La Vie de Shakspeare et le paradoxe baconien

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Revue des Deux Mondes tome 72, 1885
Henry Cochin

La vie de Shakspeare et le paradoxe baconien


I. J.-O. Halliwell Philippes, Outlines of Shakspeare. — II. The Promus of formularies and elegancies, by Francis Bacon, illustrated and elucidated from Shakspeare, by Mrs Henry Pott. — III. Did Francis Bacon write Shakspeare ? 32 reasons for believing that he did. — IV. Der Shakspeare-Mythus. — William Shakspeare und dit Autorschaft der Shakspeare Dramen, Ton Appleton Morgan. Deutsche Bearbeitung, von Karl Müller-Mylius.


« Who wrote Shakspeare ? — Qui a écrit Shakspeare ? » — Cette question irrévérencieuse, posée il y a environ vingt ans dans une des premières revues de l’Angleterre [1], semble avoir fouetté le sang des critiques shakspeariens et leur avoir donné une nouvelle ardeur au travail. Ces vingt dernières aimées ont été fécondes en découvertes, en observations nouvelles. Au point du siècle où nous en sommes, Shakspeare n’est pas un inconnu, comme il l’a été si longtemps. Je voudrais résumer ce qu’on sait de certain sur sa vie, ne s’attachant qu’aux faits, et laissant de côté les œuvres.

Les œuvres, en effet, ont été l’objet d’innombrables commentaires. Ou a, dès longtemps, analysé les caractères, interprété les pensées et les paroles, supposé même, plus qu’il n’aurait fallu, des systèmes psychologiques et moraux. On a divisé le génie de Shakspeare eu provinces, et ou se les est partagées. Lord Campbell a étudié ses connaissances juridiques ; il a été surpris de trouver, dans le poète, un juriste presque érudit, rompu aux rubriques des tribunaux, ci au difficile « sage du langage judiciaire anglais. Bucknill et Stearns l’ont montré instruit de la médecine, et spécialement de la pathologie mentale [2] ; suivant R. Smith, il avait des notions d’agriculture ; d’autres ont remarqué qu’il dut posséder la pratique du jardinage, et quelque teinture de botanique, qu’il fut au courant de l’étiquette de la cour, que l’équitation et le dressage des chevaux lui étaient familiers. Thorns voit en lui un soldat à qui l’art de la guerre n’était pas inconnu. Blades le croit initié au métier arda du typographe. L’évêque Wadsworth lui attribue une science étendue des saintes Écritures : Paterson, poussant la minutie plus loin que tout autre, a écrit une Entomologie skakspearienne, histoire naturelle de tous les insectes que Shakspeare a nommés. Partout où il y a des Anglais, et c’est à dire dans le monde entier, on parle et on écrit sur Shakspeare ; à New-York, à Bombay, à Montréal, à Melbourne, il paraît sans cesse des livres, des articles, des brochures. C’est une des singularités de ce merveilleux génie, que chacun se cherche en lui, et s’y retrouve ; il semble qu’aucune des directions de la pensée humaine ne lui soit demeurée étrangère et que son esprit ait été une véritable encyclopédie de son temps et de son pays.

L’homme dont l’esprit, naturellement si beau, paraissait orné d’une culture si variée et si rare, ne l’ut longtemps connu que par des traditions sans preuves, des anecdotes peu authentiques, des biographies insuffisantes. Ce que l’on savait de positif se réduisait à ceci : fils d’un cultivateur illettré du Warwickshire, devenu un acteur médiocre, il était mort ayant acquis quelque fortune, et n’avait pas pris la peine de réunir les œuvres que la postérité devait si avidement rechercher, ni même de les publier toutes. Cela a paru si peu satisfaisant que Schlegel n’hésitait pas à traiter de fable cette histoire tout entière.

De ce contraste, si saisissant, entre la splendeur du génie et l’obscurité de la vie, est né il y a trente ans bientôt, le plus étrange paradoxe littéraire. Avant de m’attacher à la personne de Shakspeare, il faut rappeler que cette personne même a été contestée. C’est un curieux incident des études shakspeariennes.

Voici le paradoxe : Shakspeare n’est qu’un pseudonyme. L’obscur acteur n’a pas pu écrire les drames ni les poèmes que nous possédons sous son nom ; il y a eu une longue supercherie, ou, comme on l’a écrit, « une mystification de trois siècles. » Le grand philosophe et écrivain Francis Bacon est le véritable, le seul auteur des drames ; il les a fait paraître sous le nom d’un acteur pour éviter la défaveur qui s’attachait alors à la production des œuvres théâtrales.

Une demoiselle américaine, miss Delia Bacon, flattée sans doute d’apporter une nouvelle gloire à son illustre homonyme, lança l’hypothèse pour la première fois, en 1856, dans le Putnam’s Magazine, et l’appuya, l’année suivante, d’un gros volume. Miss Délia n’eut pas de bonheur. Elle se plaignait avec raison que des plagiaires peu scrupuleux lui eussent, dès l’origine, dérobé son idée sans la nommer. Il était injuste d’oublier l’auteur d’une pareille invention. Il faut dire pourtant que l’idée gagna à passer dans d’autres mains que les siennes, l’aile ne l’avait pas soutenue, à sa naissance, d’argumens bien sérieux. La pauvre demoiselle semble avoir été d’un esprit rêveur, enthousiaste et vague, plein de songes philosophiques et d’utopies. On apprend avec regret, mais sans surprise, qu’elle est morte dans une maison de santé. C’est le sort ici-bas de bien des inventeurs. Les héritiers de sa pensée, le juge Holmes aux Etats-Unis et William Smith en Angleterre, furent plus heureux.

Smith eut la bonne fortune d’attirer l’attention de lord Palmerston, qui, comme tous les grands politiques anglais, se piquait de littérature, l’eu de temps avant sa mort, en 1864, comme il recevait quelques amis, à la campagne, Palmerston les régala de la théorie baconienne, encore peu connue, et qu’il soutenait avec une parfaite conviction. Comme on lui opposait le témoignage positif de Ben Jonson et des acteurs, camarades de Shakspeare : « Bah ! — répondait-il, — ces gens-là sont toujours d’accord ensemble ; et puis, il est possible aussi que Jonson ait été trompé comme les autres ! » Enfin, comme peut-être les argumens lui manquaient, il sortit du salon, passa dans sa bibliothèque, revint en tenant le livre de Smith, et dit : « Tenez ! lisez cela, et vous vous rendrez à mon opinion. »

Vingt ans ont passé, et l’Angleterre ne s’est pas rendue à l’opinion du noble lord, La haute société intellectuelle a résisté. Les écrivains spéciaux, la Société Shakspearienne n’ont pas même daigné examiner le problème étrange que l’on venait jeter au travers de leurs études,

Ce n’est pas à dire que le paradoxe n’ait eu, même en Angleterre, de nombreux partisans. Par sa nouveauté, il a surtout séduit les femmes, et une femme est aujourd’hui son plus ferme soutien. Mrs Henry Pott, avec la ferveur que les Anglaises apportent souvent aux choses nationales et littéraires, a entrepris un véritable apostolat. La foi et le dévoûment dont elle fait preuve sont vraiment méritoires. Elle a contribué à la fondation d’une Société Baconienne, qui compte environ cent cinquante adhérens. La Société s’efforce de faire naître un mouvement d’opinion ; elle publie les tracts qu’écrit Mrs Pott et mène une propagande à l’anglaise. Elle a gagné quelques partisans dans la curieuse et chimérique Allemagne, ainsi que le prouve un article inséré en 1884 dans la Deutsche Allgemeine Zeitung.

Des observations ingénieuses, et une certaine coïncidence entre les faits et les dates des deux vies de Bacon et de Shakspeare, ont donné à la théorie une apparence sérieuse, où de bons esprits ont pu être trompés. On a remarqué notamment, chez Bacon, une inclination vers les choses du théâtre, qui ne paraît point naturelle en un philosophe et un jurisconsulte. Il avait du théâtre une haute opinion, qui n’était point celle de son siècle, le considérant comme « un moyen de développer l’esprit des hommes. » Il n’était pas d’ailleurs sans génie poétique, comme l’a observé Macaulay ; mais il en faisait surtout preuve dans ses ouvrages en prose, car, jusqu’à présent, on ne connaît de lui que de mauvais vers. Sa vie ne fut pas toujours aussi grave que le comportaient ses hautes fonctions, a vingt-huit ans, il fut nommé membre du parlement, et s’y trouva mêlé à la jeune noblesse dorée, aux Southampton, Essex, Rutland, Montgomery, avec lesquels il se lia d’amitié. C’était une compagnie galante et lettrée, curieuse du théâtre et le fréquentant. Bacon en mena la vie : il fit des sonnets et des dettes, dédia ses vers à la reine, et signa des billets chez les lombards et les juifs. Il tomba ainsi dans une piteuse situation, et, en 1592, l’année même où l’on représenta le premier drame historique de William Shakspeare, le futur chancelier d’Angleterre, « pauvre et malade, travaillait pour vivre. » Ce travail misérable et nécessaire était celui que Bacon appliquait aux pièces de théâtre ; il avait obtenu que l’obscur acteur Shakspeare lui prêtât son nom, moyennant quelque part dans les bénéfices. Telle est la conjecture.

En effet, ajoute-t-on, Bacon n’était point tout à fait étranger à la production dramatique et écrivit, à plusieurs reprises, pour des fêtes de Noël ou du carnaval, de ces sortes de pièces de circonstance, coupées de pantomimes, que l’on appelait Masques. M. Spedding, l’excellent biographe de Bacon, a retrouvé et publié les fragmens de ces masques. Après les avoir lus, on peut pourtant se demander pourquoi l’auteur qui a avoué ces médiocres productions, aurait nié Jutes César et Hamlet. Cependant le jeune seigneur passait une partie de son temps en des occupations inconnues. Sa mère, lady Ann, l’austère et guindée protestante, s’en alarmait. « Francis, écrit-elle, est continuellement souffrant par l’habitude qu’il a de se coucher à des heures indues et de rêvasser, nescio quid, aux heures où il devrait dormir. » Elle s’effrayait aussi de le voir fréquenter une compagnie dissipée et aimer à paraître dans des représentations théâtrales privées, « pour la joie, dit-elle, d’Essex et de sa joyeuse bande, mais pour le péril de l’âme de mon fils. »

Bacon aurait donc écrit les pièces pour satisfaire à un goût naturel et à des besoins d’argent. On remarque, de plus, qu’il en eut le loisir, car sa conduite douteuse, lors du procès d’Essex, ne l’empêcha pas d’encourir la disgrâce d’Elisabeth, et, pendant les dernières années du règne, il fut privé de tout emploi public. En 1613, l’année même où l’on croit généralement que Shakspeare renonça au théâtre, lord Bacon fut nommé attorney général, et tout naturellement, le labeur énorme de cette nouvelle fonction le détourna du théâtre. Ici, les baconiens triomphent, pensant expliquer un mystère qui, depuis deux siècles, a intrigué les critiques : la retraite prématurée de Shakspeare et le silence de ses dernières années, Sans entrer dans une discussion qui me semble vaine, je ferai remarquer que le mystère reste le même : Bacon, comme Shakspeare, passa ses dernières années dans la retraite, et personne n’a prétendu qu’il ait pu écrire aucun drame de 1621 à 1626.

