façon.

— Diable ! disaient les matelots, voilà un grain qui va nous donner du fil à retordre.

Le patron commanda d’enlever les voiles, ce qui fut fait ; mais la tempête se déchaînait, furieuse, et le bâtiment ne pouvait lutter contre elle.

Le petit Jean, en sa qualité de disciple prédilectionné, était allé s’endormir auprès de Jésus, dont il utilisait la poitrine en guise d’oreiller. Le maître lui permettait ces familiarités-là. Jean fut éveillé par la bourrasque ; mais le Verbe, qui avait le sommeil dur, ronflait de plus belle.

Cependant, la situation n’était pas réjouissante. Les vagues ballottaient le navire ; le timonier avait toutes les peines du monde à maintenir le gouvernail ; le patron s’époumonnait à donner des ordres. Pour comble de déveine, une voie d’eau se déclara. Le patron alors de requérir les passagers pour aider aux matelots qui ne suffisaient plus à la besogne. On mit la pompe en jeu. Malheureusement, il entrait plus d’eau qu’on n’en jetait, et il était facile de prévoir le moment où la barque serait engloutie.

Et Jésus ronflait toujours.

Lors, les apôtres, épouvantés, se précipitèrent vers lui et le tirèrent par les bras.

Jésus bâilla, s’étira et s’enquit du motif pour lequel on venait interrompre son somme.

— Qu’avez-vous donc ? demanda-t-il en esquissant une grimace étonnée. Je dormais si bien !

— C’est que, maître, nous périssons ; le bateau va faire naufrage. Sauvez-nous ! sauvez-nous !

— C’est pour cela que vous me dérangez ?… Franchement, vous n’êtes pas gentils !…

— Pourtant, maître…

— Ô gens de peu de foi que vous êtes, pourquoi craignez-vous ? Est-ce qu’il peut vous arriver le moindre désagrément, moi étant dans la barque ?

— Certainement, Rabbi, vous avez raison ; mais l’eau nous envahit, la pompe est impuissante à la rejeter ; avant quatre minutes, le bateau sombrera…

— Il suffit…

Alors, Jésus se leva et adressa au vent de vives remontrances :

— Qu’est-ce que c’est, monsieur le vent ? Vous vous permettez de mugir et de bousculer ce navire pour effrayer mes disciples !… C’est un peu fort… Et qui vous y a donc autorisé ?… Savez-vous que votre conduite est inqualifiable ?… Espèce de vent maudit, je ne sais pas ce qui me retiens de vous infliger une verte correction[24] !

Le vent répondit par un sifflement des plus aigus.

— Allons ! en voilà assez comme cela ! grommela Jésus ; qu’on se taise ! C’est moi, le Verbe, qui l’ordonne !

À ce commandement impérieux, le vent devint muet et cessa de souffler sur la barque.

Jésus se tourna encore vers la mer qui envoyait ses vagues sur le pont, et, les poings sur la hanche, il l’interpella a son tour :

— Mer, dit-il, ce que je viens de dire au vent, tu peux le prendre pour toi. Tes plaisanteries sont d’un goût des plus douteux. Nous ne sommes pas ici pour que tu nous engloutisses… Calme-toi donc immédiatement, ou, sinon, je vas te ficher une claque !

La mer de Tibériade se calma comme par enchantement. Matelots et passagers étaient ravis. Ils murmuraient à voix basse :

— En voilà un à qui il ne faudrait pas marcher sur le pied !… Les vents et les flots lui obéissent… Quel peut être cet homme si puissant ?…

Et, en disant cela, ils avaient une venette atroce. Leur joie d’avoir été sauvés du naufrage ne les empêchait pas de redouter le pouvoir de Jésus. Si, par suite d’un caprice quelconque, Jésus allait les envoyer rebondir dans la lune ?… Pensez-donc !

La traversée s’accomplit désormais sans encombre ; l’eau même, qui était entrée dans le navire, s’en alla comme était venue. Les trous qui existaient à la coque de l’embarcation, se bouchèrent sans doute d’eux-mêmes. Quelles belles choses que les miracles !

Quand on arriva à Gergésa, le jour commençait à poindre. Le patron n’eut garde de réclamer à Jésus et à ses disciples le prix de leur passage : il était trop heureux que, grâce à cet homme extraordinaire, son navire eût été sauvé. La pensée ne lui vint pas que le Verbe, maître des éléments, avait peut-être soulevé cette tempête pour se donner le mérite de l’apaiser ; en effet, comme dieu, notre Oint avait parfaitement le pouvoir de jeter la perturbation dans l’atmosphère ; rien n’est impossible à un fils de pigeon, même quand il dort. Qui sait si Jésus n’avait pas entendu dans son sommeil la conversation de ses apôtres, inquiets de n’avoir pas en poche de quoi payer la traversée ?

On débarqua.

Le premier individu que la sainte bande rencontra fut un possédé ; mais, cette fois, ce n’était pas un possédé vulgaire. On n’en avait jamais vu comme celui-là.

Sa famille avait renoncé à le soigner.

Il vivait dans une rage continuelle, au lieu d’avoir des accès intermittents comme le commun des possédés.

Aussi, l’avait-on chassé de la ville.

Il habitait une grotte creusée dans le rocher. Depuis longtemps, il avait mis ses vêtements en pièces ; il courait nu jour et nuit par les collines, poussant des hurlements, semant partout l’épouvante sur son passage. Les femmes en étaient, en outre, profondément scandalisées.

Ce possédé était légendaire. Il y avait de nombreuses années qu’il se trouvait dans ce pitoyable état. Les mamans ne manquaient jamais de l’invoquer, comme on parle de Croquemitaine, quand leurs moutards n’étaient pas sages.

— Reste tranquille, Bébé, disait-on, ou je fais venir le possédé.

Et les marmots se cachaient, tremblants, dans les jupes de leurs mères.

Quelquefois, on avait réussi à le saisir, et on l’avait attaché pour l’empêcher de se livrer à ses violences ; mais il avait une telle force qu’il brisait les cordes et même les chaînes de fer. Personne ne pouvait s’en rendre maître.

Pour se nourrir, — ceci est rapporté par les théologiens chrétiens, notamment par Thilo, professeur au séminaire de Langensalza, — il rongeait sa propre chair ; dans ses contorsions, il mordait en plein dans ses biftecks ; il déchirait aussi sa poitrine avec des pierres et il buvait son sang.

C’est ce frénétique qui vint à la rencontre des apôtres, au moment où ils mirent le pied sur la rive.

On pense avec quelles cabrioles il se présenta.

Jésus vit tout de suite à qui il avait affaire. Selon son habitude, il interpella le démon, cause réelle de toute cette gymnastique.

— Diable, s’écria-t-il, depuis quand habites-tu l’intérieur de cet homme ?

— Depuis des années et des années, répondit le diable par la voix du démoniaque ; mais pourquoi ces questions ? Laissez-moi la paix… Que je tourmente ou non mon possédé, cela ne vous regarde pas !… Apaisez les tempêtes, mais ne m’embêtez point… Vous faites le calme sur les eaux ; moi, je fais cabrioler ce particulier-là : chacun son métier… Êtes-vous donc venu sur terre pour déranger les diablotins dans leurs occupations ?

— Pas tant de discours ! dit Jésus… Esprit immonde, sors de cet homme !

Mais le diable ne voulait pas lâcher sa proie. Il résista un bon moment à la volonté du Christ.

— Saprelotte ! reprit celui-ci, s’adressant toujours au démon ; tu fais bien des manières aujourd’hui pour m’obéir. Serais-tu de nos diables les plus puissants ? Parle, quel est ton nom ?

Tenez-vous à quatre, chers lecteurs. Ce n’était point un diable que ce possédé avait en lui ; c’était tout un régiment de l’Enfer.

— Je m’appelle Légion, déclara la voix du démoniaque ; nous sommes six mille dans ce seul corps.

— Tout s’explique, repartit Jésus, voilà pourquoi la gymnastique de ce possédé est six mille fois plus mouvementée que celle de ses collègues… Eh bien, messieurs les diablotins, quoique vous soyez toute une légion, il faut déguerpir !

L’évangéliste Matthieu affirme qu’alors les six mille diables se firent un mauvais sang inouï.

— Seigneur Dieu ! clamèrent-ils, nous voulons bien quitter le corps de cet homme ; mais qu’allons-nous devenir ? Accordez-nous au moins quelque retraite, ne nous chassez pas de la contrée !

Jésus était de bonne humeur, ce matin-là.

Il avisa un troupeau de cochons qui paissait tout auprès, fouillant le sol de leur grouin, sans doute pour déterrer des truffes.

Avec le coup d’œil sûr et rapide que sa divinité lui valait, il eut, en l’espace d’une seconde, fait le dénombrement exact du troupeau. Les cochons se trouvaient précisément être six mille. Voyez comme cela se rencontrait bien !

Il n’hésita pas.

— Sortez, messieurs les diablotins, commanda-t-il, et allez dans ce troupeau de cochons.

Ce fut une scène impossible à décrire.

Le possédé devint subitement calme comme un cocher de fiacre que l’on a pris à l’heure. Il s’assit sur son derrière et se mit à se nettoyer les ongles, en regardant les apôtres d’un œil placide.

Quant aux cochons, les voilà qui bondirent, se ruèrent les uns sur les autres, en gambadant d’une manière folichonne. Il y en avait qui dansaient sur deux pattes, d’autres qui faisaient l’arbre droit ; et tout cela avec des grognements comiques, dont on ne peut pas avoir une idée. Les uns se roulaient par terre, les autres imitaient disgracieusement le jeu de saute-mouton.

Les apôtres se tenaient les côtes, à force de rire.

Par exemple, des types qui ne riaient pas, c’étaient les bergers de ce troupeau de six mille cochons. Ils se demandaient avec inquiétude quand est-ce que ce quadrille insensé allait finir.

Infortunés bergers de pourceaux ! la farce de Jésus devait leur coûter cher. Quand les cochons eurent bien cabriolé de toutes les façons, ils partirent au galop vers le lac de Tibériade, se jetèrent tous à l’eau et se noyèrent.

Il est à présumer que, du coup, les propriétaires du troupeau furent ruinés. Dame, c’est que six mille cochons, cela représente de l’argent !…

Si vous doutez, amis lecteurs, de la véracité de ce récit, ouvrez l’Évangile : Matthieu, VIII, 23-34 ; Marc, IV, 35-40 ; V, 1-20 ; Luc, VIII, 22-39.

On me demandera peut-être comment, dans un pays où la religion de Moïse, très rigoureusement observée, interdisait sous peine de mort de manger du porc, il pouvait se trouver un troupeau de six mille cochons.

J’avoue que je ne me charge pas de répondre à cette question.

Du moment que l’Évangile, œuvre du Saint-Esprit, affirme le fait, c’est qu’il est vrai.

Étonnons-nous donc, mais croyons.

Ou bien, disons-nous, une fois de plus, qu’il faut que les prêtres sachent leurs ouailles bien bêtes pour leur présenter tant de contradictions flagrantes comme articles de foi.


CHAPITRE XXXVIII
 
UNE RIPAILLE CHEZ LES PUBLICAINS


Messire le Verbe, après ce joli coup, s’imaginait s’être acquis l’admiration de la nouvelle population qu’il visitait.

Là-dessus, il se trompa fort.

Sitôt que les habitants de Gergésa connurent l’aventure, ils se réunirent et vinrent en foule supplier Jésus de quitter leur pays.

Ils ne se souciaient pas, en effet, d’avoir plus longtemps parmi eux un sorcier qui possédait le pouvoir de fourrer des diables dans leurs moutons, leurs canards, leurs bœufs, leurs chiens, leurs chats et leurs poules.

L’Oint consentit à partir, mais à une condition : c’est que l’ex-possédé s’engagerait à célébrer sa gloire immense par toute la contrée.

Notre homme en prit l’engagement, et les autorités de Gergésa, qui ne lésinaient pas du moment qu’il s’agissait de se débarrasser de Jésus, payèrent le passage du Verbe et de ses apôtres sur un nouveau bateau.

On accompagna la sainte bande jusqu’à bord.

— Où faut-il que je transporte ces messieurs ? demanda le patron de la barque, en s’adressant à la municipalité gergésienne.

— Transportez-les où ils voudront, pourvu que ce soit le plus loin possible d’ici.

Jésus demanda à être rendu à Génésareth. Comme c’était tout à fait à l’autre extrémité du lac, les autorités acceptèrent avec enthousiasme.

Il était bon matin quand le Christ avait endiablé les six mille cochons ; reprenant aussitôt la mer, il put le soir même aborder aux rives de Génésareth.

Sitôt débarqué, Matthieu fit à la bande une proposition.

— Mes amis, leur dit-il, nous avons tous une faim atroce. Jugez donc ! Nous sommes à jeun depuis hier soir ; ces nigauds de Gergésiens ne nous ont pas seulement offert à déjeuner ce matin, tant ils avaient hâte de nous voir partir… Or ça, j’ai ici d’excellents camarades ; les publicains de Génésareth sont à tu et à toi avec ceux de Capharnaüm, ils se feront un plaisir de nous recevoir et même de nous offrir un banquet de premier ordre. Rapportez-vous-en à moi. Je vais les prévenir, et je reviens vous chercher.

Matthieu ne fut pas long.

Quand les publicains apprirent que Jésus serait aise de godailler en leur compagnie, ils en sautèrent de joie jusqu’au plafond.

L’apôtre, du reste, les avait renseignés.

— Bien qu’il parle comme un livre, leur avait-il dit, notre puissant chef n’est pas fier. Il est toujours disposé à rigoler d’une bonne farce. C’est un garçon charmant en société. Avec ça, d’une galanterie renversante ! Quand il est d’une partie, pour peu qu’il y ait aussi quelques femmes, on est sûr de s’amuser.

— Ah ! vraiment, la présence des femmes ne le gêne pas ?

— Pas le moins du monde.

— C’est que nous entendons parler des femmes que nous avons avec nous, de nos gonzesses, quoi ! ce sont des luronnes.

— Plus elles ont criblé leurs contrats de coups de canif, mieux elles lui vont. Il n’est pas bégueule, vous verrez.

— En ce cas, amenez-le vite. Le temps de mettre le couvert et de convoquer les dames, et nous commençons notre balthazar.

Jésus fut enchanté d’apprendre qu’on lui préparait pareille fête. Matthieu voulut lui adresser un petit discours pour expliquer que ses camarades, les publicains de Génésareth, étaient de bons vivants, malgré leur détestable réputation ; qu’ils étaient mal appréciés du public bêtasse, qui ne comprend ni la filoute-

Jésus loge 6,000 diables dans un troupeau de cochons (chap. XXXVII).
Jésus loge 6,000 diables dans un troupeau de cochons (chap. xxxvii).
 
rie ni l’alphonsisme, etc. Mais l’Oint l’arrêta par ce proverbe si connu : « Ventre affamé n’a pas d’oreille. »

— Rengaine ton boniment, Matthieu, dit-il, et allons nous mettre à table.

La sainte bande se rendit donc à la maison où se tenaient les publicains. Inutile de dire que c’était une des maisons les plus mal famées de Génésareth. Des femmes de mauvaise vie s’y trouvaient par douzaines, se vautrant sur les canapés-lits qui étaient les sièges de l’époque. Tout ce monde-là grouillait, vociférait, buvait et s’embrassait. C’était un spectacle de lupanar.

Quand Jésus et les apôtres parurent, ils furent accueillis par une explosion de cris de joie qui n’avaient rien d’humain.

Matthieu, spécialement, fut l’objet d’une ovation de la part des femmes. Elles se levèrent d’un bond, et, se prenant par les mains, dansèrent autour de lui une ronde folle en chantant :

Tiens ! voilà Matthieu !
Comment vas-tu, ma vieille ?
Tiens ! voilà Mathieu !
Tu n’es pas mort ?… Tant mieux !

On se rend facilement compte de ce que fut ce dîner : une véritable orgie.

Inviteurs et invités firent un tel charivari, que les voisins arrivèrent. On était au dessert, moment des grivoiseries. Chacun avait porté son toast. Jésus avait bu à la santé du petit Jean, son disciple bien-aimé.

À ce propos, des paris avaient été engagés.

Jean était si joli garçon et le Verbe le choyait tant, que quelques-uns des convives avaient émis l’idée que Jean étaient une fille. Au fait, il avait un visage imberbe, une physionomie extrêmement douce, des cheveux blonds bouclés, des yeux bleus au regard noyé de langueur. On aurait juré une jeunesse du beau sexe.

Quelques publicains, croyant à un travestissement, avaient embrassé le joli garçon, et celui-ci, timide à l’excès, rougissant, s’était laissé faire.

On discutait donc en riant, sur son sexe, lorsque les voisins entrèrent dans l’accubitoire[25]. Cette scène qui était remarquable par son débraillé, les scandalisa. Ils ne purent même s’empêcher de dire, en voyant Jésus qui criait plus fort que les autres et cassait les assiettes avec entrain :

— C’est honteux ! Un homme qui serait réellement docteur de la loi ne se galvauderait pas dans un pareil lieu et avec de pareilles fripouilles !

Sur quoi, Jésus, frappant un coup de poing sur la table, répliqua :

— De quoi ? de quoi ? des remontrances à Bibi ?… Ces messieurs sont scandalisés, voyez-vous ça !… Je vous demande un peu si nos affaires les regardent !…

— Pardon, riposta un pharisien, vous vous donnez comme un personnage public ; votre vie doit donc être connue de tout le monde. Or, nous constatons que vous passez votre belle existence à manger et boire avec les publicains et les femmes de mauvaise vie.

— On nous insulte ! clamèrent les gadoues. Jésus, vengez-nous de ces outrages !

Le Messie se tourna vers les pharisiens et, avec un sourire rempli d’ironie :

— Et quand bien même mes compagnons de table seraient ce que vous dites, fit-il, ma présence parmi eux serait parfaitement justifiée. Vous, vous êtes irréprochables, et eux sont des pécheurs endurcis, à vous entendre. Fort bien… Mais puisque je m’intéresse à l’humanité, je dois prendre plus souci des pécheurs que des irréprochables. Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, ce sont les malades.

Un tonnerre de bravos accueillit cette déclaration. Les pharisiens, comprenant qu’ils s’attireraient une mauvaise affaire s’ils insistaient, se turent.

Mais le Verbe n’en avait pas fini avec les admonestations.

Des disciples de Baptiste étaient venus aussi, attirés par le vacarme. Ils interpellèrent à leur tour Jésus.

— Notre maître, dirent-ils, est plongé dans les cachots de Machéronte ; il mange du pain noir et boit de l’eau malsaine ; et vous, son cousin, vous êtes là à faire ripaille !… Vous oubliez donc votre précurseur ?… C’est cependant un grand prophète… Nous, nous le pleurons, nous jeûnons pour imiter ses privations, nous portons son deuil !…

— Nom de nom ! répondit Jésus avec humeur, c’est agaçant, à la fin !… Est-ce ma faute, à moi, si Baptiste s’est bêtement laissé coffrer par Hérode ? Et puis, après tout, Baptiste m’a comparé il y a quelque temps à un époux ; comme époux, il est tout naturel que je sois à la noce ; et, d’autre part, quand l’époux dîne, ses compagnons ne doivent point jeûner… Ils auront bien le temps de se faire de la bile quand ils ne m’auront plus, c’est-à-dire le jour où il m’arrivera quelque anicroche à mon tour.

Et, pour bien accentuer sa conclusion, Alphonse Christ ouvrit son robinet à paraboles.

— Personne, fit-il avec un air malin, personne ne met une pièce de drap non foulé à un vieux vêtement ; autrement, le neuf, rétréci par l’humidité, emporte le vieux, et la déchirure est bien plus grande qu’avant le rapiéçage. De même, on ne met pas le vin nouveau dans des tonneaux vieux ; sans quoi, les tonneaux éclatent et le vin se répand par terre. En outre, si vous vous habituez à boire du vin vieux, vous ne trouverez pas bon le vin nouveau quand on vous en présentera, et vous réclamerez du vin vieux comme étant meilleur…

— Parfait, dit quelqu’un ; mais qu’est-ce que voulez dire par là ?

— Comment ! vous ne comprenez pas l’allusion ?

— Nous ne comprenons rien du tout à ce galimatias.

— C’est bien dommage. Mais, moi, je sais ce que je veux dire, et cela me suffit.

Il allait entamer une nouvelle parabole, lorsqu’un vieux bonhomme, le sieur Jaïre, ange de la synagogue de Génésareth, fendit la foule et s’approcha de Jésus.

— Maître, fit-il, vous voyez un père navré. Oh ! oui, il faut que je sois bien navré pour que j’aie pu consentir à me rendre dans une pareille maison ; mais puisqu’il faut aller courir les bouges de ce genre pour vous rencontrer, je me suis résigné. L’important est que je vous aie trouvé. Voici donc ce qui m’amène : j’ai une fille, une fille unique ; elle se meurt, elle est même certainement morte à l’instant où je vous parle. Vous avez un pouvoir miraculeux, à ce qu’on assure. Eh bien ! maître, venez, imposez les mains à ma fille, et, j’en suis convaincu, cela suffira pour la faire revivre.

— À la bonne heure ! s’écria Jésus, au moins voilà un homme qui a confiance en moi ; sa confiance ne sera pas déçue. Allons chez lui, chers apôtres et amis. Nous reviendrons ensuite ici déguster les liqueurs qui doivent terminer notre festin.

Tous les convives se levèrent de table, et, cette escorte, grossie de la foule qui était entrée dans la maison, se rendit au domicile du papa Jaïre.

Les boutiquiers de la ville, voyant passer cette multitude, sortaient de leurs magasins et interrogeaient curieusement les gens du cortège.

— Qu’est-ce que c’est ? demandaient-ils.

— C’est Jésus qui va remettre sur pattes une jeune fille à l’agonie, répondait-on.

La foule augmentait à chaque pas. Le Verbe avait peine à avancer.

Une bonne femme, qui se grattait le derrière, suivait l’escorte, cherchant à s’y faufiler. Petit à petit, tout en marchant, elle réussit à arriver assez près de l’Oint. Quatre ou cinq pas de plus, et elle le touchait. La foule était tassée comme au retour d’un feu d’artifice. Cette bonne femme avait depuis douze ans des hémorroïdes dont elle ne pouvait pas se débarrasser ; l’anus de cette malheureuse était dans un état lamentable. C’est, du moins, l’Évangile qui nous donne ces détails. La pauvre malade, que le livre saint nous représente à Génésareth, manœuvrant dans la foule pour arriver jusqu’à Jésus, est appelée « une hémorroïsse » par les évangélistes. Ce mot ne se trouve dans aucun autre ouvrage ; il n’est employé que dans le Nouveau Testament. Il n’y a pas de doute que, par ce mot, les secrétaires du pigeon n’aient voulu désigner une infortunée affligée de ces tumeurs sanguinolentes dont le siège ordinaire est à l’anus.

Douze ans d’hémorroïdes ! Vous voyez si cette bonne femme souffrait le martyre. Elle se tordait en serrant les fesses et, de temps en temps, se grattait le trou-de-balle avec rage, tant la douleur était atroce.

Or, cette hémorroïsse avait la foi.

— Si je parviens seulement, se disait-elle, à loucher la tunique de Jésus, je serai guérie.

Enfin, elle fut à portée du grand rebouteur, elle saisit vive-

La femme aux hémorroïdes se guérit eu louchant Jésus (chap. XXXVIII).
La femme aux hémorroïdes se guérit en touchant Jésus (chap. xxxviii).
 
ment une frange de sa robe : à l’instant, ses hémorroïdes se fondirent.

Mais en voici bien d’une autre !… Le fils de Marie était tellement guérisseur, qu’il faisait des miracles sans le savoir. Cela est encore dans l’Évangile. Il ne savait pas qu’une malheureuse hémorroïsse circulait autour de lui de façon à pouvoir le toucher. Il fallut le prodige pour le mettre au courant de la guérison qu’il venait d’accomplir. Tandis que la malade saisissait le bas de sa robe, Jésus éprouva une sorte de commotion, comme un chat à qui on tire des étincelles en lui passant la main à rebrousse-poil : c’était le miracle qui sortait de lui pour passer sur les hémorroïdes de la bonne femme.

Il se retourna alors vers la multitude et dit :

— Quelqu’un m’a touché ; qui est-ce qui m’a touché ?

Pierre de lui répondre :

— Vous êtes bon, vous ! le peuple vous presse, vous accable, et vous demandez : « Qui m’a touché ? » C’est comme si vous vouliez chercher une aiguille dans une botte de foin.

— Je n’ai pas la berlue, poursuivit Jésus : j’ai senti un miracle sortir de moi ; donc, c’est que quelqu’un m’a touché.

Et, parcourant des yeux la foule, il fixa sur celle qu’il avait guérie un de ces regards qui sondent les cœurs et les hémorroïdes. La bonne femme, se voyant découverte et croyant que le grand rebouteur était irrité de ce qu’elle lui avait soutiré un miracle en cachette, se jeta, en larmes et toute tremblante, aux pieds de l’Oint.

— Seigneur ! seigneur ! implorait-elle, ne me remettez pas mes hémorroïdes !

Jésus sourit.

— Allez, bonne femme, dit-il ; je ne suis pas un mauvais diable au fond. Votre guérison a été un carottage ; n’importe, c’est tant mieux pour vous !

En même temps, survinrent les domestiques du papa Jaïre.

— Qu’y a-t-il ? qu’y a-t-il ? demanda l’ange de la synagogue.

— Patron, ce n’est pas la peine que vous dérangiez le sorcier ; votre fille est morte.

Le papa Jaïre tourna vers Jésus un regard de supplication qui signifiait :

— Vous venez d’enlever les hémorroïdes de cette bonne femme ; comme je suis un pékin un peu plus haut placé qu’elle, vous devriez bien accomplir maintenant pour moi un prodige proportionné à ma valeur. Puisque ma fille est définitivement défunte, voilà l’occasion de vous distinguer.

— En route ! commanda Jésus qui avait compris.

On reprit donc la marche vers le domicile du papa Jaïre. Le grand rebouteur et la foule arrivèrent quelque temps après à la maison.

En entrant, Jésus trouva les pleureuses qui étaient déjà à leur besogne. Oh ! elles ne perdaient pas leur temps, ces commerçantes en larmes. À peine un décès était-il signalé, qu’elles arrivaient, sanglotant, à la maison mortuaire. Un trépas de jeune fille leur représentait une journée de lamentations fortement rétribuées.

Elles étaient là, faisant retentir l’habitacle de leurs gémissements intéressés, poussant des clameurs lugubres.

— Ne pleurez point, leur dit le Verbe, l’enfant n’est point morte ; elle dort.

Les pleureuses accueillirent ces paroles par des railleries.

— Avec ça que la jeune fille n’est pas trépassée !… Nous nous serions dérangées pour rien ?… Il ne manquerait plus que ça !…

— Il est étonnant, le monsieur !… Pour un médecin, il n’est pas fort, puisqu’il prend un cadavre pour une personne endormie…

Et elles prétendaient continuer leurs lamentations.

Jésus ne le permit pas.

— Que tout le monde sorte, commanda-t-il. Il ne doit rester avec moi, dans la chambre de la défunte, que le père, la mère, Pierre, Jacques et Jean.

On lui obéit.

Alors, il prit la main du cadavre et lui cria :

Talitha Koumi ! Jeune fille, lève-toi !

Retenez bien ces mots, pour en faire l’essai quand vous aurez envie de ressusciter un camarade. Talitha Koumi ! Avec ces cinq syllabes, Jésus redonna la vie à la fille de Jaïre ; c’est l’évangéliste Marc (qui n’assistait pas à l’opération, par parenthèse) qui nous les a rapportées. Quant à l’apôtre Jean, que les théologiens catholiques nous donnent comme ayant été témoin intime du miracle, il n’en souffle pas un mot dans son évangile.

En entendant Talitha Koumi, la jeune fille se leva, et, folle de joie de se sentir revivre, elle se mit à courir dans l’appartement.

Les parents étaient dans la jubilation jusqu’au cou.

Jésus dit encore, cette fois en s’adressant à eux :

— Je suis très charmé de vous avoir été agréable ; mais ce n’est pas tout, ça ! Il faut que vous pensiez un peu à cette pauvre enfant. Elle doit avoir faim, depuis le temps qu’elle n’a pris aucune nourriture. C’est pourquoi, donnez-lui à manger.

Sur ce, il s’en retourna à la maison des publicains boire le coup de l’étrier avec ses disciples, comme il l’avait promis aux amis et amies de Matthieu (Matthieu, chap. IX, versets 10-26 ; Marc, chap. II, versets 15-22 ; chap. V, versets 21-43 ; Luc, chap. VIII, versets 29-56).

Après ces faits mémorables, Jésus alla de plus belle à Nazareth ; mais il ne réussit encore qu’à faire rire de lui. Il était écrit que les Nazaréens demeureraient insensibles à la parole de leur concitoyen. Somme toute, on se demande, parfois, pourquoi le Verbe prenait cette peine inutile : en sa qualité de dieu, il connaissait très bien le passé, le présent et l’avenir, et il ne pouvait se faire aucune illusion.

L’évangéliste Marc rapporte (chap. VI, versets 1-6) que les gens de Nazareth accueillirent de nouveau Jésus par une incrédulité des plus complètes.

— D’où pourraient lui venir, disaient-ils, la sagesse et la puissance ? C’est un charlatan qui en impose aux badauds des autres villes ; car ils ne le connaissent pas. Mais nous, ne savons-nous pas que c’est un vulgaire charpentier ? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie ? Ses frères ne s’appellent-ils pas Jacques, Joseph, Simon et Jude ? et ses sœurs ne sont-elles pas toutes parmi nous ? (textuel).

— Nul n’est prophète en son pays, pensa le Verbe, et il n’essaya pas, pour le quart d’heure, de convertir ses compatriotes.

Il résolut même de prendre quelques jours de vacances.

À cet effet, il réunit ses douze apôtres et leur dit :

— Jusqu’à nouvel ordre, vous allez me remplacer. Je vous délègue mes pouvoirs. Vous entreprendrez sans moi une petite tournée, et vous annoncerez partout que le royaume du ciel n’est pas si loin qu’on se l’imagine communément. Guérissez les malades, ressuscitez les morts, purifiez les lépreux, redressez les bossus, et faites déménager les démons du corps des possédés. Surtout, pas de fumisterie ; comme vos miracles ne vous coûteront rien, vous aurez la bonté de ne pas vous les faire payer. Toutefois, vu qu’on ne vit pas d’amour et d’eau fraîche, acceptez l’hospitalité de quiconque vous l’offrira. N’oubliez pas que les femmes qui prennent plaisir à forniquer sont particulièrement intéressantes ; ce sont de jolies pécheresses à qui nous avons beaucoup à pardonner. Je vous recommande aussi les petits enfants ; il faut leur témoigner une grande affection. Enfin, propagez bien ma doctrine en tous lieux. Soyez prudents comme les serpents et simples comme les pigeons.

À ce mot, Pierre, qui avait de la méfiance, répliqua :

— D’accord ; seulement, nous sommes entourés d’ennemis ; nous allons jouer le rôle de brebis tombant au milieu d’une bande de loups.

— Parfaitement.

— Mais si les loups dévorent les brebis ?…

Jésus fit à Pierre cette réponse, qui est à encadrer :

— Quand l’agneau est mort, il ne craint pas le loup !

Finalement, on se sépara ; les apôtres partirent deux par deux, dans diverses directions, promettant de donner fréquemment de leurs nouvelles (Matthieu, chap. X, vers. 5-42 ; Marc, chap. VI, vers. 7-13 ; Luc, chap. IX, vers. 1-6 ; on peut consulter aussi à ce sujet saint Clément d’Alexandrie, Deuxième épître aux Corinthiens, chap. V) ; quant à Jésus, il alla se reposer dans le sein de Magdeleine, Joanna, Suzanne et autres adoratrices.


CHAPITRE XXXIX
 
OÙ BAPTISTE PERD LE GOÛT DU PAIN


Quelqu’un qui n’avait pas d’odalisques à sa disposition, c’était le cousin Baptiste. Douze longs mois s’étaient passés depuis qu’il avait été arrêté pour avoir censuré, d’une manière un peu trop vive, la conduite privée du roi Hérode.

Ses disciples, dans le but d’attendrir Jésus, avaient parlé de pain noir et d’eau malsaine. Ils avaient exagéré ; car les livres saints eux-mêmes déclarent que le cousin Baptiste était assez bien soigné dans la forteresse de Machéronte. Nous savons déjà que ses disciples allaient et venaient, accomplissant toutes ses commissions.

L’Évangile ajoute même qu’Hérode venait rendre parfois visite à son prisonnier, et qu’il lui demandait des conseils.

Lisez saint Marc (chap. VI, vers. 20) : « Hérode, sachant que Baptiste était un homme juste et saint, le craignait et avait du respect pour lui, faisait beaucoup de choses selon ses avis, et l’écoutait volontiers. »

C’était précisément parce qu’il le craignait qu’il le tenait sous clef ; mais cela ne l’empêchait pas de lui témoigner un grand respect. C’est l’Évangile qui le dit. Donc, le cousin Baptiste était un prisonnier privilégié.

S’il avait eu seulement pour deux sous de malice, il serait promptement sorti de prison, et cela avec les plus grands honneurs. Il préféra, le nigaud, envoyer ses messagers à Jésus, qui lui fit répondre comme on l’a vu :

Tu l’as voulu, n’ t’en plains pas !
Tire laïtou, laïtou, lanlaire.
Tu l’as voulu, n’ t’en plains pas !
Tir’-toi d’ la comm’ tu pourras !

Puisque la privation de liberté (c’était la seule chose qui lui manquait) lui était insupportable, et puisque Jésus se conduisait à son égard comme le dernier des lâcheurs, Baptiste aurait parfaitement pu, sans faire le moindre accroc à son amour-propre, se mettre tout à fait dans les petits papiers d’Hérode.

Le tétrarque se serait félicité de l’avoir entièrement comme guide et aurait brisé ses chaînes pour lui donner une haute fonction à la cour.

Pas du tout. Le cousin Baptiste ne comprit pas ses intérêts.

Se trouvant à la merci d’Hérode, il continua, comme par le passé, à lui adresser des remontrances à propos de son mariage, chaque fois qu’il en avait l’occasion. Naturellement, ces observations étaient désagréables à Sa Majesté, et, par-dessus le marché, Baptiste se créait gratuitement une ennemie mortelle dans Hérodiade, qui était ainsi mise en cause.

Il ne faut jamais fourrer son nez dans les affaires de femmes, dit un proverbe très sensé. C’est en effet là une des questions qui amènent le plus souvent la brouille entre les meilleurs amis. Votre camarade le plus cher se toque d’une beauté qui, à vos yeux, est une laideur, et qui vous déplaît souverainement ; laissez-les donc filer ensemble le parfait amour, et ne mettez pas votre doigt entre l’arbre et l’écorce ! Si, au contraire, vous venez donner votre avis au camarade, qui ne vous le demande pas, il vous prendra à tic, et, le jour où, dégoûté de sa Dulcinée, il l’enverra au diable, le camarade ne se réconciliera pas avec vous pour ça. Voyez-vous, cela est réglé comme du papier à musique.

Baptiste appartenait à l’espèce agaçante de ces gens grognons qui se donnent la mission stupide de censurer les ménages.

Hérode ne pouvait pas lui demander un conseil sur un acte politique, sans qu’après avoir répondu il ajoutât :

— Oui, Majesté, faites ceci, faites cela ; c’est mon avis : mais ce n’est pas tout que de s’occuper de la politique. Il faut aussi songer à son intérieur, et la vérité m’oblige à vous dire que le premier de vos devoirs serait de flanquer votre femme Hérodiade à la porte et de reprendre votre ancienne.

Hérode fronçait les sourcils et sortait sans rien dire.

Le soir, en causant sur l’oreiller avec Hérodiade, si celle-ci avait le malheur de lui demander :

— Eh bien, et Baptiste ?

Il lui répondait :

— Ne m’en parle pas ; ce n’est pas un mauvais homme au fond, mais il a une fichue manie…

— Il t’a encore chanté son antienne à propos de notre mariage ?

— Justement.

— Le sale animal ! concluait Hérodiade en grinçant des dents.

Hérodiade était nerveuse. Le fait se reproduisant sans cesse, elle en arriva à ne plus pouvoir penser à Baptiste sans avoir une attaque de nerfs. Le cousin de Jésus l’horripilait.

Au début, elle se contentait de l’appeler plaisamment « Monsieur De-quoi-je-me-mêle » ; puis, elle avait dit pour le désigner : « Le Grincheux ». — Que fait le Grincheux ? N’a-t-il pas défuncté, le Grincheux ? — Enfin, elle en était au « sale animal. »

« Sale animal » est le dernier degré de la colère d’une reine. Après « sale animal », il n’y a plus que la potence.

Le tétrarque regrettait amèrement d’avoir répété à sa femme tous les potins de Baptiste. Pour n’avoir pas su cacher les intempérances de langage de son prisonnier, il était maintenant dans l’obligation de le défendre contre les fureurs d’Hérodiade.

Celle-ci était poursuivie par une idée fixe :

— Puisque ce sacré Baptiste, pensait-elle, persiste à fourrer son nez dans nos affaires, il faut que je le lui fasse couper.

De couper le nez à Baptiste à couper sa tête, il n’y avait qu’un pas ; ce pas fut promptement franchi.

Voici dans quelles circonstances :

Le roi Hérode, qui n’avait pour prénom aucun nom de saint (les saints du calendrier n’étaient pas inventés à cette époque), célébrait sa fête au jour anniversaire de sa naissance, suivant la coutume des Romains.

Cette année, il la célébra à Machéronte.

Il offrit un festin à ses courtisans, aux officiers et aux nobles de la Galilée. Tout ce que nous savons de la richesse des Hérodes, de leur profusion, de leur faste, donne lieu de croire que l’appareil de la fête et de la table fut au-delà de ce qu’on peut décrire. Hérodiade, pas bête, qui connaissait les côtés faibles de son oncle et mari, avait ordonnancé les plaisirs.

Antipas avait commandé la bombance ; il s’était chargé de la partie matérielle du repas. La reine, elle, avait simplement dit :

— Je fais mon affaire du ballet qui terminera la soirée.

Tout un piège était caché derrière ce ballet. Vous allez voir le truc.

On procéda par ordre. On dîna copieusement et l’on but royalement. Puis, les derniers flacons vidés, on passa au grand salon bleu qui avait été aménagé pour la circonstance : au fond, une estrade destinée aux danseuses. Hérode, amateur fou des danses voluptueuses importées d’Italie, avait pris place au premier rang des fauteuils.

Le ballet commença. Les danseuses, toutes jolies à croquer, avaient été choisies parmi les plus alertes disciples de Terpsichore. À leur tête était Salomé, qui levait la jambe comme pas une ; cette Salomé était la fille même d’Hérodiade, issue de son premier mariage.

La charmante enfant dansa à la satisfaction générale. Les bouquets pleuvaient sur l’estrade. Hérode était enthousiasmé.

— Jarnombille ! s’écria-t-il, quelle grâce ! Je n’ai jamais vu d’entrechats si bien exécutés ! Pour le plaisir que j’ai eu, je donnerai à l’adorable danseuse, j’en fais le serment, tout ce qu’elle voudra, quand ce serait la moitié de mon royaume !

— Je vous prends au mot, beau-papa, fit Salomé.

— Je ne m’en dédis pas, répliqua Hérode Antipas.

Salomé courut vers sa mère et lui dit à l’oreille :

— Maman, que faut-il demander ?

— La tête de Baptiste, répondit Hérodiade.

Alors, la jeune fille se retournant vers le roi, et minaudant de sa plus gracieuse moue :

— Petite Salomé, dit-elle, veut tête de Baptiste sur joli plateau argent, na !

Hérode ne s’attendait pas à ce coup-là ; il fit un bond sur son fauteuil et baissa le menton, comme un homme qui demande à réfléchir.

Mais les courtisans, qui trouvaient délicieuse la fantaisie de Salomé, entonnèrent en chœur :

— Tète Baptiste !… Tête Baptiste !… Tête Baptiste !…

Un roi n’a que sa parole, — quand il veut bien la tenir.

Antipas appela son bourreau, qu’Hérodiade avait eu soin d’inviter à la fête :

— Garçon, commanda-t-il, servez chaud la tête de Baptiste à mademoiselle !

— Sur un plateau d’argent ! ajouta Salomé, qui tenait à ce que les choses se fissent avec cérémonie.

Un quart d’heure après, Salomé offrait à sa mère la binette du précurseur sur le plateau obligatoire.

S’il faut en croire saint Jérôme, qui n’assistait cependant pas à la scène (puisqu’il ne naquit que trois siècles plus tard), Hérodiade se serait amusée à percer de son aiguille la langue du prophète.

Et c’est ainsi que la reine fit passer à Baptiste le goût du pain.

Le tétrarque dormit très mal cette nuit-là et d’autres encore. Il rêva bien souvent de sa victime. Baptiste lui apparaissait, jaillissant de ses meubles les plus intimes. Il lui semblait, en ouvrant sa table de nuit, que le fils de Zacharie en surgissait, pâle et solennel, et lui disait d’une voix de basse :

— Assassin !

Bien mieux, quand on lui apprit les exploits de Jésus, Hérode murmura :

— Je vois ce que c’est !… C’est Baptiste qui est ressuscité !… C’est lui qui a quitté le tombeau et qui opère ces prodiges ! (Matthieu, XIV, 1-12 ; Marc, VI, 14-29 ; Luc, IX, 7-9.)


CHAPITRE XL
 
PETITS PAINS ET HARENGS SAURS À DISCRÉTION


Revenons à nos apôtres, que l’Oint avait envoyés en mission, deux par deux, aux six coins de la Judée. Ils ne furent pas des derniers à connaître le sort lamentable de Baptiste, et, sitôt qu’ils l’apprirent, ils s’empressèrent, sans avoir besoin de recevoir un mot d’ordre, de rappliquer auprès de Jésus.

— Sapristi, patron ! on nous a raconté une anecdote horrible qui a fait dresser nos cheveux sur nos têtes.

— Quoi donc ?

Salomé offre à ses royaux parents la tête de Baptiste (chap. XXXIX).
Salomé offre à ses royaux parents la tête de Baptiste (chap. xxxix)
 

— Mais cela va très mal. Votre cousin Baptiste a été exécuté, on lui a coupé le cou.

— Je le sais. Que la volonté de Dieu soit faite !

— Comment ! Il nous semble qu’en cette occasion ce n’est pas la volonté de Dieu qui s’est accomplie, mais bien celle de Mme Hérodiade.

— Possible ! Seulement, comme rien ne se passe sans que Dieu le veuille, si mon cousin Baptiste a été décapité, c’est parce que mon Père, celui qui est au ciel, en avait décidé ainsi.

— Eh bien, il n’a pas été aimable pour son neveu, votre Père qui est au ciel !

— Les desseins du Très-Haut sont insondables.

Les apôtres n’étaient pas rassurés du tout. Ils demandèrent s’il ne serait pas prudent de se mettre à l’abri.

— Attendez, répondit Jésus ; il faut que je consulte l’horloge de mon destin.

Puis, ayant réfléchi un instant, il dit :

— Mon heure n’est pas encore venue. Déguerpissons.

On se rendit dans le premier port que l’on rencontra, et notre sainte bande fit voile vers le nord de la mer de Tibériade.

Ce fut à Bethsaïde, déjà célèbre par la pêche miraculeuse, que nos hommes débarquèrent. Ce village appartenait au territoire gouverné par Philippe et était, depuis l’année précédente, devenu une cité. Le tétrarque avait même changé son nom et l’avait appelé Julias, par courtisanerie envers la fille d’Auguste.

Autour de cette ville naissante s’étendaient de vastes solitudes, et des collines s’élevaient à l’orient, aussi désertes qu’aujourd’hui. C’est dans cette localité que le fils du pigeon avait compté trouver le calme.

Son espérance fut déçue.

En dépit du secret dont le grand rebouteur avait couvert son départ, quelques témoins, ayant vu la voile s’éloigner du bord, avertirent le peuple, qui suivit le long du rivage. Contrariée sans doute par les vents, la barque marchait avec lenteur ; elle fut devancée, et quand Jésus mit pied à terre, en compagnie de ses disciples, il se vit entouré par une foule aussi nombreuse que celles de Naïm et de Capharnaüm.

On était alors aux approches de la Pâque. Déjà les caravanes se formaient. Il y avait là une multitude de pèlerins, venus des plus lointaines contrées. Le père Zébédée, dès qu’il avait su la prochaine arrivée de ses deux fils et de leur chef, s’était mis en quatre pour chauffer le zèle des habitants.

— Vous allez le voir, ce Jésus, disait-il, à qui voulait l’entendre ; en voilà un qui est rudement fort ! Un jour que le temps n’était pas du tout à la pêche, — et je m’y connais, moi qui suis un vieux loup de mer, — il a fait prendre à mes fils du poisson à en remplir deux barques ! Cela tenait du prodige. Vous n’aurez qu’à lui demander des miracles ; il vous en exécutera des mille et des cent.

Aussi, quand l’Oint fut parmi les gens de Bethsaïde-Julias, reçut-il un accueil plus que sympathique.

— Rabbi, demanda la foule sur tous les tons, un miracle, un miracle !

— Pas pour le moment, répondit Jésus ; il ne faut pas abuser des bonnes choses, ce sera pour une autre fois.

— Mais si, mais si ; un miracle ! un miracle !

— Je vous demande grâce ; je suis très fatigné.

— Ce n’est pas fatigant de faire des miracles. Un miracle ! un miracle !

— J’ai besoin du grand air et de la solitude.

— Un miracle ! un miracle !

Jésus les laissa s’époumonner, et, suivi de ses apôtres, gagna une colline des environs. Les gens de Bethsaïde et les pèlerins, qui étaient tenaces, vinrent l’y relancer. Il passa à une deuxième, puis à une troisième colline ; ils s’attachèrent à ses pas, ne le quittant pas d’une semelle.

Alors, en guise de miracle, il leur servit un grand discours de sa façon.

Il fut si éloquent que ses auditeurs oublièrent complètement le motif qui les avait amenés si loin en plein désert De plus, son discours fut d’une longueur interminable. Il parla toute la journée, et personne ne songea à quitter la place pour rentrer dîner à la maison.

Quand il eût terminé son speech, sans avoir pris un seul verre d’eau sucrée (un gosier divin n’est jamais desséché par un sermon, si étendu qu’il soit), le soleil descendait à l’horizon.

C’est alors que les disciples se sentirent pris d’inquiétude pour les estomacs de ces assistants bénévoles.

— Nous sommes jolis ! firent-ils. Nous voici bien avant dans le désert, tous ces braves gens qui nous entourent ont abandonné leur ville, et nous n’avons rien à nous mettre sous la dent.

— Qu’à cela ne tienne, répondit l’Oint ; achetez des pains et distribuez-les à cette foule.

— Acheter du pain ? Où cela, et avec quoi ? Nos porte-monnaie sont à sec, et il n’y a pas un seul boulanger dans les environs. Les boulangers n’ont guère l’habitude de s’établir au milieu des déserts.

— Soit ; mais il n’est guère possible que pas un de ces excellents pèlerins n’ait un morceau de pain dans sa besace,

André grimpa sur une pierre.

— Quelqu’un, dans l’honorable société, aurait-il apporté pour trois sous de pain ? demanda-t-il.

Un jeune garçon s’avança :

— J’ai, dit-il, cinq petits pains et deux poissons.

— Oh ! nous sommes riches ! s’écria Jésus.

— Croyez-vous donc, interrogea André, qu’il y en aura assez pour tout le monde ?

— Donnez toujours et rapportez-vous-en à moi.

Là-dessus, Jésus commanda qu’on invitât la foule à s’asseoir par terre, cinquante par cinquante ; ce qui fut fait.

Puis, il prit les cinq petits pains, les rompit et les donna à ses apôtres, qui les repassèrent au peuple. Il fit de même des deux poissons, qui étaient probablement des harengs saurs. Or, voici qu’entre les mains du grand rebouteur, les petits pains et les harengs saurs se multipliaient à l’infini. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore. Il continua donc la distribution jusqu’à ce que la foule, rassasiée, criât : — Assez ! assez !

Toutefois, comme il tenait à prouver que le don de miracle dont il était doué ne l’empêchait pas d’être économe, il ordonna de ne rien laisser perdre et de ramasser tout ce qui resterait de petits pains et de harengs saurs.

On lui obéit, et, quand chacun eut bien mangé à sa faim, on trouva encore, avec les reliefs de ce festin improvisé, à remplir douze vastes corbeilles.

Puis, les habitants de Bethsaïde et les pèlerins quittèrent le désert à la nuit tombante et s’en revinrent à la ville, au grand contentement des quelques citadins qui étaient restés et qui commençaient à s’inquiéter de cette émigration inattendue.

On causa longtemps en Galilée de ce miracle ; car il n’y a pas à dire non, c’était un miracle de première marque. Ce miracle même en contient à lui tout seul plusieurs, dont l’Évangile ne paraît pas s’apercevoir ; ce qui est fort dommage.

Premièrement, cette ville presque entière qui abandonne ses foyers pour aller entendre un monsieur prêcher au loin dans le désert, et qui ne songe pas à emporter de vivres, miracle !

Secondement, ces braves gens qui négligent de se munir de vivres et qui trimballent avec eux, à vide, douze grandes corbeilles à provisions, miracle encore !

Telle est, en somme, l’aventure de la multiplication des petits pains et des harengs saurs ; elle est bien plus miraculeuse que les chrétiens eux-mêmes ne le croient. (Matthieu, XIV, 13-21 ; Marc, VI, 30-44 ; Luc, IX, 10-17 ; Jean, VI, 1-15).


CHAPITRE XLI
 
PROMENADE À PIED SUR L’EAU


Nul ne sera étonné d’apprendre, je suppose, qu’après ce miracle, accompli devant une population entière, les Bethsaïdois méditèrent d’enlever Jésus de force et de le proclamer roi.

L’idée était toute naturelle. Les Bethsaïdois, très logiques, se disaient qu’un individu aussi puissant, placé à leur tête, leur vaudrait toutes les victoires imaginables, en commençant par l’expulsion des légions de l’occupation romaine.

Mais cette perspective ne souriait pas à Jésus. Le Verbe s’était fait chair pour parler à robinet ouvert, et non pour commander des armées d’insurrection et de conquête. Et, puis, son heure n’était pas encore venue (cliché).

Lorsqu’on lui fit connaître les dispositions des Bethsaïdois, il protesta vivement :

Pains et poissons multipliés par Robert Houdin Ier (chap. XL).
Pains et poissons multipliés par Robert Houdin Ier (chap. xl).
 

— Non, non, s’écria-t-il, je ne veux pas de couronne ; que l’on me laisse à mes guérisons de boiteux et de culs-de-jatte !

Les apôtres ne l’entendaient pas de cette oreille. Ils avaient formé des rêves de gloire et entraient dans les passions belliqueuses du peuple bethsaïdois.

Ils insistèrent.

— Seigneur, si vous prenez le commandement de l’émeute, qui depuis longtemps fermente, nous sommes certains du succès. Voyez quelle raclée nous allons administrer aux Romains !

— Avec ça ! répliqua Jésus. Nous aurons contre nous, non seulement les troupes de Rome, mais encore celles d’Hérode et du Sanhédrin.

— Eh bien, vous êtes bien le fils de Dieu, quand le diable y serait ! D’un mot, vous pulvériserez tous nos adversaires, si nombreux qu’ils soient.

— Je ne dis pas le contraire. Seulement, il n’entre pas dans mes projets de me mettre à la tête d’une insurrection.

— Cependant, Rabbi…

— Il n’y a pas de cependant. Je sais ce que j’ai à faire. Puisque vous me reconnaissez pour votre chef, votre devoir est de m’obéir aveuglément. Ainsi, vous allez tout de suite vous embarquer pour Capharnaüm, et ne raisonnons pas !

Les apôtres baissèrent la tête et ne résistèrent plus à la volonté du maître.

Quand ils furent loin, Jésus renvoya la foule, qui s’était de nouveau attachée à lui, et, profitant de l’obscurité, il s’enfuit tout seul sur la montagne.

Pendant ce temps-là une tempête était descendue avec la nuit dans la vallée du Jourdain. Battues des vents, les eaux de la mer de Tibériade s’enflèrent et envahirent la barque des apôtres. La situation était d’autant moins gaie que l’Oint ne se trouvait pas avec eux cette fois.

Ils maudissaient leur sort, essayaient de lutter contre la tourmente, mais en vain. L’ouragan était le plus fort, les vagues emportaient le bateau et le jetaient hors de sa route.

À la quatrième heure de la nuit, ils n’étaient encore qu’à mi-chemin, et le danger était plus grand que jamais.

Tout à coup, ils aperçurent, à peu de distance, quelqu’un qui marchait tranquillement sur les eaux ; on aurait juré que ce personnage se promenait sur la terre ferme, tant ses pas étaient assurés ; une grande lumière l’environnait. C’était Jésus.

Nos apôtres auraient dû se réjouir et penser que le patron venait à leur aide. Pas du tout. Ils furent au comble de l’épouvante et se mirent à pousser de grands cris.

— Ne vous effrayez donc pas, nigauds, dit le Christ. C’est moi.

— Non, non, répondaient les autres, ce n’est pas vous, c’est un fantôme que nous voyons.

— Je vous réitère que c’est moi.

Pierre fut le premier à avoir un peu de confiance.

— Seigneur, fit-il, si c’est vous, commandez que je vienne à vous sur les eaux.

— Viens, Pierre, puisque le cœur t’en dis.

— Vous m’assurez que je n’enfoncerai pas ?

— Je t’en donne ma parole d’honneur.

Pierre aussitôt de sauter hors de la barque pour aller rejoindre l’Oint. Au fond, il n’était pas trop sûr que ce plancher liquide ne lui jouerait pas un mauvais tour. Demi-craintif, demi-confiant, il fit quelques pas en avant. D’abord, ses pieds foulèrent l’eau comme si ç’avait été du macadam ; mais, vlan ! survint une rafale, il prit le trac et commença à enfoncer. Quand il en eut jusqu’aux genoux, il craignit tout à fait pour sa peau et hurla :

— Maître, maître, sauvez-moi, j’enfonce !

— Tu te fais illusion, mon ami, repartit Jésus, qui était, lui, tout debout au-dessus de l’onde ; regarde comme c’est solide, ce terrain-ci.

— Mais non, maître ! Pour vous qui êtes le fils du pigeon, c’est un terrain excellent ; mais il n’en est pas de même pour moi qui ne suis qu’un simple apôtre… Encore cinq minutes, et je serai empêtré jusqu’au nombril… Tirez-moi de là, je vous en supplie ; c’est une mauvaise fumisterie que vous m’avez faite en m’autorisant à quitter la barque.

Jésus eut pitié du malheureux Pierre, qui barbottait comme un canard en détresse. Il lui tendit la main, le ramena à la surface, et lui dit en manière de gronderie amicale :

— Si tu avais eu tout à fait confiance en moi, mon vieux, tu n’aurais pas enfoncé du tout.

Et, l’un soutenant l’autre, ils regagnèrent la barque.

À peine Jésus y eut-il pénétré, que le vent tomba, et ils se trouvèrent à l’instant même à l’endroit précis où ils devaient aborder. (Matthieu, XIV, 22-23 ; Marc, VI, 45-52 ; Jean, VI, 16-21.)

Pour le coup, les apôtres ne doutèrent plus. Ils se jetèrent aux pieds de leur chef, qui les avait si bien tirés du péril, et ils lui dirent :

— Nom d’un rat ! vous êtes plus qu’un prophète. C’est bien le pigeon qui est votre papa !


CHAPITRE XLII
 
EXIL ET RETOUR EN GALILÉE


Vingt-quatre heures après ces événements, l’Oint prêchait dans la synagogue de Capharnaüm, en présence d’une grande affluence de public. Les gens de Bethsaïde eux-mêmes étaient là. Comme ils avaient constaté que la barque des apôtres était partie sans Jésus, ils avaient cherché le charpentier-rebouteur par monts et par vaux pour lui amener quelques malades, et, ne l’ayant pas trouvé, ils avaient été vivement intrigués.

Le télégraphe électrique n’existait pas encore à cette époque. Néanmoins, au dire de l’Évangile, les Bethsaïdois surent dans la journée même que le fils du pigeon était à Capharnaüm, et ils s’empressèrent aussitôt de s’y rendre.

Le lendemain matin, les deux populations réunies supplièrent le Verbe de leur faire un de ces grands discours dont il avait le secret.

Jésus parla donc ; mais, comme on lui demandait de renouveler le miracle de l’avant-veille, c’est-à-dire la multiplication des petits pains et des harengs saurs, il se rebiffa, et mal lui en prit.

— Sapristi ! s’écria-t-il, vous serez donc toujours les mêmes ! Faut-il que vous soyez affamés, pour que vous veniez encore me demander du pain ! Eh bien, je vous en donnerai, mais pas de celui que vous réclamez. Je vous donnerai à manger de moi-même ; car je suis le pain vivant descendu du ciel.

À cette proposition un peu risquée, on le reconnaîtra, les assistants, qui étaient cependant bien disposés en faveur de l’orateur charpentier, murmurèrent.

Celui-ci, au lieu d’expliquer sa pensée, continua sur le même ton :

— Oui, la nourriture que je vous offre, c’est ma chair. En voulez-vous ?

— Non, crièrent mille voix.

— Tant-pis pour vous ! Je ne reviens pas sur ce que j’ai dit. Vous m’avez vu ressusciter des morts. Or çà, si vous voulez que je vous ressuscite quand vous serez trépassés, il faut que dès à présent vous mangiez ma chair et que vous buviez mon sang !

Cette politesse d’anthropophage n’était pas du goût de l’assemblée. On voulait bien recommencer une dînette de petits pains et de harengs saurs ; mais personne ne se sentait d’humeur à aller mordre dans les biftecks du monsieur.

— Est-ce une parabole que vous nous dites là ? demanda quelqu’un.

— Point du tout. Ma chair est vraiment viande, mon sang est vraiment breuvage ; qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. Celui qui me mange vivra en lui par moi (textuel).

Cette fois, la mesure était comble. Toute l’assistance, y compris de nombreux partisans de Jésus qui s’étaient fait inscrire pour figurer parmi ses disciples, toute l’assistance se révolta.

— Assez ! c’est affreux ! il est fou ! cria-t on.

Et, comme les Bethsaïdois et les Capharnautes ne voulaient aucun mal au Verbe, ils se contentèrent de le laisser tout seul à ses divagations. « Dès lors, dit l’évangéliste Jean, plusieurs de ses disciples se retirèrent de sa suite et ne retournèrent jamais plus avec lui. »

Jésus restait avec ses douze apôtres.

— Et vous, leur demanda-t-il, voulez-vous aussi vous en aller ?

— Dame, répondit Simon-Caillou, nous avons abandonné nos métiers qui nous faisaient vivre ; nous demeurons avec vous. Nous ne nous offrirons pas pour le quart d’heure une tranche de votre chair ; mais cela viendra peut-être. Nous vous avons vu accomplir tant de prodiges, que plus rien de ce que vous dites ne peut nous étonner. Nous vous croyons donc. Entendez une fois de plus notre profession de foi ; vous êtes bien le fils du pigeon.

— C’est bien, mes amis, je vous remercie.

Sur ce mot, il sortit de la synagogue avec ses douze fidèles.

Les habitants les regardèrent passer, scandalisés.

— En voilà, pensaient-ils, qui doivent se livrer entre eux à de belles choses ! Ils en sont à l’anthropophagie ; il faut franchement, qu’ils ne soient pas dégoûtés.

On pense si cet incident nuisit à la réputation de Jésus. Il comprit, du reste, très bien qu’il s’était rendu pour quelque temps impossible ; c’est pourquoi il quitta la ville et même la contrée. Quelques jours plus tard, il était à Tyr, dans la région habitée par les païens.

L’Évangile est très sobre de détails sur le séjour du Verbe parmi les Chananéens. Il raconte qu’il rendit service à une bonne femme dont la fille était épileptique, non toutefois sans l’avoir accablée d’injures, vu que messire Christ n’était pas toujours de bonne humeur.

Quand cette malheureuse mère l’implora, il lui répondit d’abord brutalement :

— Mes miracles ne sont pas pour les chiens !

L’infortunée accepta l’outrage.

— Cela est vrai, Seigneur, dit-elle ; mais, de même que les chiens mangent les miettes sous la table, accordez-moi une miette de vos miracles.

Jésus eut la galanterie de ne pas pousser plus loin la grossièreté, et il accorda, d’un air néanmoins renfrogné, la miette de miracle demandée.

Un autre jour, on lui amena un homme sourd et muet.

Ne manquez pas, à ce propos, de lire saint Marc (chap. VII), si vous voulez connaître la nouvelle manière d’opérer employée cette fois par Jésus.

Il attira à lui l’infirme, lui mit ses doigts dans ses oreilles, lui cracha dans la bouche et cria :

— Ephphetha !

Aussitôt le sourd-muet entendit et parla.

Il renouvela, en une autre circonstance, le miracle des petits pains et des harengs saurs multipliés. Si les Bethsaïdois apprirent que l’Oint avait refait, pour des païens, le prodige qu’il leur avait refusé à Capharnaüm, ils durent certainement en être bien jaloux.

Le séjour de notre personnage dans les pays païens fut de six mois. Tout ce temps-là, il s’ennuya à mourir ; il regrettait la Galilée et surtout Magdala, où était demeuré son petit sérail.

Ce fut donc à Magdala qu’il reparut tout d’abord, quand il jugea que son exil avait assez duré.

Les saintes femmes l’accueillirent avec transport, cela va sans dire ; il y avait une demi-année qu’il leur manquait, et il n’avait pas donné de ses nouvelles, le vilain méchant !

Toutes les pieuses odalisques se rassemblèrent pour fêter le retour de l’ingrat ; on lui adressa de doux reproches, on lui fit promettre de ne plus recommencer de pareilles escapades ; après quoi, le pardon fut accordé par mille chatteries.

C’est à cette époque que l’Évangile place ce calembour idiot et resté légendaire, qui est attribué au Christ.

Interpellant un beau matin ses apôtres, il leur posa cette question à brûle-pourpoint :

— Voyons, vous qui allez et venez et qui entendez dire ce que l’on raconte dans le pays, que dit-on maintenant à mon propos ?

— Pour être francs, répondirent les apôtres, personne ne croit que vous êtes le Messie. Nous avons interrogé tout le monde à votre sujet ; les uns disent que vous êtes toqué ; les autres vous prennent pour Jérémie ressuscité, et encore ceux-là sont-ils ceux qui vous reconnaissent quelque pouvoir ; mais la grande majorité de nos compatriotes vous considèrent comme un cerveau brûlé ou un farceur.

— Et vous, poursuivit Jésus, qui dites-vous que je suis ?

Pierre prit la parole au nom de la bande :

— Nous, Rabbi, nous n’avons pas à changer d’idée. À nos yeux, vous êtes le fils du pigeon, et nous vous proclamons tel partout où nous passons.

— C’est bien, mes amis, je suis content de vous. Et toi, principalement, mon vieux Pierre, je te sais gré de t’être fait l’interprète de vous tous. Tu es un bon garçon. Aussi, écoute bien ce que je vais te dire… Tu es Pierre, n’est-ce pas ?

— Parfaitement, puisque vous m’avez donné ce nom-là en remplacement de celui de Simon.

— Tu es Pierre, dis-je ; eh bien, sur cette pierre je bâtirai mon église.

— Plaît-il ?

— Je bâtirai, entends-tu, une église sur cette pierre que tu es, toi, et les portes de l’enfer ne prévaudront jamais contre mon église.

— Les portes de l’enfer ?

— Oui, les portes

— Je ne saisis pas très bien.

— Cela n’y fait rien. Je te donnerai aussi un trousseau de clefs. Ces clefs seront celles du royaume du ciel, un royaume qui est situé là-haut, plus haut que la lune. Et quand tu déferas un nœud sur la terre, il y aura instantanément un nœud défait dans le ciel.

— C’est bien de l’honneur que vous me faites, Seigneur, répondit Simon-Caillou, je tâcherai de m’en montrer digne.

Et, se tournant vers les autres apôtres, il ajouta en se passant la main dans la barbe avec triomphe :

— Attention, les camarades ; maintenant il est bien entendu que c’est moi qui suis le vice-président de la société ! (Mathieu, XV, 21-39 ; XVI, 1-20 ; Marc, VII, 1-37 ; VIII, 1-30 ; Jean, VI, 22-72).


CHAPITRE XLIII
 
SUSPENSION SANS FICELLES ET LANTERNE MAGIQUE SANS APPAREIL


Une semaine plus tard, Jésus se trouvait parmi les collines qui longent à l’ouest le lac de Génésareth. Le soir venu, il gravit une montagne élevée, nommée le Thabor, en compagnie de trois de ses apôtres, qui étaient Simon-Caillou, le grand Jacques et le petit Jean.

Arrivé au sommet, il dit aux disciples fidèles :

— Je vais faire ici ma prière du soir ; si le cœur vous en dit, imitez-moi.

Et il se jeta à genoux, tendit les mains vers le ciel et marmotta une oraison. Après cette oraison, il en entama une autre, puis une troisième, puis une quatrième, et ainsi de suite.

Les trois apôtres avaient suivi son exemple. Comme lui, ils s’étaient agenouillés et avaient tendu les mains vers le ciel en récitant des patenôtres.

Ils se reluquaient réciproquement du coin de l’œil et avaient l’air de se dire :

— Ah çà ! c’est qu’il n’est pas amusant, le patron ! Lui, il a, à volonté, sa nature divine ou sa nature humaine : il se fatigue quand il lui plaît ; et, quand il lui plaît, il ne se fatigue pas. En ce moment, il est depuis une demi-heure, avec les bras en l’air ; c’est donc que sa nature divine fonctionne ; il pourrait rester encore trois ou quatre heures dans cette attitude sans en être le moins du monde incommodé. Mais nous, sapristi ! c’est une autre paire de manches. Nous n’avons que notre nature humaine à notre service, et nous sommes bel et bien éreintés.

En effet, Jésus priait avec une ferveur extraordinaire, et ses bras tendus vers le ciel ne paraissaient pas du tout lassés ; au contraire, les trois apôtres faisaient une grimace impossible.

À la fin, ne résistant plus à la fatigue, ils cessèrent leur prière et se couchèrent tout tranquillement sur le sol pour faire un petit somme. Ils ne tardèrent pas à s’endormir.

Or, voici que, tandis qu’ils roupillaient avec un ensemble remarquable, il se passa de bien belles choses sur la montagne.

Jésus se dressa, cessa ses oraisons et s’éleva dans l’espace sans ballon. Oh ! pas trop haut. Seulement à un mètre environ au-dessus du sol. L’enlèvement complet était réservé pour une meilleure occasion. Il se contentait cette fois de demeurer suspendu en l’air, afin de bien prouver qu’il se moquait des lois physiques comme de Colin-Tampon.

En même temps, le ciel s’entr’ouvrit et deux vieux messieurs en descendirent. L’un avait sur le front une belle paire de cornes lumineuses ; c’était Moïse. L’autre était amené par un char enflammé, dans lequel il se pavanait à l’aise comme un poisson dans l’eau ; c’était Élie. Le père Moïse se plaça d’un côté de Jésus, et Élie, quittant sa voiture brûlante, se mit de l’autre.

Puis, tous les trois, ainsi suspendus sans ficelles, à un mètre du terrain, entamèrent une conversation amicale.

— Vous êtes bien aimables, disait le Verbe, d’être venus me rendre visite cette nuit.

— Comment donc ! répliqua Moïse, c’est une politesse que nous vous devions depuis longtemps… Et comment vont vos affaires dans ce monde ? Ça marche-t-il ? Les âmes se convertissent-elles à votre voix ?

— Peuh ! il y en a qui ne se rebiffent pas trop ; mais, au total, il y a du tirage. Ça ne va pas aussi bien que je l’aurais cru.

— À qui le dites-vous ? observa Élie ; ces sacrés israélites sont plus têtus que des mulets d’Arcadie. Je les ai prêchés pour mon compte, des années. Ah ! bien ouiche ! ils étaient plus encroûtés que jamais dans leur impiété, après chacun de mes sermons.

— J’ai eu plus de succès, repartit Moïse ; mais il est juste de dire que je n’ai jamais hésité à employer les grands moyens. Quand mes Hébreux renâclaient, je les faisait passer au fil de l’épée. Il n’y a rien comme un bon massacre pour faire entrer la foi dans les peuples récalcitrants.

— Votre loi, Moïse, fit Jésus, est, permettez-moi de vous le déclarer en ami, une loi un peu trop dure. J’ai pour principe de prendre les mouches avec du miel.

— Oh ! pour ce que cela vous réussit, ce n’est pas la peine d’en parler. Croyez-en ma vieille expérience. Si vous voulez fonder une religion, n’y allez pas en douceur ; sans quoi, vous n’aurez que des avanies.

— Je le sais bien ; mais après !…

— On vous accablera de persécutions, on vous montera des scies à n’en plus finir, on se fichera de vous, on vous mettra même au supplice…

— Je le sais, je le sais ; mais quel triomphe après !…

— Si vous tenez à être supplicié, c’est votre affaire ; je vous

Merveilleuse transfiguration de Jésus sur le Thabor (chap. XLIII).
Merveilleuse transfiguration de Jésus sur le Thabor (chap. xliii)
 
souhaite bien du plaisir, dit Élie. Quant à moi, je suis très heureux que monsieur votre père, l’excellent Sabaoth, ait eu la bonté de me retirer vivant de ce monde, avant que mes contemporains m’aient fait un mauvais parti.

Nos bonshommes à suspension causèrent comme cela pendant quelques minutes. Une lumière des plus vives les environnait et perçait même au travers de leurs corps qui étaient transparents, tant la clarté était puissante. Les vêtements de Jésus étaient d’une blancheur auprès de laquelle la neige aurait été grise. C’était bien beau, bien beau !

La vision étincelait et jetait de tels feux que les trois apôtres en furent réveillés. Leurs yeux s’ouvrirent, furent éblouis, et ils entendirent, dit l’Évangile, Moïse et Élie s’entretenant avec le Christ. « Ils parlaient de sa sortie du monde qui devait s’accomplir à Jérusalem. »

Cependant, un si magnifique spectacle ne pouvait pas durer éternellement : il y a une fin pour tout. Une séance de lanterne magique même se termine, quand tous les verres ont passé.

La transfiguration se mit donc peu à peu à pâlir ; l’apparition s’évanouissait. Élie et Moïse s’éloignaient à la manière des ombres chinoises.

Pierre trouva que cela finissait trop tôt.

— Maître, dit-il, savez-vous qu’il fait joliment bon ici !… Si cela ne vous était pas désagréable, nous ferions trois tentes, une pour vous, une pour Moïse, une pour Élie, et nous ne partirions plus de cette montagne à surprises.

— Quelle idée ! et où coucheriez-vous, vous autres ? fit Jésus à qui Pierre ne parlait que de trois tentes pour six.

— Dame ! vous prendriez Jean avec vous ; quant au grand Jacques et à moi, nous coucherions, l’un avec Élie, l’autre avec Moïse ; comme cela, tout le monde serait content.

Il parlait encore quand, brusquement, une nuée les enveloppa et un coup de tonnerre lui coupa le sifflet. Puis, une voix sortit de la nuée, et cette voix, qui n’était pas un ramage de pigeon, dit :

— Celui-ci est mon fils bien-aimé, en qui j’ai mis toutes mes complaisances ; écoutez-le.

Pour le coup, les trois apôtres ne songèrent pas à répliquer. Ils s’allongèrent par terre, le nez collé sur le sol, et ne bougeant pas plus qu’un chat effrayé qui va recevoir une claque.

Seulement, au bout de quelques instants, comme ils s’aperçurent que le ciel ne dégraboulinait pas sur leurs têtes, ils risquèrent un œil et constatèrent avec satisfaction, en se tâtant les membres, qu’il ne leur manquait rien.

Jésus était là devant eux, assis sur une pointe de rocher, à quelques pas, et les regardant d’un air légèrement narquois.

— Nom de nom ! leur dit-il, pour une belle peur, voilà une belle peur ! Vous avez l’air de ne pas vous croire au complet. Comptez donc vos os une bonne fois et numérotez-les pour la prochaine occasion… Non, vrai ! il n’est pas possible d’être aussi moules que vous l’êtes !… Quand donc vous fourrerez-vous bien dans le coco qu’il ne peut rien vous arriver, moi étant là ?…

Les apôtres ne demandèrent pas leur reste. Le grand Jacques, exprimant la pensée de ses deux collègues, insinua qu’il serait peut-être temps de rentrer en ville. Dans leur for intérieur, tous trois se disaient que la montagne à surprises était moins attrayante qu’ils ne l’avaient cru au premier abord.

L’Oint n’eut pas la cruauté de les contredire. Il consentit à regagner la cité la plus proche. Du reste, l’horizon commençait à s’éclaircir. On arriva au bas de la montagne au petit jour.

En descendant, Jésus leur expliqua que cette séance de suspension sans ficelles et de lanterne magique sans appareil avait été tout exprès à leur intention et qu’ils devaient en garder le secret.

— Je vous défends, dit-il, de parler jamais de ce que vous venez de voir.

C’est pour cela sans doute que Jean, le seul des quatre évangélistes qui ait assisté au superbe spectacle de la transfiguration, est aussi le seul qui n’en parle pas.

Ouvrez l’Évangile, vous trouverez le récit de cette aventure :

1° Dans saint Matthieu (chap. XVII, vers. 1-13), et saint Matthieu n’était pas sur le mont Thabor ;

2° Dans saint Marc (chap. IX, vers. 1-12), et saint Marc n’y était pas non plus ;

3° Dans saint Luc (chap. IX, vers. 28-36), et saint Luc n’y était pas davantage.

Quant à saint Jean, qui y était, il n’en souffle pas un mot.

Jean a donc religieusement gardé le secret de l’événement ; mais comment diable les trois autres évangélistes l’ont-ils su ?

Ah ! parbleu, que je suis bêta !… c’est par le pigeon.

Après avoir recommandé à ses apôtres de clore le bec sur sa transfiguration, Jésus leur annonça qu’il ressusciterait d’entre les morts.

C’est ici encore qu’il faut lire l’Évangile.

Ces bons nigauds d’apôtres n’en revenaient pas.

— Comment pourra-t-il ressusciter d’entre les morts, se demandaient-ils ; et Élie, pourquoi a-t-il disparu ? Les scribes disent qu’Élie doit venir avant le Messie et restaurer toutes choses. Notre seigneur ne serait-il pas le Christ ?

Telles étaient les questions que se posaient les apôtres, s’il faut en croire l’Écriture sainte.

Il s’agirait cependant de s’entendre. Les apôtres étaient-ils témoins, oui ou non, des miracles de Jésus ? — Oui, n’est-ce pas ? — Eh bien, alors, comment pouvaient-ils douter de lui ? Si Jésus était capable de ressusciter les autres, à plus forte raison avait-il la puissance de se ressusciter lui-même.

J’avoue, pour ma part, que moi, qui suis profondément sceptique, si mon vieil ami Joachim Pecci (dit Léon n° 13), par exemple, se mettait à se suspendre en l’air devant moi, sans truc ni ficelle, s’il ressuscitait, pour me faire plaisir, un mort, en lui disant : Talitha Koumi, s’il guérissait, en ma présence, un sourd-muet, rien qu’en lui mettant les doigts dans les oreilles et en lui crachant dans la bouche, je n’aurais aucune hésitation à proclamer dieu mon vieux Pecci et à l’adorer.

Quand je pense à l’incrédulité des apôtres, devant qui Jésus opérait des prodiges à n’en plus finir, et qui, par moment, se demandaient s’il était bien le Christ, je me tiens ce raisonnement :

— Le paradis n’existe pas, j’en suis convaincu ; mais j’irai là tout de même. Les apôtres, qui doutaient de temps en temps de Dieu et qui n’en avaient aucun motif (au contraire !) y occupent les plus belles places ; ils sont saints de première catégorie. Moi qui n’ai jamais été témoin du plus petit miracle, j’aurai donc des circonstances atténuantes pour mon incrédulité et le père Éternel me délivrera bien, si seulement il est de bonne humeur le jour où je me présenterai devant lui, un brevet de saint de quatrième classe ; je ne demanderai pas davantage. Le bienheureux Léo Taxil, cela ferait bien dans le calendrier.

Mais voilà beaucoup de dissertation pour un doute d’apôtres.

Jésus ne discuta point tant que cela.

Il leur dit :

— Vous pensez que peut-être je ne suis pas le Christ ? Vous vous demandez comment je m’y prendrai pour ressusciter d’entre les morts ?… Que cela ne vous inquiète !… Élie, dit-on, doit revenir avant moi… Eh bien, mais il est venu ; seulement personne n’y a pris garde… Il se cachait dans la peau de mon cousin Baptiste, voilà tout le mystère !… Par conséquent, puisque le baptiseur du Jourdain n’est autre qu’Élie déguisé, c’est donc que je suis le plus messie de tous les messies !


CHAPITRE XLIV
 
LA FOI TRANSPORTE LES MONTAGNES


Tout en causant de la sorte, Jésus et ses trois apôtres préférés étaient arrivés aux environs de la ville. Ils rencontrèrent les autres disciples, entourés d’une grande foule.

Ceux-ci venaient d’essayer, mais en vain, de guérir un jeune sourd-muet épileptique. Confiants dans la promesse que le maître leur avait faite de leur repasser son don de miracles, ils avaient pensé opérer à leur tour un prodige.

Quand le père du malade s’était présenté, André avait dit :

— Votre fils est sourd-muet et épileptique, monsieur ?… Oh ! ce n’est rien, cela ! nous possédons un pouvoir magique… Nous allons vous guérir votre fils en un clin d’œil.

Le sourd-muet s’était livré à quelques contorsions. On l’avait maintenu, et les apôtres avaient commencé leurs simagrées à l’instar de Jésus. Seulement, eux, ils n’obtenaient aucun succès.

Vainement, chacun d’eux, tour à tour, avait craché dans la bouche du sourd-muet ; vainement, ils lui avaient mis leurs doigts dans les oreilles ; vainement, ils avaient étendu leurs mains au-dessus de sa tête, en prononçant des mots barbares. C’était un four complet.

Les scribes, qui n’aimaient pas les gens de la bande à Jésus, riaient de cette déconvenue et en triomphaient insolemment. La scène changea d’aspect, quand parut le fils du pigeon.

— Ah ! voilà le patron ! fit Barthélemy, dont le front ruisselait de sueur ; il arrive bien à point.

— À propos de quoi vous disputez-vous ? demanda le maître.

Un homme sortit de la foule.

— Rabbi, dit-il, j’ai amené mon fils qui, depuis sa naissance, a une maladie étrange. Non seulement il est sourd et muet, mais encore parfois il lui prend des convulsions affreuses : il se roule par terre, il écume, grince des dents et se dessèche. Vous comprenez que cela n’est pas naturel ; il faut qu’il ait un diable dans le ventre pour se livrer à ces acrobaties. J’ai prié vos disciples de chasser ce démon, ils n’ont pu y parvenir ; mais vous, Seigneur, qui n’êtes pas un homme comme les autres, vous pourrez facilement, j’en ai la confiance, venir à bout de l’esprit malin et guérir mon fils. Rendez-moi ce service, je vous en supplie ; c’est mon unique enfant.

En disant cela, il se prosternait aux pieds de Jésus. Le grand rebouteur était flatté.

— Faites approcher votre fils, commanda-t-il.

L’enfant fut amené. À peine vit-il Jésus que, saisi d’un transport, il se jeta contre terre et se roula en écumant.

— Ça lui prend-il souvent ? interrogea l’Oint.

— Très souvent. Une fois, il souffrait tellement qu’il s’est jeté dans l’eau pour se faire périr ; une autre fois, il s’est roulé dans le feu… Oh ! c’est toute une histoire !… C’est le démon qui le pousse à ces actes de désespoir… Rabbi, rabbi, ayez pitié de lui ! ayez pitié de nous !

— Si vous croyez en moi, repartit Jésus, votre fils sera délivré du diable.

Le père du sourd-muet avait peur de ne pas être assez croyant ; il pleura.

— Rabbi, dit-il, je fais tout mon possible pour croire en vous ; mais, si je ne crois pas assez, aidez mon incrédulité.

La foule cependant s’amassait et entourait le fils du pigeon ; il se tourna vers l’enfant qui écumait sur le sol.

— Esprit sourd-muet, fit-il, je te le commande, sors de cet enfant, et n’y rentre plus.

Le démon souleva le corps du possédé, le secoua violemment et en sortit, comme toujours, avec un grand cri.

L’enfant retomba sur le flanc ; nulle écume sur les lèvres, nulle convulsion dans les membres ; l’enfant était raide sans aucun mouvement.

— Ah bien ! si c’est là une guérison, firent les scribes gouailleurs ; le moutard est mort !

Jésus prit l’enfant par la main, le releva, et le gosse guéri se tint debout. Les scribes baissèrent l’oreille et la foule applaudit. C’était un vrai succès. Modeste comme la violette, l’Oint se déroba devant l’enthousiasme des assistants et entra dans une maison voisine, où les apôtres le suivirent, honteux de leur impuissance et ne sachant à quoi l’attribuer.

Quand ils furent seuls avec le patron, ils lui demandèrent des explications.

— Enfin, dit l’un d’entre eux parlant au nom des onze autres, qu’est-ce que cela signifie ? Il y a six mois, quand vous nous avez envoyés en mission, vous nous aviez donné le pouvoir d’opérer des prodiges ; nous en avons usé ; grâce à nous, quelques guérisons ont été opérées. Aujourd’hui, nous voulons recommencer le truc, et ça ne biche plus !… Parlez franchement, nous avez-vous retiré le don des miracles ? Alors, pourquoi ?

— Mes petits agneaux, répondit le Christ, cela tient tout bêtement à ce que vous n’avez plus autant de foi qu’il y a six mois. En vérité, en vérité, je vous le dis, tout homme qui aura en moi une foi sans limites, possédera une puissance inouïe ; tout homme croyant en ma divinité pourra dire à une montagne : « Change de place », et la montagne ira où il aura voulu. La foi, sachez-le bien, transporte les montagnes[26].

Cette parole de Jésus, qui est consignée dans l’Évangile, et que les catholiques ne peuvent renier, me fait faire une réflexion : elle prouve, à mon avis, que les évêques de France sont de bien mauvais patriotes. En 1870, la France, que les théologiens appellent la fille aînée de l’Église, était envahie par les armées allemandes ; les Allemands, au dire des catholiques, sont un peuple hérétique voué à l’enfer. Or, si des individus ont la foi, ce doit être les évêques ; car, si les évêques ne croyaient pas à la divinité de Jésus-Christ, je ne vois pas pourquoi nous y croirions, nous qui ne sommes que de simples pékins. Eh bien, puisque les évêques ont une foi sans limites, ils peuvent, d’un simple mot, transporter les montagnes. Voyez un peu comme la France aurait triomphé de la Prusse, si les évêques français avaient eu pour deux liards de patriotisme : au fur et à mesure que les armées allemandes se seraient avancées sur le territoire, les évêques auraient accumulé les obstacles. L’invasion était même impossible. Au commandement de l’archevêque de Paris, toute la chaîne de l’Himalaya, qui est infranchissable, serait venue se placer sur la frontière française, et les Prussiens auraient bien été obligés de rester chez eux. Si même, par suite d’une ténacité indomptable, ils avaient gravi les pics de l’Himalaya transportés par les évêques au bord du Rhin, le cardinal de Lyon aurait saisi le moment où les troupes du roi Guillaume se seraient trouvées au sommet de ces diverses montagnes et aurait commandé :

— À présent, monts de l’Himalaya, allez vous placer au pôle Nord !

Du coup, la France était débarrassée pour jamais des armées prussiennes, et Garibaldi n’avait pas besoin de venir à son secours.


CHAPITRE XLV
 
UNE SÉRIE DE BONNES PAROLES


Jésus avait, nous le savons, un préférence marquée pour les Capharnautes, qui l’avaient toujours bien accueilli et qui ne s’étaient retirés de lui que le samedi où il exposa des théories anthropophagiques.

Il résolut donc de reconquérir cette population à laquelle il tenait. Le voilà qui part pour Capharnaüm.

— Six mois d’absence, pensait-il, doivent en somme me faire, au moins un peu regretter.

Erreur profonde. Les Capharnautes, depuis qu’il leur avait proposé de mordre dans ses biftecks, avaient perdu toute foi en lui. L’entrée de Jésus dans la ville fut autre cette fois qu’elle n’avait été jusqu’alors ; la petite troupe qui l’entourait traversa Capharnaüm au milieu d’une foule indifférente.

Seuls, les percepteurs de l’impôt, vrais crampons, s’attachèrent à ses pas, et l’un d’eux dit à Pierre :

— Or çà, camarade, votre patron nous a floués jusqu’à présent. Vous savez que nous sommes chargés de percevoir l’impôt du didrachme que les fils d’Israël doivent à Jéhovah pour la rançon de leurs péchés annuels ; ce tribut est dû par tout juif, riche ou pauvre, et sert à l’entretien du Temple de Jérusalem. Seuls, les docteurs de la Loi en sont exemptés. Jusqu’à ce jour, nous avons pris votre patron pour un docteur de la Loi, et c’est en raison de cela que nous ne lui avons jamais rien réclamé. Mais aujourd’hui, nous savons à quoi nous en tenir sur son compte, il n’est pas plus docteur de la Loi que vous et moi ; c’est un fumiste qui a du bagout, et rien de plus. En conséquence, ayez l’obligeance de lui dire qu’il veuille bien nous payer le didrachme, soit un demi-sicle, ou, sinon, nous serons obligés d’exercer contre lui la contrainte par corps.

Un demi-sicle n’était pas une somme folle ; cela représentait un franc soixante centimes de notre monnaie. Néanmoins, Jésus ne pouvait payer ; car il n’avait pas un sou sur lui. Si la Magdeleine avait été à Capharnaüm ce jour-là, il serait allé la trouver pour lui emprunter le demi-sicle exigé.

— Dis donc, chérie, aurait-il fait, il me tombe une tuile sur la tête : ces animaux de percepteurs me réclament l’impôt du didrachme, sous prétexte que je ne suis pas docteur de la Loi. Aie la bonté, ma toute belle, de m’avancer un franc soixante ; je te rendrai ça un jour ou l’autre… l’autre, probablement.

La Magdeleine n’aurait pas refusé un franc soixante à Jésus-Alphonse, qu’elle assistait de ses biens.

Mais elle n’était pas à Capharnaüm.

Jésus haussa les épaules, lorsque Pierre lui fit part des réclamations des percepteurs.

— Ces gens-là sont étonnants, mon vieux Pierre, dit-il. L’impôt du didrachme est perçu au profit du culte de Jéhovah ; parfait. Eh bien, quand un roi établit un tribut, l’exige-t-il de ses enfants ou de ses sujets ?

— Cette bêtise !… C’est de ses sujets, parbleu !

— Alors, moi qui suis fils de Dieu, je ne dois pas avoir à payer un tribut perçu au nom de Dieu…

— Dame ! repartit Pierre embarrassé ; je ne dis pas qu’au point de vue de la logique votre raisonnement ne soit pas très fort. Seulement, je doute que ces enragés percepteurs l’acceptent. Ils parlent de vous coffrer, si vous ne payez pas.

— Alors, il faut payer. Mon heure n’est pas encore venue.

— Payer ? Mais avec quoi ?

— N’avons-nous pas par-là quelque ami qui pourrait nous prêter la petite somme ?

— À Capharnaüm ?… Ma foi, depuis votre discours sur votre viande et votre sang, les habitants ne sont plus les mêmes. Nous ne trouverions pas un chat à qui emprunter dix sous.

— Cristi ! c’est gênant…

— Faites un miracle, patron.

— Un miracle, je ne dis pas non ; mais il ne faut pas abuser des miracles… Enfin, puisqu’il n’y a guère moyen de s’en tirer autrement, écoute-moi bien… Tu vas te procurer une canne à pêche et un hameçon, tu iras au lac et tu jetteras l’amorce ; le, premier poisson qui mordra, tu le prendras et tu lui ouvriras la bouche ; tu y trouveras un statère, c’est-à-dire quatre drachmes (soit 3 fr. 20) ; avec cela, tu payeras le tribu pour toi et pour moi.

Pierre obéit ; le miracle eut lieu, et le tribut fut payé. (Matthieu, chap. XVII, vers. 23-26.)

Ce jour-là, Jésus fut de bonne humeur. Il se moqua agréablement de ses apôtres qui se disputaient entre eux, parce que trois seulement avaient été menés sur le Thabor. Jésus, voyant que chacun était ambitieux de devenir le vice-président de la société, leur dit :

— Si quelqu’un veut être le premier, il faut qu’il soit le dernier et le serviteur de tous.

Personne n’ignore que le pape se donne comme le chef de la chrétienté ; mais je n’ai jamais entendu dire que, mettant en pratique le précepte du Christ, il ait ciré les bottines des pèlerins qui viennent lui rendre visite. Tout au contraire, c’est lui qui leur fait baiser sa pantoufle.

Jésus, encore, prit un enfant sur ses genoux, l’embrassa, et

Le bon Jésus défend et sauve la femme adultère (chap. XLVI).
Le bon Jésus défend et sauve la femme adultère (chap. xlvi).
 
expliqua aux apôtres qu’ils devaient beaucoup aimer les moutards et surtout respecter leur innocence.

— Si quelqu’un, dit-il, vient à scandaliser un seul enfant, mieux vaudrait pour lui qu’on lui pendît au cou une meule de moulin et qu’on le jetât au fond de la mer.

L’Évangile, comme on le voit, place parfois des paroles honnêtes dans la bouche du Christ, — sans doute pour contrebalancer l’effet des maximes immorales qu’elle lui attribue en d’autres passages déjà cités par nous.

Le malheur est que les secrétaires du pigeon, Matthieu, Marc, Luc et Jean, ne nous représentent guère Jésus mettant en action ses rares bonnes paroles. D’une part, il professe des leçons d’honnêteté, invitant ses disciples à respecter les enfants ; d’autre part, il se commet avec des grues, se fait entretenir par elles et se conduit à l’égard du petit Jean avec une intimité affectueuse qui donne fort à réfléchir.

C’est sans doute pour cela que les frères ignorantins ne tiennent aucun compte des paroles de Jésus et se font une règle de l’imiter dans ses actes.

Continuant la conversation, l’Oint déclara à ses apôtres que, chaque fois qu’ils se trouveraient trois réunis ensemble, il serait, lui, au milieu d’eux, quoique sans être vu.

Pierre, s’enhardissant, demanda au Maître quel était le degré d’indulgence que l’on devait avoir pour ses ennemis.

— Les pharisiens, dit-il, pardonnent jusqu’à trois fois l’offense faite par la même personne ; si quelqu’un m’outrage, dois-je lui pardonner jusqu’à sept fois ?

— Il faut lui pardonner, répondit Jésus, jusqu’à septante fois sept fois.

C’est pour cela sans doute qu’il n’est rien de plus rancunier sur terre qu’un prêtre catholique. Si vous voulez avoir un procès, vous n’avez qu’à tarabuster un curé quelconque ; je vous réponds qu’il vous en cuira.

Afin qu’il n’y eût aucune méprise sur sa pensée, Jésus raconta à ses disciples cette parabole :

— Il y avait une fois, dans un pays tout là-bas, un roi qui avait des officiers. Un jour, il fit appeler tous ces officiers et les mit en demeure de régler leurs comptes. Or, voilà qu’il s’en trouva un qui devait au roi dix mille talents[27]. C’était le puissant gouverneur d’une riche province : il percevait au nom du prince les impôts ; seulement, il avait mangé la grenouille. Le roi, d’après la constitution, était en droit de confisquer les biens du gouverneur endetté et même de le faire vendre comme esclave, lui, sa femme et ses enfants. Mais le roi était une bonne pâte d’homme. Il fit grâce au gouverneur et l’invita à faire désormais des économies pour rembourser petit à petit sa dette. Celui-ci sortit donc libre du palais ; mais au moment où il mettait le pied sur la dernière marche du grand escalier, il se rencontra nez à nez avec un bonhomme qui lui devait, à lui, cent deniers[28]. « Ah ! je te tiens ! cria le gouverneur, en se jetant sur le malheureux ; il y a assez longtemps que je te cherche ; rends-moi ce que tu me dois, ou je t’étrangle ! » Et de fait, il lui serrait la vis avec rage. L’infortuné implora la pitié de son créancier, mais le gouverneur fut intraitable ; il s’empara de son débiteur, le conduisit lui-même au poste et le retint en prison jusqu’à ce qu’il fût rentré dans ses deniers. Le roi apprit l’anecdote. Il fit venir le gouverneur et le savonna de la belle façon. « Mauvais serviteur, lui dit-il, je n’ai pas exigé de toi le paiement immédiat des dix mille talents que tu m’as filoutés, et toi, tu n’as pas eu pitié d’un pauvre bougre qui te devait cent deniers ? Eh bien, elle est pommée, celle-là ! » Et dans sa colère, il le livra aux bourreaux, et messire le gouverneur fut pendu haut et court.

Ainsi parla Jésus. La parabole intéressa très vivement les disciples qui aimaient beaucoup ce genre d’historiettes[29].

De nos jours, les curés les répètent en chaire pour l’édification des fidèles. Mais après avoir fulminé contre ce scélérat de gouverneur qui conduisait les gens au poste pour une misérable dette de cent deniers, ils ne se font aucun scrupule d’accabler d’injures, à la sacristie, les demoiselles de l’Archiconfrérie de la Vierge qui sont en retard pour leurs cotisations.


CHAPITRE XLVI
 
LA FÊTE DES TABERNACLES


À l’époque où se passaient les incidents qui ont fait l’objet des trois derniers chapitres, on était à une époque où avait lieu la fête nationale appelée « fête des Tabernacles. » Cette solennité revenait chaque année à l’automne. Elle avait été instituée en souvenir de la marche des Hébreux dans le désert. Elle durait sept jours, et pendant ce temps-là tout le peuple habitait des cabanes de feuillage, comme leurs pères avaient fait sous la tente.

En traduisant à la lettre le mot hébreu qui servait de nom à cette solennité, nous trouvons qu’elle s’appelait « la fête des Tentes », et non « la fête des Tabernacles », comme disent les Juifs d’aujourd’hui.

C’était la joie du pays ; les gens d’alors laissaient leurs maisons et dressaient devant leurs portes des cabanes tressées avec des branches d’olivier, de pin, de myrte et de palmier ; ils couchaient sept nuits dans ces abris verdoyants qui remplissaient les rues, les places et jusqu’aux remparts de la ville. Pendant une semaine, Jérusalem avait l’aspect d’une forêt de verdure, à la grande satisfaction des cambrioleurs qui s’introduisaient dans les maisons laissées vides et raflaient tout ce qui leur tombait sous le grappin. Mais c’était là un revers de médaille dont nul ne prenait souci, tant l’allégresse était vive.

Partout, ce n’était que chansonnettes joyeuses répondant aux trompettes qui sonnaient sur les terrasses du Temple ; tout juif, en signe de réjouissance, portait une branche de palmier ou quelque rameau chargé de citrons, de pêches et de fruits de la saison. On était d’autant plus heureux que le grand jour de l’expiation précédait immédiatement la fête des Tabernacles, et que tous se regardaient comme purs et affranchis de leurs péchés commis depuis la Pâque.

De toutes parts, on se rendait à Jérusalem.

Quand, dans la bande à Jésus, l’on causa de la solennité qui se préparait, Jean, le joli garçon, s’écria :

— La fête des Tentes ?… J’en suis !

Mais l’Oint calma l’ardeur de son bien-aimé.

— Mon bijou, dit-il, il ne serait pas prudent d’aller nous montrer à Jérusalem. Nous sommes signalés pour tout de bon. On s’empresserait de nous faire un mauvais parti.

Des parents du Christ, qui se baladaient à Capharnaüm, vinrent vers lui et l’engagèrent à se rendre à la fête.

— Nous y allons, déclaraient-ils, faites comme nous. Si vous êtes réellement le grand prophète que vous dites, voilà pour vous la meilleure occasion de déployer en public vos talents. On vous accuse de n’opérer que dans les villages arriérés et les cités de peu d’importance. Manifestez-vous donc devant le peuple entier. Sans quoi, vous donnerez raison à vos ennemis. Quand on se targue d’un pouvoir divin, on n’agit pas en secret, sacrebleu !

— Mon heure n’est pas encore venue, répondit Jésus tout simplement. Pour vous, rien ne vous gêne, allez-y gaiement.

Au fond, Jésus mourait d’envie d’aller à Jérusalem. Il ne parlait ainsi que pour mieux tromper son monde ; car l’Oint ne dédaignait pas de se servir du mensonge.

Il tenait à assister à la fête, mais il voulait demeurer inconnu pendant son séjour dans la ville sainte : il se méfiait des sanhédrites, des pharisiens, des scribes qui, sous le premier prétexte venu, auraient soulevé le peuple contre lui.

Citons l’évangéliste Jean :

« Ses frères ne croyaient pas en lui ; ils lui reprochaient d’agir en secret. Jésus leur dit : Allez, vous autres, à cette fête ; pour moi, je n’y vais pas, parce que mon temps n’est pas encore accompli. Ayant dit ces choses, il demeura en Galilée. Mais, lorsque ses frères furent partis, il alla aussi lui-même à la fête, non pas publiquement, mais en cachette. » (Jean, chap. VII, versets 1-10.)

Il laissa donc partir sa famille sans lui, et tandis que ses frères se rendaient à Jérusalem par les routes qui longent le Jourdain, il tourna par la Samarie avec ses apôtres.

Son départ, au dire de saint Luc, fut d’une tristesse navrante ; la fête l’attirait, mais il avait de vilains pressentiments ; aussi, selon l’expression de l’évangéliste, affermit-il son visage.

Le voyage ne fut pas gai, s’il faut en croire l’Écriture sainte. Les Samaritains, jaloux de Jérusalem, voyaient d’un mauvais œil les touristes qui dirigeaient leurs pas vers la cité de Salomon. Toutes les portes se fermaient devant Jésus et ses disciples. On leur refusa abri et nourriture. Jacques était furieux.

— Seigneur, dit-il, ces paroissiens-là sont des malotrus. Voulez-vous que nous disions au feu du ciel de descendre et de les consumer, comme Élie l’a fait ?

— Ne nous amusons pas à ce jeu-là, répondit Jésus. Allons ailleurs.

Ils poursuivirent leur route. En chemin, ils firent la rencontre d’un scribe. Le gaillard, ayant entendu parler des miracles de l’Oint, pensa que s’enrôler dans sa bande était une bonne affaire, qu’avec lui on devait avoir de l’or à gogo et mener une vie charmante. Ce scribe s’exagérait les avantages de l’existence des apôtres ; il ignorait que ce vagabondage continuel avait des hauts et des bas, que grâce à la Magdeleine et d’autres gadoues on faisait parfois bonne chère, mais que, dans bien des circonstances, on n’avait rien à se mettre sous la dent. Tel était le cas actuel.

Jésus dit au scribe :

— Mon ami, vous vous mettez le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Les renards ont leurs trous, les oiseaux ont leurs nids ; mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête.

L’idée de suivre un patron sans asile était peu tentante. Le scribe n’insista pas et s’éloigna.

Enfin, après bien des anicroches, Jésus parvint à Jérusalem. Sa renommée l’y avait précédé. On causait de lui ; mais les avis étaient partagés.

Quelques-uns le soutenaient timidement : « C’est un homme de bien », insinuaient-ils. « Non, il trompe le peuple », répondaient les autres, plus nombreux.

Jésus se tint coi les premiers jours de la fête ; mais bientôt, ne pouvant résister plus longtemps à son envie de démontrer sa science théologique, il monta au Temple, s’assit dans une des plus modestes salles qui entouraient le parvis, et là, il débita ses boniments.

Les principaux chefs du peuple furent d’abord stupéfaits d’un pareil aplomb. Ils le croyaient à cent lieues. Lorsqu’ils furent revenus de leur surprise, ils l’interpellèrent et lui demandèrent de quel droit il se mêlait d’interpréter la Bible, lui qui n’avait fait aucune étude de cela.

Notre Oint eut un léger trac, et, dans le but d’intéresser à lui la multitude, il dit au prince des prêtres :

— Pourquoi cherchez-vous à me tuer ?

Un silence général accueillit cette sortie mal avisée. On crut qu’il extravaguait.

— Vous avez la berlue, fit alors quelqu’un ; c’est le diable qui est en vous, qui vous pousse à dire des bêtises. Qui est-ce qui cherche à vous tuer ? On s’en soucie bien, vraiment ! Jésus, de se rebiffer, et de narrer son miracle de la piscine de Bethesda.

Il était là sur un bon terrain ; car l’affaire avait eu un certain retentissement à Jérusalem.

La majorité de la foule se prononça en sa faveur, et ce miracle, rappelé adroitement, lui rendit un réel service ; les sanhédrites n’osèrent l’arrêter, malgré leur désir de s’emparer de sa personne. Ils se retirèrent et donnèrent sournoisement l’ordre à des gardes du Temple de le pincer, dès qu’il serait seul, et de le mettre à l’ombre.

Cet ordre ne put cependant pas être exécuté. Les gardes, s’étant mêlés à la multitude, éprouvèrent son influence. Ils écoutèrent Jésus parler, et, comme celui-ci, sentant le danger qui le menaçait, ne prononça dès lors que des discours flatteurs pour le peuple, ils furent, sans s’en douter, gagnés au divin bavard.

Quand le soir ils revinrent au Sanhédrin rendre compte de leur mission, les princes des prêtres leur reprochèrent en termes courroucés de n’avoir pas su séparer l’Oint de la foule pour le coffrer sans esclandre.

— Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? dirent-ils.

Le capitaine des gardes balbutia ; lui aussi, il s’était laissé subjuguer par la parole du Verbe.

— Cela est facile de donner des ordres, murmura-t-il ; autre histoire est de les exécuter. Que voulez-vous ? cet homme a la langue fièrement bien pendue, il blague comme pas un ; il nous a tous ravis.

— Vous vous êtes donc laissé séduire comme la vile populace ! clamèrent les sanhédrites avec irritation. Vous n’êtes que des imbéciles. Voyez si les magistrats et les pharisiens se laissent entortiller par lui : il n’est pas un israélite ayant reçu quelque instruction qui ajoute foi à ses sornettes. C’est bon pour la plèbe qui ne connaît pas le premier mot de la Bible. Nous vous avions cru plus malins !

Le capitaine et les gardes étaient confus. Ils promirent qu’à la prochaine occasion ils accompliraient mieux leur devoir et que le Christ ne les embobinerait plus.

Un membre du grand conseil, qui n’était autre que Nicodème, incapable, nous le savons, de faire du mal à une mouche, essaya de réagir contre ses collègues. Il ne croyait pas à la divinité de Jésus ; mais il n’aurait pas voulu qu’on causât du désagrément à celui qu’il considérait comme simplement toqué.

Il hasarda donc quelques mots en faveur de l’Oint.

— J’admets, insinua-t-il, que cet homme offre peut-être du danger avec les divagations qu’on lui attribue : mais il me semble qu’il n’y a pas là un motif suffisant pour légitimer un ordre d’arrestation. À mon avis, il serait bon de le faire causer en notre présence, de connaître par lui-même ses actes pour juger s’ils sont répréhensibles. On ne peut pas, saperlotte, condamner un homme sans l’entendre.

Nicodème avait eu une mauvaise inspiration. Tout le Sanhédrin était hostile à Jésus. Ce fut à qui tancerait Nicodème, qui osait se constituer son avocat d’office.

— Êtes-vous donc un galiléen, vous aussi ? lui cria-t-on… Examinez les Écritures, et apprenez qu’il n’est jamais venu un prophète de la Galilée !

Nicodème mit sa langue dans sa poche, profondément mortifié d’avoir soulevé un tel haro. N’importe, son intervention, si timide qu’elle fût, avait cela de bon qu’elle se produisait après la maladresse des gardes : elle sauva Jésus.

Les sanhédrites se séparèrent sans rien résoudre et rentrèrent chacun en leur demeure. (Mathieu, VIII, 19-22 ; Luc, IX, 51-62 ; Jean, VII, 1-53.)


CHAPITRE XLVII
 
COCUFIEZ VOS MARIS, MESDAMES !


Le soir de ce jour-là, Jésus, usant de prudence, se garda bien de coucher en ville. Il se rendit au mont des Oliviers. Le temps était beau : il s’endormit à l’abri des arbres.

Dès l’aube suivante, il était de retour au Temple et se remit à pérorer en présence d’une grande affluence de peuple.

Les sanhédrites n’avaient pas renoncé à le poursuivre. Seulement, ils s’étaient dits qu’il fallait à tout prix lui faire perdre d’abord son ascendant sur la multitude, le discréditer afin de pouvoir en venir à bout. Ils cherchaient donc comment ils arriveraient à le rendre impopulaire, lorsque advint un incident qui servait à merveille leurs projets.

Les sept jours passés sous les cabanes de feuillage n’étaient pas sans périls pour la vertu des dames israélites. On s’amusait en diable, on riait, on batifolait ; on allait les uns chez les autres ; à la chute du jour, les curieux risquaient un regard à travers les interstices des huttes pour voir les jolies filles se déshabiller, et quand la nuit était tout à fait venue, plus d’un luron se trompait de porte et entrait chez le voisin ; souvent, madame avait soin de ne pas crier, afin d’éviter le scandale. Et puis, l’allégresse patriotique des Juifs était si vive, qu’elle excusait bien des choses. C’était à qui ferait le mieux ses farces dans cette semaine de rigolade ; l’essentiel était de ne pas se laisser prendre.

Or, voilà que, précisément la nuit dont nous nous occupons, une femme fut surprise en flagrant délit d’adultère. Pas moyen de nier. Elle avait été pincée avec un jeune galantin dans les bras, tous deux étant dans une posture qui ne permettait aucun doute.

Le mari avait administré une volée à l’amoureux, et il avait envoyé l’épouse infidèle à messieurs du Sanhédrin pour qu’elle fût jugée.

À cette époque, grâce à la civilisation romaine, les femmes adultères en étaient quittes pour une répudiation solennelle de la part des maris cocus. La loi de Moïse, qui ordonnait qu’elles fussent lapidées, était tombée en désuétude ; le divorce seul vengeait les époux offensés.

Rome imposait son code. Aux représentants de César, seuls, appartenait le droit de vie ou de mort, et les gouverneurs et les procurateurs romains ne condamnaient jamais l’épouse infidèle à la peine capitale.

Quand on amena aux sanhédrites la femme adultère, afin de faire prononcer le divorce au profit du mari, un vieux lapin du conseil s’écria en se frottant les mains :

— Mes chers collègues, nous tenons Jésus.

— Comment cela ? interrogèrent les autres.

— Puisque le quidam se mêle d’interpréter la Bible, nous allons joliment l’embarrasser. La loi de Moïse ordonne que la femme adultère soit lapidée. Faisons-le juge du cas présent. S’il est d’avis qu’il faut exécuter la loi de Moïse, il fera un fameux accroc à sa réputation de douceur et donnera un démenti à tous ses discours précédents ; en outre, il se mettra Pilate, le procurateur romain, sur le dos. Si, par contre, il conclut au divorce pur et simple, nous aurons le droit de publier partout qu’il poursuit le renversement des prescriptions de la Bible. Dans un cas comme dans l’autre, il se sera fourré dans le pétrin.

Les sanhédrites applaudirent à cette idée.

Ils se rendirent en toute hâte au parvis du Temple, où Jésus dissertait au milieu de la foule sur les Écritures saintes. Ils traînaient avec eux la malheureuse qui n’avait pas eu l’adresse de cacher les coups de canif qu’elle donnait dans son contrat.

L’assistance s’ouvrit pour laisser passer le cortège.

— Qu’est-ce donc ? demandait-on.

— C’est une femme qui en faisait porter à son mari et qui s’est laissé pincer.

— Elle est ravissante, la pauvre chatte ! Je parie qu’elle a pour époux quelque vieux singe dégoûtant.

— Ça ne fait rien, elle ne devait pas le cocufier.

— Oh ! ce n’est pas une affaire après tout, qu’une peccadille de ce genre !

— Peccadille ? ah ! mais non !… Elle mérite un châtiment exemplaire.

— Dites la mort, pendant que vous y êtes !

— Pourquoi pas ? La loi de Moïse l’ordonne bien.

— Mais il y a des siècles qu’on ne l’exécute plus.

Guérison d’aveugle avec de la boue au divin crachat (chap. XLVIII).
Guérison d’aveugle avec de la boue au divin crachat (chap. xlviii).
 

Tels étaient les sentiments divers qui agitaient la foule ; les maris surtout étaient contre la malheureuse et regrettaient hautement que le code mosaïque ne fût pas appliqué.

Les sanhédrites arrivèrent auprès de Jésus. Ils prirent leurs mines les plus papelardes, et, montrant au charpentier rebouteur la femme adultère, ils dirent, d’un ton doucereux :

— Maître, voilà une épouse qui vient d’être surprise en train de garnir d’appendices branchus le front de son mari. Moïse nous a commandé, dans la Loi, de lapider la femme coupable de ce crime. Pour vous, quelle est votre opinion là-dessus ?

Jésus fit semblant de n’avoir pas entendu leur question et même de n’avoir rien vu. Il ne répondit pas. Il se baissa très tranquillement vers la terre et se mit à écrire du doigt sur le sable. Il était impossible de témoigner plus de dédain aux sanhédrites. Il montrait ainsi qu’une vaine occupation, des lettres tracées dans la poussière, sans suite et sans but, lui paraissaient plus digne de ses soins que l’interrogation des docteurs.

Pendant ce temps, ceux d’entre le peuple qui étaient sans pitié pour les femmes adultères, heureux d’entendre invoquer la loi sanglante de Moïse, s’approvisionnaient de grosses pierres aux chantiers voisins et manifestaient des intentions de meurtre. Les sanhédrites feignirent de ne pas comprendre le dédain de Jésus ; ils persistèrent à lui présenter la femme adultère, qui n’en menait pas large, voyant tous les apprêts de son supplice. Une partie de la foule grondait autour d’elle, des bras armés de lourdes pierres se dressaient ; cela n’avait rien de rassurant.

Les sanhédrites insistèrent :

— Eh bien ! seigneur Jésus, que concluez-vous ? Faut-il lapider cette femme, ou ne faut-il pas exécuter la loi de Moïse ?

Jésus était agacé, à la fin. Il se redressa :

— Que celui qui n’a jamais cocufié personne, dit-il, lui jette la première pierre !

Ils se regardèrent tous les uns les autres. Ils étaient fort embarrassés, et il y avait de quoi. En effet, il faut bien le dire à la honte du sexe masculin, les hommes sont toujours très disposés à condamner les femmes adultères ; ils se mettent immédiatement à la place du mari outragé et ne trouvent aucune excuse à l’épouse infidèle. On oublie trop facilement que l’adultère ne peut être consommé sans la participation d’un homme ; on ne se préoccupe pas assez de la culpabilité de l’amant qui vaut bien celle de l’amante. Tel monsieur, qui cocufiera son voisin d’en-face, voudra étrangler sa propre femme s’il la surprend à échanger des billets doux avec son petit cousin ou un frère de lait.

Jésus avait visé juste. Il rappelait tous ces enragés de devoir conjugal au sentiment de la réalité. Vous blâmez les femmes qui succombent, et vous oubliez, ô hommes ! que c’est vous, les trois quarts du temps qui les faites succomber. Voilà ce que signifiait cette phrase inattendue qui avait produit sur les sanhédntes l’effet d’une douche d’eau glacée.

Pour être plus juste, il aurait peut-être mieux fait de dire :

« Allez chercher le complice de cette femme, et lapidez-les ensemble, puisque telle est la loi. » Mais nous savons que Jésus, qui lui-même en faisait porter à Pappus, mari de la Magdeleine, et à Chuza, mari de Joanna, était enclin à l’indulgence envers les épouses légères.

Son avis refroidit donc singulièrement le zèle des adversaires de la malheureuse. Scribes et pharisiens gardèrent le silence ; leurs mains s’abaissèrent et laissèrent tomber sur le sol les pierres qu’elles tenaient. Légèrement confus de cette solution à laquelle ils ne s’attendaient pas, ils se retirèrent les uns après les autres, d’abord les vieux paillards qui n’avaient pas été les moins acharnés, puis les jeunes débauchés, race cruelle.

La femme adultère resta seule avec Jésus, nous dit l’Évangile. Que se dirent-ils ? Il est présumable qu’elle reconnut devoir au grand rebouteur une fière chandelle.

— C’est égal, dut-elle avouer ; sans vous, je passais un mauvais quart d’heure. Que je vous suis reconnaissante de votre généreuse intervention !

— Madame, ce n’est pas parce qu’on a été élevé dans la charpente qu’on manque de galanterie à l’égard du beau sexe.

— Je m’en suis aperçue. Tudieu ! Comme vous leur avez rivé leur clou !

— Je n’aime pas que l’on fasse le fin renard avec moi. J’ai de la malice à leur en revendre. Ils ont voulu me mettre dans l’embarras à votre propos. Avec ça que je condamnerai jamais une jolie femme coupable d’amour, moi qui ai dit : « Il vous sera beaucoup pardonné parce que vous avez beaucoup aimé ! »

— Alors, vous me conseillez ?…

— Je vous conseille de vous rabibocher avec votre mari et de mettre toute votre intention à ne plus faire d’accrocs à votre chasteté conjugale. Vous comprenez que, si vous vous laissez encore pincer, je ne serai pas toujours là pour vous défendre.

— C’est vrai. Mais si mon mari ne veut plus me recevoir ?