Voilà des argumens historiques. Il en est de critiques. Mrs Pott, dont le zèle est infiniment respectable, a cru en découvrir une nouvelle source en publiant un manuscrit inédit de Bacon, le Promus des formules et des élégances. C’est une collection bien précieuse de toutes les formes du langage, proverbes, bons mots, citations d’auteurs, formules de politesse, que cet esprit coquet et raffiné notait au passage, pour s’en servir dans ses écrits ou dans sa conversation. C’étaient des parures pour la pensée : ornamenta rationalia. Il les recueillait « comme provision et munition préparatoire pour la fourniture du langage et la promptitude de l’invention. » Mrs Pott rend aux lettres et à l’histoire un service notable en publiant le Promus. Sans le paradoxe baconien, le manuscrit eût dormi longtemps encore dans la poussière du British Museum. Ainsi, les erreurs dans les sciences ont souvent leur utilité. Cette publication est d’ailleurs le profit le plus net de la discussion. En effet, les analogies qu’a laborieusement relevées Mrs Pott sont de celles, à nos yeux, qui ne prouvent absolument rien. Souvent ces analogies sont purement imaginaires. S’il en est de réelles, il est aisé de les expliquer : ne serait-il pas extraordinaire qu’il n’y eût aucune rencontre de pensée on d’expression entre deux auteurs si voisins l’un de l’autre et qui avaient sous les yeux les mêmes spectacles, les mêmes hommes et les mêmes livres ? Si l’on prenait fantaisie de comparer Bossuet et Corneille, on ne serait pas surpris de rencontrer des pensées communes et des tours de phrase tout semblables. Il y a, selon Mrs Pott, trente-deux raisons de croire que Bacon a écrit les drames de Shakspeare. Trois ou quatre sont curieuses. Ce sont des argumens dès longtemps connus et classés par les baconiens, et dont quelques-uns sont assez fameux parmi eux pour avoir reçu des noms, comme les syllogismes de l’ancienne scolastique. Il y a, par exemple, une phrase d’Aristote que l’on trouve inexactement citée par le poète et le philosophe, sans que l’on connaisse une traduction d’Aristote d’où ils auraient pu tirer leur commune erreur ; il y a aussi une énumération de fleurs et de plantes presque identique chez les deux auteurs. Si l’on admet qu’ils ont pu se faire l’un à l’autre des emprunts, l’observation n’en demeure pas moins intéressante. La correspondance de Bacon a fourni les argumens les plus singuliers. On y trouve des phrases mystérieuses, des mots inexplicables. Une fois, par exemple, il s’agit de « poètes cachés. » Une autre fois, un correspondant de Bacon joue sur ces mots : « mesure pour mesure, » qui sont précisément le titre d’une comédie de Shakspeare. Bacon envoyait toutes ses œuvres, à mesure qu’elles paraissaient, à sir Tobie Matthew, son ami et correspondant familier ; quelquefois, à l’œuvre sérieuse, il joignait une « récréation. » Que pouvaient être ces « récréations, » sinon des pièces de théâtre ? Mais surtout, à une lettre fameuse, et qu’il eût rendue plus claire, s’il eût su quels tourmens il préparait aux critiques futurs, sir Tobie a ajouté un post-scriptum qui fait presque toute la force de la théorie baconienne. Il s’agit ici de l’argument que l’on appelle couramment the Matthew Postscript, Voici la phrase dans toute son obscurité : « L’esprit le plus prodigieux que j’ai connu, de ma nation et de ce côté de la mer, est du nom de Votre Seigneurie, quoique connu sous un autre. » Je ne prétends pas expliquer le sens exact de ce compliment entortillé ; il est possible que sir Tobie ait joué sur les différens noms que porta Bacon, tels que lord Verulam et vicomte Saint-Albans. De plus, il semble probable que Bacon et son confident intime aient fait usage, comme il arrivait souvent dans les anciennes correspondances, d’un jargon convenu dont nous ne possédons pas la clé. Je ne saurais décider ; mais il paraîtra à tous les esprits critiques que quelques obscurités dans la correspondance d’un auteur du XVIe siècle ne peuvent suffire pour trancher d’aussi graves questions.

Tous ces argumens ont été de nouveau mis en lumière par un critique américain qui ne manque ni de finesse ni d’érudition, M. Appleton-Morgan, Le livre de M. Morgan, dont il a paru cette année, à Leipzig, une édition allemande, fort augmentée par l’auteur mérite d’être lu. Il fait au moins ressortir avec un grand relief les difficultés des études shakspeariennes. Ce livre, en effet, est moins baconien que antishakspearien. Il tend surtout à prouver que Shakspeare n’est pas l’auteur des drames, des sonnets et des poèmes. M. Morgan a apporté au service de cette cause détestable une remarquable pénétration. Il s’est appliqué surtout à infirmer la valeur des témoignages contemporains et a été amené ainsi à étudier de très près une partie de la société littéraire anglaise, à la fin du XVIe siècle. Il fait bien apercevoir, par exemple, quel pauvre diable besogneux et sans scrupules dut être Ben-Jonson.

La théorie baconienne, pour fausse qu’elle soit, n’aura pas moins servi à appeler une attention minutieuse sur les œuvres de Shakspeare et sur plusieurs personnages et livres de son temps. Elle a excité l’activité de bien des esprits divers. Wyman, qui dressait, en 1882, la bibliographie de la discussion, relevait à cette époque 255 livres, brochures ou articles ; dans ce nombre, l’Amérique figurait pour 161 et l’Angleterre pour 69 [3]. Mon intention n’est pas d’ajouter un 256e item à ce volumineux catalogue. Mais je ne pouvais passer sous silence une controverse qui a donné naissance à une si abondante littérature. J’ai donc exposé cette théorie en abrégé, mais avec une parfaite bonne foi et sans rien dissimuler d’important. On a prouvé, non sans réplique, mais d’une ingénieuse façon et avec quelque vraisemblance, que lord Bacon eût pu écrire les drames de Shakspeare, Ce qu’on n’a pas prouvé, c’est que Shakspeare lui-même ne les a pas écrits. Et pourtant, tout est là. La partie la plus importante de la discussion aurait dû être la destructive, comme disent les baconiens. Elle a été la plus négligée. On a rejeté d’avance tous les témoignages contemporains : de Greene, de Nash, de Meres, de Davis, de Carew et de tant d’autres, en déclarant, en bloc, comme Palmerston le faisait pour Ben Jonson, que tous ces gens-là étaient dupes ou complices. Mais, en passant même sur ces impossibilités, il nous faudra toujours revenir à une affirmation première, qui est celle-ci : William Shakspeare n’a pas pu posséder assez de science ni de culture littéraire pour écrire les drames qui sont venus jusqu’à nous sous son nom.

Ce que l’on sait aujourd’hui de la vie de Shakspeare suffit pour démentir cette affirmation. Une critique patiente et sagace a réussi à dégager la figure de Shakspeare, écartant les brouillards du temps et des légendes. Ou s’est attaché à connaître les moindres faits de sa vie, sa famille, sa demeure, son caractère. Résistant à la tentation dangereuse de deviner l’homme au travers de ses œuvres, ne se fiant qu’aux documens certains et authentiques, on a ressuscité et rendu vivant celui dont la pensée seule nous était connue. Rien de ce qui se rapportait à lui n’a paru indigne d’être noté : on a fait sortir du tombeau les familles entières, oubliées depuis des siècles, de paysans, de bourgeois du Warwickshire, dont les seuls titres à l’attention de la postérité sont quelques relations d’affaires, de parenté et de voisinage avec William Shakspeare. Qui ne suivrait avec une émotion profonde cette exhumation de tout ce qui a touché à cet homme, cette recherche patiemment conduite à travers cinquante villes d’Angleterre et menée à bien, grâce à la bonne volonté de tous pour une œuvre vraiment nationale ? On apercevra vite combien cette recherche a été ingénieuse et efficace. La fantaisie baconienne fait voir combien elle était nécessaire.

Mon dessein n’est pas de relever, point par point, tous les détails de cette immense enquête. Je veux apporter seulement les résultats les plus nets, énumérer les faits certains, y ajouter les probables, écarter les douteux, et voir, dans cet état, quelle image on peut aujourd’hui se faire de William Shakspeare.


I

Vers le milieu du XVIe siècle, sous les règnes de Henry VIII et d’Edouard IV, vivait à Smitlerfield, petit hameau du Warwickshire, non loin de Stratford-sur-Avon, le fermier Richard Shakspeare. On ne sait rien de lui, si ce n’est qu’un voisin, du nom de Thomas Atwood, lui légua en 1543 une paire de bœufs. Ce fut sans doute un des plus graves événemens de sa vie. Il vécut, comme ses bœufs, de la terre et sur la terre, et mourut sans avoir seulement rêvé de l’immense gloire qui allait tout à coup éclater sur son nom. On l’eût bien surpris en lui disant que quelqu’un se soucierait de lui et de sa vie modeste, trois siècles après qu’il serait mort.

C’est pourtant de cette souche vigoureuse de paysans anglais que devait sortir William Shakspeare. Des deux fils de Richard, l’un, Henri, continua la vie paternelle et garda la chaumière, les près et les bœufs ; l’autre, John, eut d’autres ambitions, et sortit du village où s’était écoulée la paisible vie des ancêtres. En 1551, nous trouvons John Shakspeare établi à Stratford, où il exerce, dans Henley-Street, le commerce de gantier.