— Soyez sans inquiétude. Dans ce cas, venez me trouver ; je vous donnerai une lettre de recommandation pour plusieurs dames de mes amies qui demeurent à Magdala et à Tibériade et qui vous accueilliront dans un certain petit cénacle de saintes femmes que j’ai par là-bas. Il y a des péchés bien plus gros que celui que vous avez commis. Le plus gros péché, c’est de ne pas croire en moi.

— Seigneur, je crois en vous.

— Merci.

— Suis-je complètement pardonnée ?

— Comment donc !… Pensez souvent à moi ; je vous promets, de mon côté, de penser souvent à vous… Nous sommes appelés peut-être à nous rencontrer encore : il y a des hasards si bizarres dans la vie.

— Seigneur, ma pensée ne vous quittera pas.

— Tant-mieux. Vous serez sûre, comme cela, d’aller en paradis.

— Qu’est-ce que le paradis ?

— C’est un lieu de délices où je comble de toutes les joies désirables ceux et celles qui m’aiment.

— Je veux y aller alors.

— Oui, mon cœur ; mais pas tout de suite, plus tard… Enfin, je vous y conduirai un jour, je vous le promets, si vous consentez à m’aimer par dessus tout.

— Je vous le jure !

— Fort bien… Relevez-vous, voilà du monde qui arrive.

En effet, la belle pécheresse s’était jetée aux genoux de ce personnage mystérieux qui lui avait sauvé la vie, et elle lui donnait des marques de l’affection qui naissait en elle ; d’autre part, les disciples, qui étaient à la recherche de Jésus accouraient.

L’Oint, avec une majesté théâtrale, releva la femme adultère, et lui dit à haute voix :

— Allez, et ne péchez plus !

Sur quoi, il se rendit dans le Trésor, qui était la partie du Temple réservée aux femmes. La nouvelle de son intervention en faveur d’une épouse infidèle, l’y avait précédé. Il est inutile de dire avec quelle faveur il fut accueilli par toutes ces dames ; l’Évangile reconnaît qu’il put dire dans le Trésor tout ce qui lui passa par la tête, et que, malgré leur profonde colère, les docteurs du Temple n’osèrent, cette fois encore, le faire arrêter. (Jean, VIII, 1-20).

Cette anecdote, relative à la femme adultère, a été jugée de diverses façons. La majeure partie des commentateurs, même des commentateurs catholiques, se montrent fort embarrassés par cette indulgence extrême de Jésus envers les épouses qui cocufient leurs maris. Pendant très longtemps, l’Église supprima cette histoire de l’Évangile. Nicon, moine arménien, qui vivait au dixième siècle, dit que ce passage fut enlevé de la traduction arménienne du Nouveau-Testament comme pouvant nuire à la religion (Migne, Patrologie Grecque, tome I, page 656). En outre, aujourd’hui encore, on cherche vainement l’incident de la femme adultère dans les anciens manuscrits. Nous pouvons citer parmi les manuscrits authentiques d’où cet incident a été retranché : celui d’Alexandrie, ceux du Sinaï, le palimpseste d’Ephrem, et les traductions évangéliques des principaux pères de l’Église, tels qu’Origène, saint Cyrille, Tertullien, saint Cyprien, saint Jean Chrysostome. Ces suppressions prouvent que plusieurs des gros bonnets du christianisme n’étaient pas trop fiers d’un dieu représenté par la légende comme prenant le parti des épouses adultères. Par contre, saint Augustin, qui se moquait bien de ce que pouvaient penser ses ouailles et qui ne dédaignait pas d’embrasser les jolies pénitentes de son diocèse, a conservé le passage en question dans toutes les traductions évangéliques qu’on a de lui.


CHAPITRE XLVIII
 
PRODIGIEUX EFFETS DE LA SALIVE DIVINE


S’il avait été aussi roublard qu’il voulait bien le dire, Jésus en serait resté sur son succès auprès des femmes du Trésor ; mais ensuite, se sentant appuyé, il voulut se livrer à un attrapage général de messieurs les Israélites, et cette équipée manqua de lui coûter cher. Il s’en fallut de peu, en effet, que son heure, qui n’était pas encore venue, vînt tout de même.

Il blaguait comme un dentiste de carrefour en train de vanter son élixir. Il s’était placé dans le parvis des Gentils, le plus vaste du Temple. Grisé par ses propres paroles, il se déclara « lumière du monde », disant que tous « ceux qui ne croyaient pas à ses affirmations marchaient dans les ténèbres. »

Deux ou trois auditeurs se mirent à rire.

— Votre témoignage est sans valeur, fit l’un d’eux ; vous vous rendez témoignage à vous-même. D’après la logique la plus élémentaire, pour qu’une affirmation ait quelque portée, il faut qu’elle soit appuyée au moins par deux témoins.

— Soit, répondit Jésus, dont le toupet ne se défrisait pas facilement ; eh bien, j’appuie mon affirmation, cela me fait déjà un témoin en ma faveur.

On haussa les épaules. Il continua :

— Et mon père, qui m’a envoyé, dit la même chose que moi ; voilà donc les deux témoignages demandés.

— Où est-il votre père ? réclama-t-on.

— Ça, c’est mon affaire ; cela ne vous regarde pas. Vous devez me croire sur parole ; si vous me croyez, vous deviendrez des hommes libres.

Ces mots furent accueillis par des murmures : les Juifs étaient effectivement sous la domination romaine ; mais ils n’aimaient pas qu’on leur rappelât leur lâcheté à subir ce joug.

— Pardon, crièrent-ils, nous ne sommes pas des esclaves ! Nous sommes les enfants d’Abraham, nous sommes les fils de Dieu, nous n’avons pas besoin qu’on nous donne des leçons de patriotisme !

Devant ces interpellations, Jésus s’emballa. Il entama un discours furibond qui n’avait ni queue ni tête, s’époumonnant à dire que lui aussi était enfant d’Abraham et fils de Dieu. Il finit même par lâcher cette énormité :

— Je suis plus grand qu’Abraham, votre père, qui est mort. Abraham a désiré avec ardeur me voir venir au monde ; il m’a vu, et il s’en est réjoui.

— Oh ! là là ! quel toqué ! Il n’est pas possible d’avoir reçu un pareil coup de marteau sur le timbre ! clama la foule. Il a tout au plus trente ans, et il prétend avoir connu Abraham ! À la douche, le cerveau fêlé ! à la douche !

Lui, sans s’émouvoir, répliqua :

— En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham eût été engendré, j’existais, moi qui vous parle !

C’était de la divagation pure. Voyant que Jésus se moquait décidément d’eux et les prenait pour des imbéciles, les Juifs laissèrent déborder leur colère ; ils se précipitèrent sur les pierres amoncelées pour la construction du Temple (à cette époque le Temple n’était pas encore complètement terminé), et voulurent lapider le Nazaréen. Mais Jésus, qui tenait absolument à ne se laisser occire que le jour où son heure serait venue, profita du tumulte et de la confusion de la foule et s’esquiva à toutes jambes.

Les disciples, qui n’avaient pas osé le défendre, coururent après lui et le rattrapèrent dans une rue, au moment où il s’occupait à interroger un aveugle qui mendiait.

Cet infirme était assis sur une borne ; il portait à son cou un écriteau qui devait sans doute être conçu ainsi : « Âmes charitables, ayez pitié d’un malheureux qui est aveugle de naissance, par permission de l’autorité. »

— Le cas est intéressant, disait Jésus, cet homme n’est pas un de ces faux aveugles comme on en voit tant ; c’est un aveugle sérieux. Il vient de me raconter ses chagrins ; les Israélites n’ont pas l’âme tendre en général, ils ne compatissent pas comme il faudrait à sa misère. Les enfants lui jouent le tour de lui mettre dans sa sébile des boutons de culotte aplatis, et, quand il se présente chez le boulanger ou chez le marchand de vins, on lui refuse cette monnaie… Ah ! cet infortuné est bien à plaindre !… Dire que je suis la lumière du monde, et qu’il ne me voit pas !…

— Dame ! il ne tient qu’à vous, patron, de lui rendre la vue, fit un disciple.

— Je vais vous dire… C’est que cet homme est aveugle de naissance ; s’il avait été aveugle par accident, ce serait beaucoup moins compliqué.

L’aveugle, entendant ce discours, comprit qu’il avait devant lui quelque grand médecin de la Judée. Il supplia donc le docteur inconnu de le guérir.

Jésus cracha à terre dans la poussière ; après quoi, il se baissa, pétrit la poussière avec sa salive de manière à faire une petite boulette de boue ; puis, il étendit cette boulette saliveuse sur les yeux de l’aveugle, et, quand il l’eut ainsi bien emplâtré de sa boue malpropre :

— Allez, lui dit-il, et lavez-vous dans la piscine de Siloé.

L’établissement était à deux pas. L’infirme y courut en toute hâte et se baigna, lui et son chien. — Fut-il guéri, le bon aveugle de naissance ? — Parbleu !

Les gens du voisinage en étaient comme des tourtes.

Ceux qui l’avaient vu, le matin même, demander l’aumône, hésitaient à le reconnaître.

— N’est-ce pas celui qui était assis là et qui mendiait ? Les uns répondaient :

— Oui, c’est lui.

Les autres :

— Non, c’en est un qui lui ressemble, voilà tout.

— En ce cas, il lui ressemble étrangement.

— C’est sans doute son frère jumeau ; il y a des ressemblances étonnantes entre les frères jumeaux.

— Possible, mais elles ne vont pas jusqu’au chien ; ou alors ces deux frères jumeaux avaient deux chiens également jumeaux, ce qui serait bien extraordinaire.

— Le mieux est de l’interroger.

On se rassembla autour de l’ex-aveugle.

— Pardon, brave homme, êtes-vous vous ? ou bien êtes-vous votre frère ?

L’ex-aveugle répondit (c’est textuel dans l’Évangile) :

— Je suis moi-même.

— Bah !… Comment diable alors vos yeux se sont-ils ouverts ? Seriez-vous un de ces aveugles postiches comme il y en a à tous les coins, et vous seriez-vous moqué de nous jusqu’à présent ?

— Je ne suis pas un aveugle postiche. Depuis mon enfance, je ne voyais pas. Vous le savez bien, sapristi ! Vous m’avez assez fait de mauvaises farces… Demandez un peu aux gamins du quartier qui m’appelaient le père Tape-à-l’œil et qui me tendaient des ficelles dans la rue… Est-ce que vous croyez que c’est pour mon plaisir que je me fichais par terre ?… J’étais, je vous le jure, un aveugle très sérieux… Seulement, voici : cet homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, je ne sais avec quoi, par exemple ; c’était de la boue légèrement gluante ; il m’en a frotté les yeux, et il m’a envoyé me laver à la piscine de Siloé ; j’ai suivi son conseil et je m’en suis bien trouvé, ainsi que vous pouvez le constater.

— Et où est-il, votre guérisseur ?

— Pour ça, je n’en sais rien.

« Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait cette boue et ouvert les yeux de l’aveugle. » Il avait donc violé les prescriptions des rabbis qui défendaient d’appliquer les remèdes au jour sacré, même de frotter de salive un œil malade (Maimonides, Sabbath, 21, Lightfoot, Horæ hebraïcæ, in Joan., IX) ; et c’était à l’heure même où les pharisiens avaient essayé de le lapider que le fils du pigeon avait osé enfreindre publiquement leurs règles ! Il était impossible de se moquer avec plus d’audace de la loi de Moïse.

Les témoins du prodige coururent annoncer aux sanhédrites ce qui se passait.

Le grand conseil ne tenait pas de séance régulière aux jours de sabbat ; mais, en l’honneur des fêtes des Tabernacles, ses membres se tenaient dans les parvis du Temple, désireux de vérifier par eux-mêmes si les dons des fidèles étaient nombreux.

Ils ordonnèrent que l’aveugle guéri leur fût amené. Celui-ci était assez ennuyé de ce qu’on cherchait garouille à Jésus de lui avoir rendu service ; il se rendit donc auprès des princes des prêtres en disant :

— Eh bien, en voilà des affaires pour une paire d’yeux qui ne voyaient pas et qui voient à présent !… Avec ça que j’allais m’amuser à attendre à demain pour me faire guérir ?

— Là n’est pas la question, répliquèrent les curés juifs tatillons. On prétend que ce Jésus a employé des remèdes ; par conséquent, il a exercé un métier, il a travaillé, et cela un jour de chômage.

— Mais il ne m’a pas demandé un sou pour sa peine !

— Peu importe. Oui ou non, s’est-il servi d’un onguent quelconque pour vous guérir !

— Un onguent !… Si de la boue, c’est un onguent, alors !…

— Sans aucun doute.

— Ça va bien, je ne dis plus rien… Et mon caniche, qui s’est baigné avec moi dans la piscine, n’allez-vous pas lui trouver à redire, à lui aussi ?

Les sanhédrites se consultèrent.

— Ce Jésus n’est pas envoyé par Dieu, firent les uns, puisqu’il n’observe pas le sabbat, qui a été institué par Moïse au nom de Dieu.

— Mais si son onction était un péché, répliquaient les autres, il serait un pécheur, et Dieu permettrait-il à un pécheur d’opérer des prodiges ?

Voyant qu’ils n’étaient pas d’accord entre eux, les sanhédrites posèrent à l’aveugle une nouvelle question :

— Quel est ton avis sur celui qui t’a ouvert les yeux ?

— S’il vous plaît ?

— On te demande ce que tu penses de cet homme qui t’a ouvert les yeux ?

— Pardon, je vous prie de ne pas me tutoyer, d’abord. Quant à mon opinion sur mon guérisseur, c’est, primo, que j’ai eu affaire à un homme charmant, et, secondo, que c’est un prophète. Là, êtes-vous contents ?

— Ta, ta, ta, l’ami, objecta un vieux du conseil, vous causez avec trop d’aplomb pour ne pas être un compère de votre soi-disant prophète.

Il y eut un murmure d’approbation parmi la majorité des sanhédrites.

— Et cela pourrait bien être, fit-on à la ronde.

Le vieux qui se méfiait ordonna :

— Nous allons garder ici ce prétendu miraculé jusqu’à ce que nous ayons entendu ses parents, et nous verrons bien ce qu’ils vont nous dire.

Marthe, jalouse de Madeleine, est envoyée à l’ours (chap. XLIX).
Marthe, jalouse de Madeleine, est envoyée à l’ours (chap. xlix).
 

L’ex-aveugle haussa les épaules.

— C’est idiot de faire tant de manières, dit-il. Vous agiriez bien plus sagement en me croyant sur parole ; vous ne réussirez, avec toutes vos histoires, qu’à rendre plus manifeste ma guérison merveilleuse. Si c’est cela que vous cherchez, vous n’êtes pas au bout de vos surprises.

Et il donna l’adresse de sa famille. Quatre gardes partirent pour se rendre à l’endroit indiqué. Une heure après, ils ramenaient deux vieux cassés qui tremblaient comme des feuilles, heureux d’apprendre que leur fils avait été guéri, mais profondément mortifiés d’être traduits devant les princes des prêtres. Ces deux pauvres vieux, le père et la mère de l’aveugle, se faisaient un sang de peste. Allait-on les fourrer en prison parce que leur fils n’était plus aveugle ?

— Approchez, dit le président du conseil, d’une voix grave.

— Grâce, grâce, mon bon monsieur, firent les deux vieillards en se jetant à genoux, nous n’avons causé de mal à personne ! Ce n’est pas notre faute si notre fils n’est plus aveugle. Pardonnez-lui, il n’y reviendra plus, ne nous envoyez pas à l’échafaud !

On les releva ; mais on eut beaucoup de peine à leur donner un peu de confiance.

— Il s’agit simplement de donner un témoignage, reprit le président ; on vous laissera tranquilles, si vous dites bien la vérité. Ainsi, éclairez-nous et n’ayez aucune crainte.

— La vérité, notre juge ?… Mais nous préférerions mourir mille fois que de dire un seul mensonge !…

Les sanhédrites examinèrent les deux vieux ; ils avaient de bonnes têtes ; ce n’étaient certes pas des têtes comme les leurs qui pouvaient mentir.

— Est-ce bien là votre fils ? interrogea le président.

— À qui le demandez-vous ! répondit la vieille maman. Un enfant que j’ai fait moi-même ! que j’ai nourri de mon lait ! que j’ai sevré à dix-huit mois ! que j’ai…

— Bien, bien, cela suffit ; et est-il réellement né aveugle ?

— Hélas ! notre juge, dit le vieux papa, il n’a jamais vu goutte ; ç’a toujours été un bien grand malheur pour nous et pour lui… Et notez que nous n’avons jamais su d’où ça venait… Mon bisaïeul, à moi, était manchot ; mais, dans notre famille, il n’y avait jamais eu d’aveugle.

— Vous jurez que vous venez de dire la vérité ?

Les deux vieux éclatèrent :

— Si nous le jurons !… mais par tout ce que nous avons de plus sacré !… Par la Bible ! par les cendres de nos parents qui sont morts ! par nos têtes ! par le respect que nous portons à notre sainte religion !…

— C’est bien. Un dernier mot : comment votre fils a-t-il été guéri de sa cécité ?

— Ah ! notre juge, pour cela, nous en avons reçu tout à l’heure la première nouvelle par vos gardes que vous nous avez envoyés. On nous a dit : « Votre fils n’est plus aveugle ». Nous avons sauté de joie. Mais le caporal a ajouté : « On l’a arrêté pour ça. » Alors, nous avons pleuré de douleur… Notre fils arrêté !… Quelle honte pour la famille !… notre fils mélangé aux malfaiteurs !… Ah ! nous en mourrons de chagrin… Dites, mon bon monsieur, relâchez-le… Il est innocent, nous vous le jurons… Il ne savait pas, le pauvre chéri, qu’il lui était défendu de ne plus être aveugle !…

Les sanhédrites étaient bien embarrassés. Tout attestait que Jésus avait accompli un miracle, et, pour tout l’or du monde, ils ne voulaient pas en convenir. Les deux vieux, naïfs et honnêtes, ne pouvaient être accusés de faux témoignage. On les laissa partir ; mais le conseil retint encore un instant l’aveugle.

— Allons, avouez que vous avez trompé votre famille, lui dirent les princes des prêtres ; avouez que vous vous êtes moqué du monde jusqu’à aujourd’hui. Nous vous pardonnerons. Rendez grâces à Dieu ; mais ne cherchez pas à nous en imposer plus longtemps, car nous savons très bien que ce Jésus est un pécheur et que, par conséquent, il ne peut opérer des prodiges.

La moutarde commençait à monter au nez de l’ex-aveugle.

— Si c’est un pécheur, répliqua-t-il, je n’en sais rien ; tout ce que je sais, c’est que j’étais aveugle et que maintenant je vois.

Alors, eux, les sanhédrites, de recommencer à l’interroger :

— Enfin que t’a-t-il fait ? Comment t’a-t-il ouvert les yeux ?

— Mon Dieu, êtes-vous donc têtus ! et faut-il que j’ai de la patience !… Ce n’est pas avec un couteau, pardine ! qu’il m’a ouvert les yeux, comme on ouvre une huître !… Ce que ce Jésus m’a fait, je vous l’ai dit, je vous l’ai expliqué et vous l’avez entendu. Pourquoi voulez-vous l’entendre encore ? Est-ce que vous avez envie de devenir ses disciples ?

— Le drôle nous raille ! firent les princes des prêtres.

« Et ils s’emportèrent et ils le chargèrent d’injures. »

— Sois toi-même son disciple, espèce de pignouf ! Pour nous, nous sommes les disciples de Moïse ; mais quant à ton Jésus, nous ne savons pas d’où il vient !…

— Ça ne prouve pas que vous soyez bien malins, répliqua l’ex-aveugle qui s’enhardissait. Vous prétendez avoir la science infuse, et vous ne comprenez pas que cet homme qui m’a ouvert ]es yeux est un prophète envoyé de Dieu. Pour moi, je n’ai pas mis longtemps à le deviner, et cependant je n’ai pas fait ma rhétorique !

À ces mots, les sanhédrites se levèrent furieux : un mendiant osait tenir tête aux maîtres d’Israël !

— Tu n’es pétri que de péché, lui dirent-ils, et tu voudrais nous donner des leçons !

Ils se jetèrent sur lui et le chassèrent de la synagogue.

Et voilà que, juste au bas des degrés du Temple, il rencontra Jésus. Il ne l’avait jamais vu (puisqu’il était aveugle au moment où le Verbe lui avait enduit les yeux de sa boue saliveuse) ; mais il le reconnut tout de même.

— Oh ! monsieur, fit-il, que je suis heureux de vous voir !

— Croyez-vous au Fils de Dieu ? demanda Jésus.

— Cela m’est égal, je croirai à tout ce que vous voudrez.

— Eh bien, le Fils de Dieu, c’est moi.

— Je m’en doutais… Nom d’un chien ! je crois en vous.

Et lui et son caniche se prosternèrent devant le Christ.

Du haut de l’escalier du Temple, les sanhédrites avaient assisté à cette scène. On pense si leur rage s’en accrut. Quelques-uns descendirent, et, s’adressant à Jésus :

— Dites donc, firent-ils, guérisseur d’aveugles, est-ce que par hasard vous ne nous prendriez pas pour des sans-yeux, nous aussi ?

— Vous croyez voir, c’est votre affaire, répondit le fils du pigeon ; grand bien vous fasse !

Puis, se retournant vers l’ex-aveugle il lui dit :

— Ils vous ont flanqué à la porte de leur synagogue ; moi aussi. Au cas où cette mésaventure vous chagrinerait, consolez-vous en écoutant la petite parabole que voici :

Supposez une bergerie ; dans une bergerie, il y a des brebis, et, pour mener paître les brebis, il y a un berger. Que fait le berger quand il entre dans la bergerie pour aller chercher ses brebis ? Il entre par la porte. Au contraire, quand un voleur veut pénétrer dans une bergerie, ce n’est pas par la porte qu’il entre ; il sait très bien que le portier ne lui ouvrirait pas. Ce n’est pas fini ! Lorsque le berger veut mener paître ses brebis, il marche et les brebis le suivent, car elles connaissent sa voix. En revanche, si c’est un étranger qui veut les mener paître, toutes les brebis fichent le champ, vu que sa voix leur est totalement inconnue. Maintenant, voici ce que signifie ma parabole : Je suis la porte et la bergerie ; tous ceux qui pour pénétrer dans la bergerie n’y entrent pas en me traversant, tous ceux-là sont des voleurs ; en outre, tout en étant une porte de bergerie, je suis aussi un bon pasteur, celui qui n’a pas peur du loup, celui qui donne sa vie pour ses brebis.

L’ex-aveugle était dans le ravissement. Les gens qui étaient là, et qui avaient écouté l’apologue, causaient entre eux de tout ce qu’ils venaient de voir et d’entendre. Et les avis n’étaient pas unanimes. « Il est possédé du démon, il a perdu la boule, » disaient les uns ; et les autres répondaient : « Mais non ! ce n’est pas mal, ce qu’il dit ce bonhomme, il n’est pas si fou que ça ! et, s’il était possédé du démon, il n’ouvrirait pas si facilement les yeux aux aveugles de naissance. »

Mais Jésus, qui se souciait peu d’assister à la discussion dont il était l’objet, s’esquiva et même quitta Jérusalem, non sans avoir donné une bonne poignée de main à son ami l’ex-aveugle.

Comme je serais désolé si mes aimables lecteurs et mes charmantes lectrices pensaient, une minute, qu’en écrivant ce chapitre je me suis laissé aller aux caprices de mon imagination, je termine en indiquant la citation qui prouvera que je n’ai rien inventé. Lisez l’évangile de saint Jean, chapitre IX tout entier, et chapitre X, du verset 1 au verset 21. Quant au fait de la boue saliveuse, cause de tout le miracle, je citerai textuellement le passage qui y a trait, afin qu’il n y ait aucun doute dans les esprits : « Après avoir dit cela, il cracha à terre ; et ayant fait de la boue avec sa salive, il oignit de cette boue les yeux de l’aveugle. » (Chap. IX, verset 6.) Pas une virgule de changée.

Hein ! était-il assez propre, le Seigneur Jésus !


CHAPITRE XLIX
 
OÙ MAGDELEINE PRÉSENTE SON HOMME


Devinez où se rendit Jésus au sortir de Jérusalem, et ce qu’il fit ! Il alla en Galilée, ce qui prouve qu’il ne variait pas beaucoup ses excursions, et qu’il tournait toujours dans le même cercle ; il accrut sa bande, ce qui démontre que, bien que triés avec soin, ses douze apôtres n’étaient pas suffisants pour le défendre tant que son heure n’était pas venue.

Il fit appel à tous les Galiléens qui croyaient en lui. Sur les cent mille habitants de cette région, il en trouva soixante-douze qui lui répondirent : « Je suis votre homme. » C’était maigre. Néanmoins, notre Oint ne se découragea pas. Soixante et douze individus dispersés sont sans aucune force ; mais en les envoyant tous ensemble au-devant de lui, il était certain de produire quelque effet dans les villes où il se présenterait.

Cette fois donc, il rassembla tout son monde, hommes et femmes. Magdeleine, Joanna et Suzanne avaient gagné de nouvelles et jolies recrues, afin que le sérail d’Alphonse ne laissât rien à désirer. Cela constituait, en somme, une caravane imposante.

L’ordre et la marche de la troupe furent réglés avec soin. Voyez à ce sujet l’évangile de saint Luc, chapitre X. « Il envoya ses soixante et douze disciples dans toutes les villes et dans tous les lieux où lui-même devait aller. » Seulement, pour que l’attention des habitants auprès desquels il se rendait ne fût point éveillée, il prescrivait aux disciples de ne pas entrer en bande dans les villes, mais deux par deux.

Il leur disait :

— Ne vous inquiétez de rien. Partez sans bourse, sans besace, sans chaussures de rechange. Ne saluez personne sur votre chemin. Entrez dans la première maison venue, dites bonjour, et asseyez-vous sans façon à la table du bourgeois. Il n’y a que le toupet qui sauve. Faites-vous servir comme si vous étiez chez vous. Pour payer votre écot, si vous voyez que le bourgeois esquisse une grimace, racontez-lui le premier conte bleu qui vous passera par la tête. Si on vous flanque à la porte et si les gens de la ville vous traitent de vagabonds et de pique-assiettes, retirez vos souliers, secouez-en la poussière, et dites : « Oh ! nous ne vous emporterons rien, messieurs, mesdames ; nous ne garderons même pas sur nous un grain de la poussière de votre cité ; mais c’est tant-pis pour elle, car du moment que l’on nous refuse à boulotter, la ville sera maudite ! »

Les disciples obéirent au patron.

Quand les bourgades virent fondre sur elles cette avalanche de parasites sans vergogne, elles se moquèrent des malédictions, et, pour subsister, toute la bande fut obligée, à maintes reprises, d’avoir recours à la caisse de Magdeleine et autres riches gadoues.

À la nouvelle des affronts reçus presque en tout lieu par ses disciples, le fils du pigeon entra dans une colère bleue :

— Malheur à toi, Chorozaïn ! cria-t-il. Malheur à toi, Bethsaïde ! Les villes païennes, comme Tyr et Sidon, se sont mieux comportées que vous à notre égard. Aussi, seront-elles bien traitées au jour du jugement dernier. Quant à toi, Capharnaüm, je te garde un chien de ma chienne ; tu me paieras cela, en t’effondrant un de ces quatre matins dans les enfers.

Il y eut cependant une humble bourgade, dont l’Évangile néglige de citer le nom, où les soixante-douze disciples furent bien reçus. Épatés de n’avoir pas été accueillis avec des trognons de choux, ils revinrent en toute hâte auprès de Jésus lui annoncer la bonne nouvelle.

L’Oint s’y rendit avec empressement et annonça à tous que, grâce à son passage, ils n’auraient plus à craindre les serpents ni les scorpions. Il débita un beau discours, promettant la vie éternelle.

Un docteur de la loi, qui se trouvait par là, demanda comment il pourrait avoir l’immortalité sans boire aucun élixir de longue vie.

— En aimant le Seigneur votre Dieu et votre prochain, répondit le Verbe.

— Et qui est mon prochain ? objecta l’autre.

— Ouvrez vos oreilles. Il y avait une fois un voyageur qui allait de Jérusalem à Jéricho. Au coin d’un bois, il fut arrêté par des voleurs qui lui enlevèrent jusqu’à sa chemise, le rossèrent abominablement et le laissèrent à moitié mort ; le corps du malheureux n’était plus qu’une plaie. Dans la même journée, un prêtre passa par là ; il vit l’infortuné voyageur, dit : « Tiens, en voilà un qui a reçu une fameuse trempe ! » et il fila sans plus s’inquiéter du pauvre bougre. Les prêtres, c’est connu, ça n’a pas du cœur pour deux sous. Vint ensuite un lévite (un sacristain) ; sacristain ou curé, c’est la même clique ; le lévite regarda le malheureux, fit les mêmes réflexions que le prêtre, et continua sa route. Heureusement, il n’y a pas sur terre que des sacristains et des curés ; il y a aussi des samaritains. Un samaritain arriva à son tour. « Nom de Dieu ! s’écria-t-il, est-il possible qu’on ait mis ce pauvre bougre dans un pareil état ! Faut-il que les voleurs de ce pays soient de rudes canailles ! » Et, comme il avait sur lui sa pharmacie de voyage, il prit de la charpie, du baume, du vin aromatique, et pansa les plaies de l’infortuné. Puis il le mit en croupe avec lui sur son cheval, et, hue, Cocotte, il le conduisit à l’auberge voisine. Le lendemain, il tira de son porte-monnaie deux deniers, ce qui faisait deux francs, et il dit à l’aubergiste : « Soignez-moi cet homme-là ; si ces quarante sous ne vous suffisent pas, je vous donnerai encore de l’argent quand je repasserai par ici. » L’aubergiste connaissait le samaritain, et il lit crédit.

— À la bonne heure ! murmura la foule qui avait écouté l’anecdote, voilà un samaritain comme on aimerait à en rencontrer beaucoup.

Jésus se tourna vers le docteur de la loi :

— Qu’en pensez-vous collègue ? Quel est, du prêtre, du lévite et du samaritain, celui qui vous paraît le mieux avoir été le prochain du voyageur dévalisé ?

— Bien sûr, c’est le samaritain.

— Eh bien, repartit l’Oint, imitez son exemple, le premier jour que vous trouverez un malheureux dans le même cas

Le docteur ne répliqua rien ; mais en lui-même il dut se dire :

— Quelle platine il a ! Seulement, le tout n’est pas d’avoir de belles paroles au bout des lèvres. Il lui prend parfois de prêcher la vertu ; il devrait bien commencer par être vertueux dans ses actes.

À quelque temps de là, Jésus se rendit à Béthanie, pour être agréable à sa bonne amie Magdeleine, qui avait dans cette bourgade son frère et sa sœur. Son frère s’appelait Lazare, et sa sœur, Marthe.

Ces gens-là, nous apprend l’Évangile, avaient le sac. Lazare était de haute condition ; sa sœur Marie Magdeleine avait été mariée, nous le savons, à un sénateur juif. C’était donc ce qu’on est convenu d’appeler « une famille comme il faut ».

Ce fut Magdeleine qui se chargea d’annoncer à son frère et à sa sœur la venue de son amant.

Quand elle se présenta à la porte de la maison, Marthe et Lazare lui sautèrent au cou :

— Cette chère Marie, il y a si longtemps qu’on ne t’a vue !

— Et moi, donc, je puis en dire autant !

— Comment va ton mari, cet excellent Pappus ? L’as-tu laissé chez vous ? ou voyage-t-il avec toi et va-t-il venir tantôt ?

— Il s’agit bien de Pappus !… En voilà un raseur !… Il y a joliment longtemps que je l’ai envoyé à l’ours !…

— Ah bah ! vous n’êtes plus ensemble ? fit Lazare.

— Tu es divorcée ? demanda Marthe.

— Si je suis divorcée ?… je n’en sais rien… Ce que je sais, c’est que ce vieux Pappus me bassinait comme il n’est pas possible de s’en faire une idée… Toute la journée à grogner… Un jeune homme ne pouvait pas passer sous mes fenêtres, sans qu’il cassât une lampe ou une soupière… Encore s’il avait racheté sa jalousie en me donnant de l’agrément !… Mais non ; le soir, quand je faisais la câline et que je lui disais : « Mon petit Pappus, viens-nous-en », il me répondait en m’expliquant des textes de la Bible ; sous prétexte qu’il était docteur de la Loi, il ne me parlait plus que par versets de Moïse ou de Jérémie… Et puis, pour varier sa conversation, il me racontait ce qui s’était discuté dans la journée au Sénat, puisqu’il était aussi sénateur… Vous voyez d’ici comme je m’amusais !…

— En effet, ce ne devait pas être drôle, murmura Marthe.

— Assommant, ma chère !

— Enfin, interrogea Lazare, comment vous êtes-vous quittés, puisque vous ne pouviez pas vous entendre ?

— Nous ne nous sommes pas quittés du tout ; c’est moi qui l’ai lâché… J’ai levé le pied un beau matin.

— Et pourquoi n’es-tu pas venue chercher une retraite chez nous, chère Marie ?

— Ah ! voilà… C’est qu’en route je me suis arrêtée sur les bords du lac… Connaissez-vous Magdala ?

— Non, mais j’ai entendu dire, fit Marthe, que c’était une fort jolie ville.

— Charmante… Et de beaux officiers romains !… Dieu ! qu’il y a de beaux officiers romains à Magdala !…

Lazare fronça légèrement le sourcil :

— Marie, Marie, est-ce que tu en pincerais pour l’uniforme ?

— Ecoute, Lazare, je n’ai pas à faire des cachotteries avec toi… Eh bien, oui, j’aime les militaires…

— Les militaires ! Bigre, c’est beaucoup dire… Tu as don : pris un officier pour amant ?

— Un… d’abord… Il était gentil, gentil… Oh ! ce que j’ai aimé ce brigand-là !…

— Comment ! ce que tu as aimé ?… Aurais-tu pris un second amant, Marie ?

— Pourquoi te dirai-je que non, mon petit Lazare ?… Je ne sais pas mentir, moi !…

— Saperlote, tu vas bien !

— Et puis, j’en ai connu un troisième… Oh ! un uniforme, vois-tu, il n’en faut pas davantage pour me tourner la tête… C’est inouï ce qu’il y a de beaux officiers à Magdala !…

— Nom de nom ! je ne suis pas bégueule ; mais je trouve, Marie, que ta conduite n’est pas des plus correctes. Au moins, t’es-tu arrêtée à trois ?… Tu n’as pas été la maîtresse de toute la garnison, je présume ?

— De toute, non… Tu penses bien que Pappus m’avait guéri des vieux…

— Alors, les jeunes ?

— Oh ! les jeunes m’ont tous aimée ; j’ai gardé leurs portraits, à tous ; je te montrerai mon album, tu verras qu’ils sont beaux !

Marthe ne soufflait plus mot ; elle était confuse. Lazare, ainsi qu’il l’avait dit, n’avait pas la bégueulerie pour défaut. Du reste, Marie était sa sœur, il l’aimait beaucoup, il ne pouvait rien changer à ce qui était fait ; il se décida donc à prendre son

Jésus, d’un simple geste, dégonfle un hydropique (chap. L).
Jésus, d’un simple geste, dégonfle un hydropique (chap. l).
 
parti des dévergondages de la jeune femme, mais il n’était pas au bout de ses étonnements.

Après l’avoir un peu sermonnée, pour la forme, il ajouta :

— Puisque tu es heureuse, en définitive, je suis content… Quel que soit donc le bel officier sur lequel tu as arrêté ton choix, présente-le-moi ; tu peux être sûre que je lui ferai bon accueil.

— C’est que, Lazare, ce bel officier n’est pas un officier.

— Que me racontes-tu là encore ?

— J’ai lâché la garnison comme j’ai lâché Pappus.

— Diable ! et avec qui es-tu, à la fin des fins ?

— Avec un garçon adorable !…

— Ça, c’est entendu… Mais qui est-il ? Comment le nommes-tu ?

— Un nom mignon comme tout ! Il s’appelle Jésus…

— Jésus ?… Attends, je connais ce nom-là… On m’a parlé d’un nommé Jésus qui a fait du charivari dernièrement à Jérusalem, à la fête des Tentes, je crois… Serait-ce celui-là ?

— Précisément.

— Jésus, de Nazareth, charpentier en rupture d’établi ?

— Lui-même.

— Aïe ! aïe ! aïe ! Marie, je ne t’en adresse pas mes compliments… C’est un paroissien qui jouit d’une déplorable réputation… Il a, dit-on, tous les vices… Avec ça, il vagabonde, à la tête d’une bande de vauriens…

— Si l’on peut dire !… Pauvre Jésus, comme tu le calomnies ! On voit bien que tu n’en as entendu parler que par ses ennemis. Un homme si distingué ! de si belles manières !… Je voudrais que tu l’entendisses causer… Il vous empoigne son monde ! C’est vrai qu’il va de droite et de gauche, qu’il n’est jamais deux jours de file dans le même endroit ; mais où est le mal ?… S’il aime les voyages, cet homme !…

— Écoute, après tout, ça, c’est ton affaire… Moi, je te dis ce qu’on m’a raconté… Ce Jésus est peut-être tout le contraire de sa réputation… Je connais tes goûts luxueux… Il est évident que, s’il t’a charmée, c’est qu’il n’est pas un mendiant, comme on veut bien le faire croire… Il doit même être d’une générosité de grand seigneur, hein ?

— Oh ! pour ça, non, Lazare Le pauvre chéri, sous le rapport de la fortune, n’est pas bien doué ; la charpente ne l’a pas enrichi, et ses prédications ne lui rapportent rien… Et puis, moi, je ne suis pas une femme à m’attacher pour de l’argent à un homme… Dieu merci ! je suis au-dessus de cela… Jésus est pauvre, mais ce n’est pas cela qui m’empêchera jamais de l’aimer.

— Pourtant, s’il n’a aucune fortune et si son métier de conférencier populaire ne lui met pas un sou dans l’escarcelle, de quoi vit-il ?

— Je l’assiste de mes biens.

Lazare fit un bond en arrière : puis, s’écria :

— Tu l’entretiens ?… Mais, ma pauvre Marie, tu es folle de t’être entichée d’un pareil pistolet !… Il va te claquer tout ton saint-frusquin, le monsieur !

— Lazare, tu es bien sévère pour mon Jésus… Est-ce sa faute si, dans son état d’orateur ambulant, on ne gagne pas de quoi vivre ? Du reste, je ne suis pas seule à subvenir à ses dépenses. Nous sommes plusieurs dames, dévouées à son sort, qui l’assistons de nos biens.

— Ah ! vous êtes plusieurs ?… De plus fort en plus fort !… Il a plusieurs dames, le gaillard !… Eh ! eh ! ce n’est pas tout à fait conforme à nos mœurs… Il se figure qu’il vit au temps de Salomon, ton seigneur Jésus… Et comment faites-vous pour ne pas être jalouses les unes des autres ?

La Magdeleine se redressa orgueilleusement.

— Ce sont les autres qui sont jalouses de moi, dit-elle ; je suis sa bien-aimée, je suis sa favorite… Lazare eut un sourire triste. Il considéra un instant sa sœur avec une sorte de pitié affectueuse.

— Pauvre, pauvre Marie ! dit-il.

— Que t’es bête, Lazare de me plaindre ! reprit la Magdeleine. Être la favorite, la bien-aimée de Jésus, ce n’est pas de la petite bière, sais-tu !… Jésus ce n’est pas un homme comme un autre… Ce n’est pas un homme d’abord !…

— Ce n’est pas un homme ?

— Non…

— Est-ce que par hasard ?…

— Non plus…

— Alors, je donne ma langue aux chiens.

— Je vas te le dire en confidence, puisque tu ne devines pas ce qu’il est.

Marthe, qui avait assisté assez gênée à cet entretien, fit un pas pour s’en aller.

— Où vas-tu ? demanda la Magdeleine.

— Je sors… Je comprends que, moi qui suis demoiselle, je ne dois pas entendre ce que tu vas révéler à Lazare.

La Magdeleine pouffa de rire.

— Vous n’y êtes pas, dit-elle… Vous vous imaginez que… Ah ! elle est bien bonne !… Mais non, Marthe, tu peux parfaitement tout entendre… C’est un mystère, ce que je vais vous confier ; seulement, c’est un mystère qui n’a rien de ce que vous avez cru.

Lazare et Marthe étaient tout oreilles.

— Parle donc, Marie, dirent-ils, vivement intrigués.

— Eh bien, Jésus n’est pas un homme… C’est un dieu…

Le frère et la sœur de Magdeleine poussèrent un cri.

— Un dieu ! reprit Lazare… Mais il n’y a qu’un seul dieu, qui est Jéhovah, le Jéhovah que nous adorons.

— D’accord, mais Jésus est son fils, et il est en même temps dieu… Ou, pour mieux dire, l’esprit de Jéhovah, qui est un pigeon, a engendré Jésus au moyen d’une vierge, madame Joseph, et tous les trois, Jéhovah, Jésus et le pigeon ne forment qu’un seul dieu…

— En voilà, un embrouillamini !… Est-ce Jésus qui t’a raconté cette belle histoire ?

— Pardine ! seulement je sais très bien qu’il ne m’a pas fichu une blague… Il est dieu, j’en mettrais ma main au feu ; du reste, il me l’a bien prouvé.

— Comment ça ?

— Tu es trop curieux, Lazare… Qu’il te suffise de savoir que je suis la femme privilégiée de la nouvelle religion que Jésus est en train de fonder, que je suis la première à qui aient été révélés les saints mystères… Contente-toi de ma parole, et retiens bien ceci : ce Jésus que tu débinais tout à l’heure, c’est le Messie promis par les prophètes, c’est l’agneau divin qui rachètera les humains du péché d’Adam et d’Ève, c’est le Christ qui à la fin du monde viendra juger les vivants et les morts.

Elle avait débité cela avec un enthousiasme comme seule peut en produire la foi.

Lazare cependant hésitait encore.

— Es-tu bien sûre, au moins, de ce que tu avances ? demanda-t-il. Si cela était vrai, ce serait très grave !

— Je t’en donne ma parole de déshonneur !

— Alors, c’est vrai.

C’en était fait. Lazare et Marthe étaient convertis au fils du pigeon. La Magdeleine triomphait.

— Vous voyez, disait-elle, que j’ai raison de me considérer comme éminemment favorisée… Maîtresse en titre de Dieu, quelle gloire !

Et elle se rengorgeait.

Marthe était de son naturel curieuse, comme la généralité des femmes. Elle demanda à Magdeleine :

— Y aurait-il moyen de le voir, monsieur Dieu ?

— Vrai, tu désirerais faire sa connaissance ?

— Tout de même, oui.

— Moi aussi, ajouta Lazare.

— Dans ce cas, je vais le chercher ; il est venu avec moi à Béthanie… Vous allez voir comme il est beau, mon divin maître… Il n’y a pas un officier de Magdala qui le vaille… Vous m’en donnerez des nouvelles… Seulement, pour ce qui concerne la révélation que je vous ai faite, chut ! ayez l’air de ne rien savoir.

Là-dessus, elle partit. Marthe était rêveuse.

Une heure après, la Magdeleine revint, accompagnée de Jésus, qu’elle présenta à son frère et à sa sœur.

— Elle le voit avec les yeux du cœur, pensait Lazare ; il n’est pas beau du tout. Maintenant, puisqu’il est dieu, c’est tout de même une veine pour elle qu’il soit son amant.

La réception se passa sans cérémonie. Jésus parla, et il eut vite conquis deux nouvelles recrues ; la Magdeleine, il est vrai, avait bien préparé le terrain.

Lazare retint le Verbe à déjeuner ; il accepta. Marthe se mit en devoir de préparer le repas. Tout en vaquant aux soins du service, en veillant à ce que rien ne manquât, elle reluquait le Nazaréen du coin de l’œil, et, à elle aussi, il parut très beau. Elle ne perdait aucun de ses mots, aucun de ses gestes. Elle s’avouait qu’elle n’avait jamais vu un fils des hommes aussi charmant. Elle enviait le sort de sa sœur.

— Ce sont toujours ces coquines, se disait-elle en astiquant ses casseroles, qui ont toutes les chances. C’est à vous dégoûter de rester honnête fille.

Une passion, non moins ardente que celle de Magdeleine, s’emparait de son cœur. Elle voyait avec déplaisir la préférence que Jésus témoignait à sa sœur Marie.

Lazare, un moment, descendit à la cave pour aller tirer du vin.

La Magdeleine, sultane voluptueuse, se pâmait auprès de son amant, pendant que Marthe allait et venait. Ici, il est bon de citer un pieux commentateur : « Marie était assise aux pieds de Jésus, écoutait sa parole et buvait avidement aux sources de la vie ; Marthe l’aperçut et en fut jalouse. » (Vie de Jésus, par l’abbé Fouard, tome II, page 97, citation textuelle.)

Elle ne put contenir l’expression de son dépit.

Mettant ses deux poings sur la hanche, elle apostropha sa sœur :

— Mâtin, tu es joliment fainéante, Marie ! Il me semble que tu pourrais bien me donner un coup de main pour le service, au lieu de rester là assise par terre !

Et, comme la Magdeleine ne se troublait pas, elle ajouta en s’adressant à Jésus :

— Seigneur, je vous en prie, ordonnez-lui donc de m’aider.

Le fils du pigeon lisait au fond des cœurs. Il vit ce qui se passait dans l’âme de Marthe. Ce nouvel amour qu’il venait d’allumer le flattait, et, pour mieux l’attiser, il répondit avec un sourire qui bouleversa la pauvre fille :

— Marthe, Marthe, vous avez raison de déployer votre zèle pour mon service ; mais vous avez tort de vous fâcher à propos de votre sœur. La place qu’elle occupe près de moi, c’est elle qui l’a choisie, et elle ne lui sera point ôtée.

— Attrape ! fit la Magdeleine.

Marthe aurait bien volontiers envoyé une assiette à la tête de sa sœur. Néanmoins, elle subit son affront en silence et retourna à sa cuisine en essuyant furtivement une larme[30].

Jésus fut-il cruel jusqu’au bout ?

La suite de l’Évangile semble indiquer que non.

Sans doute, après le déjeuner, le divin charpentier prit Marthe à part, et lui dit :

— Je vous ai causé de la peine tantôt, Marthe, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, Seigneur.

— M’aimeriez-vous donc, pour avoir été ainsi jalouse de Marie ?

— Seigneur, je vous suis toute acquise. Mon plus grand bonheur serait de mourir pour vous.

— Mais vous ne me connaissez que de ce matin !

— Le véritable amour, Seigneur, est celui qui naît instantanément, celui qui s’impose sans être discuté.

— Et que voulez-vous de moi, Marthe ?

— Seigneur, je suis bien malheureuse. Je sens que vous ne répondrez pas à mon affection. Votre cœur est déjà donné à Marie.

— Consolez-vous, ma belle enfant. L’amour divin est inépuisable ; il peut se répandre sur toutes les créatures à la fois. Du moment que vous m’aimez, Marthe, je vous aime.

— Que vous êtes bon ! que votre parole me fait du bien !

— Croyez en moi, ayez confiance, et vous serez heureuse dans le sein de Dieu.

— Vous me le promettez ?… Je serai heureuse ?…

— Tellement heureuse que vous-même ne connaîtrez pas les limites de votre bonheur !

— Vous m’aimerez ?… Un peu ?… Beaucoup ?… Passionnément ?…

— À la folie !…

De fait, le cœur de Jésus était un véritable cœur d’artichaut. Le fils du pigeon en distribuait les feuilles aux unes et aux autres. Marthe fut donc admise aux joies célestes ; mais Magdeleine, toutefois, en conserva toujours la plus belle part.


CHAPITRE L
 
GRAND FLUX DE PAROLES


C’est étonnant ce que le Verbe avait de paraboles dans son sac !… Par exemple, quand il était en tête à tête avec une jolie femme, ce n’était pas en paraboles qu’il causait.

Après avoir cultivé quelques jours la connaissance de Marthe, fleur virginale qui avait bien son agrément, Jésus entreprit une tournée dans la Pérée, contrée soumise à Hérode Antipas, et là il se livra à une véritable débauche d’apologues. Les raconter tous serait trop loin. Il paraît que les gens du pays faisaient des farces aux apôtres ; quand ces vagabonds venaient mendier dans les habitations, on glissait dans leur besace un tas d’objets désagréables. C’est ainsi qu’un jour André ou Pierre — on ne sait pas au juste qui — étant allé demander à un paysan du pain, un poisson et un œuf, le paysan lui mit dans la main : en guise de pain, un gros caillou ; en guise de poisson, un serpent ; en guise d’œuf, un scorpion. Jésus expliquait alors aux apôtres que, malgré ces mésaventures, ils ne devaient jamais se lasser de demander.

Un homme, racontait-il, pauvre, mais hospitalier, reçoit au milieu de la nuit un voyageur ; il court aussitôt frapper à la porte d’un ami : « Prête-moi trois pains, dit-il, car un hôte m’arrive de voyage, et je n’ai rien à lui offrir. » Mais l’ami est couché, ses enfants aussi, la porte est fermée ; il refuse de se lever. Le solliciteur ne se rebute pas. « Ah ! tu ne veux pas te lever ? attends. » Et il frappe de plus belle, il frappe toujours, si bien que l’ami, pour se débarrasser de l’importun, se lève et donne les trois pains qu’on lui réclame.

Et Jésus concluait :

— Agissez de même. Demandez jusqu’à ce qu’on vous donne ; cherchez jusqu’à ce que vous trouviez ; frappez jusqu’à ce qu’on vous ouvre. (Luc, XI, 5-13).

Vers cette époque, il guérit deux aveugles et un muet. Il paraîtrait même que la guérison du muet enthousiasma une bonne femme qui s’écria :

— Heureuses les entrailles qui vous ont portées et les mamelles que vous avez sucées ![31]

Un peu plus loin, il accepta à dîner chez un pharisien, qui lui joua la fumisterie de n’inviter avec lui que d’autres pharisiens et des scribes. En entrant dans la salle, Jésus vit bien qu’il était tombé dans un piège.

Il se vengea en ne se lavant pas les pieds, selon l’usage, avant de se mettre à table. Tous les convives murmurèrent. Jésus eut l’air de ne pas comprendre le mécontentement de ses hôtes, et il dîna comme si de rien n’était.

Au dessert, il leur servit, à titre de toast, une série de malédictions, leur reprochant de chercher toujours les bonnes places dans les synagogues et de se faire saluer à la rue, les comparant à des sépulcres cachés au contact desquels on se souille, etc. etc.

Cette kyrielle de « Malheur à vous qui faites ceci ! Malheur à vous qui faites cela ! » exaspéra au plus haut point l’assistance.

— Le drôle ! criait-on, il faut lui administrer, pour ses insolences, une raclée dont il se souvienne !

Jésus, leste, sauta sur la table, renversa les escabeaux, et ce fut une chasse à l’homme dans une immense salle à manger. Il aurait été fatalement attrapé et rossé d’importance sans le peuple qui, massé a la porte, entra et le protégea. (Luc, fin du chap. XI et chap. XII).

Il profita de l’occasion pour égrener son chapelet de paraboles :

1° Un cultivateur riche a un champ qui lui rapporte tant de fruits, qu’il ne sait où les mettre ; il fait donc construire des greniers excessivement grands ; mais crac ! il meurt le soir où il a donné ses plans à son architecte.

2° Un autre cultivateur a un figuier ; le figuier reste trois ans à ne pas donner de fruits ; alors, le cultivateur dit : « Cette année encore, on mettra du fumier autour de l’arbre, et si à l’automne nous n’avons pas de figues, je serai sans pitié ; le figuier stérile sera coupé et jeté au feu. » Et ce n’est pas plus malin que cela !

Entre deux paraboles, il guérit une femme qui avait une curieuse infirmité. Cette femme était dans toute la force de l’âge, et cependant elle était plus courbée qu’une femme de quatre-vingts ans. C’était un diable qui l’avait pliée en deux, mais pliée littéralement. Elle marchait le derrière en l’air et le menton rasant le sol. Dans cet état, il lui était impossible, on le comprend, d’exercer une profession quelconque. Elle n’aurait pu gagner sa vie qu’en ramassant des bouts de cigare ; mais, en ce temps-là, le tabac n’était pas inventé. Elle était donc très misérable.

Jésus en eut pitié ; il prononça deux mots, et la bonne femme se redressa tout d’un coup, droite comme un peuplier.

Le séjour de Jésus dans la Pérée ne fut pas long. Il retourna à Jérusalem, lors de la fête de la Dédicace. Voici à quel propos avait lieu cette fête :

On sait que Judas Macchabée est un des héros juifs qui ont lutté contre la dynastie étrangère ; mais ce qu’on ignore généralement, c’est que Macchabée, après avoir battu le roi de Syrie, purifia le sanctuaire du Temple. Or, en y entrant, il ne trouva qu’une fiole d’huile sainte qui n’avait pas été cassée par les envahisseurs. Grave affaire ! L’huile sainte ne se fabriquait qu’avec un cérémonial de longue durée. À tout hasard, Judas Macchabée garnit les lampes du Temple avec sa seule et unique fiole d’huile, et cette fiole dura toute la semaine.

En mémoire de ce miracle, les Juifs s’amusaient chaque année pendant huit jours, tout comme pour la Pâque et la fête des Tabernacles.

Le fils du pigeon assista aux réjouissances et manqua d’être lapidé pour avoir soutenu mordicus dans un lieu public que monsieur son papa et lui ne faisaient qu’un. (Luc, XIII, 6-9, 10-18 ; Jean, X, 12-42.) Cette fois, l’affaire fut tellement chaude qu’il se réfugia précipitamment au pays d’où il était venu.

À ce second séjour dans la Pérée, il se signala par un miracle accompli en plein dîner, composé de nouveau uniquement de pharisiens. Ce farceur de Jésus aimait à tel point les bons festins, qu’il acceptait aveuglément toutes les invitations sans se soucier si elles venaient d’un ami ou d’un ennemi.

Ce dîner avait lieu un samedi. Les pharisiens avaient amené à dessein avec eux un hydropique, rond comme une énorme futaille, mais plein d’eau au lieu de vin.

Jésus vit de suite le panneau où l’on voulait le faire tomber, et, devançant la discussion qu’il prévoyait, il posa lui-même, brusquement, aux convives cette question :

— Est-il permis de guérir un jour de sabbat ?

L’interrogation était hardie ; mais elle était surtout embarrassante. Dire oui, c’était parler contre la loi de Moïse que les pharisiens invoquaient tant ; dire non en présence d’un infirme, c’était s’exposer à se faire siffler pour manque de cœur.

Édifiante histoire du pauvre et du mauvais riche (chap. L).
Édifiante histoire du pauvre et du mauvais riche (chap. l).
 

Aussi, les convives ne dirent rien. Alors, Jésus prit l’hydropique, fit un geste, et, en moins d’un quart de seconde, le ventre de l’hydropique se dégonfla. L’Évangile ne dit pas où passa toute cette eau. Espérons qu’elle ne fut pas changée en vin.

L’hydropique dégonflé n’eut rien d’empressé comme d’aller montrer partout son ventre aplati. Tous les boiteux, tous les aveugles, tous les estropiés alors, de venir à la salle du festin, suivis de la foule des pauvres diables de la ville. Le dessert ne pouvant pas s’achever, tant l’appartement était plein, Jésus dit à l’oreille de son amphitryon :

— Vous devriez bien inviter tous ces gens-là à trinquer avec nous…

— Ah ! ça, vous n’y pensez pas !… Ce tas de meurt-de-faim ?… Ce serait du joli !…

Le Verbe, aussitôt, exprès pour vexer les convives, se met à faire l’éloge des pauvres et dit au maître de la maison qu’il aurait mieux fait d’inviter ces va-nu-pieds que ses parents et ses amis.

Les convives sont scandalisés. La foule en guenilles applaudit.

Là-dessus, Jésus y va de sa parabole :

— Un homme, dit-il, organisa un grand festin ; il lança beaucoup de lettres d’invitation. À l’heure du repas, ne voyant venir personne, il envoya ses serviteurs avertir les invités que tout était prêt et qu’on n’attendait plus qu’eux ; mais ils commencèrent à s’excuser tous en même temps. Le premier dit : « Désolé de ne pouvoir me rendre à cette aimable invitation ; j’ai acheté une métairie, et c’est justement aujourd’hui que je dois aller la voir. » Le second : « Impossible de venir, ma belle-mère est malade, et je l’aime trop pour quitter une minute son chevet. » Le troisième : « Je suis marié depuis six jours seulement ; vous comprenez que je suis encore très occupé. » Le quatrième : « Plaignez-moi ! J’ai avalé l’autre jour des noyaux de pêches ; j’ai l’œsophage obstrué ; je n’ai pas à songer à festoyer avant d’être totalement guéri. » Le cinquième : « C’est le jour de fête de ma concierge ; j’ai commandé un magnifique bouquet, et je tiens à le lui offrir moi-même. » Toutes les réponses étaient dans ce goût. Profondément mortifié, le maître de la maison dit à ses serviteurs : « Ah ! c’est comme cela ? Eh bien, comme je ne veux pas que mes sauces soient perdues, allez dans les places et aux coins des rues, allez dans les chemins et le long des haies, ramassez tous les estropiés, tous les mendiants, tous les infirmes, tous les mal-ficelés, et forcez-les d’entrer, afin d’emplir ma maison. »

Cette parabole n était guère de circonstance, entre nous soit dit, puisque l’amphitryon, à qui elle s’adressait, n’avait essuyé le refus d’aucun de ses invités ; mais le Verbe n’aurait pas été le Verbe s’il n’avait pas dégoisé son speech, sauf à dire des bêtises, ainsi que cela lui arrivait les trois quarts du temps. (Luc, XIV, 1-24.)

Comme jolis préceptes enseignés par Jésus, il faut citer celui-ci qu’il formula devant une grande foule :

« Si quelqu’un vient à moi et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, il ne peut être mon disciple. » (Luc, XIV, 26.)

Que les calotins nous disent encore que leur religion prêche l’amour de la famille ! Nous répondrons en leur mettant sous le nez les propres textes de leur Évangile.

Les contemporains de Jésus lui reprochaient de ne frayer qu’avec les gredins de la pire espèce :

Saint Luc, chapitre XV : — « 1. Les publicains et les gens de mauvaise vie se tenaient auprès de Jésus pour l’écouter.

« 2. Les pharisiens et les scribes en murmuraient et disaient : Cet homme reçoit les gens de mauvaise vie et mange avec eux.

« 3. Alors Jésus leur proposa cette parabole :

« 4. Qui est l’homme d’entre vous qui, ayant cent brebis et en ayant perdu une, ne laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, pour s’en aller après celle qui s’est perdue, jusqu’à ce qu’il l’ait retrouvée ?

« 5. Et lorsqu’il l’a trouvée, il la met sur ses épaules avec joie.

« 6. Et, étant retourné dans sa maison, il appelle ses amis et ses voisins, et leur dit : Réjouissez-vous avec moi, vu que j’ai enfin retrouvé ma brebis qui était perdue. »

Au point de vue anecdotique, cette parabole, devant laquelle les dévots se pâment d’admiration, est passablement grotesque. Les pharisiens et les scribes, dont le niveau intellectuel était bien au-dessus du zéro d’esprit des fidèles, durent en rire à se tenir les côtes. J’imagine même qu’un loustic hébreu dut répondre à Jésus :

— Votre berger est bien amusant. Pendant qu’il cherche sa brebis perdue et qu’il laisse les quatre-vingt-dix-neuf autres dans le désert, est-ce que les loups ne viennent pas croquer le troupeau ?

Mais Jésus se moquait bien des objections qu’on pouvait lui adresser. Sa pensée très claire était qu’il préférait un chenapan à quatre-vingt-dix-neuf honnêtes hommes.

Autre histoire que l’on trouve encore dans le même chapitre de l’évangile de saint Luc :

Il y avait une fois un homme qui avait deux fils.

Un beau jour, le plus jeune vint trouver son père et lui dit :

— Papa, tu as le sac, et quand tu mourras, tu me laisseras un joli magot. Or, j’ai besoin d’argent, car j’ai une envie folle d’aller faire la noce, et cela coûte très cher. Il ne serait pas respectueux de ma part de t’engager à mourir tout de suite. Aussi, j’aime mieux te prier de me donner dès aujourd’hui ce qui me reviendra plus tard. Je n’aime pas attendre.

Le papa fit aussitôt ses comptes.

— Je possède tant. Il reviendra tant à ton frère, et tant à toi. Voici ta part. Je te souhaite de la faire durer le plus longtemps possible.

Un vrai bonhomme que ce père-là !

Le cadet fila avec son magot et alla le manger avec des cocottes dans un pays très éloigné. Si bien que, lorsqu’il se vit sans le sou, il fut fort embarrassé de sa personne. Où qu’il se présentait, le crédit lui était refusé net. Un tailleur, qu’il avait négligé de payer au temps de son opulence, lui reprit son habit et il se trouva presque nu sur le pavé.

À force de faire la queue à la porte des bureaux de placement, il obtint une place de gardeur de pourceaux chez un propriétaire campagnard ; mais voilà que le bourgeois était pingre comme un corsaire arabe, ne lui donnant que tout juste ce qu’il fallait pour qu’il ne mourût pas de faim. L’infortuné cadet en était réduit à envier le sort des cochons qu’il gardait. Il eût été bien aise de remplir son ventre des cosses que les pourceaux mangeaient ; mais les pourceaux ne se laissaient point prendre leur nourriture.

Se livrant ainsi à d’amères réflexions, il finit par se dire :

— Le dernier des valets d’écurie de chez mon père a du pain plus qu’il ne lui en faut, et moi, je crève bêtement de faim. Retournons chez papa, que diable ! Il n’aura pas le cœur de me refuser un emploi de domestique quelconque.

Il partit donc. La route était longue. Il arriva éreinté.

Voyez la chance ! Le papa prenait précisément le soleil à son balcon, quand l’enfant prodigue parut sur la route.

— Qu’est-ce que ce mendiant que j’aperçois là-bas ? se dit le père bonhomme. Il est en bien sales guenilles. Jamais je n’ai vu de ma vie un vagabond plus dégoûtant… Tiens ! mais c’est mon fils cadet !… Oui, c’est bien lui.

Et voilà le père qui enjambe son balcon (c’était un balcon de rez-de-chaussée), et qui se met à courir sur la route à la rencontre de son fils.

Il lui saute au cou, il l’embrasse.

— Quelle chance que tu reviennes ! Je m’ennuyais à mourir de ne plus t’avoir auprès de moi !… Tu as gaspillé tout ton saint-frusquin ?… Ne dis pas non… Je vois ça… Enfin, ne parlons plus de tes fredaines… Tu es en bonne santé, c’est l’essentiel… Embrasse-moi encore… Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis donc content !

Le fils cadet ne s’attendait pas à un pareil accueil. Il savait son père bon ; mais il ne le croyait pas cependant bon à ce point.

— Papa, gémissait-il, papa, tu es la crème des papas !… Je ne suis pas digne d’être appelé ton fils… Je suis un vaurien, un misérable, un gredin, une canaille…

Et il se tapait à coups de poing dans la poitrine, tant il était contrit.

— Allons, assez comme ça, fiston !… Tu vas te détériorer l’estomac avec tes coups de poing… Puisque je te dis que tout est oublié, voyons, ce n’est pas la peine d’abîmer ton individu.

Puis, ce brave homme de papa donna ordre à tous ses domestiques d’accourir.

— Vous voyez ce mendiant ?… C’est mon fils, celui qui était parti… Allez de suite dans ma garde-robe, et choisissez-y la plus belle tunique… Je veux que mon cadet chéri en soit revêtu… Vous lui mettrez aussi ma plus riche bague au doigt… N’oubliez pas non plus des souliers, car il est pieds nus… Pauvre

Le Verbe, d’un mot, ressuscite son ami Lazare (chap. LI).
Le Verbe, d’un mot, ressuscite son ami Lazare (chap. li).
 
enfant !… Ensuite, vous dresserez la table, celle des grands festins… Tout le monde sera de la fête… J’ai, dans mon étable, un veau très gras… Il faudrait le tuer à l’instant même… Nous nous régalerons… Allez encore chercher des musiciens, afin que rien ne manque à cette ripaille…

En effet, on fit bombance. Le père était tellement heureux, qu’il oublia que son autre fils, l’aîné, travaillait aux champs, et qu’il aurait été convenable d’attendre son retour pour se mettre à table.

Quand l’aîné, regagnant la maison, en fut proche, il s’étonna de tout cet appareil de fête dont il entendait le concert.

— Ah çà ! qu’y a-t-il ? se disait-il en lui-même. On dîne aujourd’hui plus tôt qu’à l’ordinaire, et sans m’attendre. On fait grande liesse, et je n’en suis pas… Cela est bien étrange.

Et il interrogea les domestiques qui allaient et venaient.

— C’est votre frère qui est de retour, répondit un larbin. Votre père est dans une joie, mais dans une joie !…

— Eh bien ! il est aimable pour moi, mon père !… Comment ! il ne m’a pas seulement envoyé chercher à la ferme !… Et ça, pour ce panier percé d’Anatole, qui a boulotté sa part d’héritage avant qu’elle lui soit légitimement échue !

L’aîné n’avait pas tout-à-fait tort de se fâcher.

Du moment qu’on ne l’avait point invité à ces réjouissances, il refusa d’entrer dans la salle du banquet.

Il fallut que le papa vînt l’en prier.

— Voyons, Ernest, disait le papa, ne sois pas si susceptible… Viens trinquer avec nous à la santé de ton frère.

— Tu n’es pas raisonnable, père, et tu n’es pas juste… Voilà des années et des années que je trime à faire valoir mes propriétés… Je me donne un mal du diable, je t’obéis avec une docilité exemplaire, je suis le modèle des bons fils. Et, au contraire, ce fainéant d’Anatole, qui a toujours eu mal aux coudes, qui est incapable de gagner sa vie, c’est lui que tu choies… Tu ne m’as jamais donné un chevreau pour me régaler avec mes amis… Et, en l’honneur d’Anatole qui a dévoré avec des femmes de mauvaise vie la moitié de ton bien, tu fais tuer le veau gras, lu organises en impromptu une fête somptueuse… Non, ce n’est pas juste, cela !

— Calme-toi, Ernest… Ne sois pas jaloux de l’amitié que j’ai spécialement pour ton frère… Mon bien te reviendra après ma mort… En attendant, viens te réjouir avec nous du retour de notre Anatole !…

L’histoire ne dit pas si le fils aîné se laissa gagner par le beau raisonnement de son père. Au fait, cela importe peu. Ce qu’il est utile de constater, c’est que Jésus avait une façon assez curieuse de prêcher la justice, l’équité.

Voulez-vous une autre preuve du manque de logique du Christ ? Lisez encore cette parabole où l’approbation de la malhonnêteté est plus saillante, s’il est possible, que dans l’apologue de l’enfant prodigue :

Il y avait un homme riche qui faisait gérer ses biens par un économe ; mais cet administrateur volait impudemment son patron, grattait les livres et puisait à pleines mains dans la caisse pour satisfaire toutes ses mauvaises passions.

Le patron eut vent des infidélités de son économe.

Il le fit appeler et lui tint ce langage :

— Vous menez un train de vie qui n’est pas en rapport avec vos appointements. Vous dépensez cent fois plus que vous gagnez chez moi… Il est évident que c’est ma caisse qui paye toutes vos fantaisies… Rendez-moi donc immédiatement vos comptes, et, s’ils ne sont pas en règle, prenez garde à ma juste colère !

L’économe se retira penaud.

— Je suis pincé, se dit-il. Bien heureux serai-je si le patron se contente de me flanquer à la porte. Que faire ? Lui rendre des comptes est impossible. Profitons du peu de temps que j’ai à rester dans cette maison, pour me créer des amis qui m’hébergeront et m’inviteront à leur table quand je serai sans place. Là-dessus, il manda en toute hâte auprès de lui tous les débiteurs de son patron.

— Combien devez-vous à mon maître ? demanda-t-il au premier.

— Cent barils d’huile. Je me suis engagé à les payer à la fin du mois.

— Très bien ; le patron ne sait pas le premier mot de ses affaires. Vous lui avez souscrit un billet en payement de cent barils d’huile. Le voici, ce billet. Je le déchire. Faites-m’en, à la place, un pour cinquante barils seulement.

— Mille remercîments, dit le débiteur. À la bonne heure, il y a du plaisir à être en relations commerciales avec vous.

L’économe prit ensuite à part un second débiteur.

— Quelle est votre dette, à vous ?

— Cent mesures de froment.

— Parfait ; asseyez-vous à cette table ; signez une obligation de quatre-vingts mesures, et je déchire celle de cent. Je suis sur le point de quitter ma place, et vous comprenez qu’avant de partir, je tiens à vous obliger.

— Vous êtes on ne peut plus accommodant. Soyez persuadé que je vous saurai gré toute ma vie de votre obligeance.

Et ainsi de suite. L’économe infidèle se fit sans vergogne, de cette façon, une multitude d’amis aux dépens de son patron.

Croyez-vous, par hasard, que Jésus, en débitant cette parabole, blâmait la malhonnêteté ignoble de cet administrateur fripon ?

Au contraire, l’Évangile dit que l’économe infidèle agit sagement ; et le souverain maître, au jour du jugement, loua cet économe infidèle de ce qu’il s’était comporté en homme rempli de prudence.

Et le Christ ajoutait (c’est textuel) :

« Moi, je vous le dis : employez les richesses acquises malhonnêtement à vous faire des amis, afin que, lorsque vous viendrez à être dans le besoin, vous soyez reçus éternellement dans les maisons de ceux que vous aurez obligés. » (Luc, XVI, 1-9.)

Et voilà les théories chrétiennes en ce qui concerne la probité. On voit bien que clérical et filou sont deux mots qui ont une grande ressemblance.

Volez, volez tant qu’il vous plaira, et apportez à M. le curé une partie du produit de vos vols. Vous serez absous, et le royaume des cieux vous sera ouvert.

Pendant que nous y sommes, continuons l’examen de la morale évangélique. Saint Luc surtout est inépuisable en bons conseils du genre de ceux que nous venons de lire.

Ce qui domine dans saint Luc, c’est l’excitation du pauvre, — mais entendons-nous, du pauvre dont l’indigence est causée par la paresse, — contre le riche qui est toujours présenté aux ouailles sous un aspect défavorable.

Ainsi le patron de notre dernière parabole est peut-être un patron très bienfaisant envers ses employés. N’importe ! son économe agit admirablement en le volant. Allez donc prendre pour caissier un paroissien à qui son curé enseignera l’apologue de l’économe infidèle !

On se demande, seulement, pourquoi les prêtres courtisent tant les riches, puisqu’ils n’ont à leur adresse que des histoires déplaisantes.

Le type du riche, c’est celui de la légende de Lazare. Ce Lazare, qui n’a aucun rapport avec le frère de Magdeleine, était un fainéant de l’espèce Labre, qui se complaisait dans sa crasse et sa vermine.

Au lieu de travailler pour vivre, il allait s’accroupir à la porte des opulents.

Or, l’un d’entre eux, homme vêtu de pourpre et de lin, et qui se traitait magnifiquement tous les jours, dit l’Évangile, avait des serviteurs qui ne pensaient pas à donner seulement une miette de pain au mendiant.

Et voici que tous deux moururent. Le galeux et paresseux Lazare fut emporté par les anges dans le sein d’Abraham ; quant à l’homme riche, il fut précipité en enfer. Et, tandis qu’il cuisait dans les flammes diaboliques, il entr’aperçut un coin du ciel où se tenaient Abraham et Lazare.

Alors, il s’écria :

— Père Abraham, ayez pitié de moi, et envoyez-moi Lazare, afin qu’il trempe le bout de son doigt dans l’eau pour me rafraîchir la langue, vu que je souffre horriblement au milieu de cette fournaise.

Mais Abraham lui répondit :

— À chacun son tour, mon petit. Pendant ta vie, tu as été à la noce tout le temps, et Lazare, au contraire, est toujours demeuré pauvre comme Job. Maintenant, c’est l’inverse qui se produit : à toi, les embêtements ; à Lazare, les jouissances.

Le riche répliqua :

— Dans ce cas, puisqu’il en est ainsi, puisque avoir de la fortune sur terre est une malechance, envoyez Lazare en informer mes parents. J’ai cinq frères qui sont pourvus de biens et qui gagnent pas mal dans leur commerce ; que Lazare les prévienne de ce qui se passe une fois qu’on est mort, afin qu’ils prennent leurs mesures pour ne pas venir à leur tour dans ce lieu de souffrances.

Abraham eut un éclat de rire, et sa gaieté fut partagée par Lazare. Conçoit-on ce mauvais riche, qui s’inquiétait du sort futur de ses frères ?

« Laissez venir à moi les petits enfants ! » (chap. LII).
« Laissez venir à moi les petits enfants ! » (chap. lii).
 

— Que tes parents lisent les ouvrages de Moïse et ceux des prophètes ; Lazare n’a pas à se déranger.

Le riche insista :

— Cependant, si quelqu’un d’entre les morts consentait à rendre une simple visite à mes frères, ce serait une bonne action. Bien sûr, mes frères croiraient le mort sur parole, s’imposeraient des privations, et au moins seraient-ils heureux dans l’autre vie.

Abraham haussa les épaules :

— Si tes frères ne lisent ni Moïse ni les prophètes, ils n’écouteront pas davantage les morts.

Et là-dessus le père Abraham s’esclaffa, tandis que Lazare esquissait un pied de nez à l’adresse du riche qui rôtissait de plus belle. (Luc, XVI, 19-31.)


CHAPITRE LI
 
QUELQU’UN QUI MEURT BIEN À PROPOS


Béthanie — j’ai oublié de le dire — était assez près de Jérusalem.

Jésus n’abusa pas de l’hospitalité du Lazare n° 1, celui qui avait pour sœurs Magdeleine et Marthe ; mais, dans sa tournée en Pérée, il continua à entretenir des rapports par correspondance avec cette famille amie.

Or, tandis que le fils du pigeon vagabondait de village en village, débitant partout les anecdotes saugrenues que je viens de transcrire, il reçut un matin la visite d’un messager, porteur d’une simple lettre ainsi conçue :

« À Monsieur Jésus-Christ,
« en Pérée.
« Faire suivre.
« Seigneur, celui que vous aimez est malade.
« Marthe et Marie. »

Jésus froissa la missive et répondit au messager :

— Peuh ! elles ont tort de s’inquiéter. On ne meurt pas de toutes les maladies. Lazare en réchappera, bien sûr.

Le messager repartit porter aux deux bichettes chéries la réponse de leur seigneur.

Cette réponse ne les rassura pas le moins du monde, vu que Lazare était atteint très sérieusement. Son état empirait d’heure en heure. Marthe et Marie Magdeleine étaient aux cent coups et trouvaient que Jésus le prenait bien à son aise.

Il était donc devenu indifférent, le grand châtain-clair ?

Oh ! que nenni ! — Le fils du pigeon savait parfaitement à quoi s’en tenir sur l’état de son ami Lazare ; mais il tenait à ne pas le secourir dans sa maladie, on verra tout à l’heure pourquoi.

Durant deux jours, il eut l’air d’oublier totalement le message des deux sœurs. Pendant ce temps, Lazare tourna de l’œil. Voilà Marthe et Marie au désespoir. On empoigne mon trépassé, on le lave avec des essences, on le ficelle solidement au moyen de bandelettes parfumées, on commande les billets de faire part.

Comme Lazare occupait une haute position parmi les Juifs, on lui fit un enterrement de première classe. Il y eut beaucoup de monde à ses obsèques. On le mit dans une superbe grotte funéraire, qui était le caveau de la famille. Pendant trois jours, on se livra à des lamentations réglées au tarif le plus élevé ; Magdeleine avait décidé que, sur le chapitre des larmes, on ne regarderait pas à la dépense ; il y eut donc des pleurs bien conditionnés.

Marthe et Marie, elles-mêmes, se joignirent au chœur des pleureuses et versèrent consciencieusement de vrais déluges de sanglots. Il est vrai qu’elles étaient sincères, aimant leur frère à l’adoration.

La Magdeleine, surtout, cherchait à ne pas croire à ce trépas si brusque.

Ce cher Lazare ! s’écriait-elle ; il y a huit jours, il était solide comme un château-fort, et le voilà aujourd’hui dans la tombe… Non, il n’est pas possible qu’il soit mort !

Et elle exigea que l’on rouvrît le tombeau. On découvrit le visage de Lazare. Il était tout ce qu’on pouvait souhaiter de plus défunt. On replaça la pierre à l’entrée du tombeau ; on la scella définitivement. Les amis de la famille avaient bien constaté que le frère de Marthe et Marie n’avait pas volé ses funérailles.

Mais, au moment précis où Lazare passa l’arme à gauche, Jésus, à qui rien ne peut être caché, reçut, par son père le pigeon, sans doute, communication de l’événement. Il dit tout à coup à ses disciples :

— Retournons en Judée.

— En Judée ! clamèrent les autres ; mais vous n’y pensez pas ?… Vous venez à peine d’échapper à la colère de vos ennemis, et vous voulez retourner à Jérusalem !… Allons donc !… Auriez-vous déjà oublié que vous avez failli être lapidé !… Saperlotte ! c’est alors que vous avez la mémoire courte !

— N’importe, repartit Jésus. Allons en Judée, sinon à Jérusalem, du moins à Béthanie.

— La Magdeleine vous manque, hein ? dit familièrement un apôtre, qui croyait avoir deviné le motif de cette envie subite d’un retour en Judée.

— Non, mon ami. Il n’est pas question de la Magdeleine dans mon esprit. Je pense à mon frère Lazare qui dort, et je désirerais bien aller le réveiller de son sommeil.

— Tiens, au fait, fit quelqu’un ; on vous a écrit il y a deux jours que Lazare était malade. Si à présent il dort, c’est bon signe ; il sera sauvé.

L’apôtre qui s’exprimait ainsi croyait que l’Oint, en parlant du sommeil de Lazare, faisait allusion à l’assoupissement qui, dans certaines maladies, est un indice de guérison.

Jésus rectifia cette erreur.

— Quand je vous dis que Lazare dort, c’est qu’il a défuncté.

— Lazare est mort ?

— Oui, mes amis.

— Mais alors ?

— Alors, j’en suis charmé.

— Ah bah !

— J’en suis charmé, parce que cela me donnera occasion de le ressusciter. Et, quand je l’aurai ressuscité, vous serez bien forcés, tous tant que vous êtes, de reconnaître que je peux tout. Mais, assez causé : allons vers lui.

Les apôtres hésitaient encore. Thomas, qui ne manquait pas de courage, réchauffa leur zèle.

— Allons, dit-il généreusement, et mourons avec notre chef !

La sainte troupe se mit en marche. Lorsqu’ils arrivèrent à Béthanie, il y avait déjà quatre jours que Lazare était dans le sépulcre. De nombreux amis de la famille s’occupaient à consoler les deux sœurs.

Sitôt que Marthe apprit que Jésus était à Béthanie, elle courut au devant de lui, tandis que Magdeleine restait à la maison. Et Marthe dit à Jésus :

— Ah ! Seigneur, pourquoi n’êtes-vous pas venu plus tôt ?… Quand, ma sœur et moi, nous vous avons fait prévenir, il était encore temps de sauver Lazare… Si vous étiez venu, il serait certainement vivant à cette heure ; vous l’auriez guéri.

— Eh bien, qu’est-ce que cela fait que Lazare soit mort ?… Il ressuscitera !

— Hélas ! c’est là la consolation que l’on me répète depuis quatre jours… Il ressuscitera à la fin du monde… Tous nos amis de Jérusalem me répètent cela…

— Ce que je vous dis, Marthe, n’est pas la même chose. Je suis, à moi tout seul, la résurrection et la vie. Celui qui croit en moi, quand il sera mort, revivra. Croyez-vous en moi, Marthe ?

— Certainement, Seigneur. Je crois que vous êtes le Christ, le fils du père Sabaoth. Là, êtes-vous content ?

— Oui, Marthe. Or donc, ne pleurez plus ; je vais vous rendre la joie.

Marthe songea à Marie qui était demeurée au logis. Elle retourna en toute hâte auprès d’elle.

— Marie, Marie, dit-elle, le Maître est venu, et il vous demande.

Elle avait eu soin de lui glisser ces mots dans le tuyau de l’oreille, de façon à ce que les amis de la famille qui étaient là ne l’entendissent point.

La Magdeleine, apprenant que son bien-aimé se trouvait à deux pas, se leva précipitamment et sortit.

— Où va-t-elle ? se demandaient les amis de la famille.

— Elle va pleurer sur la tombe de Lazare.

Et ils la suivirent, dans l’intention de pleurer avec elle, pour lui rendre ses larmes moins amères.

Quand Magdeleine aperçut Jésus, elle se jeta à ses pieds et recommença l’antienne de Marthe :

— Ah ! Seigneur, si vous étiez venu il y a quelques jours, Lazare ne serait pas mort !…

Elle n’ajouta rien de plus. Un torrent s’échappa de ses yeux et parla plus éloquemment que ne l’eût fait un long discours. Cette explosion de douleur fut communicative. Tous les juifs qui avaient suivi Magdeleine, se mirent à pleurer en chœur.

Jésus, lui-même, fut profondément touché, et peu s’en fallut qu’il prît part à cette lamentation générale. Enfin, il se ressouvint à temps qu’il était dieu et qu’il n’avait pas besoin de geindre, puisqu’il allait ressusciter le pauvre mort.

— Où l’avez-vous mis ? interrogea-t-il brusquement.

Alors, de répondre tous :

— Seigneur, donnez-vous seulement la peine de venir avec nous et vous verrez.

Il les suivit. Toutefois, réflexion faite, il se dit qu’il agirait sagement en pleurant comme les autres, et il y alla de sa petite larme. Et les juifs, qui prenaient ses sanglots au sérieux, murmuraient à voix basse :

— C’est égal, il l’aimait bigrement !

Quelques-uns, il est vrai, observèrent ceci, toujours au dire de l’Évangile :

— S’il l’avait aimé tant que ça, il l’aurait d’abord empêché de mourir, lui qui a ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Ou bien alors, c’est que ses miracles sont de la blague !

Ce doute chiffonna Jésus. Il pressa le pas.

— Arrivons vite à ce sépulcre, fit-il.

C’était, ai-je dit, une grotte fermée par une lourde pierre.

— Ôtez la pierre, commanda Jésus, quand il fut auprès du monument funèbre.

Marthe s’y opposa.

— Ôter la pierre ? s’écria-t-elle. Merci ! Je suis désolée d’avoir perdu mon frère ; mais mon chagrin ne va pas jusqu’à vouloir sentir son cadavre. Il doit déjà avoir une odeur repoussante.

— Laissez-moi faire, Marthe, repartit Jésus.

Les juifs descellèrent la pierre, et l’Oint, se plaçant sur le seuil du tombeau, cria d’une voix forte :

— Lazare, Lazare, lève-toi !

À cet ordre, le mort se dressa sur son séant. Tous les assistants poussèrent un cri. Lazare remuait et accomplissait des efforts inouïs pour se mettre tout à fait debout ; ce qui n’était pas très commode, vu que ses deux sœurs, en l’entourant de bandelettes, l’avaient ficelé solidement. Enfin, il parvint à se tenir tant bien que mal en équilibre.

À cette vue, tous demeuraient frappés d’épouvante.

— Bougez donc, vous autres, nom d’un chien ! fit Jésus. Aidez mon ami Lazare à sortir de ce sépulcre. Déliez ses bandelettes, sacrebleu ! Sans quoi, il ne pourra jamais s’en aller de ce tombeau.

Il se décidèrent à le délier. On lui prêta des habits ; car une fois qu’il eut été débarrassé de ses bandelettes, Lazare se trouva nu comme un ver, costume qui n’était pas assez décent pour lui permettre de traverser la ville.

Cependant les juifs, revenus de leur premier moment de frayeur, entourèrent l’ex-cadavre avec curiosité. Marthe remerciait Jésus avec attendrissement. La Magdeleine, qui n’avait plus aucun motif de pleurer et qui avait retrouvé sa gaieté des beaux jours, prenait plaisir à turlupiner Lazare.

— Eh ! eh ! disait-elle à son frère, tu pourras raconter plus tard à tes petits-enfants que tu es revenu de loin !… Et comment t’es-tu trouvé pendant les quatre jours de ton trépas ?… Est-ce froid, le sépulcre ?… Voyons, narre-nous tes impressions.

Jésus dut sans doute faire un signe à Lazare ; car il n’est dit nulle part dans l’Évangile que le frère de Marthe et Marie ait dévoilé les secrets de la tombe… Cela est vraiment bien dommage… Lazare, pour toute réponse, se gratta vivement les fesses, vu qu’il ressentait dans tout son corps les démangeaisons produites par les vers qui avaient déjà commencé à le grignoter.

Les juifs le regardaient faire, avec de grands yeux ébahis. L’effroi chez eux avait fait place à l’ahurissement. Dame ! c’est qu’un monsieur qui a été pendant quatre, ou cinq jours à l’état de cadavre, n’est pas un spectacle qui se voit communément.

Quand ils eurent bien regardé le ressuscité, ils s’en allèrent.

Plusieurs, en s’en retournant chez eux, disaient :

— Fichtre, ce Jésus n’est décidément pas le premier venu.

Et ils crurent en lui.

D’autres s’en furent en grande hâte auprès des pharisiens et leur dirent avec des airs mystérieux :

— Il se passe à Béthanie des événements très graves…

— Ah ! diable !…

— Vous savez… Jésus… Jésus de Nazareth ?…

— Oui… Eh bien ?…

— Il a pour maîtresse une certaine Marie de Magdala…

— Parfaitement…

— Cette Marie de Magdala avait… du moins, je veux dire, a un frère… Non, je disais bien, avait un frère… Pourtant, « a un frère » est exact… Ou mieux l’un et l’autre peuvent se dire…

— Qu’est-ce que ce galimatias ?

— Il s’appelait ou il s’appelle Lazare…

— En effet. Tout le monde le connaît, ce Lazare.

— On l’a enterré il y a quatre jours…

— Le bruit en a couru à Jérusalem…

— Mais depuis aujourd’hui il se promène la canne à la main dans les rues de Béthanie, comme s’il n’avait jamais été mort…

— C’est étrange. Et de quel droit n’est-il plus mort ?

— Cela vient de ce que Jésus est venu au sépulcre, et a dit au cadavre : « Lazare, Lazare, lève-toi ! »

— Vous avez vu cela ?

— J’ai fait mieux que voir. J’ai donné un coup de main à ce cadavre récalcitrant qui était entortillé dans ses bandelettes.

— Il faisait le mort et il a fait le ressuscité.

— Pardon, je ne suis pas un crétin. Il sentait parfaitement le cadavre. Il avait une odeur de faisandé très caractéristique. Il était impossible de s’y méprendre.

— Cela va être joliment désagréable pour les personnes qui s’approcheront de lui.

— Oh ! cela passera.

— Et quelle est votre opinion sur ce prodige ?

— C’est que c’est un prodige prodigieux.

— Bigre de bigre !

Les pharisiens étaient très perplexes. Ils répétèrent la nouvelle aux princes des prêtres.

Un grand conseil fut tenu chez le grand-prêtre de l’année, nommé Caïphe.

— La situation est fort épineuse, avança l’un. Si nous laissons cet homme continuer à opérer ses miracles, toute la nation se mettra à sa remorque, les Romains se méfieront d’une insurrection, ils partiront de nouveau en guerre contre nous, et cette fois c’en sera fait de Jérusalem.

— Vous n’y entendez rien, riposta Caïphe ; les Romains nous laisserons tranquilles, si nous prenons les devants…

— Comment ça ?

— En nous défaisant de ce Jésus. Ne vaut-il pas mieux qu’il périsse tout seul, au lieu que la nation tout entière soit passée au fil de l’épée ?

La grande majorité des pharisiens et des princes des prêtres opinèrent dans ce sens. Dès lors, dit l’évangéliste Jean, ayant pris cette résolution, ils ne cherchèrent plus qu’à l’escoffier. Aussi Jésus, dont l’heure (quoique approchant) n’était pas encore venue, se réfugia-t-il dans une obscure bourgade, du nom d’Ephrem, au milieu de ses disciples (Jean, XI, 1-56.)

Quelques réflexions pour terminer cette mirifique histoire de la résurrection de Lazare :

L’aventure — est-ce assez curieux ? — ne se trouve que dans l’évangile de saint Jean. Elle valait cependant la peine d’être racontée par les trois autres évangélistes ; mais Luc, Matthieu et Marc sont muets sur ce point et n’ont même pas l’air de se douter que le frère de Marthe et Marie ait jamais été ressuscité.

D’autre part, Jean nous représente les Juifs (verset 37) comme ne s’attendant pas à la résurrection de Lazare. « Jésus, disaient les Juifs, aurait bien pu empêcher son ami de mourir ; il en était capable, puisqu’il a su rendre la vue à un aveugle de naissance. » Donc, d’après saint Jean, les Juifs ignoraient que le Christ avait la faculté de faire revenir les morts.

Mais alors ils ne connaissaient donc pas le miracle opéré à Naïm au profit du fils d’une veuve et celui opéré à Capharnaüm au profit de la fille de Jaïre !… Et Marie la Magdeleine ? C’est précisément à la suite du miracle qui a ressuscité le fils de la veuve, qu’elle a fait, à Naïm même, la connaissance de Jésus chez le pharisien Simon ; et elle se lamente de ce que son frère est mort ? et elle n’est pas certaine d’avance que Jésus fera à Béthanie ce qu’il a fait à Naïm et à Capharnaüm ?… Il est vrai que, si Luc, Marc et Matthieu ne savent pas le premier mot de la résurrection de Lazare, par contre on ne trouve pas dans l’évangéliste Jean une seule phrase faisant allusion aux deux résurrections précédentes.

Avant d’écrire leurs bouquins, les fabricants des quatre évangiles auraient dû commencer par s’entendre !


CHAPITRE LII
 
NOUVELLE SÉRIE DE DIVAGATIONS


Honteux pour ses compatriotes, à la pensée que ses miracles, si éclatants qu’ils fussent, ne leur ouvraient pas les yeux et ne leur démontraient pas victorieusement sa divinité, Jésus ne fit pas un long séjour à Ephrem. Il pensa, non sans raison, qu’il n’était plus en sûreté dans aucune ville, et que ce qu’il avait de mieux à faire était de changer de résidence le plus souvent possible.

En traversant la Samarie ou la Galilée, — on ne sait pas au juste, — il guérit d’un seul coup dix lépreux, qui vivaient ensemble dans une bourgade. Seulement, sur les dix, il n’y en eut qu’un qui songea à remercier le grand rebouteur, et ce fut précisément un samaritain.

À ce propos, Jésus dit à ses apôtres :

— Hein ! qu’est-ce que je vous disais l’autre jour ?… Le samaritain, c’est ce que nous avons de mieux en Judée… Quand un samaritain passe et voit un malheureux, victime des voleurs, il le soigne et le conduit à l’auberge… Voyez ce samaritain-ci : il avait la lèpre, il m’a témoigné sa reconnaissance de ce que je

Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem (chap. LIII).
Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem (chap. liii.)
 
l’avais guéri, tandis que les neuf autres lépreux… Va-t-en voir s’ils viennent, Jean ! va-t-en voir s’ils viennent !… (Luc, XVII, 11-19.)

Des pharisiens, qui se trouvaient par là, lui demandèrent alors :

— Vous annoncez partout le royaume de Dieu. Voudriez-vous avoir la bonté de nous dire où est ce royaume de Dieu ou bien quand il viendra ?

Il répondit :

— Le royaume de Dieu viendra sans que vous vous en aperceviez. Personne ne pourra dire : Il est ici, ou il est là. Il sera impossible de le voir. Et j’ajouterai même que, dès à présent, ce royaume de Dieu est parmi vous.

Les pharisiens de ces pays-là n’étaient pas méchants comme ceux de la Judée. Ils haussèrent les épaules en entendant ce galimatias, mais ne cherchèrent point à lapider l’orateur, ainsi qu’on n’eût pas manqué de le faire à Jérusalem. Ils partirent et le laissèrent avec ses disciples. Ce fut à eux donc qu’il infligea la suite de son discours.

Ce discours étant un chef-d’œuvre d’insanité, je demande à mes lecteurs la permission de le reproduire sans en changer une syllabe :

« Il viendra un temps, mes amis, dit Jésus, où vous désirerez voir un des jours du Fils de L’Homme, et vous ne verrez point ce jour. Ils vous diront : « Venez par ici, venez par là, car il est ici et il est là » ; mais gardez-vous bien d’y aller, ne les suivez pas. Attendez qu’un éclair brille et se fasse voir depuis un côté du ciel jusqu’à l’autre ; c’est ainsi que paraîtra le Fils de l’Homme en son jour.

« Seulement, avant que ce jour arrive, il faut qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par ce peuple. Ce qui est arrivé au temps de Noé arrivera au temps du Fils de l’Homme. Ils mangeaient et ils buvaient ; les hommes épousaient des femmes et les femmes se mariaient, jusqu’au jour où Noé entra dans l’arche ; et alors le déluge survenant les noya tous.

« Et comme il arriva encore au temps de Loth, ils mangeaient et ils buvaient, ils achetaient et ils vendaient, ils plantaient et ils bâtissaient ; mais le jour où Loth sortit de Sodome, il tomba du ciel une pluie de feu et de soufre qui les consuma tous. C’est là encore précisément ce qui arrivera le jour où le Fils de l’Homme paraîtra.

« Ce jour-là, si un homme se trouve au haut de sa maison et que ses meubles soient en bas, qu’il ne descende point pour les prendre ; et que celui qui se trouvera à la campagne ne retourne point non plus derrière lui. Souvenez-vous de la femme de Loth. Quiconque cherchera à sauver sa vie, la perdra ; et quiconque la perdra, la sauvera.

« Je vous déclare que ce jour-là, qui sera une nuit, de deux personnes qui seront dans le même lit, l’une sera prise et l’autre laissée ; de deux femmes qui moudront ensemble du grain, l’une sera prise et l’autre laissée ; de deux hommes qui seront dans le même champ, l’un sera pris et l’autre laissé.

» Les disciples lui dirent : — Où cela se passera-t-il, Seigneur ?

« Et il répondit : — En quelque lieu que soit le corps, les aigles s’y assembleront. » (Luc, XVII, 20-37).

Tirons l’échelle. Et voilà les paroles que les prêtres attribuent à leur dieu ! Et ils disent que les Juifs ont condamné au supplice ce fils du pigeon qu’ils appellent le Fils de l’Homme ! C’était à la douche que les Juifs auraient dû le condamner.

Du même tonneau :

« Il y avait dans une certaine ville un juge qui ne craignait point Dieu et se souciait peu des hommes. Il y avait aussi dans la même ville une veuve qui venait souvent le trouver en lui disant : Faites-moi justice de ma partie. Et il fut longtemps sans vouloir le faire. À la fin, cependant, il se dit en lui-même : Quoique je ne craigne point Dieu et que je me soucie peu des hommes, néanmoins, parce que cette femme m’importune, je lui ferai justice de peur que, lassée, elle ne vienne me faire affront.

« Vous entendez, ajouta le Seigneur, ce que dit ce méchant juge. Ainsi, de même Dieu ne fera pas justice à ceux qu’il aime et qui crient à lui jour et nuit, et il souffrira toujours qu’on les opprime. Je vous déclare toutefois qu’il leur fera justice dans peu de temps ; mais, lorsque le Fils de l’Homme viendra, pensez-vous qu’il trouvera beaucoup de foi sur la terre ? » (Luc, XVII, 1-18).

Autre guitare :

« Deux hommes montèrent au Temple pour prier : l’un était pharisien, et l’autre publicain. — Le pharisien, se tenant debout, priait ainsi : Mon Dieu, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni même comme ce publicain qui est là à côté ; je jeûne deux fois par semaine, et je donne aux prêtres la dîme de tout ce que je possède. — Le publicain, au contraire, se tenant éloigné, n’osait pas même lever les yeux au ciel ; mais il frappait sa poitrine en disant : Mon Dieu, ayez pitié de moi qui ai commis tous les crimes.

« — Eh bien, je vous déclare que le publicain s’en retourna béni de Dieu, et non le pharisien. » (Luc, XVIII, 9-14.)

Pour changer :

« On présenta à Jésus des petits enfants, afin qu’il les touchât ; et les disciples, voyant cela, les repoussaient avec des paroles dures.

« Mais, Jésus, les rappelant vers lui, dit : Laissez venir à moi les petits enfants, et ne les en empêchez point ; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur ressemblent. »

Ça, c’était gentil.

Un jeune homme très comme il faut passait par là.

Il s’adressa au discoureur, ami de la marmaille :

— Bon maître, dit-il, vous promettez aux gens de leur donner la vie éternelle dans de certaines conditions ; quelles sont ces conditions ?

— D’abord, répondit Jésus, pourquoi m’appelez-vous bon ? Je ne suis pas bon du tout ; il n’y a que Dieu qui est bon ?

— Mettons que je n’ai rien dit.

— Si fait… Avez-vous observé les commandements de Moïse ?

— Parfaitement. Je n’ai tué personne, je n’ai jamais commis d’adultère ni de vol, je n’ai jamais porté de faux témoignage, j’honore mon père et ma mère.

— Cela ne suffît pas. Si vous voulez vivre éternellement, il faut que vous vendiez tout ce que vous possédez et que vous le distribuiez aux pauvres. Après quoi, vous viendrez à moi, et vous me suivrez partout où j’irai.

Le jeune homme était extrêmement riche. Il fit la grimace.

Alors, Jésus dit à ses disciples :

— Ils sont tous les mêmes, ils tiennent trop à leurs richesses. Ah ! qu’il est difficile aux gens qui ont de la fortune d’entrer dans le royaume de Dieu ! Croyez-vous qu’il soit possible à un chameau de passer par le trou d’une aiguille ?

— Bédame, il aurait beau se donner beaucoup de mal pour cela, il n’y parviendrait pas.

— Très bien répondu. Or ça, sachez-le, il sera plus aisé à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer au ciel.

— À ce compte-là, objecta quelqu’un, l’entrée du ciel n’est pas commode.

— Dieu y fera entrer qui bon lui semblera, répliqua Jésus ; ce qui est impossible aux hommes est possible à Dieu.

-dessus, Pierre dit :

— Moi, je ne me fais pas de mauvais sang. J’avais un petit métier, je l’ai quitté ; je ne travaille plus, je n’ai pas un sou en poche. Le royaume du ciel me revient de droit.

Jésus répondit :

— Le sacrifice que tu as fait, Pierre, entre nous, n’est pas énorme ; mais il t’en sera tenu compte. En vérité, en vérité, je vous le dis, quiconque quittera pour moi ou sa maison, ou son père et sa mère, ou ses frères, ou sa femme, ou ses enfants, recevra dans ce monde bien davantage, et, dans cent ans d’ici, il aura la vie éternelle.

Et, une idée le prenant tout à coup :

— Maintenant, j’ai assez causé. Nous allons, de ce pas, retourner à Jérusalem. Je sais bien ce qui m’y attend ; mais à présent mon heure est venue. Le Fils de l’Homme sera livré aux Gentils ; les Gentils, qui ne le sont pourtant pas, se moqueront de lui, le fouetteront, lui cracheront au visage, et, après l’avoir fouetté, ils le feront mourir ; mais cela lui est bien égal, car il ressuscitera au bout de trois jours.

On se remit donc en route une fois de plus pour Jérusalem.

En chemin, près de Jéricho, Jésus guérit encore un aveugle, histoire de ne pas perdre la main. (Luc, XVIII, 15-43.)

Il raconta à ses disciples, aussi, l’anecdote d’un cultivateur qui, ayant employé des ouvriers à sa vigne, paya aussi cher ceux qui avaient trimé dès l’aurore que ceux qui ne s’étaient mis au travail qu’à cinq heures du soir. (Matthieu, XX, 1-16.)

Vers ce moment, Salomé, mère du grand Jacques et du petit Jean, vint supplier Jésus de réserver une belle place à ses deux fils, dans ce royaume du ciel qu’il prônait tant.

— Je serai la plus heureuse des mères, dit la bonne femme, si vous asseyez l’un de mes fils à votre droite et l’autre à votre gauche.

— Vous ne savez pas ce que vous demandez ! riposta Jésus (Matthieu, XX, 20-28). Et il fit à Salomé et à ses fils un brin de leçon pour leur apprendre à ne pas être si ambitieux.

Il s’arrêta à Jéricho, nous dit l’Évangile, et passa la nuit chez un nommé Zachée qui était un homme de très mauvaise vie ; les habitants en furent même fort scandalisés. Pour nous, qui avons suivi pas à pas Jésus, ou du moins sa légende, nous ne nous en étonnerons point.

Ici se place la parabole des mines qui vaut la peine d’être notée :

Un homme de grande naissance avait envie de prendre possession d’un royaume, lequel se trouvait très éloigné de son domicile. L’entreprise était hasardeuse, il partit tout de même ; mais, en partant, il appela ses dix serviteurs et leur dit :

— Voilà une mine pour chacun de vous[32] ; pendant que je vais tâcher de mettre la main sur ce royaume que je convoite, faites rapporter à votre mine le plus que vous pourrez ; à mon retour, vous m’en rendrez compte.

Cet homme eut de la chance, et il conquit le royaume désiré. Il fit donc comparaître devant lui ses dix serviteurs et les interrogea pour savoir combien chacun en avait tiré par le négoce.

Le premier vint et dit :

— Seigneur, votre mine en a produit dix.

— Très bien, mon ami, répondit le nouveau roi. En récompense de ta fidélité, je te donne le gouvernement de dix villes de mon empire.

Le second dit :

— Je n’ai pas réussi si bien que mon collègue ; votre mine, entre mes mains, n’en a rapporté que cinq.

— Cela ne fait rien, mon garçon ; tu y as mis de la bonne volonté, c’est l’essentiel ; je te mets à la tête de cinq villes.

Un autre serviteur vint :

— Seigneur, commença-t-il, je me suis méfié de mes capacités en matière commerciale ; j’ai craint de faire de mauvaises affaires et je me suis dit : Si le patron ne trouve pas sa mine intacte à son retour, il m’en voudra à mort. Alors, dame, pour être sûr de ne rien perdre, j’ai gardé vos soixante-neuf francs dans le coin de mon mouchoir. Les voici.

— Espèce de pignouf ! cria le monarque furieux. Tu n’es qu’un mauvais serviteur. Avec cela que tu ne pouvais pas placer tes soixante-neuf francs dans une banque ! Au moins, en aurais-je eu quelque intérêt !

Et il ajouta, en s’adressant à ceux qui étaient présents :

— Ôtez-lui sa mine et donnez-la à celui qui a su en faire produire dix.

Quelqu’un fit alors observer que ce mauvais serviteur n’était pas aussi naïf qu’il s’en donnait l’air, et que sa mine lui avait rapporté au décuple. Sur quoi, le monarque ordonna qu’il fut étranglé.

La conclusion de cette parabole fut d’une violence extrême (nous savons que Jésus enlevait parfois son masque de douceur).

— Je vous déclare, dit-il à ses disciples, qu’il sera donné à tous ceux qui ont déjà, et ceux qui possèdent seront mis par moi dans l’abondance. Quant à celui qui n’a rien, il lui sera ôté ce qu’il n’a pas (textuel). Enfin, pour ce qui concerne mes ennemis qui ne veulent pas que je règne sur eux, je vous commande de les amener ici. J’ordonne qu’on les égorge en ma présence ! (Luc, XIX, 11-27).

Remarquons, en passant, que cette parabole est en complète contradiction avec ce que Jésus venait de dire la veille relativement au mépris des richesses. En outre, n’oublions pas que sa grande colère contre ceux qui ne voulaient pas de lui pour roi, ne produisit aucun résultat. Pas un apôtre ne bougea, et personne ne fut égorgé.

De là, Jésus alla, tout d’une traite, à Béthanie, où l’attendaient la Magdeleine et Marthe. Il dîna chez un lépreux, du nom de Simon. Au dessert, la Magdeleine lui cassa sur la tête une cruche d’albâtre pleine de parfums rafraîchissants ; c’était sans doute pour le calmer. L’Évangile nous dit qu’il y en avait bien pour trois cents francs.

Judas Iscariote, qui était le comptable et le caissier de la bande, déplora cette perte d’essences précieuses. Avec la somme qu’elles représentaient, on aurait pu distribuer trois cents deniers aux pauvres de la ville. Telle est, du moins, l’opinion qu’il exprima.

Mais Jésus, qui était très flatté de l’attention galante de sa maîtresse favorite et qui pensait que sa tête méritait bien trois cents deniers d’huiles odorantes, releva vivement Judas Iscariote qui se permettait de faire des observations et de chagriner la Magdeleine. (Matthieu, XXVI, 6-13 ; Marc, XIV, 3-9 ; Jean, XII, 1-11.) Il est même à présumer que le soir Jésus témoigna autrement qu’en paroles, à la jolie gourgandine, toute la reconnaissance qu’il éprouvait.




QUATRIÈME PARTIE
 
LA SEMAINE DÉSAGRÉABLE

 
CHAPITRE LIII
 
TRIOMPHE À BON MARCHÉ


Il était donc enfin venu, ce fameux moment où Dieu-innocent allait être sacrifié à Dieu-juste pour apaiser Dieu-terrible. L’aiguille de l’horloge où étaient marqués les destins du Christ était enfin près de s’arrêter sur l’heure tant attendue. Quatre mille ans auparavant, Adam et Ève, deux individus fabriqués l’un avec de la boue, l’autre avec une côtelette, avaient commis le crime épouvantable de croquer une pomme. Ce crime pesait sur l’humanité tout entière. Et qui allait l’expier ? L’humanité ? Non. Quelqu’un qui n’en faisait pas partie : Dieu lui-même, Dieu le condamnateur, Dieu qui avait porté la sentence. Dieu, après avoir été le juge, allait être en même temps le bourreau et la victime, puisque les deux personnes de Jésus et de Jéhovah, complétées au surplus par un pigeon, n’en font qu’une.

Comme il aurait été beaucoup plus simple que Jésus ne s’insinuât pas dans la peau d’un homme et que Sabaoth-Christ-Pigeon pardonnât tout uniment à l’humanité l’horrible crime de la pomme croquée au paradis terrestre !

Jésus se serait ainsi épargné cette semaine désagréable, cette Passion sur laquelle messieurs les curés dépensent toute leur éloquence à nous attendrir. Il est vrai de dire que, pour ma part, je l’avoue en toute sincérité, je ne me sens pas le moins du monde attendri au récit mensonger de ces souffrances problématiques.

Ah ! si les faits étaient vrais, si Jésus avait existé, si un homme même toqué et malhonnête comme le mythe de la légende évangélique, avait été livré aux supplices de la flagellation et du crucifiement, je ne me sentirais pas le cœur de plaisanter. On méprise Tropmann, mais on ne rit pas des douleurs de son châtiment. Jésus, lui, même sur le Golgotha, n’est que burlesque. Il n’y a été, à mon avis, que dans l’imagination des prêtres ; car le prêtre est le seul personnage réel de la religion, comme les pièces de cent sous que les badauds donnent au curé pour lui faire dire une messe, sont tout ce qu’il y a de plus clair dans l’émouvante question des tortures endurées par les âmes du purgatoire. Ne plaignons donc pas l’être mythologique de Nazareth, qui, au dire même de la fable catholique, n’a souffert que parce qu’il l’a voulu et comme il l’a voulu, et réservons notre pitié pour les souffrances authentiques des malheureux en chair et en os que nous rencontrons à chaque pas de la vie matérielle.

Cela dit, abordons sans plus tarder le sujet le plus invraisemblable de la légende chrétienne.

On était à Jérusalem en pleine pâque. Les juifs s’étonnaient de ne pas apercevoir Jésus au Temple comme ils l’y avaient rencontré les années précédentes.

— Où est-il ? se demandait-on.

Les gens qui se prétendaient bien renseignés, disaient :

— Il est à la maison des dattes.

Ou bien :

— Il est à la maison des figues vertes.

(Béthanie, en hébreu, signifie maison des dattes ; Betphagé, maison des figues vertes.)

— Que peut-il bien faire à la maison des dattes ?

— Il emploie ses journées à ressusciter les morts ; par exemple, son ami Lazare, qui avait passé l’arme à gauche il y a quelque temps, et qu’il a fait sortir vivant du sépulcre, bien qu’il fût déjà bien endommagé par les vers.

— C’est une noble occupation ; faudra aller voir ça.

Et, sitôt la journée du sabbat finie, quelques-uns se rendirent, qui à Béthanie, qui à Betphagé.

L’évangéliste Jean nous apprend que les curieux, qui furent à Béthanie, constatèrent que Lazare était frais et joufflu comme s’il n’avait jamais été mort. Ces curieux-là avaient-ils constaté, auparavant, le trépas du bonhomme ?… L’évangéliste oublie de nous le dire.

Quoi qu’il en soit, cette constatation procura bien de la joie aux juifs venus de Jérusalem, et elle rendit littéralement furieux les sanhédrites.

— Il n’y a qu’un moyen d’en finir avec toutes ces histoires, fit un pontife ; c’est de tuer le ressuscité.

Ils s’y résolurent, mais d’autres soins occupèrent leurs esprits ; car de Béthanie le bruit vint à Jérusalem qu’au jour suivant Jésus entrerait dans la ville. Cela était plus grave.

Le lendemain, en effet, Jésus quitta la maison de Simoa, son hôte, embrassa beaucoup la Magdeleine et Marthe la résignée, serra les phalanges à l’ami Lazare, et prit le chemin qui menait à la montagne dite des Oliviers. Ses disciples et la petite troupe de curieux l’accompagnaient.

— Ça ! fit Jésus, il ne faut pas que nous fassions à Jérusalem une entrée vulgaire. Suis-je le roi du monde, oui ou non ?

— Vous l’êtes ! clamèrent les apôtres.

Jésus fulmine l’anathème contre les Pharisiens (chap. LIV).
Jésus fulmine l’anathème contre les Pharisiens (chap. liv.)
 

— Il me faut donc un équipage.

Malheureusement, il n’y avait aucun char à l’horizon.

Jésus ne s’embarrassa point.

— Allez, dit-il, à ce village que vous voyez là-bas, à main droite. En y entrant, vous trouverez un ânon, déliez-le et amenez-le-moi. Si quelqu’un trouve à redire à votre sans-gêne, vous répondrez : « C’est le plus grand docteur de la Judée qui en a besoin. » On n’insistera pas[33].

Tout se passa comme Jésus l’avait prédit. Les disciples trouvèrent dans un chemin tournant l’ânon attaché à une porte en dehors, et ils le délièrent. « Que faites-vous ? » dirent les voisins en les voyant prendre ainsi leurs aises. « Oh ! ne faites pas attention, nous agissons d’après les ordres de notre seigneur. » Notre seigneur ! ce mot ferma la bouche aux voisins, qui n’eurent plus aucune méfiance.

En filoutant de la sorte l’âne d’un villageois qui en avait très certainement plus besoin que lui, messire Alphonse Christ suivait les traditions de sa famille. On n’a pas oublié, sans doute, que, pour déguerpir en Égypte, papa Joseph enleva, avec le même sans-façon, un âne d’une étable de Bethléem.

Étant donné que le bon ami à la Magdeleine avait des principes aussi ecclésiastiques (pardon, je voulais dire : aussi élastiques), il aurait bien pu s’offrir un cheval de parade au lieu d’un ânon mesquin.

La petite troupe des admirateurs du Nazaréen jugea que l’ânon avait bien sa valeur et ne réclama pas une autre monture. On affubla l’animal d’un tas de manteaux en guise d’ornements ; la pauvre bête se laissa faire, et la marche triomphale commença. Vrai ! j’aurais voulu assister à ce spectacle ; cela devait être épatant.

Tous les gens du cortège cueillirent des feuilles de palmier, et ils marchaient en les agitant, et ils criaient : « Hosanna au fils de David ! Béni soit le roi d’Israël qui vient au nom du Seigneur ! Hosanna ! Gloire au plus haut des cieux ! » Et ils beuglaient comme des perdus.

Les passants s’arrêtaient intrigués.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? interrogeaient-ils ?

— C’est le triomphe de Jésus, répondaient les apôtres en se poussant du col. Israël a, dès aujourd’hui, un nouveau roi, un roi de race juive.

— Ça, un roi ? faisaient alors les promeneurs avec une moue dédaigneuse ; je n’en voudrais pas pour raccommoder mes sandales.

En somme, le succès était maigre ; il se bornait au tapage des disciples et de la petite troupe de curieux venus à Béthanie.

On atteignit le sommet de la colline des Oliviers, d’où l’on découvrait tout Jérusalem. À l’aspect de cette ville, Jésus pleura abondamment. Les évangélistes mettent ce chagrin subit sur le compte du triste avenir que Jésus entrevoyait pour Jérusalem. Il prédit, affirment-ils, que la cité de Salomon serait à jamais détruite, et qu’il n’en resterait pas pierre sur pierre. Ce qui n’a pas empêché Jérusalem d’être encore à cette heure une des villes les plus importantes de l’Asie-Mineure, et de compter actuellement plus de 45,000 habitants ; les Juifs y ont 72 synagogues, en cette année 1900. Il est plus logique de croire que Jésus, se trouvant dans un de ses rares quarts d’heure de lucidité, pleura en songeant à tous les désagréments qui allaient lui survenir par sa faute et dont ce triomphe grotesque était le prélude. — Mais il était trop tard pour reculer.

Les disciples furent un moment inquiets en entendant les lamentations de leur chef ; mais, baste ! ils étaient habitués à ses changements si brusques d’humeur, que leur trouble s’effaça bientôt.