Stratford-sur-Avon n’était pas alors la ville riante et proprette que l’on visite aujourd’hui. Aucune tentative de drainage ou d’irrigation n’avait été faite dans la boueuse et humide vallée de l’Avon. La rivière, dont la pente est insuffisante, se répandait en toute liberté, se dispersant, à travers La ville, en bras et en ruisseaux, dont plusieurs avaient assez d’importance pour faire tourner des moulins, s’étalant en fossés et en maaes d’eau dormante, croupissant dans les bas-fonds. Presque chaque rue était bordée de fossés mal curés, où l’eau ne circulait pas et débordait sans cesse. Des porcs et des oies s’ébattaient à plaisir parmi toute cette humidité dégouttante. C’est l’image d’une bourgade sordide et malsaine. Au XVIe siècle, pour la première fois sans doute, la municipalité de Stratford s’alarma de ce fâcheux état de choses, et résolut d’y remédier par des arrêtés de police. Elle prétendait empêcher au moins que les ordures et les détritus de toutes sortes fussent jetés directement à la rue, ou au fossé, ainsi que les bourgeois de Stratford en avaient la séculaire habitude. Ou créa donc des dépôts d’ordures, où chaque habitant reçut ordre de porter chaque jour les résidus de la vie domestique. La chose n’alla pas toute seule et nous apprenons notamment que John Shakspeare n’y mit point d’empressement. Il fut condamné en avril 1552 pour avoir négligé de porter ses ordures au dépôt municipal, et avoir laissé se former devant sa maison une véritable sentine. Il était d’ailleurs sans excuse, nous dit-on, car le dépôt public était à peine à un jet de pierre de sa porte. Mais il fit comme les autres, et L’histoire locale nous informe que, deux siècles plus tard, on condamnait encore les citoyens de Stratford aux mêmes amendes pour les mêmes contraventions, sans plus de succès. La ville était et resta longtemps déplorablement sale.

Cette amende de douze pence nous donne une peu flatteuse idée des lieux où va paraître William Shakspeare. Elle nous apprend beaucoup sur son enfance, sur les jeux aquatiques et malpropres où elle dut se passer. La vérité est ainsi faite : il est rare qu’elle s’accorde avec les images poétiques que l’on se crée.

Le commerce de John Shakspeare fut longtemps prospère. Il ne se bornait pas à faire et à vendre des gants. Les professions n’étaient pas si exactement définies, ni la séparation des métiers bien absolue. Comme les autres gantiers de Stratford, John étendait son commerce autour de son métier principal. Des gants il passait aux cuirs, aux peaux, des peaux aux animaux mêmes, aux moutons, au bétail. Il revenait ainsi à son origine paysanne, et, resté en rapport avec son frère et les fermiers de son village natal, il achetait et vendait des grains. La spéculation sur les grains occupait d’ailleurs toute la ville : les greniers et les granges y étaient presque aussi nombreux que les maisons. John Shakspeare fut heureux. Il gagna de l’argent, et put acheter, en 1556, « deux petites maisons libres de redevances. » Il gagna aussi de la considération, et fit un brillant mariage, qui dut satisfaire le plus complètement du monde son amour-propre. Il épousa, en 1557. Mary, fille de feu Robert Arden, riche paysan propriétaire, et devint ainsi le maître de ces terres de Smitterfield et de Wilmecote, dont son père Richard avait été fermier. Mary lui apportait aussi une forte somme d’argent liquide, chose rare à l’époque et dans ces contrées rurales, et de plus une petite gentilhommière, un « fief absolu, » the Ashbies, avec soixante acres de terre. Du coup, la famille entrait dans la haute bourgeoisie, et presque dans la noblesse, à laquelle le nom militaire de Shake-speare (secoue-lance) et certaines traditions semblaient lui avoir donné des prétentions.

La fortune de John et son mariage le portèrent à ces fonctions municipales, si estimées et si enviées par tout le moyen âge. Il fut d’abord atelaster, officier chargé de la police des boissons : puis il entra dans la Corporation des bourgeois et fut, en 1558, élu un des quatre constables de la Court-lect. C’était une magistrature municipale importante, une sorte de justice de paix, avec des pouvoirs étendus. Il y fut réélu l’année suivante et, en même temps, comme affeeror, reçut mission de fixer le quantum des amendes aux cas où la loi l’omettait. Il occupait encore cette fonction délicate, lorsqu’il fut élu Chamberlain de la ville pour deux ans. A sa sortie de charge, en 1564, il rendit compte de son administration à la corporation. John était illettré ainsi que la plupart de ses concitoyens. Il signait d’une croix, au bas des actes, et le clerc de la ville notait en marge : Signum Johannis Shakspeare. Il n’en résulte pas qu’il s’acquittât plus mal de l’administration de la ville, ni qu’il rendît plus mal la justice sous l’orme, où l’on dit qu’elle se rendait.

Pendant ses années fortunées, John eut ses douleurs : il perdit en bas âge ses deux filles premières-nées. Mais une grande consolation lui fut envoyée. Il lui naquit un fils le 22 avril 1562, qu’il fit baptiser le 26 avril sous le nom de William Shakspeare. Elle existe encore, cette maison de Henley-Street où il a vu la lumière, cette voûte sombre d’église gothique, où ses vagissemens ont retenti lorsqu’il a goûté pour la première fuis l’amertume du sel de la sagesse.

La tradition, qui orne si volontiers de traits miraculeux l’enfance des grands hommes, garde ici le silence. Je ne m’en plains pas ; et j’aime à croire que cette enfance fut semblable à toutes les enfances, qu’elle eut ses joies et ses pleurs, ses jeux, ses maladies, sa beauté et son charme naïf. J’aime à croire que l’enfant parut le plus beau et le plus intelligent à sa mère, et peut-être à son père, qu’il grandit, comme une vigoureuse plante d’Angleterre, dans le limon natal de sa ville obscure. Mais il est bon de savoir quels objets rencontrèrent ce premier regard jeté sur le monde par un des plus grands parmi les hommes, quels furent pour lui ces premiers souvenirs et ces premières images, qui restent toujours, à travers toutes les vies, imprimées si fortement dans toutes les âmes.

Il fut élevé dans une maison confortable et vaste, pour le temps et le pays, dans un milieu bourgeois et rural à la fois, dans l’aisance. Les premiers mots sérieux qu’il put entendre furent d’agriculture, de commerce et aussi de jurisprudence et d’administration municipale. L’existence de sa famille a peu d’incidens, mais, si minces qu’ils soient, il les faut noter, car ils durent faire longtemps le sujet des propos qu’écoutait l’enfant. L’année même de sa naissance avait été sinistre : une peste avait ravagé la contrée. Les Shakspeare ne perdirent aucun parent, et l’on apprend que John se montra digne de sa situation dans la ville et contribua charitablement au soulagement des malades. Quoique ses charges publiques fussent parvenues à leur terme, il s’occupait encore des affaires. Il semble avoir été très apte à la comptabilité. Différentes personnes et la commune le chargeaient de faire leurs comptes. Deux fois il révise les comptes des Chamberlains, et, en 1566, reçoit, pour sa peine, la somme de 3 livres sterling. Chacun a connu de même des paysans qui ne savaient pas écrire et n’en faisaient pas moins des comptes fort exactement. En 1567, John prétend à la dignité de haut-bailli de la ville, et s’il n’y parvient pas, on remarque au moins qu’il est, pour la première fois, distingué dans les actes par le titre de mister Shakspeare, ce qui avait son importance. Il devenait vraiment une personne notable, et, en 1568, il atteignit au point culminant de sa carrière municipale et fut élu enfin haut-bailli. William avait quatre ans, capable déjà peut-être de prendre sa part de la gloire paternelle, au moins des réjouissances domestiques.

John Shakspeare, pendant ses fonctions, put donner à Stratford un divertissement fort goûté : la ville fut visitée par deux troupes de comédiens, celle de la reine et celle du comte de Worcester. Chacune donna sans doute plusieurs représentations ; elles en donnèrent d’abord deux gratuites et publiques, pour lesquelles le haut-bailli, voulant « montrer aux comédiens le cas qu’il faisait de leur talent, » leur paya les sommes modiques de 12 pence et de 9 shillings. Il est peu douteux que l’enfant William fût présent à ses représentations, car il est prouvé que les enfans étaient conduits aux spectacles et aux divertissemens populaires. Un certain Willis, de Gloucester, a laissé un récit d’une représentation dramatique à laquelle il assista vers l’âge de cinq ans et à l’époque justement où nous nous trouvons. On peut, sans hasarder rien de grave, changer les noms et croire que le jeune Shakspeare vit les mêmes choses et reçut les mêmes impressions. De quels yeux il dut dévorer ces rares et mystérieux spectacles, ces costumes aux couleurs éclatantes, ces actions violentes ou grotesques, ces masques bizarres dont s’affublaient les acteurs !

Il vit sans doute, comme Willis, quelqu’une de ces allégories dramatiques que le goût français avait mises à la mode dès le XVe siècle et dont les personnages, bien vivans aux imaginations symboliques du moyen âge, s’appelaient Luxure, Orgueil, Avarice. C’étaient de rudes moralités (morals), où le bien triomphait du mal par des artifices compliqués et naïfs à la fois, où les auteurs sacrés et profanes mêlaient leurs préceptes en la plus parfaite confusion. Mais l’enfant dut voir aussi des Mystères, car jusqu’en 1580, la représentation en était encore fréquente et populaire. L’église les avait encouragés, car elle y trouvait de puissans secours pour pénétrer les esprits, par les yeux, de la réalité des histoires sacrées. Le peuple les aimait, par un goût naturel des spectacles et des drames, par un sentiment de foi très primitif, avide de représentations sensibles. Des foules immenses accouraient de toute l’Angleterre centrale à Coventry, où les Mystères se célébraient avec une pompe et un luxe extraordinaires. Mais les acteurs de Coventry transportaient aussi, par les villes et les bourgs, leur énorme chariot dramatique, s’arrêtant partout où la piété et la curiosité populaires leur promettaient une recette acceptable. Là, ils disposaient le chariot, découvrant une assez vaste scène à deux étages, dont le plus haut seul était ouvert : le bas servait aux machines.