On arriva enfin dans Jérusalem. Quelques bons gogos se joignirent à la manifestation, mais ne la rendirent pas plus imposante. L’âne baissait la tête, Jésus se hissait tant bien que mal sur son échafaudage de manteaux, et mettait tous ses soins à avoir l’air d’un triomphateur ; quelques braillards se dépouillèrent de leurs tuniques et les mirent par terre pour que l’âne du fils de David y posât ses pieds ; les apôtres hurlèrent de plus belle leurs cris séditieux. Malgré cela, ils n’obtenaient pas grand écho. On les regardait passer, on riait ; c’était piteux.

Des pharisiens, qui au fond n’étaient pas méchants, furent pris de compassion pour ce grand dadais de nazaréen qui se mettait bêtement dans un mauvais cas en voulant se donner de l’importance. Ils l’abordèrent avec l’intention de lui glisser un avis charitable.

— Rabbi, dirent-ils, réprimez donc vos disciples, empêchez-les donc de s’égosiller de la sorte, ils vous compromettent.

Mais Jésus, qui se grisait de ces quelques acclamations de commande, répondit :

— Eh ! laissez-les chanter à leur guise. S’ils se taisent, les pierres même crieront.

On voit que Jésus, en certains cas, n’avait pas besoin d’être tenté par Satan pour commettre le péché d’orgueil. Et il continua à travers les rues ce qu’il prenait pour son triomphe.

Tous les enthousiasmes ont une fin. Peu à peu, le cortège se dégarnit, les curieux s’en allèrent les premiers, les disciples ensuite, et les douze apôtres eux-mêmes ne tardèrent pas à s’émietter.

Lorsqu’il arriva au pied de la butte où se trouvait le Temple, Jésus était seul. Le fait est reconnu par les commentateurs catholiques.

« Entré seul dans la maison de Dieu[34], son cortège s’étant dispersé, Jésus la retrouva telle que trois ans auparavant : de nouveau, la cupidité l’avait emporté sur le respect ; les cages des colombes, les troupeaux de bœufs et de brebis, les tables des changeurs encombraient les parvis, s’étalant sous les portiques et même jusqu’aux abords du sanctuaire. À ce moment, surtout, le marché paraissait plus tumultueux que jamais ; car c’était vers le dixième jour que l’agneau devait être choisi, et tous se pressaient pour acheter la victime de la Pâque. »

Selon l’évangéliste Marc, le fils du pigeon se contenta de regarder les étalages ; mais il ne fit rien de plus ce jour-là. La nuit commençait à tomber ; il ne voyait autour de lui personne prêt à lui prêter main-forte, il avait hâte de se mettre en lieu sûr, c’est-à-dire de quitter la cité où il venait à peine de pénétrer. Où alla-t-il ? Le livre saint ne le dit pas, mais donne à entendre qu’il finit par rejoindre quelques-uns de ses disciples et qu’il passa la nuit à la belle étoile en leur compagnie.

Quant à l’âne, il n’en est plus question dans le Nouveau-Testament ; mais les autres légendes nous apprennent ce qu’il devint. Misson, dans son Voyage d’Italie (tome 1), nous apprend l’épopée de ce quadrupède glorieux.

Lorsque Jésus se vit seul, il mit pied à terre et ne s’inquiéta pas le moins du monde de rendre l’animal à son propriétaire.

Notre âne, donc, erra par la ville, et, comme il avait parfaitement conscience de ce qui s’était passé, il résolut d’entreprendre un petit vovage d’agrément. Après avoir porté le seigneur Dieu, cela valaitbien une mise en liberté.

Il prit la clef des champs et se ballada en Judée, broutant des chardons par-ci, envoyant de saintes ruades par-là. Après avoir visité en détail le pays qui l’avait vu naître, il s’avisa de voyager à l’étranger, comme tout bon rentier qu’il était.

Il eut l’idée d’aller faire un tour en Italie. Pour se rendre dans cette contrée, il lui fallait perdre un temps infini à tourner la mer Noire ou bien prendre une place à bord d’un paquebot traversant la Méditerranée. D’autre part, notre âne tenait à son indépendance ; il pensa, avec juste raison, qu’une fois sur un bateau, il pourrait très bien être gardé et même transformé en saucissons par le maître-coq pour l’alimentation des passagers.

La situation était délicate.

Saint Aliboron se souvint alors très à propos que le Christ avait marché sur les eaux, il se dit :

— Pourquoi n’en ferais-je pas autant ?

Bravement, il se rendit au bord de la plage et posa le sabot sur la première vague qui se présenta.

Ô merveille ! la vague devint aussitôt dure comme une corne de saint Joseph. Il risqua un second sabot sur une seconde vague, qui s’empressa de durcir comme la première, et, ma foi, voilà notre âne qui, gambadant tout à son aise, s’en fut jusqu’à l’île de Chypre à pied. Il visita successivement Rhodes, Candie, Malte, la Sicile, broutant en route des chardons qui poussaient tout exprès sur les flots durcis, et enfin il arriva au bout du golfe de Venise. Seulement, à cette époque, Venise n’existait pas encore. Il n’y avait que la place de cette ville féerique au sujet de laquelle on devait dire plus tard : « Voir Venise et mourir ! » Aussi, notre âne touriste, après avoir braqué sa lorgnette dans toutes les directions et vu qu’il ne voyait rien, reprit sa valise et son carton à chapeau et se dirigea vers Vérone.

Ce fut dans cet’e ville qu’il termina ses jours, entouré d’une grande vénération et accomplissant de grands miracles. De nos jours encore, on adore à Vérone les reliques du saint âne, lesquelles sont précieusement enchâssées à l’église Notre-Dame-des-Orgues. Deux fois par an, on promène en grande procession, par les rues, sa bienheureuse carcasse.

Un âne qui a le droit d’être jaloux de cette idolâtrie, c’est l’âne de la fuite en Égypte. Comme celui de Vérone, il a eu l’honneur de porter le Christ. Pourquoi donc des préférences en faveur de son collègue ? — Et l’on viendrait nous dire une fois de plus que Dieu est juste ?… Ah ! non, alors !


CHAPITRE LIV
 
DERNIÈRES PARABOLES ET DERNIÈRES MENACES


Pour être Dieu, messire Jésus n’en était pas moins homme ; nous savons qu’il avait deux natures à sa disposition.

La nuit passée à la belle étoile l’éreinta d’une jolie façon. Avec ça, il n’avait pas songé à manger durant cette journée où, triomphateur d’abord, il avait fini par s’esquiver. Les ovations peuvent griser, mais elles ne nourrissent pas : d’autre part, une venette coupe l’appétit, mais d’une manière provisoire ; la venette partie, reste la fringale, d’autant plus vive qu’elle s’est fait plus attendre.

Le lendemain donc de son triomphe si peu coûteux et en même temps si peu réussi (il en avait eu pour son argent), le Verbe sentit des tiraillements atroces d’estomac.

Il était en pleine campagne. Comment satisfaire sa faim ?

— Pierre ! Jacques ! André ! Jean ! Barthélémy ! cria-t-il. Les apôtres accoururent.

— Avez-vous apporté de Jérusalem quelques provisions de bouche ?

— Parfaitement, Seigneur.

— Fort bien, donnez-les moi,

— C’est que…

— C’est que… quoi ?

— Nous les avons mangées hier soir.

Jésus laissa échapper une exclamation de dépit.

— Au moins, peut-on s’en procurer ? ajouta-t-il.

— Par ici ?… Cela nous semble bien douteux.

— C’est bon. Je m’en vais voir sur la route si je ne trouverai pas quelque fruit sauvage.

Et le voilà qui part avec deux de ses fidèles compagnons.

Les jardins des villas appartenant aux richards de Jérusalem bordaient le chemin. Quelques arbres tendaient leurs branches au-dessus des murs des propriétés. Il est bon de savoir que, d’après la coutume juive, tout voyageur avait le droit, pour apaiser sa faim, de cueillir les fruits placés sur le bord de la route, du moment que les branches qui les portaient passaient au-delà des murs de clôture.

Le premier arbre que Jésus aperçut était un superbe figuier. Le Seigneur, affamé, se précipita vers lui. Il écarta les feuilles, chercha des figues ; va te promener ! il n’y avait pas plus de figues que sur ma main.

Le Verbe — nous avons eu l’occasion de nous en convaincre — n’avait pas précisément bon caractère.

Ne trouvant aucune figue sur un si beau figuier, il se fâcha tout rouge. Il apostropha l’arbre avec colère et le maudit dans toutes les règles de l’art. Le figuier en fut très mortifié, et sur l’heure il commença à se dessécher.

Entre nous, cette aventure démontre une fois de plus que le fils du pigeon divaguait comme un pensionnaire d’un hospice d’aliénés. D’abord, ce n’était pas la faute du figuier s’il n’avait pas de figues ; et cela était d’autant moins sa faute que ce n’était pas du tout la saison des fruits de cette espèce. On était, ne l’oublions pas, au lundi avant Pâques ; jamais, en aucun pays, les figues n’ont poussé sur les figuiers au début du printemps. Ensuite, puisque Jésus avait le pouvoir de dessécher les arbres par l’effet d’une simple malédiction, il aurait mieux fait d’user de ses facultés surnaturelles pour inviter l’infortuné et innocent figuier à se garnir instantanément de belles figues bien mûres. Jésus n’avait pas eu le temps, sans doute, de réfléchir à tout cela.

Il maudit le figuier qui n’en pouvait mais, et le figuier se flétrit. Attrape, mon vieux !

L’évangéliste Marc, qui nous raconte cette bonne histoire, mérite d’être reproduit textuellement :

« Le lendemain, dit-il, Jésus eut faim, et voyant de loin sur la route un figuier qui avait des feuilles, il y alla pour voir s’il pourrait y trouver quelque chose ; et s’en étant approché, il n’y trouva que des feuilles, car ce n’était pas le temps des figues. Alors Jésus dit au figuier : « Que jamais nul ne mange de toi aucun fruit. » (Marc, XI, 12-14.)

Le confrère Matthieu, qui relate la même aventure à peu près dans les mêmes termes, ajoute :

« Et au même moment le figuier sécha. » (Matthieu, XXI, 19.)

Jésus était dans detrop belles dispositions pour ne pas aller faire du tapage à Jérusalem. Il se rendit au Temple, et, renouvelant son esclandre d’il y a trois ans, il traita de voleurs les marchands de pigeons et d’agneaux, et bouscula les comptoirs des changeurs de monnaie.

La sainte bande des flibustiers apostoliques était à la dernière extrémité ; il fallait donc se procurer de l’argent et de la volaille par n’importe quels moyens.

Après quoi, il guérit une collection d’aveugles et de boiteux : « d’aveugles et de boiteux », dit l’Évangile ; aucun autre infirme ou malade ne fut soulagé ce jour-là. Par parenthèse, remarquons que, durant son séjour sur terre, Jésus n’a jamais redressé un seul bossu. Aurait-il eu, par hasard, les bossus en aversion ? Mystère.

Un père de l’Église, saint Eusèbe, nous affirme que dans cette journée, dite du lundi-saint, l’Oint guérit encore un lépreux, et cela par la poste. Des étrangers se présentèrent à Philippe, l’un des apôtres, et lui demandèrent à voir Jésus. Philippe les adressa à André. Jésus ne fit pas faire antichambre à ses visiteurs.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? interrogea-t-il.

— Nous sommes envoyés par notre maître, Abgar V, roi d’Édesse, qui vous prie d’accepter un asile dans son royaume au cas où vous seriez inquiété par les autorités de votre pays. Le Verbe remercia, mais n’accepta pas cette aimable proposition. S’il avait accepté, en effet, il n’aurait pas sauvé le genre humain du péché de la pomme.

Les envoyés annoncèrent alors que leur maître était atteint de la lèpre ; cette terrible maladie s’attaquait même aux rois, mais les rois lépreux du moins n’étaient pas mis en quarantaine par leurs compatriotes.

Jésus, à qui un miracle de plus ou de moins ne coûtait rien, tranquilisa les nobles étrangers et les assura que Sa Majesté recevrait sa guérison en même temps que la réponse à son message.

L’évangéliste Jean mentionne cette visite des nobles étrangers ; seulement il les donne pour des Grecs, tandis qu’Eusèbe jure par tout ce qu’il a de plus sacré qu’ils étaient les envoyés du roi Abgar V, dont personne, du reste, n’a jamais entendu parler. Cela est de peu d’importance, au surplus.

Le même Jean reconnaît que, le soir de ce jour-là, la peur reprit le Seigneur Dieu.

— « Maintenant, disait-il, mon âme est troublée ! Et cependant que dirai-je ?… Mon père, épargnez-moi cette heure douloureuse… Mais c’est précisément pour cette heure-là que je suis venu en ce monde ! »

Traduction libre :

— Ah ! si c’était à refaire ?… Enfin, puisque ça y est, ça y est !

Le mardi, on recausa un peu, parmi les apôtres, du figuier que Jésus avait maudit.

— Tout de même, disait Pierre, ça n’a pas été long.

— Je l’ai vu ce matin, ajouta Barthélemy ; il était sec comme un clou.

— Il a un pouvoir extraordinaire, notre Jésus ! conclut un troisième.

Le Verbe se mêla à la conversation.

— Mes amis, fit-il, si vous avez la foi, vous accomplirez des prodiges aussi grands que ceux que vous m’avez vu accomplir. Le tout est d’avoir la foi. Pour peu que vous soyez sans hésitation, non seulement vous dessécherez un figuier, mais vous direz à cette montagne : « Déracine-toi pour te jeter dans la mer », et aussitôt elle s’y jettera.

Les apôtres, qui avaient admiré le miracle, furent étonnés d’entendre dire qu’ils pouvaient en faire autant. Dans leur surprise, ils regardaient la colline des Oliviers que Jésus venait de montrer, et leur esprit se perdait à la pensée de soulever un pareil bloc. Mettez-vous une minute à leur place !

Vers le milieu du jour, la bande descendit à Jérusalem. Le patron pérora quelque peu dans le Temple, s’efforçant, selon son habitude, de discréditer les pharisiens. Il les compara à des gens affectant de servir Dieu du bout des lèvres, mais en réalité n’agissant que selon leur caprice.

« Un homme avait deux fils, — telle fut sa parabole, — et venant au premier, il lui dit : Allez aujourd’hui travailler à ma vigne. Il répondit : Je ne veux pas. Mais ensuite, touché de repentir, il y alla. Venant au second, il lui parla de même. Celui-ci répondit : Papa, j’y vais. Mais il n’y alla point. »

Et, de peur que les pharisiens n’aient pas compris l’apologue qui les visait directement, Jésus ajouta :

« En vérité, je vous le dis, cela est votre histoire. Aussi les publicains et les prostituées vous précéderont dans le royaume de Dieu. »

Et, comme ces insolences lui paraissaient encore insuffisantes, il improvisa une autre parabole. Il les mit en parallèle avec des vignerons, qui, chargés de l’entretien d’une vigne, tuèrent tous les serviteurs du propriétaire et même son fils. C’est pourquoi le propriétaire de la vigne viendra et fera périr à leur tour tous les vignerons.

Enfin, il parla d’un amphitryon très grincheux. Ce monsieur se mariait. Il avait invité beaucoup de monde à sa noce. Au beau milieu du banquet, il s’aperçut qu’un des convives n’avait pas mis, comme les autres, son habit de gala. Que fait le nouveau marié ? Il appelle ses serviteurs et leur ordonne de saisir l’invité qui ne fait pas suffisamment honneur à sa noce, de lui lier pieds et poings et de le jeter dans un lieu de ténèbres où il devra pleurer et grincer des dents.

Les pharisiens, émoustilles par cette guerre à coups d’épingles, s’allièrent aux partisans d’Hérode pour se venger de Jésus. Les hérodiens vinrent donc au Temple, feignirent d’avoir entre eux une discussion et, s’approchant brusquement du grand rebouteur pour le prier de prononcer entre eux, ils lui dirent avec de profondes révérences :

Le Jugement, dernier tel qu’il fut annoncé par l’Oint (chap. LIV).
Le Jugement, dernier tel qu’il fut annoncé par l’Oint (chap. liv).
 

— Rabbi, nous savons que vous vous connaissez en toute chose mieux que quiconque. Veuillez donc nous éclairer sur cette question : nous est-il libre de payer le tribut à César ou de ne pas le payer ?

Le piège, cette fois, était habile. Condamner le tribut, c’était se mettre à dos Ponce-Pilate, procurateur de la Judée au nom des Romains ; le déclarer légitime, c’était, en flattant les conquérants, révolter le patriotisme des Juifs.

Toutefois, Jésus vit immédiatement la malice.

— Mes petits, fit-il, il faut être plus fin que vous pour me pincer. Apportez-moi l’argent dont on se sert pour payer le tribut.

L’un des assistants présenta un denier.

— De qui est cette image et cette inscription ? demanda Jésus.

— De César, répondit tout le monde.

— Rendez donc à César ce qui est à César, et rendez à Dieu ce qui est à Dieu.

À renard, renard et demi. Le Verbe avait éludé la question ; sa réponse était on ne peut plus évasive, mais elle était en même temps une phrase à effet : aussi, fut-elle vivement applaudie par la masse ignorante, qui à toute époque s’est laissée prendre aux mots.

Après les hérodiens, vinrent les saducéens, autre secte juive. Ils lui posèrent la question suivante :

— Un de nous avait six frères. Il se maria et mourut avant sa femme. Celle-ci épousa un des frères du défunt. Ce second mari trépassa à son tour. Madame la veuve épousa le troisième frère ; puis, pour le même motif, le quatrième, et ainsi de suite, toute la famille y passa. Or donc, lorsque tout le monde ressuscitera, duquel des six frères cette femme sera-t-elle l’épouse ?

Jésus répondit :

— Quand tout le monde ressuscitera, les hommes n’auront point de femmes, les femmes n’auront point de maris ; tous seront comme les anges dans le ciel. Par conséquent, la difficulté que vous pensiez voir n’existera pas.

Un scribe vint à la rescousse :

— Maître, puisque vous êtes en train de résoudre des problèmes théologiques, permettez-moi de vous demander quel est le plus important commandement de la loi de Moïse.

— C’est, dit Jésus, le premier du Décalogue : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute la pensée et de toutes tes forces. » Mais il y a un second commandement qui est aussi important que le premier ; c’est celui-ci : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. »

— Bravo ! fit le scribe ; vous avez très bien répondu.

Ce scribe, sans aucun doute, n’avait pas pour but, comme les pharisiens, les hérodiens et les saducéens, d’embarrasser le Verbe ; mais, à ce moment, Jésus était fatigué de toutes ces questions perfides. Il en avait par dessus la tête.

Il se tourna donc vers le peuple et fit une charge à fond sur ses ennemis. Toutes les injures qui lui vinrent à la pensée, il les appliqua aux pharisiens : il les traîna dans la boue, les mit plus bas que terre ; il les appela « mangeurs de maisons », « filtreurs d’eau », « sépulcres blanchis, pleins d’ossements et de pourritures », « avaleurs de chameaux », et « engeance de vipères » ; enfin, il déclara qu’ils étaient « responsables de tout le sang innocent versé sur terre, depuis Abel le Juste jusqu’à Zacharie, fils de Barachie. »

Accuser quelqu’un du meurtre de Zacharie était, chez les Juifs, la plus grande de toutes les injures. C’était comme si, chez nous, on appelait Dumollard un placeur de bonnes. L’assassinat de Zacharie était regardé par les Israélites comme le crime qui avait le plus irrité Jéhovah et appesanti sa main sur Jérusalem. Bien qu’il remontât à plus d’un siècle, on accusait d’y avoir pris part les gens à qui l’on voulait être désagréable.

Ce Zacharie était un sacrificateur qui avait été massacré par ses collègues entre le temple et l’autel. Or, le sang, ainsi répandu sur les dalles, ne cessait de bouillonner ; rien ne pouvait l’effacer. Quand le roi Nabuchodonosor entra dans le Temple, il trouva étrange ce bouillonnement. Il voulut apaiser le sang de Zacharie en lui offrant une vengeance : il amena en ce lieu les rabbis et les égorgea ; le sang bouillonnait toujours. Il saisit des enfants qui sortaient de l’école et les immola au même lieu ; le sang ne s’apaisa pas. Il fit venir de jeunes prêtres, les massacra ; et le sang continuait de bouillonner. Près de cent mille victimes succombèrent, sans le fléchir. Alors, Nabuchodonosor s’approchant : « Zacharie, Zacharie, dit-il, tu as détruit la fleur de ton peuple, veux-tu que je l’anéantisse entièrement ? » À ces mots, le sang cessa de bouillonner.

Telle était la légende de Zacharie ; on voit que rendre quelqu’un responsable de ce sang-là n’était pas lui adresser une mince insulte. Aussi, les pharisiens qui avaient si souvent pris des résolutions contre Jésus, résolurent-ils cette fois de les exécuter.

Pendant qu’ils conspiraient contre lui, le Verbe se promena un peu par le Temple avec ses apôtres, pour voir où en étaient les travaux. Près d’une terrasse, se trouvaient des troncs disposés pour recevoir les aumônes des fidèles. On sait que de nos jours c’est absolument la même chose dans les églises : tronc pour la chapelle de la Vierge, tronc pour les âmes du purgatoire, tronc pour l’entretien du culte, tronc pour l’œuvre des séminaires, tronc pour le denier de saint Pierre, tronc pour les petits Chinois ; l’énumération n’en finirait plus. Au Temple de Jérusalem, ces troncs étaient au nombre de treize, tous ouvrant des gueules béantes où les fidèles bien calés jetaient avec ostentation de grandes pièces d’argent. Survint une pauvre femme toute honteuse qui déposa à son tour deux minuscules pièces de cuivre de la valeur d’un quart d’as, dit l’Évangile ; or, l’as valait cinq centimes de notre monnaie.

— Vous avez vu cette pauvre femme ? demanda Jésus aux apôtres.

— Oui, maître.

— Eh bien, elle a donné plus que tous les autres riches ; eux donnent leur superflu ; à elle, — qui sait ? — ce dernier sou était peut-être nécessaire.

Il aurait pu ajouter, pour être logique jusqu’au bout, que les riches, même en ne donnant que leur superflu, étaient encore plus généreux que lui ; en effet, ni lui ni ses apôtres ne donnèrent jamais rien du tout.

Passant dans les chantiers de construction, il déclara que ce n’était pas la peine de terminer l’édification du Temple, vu qu’il n’en resterait pas pierre sur pierre un jour. À vrai dire, c’est un peu l’histoire de tous les monuments ; si solidement construits qu’ils soient, ils ne résistent pas à l’action du temps, à la ruine des siècles. Nul besoin d’être prophète pour annoncer cela !…

Enfin, lorsque la nuit fut proche, il emmena ses apôtres sur la colline des Oliviers, dont il avait fait décidément son auberge, et avant de se mettre au lit, c’est-à-dire de s’allonger sur le sol, il leur raconta une dernière histoire :

— Il y avait une fois dix vierges qui devaient accompagner à la noce une de leurs amies qui se mariait. Selon l’usage, le soir, elles se rendirent toutes dix à la demeure de la fiancée. Mais cinq d’entre elles étaient sages, et les cinq autres étaient folles. Conformément au rituel, chacune se munit d’une lampe pour passer la nuit ; seulement, les cinq vierges folles oublièrent de garnir leurs lampes d’huile. Or, il arriva que l’époux, ayant trop fait durer son dernier repas de garçon, tarda à venir ; de sorte que les dix compagnes de la mariée s’assoupirent toutes et s’endormirent. Sur le coup de minuit, un grand cri retentit dans la maison : « Voici l’époux ! allez au-devant de lui ! » Les dix vierges se levèrent comme un seul homme ; mais il y avait cinq lampes qui s’étaient éteintes, celles qui n’avaient plus d’huile. « Chères amies, dirent les cinq vierges folles aux cinq vierges sages, donnez-nous un peu de votre huile. — Plus souvent ! répondirent les cinq vierges sages ; nous risquerions d’en manquer ; allez en acheter. » Les cinq vierges folles coururent chez les marchands d’huile. Malheureusement pour elles, pendant ce temps, l’époux vint ; les cinq vierges qui étaient prêtes entrèrent avec lui et la mariée dans la salle des noces, et l’on ferma la porte, afin de rigoler sans craindre les importuns. Au bout de quelque temps, on fit toc-toc à la porte ; c’étaient les cinq vierges folles qui avaient enfin trouvé de l’huile. Le mari demanda : « Qui est-ce ? » Les vierges folles répondirent : « Nous sommes cinq amies de votre dame ; vous êtes en train de rigoler ; nous venons pour être de la partie. » Le mari répliqua : « Trop tard, mes bichettes ; je ne vous connais point », et il n’ouvrit pas.

Cette niaiserie amusa beaucoup les apôtres.

Ne voulant pas les laisser s’endormir sur des idées gaies, Jésus leur expliqua alors comment se passerait la fin du monde. On connaît cette rengaine.

Tout d’un coup les tombeaux s’ouvriront, tous les squelettes se garniront de chair, les membres dispersés se rejoindront, les individus qui euront eu pour sépulcre l’estomac des anthropophages ou le ventre des animaux féroces en sortiront ; enfin, chacun se retrouvera au complet. Tous les milliards d’individus qui auront vécu sur terre viendront s’empiler les uns sur les autres dans l’étroite vallée de Josaphat. Alors, apparaîtra

Jésus lave, à huis clos, les ripatons de ses apôtres (chap. LVI).
Jésus lave, à huis clos, les ripatons de ses apôtres (chap. lvi).
 
le souverain juge, perché dans un nuage lumineux. Il y aura beaucoup d’éclairs et de coups de tonnerre. Les anges, munis de trompettes, feront un vacarme des cinq cents diables. Ce sera l’annonce du jugement dernier : « Messieurs, la Cour ! chapeaux bas ! » La Cour se composera de Dieu, formant, à lui seul en trois personnes, le président et ses deux assesseurs. Les débats seront expédiés en un clin d’œil. « Que les brebis passent à droite, dira le Tribunal, et que les boucs passent à gauche. » Les brebis seront tous les individus bien vus des curés, les boucs seront les autres. Le prononcé du jugement sera également très court : « Brebies bénies, fera le président, vous êtes admises pour l’éternité à tous les joies célestes ; boucs maudits, vous êtes condamnés à rôtir pour la même durée de temps, et vous ne fondrez jamais dans votre jus. Quant aux diables qui vous rôtiront, ils seront eux-mêmes rôtis. »

On peut, pour tout ce qui précède, se reporter à l’Évangile. — Entrée de Jésus à Jérusalem : Matthieu, XXI, 1-11 ; Marc, XI, 1-11 ; Luc, XIX, 29-44 ; XXI, 37-38 ; Jean, XI, 55-56 ; XII, 12-19. — Le figuier maudit : Matthieu, XXI, 18-22 ; Marc, XI, 12-14, 20-26. — L’esclandre au Temple : Matthieu, XXI, 12-17 ; Marc, XI, 15-19 ; Luc, XIX, 45-48. — La visite des Grecs à Jésus : Jean, XII, 20-50. — Parabole des deux fils : Matthieu, XXI, 28-32. — Parabole des vignerons meurtriers : Matthieu, XXI, 33-46 ; Marc. XII, 1-12 ; Luc, XX, 9-19. — Le denier de César : Matthieu, XXII, 15-22 ; Marc, XII, 13-17 ; Luc, XX, 20-26 — La question des saducéens : Matthieu : XXII, 23-33 ; Marc, XII, 18-27 ; Luc, XX, 27-39. — La question du scribe : Matthieu, XXII, 34-40 ; Marc, XII, 28-34 ; Luc, XX, 27-39. — Malédiction des pharisiens : Mathieu, XXIII, 1-36 ; Marc, XII, 38-40 : Luc, XX, 45-47. — Le denier de la veuve : Marc, XII, 41-44 ; Luc, XXI 1-4. — La destruction du Temple ; Matthieu, XXIV, 1-2 ; Marc, XIII, 1-2 ; Luc, XXI, 5-6. — Parabole des vierges folles et des vierges sages : Matthieu, XXV, 1-13. — Le jugement dernier : Matthieu, XXV, 31-46.


CHAPITRE LV
 
POUR TRENTE-SEPT FRANCS CINQUANTE


— Fichtre de fichtre ! Nom de nom ! Pétard de pétard !

Telle était l’exclamation que poussaient en chœur les princes des prêtres, les pharisiens et les partisans d’Hérode réunis dans le palais de Caïphe.

On était alors au mercredi, au lendemain du grand déluge de malédictions. Les pharisiens surtout avaient leurs « avaleurs de chameaux » sur le cœur et ne pouvaient se résoudre à digérer leurs « sépulcres blanchis ».

— Voilà trois ans, fit un grand maigre et sec, que nous nous réunissons séparément par groupes et que nous délibérons pour arrêter ce Jésus de malheur. Je me demande à quoi nous servent nos délibérations, puisque le dit Jésus est toujours en liberté.

Il prononça ces paroles avec amertume.

— Nous ferions mieux de moins délibérer et d’agir davantage, appuya un vieux à la voix de crécelle.

— C’est vrai ! c’est vrai ! insistèrent quelques autres.

Caïphe, qui présidait en sa qualité de grand-prêtre de l’année courante, réclama un peu de silence.

— Messieurs, il est certain que l’action a des avantages ; mais elle doit être sagement réglée. Toutes les résolutions que nous avons prises prouvent notre constante préoccupation d’agir, de même que nos incessants ajournements de l’exécution des mesures résolues prouvent notre tolérance, notre mansuétude. Nous avons démontré victorieusement que nous étions des hommes généreux, sachant concilier leur devoir avec une large magnanimité. Aujourd’hui, notre patience est à bout ; le séditieux et impie Jésus en a plus qu’abusé. Nous allons prendre une décision irrévocable, qui, cette fois, ne sera soumise à aucun ajournement sous aucun prétexte.

— Très bien ! très bien ! fît l’assemblée à l’unanimité, sauf Nicodème, qui avait adopté l’abstention la plus complète comme ligne de conduite.

— Quelqu’un demande-t-il la parole ? interrogea le président Caïphe.

Un pharisien se leva.

— Parlez.

Après avoir toussé et craché, le pharisien entama son réquisitoire :

— Messieurs, il est de la dernière évidence que nous avons affaire à un agitateur des plus dangereux. Il a réussi, par ses extravagances, à se créer une phalange de sacripants et de naïfs, les uns attirés à lui par vice, les autres par bêtise. Coquins et nigauds forment ensemble une petite troupe qui est aujourd’hui un péril pour la tranquillité publique, mais qui certainement cessera de l’être dès qu’elle sera privée de son chef. Tous nos efforts doivent donc tendre à nous emparer du factieux d’une manière brusque, sans éveiller les soupçons de la bande. Une fois que nous le tiendrons, son compte sera vite réglé ; car il n’est crimes et délits prévus par nos lois que le drôle n’ait commis.

— C’est cela ! Parfait !

— Depuis les articles de notre code qui punissent les exploiteurs de la crédulité populaire disant la bonne aventure, jusqu’à ceux qui condamnent les séditieux coupables de tentatives d’embauchage, il a violé toutes nos lois. L’acte d’accusation à dresser contre lui sera facile à rédiger : réunions illicites avec port d’armes apparentes ou cachées, attroupements tumultueux, société secrète, manœuvres à l’intérieur tendant à troubler la paix publique, vagabondage, port d’insignes et de symboles destinés à propager l’esprit de rébellion, mendicité, actes de violence, provocation aux crimes, excitation à la haine et au mépris des autorités constituées, attribution de fausses qualités, outrages à la morale publique et religieuse, excitation à la débauche, excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres, vols, escroqueries, outrages aux ministres du culte, dérision déversée sur la religion reconnue par l’État, attaques à la propriété, attaques à la famille, tentatives pour renverser le gouvernement établi, apologie de faits qualifiés crimes, atteintes à la liberté du commerce, entraves et oppositions apportées à l’exécution de la Loi, etc., etc. Décidons donc, messieurs, que, sitôt les fêtes de la Pâque terminées, le nommé Jésus sera arrêté sans délai et jugé sans sursis. J’ai dit.

L’orateur s’assit au milieu des applaudissements de l’auditoire, et Caïphe le remercia au nom de tous.

— Vous avez exprimé, dit-il, les sentiments de l’assemblée ; recevez nos félicitations les plus chaleureuses. Je ne pense pas que quelqu’un puisse vouloir répondre à votre argumention si logique ; je vais donc mettre votre proposition aux voix.

— Oui, le scrutin ! le scrutin !

— En conséquence, ceux qui seront d’avis que le nommé Jésus doit être arrêté sitôt après la Pâque, pour être livré aux tribunaux compétents, voudront bien voter avec des bulletins pour. Si, par impossible, quelques-uns d’entre nous ne trouvaient aucun crime aux actes du nommé Jésus, ils voteraient avec des bulletins contre.

Les huissiers du palais pontifical firent circuler les urnes, et, quelques instants après, le président Caïphe proclamait le résultat du scrutin :

— Proposition tendant à l’arrestation du nommé Jésus sitôt après la Pâque :

 
Membres présents 
 247
Votants 
 247
 
Pour 
 246
Contre 
 0
Bulletin blanc 
 1
 

Il va sans dire que le bulletin blanc était de Nicodème.

La délibération n’avait donc pas été confuse comme les fois précédentes ; elle avait eu une conclusion très nette. On confia au grand-prêtre le soin de faire exécuter la décision, et l’on allait se séparer, lorsqu’un capitaine des gardes demanda à être entendu du conseil ; il apportait, disait-il, une nouvelle d’une importance extrême. Chacun reprit place sur son siège.

— Capitaine, demanda Caïphe, ce que vous avez à nous dire a-t-il rapport au nommé Jésus ?

— Précisément, mon président.

— C’est qu’en ce moment, voyez-vous, il n’y a que les actes de ce séditieux qui nous préoccupent. Parlez donc.

— Mon président, voilà souvent que vous nous avez chargés, mes camarades et moi, d’arrêter le nommé Jésus. Vous connaissez les raisons qui nous ont empêchés jusqu’à présent de nous conformer à vos ordres ?

— Parfaitement. Vous êtes allés vers lui, munis des meilleures

La Cène. — Prenez et mangez, ceci est mon corps ! (chap. LVII).
La Cène. — Prenez et mangez, ceci est mon corps ! (chap. lvii).
 
intentions ; mais vous êtes toujours arrivés quand il débitait ses discours. Vous vous êtes laissé subjuguer par son bagout, comme du reste beaucoup de nos compatriotes peu instruits, et vous avez oublié de remplir votre mandat… Mais il est inutile de rappeler ce souvenir, vu que vous nous avez promis d’agir à la première occasion qui se présenterait.

— À la première occase, c’est cela, mon président… Seulement, permettez-moi encore une petite explique… Ce n’est pas tant uniment que nous nous soyons laissé conjuguer par son bagout, comme vous dites…

— Subjuguer.

— S’il vous plaît ?

— Vous vous êtes laissé subjuguer.

— Subjuguer ou conjuguer, c’est tout un… Je disais donc, sauf votre respect, que du moment que vous nous avez toujours recommandé d’éviter le scandale, nous avons hésité d’opérer l’arrestation du délinquant, vu qu’il se trouvait entouré d’une foule relativement nombreuse et dont il aurait pu tenter, par des moyens imprévus, nonobstant…

— Venez au fait qui vous amène aujourd’hui.

— Précisément, mon président. J’y arrive tout de suite… Je disais donc, sauf votre respect, et celui de l’honorable compagnie, que nonobstant le moment est favorable, autrement dit propice…

— Vous voulez arrêter Jésus en pleine fête de la Pâque ?

— Précisément, mon président, c’est-à-dire non… Seulement, il y a une nuance…

— Expliquez-vous, et soyez bref.

— Précisément, mon président… Donc, il y en a un de la bande…

— De quelle bande ?

— De la bande au nommé Jésus, parbleu !

— Eh bien ?

— Il y en a un, dis-je… donc, dis-je… qui s’offre à nous livrer le délinquant, dès demain ou après-demain, si vous voulez, au moment où il sera loin de La foule, c’est-à-dire à son domicile… c’est-à-dire non pas à son domicile, vu qu’il n’en a pas… je veux dire, hors de tout scandale, sur une colline où il loge… c’est-à-dire, ce n’est pas précisément qu’il y loge… Mais enfin, sufficit, je me comprends…

— Nous vous comprenons aussi, capitaine.

— Merci, mon président.

Caïphe se tourna vers l’assemblée :

— Qu’en pensez-vous ? interrogea-t-il.

— S’il y a possibilité à arrêter Jésus tout de suite et sans esclandre, fit un sanhédrite, il faut le faire ; mais auparavant il conviendrait d’entendre l’homme de la bande qui s’offre à livrer son chef à la justice.

— C’est aussi mon avis, dit Caïphe.

— Il est là, observa le capitaine des gardes.

— Faites-le entrer.

L’homme fut introduit.

— Vous vous nommez ? demanda Caïphe.

— Judas, pour vous servir.

— Vous faites partie de la société du nommé Jésus ?

— Je suis parmi les douze qu’il appelle ses apôtres.

— Quel motif vous pousse à vous séparer de lui ?

— Voici… Je me suis enrôlé dans sa compagnie, étant avide d’indépendance. Ses discours m’avaient plu ; ils nous promettait une existence sans souci et tout à fait heureuse… Depuis, je me suis aperçu que le bonhomme n’est qu’un charlatan… Et puis, voilà plusieurs fois qu’il nous a offert de manger de sa viande et de boire son sang, et cela me dégoûte… Je vois très clairement que le gaillard conspire, qu’il voudrait se faire nommer roi d’Israël à la place de notre souverain respecté, Sa Majesté Hérode… Moi, je ne voudrais pas être compris dans une insurrection, vu qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir que tout cela finira mal… En outre, il nous fait commettre de véritables vols… Pas plus tard que dimanche, il nous a rendu ses complices dans une filouterie…

— Une filouterie ?

— Oui, un âne qu’il a volé pour faire son entrée à Jérusalem.

— Cet âne n’était donc pas à lui ?

— Est-ce qu’il possède quelque chose ?… Cet âne a été dérobé dans un village.. Alors, vous comprenez, moi, j’en ai assez de tout ce mic-mac, et, comme après tout je crois qu’il est de mon devoir de rendre service au gouvernement, je m’offre à vous indiquer sa retraite et même à y conduire, soit à la tombée de la nuit, soit au lever de l’aurore, une escouade de gardes du Temple, afin que l’affaire ne traîne pas.

— Judas, nous vous savons gré de votre offre, et nous l’acceptons avec enthousiasme.

— Soyez bien persuadés que le seul désir de réparer ma faute, en favorisant l’exécution de la loi…

— C’est entendu. Combien voulez-vous pour votre peine ?

— Oh ! messieurs, vous avez pensé !…

— Tout service rendu mérite récompense. À combien estimez-vous que… ?

— Mon idée est que quarante shekels…

— N’exagérons rien. Un esclave ordinaire est coté actuellement à quatre-vingts shekels. Il me semble qu’un criminel comme ce Jésus vaut tout au plus le quart d’un esclave. Mettons vingt shekels.

— Je serai accommodant, messieurs. Coupons la poire en deux.

— Trente shekels ?

— C’est cela.

— Eh bien, affaire conclue.

— Quand toucherai-je la petite somme ?

— Passez à la caisse, on va vous payer séance tenante.

Cinq minutes après, Judas empochait ses trente shekels. Le shekel valant un franc vingt-cinq centimes de notre monnaie, le seigneur Jésus avait donc été estimé à trente-sept francs cinquante. (Matthieu, XXVI, 1-5, 14-16 ; Marc, XIV, 1-2, 10-11 ; Luc, XXII, 1-6.)


CHAPITRE LVI
 
LAVEMENT DE PIEDS EN FAMILLE


Ouvrons une parenthèse au commencement de ce chapitre, pour raconter à ceux de nos lecteurs qui l’ignorent, comment se passait chez les Juifs la cérémonie principale de la Pâque.

Cette cérémonie était un banquet, vu qu’il n’y a pas de fête sans un petit gueuleton.

Dans les premiers temps d’Israël, on suivait, pour ce festin, un rituel assez curieux. D’abord, tout le monde dînait debout ; les chaises, et jour-là, étaient reléguées à l’antichambre. Chacun avait une corde autour des reins et gardait ses sandales. En outre, les convives tenaient à la main gauche un bâton et boulottaient avec une précipitation extraordinaire, comme de nos jours on mange dans les buffets de chemins de fer. Menu : un agneau entouré de chicorée sauvage ou d’autres herbes amères ; le pain était sans levain.

Depuis la captivité des Hébreux à Babylone, les curés juifs changèrent tout ça. L’obligation de rester debout fut supprimée, et le bâton put être laissé au vestiaire. Par exemple, l’agneau et le pain sans levain demeurèrent obligatoires.

L’agneau était cuit dans le four et devait conserver une forme particulière : on l’attachait à deux branches de grenadier, bois moins sensible que tout autre à l’action de la chaleur ; l’une de ces branches le traversait tout entier, tandis que la seconde, plus courte, tenait les pieds étendus. Ces apprêts étaient l’objet de scrupuleuses précautions. Il était absolument défendu de briser aucun os de ce fameux agneau pascal. Malheur à celui qui briserait un os, même par inadvertance : il devait recevoir, séance tenante, quarante coups de fouet (Pesachim, VII, 11). La nuit venue, les convives, dont le nombre allait de dix à vingt, s’étendaient sur des lits peu élevés, le bras gauche appuyé sur un coussin, la main droite gardant la facilité de saisir la pitance.

Vous allez me dire : Pourquoi, ce jour-là, les Juifs mangeaient-ils couchés ? — Voici l’explication : d’après les usages, la position horizontale, pendant le repas, était le privilège des hommes libres ; or, la Pâque avait pour but de célébrer l’anniversaire plus ou moins exact du jour où le père Moïse avait affranchi les Hébreux de la domination égyptienne.

Le maître de la maison commençait par prendre une coupe, y versait du vin, avec un peu d’eau, et disait majestueusement :

— Béni soit le Seigneur qui a créé le fruit de la vigne !

Puis, il buvait quelques gouttes et passait la coupe à son voisin ; elle circulait aussi parmi les invités, et le dernier devait vider tout ce que les autres lui avaient laissé. S’il venait après des convives baveux, tant pis pour lui ! il n’avait pas le droit de faire la grimace.

Après quoi, les domestiques du logis présentaient à chacun, à tour de rôle, un bassin plein d’eau et une serviette, et on se lavait les mains.

Ces ablutions terminées, on approchait la table au milieu des convives. On servait ensuite l’agneau avec ses herbes amères, lesquelles avaient pour but de figurer les amertumes de l’exil en Égypte. Quant au pain sans levain, il avait aussi sa signification : il rappelait que les Hébreux, lorsqu’ils firent précipitamment leurs paquets pour fuir le royaume des Pharaons, avaient pétri leur farine sans prendre le temps de laisser fermenter du levain. Il y avait encore un mets symbolique, qu’on nommait le « charoseth » ; c’était un mélange de pommes, de figues et de citrons cuits dans du vinaigre ; à l’aide de cannelle et d’autres épices, on lui donnait une teinte de brique. C’était mauvais comme tout : mais cela rappelait, par la couleur du moins, les travaux de maçonnerie que les contemporains de Moïse avaient été obligés de faire pour le compte du roi d’Égypte.

Notez que l’on ne mangeait pas ces mets les uns après les autres. Le père de famille mêlait ensemble le charoseth et les herbes amères, adressait à Dieu des actions de grâce, le remerciait en termes émus d’avoir créé les biens de la terre, et tous devaient manger de ce fricot extravagant au moins la grosseur d’une olive.

Ensuite, on buvait un coup, et le plus jeune de la société disait au plus vieux :

— Grand-père, qu’est-ce que cela signifie, tout ce que nous mangeons aujourd’hui ?

Le grand-père, alors, donnant à sa réponse une forme solennelle, fourrait ses pattes dans le plat, élevait successivement aux yeux de tous un peu de chacune des choses qui composaient cet amalgame, et rappelait les souvenirs qui s’y attachaient : notamment l’agneau qui, en Égypte, avait été immolé pour apaiser le courroux du ciel.

Tout le monde criait : — Alléluia ! Alléluia ! Le vieux chantait :

— Ô mer, pourquoi fuis-tu ? et toi, Jourdain, pourquoi remontes-tu en arrière ? Montagnes, pourquoi bondissez-vous comme des chevreaux, et vous, collines, comme de jeunes brebis ?

Et on buvait encore quelques rasades. À la quatrième rasade, le repas était déclaré fini.

Comme on le voit, le festin de la Pâque était assez original.

Jésus avait convoqué ses disciples, et il désirait vivement célébrer avec eux cette cérémonie gastronomico-nationale. Il se proposait même de faire quelques changements au rituel.

Le matin du jeudi, Pierre et Jean lui demandèrent :

— Dites donc, patron, il serait temps de songer au festin de la Pâque ; où allons-nous organiser notre petit balthazar ?

— Dame, je ne sais pas trop ; laissez-moi un peu réfléchir.

— À Jérusalem ? il n’y faut point penser. Ce serait une bévue ; le péril, pour vous surtout, y est très grand.

— N’importe, fit Jésus, qui avait son idée. Écoutez ce que je vais vous dire. Vous allez me faire le plaisir de descendre en ville. En y arrivant, vous reluquerez tous les passants, jusqu’à ce que vous en voyiez un portant une cruche d’eau. Vous le suivrez…

— Très bien.

— Vous entrerez dans la maison où il ira…

— Compris.

— Vous demanderez le maître du logis et vous lui tiendrez ce langage : « Monsieur, l’heure est venue pour notre grand Rabbi, qui est notre chef ; il désire gueuletonner chez vous en notre compagnie ; ayez la bonté de nous indiquer la salle que vous devez mettre à notre disposition. » Le monsieur, alors, vous montrera une salle haute, grande, pourvue de tapis, et disposée à l’avance. Vous y préparerez ce qu’il faudra.

Pierre et Jean obéirent.

En route, ils se disaient l’un à l’autre :

— C’est égal, il n’y en pas deux sur terre comme le patron. Il n’est jamais embarrassé.

Aux portes de Jérusalem, ils aperçurent un individu qui venait de la fontaine de Siloé et qui portait une cruche sur l’épaule.

— Voilà notre affaire, pensèrent-ils.

Et ils le suivirent. Tout se passa comme Jésus l’avait prédit. Les deux apôtres ne s’en étonnèrent pas ; ils commençaient à s’habituer à toutes ces merveilles qui, au début, les avaient tant épatés.

Le maître du logis avoua à Pierre et à Jean qu’il était un admirateur de Jésus, et qu’il était extrêment heureux de lui offrir sa salle haute.

De nos jours, les musulmans qui occupent Jérusalem, montrent aux pèlerins catholiques un emplacement quelconque, en leur affirmant que c’est bien là que se trouvait la maison où Jésus prit son dernier dîner : les pèlerins catholiques sont contents, regardent l’endroit qu’on leur montre, baisent la terre et donnent des sous aux musulmans malins.

Bien qu’aujourd’hui on ne voie que l’emplacement, — très problématique, en outre, — de la fameuse salle du cénacle, les théologiens donnent une description détaillée de ce que devait être cette pièce : une salle voûtée, aux murs blancs ; au milieu, une table basse, peinte de vives couleurs, dont un côté restait libre pour le service, tandis que les autres étaient garnis de lits assez larges pour recevoir trois convives.

Jésus arriva le soir, suivi des douze.

Les théologiens savent aussi très exactement dans quel ordre on s’installa autour de la table.

« Jésus, dit l’abbé Fouard, se plaça au milieu. Jean, couché à sa droite, n’avait qu’à renverser la tête pour reposer sur le sein du Maître. Pierre était donc à côté du bien-aimé, et Judas près de Jésus. »

L’Oint était donc entre Judas et le petit Jean.

Tin ! tin ! tin ! tin ! tin ! tin ! — Cette fois, l’heure était venue. Jésus était joyeux. Il savait fort bien qu’il allait passer par une série d’épreuves désagréables ; mais il pensait surtout au dîner d’abord.

— J’ai désiré d’un grand désir, dit-il, manger cette pâque avec vous, avant que de souffrir.

Et il prit allègrement la coupe, la remplit, y trempa ses lèvres et la fit circuler.

Les domestiques apportèrent le grand bassin plein d’eau, destiné aux ablutions. Jésus se leva.

— Non, fit-il, ce n’est pas les mains qu’il faut se laver.

— Mais si, observa un apôtre ; l’usage prescrit une ablution générale des mains.

— Eh bien, moi, je prescris une dérogation à l’usage.

Ce disant, il retroussa ses manches (quelques théologiens affirment même qu’il ôta son manteau et se mit nu jusqu’à la ceinture), prit un linge et apporta le bassin plein d’eau devant Pierre.

— Ah çà ! demanda Pierre, qu’est-ce que vous me voulez ?

— Laisse-toi faire ; je vais te laver les pieds.

— Me laver les pieds ?

— Oui, déchausse-toi.

Pierre retira ses sandales et exhiba une paire de ripatons noirs comme un billet de décès.

— Tu as les pieds joliment sales, dit Jésus ; ils ont besoin d’un nettoyage sérieux.

Cependant, Pierre retira ses pattes :

— Non, seigneur, murmura-t-il, je ne souffrirai pas que vous vous humiliiez à m’enlever ma crasse… Jamais, non, jamais !

— Allons, finis donc tes manières… Tu ne sais pas en ce moment ce que je veux faire ; laisse-moi agir à ma guise, je t’en prie.

— Non, non, et non !

Pour vaincre sa résistance, Jésus dit alors à Simon-Caillou :

— Tant-pis pour toi !… Si tu ne veux pas te laisser laver les pieds par moi, tu n’auras pas de place au ciel quand tu seras mort.

— Bigre ! s’écria le vieux Pierre. Alors, je ne m’y oppose plus. Lavez-moi, non seulement les pieds, mais encore les mains et la tête.

Jésus crut nécessaire de modérer le feu subit de l’apôtre :

— Ceux qui sortent du bain, dit-il, n’ont besoin que de laver la poussière de leurs pieds, et ils sont purs de toute souillure.

Cet épisode du lavement des pieds se trouve tout au long dans l’Évangile.

Après avoir nettoyé les ripatons de Pierre, le fils du pigeon passa aux autres apôtres ; chacun subit ce nettoyage.

Nous impies, nous rions de cette aventure. Nous n’y voyons que matière à plaisanteries. Nous trouvons même grotesque ce lavement de pieds. Cela tient à ce que nous n’avons pas la foi. Bossuet, au contraire, qui avait de la foi à en revendre, s’extasie devant cette scène.

« Remarquez, dit-il dans son livre des Méditations sur l’Évangile, remarquez que Jésus fait tout lui-même : lui-même, il pose ses habits ; il se met lui-même un linge ; il verse l’eau lui-même dans ce bassin, et cela de ces mains qui sont les mains d’un Dieu qui a tout fait par sa puissance, de ces mains dont la seule imposition, le seul attouchement guérissait les malades et ressuscitait les morts. De ces mêmes mains il versa de l’eau dans un bassin, il lava et essuya les pieds de ses disciples. »

Ah ! c’est que ce lavement de pieds a une signification qui nous échappe, à nous, vils suppôts de Satan. En lavant les pieds à ses apôtres, Jésus leur enlevait tout péché.

Ce sont les commentateurs catholiques qui le disent.

Mais alors, puisque le Christ lava aussi les pieds de Judas, il lui enleva aussi son gros péché mortel de la trahison ?…

L’ablution achevée, Jésus s’étendit de nouveau sur le lit de repos.

— Savez-vous, fit-il en s’adressant aux disciples, ce que je viens de vous faire ?

— Parbleu ! vous nous avez lavé les pieds.

— Pardon, laissez-moi parler… « Vous m’appelez Maître, Seigneur, et vous avez raison, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds aux uns et aux autres ; car je vous ai donné l’exemple, afin que vous fassiez comme je vous ai fait. » (Matthieu, XXVI, 17-20 ; Marc, XIV, 12-17 ; Luc, XXII, 7-18 ; Jean, XIII, 1-20.)

— Et maintenant, dut-il ajouter, livrons-nous, mes amis, à l’intéressant travail de la mastication.

Et toute la bande joua des mâchoires.


CHAPITRE LVII
 
VIANDE ET SANG QUI NEN ONT PAS LAIR


Entre deux bouchées de pain (sans levain), messire Jésus se prit à penser que son voisin de gauche, Judas, se disposait à lui jouer un vilain tour. Il tint à lui faire comprendre qu’il n’était pas sa dupe, et que ce serait bien volontairement qu’il se laisserait pincer.

On causait de la pluie et du beau temps.

Jésus rappela à ses apôtres que de grands événements se préparaient.

— Nous dînons bien tranquillement, n’est-ce pas ? dit-il… Eh bien, avant peu, vous en verrez de grises, et moi, le beau premier, j’en verrai de toutes les couleurs. Il y a, dans ces vieux bouquins de livres sacrés, des prophéties qui doivent s’accomplir. Or çà, apprenez que ça ne traînera pas longtemps. « Celui qui mange à ma table lèvera le pied contre moi. » Dès maintenant, je vous l’annonce, afin que, lorsque la chose arrivera, vous vous disiez : « Tiens ! il ne s’était pas mis le doigt dans l’œil, notre Jésus ! »

En disant cela, il envoya un regard de travers à Judas ; mais celui-ci fit semblant de ne pas saisir l’allusion.

— En vérité, en vérité, je vous le dis, reprit Jésus, un de vous me trahira, et il mange avec moi.

Les apôtres se regardèrent, les uns les autres, avec un étonnement profond.

— Vous voulez rire, Seigneur, dirent-ils ; nul d’entre nous ne vous trahira jamais.

— Pardon, je n’ai pas la berlue, riposta l’Oint.

— Sera-ce moi, alors ? fit chacun.

Jésus répondit :

— C’est l’un des douze. Il met la main au plat en même temps que moi. Celui-là me livrera à mes ennemis.

Il faut croire que Judas, à ce moment, ne devait pas être seul à mettre la main au plat ; car, dans ce cas, il aurait été trop clairement désigné, et les autres lui auraient fait un mauvais parti, à coup sûr.

Jésus continua ses révélations :

— Que voulez-vous ? C’est écrit là-haut. Le plan a été arrêté entre mon père et moi. Il faut que je sois sacrifié, et dans ce sacrifice, je dois être victime d’une trahison ! Pas moyen de sortir de là. Seulement, malheur à celui par qui je serai livré ! Il vaudrait mieux pour cet homme qu’il ne fût jamais né.

Judas, comme on pense, n’était pas à son aise.

— Sapristi ! se disait-il, est-ce qu’il aurait eu vent de quelque chose ?

Et, pour savoir à quoi s’en tenir au juste, il se pencha à l’oreille de Jésus et lui dit à voix basse :

— Celui qui vous trahira, patron, est-ce moi ?

Jésus lui répondit de même :

— Tu l’as dit, Judas, c’est toi.

Le nez du traître s’allongea. Il dut compter évidemment sur une divulgation plus complète et se faire un mauvais sang de tous les diables. Cependant, quand il vit que le patron gardait le silence et s’abstenait de le dénoncer à l’indignation des camarades, il reprit son aplomb ordinaire et se tint sans doute le raisonnement suivant :

— Au fait, puisqu’il a décidé lui-même que je le ferai pincer par les gardes du Temple, c’est qu’il a ses raisons pour ça, et je serais bien bon de me gêner. Il n’a pas l’air, le moins du monde, de m’en vouloir. Qui sait même s’il n’en est pas très aise au fond ? Les desseins de Dieu sont impénétrables. Je suis en ce moment l’instrument de Dieu. En attendant de remplir mon rôle conformément au plan qui a été arrêté là-haut, mangeons bien et buvons frais.

Là-dessus, il se versa une bonne rasade. Du reste, il ne se contenta pas de boire, il mangea aussi copieusement et d’un cœur léger ; bref, il fut de tous les apôtres celui qui fit le plus honneur au festin.

Comme le repas touchait à sa fin, Jésus empoigna un des pains longs qui se trouvaient sur la table, et il en cassa un morceau.

— Ah ça ! pensaient les apôtres en le regardant faire, est-ce qu’il aurait encore appétit ?… Quelle fourchette !…

Tous avaient les yeux fixés sur lui.

Il prit le morceau de pain qu’il avait cassé et dit :

— Il y a assez longtemps de cela, je vous ai déclaré que mon sang était vraiment breuvage et que ma chair était vraiment viande ; je vous annonçai qu’un jour vous boiriez mon sang et mangeriez ma chair. Ce jour est venu.

— Ah bah ! exclamèrent en chœur les apôtres, qui avaient toujours cru à une facétie du patron.

— C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire.

Les apôtres étaient stupéfaits.

— Toutefois, continua le Christ, rassurez-vous. Je ne vais pas vous inviter à boire à mes veines ni à mordre dans mes biftecks… Vous voyez ce morceau de pain ?

— Oui.

— Eh bien, c’est ce pain qui est mon corps. Il ne le paraît pas, sans doute ; mais ne vous fiez point aux apparences. Ce morceau de pain, avec son aspect d’objet de boulangerie, pourrait être débité chez le boucher d’en face : c’est ma viande. Croquez-en, vous mangerez ma chair… N’ouvrez pas, s’il vous plaît, des yeux grands comme des portes cochères ; je vous parle très sérieusement.

Là-dessus, il se tourna vers Pierre et Jean :

— « Prenez et mangez, fit-il ; ceci est mon corps ; dévorez, engloutissez, non un morceau, mais le tout. » (Textuel.)

Et il leur fit avaler à chacun un morceau de pain.

Voilà encore une scène où, nous autres, impies, nous ne voyons qu’une insanité. Les dévôts, au contraire, sont convaincus que Jésus ne se moquait pas de ses apôtres.

Citons encore Bossuet (Méditations sur les Évangiles, La Cène, 1re partie, xxive jour) ; ce passage vaut la peine d’une reproduction textuelle :

« Dans le transport de l’amour humain, qui ne sait qu’on se mange, qu’on se dévore, qu’on voudrait[35] s’incorporer en toutes manières…, enlever jusqu’avec les dents ce qu’on aime, pour le posséder, pour s’en nourrir, pour s’y unir, pour en vivre ? Ce qui est fureur, ce qui est impuissance dans l’amour corporel, est vérité et sagesse dans l’amour de Jésus ! Prenez, mangez ; ceci est mon corps ; dévorez, engloutissez, non un morceau, mais le tout. »

Puis, avec sa coupe, l’Oint recommença le même exercice :

— Buvez-en tous ; cela semble du vin, et c’est mon sang. C’est le sang qui sera versé pour vous. Ne faites donc pas les dédaigneux. Buvez, mes amis, buvez mon sang ; il a un goût exquis.

Les apôtres étaient rassurés.

De ce sang-là, ils en auraient bu des litres. Aussi, aucun d’entre eux ne se fit répéter l’invitation.

Le sacrement de l’Eucharistie était désormais institué. Tel est, en effet, le fragment de l’Évangile dont messieurs les curés catholiques ont pris texte pour se donner chaque matin l’occasion de licher un verre de vin blanc, histoire de tuer le ver, tout en ayant l’air d’exécuter un tour de force au-dessus de l’intelligence des simples humains.

Jésus avait ajouté :

— Quand je ne serais plus parmi vous, et que vous voudrez penser à votre cher patron, vous répéterez l’exercice que vous venez de me voir faire et vous agirez ainsi en souvenir de moi.

Il faut croire que le fils du pigeon glissa encore une allusion au traître qui se trouvait dans la salle ; car Pierre voulut en avoir le cœur net. À ce moment, dit l’Évangile, Jean, celui que Jésus aimait, s’était allongé sur le lit de table, et sa tête reposait sur le cœur du patron.

Pierre, de pousser le coude à Jean et de lui souffler ces mots :

— Puisque tu es dans ses petits papiers, demande-lui donc quel est celui d’entre nous qui le trahira.

Jean se pencha alors vers Jésus et l’interrogea tout bas.

Messire Christ répondit, sans que personne autre que Jean put l’entendre :

— Le traître est celui à qui je présenterai un morceau de pain trempé dans le plat.

Judas ne se doutait pas que le patron allait cette fois le désigner catégoriquement à l’un des apôtres. Jésus lui offrit le morceau de pain trempé, et il le prit.

— Oh ! la canaille ! dut penser Jean.

Mais le disciple bien-aimé garda son indignation pour lui ; car il n’est dit nulle part qu’il dénonça le faux-frère.

Cependant, le temps s’écoulait, la nuit épaississait ses voiles. Jésus avait hâte d’en finir.

Il dit à Judas :

— Tu sais, puisque tu as affaire au dehors, mieux vaut ne pas lambiner.

— Quoi ! Seigneur, c’est vous qui me dites… ?

— Parfaitement. Allons, va où tu as à aller, et du leste !

Les disciples entendirent ces derniers mots ; mais, comme Judas était chargé de la bourse de la communauté, ils pensèrent que Jésus lui donnait une commission relative à quelque achat en vue de la fête.

Jean, seul, put comprendre ce qui se passait. Il vit, aussitôt le pain reçu, le traître se lever de table et disparaître. Judas, n’ayant plus aucun scrupule, fila prestement en fredonnant entre ses dents :

 

Marie, trempe ton pain,
Marie, trempe ton pain dans la sauce !
Marie, trempe ton pain,
Marie, trempe ton pain dans le vin !

 

Je ne garantis pas l’exactitude absolue de la chanson ; mais tout porte à croire que l’Iscariote, voyant que Jésus le prenait du bon côté, n’effectua point une sortie lugubre.

Après son départ, on causa encore quelque peu.

Jésus adressa aux apôtres ses dernières recommandations ; il les appela « ses petits enfants » et leur parla « d’un endroit où il avait à aller et où personne ne pourrait le suivre. »

Pierre, qui avait convenablement levé le coude tout le temps du repas, était assez échauffé.

— Un endroit où nous ne pourrons pas vous suivre ? s’écria-t-il… Il n’en existe pas sur terre… Quant à moi, je jure bien de ne point vous abandonner… Partout où vous irez, j’irai. Partout où vous serez, Pierre sera… C’est à la vie et à la mort… Mille tonnerres ! dites un mot, et je me fais tuer pour vous !

Le fils du pigeon haussa leurs épaules :

— Tudieu ! répliqua-t-il, quel enthousiasme !… Heureusement, je connais ça… Si je ne comptais que sur toi, mon pauvre Pierre, mes ennemis auraient beau jeu… Je n’ai à compter sur personne… Mon sacrifice est résolu… j’y suis préparé…

— Mais, nom d’un petit bonhomme ! insista Pierre, il n’y a

L’ange de Gethsémani présente le calice d’amertume (chap. LVIII).
L’ange de Gethsémani présente le calice d’amertume (chap. lviii).
 
pas de sacrifice qui tienne ; je suis prêt à aller avec vous en prison et à la mort !

— Non, Pierre, je t’en prie, pas de vaines fanfaronnades !…

— Seigneur, vous êtes dur…

— Écoute bien… Avant que le coq ait chanté, tu m’auras aujourd’hui même renié trois fois.

— Ça, par exemple !…

— Ce que j’ai dit, Pierre, je le maintiens.

Pierre ne trouva plus rien à riposter et courba la tête. Il se promit seulement de montrer au patron qu’il se trompait joliment sur son compte et qu’il l’avait jugé très mal. Jésus demanda encore à ses apôtres :

— Quand je vous ai envoyés par les montagnes de la Galilée, sans sac, sans bourse, sans chaussures, vous a-t-il manqué quelque chose à part ça ?

— Rien, Seigneur.

— Eh bien, maintenant, que celui qui a un sac ou une bourse les prenne ; que celui qui n’a rien vende tout, jusqu’à son vêtement, pour pouvoir acheter une épée ; car il va y avoir du grabuge. C’est pour le coup, à présent, que la prophétie d’Isaïe va se réaliser !…

— Quelle prophétie ?

— Celle où il est dit que le Messie sera mis au rang des scélérats.

— N’ayez crainte ; nous sommes en mesure de vous défendre. Voyez, nous avons deux épées.

— Oh ! c’est bien plus qu’il n’en faut.

Et il ajouta :

— Maintenant, en voilà assez. Allons prendre l’air. (Matthieu, XXVI, 21-29 ; Marc, XIV, 18-25 ; Luc, XXII, 19-23 ; Jean, XIII, 23-38.)


CHAPITRE LVIII
 
QUAND LE VIN EST TIRÉ, IL FAUT LE BOIRE


— Maintenant, allons prendre l’air, avait dit Jésus.

Les disciples sortirent avec le Maître. Il faisait un temps superbe. L’Oint prit la route qui conduisait à la montagne des Oliviers.

En chemin, il s’entretenait avec ses apôtres. Tandis qu’il leur parlait beaucoup de son père qui était aux cieux, Philippe, qui était curieux comme une pensionnaire de couvent, lui demanda :

— Est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de le voir, ce père, au sujet duquel vous causez tant ?

— Regarde-moi, Philippe, dit Jésus.

— Bien, Seigneur, je vous regarde.

— Et qui vois-tu ?

— Bédame ! c’est vous que je vois.

— Parfaitement répondu, mon ami. Or ça, apprends que quiconque me voit…

— Eh bien ?

— … voit en même temps mon père.

— Du moment que vous me l’affirmez, je vous crois.

Jésus, qui ne faisait qu’un avec son père (lequel, par parenthèse, n’était pas son père, puisque le vrai papa, c’était le pigeon), Jésus, dis-je, se compara aussi à une vraie vigne. C’est l’évangéliste Jean qui nous rapporte ce discours, lequel fut son dernier speech.

— Je suis la vraie vigne, déclara l’ex-charpentier.

Il paraîtrait, d’après cela, que toutes les vignes ne sont pas des vignes ; il y en a de vraies, et il y en a de fausses. Jésus était dans la catégorie des vignes pas postiches.

— Je suis la vraie vigne, dit-il donc, et mon père est un vigneron. En ma qualité de vigne vraie, j’ai des branches ; mais toutes mes branches ne portent pas de fruits. Eh bien, mon père coupera toutes celles de mes branches qui n’auront pas de raisin. Pour être une branche productive, il faut tenir au cep de la vigne. Mes amis, puisque vous êtes mes branches, tenez à mon cep[36]. Quant aux branches qui ne tiendront pas à mon cep, elles seront jetées au feu, comme de vieux sarments inutiles.

Quel beau discours ! quelles magnifiques paroles dans la bouche d’un dieu ! et quelle splendide chose que la religion ! — Ceux de mes lecteurs qui désireront savourer en entier cette page d’éloquence la trouveront dans l’évangile de Jean, chapitres XV et XVI.

Jésus conclut ainsi :

— J’ai encore bien des choses à vous dire ; mais le temps presse, et, du reste, vous n’êtes pas de force à supporter tout le poids de mes paroles.

Les apôtres et le patron étaient arrivés près du pont inférieur, sur lequel la route de Gethsémani traverse le torrent du Cédron. Jésus adressa encore une invocation à son père et franchit le pont. Il se trouvait alors au pied de la colline. Là, il y a, de nos jours encore, un maigre jardin où sont sept oliviers ; les pèlerins catholiques qui vont à Jérusalem ont la conviction que ces sept arbres datent de l’époque où l’Évangile fait mourir le fils Bon-Dieu. C’est cet endroit qui se nomme Gethsémani, mot hébreu qui signifie : le pressoir des olives.

Jésus invita les disciples à s’asseoir.

— Je n’ai pas de siège à vous offrir, leur dit-il ; mais asseyez-vous par terre et causez entre vous en attendant. Je vais prier de mon côté, et pour cela j’ai besoin d’être seul. Dans un moment, je suis à vous.

Puis, après un moment de réflexion, il reprit :

— Vous êtes onze ; c’est trois de trop. Restez huit à causer ; je prends avec moi Pierre, Jacques et Jean, pour me tenir compagnie.

Les trois apôtres, ainsi désignés, quittèrent leurs camarades et vinrent avec lui.

À cet instant, — les évangélistes sont d’accord sur ce point, — Jésus sentit une angoisse pareille aux frissons de l’agonie.

Il dit à Pierre, Jacques et Jean :

— Je ne sais pas ce que j’ai, je me sens bien mal à mon aise…

— C’est peut-être la digestion qui ne se fait pas, observa Pierre.

— Non, je vois ce que c’est…

— Quoi alors, Seigneur ?

— C’est que mon heure est tout à fait venue, cette fois-ci… Sapristi ! que cela va donc mal !…

— Patron, pouvons-nous vous soulager ?

— Mes amis, je vous annonce que mon père va me faire servir par un de ses anges une coupe dont le contenu sera bien amer. Tout ce que vous pouvez pour moi, c’est d’en boire un peu… Mais, n’y songeons pas… La coupe des douleurs est pour le moment réservée à moi seul…

En disant cela, il était triste comme un bonnet de nuit.

C’est l’Évangile qui l’affirme :

« Jamais ses disciples n’avaient vu en lui pareille tristesse ; l’effroi, l’abattement, une sorte de stupeur s’étaient emparés de son âme. » (Marc, XIV, 33.)

Cette description aurait pu être remplacée par ces mots :

« Il avait un trac abominable. »

Il arrêta ses compagnons.

— Mon âme, murmura-t-il, est triste jusqu’à la mort : demeurez ici, veillez et priez.

Puis, s’étant éloigné de la longueur d’un jet de pierre (Luc, XXII, 41), il se mit à genoux et se prosterna la face contre terre.

— Ô mon père, mon père ! cria-t-il au papa Sabaoth, je crois qu’en acceptant de venir me faire escoffier sur terre, j’ai trop présumé de mes forces. J’ai voulu m’offrir une passion, un supplice agrémenté de quelques horions ; mais, maintenant qu’il s’agit de subir ce supplice, cette passion, je voudrais bien être resté au ciel et ne jamais m’être fait incarner par mon copain le Saint-Esprit.

Un ange descendit du ciel, apportant le calice d’amertume. Jésus poussa un soupir de désespoir.

— Voyons, fit l’ange, c’est toi qui l’as voulu ; personne ne t’obligeait à te fourrer dans la peau d’un homme pour y éprouver les désagréments que tu sais. À présent, toutes ces douleurs que tu vas endurer sont inscrites sur le livre du destin. Impossible de t’y soustraire.

— Ô mon père, mon père ! parce que j’ai été si godiche, ce n’est pas une raison pour que vous n’ayez pas pitié de moi !… Mon père, mon père, je vous en conjure, déliez-moi de mes engagements !…

Et, de la main, il écartait la coupe que l’ange lui tendait ; et l’ange répliquait :

Vive indignation de Caïphe, déchirant ses vêtements (chap. LX).
Vive indignation de Caïphe, déchirant ses vêtements (chap. lx).

— Ta passion, Jésus, est une traite que tu as souscrite ; l’échéance est venue ; il faut que tu fasses honneur à ta signature. Si tu ne passes pas par tous les désagréments que tu t’es engagé à subir, tu seras déclaré en faillite.

— Hélas ! gémissait le dieu-homme, ce serait le déshonneur… Il vaut mieux que je boive à cette coupe, si amère qu’elle soit… Ô mon père, mon père, que votre volonté s’accomplisse, et non la mienne !

L’ange approcha de ses lèvres le calice d’amertume et lui en fit avaler une gorgée.

— Pouah ! que c’est mauvais !

Et il se leva, en exprimant de la bouche une grimace horrible. « Il retourna alors vers ses disciples, cherchant quelque allègement à sa peine ; mais ce ne fut que pour sentir plus vivement la solitude et l’abandon. »

Pierre, qui avait tant fait ses embarras quelques heures auparavant, ronflait comme une toupie d’Allemagne. Jacques, qui se disait si vaillant, et Jean, le disciple bien-aimé, l’imitaient, et leurs ronflements sonores répondaient à ceux de Simon-Caillou. C’était un trio qui, pour tout autre que Jésus, aurait été très divertissant à entendre.

— Eh bien, en voilà, des fumistes ! se dit Jésus. Je leur avais demandé de ne pas me laisser prier seul et de me soutenir par leur présence. Ils avaient l’air d’être animés d’un beau zèle, et je ne les ai pas plus tôt quittés qu’ils se sont mis à roupiller. Ils se prétendent courageux… Quelle présomption !… Ça, des hommes ?… Ce sont tout au plus des marmottes !…

Il secoua Pierre de la belle façon.

— Simon, tu dors ?

Pierre se réveilla et se frotta les yeux.

— Qu’est-ce que c’est ? qui va là ? que me veut-on ?

— C’est moi ton Seigneur et ton Dieu… C’est moi, Jésus…

— Oui, je sais… Et vous désirez ? Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Rien. J’étais venu voir seulement si tu avais triomphé du sommeil, si tu veillais, si tu priais, ainsi que je te l’avais dit…

— Parfaitement, Seigneur… Je veille… je prie… je pense à vous.

— Blagueur ! tu poussais des ronflements à couvrir le bruit du tonnerre, s’il faisait un orage…

— Ma parole, Seigneur ! je venais à peine de m’assoupir.

— Va conter cela à d’autres !…

— Patron, je vous jure…

— Ne jure pas, tu agraverais ta faute… Et tes compagnons, dorment-ils, eux aussi ! De beaux disciples que j’ai là !…

Il les réveilla à leur tour et les gourmanda :

— Veillez et priez, vous dis-je ! J’ai absolument besoin de vous sentir là. Veillez, afin de ne pas tomber dans la tentation.

Pierre aurait pu répliquer :

— Si nous dormons, nous ne risquons pas d’y tomber.

Mais il ne répliqua rien.

— L’esprit est prompt et la chair est faible, ajouta Jésus en retournant à son poste.

Il paraît qu’il n’avait pas vidé complètement le fameux calice d’amertume.

Une fois remis en présence de cette coupe désagréable, le dieu-homme recommença ses façons et ses grimaces.

— Oh ! la la, quelle corvée !… Si j’avais su ce qui m’attendait en m’incarnant dans le sein de ma maman vierge, je n’aurais jamais commis celle sottise… J’entrevois l’avenir ; les humains ne me sauront aucun gré de mon sacrifice… Ô mon père, mon père, épargnez-moi ce breuvage horrible !

Mais l’ange était là, tenant à la main la fatale coupe.

— Bois donc, Jésus, bois ! Puisqu’il te faut en passer par là, plus tôt cela sera fini, mieux cela vaudra. On ne meurt qu’une fois, après tout.

— Oui, bel ange, c’est pour me dorer la pilule que tu me dis cela ; tu n’en penses pas un traître mot.

Et le frisson le secouait. Enfin, il reprit un peu de courage.

— Ô mon père ! clama-t-il, si ce calice ne peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite !

Il lampa encore une forte gorgée, de façon à ne laisser au fond du calice que la lie de la liqueur amère.

Quand il revint auprès de ses disciples, ils étaient aussi endormis que la première fois. Il lui fallut de nouveau les réveiller et leur faire honte de leur conduite. « Ils ne surent que lui répondre », dit l’évangéliste Marc.

Jésus s’éloigna pour la troisième fois. L’ange était toujours là, exigeant que le fils du pigeon bût le calice jusqu’à la lie. Pour le coup, c’était trop mauvais. L’ange découvrit à Jésus toutes les avanies auxquelles il allait être exposé, et celui-ci déclara que de les supporter serait au-dessus de ses forces. Il tomba en pâmoison ni plus ni moins qu’une jolie femme qui a ses nerfs ; il fit le saut de carpe durant un bon quart d’heure.

— C’est trop, c’est trop, ô mon père ! hurlait-il en se tordant.

Et il fut comme un malade que l’agonie prend à la gorge.

« Il lui vint, dit l’évangéliste Luc, une sueur de gouttes de sang qui tombaient à terre. »

L’ange était impitoyable.

— Liche tout ! dit-il, en l’obligeant à ingurgiter la lie du breuvage amer.

Enfin, papa Sabaoth eut pitié de monsieur son fils. Quand il ne resta plus une goutte au fond du calice, il envoya une inspiration à l’ange.

Jésus était anéanti.

L’ange lui glissa ces mots dans le tuyau de l’oreille :

— Que t’es bête de te faire tant de mauvais sang pour quelques horions que tu vas recevoir !… Situ étais un simple particulier, évidemment rien ne serait plus désagréable… mais tu es dieu… L’as-tu déjà oublié ? Tu ne souffriras donc qu’autant que tu voudras… Et même, si cela peut arranger les choses, tu pourras, tout en ayant l’air de souffrir, ne rien souffrir du tout.

Jésus, cette fois, se releva triomphant. Il remercia l’ange de lui avoir rappelé sa toute-puissance, et il dit avec un geste noble :

— À présent, je me sens en mesure de braver tous les supplices.

Il revint une troisième fois à ses disciples qui roupillaient tout comme les fois précédentes, les réveilla encore :

— Incorrigibles que vous êtes ! fit-il. Allons, mettez-vous sur pied. Celui qui doit me trahir n’est pas loin. (Matthieu, XXVI, 36-46 ; Marc, XIV, 32-42 ; Luc, XXII, 40-46 ; Jean, XV, 1-27 ; XVI, 1-33 ; XVII, 1-26.)


CHAPITRE LIX
 
UNE PRISE DE CORPS ACCIDENTÉE


Revenons, si vous le permettez, à Judas, l’apôtre infidèle.

Le patron lui avait donné en quelque sorte l’autorisation de le livrer aux princes des prêtres. Il était donc allé chercher la garde.

Le capitaine des milices du Temple, le voyant accourir, lui demanda :

— Eh bien ! est-ce pour aujourd’hui ?

— Il n’y a pas une minute à perdre, répondit Judas… À cette heure, Jésus a fini de dîner ; il s’est dirigé vers la colline des Oliviers ; cette petite promenade lui a permis de faire tranquillement sa digestion. Si vous voulez me suivre, nous allons le cueillir. Jamais pareille occasion ne se présentera.

— Donnez-moi le temps de mettre mon sabre et mon ceinturon, et je suis à vous.

Le capitaine réunit une escorte et commanda :

— En avant, marche !

Quelques officiers du Sanhédrin et des serviteurs des grands-prêtres se joignirent à l’expédition.

Quand on fut aux abords du jardin de Gethsémani :

— Ce n’est pas tout ça, fit observer le capitaine ; comment allons-nous reconnaître ce sieur Jésus au milieu de ses disciples ?

— Que cela ne vous inquiète, riposta Judas. Je me charge de le trouver dans le tas. Celui que j’embrasserai, ce sera lui.

— Entendu.

Le jour n’était pas encore levé. Les soldats avaient allumé des torches et des lanternes. Quelques apôtres, naïfs, envoyant arriver cette escorte, pensèrent :

— Tiens ! voilà une promenade aux flambeaux. Il doit y avoir une noce dans les environs, et l’on va fêter la mariée.

Ils ne se doutaient pas que la mariée que l’on venait chercher, c’était le fils du pigeon.

Jésus ne s’était fait aucune illusion. Il attendit que la troupe eût envahi le jardin.

De son côté, Judas mettait les soldats en garde contre la puissance surnaturelle de celui qu’on allait prendre. — Cela pourra paraître drôle à nos lecteurs, mais c’est dans l’Évangile. — Judas dit au capitaine et à ses hommes : « Méfiez-vous ! Il accomplit des miracles à volonté ; empoignez-le donc vivement ; une fois qu’il sera bien tenu, tous ses moyens d’action divine seront paralysés ; l’essentiel est de sauter sur lui et de le saisir aussitôt que je vous l’aurais désigné. »

Mais, il n’eut pas le temps d’agir à sa guise.

À peine les soldats avaient-ils mis le pied dans le jardin, que Jésus vint au-devant d’eux.

— Qui cherchez-vous ? interrogea-t-il.

Judas voyait son calcul déjoué ; il garda le silence.

Le capitaine, qui n’avait aucun motif pour mettre sa langue dans sa poche, répondit :

— Nous cherchons Jésus de Nazareth.

L’Oint fit un pas de plus en avant, et dit tout simplement :

— C’est moi.

Ces mots eurent un effet étonnant. Jésus, en les prononçant, avait soufflé, et tous les soldats, semblables à des capucins de cartes, étaient tombés les uns sur les autres. Ce fut une culbute générale. Les malheureux pioupious se croyaient foudroyés. Couchés par terre, jonchant le sol, ils se tâtaient le corps.

— Bon ! et mon bras, qu’est-il devenu ?

— Et ma jambe ?… Ah ! la voici…

— Je crois que je suis mort.

Telles étaient les exclamations que l’on entendait. Jésus souriait. Il avait tenu à faire constater son pouvoir mirifique ; il considérait comme utile de bien établir que, s’il tombait aux mains de ses ennemis, c’est qu’il y mettait de la bonne volonté. L’expérience faite, il allait se livrer de lui-même.

— Ah ! çà, voyons, qui cherchez-vous ? répéta-t-il.

Les militaires s’étaient remis tant bien que mal sur leurs jambes.

— Nous cherchons Jésus de Nazareth, répondit le capitaine pour la seconde fois.

— Eh bien, je vous l’ai déjà dit, Jésus de Nazareth, c’est moi.

Ce coup-ci, personne ne dégringola. La police n’avait plus à hésiter ; il n’était même pas nécessaire que Judas donnât à son patron le baiser par lequel il devait le désigner aux gardes, puisque Jésus s’était, à deux reprises, fait connaître.

Néanmoins, l’hésitation était grande parmi la soldatesque. Ce particulier, qui d’un souffle les flanquait à bas, ne leur paraissait pas commode à empoigner.

Jésus reprit :

— Puisque c’est moi que vous cherchez, laissez mes camarades se retirer.

Les gardes ne voyaient aucun inconvénient à cela.

Alors, Judas, qui avait promis d’embrasser Jésus et qui tenait à exécuter son engagement, bien qu’une telle caresse fût désormais inutile, s’avança.

— Patron, fit-il.

— Ah ! c’est toi ?

— Oui, patron, je viens vous saluer.

Et, en guise de salut, il l’embrassa. Ce baiser de Judas était, on l’avouera, de la moutarde après dîner ; il n’avait plus aucune raison d’être. Jésus le subit, et dit au traître :

— Mon ami, entre nous je sais parfaitement à quoi m’en tenir sur tes embrassades. Je ne me trompe pas, vois-tu, sur le motif qui t’amène ici ; je ne t’en fais pas mon compliment. Livrer le Fils de l’Homme par un baiser, tu sais, ce n’est pas chic !

Cependant, les soldats avaient remarqué que Judas, qui était le plus sans-gêne d’eux tous, n’avait pas été renversé, ni avant ni après son embrassade. Ils opinèrent, avec juste raison, qu’il n’y avait plus rien à craindre. Ils se précipitèrent donc vers le dieu-homme, dont la puissance cessait brusquement de se manifester.

Nous savons que les apôtres avaient, à eux onze, deux épées. Pierre en possédait une.

— Faut-il cogner ? demanda le propriétaire de l’autre.

Avant que Jésus eût eu le temps de répondre, Simon-Caillou faisait usage de la sienne. Il tomba sur un des serviteurs du grand-prêtre, qui se trouvait là, et, de son coupe-chou, lui trancha l’oreille.

L’Évangile a conservé le nom de cette victime : ce domestique à l’oreille coupée s’appelait Malchus.

Cet acte sanglant de résistance aurait pu donner lieu à des complications. Les soldats, furieux de voir un de leurs compagnons mutilé, se seraient sans doute jetés sur les apôtres et les auraient promptement mis en marmelade ; heureusement, Jésus calma tout ce monde. Si quelques minutes auparavant il avait eu des attaques de nerfs pour cause de trop vive frayeur, maintenant il avait retrouvé son sang-froid des grands jours.

Il vint à Malchus, ramassa son oreille qui était par terre, cracha sur le cartilage et le rappliqua sur la tête de l’infortuné. Ô miracle ! ô divin crachat à la colle forte ! l’oreille se souda à sa place, et, depuis ce jour-là, elle fut plus solide que jamais.

Selon l’Évangile, Malchus, ingrat comme il n’est pas permis de l’être, ne dit seulement pas merci au Christ. Celui-ci, se tournant vers Pierre, lui adressa quelques paroles de remontrances :

— Qu’est-ce que cela ? tu te révoltes contre l’autorité ? Mais je ne saurais le souffrir !… Est-ce que cela te regarde, ce qui se passe ici ?… Allons, remets ton sabre au fourreau, et vivement !… Celui qui se sert de l’épée périra par l’épée.

Pierre dut trouver la leçon tout à fait hors de propos. Il avait fait du zèle. Il avait donné aux apôtres l’exemple du courage, et, à titre de récompense, on le tançait vertement. C’était à n’y rien comprendre. Il remit son épée au fourreau, puisque le patron l’exigeait ; mais, en lui-même, il dut se dire :

— Dévouez-vous donc pour cet animal-là !… Si à présent on m’y repince, il fera chaud… Au fait, je suis bien bon… Qu’il se débrouille comme il pourra, que diable !

Si Pierre ne fit pas ces réflexions tout haut, du moins marmonna-t-il dans son coin ; car Jésus, pour mettre un terme à ses murmures, reprit :

— Je me suis offert à être tarabusté ; crois-tu que je le serais, si cela ne me convenait pas ? crois-tu que, si j’en priais mon père, il ne m’enverrait pas à l’instant même plus de douze légions d’anges pour me défendre ?… Seulement, voilà ! si j’anéantissais ces soldats, comme je pourrais le faire, les Écritures ne s’accompliraient point ; or, il faut qu’elles s’accomplissent.

Cette fois, Pierre se promit de ne plus laisser échapper une syllabe de protestation, de ne plus remuer seulement le bout du petit doigt.

Les soldats, aussi, apprenant que, de l’aveu même de l’individu étrange qu’ils avaient à saisir, sa capture était chose parfaitement régulière, n’éprouvèrent plus aucun scrupule. Ils se jetèrent sur lui, et, au moyen de cordes, lui lièrent solidement les mains.

Dans ce mouvement, ils démasquèrent un groupe de familiers du Sanhédrin qui les avaient accompagnés.

Jésus les reconnut, et, s’adressant à eux :

— Quoi ! s’écria-t-il, vous êtes venus à moi pour me prendre comme si j’étais un voleur ! Il vous a fallu des épées et des bâtons. Pourtant, je me suis trouvé souventes fois au milieu de vous ; ai-je assez fait de discours dans les temples ! et vous ne m’ayez rien dit ! et vous ne m’avez pas arrêté ! Eh bien ! je vous répète ce que je viens de dire tantôt à Pierre : cela prouve que les prophéties ne seraient que de la rave cuite, si ce qui arrive à présent ne se passait point ainsi.

Naturellement, les familiers du Temple furent vexés d’entendre ce langage, et ils poussèrent des cris contre Jésus. En présence de cette hostilité, les apôtres se consultèrent :

— C’est le moment de nous montrer, hein ?

— Oui.

— Alors, cachons-nous !

Et ils prirent tous de la poudre d’escampette avec un ensemble remarquable.

Jésus fut emmené.

Seul, un jeune homme, dont parle l’évangéliste Marc sans le nommer, suivit le maître à quelque distance. C’était un adolescent qui habitait la vallée du Cédron, et qui, réveillé au milieu de la nuit par le tapage, avait compris de quoi il s’agissait. Il avait eu tout juste le temps de se couvrir d’un léger manteau. Son empressement à suivre le Nazaréen inspira des soupçons aux gardes, qui se dirent :

— Voilà un gamin qui médite de venir en aide à notre prisonnier ; son manège est louche ; coffrons-le avec son patron. Et ils essayèrent de l’attraper ; mais lui, leur laissa son vêtement entre les mains, et il s’enfuit nu comme un ver. (Matthieu, XXVI, 47-56 ; Marc, XIV, 43-52 ; Luc, XXII, 47-53 ; Jean, XVIII, 2-11.)


CHAPITRE LX
 
PRÉPARONS-NOUS À GÉMIR


Quand madame Ève croqua la pomme au Paradis terrestre en compagnie du père Adam, son légitime, elle ne se doutait pas de tout ce que ce goûter champêtre allait engendrer. De même, quand la petite Marie, sa descendante, croqua avec le Saint-Esprit une pomme d’un autre genre, elle était à cent lieues de penser que sa galante aventure aurait pour conséquence une série de mortifications infligées au fruit de ses entrailles bénies.

Mesdames, ne croquez donc jamais plus de pommes ; on ne sait pas ce qui peut en résulter.

Sans maman Ève, pas de péché originel à effacer ; d’autre part, si la fille à Joachim ne s’était pas laissé bousculer par le pigeon, la Passion n’aurait pu avoir lieu.

Mais il n’y a pas à revenir sur ce qui est fait. En réparation d’une infraction aux règlements de police de l’Éden, infraction déjà sévèrement punie comme on sait, le fils Bon-Dieu allait souffrir toutes sortes d’agaceries, dont il avait réglé d’avance l’ordre et la marche. Apprêtons donc nos mouchoirs. C’est à présent, amis lecteurs, qu’il faut commencer à pleurer.

Jésus, soigneusement ficelé, fut tout d’abord conduit chez Anne, qui était le beau-père de Caïphe.

Quand je dis : conduit, je ne me sers pas d’une expression bien exacte. Selon l’Évangile, c’est à coups de pied et à coups de poing que le Seigneur Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, fut poussé jusqu’au domicile du susnommé Anne. Plus ces pioupious brutaux tapaient dur, plus le Seigneur Tout-Puissant, Créateur du ciel et de la terre, était joyeux au fond de son cœur.

— Quelle chance ! se disait-il ; ils n’y vont pas de main morte… V’lan ! dans le dos ! v’lan ! au bas des reins !… À la bonne heure !… Voilà une croquaison de pomme qui va être

Le taffeur Pierre renie son patron persécuté (chap. LXI).
Le taffeur Pierre renie son patron persécuté (chap. lxi).
 
sérieusement expiée… Si papa Sabaoth n’est pas apaisé, c’est qu’il sera difficile !…

Anne interrogea Jésus sur les doctrines qu’il avait professées. Jésus, qui tenait à être malmené le plus possible, répondit avec une certaine impertinence :

— Ce que j’ai dit, j’avais à le dire. Ce n’est pas moi qu’il faut interroger, ce sont ceux à qui j’ai débité mes discours.

Et il désigna plusieurs des assistants.

L’un d’eux, vexé d’être mis en cause, appliqua sur la joue divine du récalcitrant une maîtresse gifle en disant :

— Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre ?

Cet argument rendit aussitôt l’Oint doux comme un agneau.

— Si j’ai mal parlé, fit-il, montrez ce que j’ai dit de mal ; si j’ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous ?

Il est à remarquer — et il ne faudrait pas l’oublier — qu’il y avait deux natures dans le Christ : la nature humaine et la nature divine. C’est pour cela que, tout le temps de la passion, nous le trouverons tantôt bravant ses adversaires comme un dieu qui ne peut rien souffrir, tantôt pliant sous la douleur et désireux d’en finir le plus tôt possible avec tous ces embêtements.

C’est une grave question théologique que celle de savoir à quel moment fonctionnait la nature divine, et à quel autre moment la nature humaine. Ce mystère des deux natures est excessivement compliqué.

Entre nous, — je puis bien vous faire cet aveu, amis lecteurs, — si j’avais été un des farceurs qui ont inventé la religion chrétienne, je n’aurais pas introduit dans le dogme cette joyeuse sottise des deux natures. J’aurais dit, par exemple, que dès l’instant où le pigeon fourra son co-trinitaire dans les entrailles de la petite Marie, celui-ci fit complètement abandon de sa divinité, et cela jusqu’à sa mort. J’aurais présenté monsieur Christ comme ayant été purement et simplement homme durant tout le cours de son existence ; je ne lui aurais fait exécuter aucun miracle ; chaque fois qu’une manifestation céleste aurait été nécessaire, ç’eût été papa Sabaoth qui eût agi pour bien démontrer qu’il faisait cause commune avec Jésus. Mon Jésus, à moi, n’aurait récupéré sa divinité qu’au moment de son dernier soupir.

Comment, en effet, peut-on prendre au sérieux les souffrances de la passion, quand les prêtres nous disent que l’ex-charpentier, à la fois dieu et homme, pouvait à volonté endurer les tourments du supplice qu’on lui infligeait ou ne rien sentir du tout ?

Franchement, il faut être de bonne composition pour s’attendrir sur un quidam d’une sensibilité aussi variable.

Anne, ne pouvant rien tirer de notre homme, — pardon, de notre dieu, — le renvoya, toujours ficelé comme un saucisson d’Arles, à son gendre.

Celui-ci, prévenu par le capitaine des gardes du Temple, avait convoqué le Sanhédrin, qui formait la haute cour de justice en Judée. Cette assemblée comptait soixante-et-onze membres dans ses réunions plénières ; mais la présence de vingt-trois suffisait pour constituer le tribunal et donner force à ses arrêts. Le « Nasi », ou patriarche du Sanhédrin, présidait aux délibérations, perché sur une estrade ; en son absence, c’était le grand-prêtre de l’année courante qui le remplaçait. Autour de lui, sur des coussins posés à terre, étaient assis les autres juges, rangés en demi-cercle. Le Nasi avait à sa droite un autre gros légume intitulé le « Sagan » ou Père de la maison du Jugement, qui dirigeait les débats, et près de lui, les Sages, conseillers habituels de la cour. Aux deux extrémités se trouvaient deux secrétaires chargés, l’un de recueillir ce qui pouvait être dit de défavorable pour l’accusé, l’autre, tout ce qui était à sa décharge. Des officiers subalternes entouraient l’accusé, armés de cordes et de lanières, prêts à l’attacher plus solidement, s’il faisait mine de résister. On voit que les choses se passaient en ordre. Tel était le tribunal régulier devant lequel, au dire des évangélistes, comparut Jésus.

Par exemple, quelqu’un qui, dans cette affaire, n’allait pas avoir grande besogne, c’était le scribe chargé d’inscrire les dépositions favorables. En effet, les apôtres avaient joué des flûtes avec un ensemble remarquable ; aucun témoin à décharge ne se présentait pour déposer en sa faveur.

Le greffier appela. Le défilé des témoins commença. On voit d’ici que les accusations ne devaient pas manquer. Nos lecteurs, par cet ouvrage fait d’après même les racontars de l’Évangile, savent que Jésus avait mené une vie fort peu exemplaire : les renseignements qui furent fournis au tribunal sur la moralité et la probité du prévenu, produisirent, à coup sûr, sur le tribunal, une impression des plus mauvaises. Quant à ses forfanteries séditieuses, les preuves ne manquèrent pas ; deux témoins, entre autres, rappelèrent que Jésus, se trouvant à maintes reprises dans le Temple, avait dit : « Détruisez ce Temple ; je me fais fort de le rebâtir, à moi tout seul, dans trois jours. » On n’a pas oublié cette anecdote ; on sait que messire Christ, lorsqu’il se sentait soutenu par la multitude, avait affirmé qu’il possédait assez de puissance pour exécuter des tours de force extraordinaires.

Les témoins expliquèrent au tribunal que c’était à l’aide de ces fanfaronnades que Jésus séduisait la masse des naïfs, toujours prêts à croire sur parole les charlatans. On leur fit prêter serment. « Sachez, leur dit Caïphe selon l’usage, que le sang de l’innocent et de sa postérité retombera sur vous à tout jamais si vous mentez ! » C’était la formule consacrée. Les témoins, après cet avertissement solennel, répétèrent leurs dépositions.

Ce qui paraîtra comique à nos lecteurs, c’est que les quatre évangélistes traitent de faux témoins ces gens qui, en définitive, ont purement et simplement déclaré ce qu’eux-mêmes, les évangélistes, racontent.

Jésus ne répondait pas.

Caïphe se leva, et, s’adressant au prisonnier :

— Tu viens d’entendre, dit-il, cette déposition ; pour prouver à quel point tu as toujours cherché à en imposer aux ignorants, on déclare que tu as prétendu avoir la puissance de rebâtir en trois jours le Temple, si on venait à le détruire. Est-il vrai que tu as dit cela ?

Jésus continua à garder le silence.

— Mais si tu as dit cela, reprit le grand-prêtre, c’est que tu te donnes comme possédant un pouvoir surnaturel. Pour accomplir le miracle dont il est question, il faudrait être Dieu lui-même ou tout au moins son fils… Eh bien, je t’adjure, au nom du Dieu vivant, de nous dire si tu es réellement le fils de Dieu !

— Je le suis ! répondit l’Oint.

Ce fut une explosion de murmures dans toute la salle. Le grand-prêtre et le Sanhédrin étaient outrés. Et cela se conçoit. Aucun des assistants ne connaissait l’histoire du pigeon ; on ne savait, à Jésus d’autre père que le charpentier Joseph. À la vérité, Joseph avait eu, sa vie durant, une réputation de parfait cocu ; mais il n’était venu à l’idée de personne que c’était un volatile qui lui en avait fait porter. Si Jésus s’était expliqué, au moins aurait-on su à quoi s’en tenir. Non, il préféra ne pas raconter comment le pigeon, qui était Dieu autant que Sabaoth, avait fécondé la petite Marie tout en la laissant vierge, et comment lui, Jésus, était ainsi le fils de Dieu. Il ne dit rien de tout cela et se contenta d’affirmer, ce qui parut exorbitant au public de l’audience.

Caïphe, pour son compte, était furieux.

— Avez-vous entendu le blasphème ? hurlait le grand-prêtre. Non, mais là, vrai, l’avez-vous entendu ?… C’est abominable ! Oh ! malheur !…

Et là-dessus, outré de colère, Caïphe déchira ses vêtements. Les femmes, qui étaient dans la salle, détournèrent la tête pudiquement, afin de ne pas voir les fesses plus ou moins charnues que M. le curé mettait ainsi à découvert.

Cependant, Caïphe, une fois le premier moment de sainte colère passé, se drapa tant bien que mal dans les lambeaux de son habit, regrettant peut-être son accès de mauvaise humeur dont son tailleur serait seul à bénéficier, et, se tournant vers l’assistance, il dit :

— Je crois qu’à présent nous n’avons plus besoin de témoins. Vous avez tous entendu le blasphème. Que vous en semble ?

Et tous de s’écrier :

— Il est digne de mort.

C’était une punition sévère pour bien peu de chose. À mon humble avis, l’affirmation de Jésus, même en admettant qu’elle fût un blasphème, ne méritait pas la peine capitale. À la place de Caïphe, j’aurais tout uniment condamné le Christ à recevoir une douche, afin de lui rafraîchir un peu les idées, et je crois que tous mes lecteurs pensent comme moi.

Mais voilà ! nous autres, libres-penseurs, nous sommes beaucoup plus tolérants que les gens de religion. Les dévots juifs ne voyaient que la potence pour l’expiation d’un blasphème, de même que les prêtres catholiques, quand ils en ont le pouvoir, brûlent vifs leurs adversaires convaincus du même délit. Ce n’est donc pas aux chrétiens qu’il convient de trouver cruels les

Pilate présente à la foule juive Barrabas et Jesus (chap. LXIII).
Pilate présente à la foule juive Barrabas et Jesus (chap. lxiii).
 
israélites qui condamnaient à mort pour une vantardise, laquelle est, à nos yeux, sans aucune conséquence.

Lorsque Caïphe eût ainsi tâté l’opinion publique au sujet du charpentier rebouteur, il leva la séance et laissa Jésus entre les mains des soldats, tandis qu’il se rendait dans ses appartements pour faire raccommoder son manteau et sa culotte.

Les gens du peuple étaient indignés contre le Christ ; si on le leur avait livré sur l’heure, ils l’auraient mis en pièces.

Quant aux militaires, ils étaient plutôt disposés à rire ; on sait que le pioupiou a toujours été d’un naturel très gai, aussi bien autrefois qu’aujourd’hui.

Ils firent asseoir Jésus sur un banc et organisèrent un jeu qui ne se peut guère comparer qu’à une brutale partie de main-chaude. On banda les yeux au fils du pigeon ; ce fut le signal d’une longue série de niches, dignes d’une bande de locataires expulsés qui auraient tenu leur concierge.

Un soldat tirait une forte pince dans le gras du bas-rein du patient, et les autres disaient :

— Eh ! toi qui es malin comme un prophète, nomme un peu le camarade qui t’a pincé !

Et c’étaient aussi des chiquenaudes formidables, des torgnoles retentissantes, des châtaignes solidement appliquées, sans compter quelques giffles par-ci par-là. Les plus grossiers lui crachèrent au visage.

Jésus aurait bien pu arrêter cette avalanche dès la première pince. Pour cela, il n’aurait eu qu’à répondre, ainsi qu’il le pouvait :

— Celui qui m’a pincé, c’est Jacob Truchelubabel, caporal aux gardes, né à Sichem le troisième jour des calendes de sextile, il y a de ça quarante-et-un ans.

Il est évident que, s’il avait répondu ainsi, les soldats non seulement l’auraient laissé tranquille, mais encore auraient immédiatement reconnu et proclamé sa divinité. D’accusé, il serait passé triomphateur, séance tenante.

Donc, il ne le voulut pas.

Au contraire, Jésus dut éprouver une véritable jouissance à recevoir les torgnoles.

En lui-même, bien certainement, il se disait :

— J’ai tous les bonheurs ! Pinces, châtaignes, pichenettes, rien ne me manque… Adam et Ève doivent enfin commencer à digérer cette pomme qui leur était restée sur l’estomac. Si je nommais par leurs noms ces militaires frappeurs, ils cesseraient brusquement leurs brutales plaisanteries, et le péché originel ne serait pas effacé.

Et, en se portant par la pensée aux siècles futurs, il dût, pour peu qu’il songeât aux atroces fumisteries des casernes du dix-neuvième siècle, regretter de ne pas avoir différé la rédemption jusqu’à notre époque. En effet, les pioupious contemporains de ce livre sont autrement cruels que ceux de l’Évangile. Si Caïphe avait eu pour gardes les vieux brisquards qui font la joie de nos bobonnes, Jésus aurait passé un bien plus vilain quart d’heure.

C’est pour le coup qu’on l’aurait fait sauter à la couverte, comme il arrive aux jeunes conscrits qui ne sont coupables d’aucune tentative séditieuse ! C’est pour le coup qu’on lui aurait infligé l’opération désagréable, appelée dans les régiments « l’épreuve de la patience », opération dont les instruments sont une brosse, une boîte à cirage et l’appareil à astiquer les boutons de l’uniforme.

Il me semble que je vois notre Oint livré à une chambrée de zouaves ; de l’affaire, la pomme d’Adam et d’Ève était à moitié digérée. (Matthieu, XXVI, 57-68 ; Marc, XIV, 53, 55-64 ; Luc, XXII, 54, 63-65 ; Jean, XVIII, 12-14, 19-24.)


CHAPITRE LXI
 
OÙ PIERRE PROUVE QUIL EST UN JOLI LÂCHEUR


Tandis que le tout-puissant Créateur du ciel et de la terre se plaisait à endurer les mauvais traitements des miliciens du Temple, Pierre se conduisait de façon à réaliser les prophéties.

Après avoir filé du jardin des Oliviers, il avait ressenti quelque honte de sa couardise et était revenu sur ses pas.

— Où diable vont-ils emmener le patron ? s’était-il demandé.

Puis, comme il ne manquait pas de jugeotte, il avait réfléchi que ce ne pouvait être qu’au palais des grands-prêtres.

Il s’était donc dirigé de ce côté.

Quand il arriva, le palais était bondé de curieux ; impossible de pénétrer dans la salle des audiences. Force lui fut de se contenter d’un modeste coin dans une cour.

Bien qu’on fût en pleine belle saison (puisque les apôtres couchaient sur le sol des collines), il se mit tout d’un coup à faire froid, au dire de l’Évangile. Les valets, les soldats et les servantes qui étaient dans la cour avaient jugé bon d’allumer un grand feu de buissons épineux, et tout ce monde-là se chauffait, les uns causant de l’événement de la nuit, les autres se contant des gaudrioles.

Pierre, sans piper mot, écoutait ; il tenait à savoir comment tout cela se terminerait.

Tout à coup, une des domestiques de Caïphe donna une tape sur les mains d’un pioupiou qui lui grattait les mollets en manière de galanterie, et, dévisageant le chef des apôtres dont la figure était vivement illuminée par le foyer, elle l’interpella :

— Mais je te connais, loi !

— Plaît-il, mademoiselle ? fit Simon-Caillou interloqué.

— Parfaitement… Je dis que votre tête me revient !

— Ma tête ?

— Oui, je vous ai déjà vu.

— Où ça ?

— Avec Jésus de Nazareth.

Pierre haussa les épaules.

— Vous ne savez pas ce que vous dites, répondit-il.

— Ta, ta, ta, je n’ai pas la berlue.

— Je n’ai jamais vu, même en peinture, la personne dont vous parlez.

Et, pour bien montrer son insouciance, il se rapprocha du feu, comme si rien n’était.

La servante n’insista pas ; mais elle fit part de ses soupçons à une de ses voisines.

— En effet, observa l’autre, je me remets très bien la physionomie de ce vieux barbon ; il a une de ces binettes qui ne s’oublient pas.

Elle alla à son tour le regarder sous le nez.

Pierre, que cette manœuvre commençait à embêter, fit la grimace.

— Qu’est-ce qu’elle me veut encore, celle-là ? grogna-t-il.

— Allons ! pas tant de manières ! risposta la bonne. On vous connaît. Vous n’avez pas besoin de nier. Nous savons très bien que vous êtes un des compagnons de Jésus le Nazaréen.

Simon-Caillou s’impatientait.

— Si vous parlez sérieusement, dit-il, je vous donne un démenti formel ; si c’est une scie que vous me montez, je vous déclare que je la trouve mauvaise, et je vous engage à me ficher la paix.

— Taisez-vous, reprit la bonne, ou bien allez conter vos blagues à Plumet, le perruquier des vélites ! Nous ne sommes pas tombés de la dernière pluie, savez-vous ! On vous a vu avec votre rebouteur de patron ; ça ne vous servira à rien de dire que ce n’est pas vrai.

Il frappa du poing sur une table voisine.

— Nom de Dieu ! faut-il que ces gueuses de femmes soient têtues !… Puisque je vous déclare que non, sacrebleu ! c’est que c’est non…

Un soldat, qui avait entendu la discussion, intervint :

— Tu n’es donc pas de ces gens-là ? lui demanda-t-il… Sérieusement ?

— Sérieusement, non.

Cette fois, on le laissa se chauffer en toute tranquillité pendant une bonne heure.

Le malheur pour lui fut que, croyant avoir dérouté les soupçons, il se mêla à la conversation, il se mit à glisser des mots spirituels, enfin il jacassa tant et si bien qu’un soldat s’écria :

— Mille tonnerres ! mais oui, il est de la bande à Jésus !… Ne fais plus le malin, mon vieux ; ton accent le trahit ; tu es galiléen.

— Attendez-donc ! ajouta un serviteur du grand-prêtre venant à la rescousse. Tu es si bien un disciple du charpentier de Nazareth, que je me rappelle exactement t’avoir vu cette nuit dans le jardin.

Pierre était sur des charbons ardents ; celui qui lui parlait ainsi se trouvait précisément être un parent du Malchus à qui il avait coupé l’oreille.

Le mouchoir de Véronique, miracle de sudorographie (chap. LXIV.)
Le mouchoir de Véronique, miracle de sudorographie (chap. lxiv.)
 

Il paya de toupet :

Résolu à en finir, il se prétendit victime de quelque fatale ressemblance, et prit le ciel à témoin qu’il était à cent lieues de comprendre ce qu’on voulait lui dire.

Au même moment, le coq d’un poulailler des environs se mit à chanter[37]. Par une bizarre coïncidence, Jésus, entouré des gardes qui l’avaient tant tarabusté, traversa la cour pour comparaître devant Caïphe, qui le faisait appeler une seconde fois.

En passant devant Pierre, le patron lui lança un coup d’œil plein d’éloquence. Ce coup d’œil disait :

— Hein ! Pierre, suis-je mauvais prophète ? Je t’avais prédit que tu me renierais trois fois avant le chant du coq. Écoute, le coq chante.

Simon-Caillou comprit.

Ne prenant conseil que de son désespoir, il se précipita au dehors, et, sitôt qu’il fut arrivé dans la rue, il versa un torrent de larmes qui fit déborder le ruisseau. (Matthieu, XXVI, 58-75 ; Marc, XIV, 54-72 ; Luc, XXII, 54-62 ; Jean, XVIII, 15-27.


CHAPITRE LXII
 
COMMENT FINIT CE COQUIN DE JUDAS


L’aurore commençait à montrer son bout de nez rose, quand Jésus parut de nouveau devant le Sanhédrin.

Caïphe et ses collègues, — sauf Nicodème, toujours muet comme un sépulcre, — avaient hâte de se débarrasser du gêneur.

Pendant qu’on recousait sa tunique fendue du haut en bas, le grand-prêtre avait pensé à une chose : c’est que depuis l’occupation romaine, la justice israélite n’avait pas le droit de prononcer des condamnations à mort ; ce droit était réservé au représentant de César.

Or, Caïphe avait un patriotisme particulier : il estimait que Jésus, ne fût-il pas un vaurien de la pire espèce, constituait un danger de premier ordre pour ses concitoyens. Avec sa manie de se proclamer roi des Juifs, il pouvait, un jour ou l’autre, entraîner une certaine quantité de badauds, et qui sait si cette révolte ne serait pas pour les Romains un prétexte de massacre et de nouveau tribut à imposer ?

— Condamnons d’abord notre prisonnier, puisqu’il est coupable d’innombrables infractions à la loi, se disait-il : de cette façon, nous démontrerons bien aux autorités romaines que nous repoussons toute solidarité à l’égard des actes de ce chenapan. Après quoi, nous l’enverrons au gouverneur Ponce-Pilate, qui lui réglera son affaire.

Le second interrogatoire de Jésus n’offrit donc pas grand intérêt.

On lui demanda s’il était le Christ, c’est-à-dire s’il se prétendait oint par Dieu pour être le Messie qui devait délivrer les Juifs.

— Si tu es le Christ, dis-le-nous, fit Caïphe.

Jésus, en qui ne fonctionnait pas à ce moment la nature divine et qui cherchait à esquiver une condamnation, ne répondit ni oui ni non.

— Si je vous dis que je suis le Christ, murmura-t-il, vous ne me croirez pas, et si je vous pose à mon tour des questions, vous ne me répondrez pas et vous ne me laisserez point aller.

— Puisqu’il se renferme de parti-pris dans des réponses équivoques, commanda Caïphe, qu’on le conduise chez Ponce-Pilate.

Le capitaine des gardes transmit cet ordre à ses hommes qui l’exécutèrent aussitôt.

Pendant ce temps-là, qu’était devenu Judas ?

Après avoir conduit les soldats au jardin de Gethsémani, il suivit de loin l’escorte jusqu’au palais des grands-prêtres. Il se fit tenir au courant de ce qui se passait. Puis, le remords le prit ; il était temps !

Ses trente-sept francs cinquante lui pesèrent comme s’ils eussent été en monnaie de plomb.

Il réfléchit que l’inconduite, le manque de probité et tous les autres vices de Jésus n’enlevaient pas à sa trahison ce qu’elle avait d’odieux.

Il se rendit en grande vitesse auprès des princes des prêtres, avec son argent dont il n’avait pas dépensé un centime.

— Qu’y a-t-il pour votre service ? lui demanda-t-on. Trouvez-vous que vous n’avez pas été assez payé ?

— Mais non ! mais non ! Au contraire, je viens vous rendre vos trente-sept francs cinquante. Je n’en veux plus.

— Tiens ! vous êtes étrange. Il y a deux jours, vous chicaniez pour avoir quelques deniers de plus, et maintenant vous trouvez que vous en avez de trop !…

— Reprenez votre argent, criait Judas ; il me brûle les mains. Jésus, en somme, n’est pas aussi coupable que je croyais. C’est un innocent que j’ai livré ! C’est moi qui suis un gredin ! Reprenez votre quibus !

Les princes des prêtres se consultèrent du regard.

— Ma foi ! dit l’un, vous vous y prenez beaucoup trop tard… Jésus est en train de se faire condamner de lui-même… Il blasphème à jet continu… Votre argent est bien gagné, gardez-le.

— Mais je vous dis que non !

— Et puis cela embrouillerait notre comptabilité… Nous regrettons beaucoup de ne pas vous être agréables dans cette circonstance ; mais c’est comme cela… Arrangez-vous comme vous voudrez.

Judas sortit du Temple ; mais, avant de mettre le pied hors du palais, il jeta sa bourse dans le sanctuaire. Après quoi, il descendit vers le Cédron, s’arrêta dans les environs de l’endroit où le torrent d’Hinnom s’y jette, et là il se pendit à un arbre dans le champ d’un potier. Les Actes des Apôtres ajoutent au récit de l’Évangile que la corde se rompit ; ce que nous ne ferons aucune difficulté d’admettre.

Il paraît qu’à cette époque le terrain ne coûtait pas cher à Jérusalem ; car, le lendemain, les prêtres, ayant appris le suicide de Judas, achetèrent le champ du potier avec les fameux trente-sept francs cinquante, et y firent ensevelir celui qui leur avait livré Jésus.

Les grandes lumières de l’Église catholique n’éclairent pas d’un même jour la mort de Judas. Un évêque, qui est une des plus hautes autorités dans le Christianisme, l’évêque d’Hiérapolis, nommé Papias, dont l’Église a fait un saint (sa fête se célèbre le 22 février), prétend, d’après les renseignements, dit-il, de l’évangéliste Jean, dont il fut le disciple, que Judas survécut à sa pendaison manquée, qu’il mena assez longtemps une joyeuse existence, qu’il prit de l’embonpoint et qu’il mourut par un accident de voiture.

Voir à ce sujet l’excellent et superexcellent abbé Migne, un homme qui est un puits de science, Patrologie grecque, tome V, page 1259.