II y avait des praticables, des trucs et des trappes, des apparitions venant du ciel et des disparitions dans les enfers ; parfois des accessoires aussi compliqués que des navires, des nuages, des chars. Le théâtre était garni de tentures et de tapisseries, dont les dessins désignaient le lieu de la scène. Il y avait des accessoires permanens et populaires, tels que la gueule de l’enfer : c’était une tête colossale, avec des yeux lumineux et un nez énorme et très rouge. La bouche était munie de deux rangs de dents aiguës ; les mâchoires s’agitaient et l’on apercevait des flammes au fond de la gorge. Par cette gueule flamboyante on voyait passer les têtes noires des âmes damnées, leurs corps bariolés de jaune et de noir. Parfois le Christ venait en saisir quelqu’une et la tirer à lui, à travers l’horrible mâchoire du monstre. Ainsi était représentée la Rédemption. Les costumes ne variaient guère et étaient composés suivant une constante tradition. Pilate portait un manteau vert ; Adam et Eve avaient des vêtemens de cuir, afin de paraître nus ; Hérode, dont l’apparition sur la scène causait toujours la plus vive impression, avait des gants rouges, un costume multicolore, et, brandissant un sabre, se démenait comme un possédé. Tout ce matériel était tenu en bon état, comme on l’apprend par les comptes des acteurs de Coventry ; c’est chaque jour : tant pour avoir raccommodé l’Enfer, repeint la tête d’Hérode, reprisé Pilate, mis à neuf les masques des personnages.

Il y avait de la terreur tragique dans ces représentations. Le moyen âge ne reculait jamais devant l’horreur, et la scène de Coventry présentait aux yeux la Mort toute décharnée et rongée de vers. Mais les scènes grotesques et plaisantes y trouvaient place aussi, comme dans le bizarre Mystère des bergers, qui fait penser à la farce de Pathelin. Il est peu douteux que les souvenirs de Shakspeare aient été peuplés de ces images aux vives couleurs. La troupe de Coventry dut passer à Stratford en se rendant à Bristol, en 1570, Mais aussi il a bien pu arriver que le gantier John et sa famille se soient transportés à Coventry pour jouir du spectacle qui faisait courir toute l’Angleterre. Quoi qu’il en soit, Shakspeare connut les Mystères ; les souvenirs qu’il en garda se tournèrent au comique : le nom d’Hérode, le terrible Hérode de la juiverie (Herod of Jewry) lui revient souvent aux lèvres, et, dans Hamlet, il forge un mot pour critiquer le jeu exagéré d’un acteur, et l’accuse de vouloir surhéroder Hérode. Ailleurs, une mouche posée sur le nez rubicond de l’ivrogne Bardolph lui rappelle les âmes noires dans les flammes de l’enfer.

Des spectacles, des cérémonies, des mascarades et des processions, telles étaient les seules fêtes de la vie dans une petite bourgade rurale. William dut en jouir comme tous les enfans. D’ailleurs, il n’eut pas la triste enfance des fils uniques : son frère Gilbert, sa sœur Jeanne, n’étaient guère plus jeunes que lui. Quoique élevé dans une ville, il eut les amusemens et la vie d’un enfant des champs. Tous les parens de son père et de sa mère cultivaient ; et le souci des saisons, les sains travaux de la terre, l’élève du bétail devaient tenir plus de place dans les propos de ce petit monde modeste que les mouvemens de la politique, ou même les querelles religieuses qui agitaient l’Angleterre. La société où se retrouvait l’enfant était d’abord celle de son oncle Henry Shakspeare ; il habitait une grande ferme auprès de Smitterfield, dont les ruines se voient encore, le long de la grand’route, à droite en quittant Stratford. Agnès Arden, la seconde femme de son aïeul maternel, vivait à Wilmecote ; Alexandre Webbe, frère d’Agnès Arden, était aussi des amis de la famille, puisqu’il nomme John Shakspeare dans son testament et le choisit pour exécuteur testamentaire. Puis c’étaient les Hill de Bearley, parens proches des Arden, les Lambert, de Barton-on-the-Heath, les Stringers de Bearley, les Etkyns de Wilmecote, tous fermiers et petits propriétaires.

L’enfant pouvait donc apprendre à aimer la nature et à connaître les champs ; on ne s’étonnera plus autant de le trouver versé dans l’agriculture, l’élevage et même l’entretien des jardins. De même, les magistratures de son père peuvent être la source de ce goût que montra Shakespeare pour les matières juridiques, et de la connaissance qu’il en acquit plus tard. Ce goût et cette connaissance sont choses si notables, qu’on a voulu croire que William avait dû traverser au moins la carrière judiciaire : une patiente recherche à travers les archives de tous les hommes de loi, par toute l’Angleterre, n’en a pu fournir la moindre preuve. Il n’est pas indifférent de savoir qu’il put apprendre les premières notions du droit, auprès de son père, à Stratford. L’enfant qui devait être un tel homme dut posséder, dès ses premières années, la puissance pour percevoir, comprendre et se souvenir.

A l’âge de sept ans, comme il était d’usage, l’enfant fut mis à l’école libre (freeschool) de Stratford. Il devait, pour y pouvoir entrer, avoir reçu d’avance les premiers élémens. C’est donc probable qu’il apprit à lire et à écrire chez ses parens, qui tinrent à honneur, comme il arrive souvent, de lui donner l’instruction qu’eux-mêmes ne possédaient pas. L’école libre ne se bornait pas à l’enseignement primaire. On y apprenait le latin, assez, dit-on, pour pouvoir entretenir en cette langue une correspondance ; assez du moins pour pouvoir lire quelques auteurs classiques : cela est plus important. Quels furent les livres que l’enfant put trouver, enchaînés à son pupitre, dans l’école de Stratford ? Bien peu nombreux devaient-ils être, et bien élémentaires, Ce fut le livre de rudiment que l’on nommait « Accidence », et dont une page entière est citée dans les Joyeuses Commères. Ce furent les Sententiœ pueriles, un de ces recueils d’adages et d’apophtegmes, tant sacrés que profanes, comme le moyen âge en vit tant compiler. Ce fut encore la grammaire latine de Lilly, et peut-être aussi quelque auteur classique, quelque fragment des Métamorphoses d’Ovide, quelque ancien recueil de fables. Peu de choses assurément. La Renaissance mit du temps à faire pénétrer l’usage des classiques dans les parties reculées de l’Angleterre. L’enfant ne put pas acquérir une connaissance bien sérieuse de l’antiquité ; il acquit du moins un instrument, indispensable en ce temps plus qu’en tout autre à toute étude et à toute lecture, la langue latine Shakspeare, au dire de Ben Jonson, possédait « peu de latin et moins de grec. » On peut même admettre qu’il ne sut pas de grec du tout ; mais ce peu de latin suffit pour expliquer l’usage d’auteurs non traduits, si l’on trouve vraiment la preuve que Shakespeare dut les connaître.

Cependant William ne put achever ses études. Son père le retira brusquement de l’école en 1579. Il n’en résulte pas qu’il n’apprit rien. Il avait quinze ans, et il était depuis huit ans écolier. Il eut seulement, plus tôt qu’on ne devait craindre, une soudaine rencontre avec les réalités de la vie. La spéculation, comme il arrive souvent, avait mené John Shakspeare de la prospérité à la misère, au moins aux embarras d’argent. Ces embarras paraissent dès 1578 : John emprunte 40 livres sterling à son parent John Lambert, et donne en hypothèque the Ashbies, la petite terre seigneuriale qu’il tient de sa femme. Aussi ne se trouve-t-il plus en mesure de subvenir à l’éducation classique de William, et, pour lui donner un bon état, il le met en apprentissage chez un boucher. La boucherie est encore, dans bien des campagnes, le plus lucratif des commerces ruraux. Il ne faut pas s’exclamer, ni voir là rien qui pût dégrader le fils du gantier John Shakespeare. On ne dit pas que William se déplût à ce métier vigoureux, ni qu’il y fût malhabile ; bien au contraire, s’il faut en croire Aubrey, auteur peu critique, mais auquel la tradition locale était familière : « s’il tuait un veau, dit Aubrey, il le tuait dans un grand style, et faisait un discours. »

En quelle circonstance, et pourquoi, trois ans après sa sortie de l’école, le jeune garçon de dix-huit ans prit-il le parti de se marier ? C’est ce qu’on ne peut savoir certainement. Voici un des points où l’imagination des auteurs a pu se donner le plus librement carrière. Et cela est naturel. Ce mariage fut sans doute une action romanesque et inconsidérée, et il n’est pas bien vraisemblable que le bonheur domestique s’ensuivit. Anne Hathaway, née d’une famille de cultivateurs aisés, avait huit ans de plus que son mari. S’aimèrent-ils ? Un entraînement de jeunesse rendit-il le mariage nécessaire ? C’est ce qu’il est permis de supposer, si l’on considère que le bond (acte) de mariage porte la date du 28 novembre 1582, et que Suzanna, la première née de William Shakspeare, fut baptisée moins de six mois après, le 20 mai 1583. La chose parait bien claire, et cette naissance prématurée ne semble guère laisser de doute. Mais les critiques shakspeariens ont une si complète admiration pour le poète national, qu’ils ne veulent pas d’ombre au tableau et n’admettent pas une faute à l’entrée de cette grande vie. N’ont-ils pas été chercher dans des livres de médecine les exemples des gestations les plus courtes, pour justifier Shakspeare et Anne Hathaway ? C’est aller bien loin. La faute est probable, elle est naturelle, d’après ce que nous pouvons supposer d’un tempérament vif et indiscipliné. C’est bien assez que William Shakspeare ait été un homme de génie, sans vouloir encore en faire un saint. Ce serait tomber dans l’invraisemblance.

Pourtant, il faut le reconnaître, un autre argument a été mis en avant, qui est plus sérieux. Il est utile de savoir que les fiançailles solennelles et religieuses, le precontract, étaient souvent, aux yeux du peuple, aussi efficaces que le mariage même. Les écrivains ecclésiastiques se sont plaints souvent de cet abus. Quelques-uns plus tolérans, comme l’évêque Watson, qui écrivait en 1558, admettent que les fiancés « sont parfaitement mariés ensemble, quoique, — ajoute-t-il naïvement, — leur mariage à la face de l’église, par le ministère d’un prêtre, ne soit pas superflu. » Il y avait là assurément une tolérance usuelle, dont il me paraît juste d’étendre le bénéfice à la mémoire de Shakspeare. On sait d’ailleurs combien sont larges encore aujourd’hui, en Angleterre, les idées courantes en matière de mariage, et le peu de souci qu’on y prend des formes, quand le consentement mutuel est certain. L’histoire de Gretna-Green est d’hier.

Quoi qu’il en soit, il est certain que le mariage était mal assorti, et que le bonheur conjugal, s’il exista, ne fut pas de longue durée. Trois ans après son mariage, William quitta Stratford, et pendant les longues années de son séjour à Londres, il est peu probable que sa femme ait jamais été le rejoindre. Mais, pendant même les trois ans qu’ils passèrent ensemble, la tradition ne veut pas qu’ils aient été des époux bien unis, ni que William ait montré des qualités de ménage que son âge ne comportait guère.

Le biographe Rowe, qu’on trouve, le plus souvent, prudent et bien renseigné, place ici une histoire qui doit être vraie et qu’on ne peut rejeter. Le jeune Shakspeare ne fréquentait point la bonne société, mais vivait de compagnie avec les vauriens et les jeunes étourdis. La bande se livrait au braconnage et s’en trouva mal. Un gentilhomme campagnard, sir Thomas Lucy, de Charlecote, qui tenait sans doute la chasse plus encore pour un privilège nobiliaire que pour un divertissement, fit poursuivre les mauvais garçons qui dérobaient ses cerfs et ses lapins. Shakspeare, qui n’était peut-être pas bien coupable, le devint, aux yeux de sir Thomas, par une ballade satirique qui courut le pays et fit beaucoup rire aux dépens du gentilhomme. Sir Thomas, qui eut peut-être pardonné les lapins, ne pardonna pas la satire ; l’autorité d’un seigneur était redoutable en tous lieux, mais surtout en un canton rural reculé, loin de toute publicité et de toute autorité supérieure. La famille prit peur ; le jeune coupable, dont l’humeur indépendante devait se fatiguer d’ailleurs de la plate vie de province, se laissa effrayer. Shakspeare prit la fuite et quitta tout, laissant trois enfans derrière lui, car deux jumeaux venaient encore de lui naître, son fils Hamnet et sa fille Judith.


II

Chassé de son pays par un méfait auquel on aime à trouver une couleur littéraire, entrant dans la vie d’homme par une voie irrégulière, hanté sans doute de rêves grandioses, où devait-il aller ? Là où s’en vont des campagnes tous les rêveurs et tous les dévoyés, là où l’on cherche la gloire et la fortune, là où se trouve souvent la misère, à la grande ville, à Londres. Arrivé à Londres, il disparaît à nos yeux pour de longues années. Qui garde le souvenir des jours misérables que traînent tant d’hommes dans les bas-fonds des grandes villes ? Un compatriote de Shakspeare qui vint à Londres vers la même époque, Johnn Sadler, de Stratford-sur-Avon, a laissé un récit de ses propres débuts dans la ville. Sadler alla d’abord vendre son cheval ; ainsi dut faire Shakspeare ; c’était la première chose pour vivre et pour s’ôter l’espoir du prompt retour. Puis, « n’ayant aucune relation à Londres pour le recommander ou l’aider, il alla de rue en rue, de maison en maison, demandant si l’on avait besoin d’un apprenti ; il reçut bien des refus et mille rebuffades à perdre le courage… » Ce douloureux pèlerinage, Shakspeare le fit assurément.

Le hasard le conduisit à travers champs, à un petit village de banlieue, à Shoreditch, à la porte d’un théâtre. Là, il put utiliser au moins ses habitudes campagnardes ; il s’offrit pour tenir les chevaux des gentlemen qui entraient au théâtre, et pour quelques liards, il en prenait soin tout le temps du spectacle. Telle est du moins l’antique tradition, venue à nous de bouche en bouche. Johson la tenait de Pope, qui l’avait reçue de Rowe ; à Rowe, elle venait de Betterton, et celui-ci l’attribuait à sir William Davenant, qui avait connu personnellement Shakspeare. Ainsi une critique ingénieuse remonte de proche en proche et trace une généalogie des propos, des bruits publics et des anecdotes pour arriver à jeter une lueur dans ces obscures années. Une discussion intelligente donne à cette tradition toute la valeur d’un fait historique. On observe d’abord qu’elle est assurément fort ancienne, car l’usage se perdit très tôt d’aller au théâtre à cheval. Cela était regardé déjà comme un ridicule en 1599 ; la dernière comédie où il y soit fait allusion est de 1632. La coutume tomba d’elle-même lorsque les principaux théâtres furent bâtis au sud de la Tamise et que les bacs du fleuve furent la meilleure et presque la seule voie pour s’y rendre. En 1585, il n’y avait probablement à Londres que deux théâtres, le Théâtre et le Curtain (rideau), tous deux au nord de la Tamise, tous deux au village de Shoreditch. Le voyageur qui voit la Londres moderne et traverse le quartier populeux et tumultueux de Shoreditch a peine à se représenter que c’était là, aussi tard que la fin du XVIe siècle, la pleine campagne. Le botaniste Gérard rapporte qu’un jour, allant au théâtre, il découvrit dans un pré une nouvelle sorte de renoncule. Le tait vaut la peine d’être noté et l’on sera moins surpris de rencontrer dans les épigrammes de Davis ce personnage qui « chevauche par les champs pour voir des comédies. » N’est-ce pas charmant ?

Les abords des théâtres, comme il arrive encore aujourd’hui, n’étaient pas très bien hantés. Un lord-maire nous les représente comme le rendez-vous des « vagabonds, gens sans aveu, filous, voleurs de chevaux, escrocs, farceurs et autres personnes désœuvrées et dangereuses. » Aussi le bourgeois ou le gentilhomme, qui venait « par les champs pour voir des comédies, » en ce temps où carrosses et chaises étaient peu connus, était-il anxieux de trouver à qui confier son cheval. On dit que Shakspeare eut quelque succès dans cette modeste profession, y acquit un certain renom et engagea plusieurs jeunes gens pour l’aider à satisfaire aux demandes. Quand un cavalier s’arrêtait au Théâtre, un enfant se présentait à la bride avec ces mots : « Je suis un des garçons de Shakspeare, monsieur. » Et plus tard, quand William eut passé la porte du théâtre et monté à de plus hauts emplois, les enfans qui tenaient les chevaux s’intitulaient encore « les garçons de Shakspeare » (Shakspeare’s boys). Il faut ajouter que James Burbage, le propriétaire du théâtre, homme de ressources variées, tenait une hôtellerie et aussi une écurie à Smithfield, où il louait des chevaux et en prenait en pension. Si Shakspeare vendit son cheval en arrivant à Londres, ce dut être dans Smithfield où se faisait tout le commerce des chevaux. On peut donc supposer qu’il entra ainsi d’abord en relations avec le théâtre et le propriétaire du théâtre, et que le premier pain qu’il gagna à Londres, le premier travail qu’il y trouva pour échapper à la faim ou à la mendicité lui vinrent du théâtre.

Toutes ces conjectures sont raisonnables et doivent être bien voisines de la vérité.

Cependant les choses n’allaient pas bien à Stratford. En 1587, John Shakspeare, n’avant pu payer ses dettes, était mis en prison. Il proposa alors à John Lambert, son principal créancier, un arrangement par lequel il lui cédait the Ashbies, la terre qu’il lui avait hypothéquée, moyennant quittance de sa dette, et 20 livres sterling. Il est certain que William prit part à cet arrangement, et il parait probable qu’il revint alors pour la première fois à Stratford, bien misérable lui-même et pour une misérable cause, afin de tirer son père de prison [4]. Lors de cette première visite à sa femme, à ses enfans, à sa ville natale, on sait qu’il était déjà lié à une troupe de comédiens et qu’il y remplissait un emploi très humble. William Castle, qui fut vicaire à Stratford vers le milieu du XVIIe siècle et vécut certainement en rapports avec plusieurs personnes de la famille de William, dit qu’il entra d’abord au théâtre comme « serviteur. » On croit que sa fonction fut celle de prompter’s attendant (aide souffleur), ou autrement call boy. Il avertissait les acteurs d’entrer en scène. Il était avertisseur.

On voudrait savoir au moins à quelle troupe Shakspeare fut lié et abord. Il y en avait alors plusieurs, existant chacune sous le patronage d’un grand seigneur, d’un ministre ou de la reine et s’intitulant serviteurs du personnage qui leur accordait protection. En cette même année 1587, où Shakspeare retourna pour la première fois à Stratford, les serviteurs des lords Essex, Leicester et Stratford y vinrent donner des représentations. Mais il n’y a pas de raisons de croire que Shakspeare en fit partie. Il est certain qu’il était attaché au théâtre de Burbage ; mais cela n’apprend rien, car le fameux entrepreneur théâtral n’avait plus alors de troupe à lui et louait sa salle à toutes celles qui lui en offraient un bon prix.

Aussi l’obscurité devient de plus en plus profonde. L’arrangement auquel Shakspeare intervint en 1587 est le dernier fait connu de sa jeunesse Jusqu’en 1592, nous n’entendrons plus parler de lui. Il est au théâtre, passant d’un emploi infime à un autre moins bas, apprenant le métier dramatique par le plus long et le plus dur apprentissage.

Le théâtre en ce temps, pas plus qu’en tout autre, n’était un lieu bien pur. Les gens moraux, les hauts bourgeois de la cité, les pasteurs les puritains surtout, le regardaient comme un antre de Satan un palais de Vénus, une des abominations de l’Antéchrist. « Satan, dit Northbrook, n’a pas de moyen plus sûr, ni de meilleure école pour conduire les hommes et les femmes dans les embûches de la concupiscence et dans les sales plaisirs de la criminelle débauche. » en 1580, après un tremblement de terre qui terrifia la ville les prédicateurs tonnèrent en chaire contre les horreurs des théâtres qui appelaient sur Londres les éclats de la colère divine. C’est que les représentations étaient pour les prêches une redoutable concurrence et un prédicant se trahit lorsqu’il dit : « Un coup de trompette vous réunira mille pour voir une sale comédie, et la cloche pourra tinter une heure sans vous réunir cent pour entendre un sermon. » Pourtant les femmes ne paraissaient pas sur la scène, et tous les rôles étaient tenus par des hommes. Cela semble exclure une des sources les plus communes de scandale. Mais les théâtres n’en paraissaient pas moins aux yeux des bourgeois rigides, comme de dangereux mauvais lieux. Il faut dire que le peuple de la plus basse classe y accourait en foule ; des rixes et des désordres y étaient fréquens. On y avait de mauvaises façons, mangeant et buvant, aspirant, dans des pipes de terre, la fumée de cette herbe de Tabago qui s’appelait en France herbe de la reine mère. Les représentations, d’ailleurs, n’étaient pas toujours d’un ordre bien relevé. Après les tragédies, les comédies, les moralités et les farces, les théâtres étaient loués pour toutes sortes d’exhibitions : on y dansait des ballots ; on y donnait aussi des assauts d’escrime et, pour attirer la foule, les bretteurs et les spadassins parcouraient la ville en procession, quelques heures avant le combat. On y montrait les grandes curiosités d’outre-mer, les montres et les animaux féroces. Le goût naturel de l’époque portait les esprits vers les contrées lointaines et les choses inconnues. Le peuple n’était pas seul à se plaire à ces spectacles variés ; les nobles et la cour y trouvaient aussi leur plaisir. Elisabeth, avant d’être reine, assistait un jour, avec la reine Marie, « au divertissement d’un combat d’ours, » et l’on rapporte que leurs altesses en furent « tout à fait contentes. » Elles aimaient les mêmes plaisirs que leur peuple.