En somme, la question n’a jamais été tirée au clair. L’évangéliste Matthieu dit que Judas s’est pendu et en est mort[38]. Luc, auteur d’un Évangile et des Actes des Apôtres, ne dit rien dans son Évangile, et, dans les Actes[39], qui en sont la suite, il raconte que le traître se pendit, mais que la corde s’est rompue. L’évangéliste Marc reste complètement muet sur la fin de Judas. Enfin, Jean, après avoir gardé le silence dans son Évangile, a raconté à l’évêque canonisé Papias, son disciple, que le mauvais apôtre se pendit, que la corde cassa et que le malpendu vécut de longues et heureuses années.

Démêlez donc quelque chose dans ce fouillis de contradictions.

Quant à mon opinion personnelle, je n’ai guère besoin de la donner ; on la connaît depuis longtemps : c’est que Jésus n’a jamais existé, ni Judas, ni Matthieu, ni Marc, ni Luc, ni Jean, et que les Évangiles ont été écrits au second siècle de l’ère chrétienne, époque où la religion à laquelle nous devons Alexandre VI Borgia et Mastaï Pie IX fut inventée.


CHAPITRE LXIII
 
DE PILATE À HÉRODE, ET RÉCIPROQUEMENT


— Gardes, en avant ! au palais du gouverneur ![40] commanda le capitaine.

On se mit en marche pour se rendre au prétoire de Ponce-Pilate. Les prêtres étaient appelés au Temple par le sacrifice du matin ; le reste des assistants forma autour de Jésus un long cortège qui, en traversant la ville, se grossit au fur et à mesure de tous les curieux.

Les habitants commençaient à se lever et à se rendre à leur travail.

Les marchands de carottes et de choux-fleurs, les ramoneurs, les vendeuses de mouron pour les petits oiseaux, les fruitières qui allaient au marché, les laitiers qui transportaient leurs boîtes-au-lait, les épiciers qui ouvraient leur boutique, tout Jérusalem en un mot abandonna ses occupations et accompagna le prisonnier au palais du gouverneur ; tous étaient avides de suivre les diverses péripéties de l’événement.

Jésus fut introduit dans une des salles. On l’y laissa seul, un moment, tout en gardant les portes. Pilate se rendit auprès de lui. Lié et piteux comme il était, le fils du pigeon n’avait pas alors l’air dangereux, et Pilate, qui était un bon diable de procurateur, en eut pitié. Il avait entendu parler des prédications de l’individu, de ses excitations à la révolte contre la domination romaine ; mais il n’avait désiré sévir que lorsqu’un soulèvement se serait produit.

Il considéra donc quelques instants l’ex-charpentier et vint ensuite demander aux Juifs :

— Quelle accusation portez-vous contre cet homme que vous avez amené dans mon prétoire ?

Alors la litanie des griefs des Israélites commença :

— C’est un imposteur !

— Un homme de mauvaise vie !

— Il s’est opposé à l’exécution de nos lois contre les femmes adultères !

— Il viole le repos du sabbat !

— Il se fait entretenir par des femmes galantes !

— Il excite la foule contre le gouvernement !

— C’est un vagabond !

— C’est un maraudeur !

— Il a volé un âne !

Etc., etc., etc., etc.

— Fort bien, répondit Pilate ; mais je n’en ai que faire, de votre prisonnier. Gardez-le et punissez-le conformément à vos lois.

— Mais, répliqua un docteur de la synagogue, plusieurs des crimes qu’il a commis sont passibles, suivant notre code, de la peine capitale ; et vous savez que, depuis notre annexion à l’empire romain, nous n’avons plus le droit d’exécuter une sentence de mort sans qu’elle soit confirmée par le représentant de César.

— Au reste, ajouta quelqu’un qui, sans aucun doute, était un percepteur de tribut, cet homme est un séditieux ; en mainte circonstance, il a conseillé de ne pas payer l’impôt, disant que c’était lui le Roi, se donnant pour un Messie, un Christ chargé d’affranchir la Judée.

— Soit, je vous demande alors un moment ; je vais l’interroger.

Et le procurateur retourna vers Jésus.

— Voyons, lui dit-il, as-tu réellement la prétention d’être le roi des Juifs ?

Jésus répondit :

— Est-ce de vous-même que vous m’adressez cette demande, ou bien sont-ce mes ennemis qui m’ont accusé auprès de vous de prétendre à la royauté ?

La nature humaine agissant, Christ éludait la question.

Pilate eut un mouvement d’impatience :

— Je me soucie bien peu de tes ennemis ! Je suis romain, et non pas juif. Je n’épouse pas vos querelles, à vous autres, israélites… Ta nation et les pontifes t’ont livré à moi ; qu’as-tu fait ?

Jésus se garda bien de répondre.

— Mais enfin, qu’est-ce que cette royauté à laquelle on t’accuse de prétendre ?

— Ma royauté n’est pas ici. Si mon royaume était de ce monde, mes gens auraient combattu pour m’empêcher de tomber entre les mains des Juifs.

— Alors, tu es un monarque sans royaume ?

— Je vous le répète, mon royaume n’est pas ici.

— Où qu’il soit, tu te dis souverain. Es-tu donc roi ?

— Vous l’avez dit, je le suis.

Pilate se demanda s’il n’était pas en présence d’un fou. Il alla auprès des chefs du peuple.

— Votre prisonnier, fit-il, ne m’a pas l’air de mériter la potence.

Ce fut une explosion de cris dans toute la foule.

— Oui, oui, il mérite la mort !

Et les accusations les plus graves furent vociférées de nouveau.

Le gouverneur, ayant fait alors amener Jésus, lui dit :

— N’entends-tu pas de combien de choses ils t’accusent ?

L’ex-charpentier garda le silence. L’accusation d’excitation à la révolte ayant été formulée de nouveau, Pilate demanda :

— Où a-t-il prêché la sédition ?

— Partout, depuis la Galilée jusqu’ici.

Ce mot de Galilée fut un trait de lumière pour le procurateur, qui ne tenait pas à prendre une responsabilité dans ce procès.

— Jésus, fit-il, serais-tu galiléen, par hasard ?

— Parfaitement.

— Allons, messieurs, conclut Pilate en se tournant vers les chefs du peuple, cette affaire n’est pas de mon ressort. Elle concerne spécialement Hérode. Reprenez votre homme, et qu’il aille se faire pendre par Hérode ; moi, je ne m’en mêle pas.

Voilà Jésus conduit chez le tétrarque. Hérode avait entendu parler de messire Christ. L’évangéliste Luc nous apprend « qu’il eut grande joie de faire sa connaissance ; car il espérait lui voir accomplir quelque miracle. » Malheureusement, ce jour-là, Jésus ne se sentait pas disposé à accomplir le moindre prodige. Hérode eut beau le supplier ; l’ex-charpentier, qui d’un mot aurait pu transporter quelques montagnes, ne dit rien et ne fit rien du tout.

Hérode pensa comme Pilate que le prisonnier avait tout simplement le timbre un peu fêlé, et qu’il ne pouvait pas être responsable des paroles séditieuses dont on l’accusait.

Il le fit revêtir d’une robe blanche, qui était le costume réglementaire des maisons d’aliénés ; après quoi, il le renvoya à Pilate.

Le gouverneur en avait par-dessus la tête.

— Vous m’avez présenté cet homme, dit-il aux princes des prêtres, en l’accusant de soulever le peuple. Je l’ai interrogé, il ne m’a pas paru dangereux du tout. De même, Hérode, à qui je l’ai envoyé, ne l’a pas trouvé digne de mort.

Les pontifes juifs, qui avaient fini leurs sacrifices au Temple et qui étaient revenus auprès de Pilate, accueillirent cette déclaration par des murmures. Il leur fallait à tout prix la mort du Nazaréen. On sait que les prêtres ont, de tout temps, été cruels.

Ponce Pilate, entendant leurs murmures, crut les apaiser en ajoutant :

— Pour punir les quelques infractions dont ce Jésus s’est rendu coupable, je le ferai fesser ; mais ensuite, je le renverrai.

— Non, non, crièrent tous les curés de Jérusalem, nous ne l’entendons pas ainsi ; d’après nos lois, il doit être mis à mort ; il faut qu’il meure !

Le procurateur eut alors une idée qui prouve bien ses sentiments d’humanité. Il se souvint fort à propos qu’aux époques de la Pâque les représentants de Rome, pour marquer leur clémence, avaient coutume de rendre la liberté à un prisonnier.

Il envoya quérir au fond de la prison le criminel le plus abominable qui se trouvait à ce moment sous les verroux. C’était un nommé Barabbas, qui avait accompli tous les forfaits possibles et impossibles.

Voilà quel était le plan de Pilate :

— Je vais montrer à la foule, pensa-t-il, Jésus et Barabbas, et je demanderai : « Qui voulez-vous que je délivre ? » Les prêtres en veulent à Jésus ; mais, dans le peuple, on doit avoir une plus grande horreur de Barabbas. En outre, puisque tout Jérusalem se presse à cette heure autour de mon palais, si ce Jésus a réellement opéré d’innombrables guérisons, comme le racontent ses disciples, tous les anciens boiteux, borgnes, aveugles, lépreux et paralytiques qu’il a guéris, vont lui faire un véritable triomphe.

L’idée était superbe.

Mais, — hélas ! hélas ! hélas ! — Pilate comptait sans l’ingratitude humaine. Il ne se doutait pas que les ex-boiteux, ex-borgnes ; ex-culs-de-jatte, etc., seraient les premiers à réclamer la mort de leur guérisseur ou tout au moins feraient chorus avec les ennemis de Jésus.

Il n’y eut qu’un cri dans tout le peuple, quand Pilate lui présenta à la fois Jésus et Barabbas :

— Délivrez Barabbas ! crucifiez Jésus !

L’expérience était concluante. En vain, la femme de Pilate, Mme Claudia Procula, qui s’intéressait au fils du pigeon, envoya-t-elle un message au procurateur pour lui dire : « — Ne vous mêlez pas de cette affaire ; j’ai eu cette nuit un cauchemar affreux à cause de ce Jésus, et c’est mauvais signe. » — Pilate pensa que, en présence d’une manifestation aussi unanime et aussi décisive, il n’avait plus à hésiter.

Il fit dégager Barabbas de ses chaînes, déclara aux Juifs qu’il les autorisait à traiter Jésus comme il leur plairait, et, pour bien démontrer qu’il s’en lavait les mains, il fit apporter un pot-à-l’eau et une cuvette et joignit l’action à la parole.

Pendant ce temps, les soldats fouettaient Jésus, à la grande joie du peuple. Des docteurs du catholicisme, pour attendrir les masses, parlent d’une flagellation horrible : Jésus, dépouillé de ses vêtements, mis nu jusqu’à la ceinture, attaché à une colonne, déchiré à coups de corde, de verges et de nerfs de bœuf. On pourrait leur répondre que les tortures de l’Inquisition ont été bien autrement épouvantables que la flagellation du Christ, à qui on n’a arraché aucun membre, dont on n’a pas broyé les os dans des tenailles, qu’on n’a pas inondé d’huile bouillante ou de plomb fondu, à qui l’on n’a pas brûlé les seins avec de la poix enflammée, dont on n’a pas rétréci le crâne avec un étau spécial, à qui l’on n’a pas versé de pleins arrosoirs d’eau,

« Consommatum est » (chap. LXV).
« Consommatum est » (chap. lxv).
 
goutte à goutte, dans la bouche tenue ouverte par un appareil, et garnie d’une éponge ou d’un linge fin ; on pourrait dire encore que les prêtres juifs ne coupèrent pas les poignets à Jésus, ne lui écrasèrent pas les pieds dans des brodequins de torture, ne lui découpèrent pas sur le dos des lanières de chair, ne l’assirent pas sur un tabouret à pointes aiguës, ne lui disloquèrent pas les bras, ne le suspendirent pas par les ongles ; l’homme de Nazareth, qui était en même temps dieu, qui avait sa nature divine à sa disposition pour ne rien endurer si ses souffrances avaient excédé les forces humaines, souffrit donc moins que les martyrs de la libre-pensée, tourmentés par les prêtres catholiques.

Mais nous ne répondrons pas cela aux curés modernes. Nous leur dirons simplement, les Évangiles en main, que c’est leur imagination qui leur a fait voir leur Christ flagellé, comme ils le racontent, jusqu’au sang, jusqu’au déchirement des chairs.

Évangile de Matthieu (XXVII, 26) : « Alors Pilate leur délivra Barabbas, et, ayant fait fouetter Jésus, il le remit entre leurs mains. »

Évangile de Marc, XV, 15) : « Enfin, Pilate, voulant satisfaire le peuple, leur délivra Barabbas, et, ayant fait fouetter Jésus, il le remit entre leurs mains. »

Luc est absolument muet sur cet incident.

Évangile de Jean (XIX, i) ; « Pilate prit donc Jésus et le fit fouetter. »

Ce supplice célèbre, dont la narration fait tant gémir de sensibles dévotes lors des sermons de la semaine sainte, se trouve donc réduit aux proportions d’une fessée. Il ressort, du reste, du récit même des évangélistes, que, si la populace de Jérusalem et les prêtres juifs voulaient la mort de Jésus, d’autre part les soldats se sont bornés à des grossièretés, à des brutalités, surtout à des moqueries, et qu’ils ne se sont pas livrés à des raffinements de barbarie ; quatre claques sur le derrière, en marque de mépris, voilà quelle a été toute la flagellation.

Et Pilate, afin d’englober dans sa raillerie les Israélites eux-mêmes, laissa à Jésus la robe blanche de fou dont Hérode l’avait revêtu, y ajouta un manteau de laine rouge, mit un roseau entre les mains du prisonnier, le fit coiffer d’une couronne de joncs tressés avec quelques chardons[41], et le présenta aux Juifs, ainsi accoutré, en disant :

— Voilà l’homme ! voilà votre roi !

Les soldats poussaient l’ex-charpentier sur l’estrade, et, pour le rendre plus ridicule, ils lui prenaient son roseau des mains et lui en donnaient quelques coups sur la figure.

Pilate, s’étant bien lavé les mains, dit une dernière fois au peuple :

— Je vous en préviens bien ; je ne m’oppose pas à l’exécution de cet homme, puisque vous l’avez jugé et que vous êtes unanimes à le trouver coupable de mille crimes ; mais ce n’est pas moi qui le condamne, c’est vous. S’il est innocent, que son sang retombe sur vos têtes !

— Accepté ! accepté ! clama la foule ; que son sang retombe sur nous et nos enfants !

En lui-même, Jésus dut penser que son sang ne retomberait sur personne, puisqu’il était venu le verser sur terre précisément pour racheter les péchés passés, présents et futurs de tous les humains.

Il était alors entre dix heures et demie et onze heures du matin. Rien ne s’opposait donc plus dès lors à l’exécution du condamné. (Matthieu, XXVII, 2-31 ; Marc, XV, 1-20 ; Luc, XXIII, 1-25 ; Jean, XVIII, 28-40, XIX, 1-16.)


CHAPITRE LXIV
 
LE CALVAIRE


Nous voici en route pour le lieu du supplice. L’Évangile en main, nous suivrons l’homme aux deux natures, afin de savoir s’il mourra courageusement, comme il convient à un héros.

D’abord, où le conduisait-on au sortir du prétoire de Pilate ?

Les licteurs romains sont mêlés aux gardes du Temple ; la population, ayant à sa tête les princes des prêtres, les scribes, les pharisiens, accompagne ces militaires. On se rend premièrement à la prison de Jérusalem. Là, on enlève à Jésus son manteau rouge et sa robe d’aliéné, et on lui restitue ses vêtements. Par la même occasion, les exécuteurs de la loi adjoignent au Christ deux filous que la justice a également condamnés à mort, mais dont l’Évangile oublie de raconter le jugement.

Le cortège, ainsi complété, se remet en marche et se dirige vers une colline située en dehors de la ville ; c’est là le lieu ordinaire des exécutions. Cette colline s’appelle Golgotha ou Calvaire : mots qui veulent dire « crâne ». Ce nom vient de ce que le monticule se termine par un immense roc dénudé ressemblant de loin à un crâne. Les commentateurs catholiques, qui ont la rage de fourrer du merveilleux partout, prétendent que, si la colline où fut pendu Jésus s’appelle Calvaire, c’est parce qu’à l’intérieur se trouve le crâne d’Adam. Notez que jamais personne n’a déterré un objet semblable. Je vous dirai plus loin comment les curés expliquent qu’on n’ait jamais pu remettre la main sur ce crâne célèbre, bien qu’ils donnent leur parole d’honneur qu’il est enfoui réellement sous le Golgotha.

Donc, le cortège traversa la ville. Sur son passage, l’infortuné fils du pigeon était partout l’objet de la risée publique. À chaque coin de rue, il rencontrait quelque ancien aveugle à qui il avait rendu la vue, quelque cul-de-jatte qu’il avait remis sur pied ; il aurait pu s’attendre à voir ces gens, ses obligés, se jeter sur les soldats de l’escorte et délivrer leur bienfaiteur. Il avait tant accompli de miracles dans sa vie que les miraculés présents au moment de sa passion auraient pu faire mordre la poussière à tous ses ennemis.

Mais non ! tous ces sans-cœur riaient de la piteuse figure de celui qui les avait guéris. Pas un qui songeât à lui venir en aide !

Le péché de la pomme s’expiait de la belle façon. Ce furent les soldats qui, les premiers, eurent pitié du condamné.

À la prison, était le dépôt général des croix qui servaient aux supplices. La coutume voulait que le condamné portât sa potence depuis sa prison jusqu’au lieu de l’exécution. Les deux filous portaient gaillardement leur croix sur l’épaule. Quant à Jésus, il trouvait que c’était lourd ; et puis, elle lui raclait le dos ; la malechance lui avait fait échoir en partage une croix très mal rabotée.

On sait qu’il se connaissait en charpente ; il souffrait doublement, et du poids de l’objet, et de sa fabrication dont, en homme du métier, il constatait tous les défauts.

En outre, il ne faut pas oublier que, depuis le Jardin des Oliviers, où l’ange l’avait contraint à avaler le calice d’amertume, notre Oint était dans un état d’affaissement presque complet. C’est à Gethsémani, disent les livres appelés saints, que commença son agonie. Ayant peine à se tenir sur ses jambes, tant il laissait la nature humaine dominer la nature divine, il succombait sous le fardeau de la croix. Quand on fut aux portes de la ville, il défaillit tout de bon.

Les soldats, alors, tinrent conseil entre eux et dirent :

— Ce pauvre diable a son compte. Ce serait cruauté que vouloir lui laisser trimballer plus longtemps son poteau.

Et ils jetèrent les yeux sur les gens de la foule.

Justement, il y avait là un robuste gaillard qui s’était croisé avec le cortège et le regardait passer.

— Comment te nommes-tu, l’homme ? lui demanda-t-on.

— Simon.

— Eh bien, Simon, tu vas porter la croix à la place du condamné.

Ce Simon, qui était de Cyrène, ne trouva pas la proposition à son goût. Il se rebiffa.

— Portez vous-mêmes la potence, dit-il ; je n’en ai que faire !…

Mais les soldats le contraignirent à cette besogne, et Simon, tout en maugréant, chargé de la pièce de charpente, suivit Jésus.

Par parenthèse, je me demande pourquoi les curés ne parlent de Simon le Cyrénéen qu’avec les plus grands éloges ; ils le représentent comme un ami dévoué du Christ ; ils en font quasiment un saint. Cependant l’Évangile est formel : « les soldats le contraignirent », disent saint Matthieu et les autres.

Cet infortuné créateur du ciel et de la terre était tellement abattu, que les gardes durent le porter (Marc, XV, 22) jusqu’au Calvaire.

En route, il rencontra une bande de femmes qui, voyant son piteux état, se mirent à pleurer. Cet incident n’est rapporté que par saint Luc. D’après les trois autres évangélistes, au contraire, pas une voix ne s’éleva de la foule, durant tout le trajet, pour compatir aux souffrances de l’Oint.

Donc, s’il faut en croire saint Luc, quelques femmes versèrent des larmes ; mais Jésus, retrouvant tout à coup la parole, se tourna vers elles et leur dit :

— Ne pleurez pas sur moi, filles de Jérusalem ; mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants. Dans peu de temps, en effet, tout le monde dira : Heureuses les femmes stériles ! heureuses les entrailles qui n’ont pas enfanté ! heureuses les mamelles qui n’ont pas nourri ! Dans peu de temps, les hommes crieront aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines : Couvrez-nous ! Et la raison de cela est que, puisque les hommes traitent ainsi le bois vert, on est en droit de se demander : Que sera-t-il fait au bois sec ? (Textuel.)

À cette anecdote de l’évangile de Luc, l’Église a ajouté une autre légende, qui ne se trouve nulle part dans les textes dits sacrés, lesquels sont déjà passablement apocryphes.

Les prêtres racontent la scène suivante :

Une des femmes qui pleuraient se nommait Véronique. Elle remarqua que Jésus était tout en sueur, et, craignant sans doute qu’il prît mal, elle s’approcha de lui et lui placarda sur la figure son mouchoir, histoire de lui essuyer le visage.

Ô miracle ! l’empreinte des traits de Jésus resta sur le mouchoir. Ce fut comme une photographie instantanée qui reproduisit, même avec couleurs, la binette du condamné.

Et remarquez comme les soldats, comme le peuple juif étaient coupables. Ce prodige ne leur fit pas comprendre que leur victime était réellement un dieu. Ah ! quand le parti-pris s’en mêle, il n’a plus de limites. Les pires sourds sont ceux qui ne veulent pas entendre, les pires aveugles sont ceux qui ne veulent pas voir.

Le mouchoir de Véronique ne s’est pas perdu, comme bien l’on pense. Il a eu beau passer par mille lessives, jamais l’empreinte des traits de Jésus ne s’est effacée. Les prêtres de Rome possèdent à cette heure encore cette précieuse relique : elle figure dans le trésor de l’église Saint-Pierre, et l’on n’est admis à la contempler qu’après avoir convenablement graissé la patte aux sacristains du pape.

Les esprits forts, qui ont fait leurs études de grec, disent que la bonne femme répondant au nom de Véronique, et canonisée en l’honneur de sa belle action, pourrait bien n’avoir jamais existé, vu que l’étymologie du mot Véronique est vera-iconicon, dont la signification « vraie-image » s’applique plutôt au mouchoir de l’église Saint-Pierre qu’à une personne en chair et en os. Mais alors, s’il n’y a que le mouchoir qui soit « véronique », adieu la légende de la bonne femme !

Enfin, que le visage de Jésus ait été essuyé ou non avec un mouchoir, le cortège des trois condamnés atteignit le sommet du Golgotha.

Le Christ, à ce moment-là, était dans la prostration la plus évidente. Les soldats mêlèrent à la hâte du vin et de la myrrhe et offrirent ce breuvage au fils du pigeon. Comme goût, cela ne valait pas le moindre de nos crûs de Bourgogne, mais c’était réconfortant. En présentant le verre à Jésus, les soldats obéissaient à une pensée charitable. L’effet de la myrrhe consistait à répandre dans le corps une exaltation factice qui rendait le condamné moins sensible à la douleur.

Jésus ne voulut pas tremper ses lèvres dans la coupe qu’on lui tendait.

On l’assit donc par terre, et l’on procéda aux apprêts de l’exécution. D’abord, on fit dans le sol un trou pour chacune des trois croix ; on dressa ensuite les échelles ; après quoi, l’on coucha chaque condamné sur son poteau respectif, et on le cloua par les mains et par les pieds. Les deux filous, qui avaient toute leur connaissance, durent souffrir infiniment plus que Jésus. Mais n’importe ! même en admettant que de temps à autre le Christ ait appelé à son secours sa nature divine pour se procurer un peu de répit, il faut reconnaître que le crucifiement était une expiation par trop démesurée d’une pomme, qu’un autre que lui était coupable d’avoir mangée.

Suivant les auteurs de l’époque, dont le philologue belge Lipsius a reproduit de nombreux extraits dans son livre Traité sur la croix et le crucifiement, voici comment se pratiquait l’opération :

Le condamné était dépouillé de ses habits. On le faisait asseoir sur une sorte d’escabeau fixé au milieu de la croix ; cette pièce de bois, qui passait entre les jambes du patient, était assez forte pour le soutenir et empêcher les mains clouées de se déchirer par le poids du corps. On obligeait le condamné à étendre les bras et on fixait d’abord les mains dont le fer traversait la paume ou les poignets. Quant aux pieds, on les clouait sur un autre support qui se trouvait à quelque distance de l’escabeau. Alors, on plaçait le pied de la croix dans le trou ménagé en terre à cet effet ; on la relevait au moyen d’échelles, et on la calait solidement dans le sol.

On voit, d’après cette description, que je garantis très fidèle et qui est du reste mentionnée telle quelle dans les plus anciens pères de l’Église, que la croix mise à la mode chez les chrétiens ne ressemble pas absolument à celles dont on se servait à l’époque où les prêtres font vivre et mourir Jésus.

Le dieu infortuné et les deux filous, ses compagnons, eurent donc à subir cette désagréable opération. Les soldats romains, obéissant aux ordres de Pilate, ornèrent la croix d’une inscription qui fut placée au-dessus de la tête de Jésus. C’est ici encore que nos bons blagueurs d’évangélistes ne s’accordent pas.

Matthieu (XXVII, 37). — « Ils mirent aussi au-dessus de sa tête le sujet de sa condamnation écrit en ces termes : C’est Jésus, le Roi des Juifs. »

Marc (XV, 26). — « Et la cause de sa condamnation était marquée par cette inscription : Le Roi des Juifs. »

Luc (XXIII, 38). — « Il y avait aussi au-dessus de lui une inscription en grec, en latin et en hébreu, où était écrit : Celui-ci est le Roi des Juifs. »

Jean (XIX, 19). — « Pilate fit aussi une inscription qu’il fit mettre au bas de la croix, où étaient inscrits ces mots : Jésus de Nazareth, Roi des Juifs. »

Pour des gens qui se piquent de précision, messieurs les évangélistes se contredisent encore une fois de la jolie manière. Aussi, nos curés ne mettent sur leur crucifix aucune des quatre inscriptions fantaisistes de l’Évangile. Ils se contentent d y faire figurer les initiales suivantes : I. N. R. I., ce qui a souvent plongé dans l’erreur les vieilles dévotes, en leur donnant à croire que Jésus s’appelait aussi Inri, et ce qui veut dire tout simplement : Iesus Nazarenus Rex Iudæorum.

Il ressort du récit de Jean que c’est Pilate lui-même qui fit l’écriteau. Le gouverneur avait donc des talents calligraphiques, et il faut même croire qu’il tenait assez à ses effets de plume.

Selon l’évangéliste bien-aimé, les princes des prêtres se formalisèrent de la teneur de l’inscription. Ils vinrent trouver Pilate et lui dirent :

— Vous avez mis sur l’écriteau, en parlant de Jésus : Roi des Juifs… Si cela vous était égal, vous seriez bien aimable de faire une légère correction à votre libellé, et de mettre : Jésus, qui s’est dit Roi des Juifs.

— Dieu ! que vous êtes tatillons ! fit Pilate haussant les épaules.

— Ce n’est qu’une nuance, nous le reconnaissons ; mais elle a sa valeur à nos yeux.

— Ma foi, repartit Pilate, je le regrette vivement ; mais vous arrivez trop tard ; ce qui est écrit est écrit.

(Matthieu, XXVII, 32-38 ; Marc, XV, 21-28 ; Luc, XXIII, 26-38 ; Jean, XIX, 17-22.)


CHAPITRE LXV
 
CONSOMMATUM EST !


Zélés fidèles, âmes ferventes, brebis eucharistiques, voici le moment de sangloter. Oui, le doux agneau qui s’est offert pour effacer à tout jamais cet horrible péché originel causé par la pomme de l’Éden, ce fils d’un pigeon blanc et d’une vierge est accroché à sa potence ; il commence à sortir de sa torpeur, et il se fait des réflexions plus amères que le contenu du calice de Gethsémani.

Il se dit que le vieux Sabaoth, qui est aussi son père (on ne sait pas comment, par exemple), lui a peut-être joué le tour de le laisser se faire pendre à une croix, sans que ce sacrifice aboutisse au moindre résultat.

Raisonnons un instant avec le seigneur Jésus.

Il s’agit, n’est-ce pas ? d’une tache qui noircit notre âme et que nous apportons tous en naissant. Avant le crucifiement du Christ, les hommes, ayant l’âme noire dès le sortir des entrailles maternelles, étaient condamnés à ne pouvoir entrer dans le ciel. V’lan ! le Verbe se fait chair, s’offre le luxe d’une pendaison au Calvaire, et, dès lors, le péché originel disparaît de l’humanité ; pas plus de tache sur les âmes des bébés que si Adam et Ève n’avaient jamais croqué la pomme. — Voilà du moins ce que vous vous dites, vous autres, lecteurs impies. — Eh bien, ce n’est pas cela du tout. L’humanité n’est pas plus avancée après la croix qu’avant ; la tache originelle subsiste sur les âmes des bébés, tout comme si le Christ ne s’était pas fait pendre.

En effet, que nous enseigne le catéchisme ?

Que sans le baptême nous ne pouvons pas entrer au ciel. — C’est donc le baptême, invention de Jean-Baptiste rééditée par Jésus, qui efface la fameuse tache noire.

À cette objection, les curés répondent :

— Oui ; mais, si l’agneau n’avait pas été pendu et cloué à une croix, le baptême n’aurait aucune efficacité.

Très bien, monsieur l’abbé ; mais alors, ne venez plus nous conter, d’autre part, que Jésus est mort pour l’humanité tout entière. La réalité, — d’après votre légende, s’entend, — est qu’il s’est fait crucifier uniquement et exclusivement pour les particuliers qui auront la chance de rencontrer dans leur existence quelqu’un qui leur versera de l’eau sur le front.

Si bien qu’un malheureux moutard, qui naîtra et mourra aussitôt, sans que personne ait eu le temps de le baptiser, sera privé pour l’éternité des voluptés paradisiaques ; pour ce pauvre bébé, ce sera comme si le sang de l’agneau n’avait jamais coulé. Et vous dites que le père Sabaoth est un dieu juste ? — Que voilà un vilain mensonge, monsieur le curé !

La mort sur le Calvaire était une blague ; et resurrexit ! (chap. LXVII).
La mort sur le Calvaire était une blague ; et resurrexit ! (chap. lxvii).
 

Pas moyen de sortir du cercle où vous enferme la logique. Si Jésus était réellement une bonne pâte de bon dieu, il a dû, du haut de sa croix, envoyer son père Sabaoth à tous les diables et lui en vouloir de ce que son sacrifice ne profitait qu’a une infime partie de l’humanité. Le crucifiement, somme toute, était une atroce mystification dont Monsieur Dieu fils a été victime de la part de Monsieur Dieu père.

Toutefois, l’Oint ne se préoccupa pas seulement des résultats de son sacrifice.

Il regarda les soldats qui, à ses pieds, se partageaient ses vêtements. Ils coupèrent son manteau en quatre, et ils tirèrent au sort sa tunique qui était sans couture et faite d’un seul tissu du haut jusques en bas. C’est cette merveilleuse tunique, qui était l’œuvre de Marie, et dont Jésus se servait depuis sa naissance : elle avait grandi avec lui. Il paraît que le soldat qui la gagna à la loterie du Calvaire, la transmit à sa mort à’quelque pieux fidèle ; car, de l’un à l’autre, elle est venue jusqu’à un curé d’Argenteuil, qui en a fait le grand objet de curiosité de son église[42].

Assistant au spectacle du partage de ses habits et réveillé par la douleur aiguë de ses trous aux mains (la nature divine ne fonctionnait pas), il dit, dans ce quart d’heure de lucidité :

— Pardonnez-leur, mon père ; car ils ne savent pas ce qu’ils font !

Mais les soldats et les gens du peuple, dont les cœurs étaient décidément durs comme de la pierre, se moquaient du crucifié et de ses prières.

— Eh ! dis donc, lui criaient-ils, toi qui détruis le Temple et qui le rebâtis en trois jours, voilà une belle occasion pour faire un miracle ; décroche-toi de ta potence pour nous épater !

Quelques-uns ajoutaient :

— Il prétend sauver les autres, et il ne peut se sauver lui-même.

Et d’autres :

— À propos, ne nous chantait-il pas qu’il est le fils de Dieu ? Pourquoi alors son Père céleste ne le délivre-t-il pas ?

Jésus, qui avait ses raisons pour rester sur la croix, se gardait bien d’en descendre.

Les deux filous, qui étaient crucifiés à ses côtés, l’interpellèrent à leur tour.

Ici encore les évangélistes ne sont pas d’accord.

Matthieu (XXVII, 44). — « Les voleurs, qui étaient crucifiés avec lui, lui faisaient aussi les mêmes reproches. »

Marc (XV, 32). — « Et ceux qui avaient été crucifiés avec lui l’outrageaient aussi de leurs paroles. »

Jean passe complètement sous silence cet incident des insultes des voleurs.

Quant à Luc (XXIII, 39-43), il dit : « Or, l’un de ces voleurs, qui étaient crucifiés avec lui, le blasphémait en disant : Si tu es le Christ, sauve-toi toi-même, et nous avec toi. — Mais l’autre, le reprenant, lui disait : N’avez-vous donc point de crainte de Dieu, vous qui vous trouvez condamné au même supplice ? Encore pour nous, c’est avec justice, puisque nous souffrons la peine que nos crimes ont méritée ; mais celui-ci n’a fait aucun mal. — Et il disait à Jésus : Seigneur, souvenez-vous de moi quand vous serez arrivé dans votre royaume. — Et Jésus lui répondit : — Je vous le dis en vérité, vous serez aujourd’hui avec moi dans le paradis. »

Les cinq versets de l’évangile de Luc ont servi à créer la légende du bon larron. Les commentateurs catholiques, à force de creuser leur cervelle, ont imaginé que ce pieux voleur se nommait Dimas, et que c’était le même Dimas qui donna l’hospitalité à Marie, Jésus et Joseph, lors de la fuite en Égypte. Comme on se rencontre, tout de même, dans la vie !

D’après l’Église, ce fut donc un voleur qui entra le premier au ciel. Il est vrai que plus tard Dimas y fit venir tous les assassins qui eurent la bonne fortune de se confesser avant de monter sur l’échafaud.

Que se passa-t-il après cela ?

Ici encore, j’éprouve le besoin de citer successivement les quatre évangélistes, pour bien démontrer que, tout en étant tous les quatre inspirés par le Saint-Esprit, ils s’entendent de moins en moins.

Matthieu (XXVII, 45-50). — « Or, depuis la sixième heure du jour, jusqu’à la neuvième, toute la terre fut couverte de ténèbres. » — Et sur la neuvième heure, Jésus jeta un grand cri, en disant : Éli, Éli, lamma, sabacthani ! c’est-à-dire : mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? — Quelques-uns de ceux qui étaient présents, l’ayant entendu crier de la sorte, disaient : Il appelle Élie. — Et aussitôt l’un d’eux courut remplir une éponge de vinaigre, et l’ayant mise au bout d’un roseau, il lui présenta à boire. — Les autres disaient : Attendez, voyons si Élie viendra le délivrer. — Mais Jésus, jetant encore un grand cri, rendit l’esprit. »

Marc (XV, 33-37) donne une version à peu près semblable à celle de Matthieu.

Selon Luc (XXIII, 43-45), la mauvaise farce de l’éponge imbibée de vinaigre a été faite bien avant les moqueries des voleurs. Quant aux dernières paroles du Christ, elles ne sont pas : « Éli, Éli, lamma sabacthani ! » mais tout simplement : « Mon père, je remets mon âme entre vos mains. »

Arrivons à Jean. C’est surtout cet évangéliste qui n’est pas d’accord avec ses collègues. Il nous dit à brûle-pourpoint qu’il y avait au pied de la croix, venues là on ne sait comment, Marie, mère de Jésus, Marie, femme de Cléophas, Marie, la Magdeleine (ce qui fait trois Marie), et le disciple bien-aimé, c’est-à-dire lui-même Jean. Les trois autres évangélistes affirment, contrairement, que ces femmes se tenaient loin de la croix, sur le Golgotha. Donc, le disciple bien-aimé, qui avait joué des jambes comme les autres apôtres, lors de l’arrivée de la troupe au jardin des Oliviers, se retrouva tout à coup sur le lieu au supplice. Jésus lui dit en lui montrant sa mère : Jean, voilà votre mère. Et il dit à Marie, en lui montrant Jean : Femme, voilà votre fils. Et depuis cette heure-là, ajoute l’évangéliste, le disciple bien-aimé prit la mère de Jésus chez lui. « Chez lui » est un pur chef-d’œuvre ; on sait que les apôtres étaient constamment en état de vagabondage. Après quoi, Jésus cria : J’ai soif. Ce fut seulement alors, selon Jean, sur la demande du crucifié, que les soldats lui passèrent le vinaigre, et il le but. Mais il n’adressa aucun reproche à son père et ne dit nullement : Éli, Éli, lamma sabacthani. Tout au contraire, il montra une très grande résignation, baissa la tête en murmurant : Tout est accompli, consommatum est, et rendit l’esprit. Enfin, ce que Marc, Luc et Matthieu ignorent complètement, et ce que Jean seul sait, c’est que, lorsque Jésus eut rendu le dernier soupir, un soldat donna un coup de lance dans le flanc du défunt et qu’il en sortit du sang et de l’eau ; quant aux deux filous, on leur cassa les jambes (Jean, XIX, 25-37).

Alors, il s’accomplit des choses étonnantes.

Le voile du temple fut tellement impressionné par la mort de Jésus, qu’il suivit l’exemple de la culotte de Caïphe : il se déchira en deux, du haut en bas ; seulement, lui, il se déchira tout seul.

La terre, de son côté, perdit la boule. Elle eut un tremblement nerveux et se secoua pendant un temps que l’Évangile ne précise pas, mais qui dut être fort long. Elle s’entr’ouvrit même en plusieurs endroits ; le Golgotha, notamment, bâilla comme une huître au soleil, et le crâne d’Adam, qui y était enterré, ainsi que nous l’avons dit, dégringola au fond des abîmes. C’est pour ce motif qu’on n’a jamais pu l’en retirer.

Les sépulcres, qui couvraient le monde, soulevèrent d’eux-mêmes les pierres qui les recouvraient, et les morts mirent le nez à la fenêtre.

Il y eut, affirment les théologiens, une résurrection générale. Les cadavres, heureux d’être enfin sortis de leurs tombeaux, se promenèrent gaiement par les rues. Les cafés et les restaurants, ce jour-là, ne suffirent pas aux consommateurs. La population de la terre s’accrut brusquement de tous les bonshommes qui depuis des milliers d’années, avaient passé l’arme à gauche.

Je n’invente rien. C’est écrit dans saint Matthieu, c’est parole d’évangile : « Sortant de leurs tombeaux, après leur résurrection, ils vinrent dans la ville sainte, et furent vus de plusieurs personnes. »

Je te crois, Matthieu ! un spectacle comme celui-là n’était pas fait pour passer inaperçu.

Le chef des militaires qui gardaient Jésus, sentant que la terre se livrait à une polka désordonnée, s’accrocha tant bien que mal aux rochers vacillants et s’écria :

— Sapristi ! sapristi ! sapristi ! cet homme était vraiment le fils de Dieu !

Il dut ajouter (l’Évangile a oublié la conclusion de sa réflexion) :

— Quel dommage tout de même qu’il soit mort !

Quant aux princes des prêtres, pharisiens, scribes, ingrats malades guéris par Jésus, et autres, ils comprirent aussi parfaitement à qui ils avaient eu affaire. Il n’est pas possible, en effet, que ce bouleversement général de la nature n’ait pas été pour eux une probante démonstration de la divinité de leur victime.

Seulement, à cette époque, les humains étaient à tel point canailles, qu’ils s’entendirent tous pour ne jamais souffler mot de cet événement extraordinaire. Pas même les ressuscités n’eurent la reconnaissance de leur résurrection : les célébrités de tout genre, à qui la mort du Christ avait rendu la vie, s’arrangèrent pour ne jamais faire parler d’eux durant leur seconde existence ; ainsi, l’on n’a pas ouï dire qu’Alexandre-le-Grand ait profité de cette occasion mirifique pour lever des armées et entreprendre de nouvelles conquêtes ; quant à Jules César et à Auguste, ils durent, évidemment, passer leur nouvelle vie en paisibles bourgeois, retirés à la campagne, puisque ni l’un ni l’autre ne vint dire à leur successeur Tibère, qui régnait alors : « Ôte-toi de là, que je m’y remette ! » Ce fut un complot général de silence, entre tous les ressuscités du globe ; un miracle de discrétion, après tous les autres miracles.

C’est pour cela, sans doute, qu’à part l’Évangile, il n’est pas un seul livre du temps qui fasse la moindre allusion à ce prodige sans pareil.


CINQUIÈME PARTIE
 
MERVEILLES À HUIS CLOS

 
CHAPITRE LXVI
 
COMMENT ON DÉCROCHE UN PENDU


Amis lecteurs, j’aime à penser que vous n’avez pas oublié Nicodème, ce scribe amusant qui alla de nuit faire la causette avec Jésus et qui s’en revint à son domicile sans avoir acquis la certitude que le fils de Marie était dieu.

Nicodème flottait entre le oui et le non. Dans les séances du Sanhédrin, il ne se décida jamais ni pour ni contre messire Christ, gardant une prudente réserve.

La grande danse du globe terrestre, dans la journée du vendredi précédant la Pâque, mit un terme à ses perplexités. Cette fois, il sut à quoi s’en tenir.

Comme le centurion du Golgotha, il se dit :

— Cet homme était vraiment le fils de Dieu.

Un autre grand personnage partagea la même manière de voir. C’était un puissant sénateur, fabuleusement riche, jouissant d’une influence extraordinaire, nommé Joseph d’Arimathie. Il aurait peut-être pu sauver Jésus de la potence, s’il s’était mêlé d’intercéder en sa faveur. Il ne l’avait pas fait, non par pusillanimité, mais parce qu’il croyait au-dessous de son rang de s’occuper des affaires d’un simple charpentier.

La vue de la résurrection générale des morts le décida à prendre carrément parti pour Jésus. Il était sans doute un peu tard ; mais mieux vaut tard que jamais, dit le proverbe.

Il se rendit auprès de Pilate et lui dit :

— Eh bien, messire, vous avez fait de la jolie besogne…

— En laissant vos compatriotes crucifier Jésus ?

— Oui.

— Pourquoi venez-vous me parler de cela ?

— J’aime à croire que vous êtes maintenant convaincu que vous n’aviez pas affaire à un prévenu ordinaire.

— Dame, je sais à présent à quoi m’en tenir ; mais si ce Jésus avait bien voulu se révéler, comme nous l’avons désiré, Hérode et moi, tout cela ne serait pas arrivé.

— Avouez que vous avez manqué d’énergie.

— Mon cher, je n’ai à vous avouer qu’une chose : c’est que, même ne me doutant pas de la divinité de ce Jésus, j’ai fait tous mes efforts pour parvenir à le sauver. Seulement, cette population de Jérusalem est enragée. Ce garçon-là avait rendu d’excellents services à bon nombre d’entre ses compatriotes, et, au lieu de lui en savoir gré, ils demandaient sa mort. Je vous assure que je n’ai rien négligé pour…

— Oui, je sais, la robe blanche, la fessée, Barrabas… Finalement, vous vous êtes lavé les mains…

— C’est-à-dire que je me serais encore lavé les pieds et le nombril, s’il l’avait fallu !… Mais, pardon, où voulez-vous en venir ?

— À ceci… Moi, je suis désolé que le fils de Dieu ait fait couic ; je désirerais lui donner place dans un magnifique tombeau que j’avais fait construire pour moi-même dans une de mes propriétés.

— Je n’y vois aucun inconvénient, seigneur Joseph. Néanmoins, une seule question…

— Je vous écoute.

— Êtes-vous bien sûr qu’il soit mort ?

— Cela est à croire. Je causais tantôt avec l’un des gardes du Calvaire ; il m’a affirmé qu’un coup de lance avait été donné dans le flanc du malheureux bon Dieu, afin de l’achever au cas où il n’eût pas été tout à fait mort.

À ce moment, il est à présumer que le centurion était de retour du Golgotha ; car l’Évangile nous représente Pilate le consultant avant de savoir s’il y avait pour lui possibilité à accéder aux désirs du sénateur.

Les renseignements officiels fournis par le centurion confirmèrent les dires de Joseph d’Arimathie, et Pilate déclara ne voir aucun inconvénient à ce que le corps de l’ex-charpentier fût enseveli par ses amis.

À la porte du palais du procurateur, Joseph d’Arimathie se heurta contre Nicodème qui venait solliciter une autorisation analogue.

Les deux hauts personnages se communiquèrent leur idée et résolurent de la mettre ensemble à exécution.

Les voilà partis tous deux à la recherche d’un embaumeur ; car ils voulaient bien faire les choses.

Et n’oublions pas un point capital : c’est qu’on était au vendredi et qu’il devait commencer à se faire tard. Or, il fallait se hâter, le lendemain étant un samedi, jour consacré à l’inaction la plus absolue.

Ils mirent donc la plus grande diligence possible. Pour une somme rondelette, l’embaumeur consentit à quitter son dîner pour venir opérer avec ses drogues et ses ustensiles. Il prépara ses aromates et ses bandelettes, pendant que Nicodème et Joseph grimpaient au Calvaire, où ils pensaient trouver la famille du défunt.

En effet, les trois Marie, dont celle qui était la mère de Jésus, n’avaient pas quitté le pied de la croix ; le petit Jean aussi était toujours auprès d’elles.

Nicodème ouvrit un bec large comme une porte cochère, quand il entendit la conversation de Jean avec Marie de Nazareth. Le disciple bien-aimé lui disait :

— Maman !

Et elle l’appelait :

— Mon petit Jeannot chéri !

Mais l’étonnement de Nicodème ne nous étonnera pas, vu que nous savons que le vieux scribe était absent du Calvaire, quand Jésus donna à sa mère le petit Jean pour le remplacer.

Joseph d’Arimathie aborda le premier le groupe des femmes :

— Madame, dit-il en s’inclinant respectueusement devant Marie de Nazareth, vous ne sauriez croire la part que je prends à la perte cruelle que vous venez d’éprouver.

La mère de Jésus éclata en sanglots. Malgré toutes les avanies que son fils aîné lui avait infligées, elle le préférait à tous ses autres enfants.

— Monsieur, répondit-elle, je vous sais gré d’être venu, dans une circonstance aussi douloureuse, m’apporter ce témoignage de votre sympathie… Mais à qui ai-je l’honneur de parler ? car, en vérité, monsieur, je n’ai pas l’avantage de vous connaître.

— Joseph d’Arimathie, sénateur ! fit l’autre en saluant de nouveau.

Les trois femmes reculèrent d’un pas.

— Pardon, dit la Magdeleine ; mais, si vous êtes sénateur comme vous l’affirmez, nous ne comprenons pas trop les sentiments de condoléance que vous venez nous exprimer. N’êtes-vous pas au nombre des ennemis de Jésus ?

Joseph d’Arimathie s’expliqua et parla également pour Nicodème. Ce qui convainquit tout à fait les femmes, ce fut l’exhibition de l’autorisation accordée par Pilate relativement à la levée du corps.

Nicodème fut, de son côté, très bien vu ; car il était suivi de son embaumeur, et il avait porté de la parfumerie en belle quantité. L’évangéliste Jean, qui assistait à la scène, parle tout tranquillement de « cent livres d’une composition de myrrhe et d’aloès » (XIX, 39) ; cinquante kilogs d’aromates, excusez du peu !

Le sénateur avait amené quelques-uns de ses domestiques avec des échelles, des tenailles, des cordes, du linge, enfin tout ce qu’il fallait pour décrocher de sa potence le fils Bon-Dieu.

L’opération ne dut pas être commode, étant donné que les bourreaux avaient certainement cloué le condamné d’une manière solide. Néanmoins, au dire des curés, on ne s’en tira pas trop mal, et les mains de Jésus ne furent point écorchées.

J’entends un de mes lecteurs qui dit :

— Messire Christ devait rire comme un bossu en dedans de lui-même, tandis qu’il jouait si bien le rôle de cadavre ; car un

Thomas, incrédule, veut y mettre le doigt (chap. LXVIII).
Thomas, incrédule, veut y mettre le doigt (chap. lxviii).
 
dieu ne peut pas mourir. Jésus n’a pas cessé une minute de vivre, et c’est tout uniment pour la galerie qu’il a poussé un dernier soupir.

Je vous demande pardon, monsieur. Le seigneur Jésus était parfaitement mort, et c’était bien un cadavre que l’embaumeur de Nicodème et les domestiques de Joseph d’Arimathie avaient entre les mains.

Nos chers curés vous diront même où était passée son âme, puisqu’il est convenu, selon eux, que nous avons une âme qui peut avoir sa vie propre, tout en étant séparée de notre corps. L’âme de Jésus, après avoir quitté son enveloppe terrestre (style spiritualiste), était descendue aux enfers, — comme Orphée.

Là, elle avait trouvé, disent les théologiens catholiques, toutes les âmes des individus morts depuis le commencement du monde. — Ces charmants théologiens oublient qu’il n’y a pas une demi-heure ils nous affirmaient qu’à la mort de Jésus il y avait eu une résurrection générale sur toute la surface du globe. Mais ne soyons pas cruel : ne reprochons pas trop au clergé ses incessantes contradictions ; elles excitent plus notre rire que notre colère[43]. — Donc, l’âme de Jésus alla rendre visite aux âmes qui se lamentaient dans les enfers, attendant sa venue. Ces enfers sont appelés « limbes » par la presque unanimité des commentateurs. Il y avait là, au premier rang, les âmes des patriarches, des prophètes et toute la sainte boutique d’Israël.

L’arrivée de l’âme de Jésus fut saluée d’acclamations enthousiastes par les autres âmes. On lui fit une vraie fête.

En haut, on pleurait ce trépas ; en bas, on s’en réjouissait à tire-larigot.

— Ce bon Jésus ! Comme il est charmant ! C’est pour nous qu’il vient de mourir ! Il nous sauve par les souffrances qu’il a endurées !

La veuve Judith — celle qui assassina Holopherne pour plaire au père Jéhovah — était surtout dans une joie, mais dans une joie… Vous allez comprendre cela :

Elle avait toutes les vertus, nous dit la Bible ; nulle vierge n’était aussi digne qu’elle d’habiter le paradis : mais, à cause de ce coquin de péché originel, elle ne pouvait y pénétrer ; tout comme Abraham, Moïse, David, Jacob et tutti quanti, elle était obligée d’attendre la rédemption pour sortir des limbes.

Aussi son âme ne pouvait-elle se lasser d’embrasser l’âme de Jésus ; baisers pudiques, cela va de soi ; des embrassements entre âmes ne sauraient blesser la décence.

Elle disait à Jésus :

— Est-il gentil, ce Rédempteur !

Et Jésus lui répondait :

— Ma chère âme !

Bref, on ne peut pas se faire une idée de l’allégresse qui régna dans les limbes ce jour-là.

On demandait au Christ des nouvelles de sa passion, tout comme entre amateurs de musique on cause d’une première représentation d’opéra.

— Il paraît que vous avez été fessé ? interrogeait l’âme de Gédéon.

— Oui ; j’ai même constaté que dans le nombre de mes fesseurs il y avait un vieux sergent qui avait la main diablement rude…

— Ah ! tant mieux ! s’exclamaient en chœur les âmes, heureuses d’apprendre que les portes du ciel allaient leur être ouvertes à deux battants.

Finalement, Jésus leur fit prendre à chacune un numéro d’ordre et se mit à leur tête pour aller les présenter à papa Sabaoth.

Le vieux Bon-Dieu fut charmé de recevoir dans son céleste royaume cette cour qui allait enfin lui procurer quelques distractions.

Il fit à toutes les âmes rachetées le meilleur accueil. Le défilé était en train, lorsque l’âme de Jésus dit tout à coup :

— Prelotte ! nous voilà à dimanche matin… Il ne faut pas que je fasse mentir les prophéties… Désolé de vous quitter sitôt ; mais il est de toute nécessité que j’aille me replacer dans mon corps, afin de ressusciter à la Pâque… Âmes et vous, mon père, j’ai bien l’honneur de vous saluer.

Sur quoi, l’esprit divin prit ses jambes à son cou et descendit prestement sur terre.

Tandis que s’accomplissaient ces événements d’outre-tombe, les amis de Jésus embaumaient son cadavre.

Voici comment se pratiquaient ces sortes d’opérations :

On retirait du cadavre les entrailles et la cervelle ; on introduisait dans le ventre et dans les veines toutes sortes d’aromates. On plongeait le corps dans des huiles précieuses ; après quoi, on l’entourait de bandelettes.

Jésus fut donc vidé ni plus ni moins qu’une poularde. Quand son âme revint au sépulcre où Joseph d’Arimathie, Jean, Nicodème et les saintes femmes avaient placé son corps, elle ne put s’empêcher de remarquer que celui-ci n’était plus au complet. Mais, baste ! la Divinité avait décidé que le Christ ne demeurerait sur terre que quarante jours après sa résurrection, et, somme toute, en sa qualité de personnage tout-puissant, rien ne lui était plus facile que de revivre sans intestins. (Matthieu, XXVII, 57-61 ; Marc, XV, 42-47 ; Luc, XXIII, 50-56 ; Jean, XIX, 38-42.)


CHAPITRE LXVII
 
LE MORT POUR RIRE


Joseph d’Arimathie était propriétaire d’un jardin, situé précisément sur le Golgotha, à proximité de l’endroit où les croix avaient été disposées. L’Évangile ne dit pas d’une manière expresse que ce jardin appartînt au dévoué sénateur ; mais les curés le présument ; ne les chicanons pas pour si peu.

On transporta à bras le divin cadavre jusqu’à la propriété de Joseph. C’était là que se trouvait le beau sépulcre neuf dont il avait parlé à Pilate. Les femmes du Calvaire et le petit Jean assistèrent à cet ensevelissement, qui se fit sans tambour ni trompette. Marie, femme de Cléophas, et la Magdeleine tinrent bien à constater que tout se passait dans les règles. Elles suivirent avec attention tous les détails de cette funèbre besogne, et ne s’en allèrent que lorsque les domestiques de Joseph eurent roulé une lourde pierre à l’entrée du tombeau.

Cependant, après la visite du sénateur d’Arimathie, Pilate avait reçu celle des grands-prêtres.

— Messire, dirent les délégués du Sanhédrin, le sieur Jésus est mort, mais ce n’est pas tout. Nous nous souvenons que cet imposteur a dit pendant qu’il vivait encore : « Après trois jours, je ressusciterai. » Il y a donc à craindre que ses disciples viennent dérober son corps, le fassent disparaître et aillent ensuite crier partout : « Jésus était si bien un dieu, qu’il est ressuscité. »

— Eh bien ! répondit Pilate, quand même cela arriverait, ce n’est pas la disparition du corps qui prouverait sa résurrection. La seule et bonne preuve à produire serait au contraire l’exhibition de Jésus plus vivant que jamais.

— Oh ! ces gens sont tellement roués et le public est tellement badaud, que ceux-là feront bien croire à celui-ci tout ce qu’ils voudront, si simplement le corps du crucifié est introuvable.

— Alors, que voulez-vous que j’y fasse ?

— Ordonnez, seigneur, qu’une garde soit placée auprès du sépulcre, avec l’ordre sévère de n’en laisser approcher personne, au moins pendant trois jours.

Pilate réfléchit un moment, puis il dit :

— Vous pouvez bien faire cela vous-mêmes. N’avez-vous pas une troupe a votre service ?

— Oui, messire.

— Placez-la donc au sépulcre, et gardez le cadavre comme vous voudrez.

Les princes des prêtres s’en vinrent chercher les soldats du Temple, les conduisirent au jardin de Joseph d’Arimathie, et leur donnèrent une consigne rigoureuse. Par surcroît de précautions, ils mirent les scellés sur la pierre qui fermait le tombeau.

La journée du samedi de la Pâque se passa sans aucun incident. Le corps du Christ était un cadavre vulgaire, puisque ce jour-là son âme était ailleurs, occupée à présenter au père Jéhovah les âmes des limbes qui avaient mérité le paradis.

Mais c’est le dimanche matin que les choses allaient prendre une autre tournure.

Les gardes dormaient comme des bienheureux auprès du sépulcre. La Magdeleine et l’autre Marie arrivèrent au jardin, munies d’une nouvelle provision de parfums ; elles avaient pensé que les cinquante kilogs de myrrhe et d’aloès de Nicodème ne suffisaient pas pour conserver le corps, et elles croyaient à la nécessité d’un supplément d’embaumement. Tout à coup, elles sentirent la terre trembler sous leurs pieds.

Au même instant, les gardes furent réveillés en sursaut ; ils virent un ange descendre du ciel, le visage brillant comme un éclair, les vêtements blancs comme la neige ; en un tour de main, il renversa la pierre tumulaire. Les gardes épouvantés se collèrent la face contre le sol. Ce fut à ce moment sans doute que Jésus sortit du sépulcre.