Faut-il enfin ajouter aussi que les théâtres étaient, comme toujours, le facile rendez-vous des gens de plaisir ? « Dans les théâtres, à Londres, écrit Gosson, la mode des jeunes gens est d’aller d’abord au parterre et de promener leurs yeux autour des galeries ; puis ils volent et s’empressent, le plus près qu’ils peuvent, des plus jolies femmes ; ils leur offrent de petites pommes, jouent avec leurs vêtemens pour passer le temps, font la conversation et les mènent dans les tavernes à la sortie du théâtre. Celui-là se croît le meilleur compagnon qui se fait remarquer pour être le plus empressé auprès des femmes. » — En vérité, rien n’est nouveau sous le soleil.

Vus d’un mauvais œil par le lord-maire et les membres du Privy Conucil, les théâtres ne purent, de longtemps, s’établir dans la cité de Londres. Les plus fameux seront construits au sud de la Tamise, à Southwark, les plus anciens, au nord, dans le village de Shoreditch. Quand Shakspeare arriva à Londres, il n’y avait pas dix ans qu’un théâtre permanent existait ; jusque-là, à travers tout le moyen âge, les représentations se donnaient sur les tréteaux roulans que j’ai décrits, ou dans les halls des municipalités et des guilds. James Burbage, d’abord menuisier, puis acteur dans la troupe du comte de Leicester, loua, le 13 avril 1576, un terrain à Shoreditch, au lieu dit « la Liberté de Halliwell. » et y éleva le bâtiment de bois qui porta toujours, par excellence, ce nom : le Théâtre. Le lieu était marécageux et il y poussait des saules. On y voyait tourner, comme dans l’ancienne banlieue de Paris, les grandes ailes des moulins à vent. Shakspeare put y retrouver quelque souvenir de Stratford et du Warwickshire. Le paysage pourtant n’était point gai, quoiqu’un commençât à construire de ce côté quelques maisons de plaisance : il y avait un gibet et l’on pendait près du théâtre.

James Burbage avait loué, pour vingt et un ans, les deux jardins, les quatre masures et la grange qui devinrent le « Théâtre. » Il ne dirigea les représentations que trois ans ; en 1579 tout en restant propriétaire du théâtre et locataire du terrain, il céda la direction à un certain John Hyde, qui la garda jusqu’en 1589 Très près du « Théâtre, » dans un pré que l’on appelait le « Rideau vert » (Green Curtain), s’était élevé, un an après le premier un second théâtre, le Curtain. Les spectacles que l’on y donnait étaient d’un caractère plus varié, quoique la tragédie y eût aussi sa place. Les salles de spectacle étaient ouvertes au plein air ; c’étaient des sortes de cours, entourées de tribunes et de galeries. La scène et les galeries étaient ouvertes : le centre, the pit ou the yard où le public populaire se tenait debout, était exposé à toutes les intempéries des saisons. Les représentations, comme il paraît naturel, avaient lieu le jour, et il en fut ainsi tant qu’il n’y eut pas de théâtre couvert. L’entrée au théâtre, qui donnait seulement droit à se tenir debout dans le pit, était de un penny. On pavait deux pennys pour être admis aux galeries, trois pennys pour les loges (rooms ou boxes). Les gens à la mode s’asseyaient sur les côtés de la scène, comme il fut longtemps d’usage en France, au grand détriment de l’illusion scénique ; ils payaient six pence ou un shilling. Quoique la valeur de l’argent soit bien changée, on voit que le théâtre était un divertissement à bon marché et, par conséquent populaire.

Les décors et les trucs, quoique évidemment simples, n’étaient point aussi puérils qu’un se le figure souvent. La machination déjà compliquée des mystères nous est une preuve que les légendes courantes à ce sujet se trompent de siècle et doivent remonter à une époque plus ancienne.

On peut se figurer le jeu des acteurs comme très libre et violent, leur déclamation comme forte et un peu enflée ; le côté comique, grotesque même des scènes, devait toujours être mis en relief, en faveur d’un public qui, nous dit-on, supportait avec peine de rester longtemps grave. L’acteur, alerte et bien découplé, ignorait la crainte du ridicule. Ainsi nous savons que Richard Burbage, jouant Hamlet, avec un immense succès, ne craignait point d’emporter dans ses bras, en sortant de scène, le cadavre de Polonius. Ceci était presque une nécessité, car le théâtre n’avait point de rideau. Mais l’acteur recherchait d’autres effets dont la bizarrerie était la seule raison. Dans la scène entre Hamlet et sa mère, au moment où le spectre paraissait, Burbage, qui était assis, se levait brusquement et renversait son siège. Au cinquième acte, Burbage sautait dans la tombe d’Ophélie, ce que peu d’acteurs, en Angleterre même, osent faire aujourd’hui. Le fossoyeur, avant de se mettre à l’ouvrage, réjouissait fort le public du parterre, par une facétie qui est encore de mode dans nos cirques forains. Il ôtait lentement une douzaine de vestes qu’il avait enfilées les unes par-dessus les autres. A chacune, c’était un éclat de rire. Ces précieux détails, qui nous sont parvenus sur la représentation d’Hamlet, peuvent donner quelque idée de ce qu’un public anglais du XVIe siècle goûtait dans le jeu des acteurs.

Ce public était tumultueux, passionné, impressionnable. Il se prenait vivement aux choses, il était saisi par les entrailles. On raconte comme un fait naturel qu’une femme, meurtrière de son mari se dénonça elle-même, en voyant un drame où le spectre d’un mari assassiné hantait les nuits d’une femme coupable. Hamlet contient, une péripétie semblable. Le peuple anglais était avide de drame, passionné pour le jeune art dramatique, né du génie national, au souffle de la Renaissance. L’acteur James Burbage avait deviné son temps, et, après son premier essai, de nombreux théâtres s’élevèrent. Un grand mouvement littéraire et mondain se produisit. Les théâtres furent le rendez-vous des jeunes seigneurs élégans : ils menaient ou suivaient la mode vers les choses du théâtre et des belles-lettres. Nous allons retrouver Shakspeare, toujours attaché au théâtre, mais lié avec cette jeunesse élégante et lettrée, lié aussi avec des libraires, dans les boutiques desquels il put assurément beaucoup apprendre. C’était le monde de la cour et le monde des lettres. Les relations nous permettent d’imaginer comment il passa son temps pendant les cinq années d’obscurité profonde. Il fit son métier d’acteur et n’y brilla pas d’un grand éclat ; il jouait des rôles secondaires, ce qu’on appellerait des utilités. Les Burbages le regardaient nous dit-on, comme « un homme méritant » (a deserving man). Il était bien ce Johannes factotum du théâtre que ses ennemis lui reprochaient d’être.

Cependant il pensait, il observait, il étudiait. Le spectacle de la vie humaine passait sans cesse devant ses yeux, dans ces salles de théâtre où défilaient la cour et la ville : c’était l’homme à la mode avec son langage fleuri d’euphuisme, l’homme de lettres barbouillé de latin, le bourgeois et le spadassin, le fermier des banlieues et l’ouvrier de la ville, le tire-laine et le ruffian, l’étudiant et l’homme de loi. C’était la vie enfin, toute la vie d’un peuple et d’un siècle, cette vie qu’il devait faire passer tout entière dans ses drames. Il était là, ses grands yeux bleus ouverts, l’oreille tendue, l’âme palpitante d’ambitions et de désirs. Puis on partait pour ces longs voyages d’aventures, ces tournées de province où les troupes passaient une bonne partie de l’année. On courait de ville en ville, de bonheur en malheur, jouant où l’on pouvait, dans les granges, dans les salles des châteaux, dans les halles communales, souffrant le froid, la faim, poussant les chars à la roue et rapiéçant les costumes. Les acteurs n’étaient point, comme aujourd’hui, de grands personnages cités dans les gazettes pour leurs moindres actions. Leur existence était joyeuse, mais accidentée et misérable. Une troupe errante, fût-ce celle de Molière ou de Shakspeare, est toujours ce qu’on peut se figurer : une bande assez pauvre, à la merci de la mode locale, de la bonne ou de la mauvaise société, promenant les accidens divers de son éternel roman comique, un chariot de Thespis, où, depuis les siècles, on se barbouille toujours le nez pour faire rire, on se hausse toujours sur les cothurnes pour faire trembler. Mais le poète était là, se remplissant l’esprit de paysages, de figures et d’aventures, connaissant par le menu ce peuple anglais, dont il allait, pour les siècles, fixer la pensée.

Je demeure persuadé que, pendant ces sept années d’obscurité, Shakspeare ne se contenta pas de voir les hommes et d’observer les mœurs. Mais, par tous les moyens et à toute occasion, il dut acquérir toutes les connaissances qui lui manquaient, tout ce que son éducation insuffisante et tronquée lui laissait à apprendre. On appuie toujours sur ce point, qu’il n’avait point terminé ses études. Mais l’école n’est pas le seul lieu où l’on puisse apprendre, et c’est trop avoir la superstition scolaire que de conclure qu’un homme ignore tout parce qu’il n’a pas fini ses études. Il est à croire qu’un jeune homme intelligent. vivant pendant sept années dans une grande ville, dans une profession qui confinait à la littérature, put lire tous les livres qui avaient cours de son temps. Si j’ajoute que ce jeune homme avait du génie, c’est-à-dire au moins la perception rapide, la mémoire fidèle, l’imagination puissante, la faculté toujours en éveil de généraliser et d’associer les idées, — je ne m’étonnerai plus de trouver dans ses œuvres la preuve de connaissances variées et l’indice d’une vaste culture. Il paraîtra naturel que ce jeune homme ait lu des livres de droit quand les continuels procès de sa famille et de ses théâtres avaient dû exciter son attention, des livres de théologie quand l’Angleterre était pleine de disputes théologiques, des livres de médecine dans un temps qui goûtait les sciences naturelles. Je trouverai même facile à croire qu’il ait appris quelques notions de français et d’italien pour mieux connaître le mouvement littéraire de son siècle. Mais surtout je le vois dévorant les anciennes chroniques anglaises, tous les auteurs antiques qui purent tomber en ses mains, les recueils de nouvelles et de romans étrangers dont les traductions avaient déjà paru. D’ailleurs, il ne faut rien exagérer : il était plus aisé d’acquérir une teinture de toute la science courante de l’époque que ce ne serait aujourd’hui ; tous les livres alors imprimés en Angleterre n’auraient pas formé une bien considérable bibliothèque. Je repousse donc absolument l’argument fondé sur l’ignorance probable de Shakspeare ; les dures années d’épreuve, passées à Londres dans des emplois modestes, furent le temps où le génie se forma et acquît les matériaux qu’il lui fallait. Et si l’on demande : Un obscur acteur a-t-il pu écrire des pièces qui contiennent en abrégé toute la science de son temps ? — Oui, répondrai-je, s’il avait du génie.

Je puis reprendre maintenant la vie de Shakspeare presque jour par jour. Étant parvenu à la période de production, je serai amené à prononcer le titre de quelques drames et à indiquer la date de leur première apparition publique. Il n’entre pas dans mon dessein de discuter la chronologie, ni la difficile question des sources. Par cette étude, on pourrait s’assurer que Shakspeare n’a peut-être jamais inventé aucun de ses drames. Si l’on aperçoit à travers tous la constante unité de son esprit, on reconnaît, dans chacun aussi, une part impersonnelle, le bagage ordinaire du théâtre de son temps. Les situations qu’il a faites immortelles étaient, le plus souvent, au répertoire avant lui. Le théâtre était un divertissement où peu de gens cherchaient une haute production littéraire ; il fallait donner au peuple les situations qui lui plaisaient, et, souvent même, celles que le succès avait déjà éprouvées. Aussi Shakspeare a mis la main aux pièces des autres et d’autres ont mis la main à ses pièces. Avant lui, il y avait déjà une tragédie de Hamlet, prince de Danemarck, où paraissait un fantôme. Cela va-t-il diminuer Shakspeare ? En rien. On sourira seulement en pensant aux petites querelles littéraires de nos jours et aux procès solennels qui se soulèvent pour établir la priorité d’une bien modeste invention dramatique et la propriété d’une mince intrigue. Le génie fait d’une histoire banale un drame palpitant. En ramassant toutes les histoires qui étaient venues de l’antiquité et des traditions populaires, par les ténèbres du moyen âge, en fournissant à son temps, à son peuple suivant ses désirs, ses besoins et ses goûts. Shakspeare a formé une œuvre nationale et vivante. Son drame est fait de la substance même de sa nation. Il doit à sa race autant qu’il lui apporte. De quelle veine du sol anglais est sorti chaque flot de son inspiration ? Quelle est, dans chaque œuvre, sa part et son rôle ? C’est un sujet tout autre que le mien et d’un profond intérêt pour l’histoire de l’esprit humain. Ce que j’ai dit suffira, car je cherche seulement à dégager la figure de Shakspeare et à montrer quel fut son caractère.
III

Le 3 mars 1592, les « serviteurs » de lord Strange, sous la direction de l’acteur Henslowe, jouaient, dans un théâtre qui se trouvait au sud de la Tamise, un drame dont le sujet était tiré de la vie du roi Henry VI. Il est fort vraisemblable qu’il s’agit ici du premier Henry VI, qui serait ainsi le premier drame représenté de Shakspeare. Ce drame, tiré des chroniques de Holinshed, fut remanié et augmenté par Shakspeare plutôt qu’écrit par lui. Il obtînt un immense succès. Nash, qui écrivait au mois de juillet, assure que plus de 10,000 spectateurs avaient vu déjà Henry VI.

Le succès attire toujours l’envie ; Shakspeare en goûta l’amertume. La méchante attaque d’un confrère jaloux, Robert Greene, est le premier témoignage que nous ayons de l’importante situation qu’avait subitement conquise Shakspeare. On n’envie que les gens enviables, et ce devait être déjà un personnage de quelque importance qie celui dont Greene a écrit : « Il y a un parvenu, un corbeau embelli de nos plumes, qui, « avec un cœur de tigre sous une peau d’acteur, » se croit aussi capable que le meilleur d’entre nous d’enfler un vers blanc, et, n’étant qu’un vrai Johannes factotum, se croit, dans sa pensée, le seul « secoueur de scène » de ce pays. » Il s’agit assurément de Shakspeare et d’Henry VI. En effet, Greene s’indigne de voir un acteur, « embelli des plumes » des auteurs, aspirer lui-même aux succès dramatiques : il parodie un vers de Henry VI : O cœur de tigre caché sous une peau de femme ! » Il joue même sur le nom du jeune poète, l’appelant Shake-scene (secoueur de scène), au lieu de Shake-speare (secoueur de lance). Par l’effet de ce mauvais calembour, personne, au XVIe siècle, ne put s’y tromper.

Shakspeare ne s’y trompa pas, et il parait qu’il se trouva blessé. En effet, Greene étant mort sur ces entrefaites, l’éditeur Henry Chettle crut devoir un peu plus tard s’excuser auprès de Shakspeare, dans un livre dont il était lui-même l’auteur. Par les termes dont il se sert, on aperçoit, pour la première fois, que Shakspeare, à travers les aventures de sa vie irrégulière, avait su s’assurer quelque considération : « J’ai pu moi-même, dit Chettle, reconnaître la civilité de ses façons et son excellence dans sa profession ; de plus, diverses personnes respectables m’ont rapporté la droiture de ses procédés, ce qui prouve son honnêteté, et la grâce facétieuse de ses écrits, ce qui prouve son art. » Il courait sans doute déjà quelque copie manuscrite de ses poèmes, au moins de Vénus et Adonis, qui allait voir le jour.

C’est un enfant de Stratford qui imprima le premier poème de Shakspeare. Toujours fidèle à sa province, le poète, qui ne signa jamais son nom sans ajouter : of Stratford-upon-Avon, dut naturellement fréquenter à Londres ses compatriotes du Warwickshire. L’imprimeur Richard Field avait avec la famille Shakspeare des relations de voisinage et d’amitié. L’année même où Richard Field s’occupait à Londres d’imprimer le premier poème de William, John Shakspeare, à Stratford, se chargeait de l’inventaire après décès de John Field, père de l’imprimeur. Je pense bien que ce fut un service réciproque. Field n’était pas un imprimeur médiocre ; son édition des Métamorphoses d’Ovide est charmante, et il préparait déjà sans doute le Plutarque de North, où Shakspeare devait si abondamment puiser. Ayant imprimé le poème du jeune acteur, il lui trouva un bon éditeur, et Vénus et Adonis, que Shakespeare regardait comme « le premier fils de son invention, » était mis en vente chez le libraire Harrison, près de Saint-Paul, à l’enseigne du Lévrier blanc.

Le poème était dédié au comte de Southampton. Cette dédicace, où la familiarité se mêle au respect, nous montre Shakspeare en relations cordiales avec un jeune seigneur de vingt ans, chéri de la mode, riche, élégant, dissipé. Cette protection n’était pas à dédaigner, elle rapprochait Shakspeare de la cour, du monde poli et raffiner. L’année suivante, le jeune lord recevait la dédicace d’un second poème Turquin et Lucrèce. Il restera à sa gloire d’avoir encouragé les débuts de Shakspeare pauvre et ignoré. D’ailleurs les poèmes furent appréciés. Comme il arrive souvent, ce que les contemporains goûtèrent le plus est précisément ce qu’a le plus négligé la postérité. Ces deux poèmes, gracieux et d’un beau style, mais auxquels manque l’originalité, firent plus pour la gloire de Shakspeare et pour sa situation dans le monde que bien des drames admirables, écrire des drames était une partie de sa fonction au théâtre ; c’était un article de son traité, et, à un moment de sa vie, il s’était engagé à en écrire deux par an, bien différent en cela de ces artistes qui doivent toujours attendre les rares momens de l’inspiration. Ses drames lui assuraient l’estime de ses directeurs, et aussi une large popularité plébéienne. Mais ses poèmes le faisaient sortir de sa situation inférieure, et il prenait pied dans la société des honnêtes gens. Son succès y fut grand : lady Helen Branch le cite parmi « les plus grands poètes ; » il est loué par Drayton, par Willobie ; on l’appelle sweet Shakspeare, le doux Shakspeare !

Sans doute, dès cette époque il commença, pour le plaisir de ses élégans amis et pour son plaisir, à composer des sonnets. C’est bien en vain qu’on s’est efforcé à y voir de nos jours autre chose qu’un très ingénieux exercice littéraire. Les détails autobiographiques qu’on a voulu y découvrir paraissent de pure fantaisie, et on n’a pu établir aucun lien entre les sonnets. Ce sont de petits poèmes très soignés dans la forme, faits pour le seul plaisir de renfermer dans une forme rare et agréable une pensée gracieuse ou forte, amoureuse ou morale, descriptive ou lyrique. Il n’y a pas autre chose dans ces « sonnets sucrés, qui sont connus par les intimes amis de Shakspeare. » Mais ils plurent tant par la beauté du mètre et de l’invention que le poète fut comparé à Ovide : « L’âme douce et délicate d’Ovide revit dans Shakspeare à la langue de miel [5] ».

Cet homme à la langue de miel venait de fournir au théâtre et de disposer pour la scène un drame sombre et sanguinaire, dont il n’était pas sans doute l’auteur principal, Titus Andronicus. Presque en même temps il s’essayait dans la comédie, ayant tiré des Ménechmes de Plaute la Comédie des erreurs ; elle fut représentée à la Noël, pendant les fêtes, joyeusement célébrées par les étudians, dans la grande salle de Gray’s Inn, dont la belle voûte de bois est encore aujourd’hui debout. Cependant, l’auteur de plusieurs drames applaudis passait de troupe en troupe, recherché à cause de ses succès, et commençait à gagner quelque argent. Il appartint à la troupe de lord Strange, à celle du comte d’Essex, enfin à la troupe du lord Chamberlain, qui devint celle de lord Hunsdon.

C’est aux « serviteurs » de ce lord qu’il fournit l’occasion d’un triomphe inouï, et c’est avec eux qu’il parut vraiment ce qu’il était : le premier génie de l’Angleterre. Pendant l’été de 1596, le théâtre du Curtain donnait Romeo et Juliette. On dit que Shakspeare lui-même jouait le rôle de Mercutio ; il y mettait une fougue extrême, et disait plaisamment : « J’ai dû le tuer au troisième acte, sans quoi c’est lui qui m’aurait, tué. » Dryden, qui rapporte le propos, a pu connaître encore des spectateurs de ces incomparables représentations.