Les quatre évangélistes racontent encore, chacun à sa manière, l’épisode de la résurrection. Selon Matthieu, la Magdeleine et l’autre Marie viennent seules au tombeau, et, de l’entrée du jardin, assistent à l’arrivée de l’ange, sans toutefois voir sortir le Christ. Selon Marc, les femmes sont au nombre de trois, Marie, épouse de Cléophas, la Magdeleine et Salomé, et, quand elles arrivent, la résurrection est depuis un bon moment accomplie ; l’ange est assis sur la pierre sépulcrale, enlevée et placée à une certaine distance ; les soldats sont partis. Selon Luc, ce sont la Magdeleine, Joanna et toutes les femmes du Golgotha qui viennent, et il y a deux anges, non auprès du tombeau, mais à l’intérieur. Selon Jean, la Magdeleine, exclusivement seule, se présente, ne voit aucun ange d’abord, et s’en va chercher Pierre pour constater que le sépulcre est vide.

Puisque les évangélistes se contredisent donc, nous prendrons le récit d’un seul. Sans cela, nous ne parviendrions pas à nous en tirer, tant le gâchis est grand dans les soi-disant sacrées écritures.

Suivons la narration de Jean.

La Magdeleine entre donc dans le jardin.

— Ma parole, s’écrie-t-elle, le sépulcre est ouvert !

Elle y jette un coup d’œil.

— Vide ! il est vide !

Et elle court conter l’événement à Pierre et à Jean :

— Venez voir, dit-elle, ils ont enlevé du sépulcre mon bien-aimé, votre patron à tous. Qui sait où ils peuvent bien l’avoir mis ?

— Rassurez-vous, Magdeleine, répond Pierre ; un cadavre, voyez-vous, ça ne s’égare pas comme un parapluie ; nous le retrouverons.

La Magdeleine, Pierre et Jean partent pour la propriété du sénateur ; mais Jean, qui court plus vite que les deux autres, arrive premier. Il va droit au tombeau, se baisse, regarde à l’intérieur et n’aperçoit que les linceuls qui gisent à terre et le suaire qui, paraît-il, « avait été soigneusement plié ». Pierre arrive à son tour et entre, lui, dans l’excavation : il constate la présence des mêmes objets. Jean, enhardi par l’exemple de Pierre, entre également. Les deux apôtres se regardent étonnés et ressortent sans échanger un mot. Puis, ils s’en retournent chez eux.

Seule, la Magdeleine demeure auprès du tombeau. Elle verse un torrent de larmes.

— Mon pauvre Jésus ! mon pauvre Jésus ! s’écrie-t-elle ; faut-il que ces scribes et ces pharisiens soient barbares !… Voilà maintenant qu’ils s’acharnent contre le cadavre de mon bien-aimé !… Car, j’en suis sûre, ce sont eux qui l’ont enlevé… Hélas ! hélas ! que peuvent-ils vouloir en faire ?…

Et, comme elle se baissait pour regarder encore, elle aperçut dans le tombeau deux anges habillés de blanc : ils étaient assis à l’endroit où avait été le cadavre, et se tenaient l’un à la tête, l’autre aux pieds. Notez que ni Jean ni Pierre, qui étaient entrés, n’avaient aperçu ces deux brillants personnages.

— Femme, dirent-ils, pourquoi pleurez-vous ?

— C’est qu’ils ont enlevé mon seigneur, répondit-elle, et je ne sais où ils l’ont mis !…

Tandis qu’elle disait cela, un homme, portant une pioche et coiffé d’un large chapeau de paille, arriva soudain auprès d’elle.

— Tiens, le jardinier ! fit la Magdeleine.

L’homme lui répéta la question des anges :

— Femme, pourquoi pleurez-vous ? qui cherchez-vous ?

— Monsieur le jardinier, fit la Magdeleine suppliante et joignant les mains, monsieur le jardinier, si c’est vous qui l’avez enlevé, dites-moi où vous l’avez mis, et je l’emporterai. (Textuel).

Le jardinier fit un pas vers elle, et, la regardant avec des yeux pleins de douceur, dit :

— Marie !

— Cette voix ! s’écria la maîtresse du Christ ; cette voix, mais je la reconnais à présent !… Cette barbe, mais c’est celle de mon Jésus chéri !…

Et elle se précipita pour l’embrasser en l’appelant :

— Ô mon seigneur ! ô mon maître !

L’Oint l’arrêta d’un geste :

— Regarde, mais ne touche pas ; je suis à peine ressuscité, il me manque mes entrailles, je suis encore fragile ; il faut que je me refasse un estomac. Seulement, va trouver au plus tôt mes disciples, et fais-leur part de ce que tu as vu.

La Magdeleine, obéissante comme un caniche, se rendit auprès des disciples et leur rapporta ce qui s’était passé.

L’évangéliste Matthieu, qui met en scène deux femmes dans cette aventure, raconte qu’elles lui embrassèrent les pieds et qu’il ne s’opposa pas à leurs attouchements.

Ce Matthieu ajoute à son récit une fin que les trois autres évangélistes ont ignorée.

Les soldats, quand ils furent remis de leur épouvante, prirent leur plus belle course hors de ce jardin où les morts ressuscitaient.

Ils avaient la figure affreusement bouleversée quand ils entrèrent au palais des grands-prêtres.

— Qu’est-ce ? qu’y a-t-il donc ? interrogèrent les gardiens du Temple.

— Il y a que votre cadavre, que vous nous avez donné à garder, en fait de belles !…

— Quoi donc ?

— C’est un mort pour rire, cet homme !

— Ah bah !

— Il a pour amis des individus qui descendent du ciel avec une figure brillante comme un éclair… On a bousculé la pierre qui fermait le tombeau… Il y a eu un tremblement de terre… Non, vrai ! vous savez, ce n’est pas drôle d’avoir à garder ce paroissien-là !…

Les princes des prêtres n’en revenaient pas.

— C’est bon, firent-ils enfin… Ne racontez jamais à personne ce que vous venez de nous dire… Tenez, voilà des monacos… Si on vous interroge, vous expliquerez que les compagnons de ce Jésus sont venus pendant que vous dormiez et ont enlevé le corps.

Et ils donnèrent aux soldats, dit Matthieu, une très grande somme d’argent. Les gardes allèrent boire la goutte à la santé de Jésus et des grands-prêtres. (Matthieu, XXVII, 62-66 ; XXVIII, 1-15 ; Marc, XVI, 1-11 ; Luc, XXIV, 1-12 ; Jean, XX, 1-18.)


CHAPITRE LXVIII
 
UN QUI VEUT Y METTRE LE DOIGT


Voyez un peu tout de même combien le sentiment d’incrédulité est un sentiment naturel !… Quand la Magdeleine vint raconter aux apôtres ce qu’elle avait vu, tous lui rirent au nez.

Jean, selon l’Évangile, est le seul qui ait cru de prime abord à la résurrection. « Il vit le sépulcre vide, et il crut », dit la sacrée Écriture ; il crut même sans avoir vu les deux anges gardiens, postés en factionnaires à l’intérieur.

Quant à Pierre, il avait vu les linceuls par terre jetés çà et là et le suaire soigneusement plié à part ; il n’avait aperçu rien autre. Ce spectacle ne lui avait rien dit. Il se creusait la cervelle, à chercher ce que pouvait être devenu le cadavre du patron.

— Il est ressuscité, insinuait Jean.

— Ressuscité, ressuscité, c’est vite dit, grommelait Pierre ; je parierais quatre sous que ce sont ces coquins de pharisiens qui ont chipé le corps et qui vont le brûler secrètement, afin de le soustraire à notre vénération.

Les disciples, à qui il fit part de ses impressions, les partagèrent. L’absence du cadavre prouvait bien que le sépulcre était vide, puisque le fait était constaté, mais ne prouvait pas le moins du monde que le mort était redevenu vivant.

Aussi, quand la Magdeleine arriva dans le cénacle[44] après Pierre et Jean, on se moqua d’elle un tantinet.

D’abord, elle affirmait qu’elle avait vu deux anges dans la grotte funéraire, et Simon-Caillou soutenait qu’il n’y avait pas plus d’anges au sépulcre que sur sa main. Jean, qui penchait pour la résurrection, blâmait la maîtresse du Christ de broder la vérité ; il était certain que les anges n’existaient que dans l’imagination de la jolie pécheresse ; il trouvait que l’on devait simplement croire que Jésus était ressuscité ; mais il ajoutait qu’il était de mauvais goût de prétendre imposer cette opinion aux autres, en parlant de séraphins ou de chérubins que lui, Jean, n’avait pas vus.

— Qui veut trop prouver ne prouve rien, concluait-il.

La Magdeleine insistait :

— Mais laissez-moi donc finir de vous raconter ce que j’ai vu, et vous jugerez !

— Eh bien, quoi ? Qu’avez-vous vu encore ? disaient les autres d’un air goguenard.

— Après les anges, j’ai vu Jésus lui-même.

— Vraiment ?

— Jésus en chair et en os.

— Et il vous a embrassée, comme dans les beaux jours de Capharnaüm, hein ?

— Il ne m’a pas embrassée, mais nous avons causé ensemble.

— Elle est bien bonne !… Et que vous a-t-il dit ?

— Il m’a demandé pourquoi je pleurais… parce qu’il faut vous dire que je pleurais… Et puis, il m’a demandé qui je cherchais…

— Et vous lui avez répondu : « Mon gros chéri, c’est toi que je cherche… » c’est cela, pas vrai ?

— Non. Je lui ai répondu simplement que je cherchais mon Jésus bien-aimé… Car je dois vous déclarer que je ne me doutais pas que c’était lui que j’avais devant moi.

— Tiens, tiens, c’était votre homme, et vous ne l’avez pas reconnu tout de suite ?…

— À cause de son costume… J’ai cru d’abord que c’était le jardinier de la propriété… Il avait des sabots, une pioche à la main, et sur la tête un immense chapeau de paille qui lui donnait un drôle d’air… Il a fallu qu’il m’appelât Marie, de sa voix si douce… Alors, j’ai compris tout de suite à qui j’avais affaire… J’étais heureuse comme une reine… J’ai voulu lui sauter au cou… Il m’en a empêchée, par rapport à ce qu’il était encore trop fragile… « Touche pas ! » m’a-t-il dit… Après quoi, il m’a chargée de venir vous annoncer qu’il était encore plus vivant que jamais.

De la terre au firmament, train direct ! (chap. LXIX)
De la terre au firmament, train direct ! (chap. lxix)
 

Les apôtres hochaient la tête avec incrédulité.

Un surtout considérait la Magdeleine comme toquée ; c’était Thomas, dit Didyme.

— Il aurait bien mieux fait de venir nous annoncer sa résurrection lui-même, remarqua-t-il. Pour moi, tant que je n’aurai pas mis mon doigt dans les trous de ses mains, et de son flanc, je ne croirai pas qu’il a cessé d’être mort.

Les disciples engagèrent la Magdeleine à se calmer ; après avoir ri, ils eurent pitié d’elle.

— Pauvre fille ! pensaient-ils, elle l’aimait tant !… C’est son trépas si regrettable et si prématuré qui lui a bouleversé les idées… Elle a pris le jardinier du sénateur Joseph pour Jésus… Enfin, espérons qu’avec le temps cela lui passera…

Deux anciens compagnons du Christ, des disciples de second ordre, avaient à se rendre ce jour-là à Emmaüs, petite bourgade située à deux heures de Jérusalem. Comme ils étaient en route, ils causaient de toutes ces choses, et voilà qu’un voyageur vint se joindre à eux et se mêler à la conversation.

— De quoi vous entretenez-vous donc ainsi en marchant ? leur demanda-t-il ; et d’où vient que vous êtes si tristes ? L’un d’eux, Cléophas, lui dit :

— Pour le coup ! vous êtes donc si étranger à Jérusalem, que vous ne sachiez pas ce qui s’est passé ces jours-ci ?

— Et quoi ? fit l’inconnu avec de grands yeux étonnés.

— Diable ! vous êtes seul à ignorer l’histoire de Jésus de Nazareth !…

— Vous m’obligeriez beaucoup en me racontant cette histoire.

— Apprenez alors que Jésus, quoique fils d’un charpentier et charpentier lui-même, était un grand prophète d’une puissance considérable ; il a passé trois ans de sa vie à épater le peuple par ses prodiges. Les princes des prêtres et nos sénateurs ont été jaloux de son influence ; ils l’ont coffré et ils l’ont pendu…

— C’est bien malheureux, en effet.

— Attendez… Ce qui est encore plus navrant, c’est qu’il s’était engagé à ressusciter au bout de trois jours… Or, voici le troisième jour depuis sa mort, et ni ses apôtres ni nous ne l’avons aperçu… À la vérité, il y a Pierre et Jean, deux de mes amis, qui sont allés à son sépulcre et qui l’ont trouvé vide ; mais ce sont les pharisiens qui ont dû filouter le corps. Il y a aussi sa maîtresse qui prétend l’avoir vu déguisé en jardinier ; mais c’est là certainement un effet de l’imagination en délire d’une amoureuse désespérée… Aussi, vous comprenez que nous, qui avons connu Jésus, nous soyons très ennuyés.

— Ah ! vous l’avez connu ?

— Oui, et même c’était un bon zig, pas bégueule, ayant toujours le petit mot pour rire… Pauvre garçon !

— Et vous pensez qu’il était réellement prophète ?

— Tout ce qu’il y a de plus prophète.

— Et que son pouvoir était immense ?

— Tout ce qu’il y a de plus immense.

— Alors, permettez-moi de vous dire que vous êtes de jolis benêts.

— Comment ça ?

— Dame ! si son pouvoir est immense, s’il est prophète et s’il s’est engagé sur l’honneur à ressusciter, à cette heure il doit être vivant comme vous et moi.

Là-dessus, l’inconnu, pour leur démontrer que, lui aussi, il connaissait les prophéties, se mit à leur interpréter divers passages de la Bible.

On était arrivé à Emmaüs. L’inconnu prétendit avoir à aller plus loin.

— Oh ! firent les disciples, vous êtes un trop charmant compagnon de route, pour que nous vous laissions partir comme ça… Vous allez nous faire l’amitié de casser une croûte à l’auberge avec nous, et vous ne vous remettrez en route que demain matin ; car voilà que la nuit s’approche et les chemins ne sont plus sûrs.

Le voyageur accepta à dîner. On causa longuement encore tout en boulottant. Quand on en fut au dessert, l’inconnu dit :

— Vous avez parler de casser une croûte ; eh bien, regardez bien ce que je vais faire.

Les autres s’arrêtèrent de manger, un peu intrigués. L’inconnu — en qui nous avons tous reconnu Jésus, nous autres, impies, qui n’avons cependant pas la foi des apôtres, — prit un morceau de pain et renouvela la comédie du jeudi précédent : il bénit ce pain, le rompit et le leur donna à avaler comme étant son corps. Il n’en fallait pas davantage pour dessiller les yeux des deux disciples.

— Jésus ! s’écrièrent-ils, et ils allaient se jeter à genoux pour l’adorer.

Mais crac ! — ni vu ni connu, je t’embrouille, — le patron avait disparu tout net.

On pense si ces deux bonshommes s’en voulurent de ne pas avoir reconnu le Christ tout de suite. Ils reprirent illico leurs valises et coururent à Jérusalem, pour annoncer la bonne nouvelle aux camarades.

— Que je suis bête ! disait Cléophas en chemin. J’aurais dû m’en douter : pendant qu’il causait avec nous, mon cœur était bouillant comme un pot-au-feu en pleine cuisson.

— Et moi donc ! c’était de la lave de volcan qui circulait dans mes veines.

— Nous sommes deux imbéciles, voilà le fin mot.

— C’est vrai.

Et ils trouvaient, après coup, des tas d’indices qui auraient dû leur faire comprendre quel était l’inconnu. Arrivés au cénacle, ils firent leur rapport aux apôtres[45] qui en demeurèrent tout ahuris. Tandis qu’ils s’entretenaient de l’étrange aventure, v’lan ! voilà le mur qui s’ouvre et Jésus qui paraît. Était-ce lui ? était-ce un esprit ? dit l’Évangile. Les apôtres crurent à un esprit, et furent remplis de trouble et de frayeur. Jésus eut toutes les peines du monde à les rassurer. Il leur montra ses mains, ses pieds, se fit tâter les chairs et les os. Malgré cela, ils ne pouvaient croire à un pareil bonheur.

Alors, Jésus leur dit :

— Avez-vous quelque chose à manger ?

Ils lui présentèrent un morceau de poisson rôti et un rayon de miel. Il mangea devant eux, et, prenant les restes, il les leur donna. Puis, il leur souffla à chacun sur la tête, en affirmant que c’était le Saint-Esprit qu’il leur communiquait ainsi.

— Je souffle sur vos billes, disait-il ; eh bien, ce souffle n’est autre chose que le pigeon, mon père, qui prend la forme de mon haleine pour se répandre en vous. Maintenant, les péchés seront remis à qui vous les remettrez, et retenus à qui vous les retiendrez. Vous pourrez chasser les démons ; vous parlerez toutes sortes de langues, sans les avoir jamais apprises ; vous prendrez les serpents dans la main, sans en être piqués ; enfin, si quelqu’un s’avise de vous donner un bouillon de onze heures, ce sera comme si vous buviez une tasse de lait sortant de la vache.

Nul n’est besoin de dire combien les apôtres furent flattés de cette avalanche de dons précieux. Cette fois, ils furent bien obligés de convenir que Jésus était réellement ressuscité et qu’il avait, par conséquent, tenu sa promesse.

La Magdeleine, prenant sa revanche, critiqua les disciples de son bien-aimé, qui n’avaient pas voulu croire à ce qu’elle avait dit. Elle fut d’une ironie cruelle ; c’était du reste son droit.

— Vous imagineriez-vous, Seigneur, disait-elle, qu’ils m’ont traitée de folle, lorsque je leur ai raconté votre apparition en jardinier ?

— Cela ne m’étonne pas ; ils n’ont pas pour quatre sous de foi ; si l’on ne se met pas en frais de prodiges extraordinaires, ils ne croient à rien.

— Maître, pardonnez-nous, répliquaient les apôtres honteux ; et vous, Magdeleine, ne nous en veuillez plus.

Finalement, la Magdeleine, qui n’était pas une mauvaise fille, consentit à ne plus les accabler des traits de sa raillerie, et Jésus les quitta, en leur recommandant en termes amicaux, de jamais plus s’étonner de n’importe quoi.

Un seul apôtre, au dire de l’évangéliste Jean, était absent quand Jésus se paya le luxe d’une apparition en plein cénacle.

C’était Thomas.

Lorsque les camarades vinrent lui dire :

— Tu as eu joliment tort de t’absenter l’autre jour ; le patron a déjeuné avec nous, il est vivant, Magdeleine avait raison.

Il répondit par sa rengaine :

— Tant que je n’y mettrai pas le doigt, je considérerai vos affirmations comme de joyeuses fumisteries.

Maître Thomas se montra si têtu qu’on renonça à le convaincre.

Thomas avait besoin d’une nouvelle apparition.

Elle ne se fit point trop attendre.

À quelques jours de là, la sainte compagnie se trouvait assemblée au lieu ordinaire de ses séances. Elle était au grand complet. L’incrédule obstiné était présent.

Bing ! le mur s’entr’ouvre, comme la fois précédente.

Jésus jaillit de la pierre entre-bâillée.

— Ah ! ah ! ami Thomas, tu refuses de croire à ma résurrection. Tu désires introduire tes pattes dans mes plaies béantes ; vas-y, mon vieux, ne te gêne pas, constate que c’est bien moi.

Thomas écarquille ses yeux.

— C’est peut-être un truc des camarades, pense-t-il. Et, sans la moindre vergogne, il réclame le droit de palper.

Il palpe.

Il enfonce ses doigts dans les chairs de son Sauveur, et, quand il est bien certain qu’il n’a pas rêvé, il se jette aux genoux du fils du pigeon en s’écriant :

— Je n’ai plus aucun doute, j’ai bien affaire à Jésus, mon sauveur. Ça y est, je crois !

Jésus, alors, le releva.

— Thomas, murmura-t-il d’un ton sévère, tu n’as pas cru tant que tu n’as pas eu mis le doigt. Bienheureux ceux qui croiront sans avoir vérifié ! (Marc, XVI, 12-14 ; Luc, XXIV, 13-43 ; Jean, XX ; 19-31.)


CHAPITRE LXIX
 
DE LA TERRE AU FIRMAMENT, TRAIN DIRECT !


Unanimes furent les apôtres à reconnaître, cette fois, que le Christ était bien vivant.

Jésus, du reste, se signala encore par plusieurs miracles ; mon impartialité m’oblige à dire, néanmoins, qu’il est profondément regrettable que tous ces prodiges n’aient pas été accomplis coram populo, au nez et à la barbe de Pilate, d’Hérode et de Caïphe.

Jamais personne, en dehors des apôtres, n’en entendit parler. Voyez comme cela est malheureux ! Les impies peuvent dire que le fils du pigeon n’est jamais ressuscité et que ce sont les apôtres qui ont fait courir ce bruit.

Il est vrai que les impies peuvent aller plus loin et dire même qu’il n’a jamais existé, et que ce sont les fondateurs de la religion chrétienne, dans la première moitié du deuxième siècle, qui ont fabriqué cette légende.

En effet, si aucun historien ne relate ce fait merveilleux de la résurrection d’un particulier cloué à une potence, d’autre part aucun historien non plus ni aucun acte authentique ne font allusion seulement à l’existence de l’individu.

Les divers écrits de l’époque[46] nous parlent bien du tétrarque Hérode, du gouverneur Ponce-Pilate ; mais ces personnages, auxquels l’Évangile seul a mêlé le nom de Jésus, ne sont nulle part représentés comme ayant jamais eu affaire à un homme quelconque de ce nom. Sa mort même, qui aurait dû avoir du retentissement à cause des circonstances qui la provoquèrent et l’accompagnèrent, n’est constatée dans aucun ouvrage contemporain de l’empereur Tibère-César.

Les impies ont donc beau jeu à critiquer l’Évangile, dont non seulement les dires ne sont confirmés par aucun auteur recommandable, mais qui encore fourmille de contradictions extravagantes.

Ces réserves faites, je n’éprouve aucune difficulté à abonder un instant dans le sens des théologiens catholiques.

Jésus, disent-ils, sortit du tombeau. — Mais certainement, aimables farceurs !

Il se montra à ses apôtres. — Parbleu !

Il réédita les miracles d’avant son supplice. — Mais comment donc !

D’abord, un beau jour que Simon-Pierre était allé à la pêche et ne prenait pas le moindre goujon, suivant sa noble habitude, le fils du pigeon surgit tout à coup sur le rivage, au moment où les apôtres revenaient penauds de leur infructueuse expédition.

— Enfants, leur dit-il, n’avez-vous rien à manger ?

— Non.

— Eh bien, jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez.

Pierre et ses collègues obéirent. Quelques instants après, ils avaient pêché tant de poissons que leur barque faillit s’enfoncer ; leurs filets craquaient.

Lorsqu’ils furent descendus à terre, Pierre fit le compte et constata la capture de cent cinquante-trois gros poissons. Pas un de plus, pas un de moins ; c’est parole d’Évangile.

— Venez, dit Jésus, et mangez.

On s’en fourra tant qu’on put ; mais plus on boulottait, plus les gros poissons se multipliaient.

Ah ! les pauvres ! que n’ont-ils pas le pouvoir surnaturel de Jésus ! comme ce pouvoir leur serait utile pour les aider à subvenir aux besoins de leurs familles !

Le dîner fut excellent, les poissons étaient tout ce qu’il y avait de mieux dans le lac ; mais on manquait de dessert. En guise de dessert, Jésus servit à ses disciples un petit discours.

Il s’adressa à Simon-Caillou et lui dit :

— Pierre, m’aimes-tu ?

— Oui, Seigneur, je vous aime.

— Eh bien, tu feras paître mes brebis.

Au bout de cinq minutes, Jésus réitéra sa question :

— Pierre, m’aimes-tu ?

Et Simon-Caillou répondit comme la première fois.

À quoi le Verbe, qui adorait les répétitions, dit encore :

— Je te donne le soin de faire paître mon troupeau.

C’est en vertu de ces paroles que l’Église nous raconte que Pierre fut le premier pape.

Jésus apparut encore, à plusieurs reprises, à ses apôtres.

Un matin, d’assez bonne heure, il les emmena sur une autre colline.

Les apôtres, chemin faisant, se demandaient ce qui allait arriver.

— Est-ce qu’il va nous exciter encore à l’insurrection et se faire crucifier une seconde fois ?

Quelques-uns étaient inquiets, pensant que ce pourrait bien être leur tour. Ils n’envisageaient pas avec gaieté la perspective d’une potence.

Quand on fut au sommet de la colline, le Verbe leur parla ainsi :

— La comédie est terminée ; nous allons baisser le rideau. Ma mission est accomplie ; je n’ai plus rien à fricoter dans cette vallée de larmes. Je vais donc rejoindre au ciel le père Jéhovah. Embrassez-moi, et au revoir dans un meilleur monde.

Les apôtres étaient stupéfaits.

— Quoi ! vous nous quittez !

— Il le faut, c’est écrit dans le livre du destin.

— Mais que deviendrons-nous, si vous n’êtes plus dans notre compagnie pour nous fortifier par vos exemples ?

— Soyez sans crainte, je veillerai sur vous. J’ai soufflé sur vos têtes ; mon père n° 2, le Saint-Esprit, descendra vous confirmer les dons précieux que j’ai tenu à vous transmettre. Allons, une dernière risette au patron ! L’heure de mon départ est sonnée.

On s’embrassa.

Après quoi Jésus, non sans avoir caressé la Magdeleine, posa le pied droit sur une pierre, plia le jarret, pour se donner du ressort, et s’élança en l’air.

Thomas eut, une seconde, l’idée qu’il allait retomber.

Pas du tout.

Le Verbe se soutenait dans le vide, et il montait, montait, avec une certaine vitesse.

Il monta tant et si bien, qu’à la fin les apôtres s’aperçurent… qu’ils ne l’apercevaient plus.

Alors, deux anges parurent à leurs côtés, et leur voix mélodieuse susurra ces paroles :

— Hommes de Galilée, ne regardez plus en haut comme ça ! Jésus est parti, et bien parti. Il ne reviendra qu’à la fin du monde pour juger les vivants et les morts.

Et les apôtres s’en retournèrent au cénacle, baissant le nez, et convaincus que leur existence, désormais, n’allait pas être semée de roses. (Matthieu, XXVIII, 16-20 ; Marc, XVI, 15-20 ; Luc, XXIV, 44-53 ; Jean, XXI, 1-25.)


CONCLUSION


Quelques jours après cette fugue aérienne, le pigeon pattu, qui est la troisième personne de la Trinité, se métamorphosa en langues de feu et vint chatouiller, par des attouchements brûlants, la nuque des apôtres et disciples réunis dans le cénacle.

En mémoire de cette opération, l’Église a institué une fête, dite de la Pentecôte, du mot grec Pentékosté qui signifie : le cinquantième jour. Cette descente du pigeon, réduit à l’état de flammes, a été fixée, en effet, par la légende, à cinquante jours après celui de la résurrection, placée au dimanche de Pâques, comme chacun sait.

En réalité, le Christianisme, en inscrivant sur son calendrier cette pentecostale fête, a tout simplement fait une imitation servile du Judaïsme ; et encore ce plagiat est des plus maladroits ; car les Juifs avaient et ont encore leur Pentecôte, en l’honneur du cadeau que Jéhovah fit de son Décalogue au grand magicien Moïse, sur le mont Sinaï, exactement cinquante jours après la sortie d’Égypte, selon la Bible, et la Pâque juive commémorant la date, très exacte aussi, de cette sortie.

Or, les Juifs, qui, de tout temps, ont remporté partout le premier prix de calcul, ne se sont pas fourré le doigt dans l’œil dans la fixation de leur fête du Décalogue : à l’origine, ils l’appelaient « la fête des sept semaines », et le nom de Pentecôte n’a prévalu que plus tard, lorsque la Palestine, ayant été envahie par Alexandre-le-Grand, devint dépendante du royaume grec de Syrie, sous les Séleucides, époque où la langue grecque commença à se répandre sur le territoire occupé par les tribus d’Israël. C’est pourquoi, quel que soit le jour où tombe la Pâque juive, la Pentecôte du calendrier hébreu se célèbre cinquante jours après, avec une parfaite exactitude, puisque le nom de cette fête est littéralement « cinquantième jour ». Actuellement, par exemple, si la Pâque israélite tombe un mardi, la Pentecôte juive a lieu, non pas le septième mardi suivant, mais son lendemain ou huitième mercredi, pour faire les cinquante jours mathématiquement voulus.

Dans l’Église de Jésus-Christ, il n’en est pas de même. L’arithmétique chrétienne, qui admet que trois fois un font un, a décrété aussi que sept fois sept font cinquante. C’est-à-dire : le Rédempteur est ressuscité le dimanche de Pâques, et le pigeon en flammes a chatouillé les nuques apostoliques le septième dimanche suivant, soit quarante-neuf jours après ladite résurrection ; mais ce quarante-neuvième jour n’en est pas moins le cinquantième, le Pentékosté.

Cela dit, il est bon de savoir, d’après le récit sacré, que les apôtres et disciples étaient au nombre de cent-vingt dans le cénacle, à Jérusalem, lorsque l’Esprit-Saint les visita. Marie, mère de Jésus, y était aussi. Dans ce feu, qui voltigeait, reconnut-elle son ancien amant, l’ex-pigeon ? La question mériterait d’être étudiée par un concile. Et comme, en définitive, il n’a jamais été dit bien clairement quelle forme le divin Paraclet avait prise quand il féconda la fille à Joachim, si par hasard quelqu’un objectait que ce ne devait pas être la forme ignée, mais plutôt la forme colombine, on pourrait lui répondre que Jupiter, pour séduire la belle Égine, fille d’Asope, se transforma en gerbe de flammes et, sous ces espèces et apparences de feu, sut parfaitement lui confectionner un enfant, qui fut nommé Éaque et devint un juge célèbre, personnage au moins aussi historique que Jésus-Christ.

Il est vrai qu’un discuteur acharné répliquerait que les dieux de l’Olympe avaient une puissance plus extraordinaire encore que celle des trois dieux (en un seul) du Paradis : ceux-ci, en effet, n’ont pu se passer de femme pour fabriquer un Messie, qui était l’un d’entre eux ; Junon, au contraire, fut assez maligne pour concevoir le seigneur Mars sans avoir eu besoin de recourir à aucun mâle, et Jupiter alors, se piquant d’amour-propre, surpassa la déesse, son épouse, en se faisant à lui-même une fille, Minerve, avec sa divine caboche en guise de ventre pour le temps de grossesse, l’excellent Vulcain s’étant chargé de l’accouchement, d’un coup de hache sur l’occiput.

Le Messie chrétien est né de la susdite Marie, qui, tout en étant sa maman, est restée vierge ; et les curés, tout fiers de cette bonne histoire, disent : « Voilà qui prouve à quel point notre triple divinité est forte ! Comme miracle, hein ? est-ce assez épatant ? » Pas tant que ça ! répondrons-nous. Dans la mythologie Scandinave, le dieu Heimdall, celui dont la vue est si perçante qu’il distingue les objets à cent mille lieues de distance, et dont l’ouïe est si fine qu’il entend l’herbe pousser sur la terre et la laine croître sur le dos des moutons, le dieu Heimdall, dont le père est le dieu Odin, est né, non pas d’une maman-pucelle, mais de neuf mères vierges, les neuf filles du géant Geirrewdour. Quand les trois dieux (en un seul) du Christianisme seront capables d’un miracle de cette force, alors les curés auront le droit de parler.

Jusque-là, nous serons obligé de leur répéter que les diverses mythologies païennes, si fantastiques qu’elles soient, ont sur la mythologie chrétienne l’avantage de ne pas être, chacune en particulier, un tissu de contradictions. La religion Scandinave n’a pas eu, pour évangélistes, un Matthieu, un Marc, un Luc et un Jean, racontant l’histoire d’Heimdall, chacun d’une façon différente en d’importants détails.

Revenons à notre Pentecôte. Sitôt chatouillés par la langue de feu, les cent vingt apôtres et disciples se mirent à parler des langues étrangères qu’ils n’avaient jamais apprises. Or, dit le texte sacré, parmi les Juifs répandus à cette époque sur toute la surface du monde, beaucoup étaient venus à Jérusalem pour assister à la fête du Décalogue ; ils parlaient quinze idiomes différents, ni plus ni moins, il y avait des Parthes, des Mèdes, des Élamites, des gens de la Mésopotamie, de la Judée, de la Cappadoce, du Pont, de l’Asie proconsulaire, de la Phrygie, de la Pamphylie, de l’Égypte, de la Libye Cyrénaïque, enfin des Latins, des Crétois et des Arabes. Ils montèrent en foule au cénacle, attirés par le bruit qui venait de s’y produire à l’entrée du Paraclet ; et l’on oublie de nous dire que les murailles de cette salle à manger eucharistique s’élargirent de façon à pouvoir contenir les milliers de curieux. Alors, devant la multitude, les cent vingt premiers chrétiens parlèrent toutes les langues.

Malgré la confusion qui dut se produire et rappeler en quelque sorte celle de la tour de Babel, la sainte Écriture nous assure que les représentants de ces quinze nationalités distinguaient leur langage particulier au milieu de ce mêli-mêlo ; et, ce qui n’est pas moins surprenant, ils savaient, sans que personne leur ait rien dit, que les apôtres et disciples étaient tous galiléens. En effet, le texte sacré nous rapporte que ces visiteurs inattendus s’écriaient : « Ces gens qui parlent ainsi ne sont-ils pas tous de Galilée ? et comment donc les entendons-nous parler chacun dans notre langue ? » L’auteur officiel n’explique pas cette bizarre observation, qui est, d’ailleurs, inexplicable. En outre, comment, dans ce tumulte, chacun pouvait-il connaître qu’il y avait là des gens de quinze pays divers ? Comment le Mède pouvait-il savoir qu’on parlait égyptien et crétois ? et l’Arabe, qu’on parlait grec et latin ?

Mais ce c’est pas tout. Là-dessus, — toujours d’après le texte sacré, — quelques-uns se moquèrent des apôtres et disciples qui parlaient tous ensemble, et dirent qu’ils étaient « ivres pour avoir trop bu du vin nouveau ». Pierre, vexé, réclama le silence, l’obtint, et répondit à ce reproche d’ivresse en faisant, lui tout seul, un fort beau discours, tellement beau que trois mille personnes se convertirent, séance tenante. Or, pour être convertis par un discours, il fallait que les milliers d’auditeurs l’eussent compris et, par conséquent, que Pierre eût parlé à la fois quinze langues différentes.

Telle est la Pentecôte, qui fut l’épilogue de l’Ascension, départ final du seigneur Jésus. Le reste appartient à la Vie des Saints, qui n’entre pas dans le cadre de cet ouvrage.

Quant à la Vie de Jésus, que voici terminée, elle mérite enfin que nous fassions ressortir, dans cette conclusion, le toupet phénoménal des prêtres, lorsqu’ils enseignent gravement que non seulement leur homme-dieu est fils de lui-même, en tant qu’inséparable du pigeon enflammé, mais encore qu’il est un personnage bel et bien historique.

Cette légende, audacieusement fabriquée après coup, ils la prétendent d’une authenticité à rendre des points aux Commentaires de César, parce qu’à l’histoire de leur mythe ils ont mêlé quelques personnages ayant réellement existé à l’époque assignée aux faits et gestes du pseudo-crucifié. Mais c’est précisément ce qui est établi par l’histoire romaine et l’histoire juive au sujet de ces personnages réels, c’est cela même qui prouve tout net l’imposture des fabricants d’évangiles.

Prenons, par exemple, le procurateur Ponce Pilate ; son histoire vraie a été écrite par ses contemporains, ses actes ont été mentionnés par les historiens du temps. On sait qu’il était chevalier romain, qu’il entra en charge à Jérusalem comme 6e procurateur et successeur de Valerius Gratus, la onzième année du règne de Tibère (an 25 de l’ère chrétienne), et que, sept ans après, il réprima, avec une sévérité impitoyable et même cruelle, une sédition religieuse qui avait éclaté en Galilée ; puis, deux ans plus tard, c’est-à-dire dans l’année qui suivit celle du prétendu crucifiement de Jésus, eut lieu une nouvelle sédition très violente, dont les détails sont connus : pour faire construire un aqueduc, il avait mis la main sur le trésor du Temple, et on l’accusa à la fois d’abus de pouvoir et de malversation. Quelque temps après, les habitants de la Samarie, durement pressurés par cet administrateur cupide, portèrent plainte au gouverneur de Syrie, Lucius Vitellius, qui était le supérieur hiérarchique de Ponce Pilate, simple procurateur, ne portant pas et n’ayant jamais porté le titre de gouverneur que l’Évangile lui donne constamment[47] ; les réclamations des Samaritains furent admises par Vitellius, qui envoya un commissaire de son gouvernement nommé Marullus, faire une enquête à Jérusalem, et Pilate, qui n’était nullement le gouverneur omnipotent imaginé par l’Évangile, dut comparaître devant le fondé de pouvoirs de son chef Vitellius, le seul gouverneur en cette contrée ; le rapport de Marullus fut défavorable à Pilate ; d’où il résulta que le procurateur de Judée fut obligé de se rendre à Rome pour se justifier auprès de Tibère. Avant qu’il fût arrivé en Italie (an 37), Tibère était mort, et c’est à Caligula que Pilate rendit ses comptes ; destitué par l’empereur, il ne retourna pas à Jérusalem, où il fut remplacé par Marullus. Si le grand procès Jésus-Christ a vraiment existé, comment n’en trouve-t-on pas la moindre trace chez les historiens, qui, ayant à parler de Pilate, relatent cette petite affaire de l’aqueduc et ces deux émeutes, qui n’eurent pourtant aucune suite, qui n’entraînèrent la fondation d’aucune secte ?

Quant à l’Hérode de la passion, il figure dans la légende chrétienne par suite d’une bourde qu’un auteur inspiré par un dieu de science et de vérité n’aurait pas pu commettre. Et d’abord, trois évangélistes sur quatre ignorent, d’une façon absolue, cet incident (pourtant d’une importance énorme dans le procès) du double renvoi de l’accusé, Pilate l’adressant à la juridiction d’Hérode, et celui-ci le faisant vêtir de la robe blanche, costume des aliénés, et le retournant comme fou à Pilate : Luc est seul à connaître cet incident capital (chap. XXIII, v. 6-12) ; Matthieu, Marc et Jean non seulement n’en soufflent mot, mais encore disent expressément que Pilate, après avoir interrogé Jésus, l’avoir mis en parallèle avec Barabbas, l’avoir fait fouetter et couronner dérisoirement, l’abandonna aux Juifs pour être crucifié sous leur responsabilité. Cette promenade de Pilate à Hérode est donc une invention personnelle de l’imposteur qui a signé Luc.

Or, ce Luc est pris la main dans le sac, justement pour avoir imaginé Hérode dans son palais, au milieu de ses gardes, à Jérusalem. En effet, Hérode-le-Grand, qui fut roi de Judée, l’Hérode à qui l’Évangile attribue le fameux massacre de vingt mille bébés du sexe masculin à Bethléem, pour être sûr d’occire dans le tas le Messie nouveau-né, l’Hérode qui historiquement est mort quatre ans avant la date assignée à la naissance du Christ, ce cruel Hérode donc eut pour successeur ses trois fils qui se partagèrent la Palestine, avec la permission de l’empereur romain : Archélaüs lui succéda comme roi de Judée, avec la Samarie et l’Idumée ; Philippe, comme tétrarque de la Batanée, de la Trachonitide et de la Gaulanitide ; Hérode-Antipas, comme tétrarque de Galilée et de Pérée. Archélaüs ne régna que neuf ans ; Auguste, sur les plaintes qui lui furent adressées, le destitua, l’envoya en exil à Vienne (où il mourut), confisqua ses biens et réunit ses états au gouvernement de la Syrie romaine ; c’est depuis lors que la Judée eut un procurateur et que les Israélites de Judée et de Samarie furent sans roi, même étranger à leur race. Philippe, premier mari de sa nièce Hérodiade, dont il se sépara pour la céder à son frère Antipas, régna trente-sept ans comme tétrarque et mourut sans enfants ; la capitale de sa tétrarchie était Césarée-de-Philippe, aujourd’hui Baniyas, petite ville située aux sources du Jourdain ; à sa mort, Tibère réunit ses états à la Syrie, comme Auguste y avait annexé ceux d’Archélaüs. Hérode-Antipas, lui, régna comme tétrarque jusqu’à la mort de Tibère, et alors fut dépossédé par Caligula, qui l’exila à Lyon, et le remplaça par son neveu Hérode-Agrippa, lequel obtint en outre la royauté, d’ailleurs purement honorifique, pour tous les anciens états d’Hérode-le-Grand.

Donc, à l’époque problématique de la passion du Christ, il n’y avait aucun Hérode à Jérusalem ; le trône d’Hérode-le-Grand, qui y fut occupé par son fils Archélaüs, était vide depuis vingt-sept ans ; Hérode-Antipas, tétrarque de Galilée, avait son palais à Tibériade, et non à Jérusalem ; et le nouvel Hérode, qui fut aussi tétrarque de Galilée, avec la couronne royale de Judée, Hérode-Agrippa, ne réintégra à Jérusalem le palais de son grand-père Hérode Ier et de son oncle Archélaüs que quatre ans après le prétendu drame du Calvaire. Ainsi, en aucune façon, Jésus n’a pu être renvoyé par Pilate à un Hérode quelconque.

Enfin, quant aux deux grands-prêtres Anne et Caïphe, qui jouent un rôle dans la légende chrétienne, ils ne peuvent y figurer sérieusement à aucun titre, attendu que le premier était mort depuis longtemps et que le second n’a jamais existé ; ce qui prouve une fois de plus que les inventeurs des quatre évangiles étaient étrangers à Jérusalem et ignorants même de l’histoire du sacerdoce juif.

En premier lieu et comme toujours, manque d’accord entre les quatre blagueurs : selon Matthieu, le Messie, sitôt arrêté au jardin des Oliviers, est conduit directement chez Caïphe, d’où il sort pour être amené à Pilate, et Matthieu ignore totalement le grand-prêtre Anne ; selon Marc, l’homme-dieu, appréhendé par les gardes du Sanhédrin, est conduit au grand-prêtre, qui, après l’avoir interrogé et déclaré blasphémateur, le condamne à mort et le livre à Pilate, et Marc ne désigne ce grand-prêtre sous aucun nom, ni Anne, ni Caïphe ; selon Luc (chap. III, v. 2), Anne et Caïphe étaient tous deux grands-prêtres en même temps, bien que le souverain sacerdoce n’ait jamais été exercé que par une seule personne chez les Juifs, à n’importe quelle époque ; mais Luc commet cette erreur à propos de la prédication de Jean-Baptiste, et, pour la passion du Christ, il ne parle plus que d’un seul grand-prêtre, qu’au surplus il ne nomma pas ; selon Jean, le Messie est trimballé par les soldats juifs du jardin des Oliviers chez Anne, nullement grand-prêtre aux yeux de cet évangéliste, mais seulement beau-père du grand-prêtre Caïphe ; Anne fait lier Jésus solidement et l’envoie à Caïphe, qui ne l’interroge pas, ne le condamne pas, et se borne purement et simplement à le réexpédier à Pilate, lequel, selon Jean, ne se lave pas du tout les mains (version de Matthieu seul), mais au contraire le juge « à son tribunal de Gabbatha » et le condamne finalement, par peur d’être dénoncé lui-même à Tibère César.

Maintenant, à ces quatre légendes contradictoires, opposons la vérité historique, puisque la chronologie des grands-prêtres de Jérusalem a été conservée par les écrivains contemporains des premiers Césars ; les historiens, du moins, ne se contredisent pas, eux, et leurs écrits sont basés sur les documents officiels de leur époque. Ananus, dont l’Évangile a fait Anne dans les traductions françaises, fut nommé grand-prêtre l’année qui suivit la déposition d’Archélaüs et le remplacement du roi de Judée par un procurateur, c’est-à-dire en l’an 7 de l’ère vulgaire ; il était le 19e grand-prêtre, depuis le sacerdoce de Judas Macchabée, et il succédait au grand-prêtre Jésus, fils de Siah. De l’an 7 à l’an 18, le souverain pontificat juif fut exercé successivement par trois grands-prêtres : Ismaël, fils de Phabi ; Éléazar, fils d’Ananus (décédé) ; Simon, fils de Gamith. En l’an 19, fut nommé à cette dignité Joseph, de la famille de Jaddus, et le grand-prêtre Joseph garda sa charge dix-huit ans, jusqu’à sa mort (an 36), soit trois années après le prétendu crucifiement du Christ, et il eut pour successeur Jonathas, de la famille d’Ananus. Ainsi, le grand-prêtre en fonctions au temps de Pilate se nommait Joseph, et non Caïphe, et il n’y a pas eu un seul Caïphe parmi tous les grands-prêtres, depuis l’origine de l’institution jusqu’au 79e et dernier, Phanaïas, fils de Samuel, qui vit la prise de Jérusalem et la destruction du Temple.

Qu’il y ait eu, au temps d’Auguste et de Tibère, quelqu’un s’intitulant Messie, cela ne fait aucun doute ; le patriotisme juif, surtout dans les classes populaires, n’admettait ni la conquête romaine, ni une royauté exercée par les princes asmonéens de la dynastie des Hérode, qui étaient étrangers à leur race, issus de l’Idumée, vaste région de la Palestine méridionale.

Il y en eut même plusieurs, de ces Messies, chacun se disant envoyé de Dieu comme libérateur de la nation opprimée, et devant donner au peuple d’Israël la suprématie prédite par les prophètes. Le Messie Theudas, notamment, entraîna un assez grand nombre de ses concitoyens, dans la quatrième année du règne de l’empereur Claude (onze ans après la prétendue mort de Jésus), et cette révolte fut réprimée par Cuspius Fadus.

Mais un Messie plus important l’avait précédé, galiléen comme Jésus, s’étant fait oindre et devenu ainsi Christos ; celui-ci se nommait Judas, et la prise d’armes qu’il provoqua eut un grand retentissement et fut considérable : elle se produisit peu après la destitution du roi juif Archelaüs, soit six ans après la prétendue naissance de Jésus. Ce Judas le Galiléen professait de nouvelles opinions religieuses, au dire des historiens ; Flavius Josèphe l’appelle « un grand sophiste », et le donne pour fondateur d’une secte, qu’il place à côté de celles des pharisiens, des sadducéens et des esséniens ; cette sédition fut écrasée par Publius Sulpicius Quirinus, gouverneur de Syrie au nom d’Auguste, le même Quirinus qui présida au grand recensement du peuple juif. Or, la secte de Judas le Galiléen subsista comme école secrète, conserva ses chefs religieux ; sous la conduite de Menachem, fils du fondateur supplicié à Jérusalem, et de son parent Éléazar, les Judaïtes ou Zélateurs Exaltés furent d’une activité extraordinaire à partir de l’an 64, s’emparèrent du Temple, de la forteresse Antonia, de toute la ville haute et du château-fort d’Hérode, firent un grand carnage des Romains, obligèrent Cestius Gallus, général de l’empire, à battre en retraite, dispersèrent son armée, organisèrent l’insurrection dans toute la Palestine, massacrèrent leurs concitoyens du parti modéré et causèrent enfin l’envoi de Vespasien, avec soixante mille hommes ; on sait le reste, Jérusalem ruinée et le Temple incendié après un siège de sept mois, qui coûta la vie à la plus grande partie de la nation juive.

Les chefs des assiégés étaient trois, représentant trois partis distincts : Éléazar, le disciple de Judas le Galiléen, Jean de Giscala, et Simon de Gérasa ; Éléazar se tua pour ne pas tomber vivant entre les mains de l’ennemi ; Jean finit ses jours dans un cachot ; Simon fut réservé pour orner le triomphe de Titus vainqueur et fut, aussitôt après, supplicié publiquement à Rome. Tous les révoltés juifs qui ne trouvèrent pas la mort à la prise de Jérusalem, furent vendus comme esclaves, et, parmi ceux-ci, s’il en était qui se lamentaient trop de cette nouvelle condition, on leur infligeait le supplice des esclaves, l’ignominieux crucifiement ; pour humilier Simon davantage, on le crucifia la tête en bas.

Pendant le long siège de la ville de David, il y eut de très violentes discussions parmi les assiégés ; puis, la famine fut terrible et causa de nombreux cas d’aliénation mentale. On cite un homme du peuple, nommé Jésus, qui se promenait dans la cité et reprochait aux chefs leurs querelles, en s’écriant : « Malheur à vous ! malheur à nous tous ! malheur à Jérusalem ! malheur à moi-même ! » Un jour qu’il poussait ces cris sinistres, en se promenant sur les remparts, il fut tué par une des pierres que lançaient les catapultes des assiégeants ; les judaïtes le proclamèrent prophète et martyr.

Se tromperait-on beaucoup en voyant l’origine du Christianisme dans la secte de Judas Christos le Galiléen, adversaire du parti sacerdotal juif et du paganisme gréco-romain ? Ces judaïtes christiens sont mentionnés dès le règne de Néron, étant déjà répandus sur divers points de l’empire et persécutés. Après la ruine de Jérusalem, leurs survivants sont esclaves, et les premiers chrétiens nous sont représentés comme mêlés partout aux esclaves, faisant de la propagande religieuse parmi les esclaves, et s’assemblant secrètement dans les catacombes avec les esclaves païens qu’ils convertissaient à leurs idées d’émancipation. Est-il insensé de supposer que, se cachant pour leur propagande, ce sont les judaïtes qui ont imaginé ces fraternelles agapes, dont on a fait plus tard la communion eucharistique, et que des légendes vagues et contradictoires se soient formées, mêlant et dénaturant les souvenirs des Jean et Simon, des Judas et Jésus ?

Rien n’est plus caractéristique, en effet, que la date à laquelle le Christianisme fixe la première persécution contre les disciples de Jésus : c’est en l’an 64, disent les docteurs de l’Église, que Néron promulgua son édit. Eh bien, cette année 64 est précisément celle où Éléazar, parent et disciple de Judas le Galiléen, leva en Palestine l’étendard de la révolte contre la puissance romaine ; c’est alors que les judaïtes massacrèrent 3,000 soldats de l’empire, qui se trouvaient en garnison à Jérusalem. Il n’est pas étonnant qu’en présence de ce soulèvement, de cette rébellion sanglante, Néron, ne se bornant pas à ordonner la répression en Judée et en Galilée, ait édicté des mesures despotiques contre tous les Juifs épars sur les divers points de l’immense territoire soumis à ses proconsuls ; il n’est pas étonnant qu’il ait fait rechercher en Italie les membres de la secte judaïte, plus particulièrement même que les autres israélites, et qu’il ait livré au supplice tous ceux qui purent être découverts à Rome, voyant en eux des conspirateurs. La persécution de Néron s’appliqua donc nécessairement aux disciples du Christos Judas, lequel n’est pas un mythe. Puis, à partir des règnes de Vespasien et de Titus, c’est-à-dire après la ruine de Jérusalem, conséquence de l’insurrection d’Éléazar, les survivants de la nation juive, dispersés dans tout l’empire, furent tenus partout en suspicion, et il est très probable que, parmi leurs diverses sectes, celle des judaïtes fut la plus traquée et persécutée. N’est-on pas fondé à Croire que, pour mieux se dissimuler, pour dérouter les soupçons, les chefs de cette secte ont pu masquer leur rattachement à Judas le Galiléen en fabriquant toutes ces légendes diverses, dont les prêtres ont tiré ensuite les éléments des évangiles ?

Évidemment, ceci n’est qu’une hypothèse et n’a pas d’autre valeur ; mais il est impossible de ne pas constater que si, dès cette époque, quelques auteurs parlent de christiens (christiani), qui peuvent fort bien avoir été des judaïtes, aucun historien ne connaît, par contre, le Jésus-Christ de l’Évangile, ni son cortége de miracles, qui cependant n’étaient pas pour passer inaperçus ; et voilà pourquoi nous inclinons à penser que des prêtres ont songé, dès le deuxième siècle, à tirer parti de ces légendes, alors à l’état d’embryon, et ont entrevu la possibilité de créer un culte nouveau, alors que le paganisme n’avait plus de croyants, alors qu’on riait publiquement de Jupiter et des dieux de l’Olympe, — les immortelles satires de Lucien de Samosate, vivant à cette époque, sont là pour l’attester.

Oui, une secte chrétienne peut s’être créée dans ces circonstances, s’être répandue, sans que son existence et sa propagation nécessitent la réalité de Jésus-Christ ; et des martyrs de cette idée religieuse, suppliciés sous Domitien, Trajan et autres, ne prouvent rien à cet égard, absolument rien, pas plus que les milliers de martyrs qui se font broyer, même de nos jours encore, sous les roues du char de Djaggernaut, ne prouvent l’existence réelle de Bouddha et de ses incarnations.

Comment peut-on croire raisonnablement que Jésus-Christ a existé, et surtout existé en accomplissant des prodiges extraordinaires, alors que pas un historien, pas un écrivain contemporain n’a parlé de lui, avec ou sans miracles ?

Tacite, qui vécut de 54 à 140, et dont l’histoire abonde en détails de mince importance, a ignoré Jésus-Chris. Suétone (65-135), l’historien minutieux des douze Césars, a ignoré Jésus-Christ. Quintilien, l’illustre rhéteur, né sous Claude, a ignoré Jésus-Christ, lui dont le livre De l’Institution oratoire, un des plus beaux monuments de la littérature latine, passe en revue tous les discoureurs, avocats et sophistes-prêcheurs. Pline l’Ancien, né sous Tibère, mort sous Titus, a été un admirable naturaliste, mêlant à la science de la nature l’agréable récit des faits célèbres de son temps, et il a ignoré Jésus-Christ ; et son neveu, Pline le Jeune, dont les innombrables lettres, alertes et instructives comme celles de Mme de Sévigné, parlent de tout, ne savait rien de Jésus-Christ, même dans ses lettres à Trajan, où il cite les christiens comme une secte issue du Judaïsme. Épictète, le grand moraliste, le philosophe à qui l’examen d’aucune croyance religieuse n’échappe, a ignoré Jésus-Christ, lui qui était né dans l’Asie-Mineure, qui vint à Rome sous Néron et fut exilé sous Domitien, lui dont les entretiens furent recueillis par son disciple Arrien. Pomponius Mela, qui écrivit en l’an 43 (dix ans après les miracles inouîs du Vendredi-Saint) son grand et savant ouvrage Des Contrées du Globe, fit de la géographie à la manière de Strabon, c’est-à-dire joignit à la description de chaque pays étudié par lui les principaux aperçus des événements qui s’y étaient accomplis ; et il est complètement muet sur Jésus-Christ, quand il parle de la Judée !…

Et Plutarque ?… Il est né en 50 à Chéronée, en pleine Grèce, dans cette contrée où l’Église affirme que les disciples du Messie Jésus se sont répandus après la Pentecôte, qu’ils ont évangélisée, qu’ils ont remplie de prodiges au spectacle desquels les foules se convertissaient ; il est mort en 120 ; il a passé trente ans à Rome, où les miracles chrétiens éclataient, extraordinaires, jusqu’au milieu du Colisée, sous les yeux de la multitude, nous racontent les curés. Plutarque avait, comme historien, une spécialité : il biographiait tous les hommes célèbres, sans négliger de recueillir les légendes merveilleuses, et il n’a pas écrit la biographie de Jésus-Christ !…

Et Sénèque ?… Né à Cordoue en l’an 2, mort à Rome en l’an 66, il était contemporain de l’homme-dieu ; il vécut la plus plus grande partie de sa vie à la cour impériale ; il était à Rome, lorsque s’y produisit, de 51 à 64, la longue lutte de prodiges entre Simon Pierre et Simon de Gitta, lutte qui finit parla mort tragique de ce dernier, au dire des papes infaillibles{{{2}}} Ce Simon, chef d’une secte samaritaine, s’était brouillé en Judée avec Pierre et avait entrepris, dès lors, de lui faire une concurrence sérieuse, à coups de prestiges. Pierre rendait la vue aux aveugles, dégonflait les hydropiques, ressuscitait des morts, au nom de Jésus-Christ : Simon de Gitta opérait au nom d’un Saint-Esprit, qu’il appelait Pneuma-Agion, et ses miracles n’étaient pas de la petite bière, non plus, quoique d’un autre genre : à son commandement, les statues des places publiques descendaient de leur socle et exécutaient des gambades dans la rue ; il jetait une faucille en l’air, elle partait vers le champ voisin et faisait, toute seule, la besogne de dix moissonneurs ; un soir, on manquait de lumière dans une salle de conférences, Simon appela la lune, elle descendit en rapetissant son disque, entra dans la salle et s’y tint à quelque distance du plafond, pour éclairer les audi