A partir de ce moment, la vie de Shakspeare est gloire et prospérité. Déjà, deux ans plus tôt, il est assez notable comédien pour être cité, parmi ceux qui ont joué, à Greenwich, devant la reine Elisabeth, à côté d’acteurs aussi renommés que Kemp et Burbage. On ajoute à son nom, dans les actes publics, le titre de gentleman, » qui ne se donnait pas à la légère. Vers cette époque, il commence à insister auprès du « collège des armes, » pour faire accorder à son père une coat-of-arms, c’est-à-dire une reconnaissance authentique des droits de sa famille à la noblesse. Il ne semble pas que cette demande ait été jamais admise ; mais la prétention même est un indice curieux qui nous renseigne sur les désirs de Shakspeare et ses goûts. Il ne songe dès lors qu’à acquérir fortune et considération, pour pouvoir un jour, riche et honoré, retourner à Stratford, qu’il a si piteusement quitté. Souvent cet esprit de retour, cet amour du village natal reste au fond des âmes les plus aventureuses, traverse les vies les plus agitées.

Aussi Shakspeare fut économe. Son histoire privée est surtout celle de ses heureux placemens et de ses bonnes opérations. L’argent ne lui manqua pas. Southampton avait payé, dit-on, 1,000 livres sterling la dédicace d’Adonis et de Lucrèce. L’usage de l’aristocratie a souvent été d’encourager les lettres et d’aider les auteurs ; mais rarement ou trouve la preuve d’un don aussi magnifique. Il honore la noblesse anglaise et explique cet esprit aristocratique que l’on retrouve dans toutes les œuvres de Shakspeare et qui choque si fort, les critiques américains.

Dès lors aussi, les drames avaient une valeur marchande. Les libraires cherchaient à s’en assurer la propriété en les faisant enregistrer à la Stationer’s Company. En effet, les lois étaient si mal fixées sur la propriété littéraire, que les éditions de contrefaçon abondaient, et qu’un auteur n’avait nulle arme pour s’en défendre. Les directeurs de théâtre étaient d’ailleurs très peu enclins à laisser imprimer les pièces avant que le succès en fût usé ; car elles tombaient alors dans le domaine public, et la première troupe venue pouvait s’en emparer. Mais les pirates littéraires prenaient fréquemment les devans, et, sur des notes prises maladroitement à la représentation, publiaient, à grand bruit, le drame à la mode. Ils ne se gênaient même pas pour attribuer à l’auteur en renom telle ou telle production inférieure où il n’était pour rien. Cette mésaventure arriva plusieurs fois à Shakspeare. Ce sont des preuves de la vogue de ses pièces, et, par conséquent de sa gloire et de sa fortune croissantes.

A ce moment heureux de sa vie, une douleur cruelle le frappa ; son fils unique Hamnet mourut et fut enterre à Stratford, le 11 août 1596. Il est impossible de douter que Shakspeare fut frappé au cœur, et, pour une fois, on peut bien voir l’expression d’un sentiment personnel dans ces paroles touchantes, écrites vers le même moment : « On dit qu’au ciel nous verrons et nous connaîtrons nos amis. Si cela est vrai, je verrai encore mon petit enfant… Ma douleur remplit la chambre de mon enfant absent, dort dans son lit, va et vient avec moi ; elle prend ses jolis regards, redit ses paroles, me rappelle toutes ses grâces ; elle remet ses formes dans ses vêtemens vides. Aussi j’ai bien raison, d’aimer ma douleur [6]. »

Il semble, à partir de cette douloureuse année, que Shakspeare ait été plus fortement attiré vers Stratford, où reposait son petit enfant. Pourtant il ne s’exempta pas du labeur de sa vie de comédien, joua à la Noël, la même année, devant la reine à Whitehall, puis suivit la troupe, à laquelle il était lié, dans une grande tournée à travers les comtés de Sussex et de Kent. Mais sa pensée était ailleurs, dans son Warwirkshire. Son père revenait peu à peu à la prospérité, après de difficiles années ; il faisait une demande pour recouvrer le fief, the Ashbies, dont les Lambert avaient pris possession dix ans plus tôt, il est bien vraisemblable que William l’y aida, et que l’argent gagné par l’enfant prodigue fut le salut de la famille.

William, en même temps, se trouvait assez riche pour devenir lui-même propriétaire d’une petite maison et d’un jardin. C’était une pauvre masure à moitié ruinée, bien qu’on l’appelât New-Place (la maison neuve). Shakspeare la rebâtit à nouveau et vendit à la ville, sans doute pour combler les fondrières des rues, une partie des décombres de l’ancienne bâtisse. Il fit faire un verger et put goûter des fruits de son jardin. La tradition veut qu’il ait aimé le jardinage. Il avait même planté de ses mains un mûrier, à l’époque où cet arbre fut à la mode en Angleterre, Les fragmens du mûrier sont encore aujourd’hui les reliques les plus authentiques que l’on ait gardées de Shakspeare. En effet, l’arbre, plein d’années et vigoureux encore, fut mis à bas, au milieu du XVIIIe siècle, par un certain Gastrell, peu soucieux des souvenirs nationaux, et impatient de l’ombre portée sur ses fenêtres par les branches feuillues de l’arbre historique. Du bois de l’arbre on fit des encriers et des tobacco-stoppers, qui se vendirent un grand prix, par toute l’Angleterre, et dont quelques-uns ont été conservés.

On aimerait à se représenter Shakspeare dans sa maison et son jardin, dans ce lieu où il venait se reposer et qu’il s’appliquait à embellir. Mais tout change, et les lieux mêmes. Il ne reste pas debout, dans Stratford, dix maisons que Shakspeare ait pu voir : il faut que l’imagination remette à leur place ces chaumières de boue et de chaume, ces moulins à vent, ces rues non pavées, ces innombrables ruisseaux que traversaient des ponts en bois. La maison même de New-Place a été démolie, moins de cent ans après la mort du poète. Les ruines qu’on vénère aujourd’hui sont celles d’un bâtiment plus récent. Sur le mur d’une maison voisine, où s’appuyait celle de Shakspeare, on découvre seulement la trace des poutres de son toit. La forme du toit qui a abrité Shakspeare, voilà tout ce qui reste. On ne connaît même pas bien les bornes et les limites exactes de cette parcelle de terre qu’il a foulée ; les propriétaires successifs, par des ventes et des acquisitions, en ont changé les contours. Il avait deux granges et deux jardins, et d’un côté l’enclos était bordé d’une haie vive ; d’un autre, il était longé par Chapel-Lane, une infecte ruelle à la modo de Stratford. Cette ruelle, moins large que le fossé stagnant qu’elle suivait, était creuse et presque toujours pleine de boue. On y jetait les débris et les ordures au quartier : c’étaient, tout le long, des tas de fumier, de cendres, de pots cassés. Malgré ce voisinage malsain, Shakspeare ne dut pas moins trouver charmant ce coin du monde qui était à lui.

Il installa sans doute à New-Place sa femme et ses enfans, puis il retourna au travail. Richard III, Peines d’amour perdues, Henry IV sont joués devant la reine. Elle prit tant de plaisir aux bouffonneries de Falstaff qu’elle ordonna au poète de lui faire une pièce où sir John serait amoureux. Sur cet ordre royal, Shakspeare écrivit les Joyeusez Commères de Windsor, ce tableau si plaisant des mœurs anglaises contemporaines. On dit qu’il ne mit pas une semaine à l’achever. La reine vierge ne détestait pas les farces gaillardes.

Pour peindre les mœurs de la province. Shakspeare se souvint du Warwickshire et de sa jeunesse. Il n’avait pas oublié le petit braconnier de Stratford qui fuyait, douze ans plus tôt, la colère ridicule d’un gentilhomme campagnard. Sir Thomas Lucy de Charlecote ne dut pas être bien flatté d’être représenté devant la cour et d’y faire rire ; il aurait bien donné quelques lapins pour éviter la mésaventure. Shakspeare était alors hors de son atteinte. Stratford, malgré les préjugés de la province, commençait à faire quelque cas du comédien qui jouait devant la reine, approchait les grands et gagnait de l’argent. La preuve de sa fortune était sous tous les yeux, sa maison neuve de New-Place, ses greniers, où nous le voyons, en 1598, rentrer six quarters de blé. Aussi on commençait à s’adresser à lui pour des services privés et publics. Un bourgeois de la ville, Richard Quiney, lui emprunte trente livres sterling, et l’appelle son « très cher ami et compatriote. » La municipalité lui recommande les affaires en souffrance.

Son crédit devait être grand, en effet, si on le mesure à ses succès, Les éloges qu’il reçoit deviennent plus nombreux et plus magnifiques. On ne le compare plus seulement à Ovide, mais à Catulle et à Térence. « Notre Térence anglais » semble avoir été une expression à la mode. Les drames, d’ailleurs, se succédaient avec une continuité merveilleuse. Il n’est point d’année où l’on n’en voie représenter quelqu’un devant la reine à Whitehall, à Hampton-Court ou à Richmond. On les choisit pour les représentations de gala que l’on offre aux ambassadeurs et aux princes étrangers. Shakspeare est assez maître de sa situation pour songer à aider les autres. Par son influence, Ben Jonson fait accepter à la troupe du lord Chamberlain une comédie d’abord refusée. Et pourtant, celui que l’on appelait le « rare Ben » n’était plus un débutant, ni comme auteur ni comme acteur.

Le théâtre faisait de bonnes affaires et les Burbages profitaient de la vogue des pièces. A la mort de James Burbage, un long procès commença entre Allen, propriétaire du terrain où était bâti le Théâtre, et Cuthbert et Richard, fils de James. Les Burbages construisaient alors leur nouveau théâtre, le fumeux Globe, dans Southwark ; ils avaient la prétention d’enlever de Shoreditch les matériaux de leur ancienne bâtisse de bois. De là le procès, dont ils n’eurent pas la patience d’attendre la fin. Avec une audace cavalière ils se jetèrent un jour, avec tous leurs acteurs et employés, sur le théâtre de Shoreditch, et, de force, malgré les cris d’Allen, ils enlevèrent eux-mêmes tout ce qui valait quelque chose pour l’emporter à Southwark. Il est bien probable que Shakspeare était là, prenant sa part du joyeux pillage. Ni sur lui, ni sur les Burbages ces procédés sommaires n’attirèrent aucun désagrément. Il y avait une grande liberté d’allures et peu de police.


IV

La fortune de Shakspeare fut liée à celle du Globe. Tous ses drames les plus fameux, Hamlet, le Roi Lear, Othello, Macbeth, furent donnés dans ce vaste théâtre rond. Les profits du théâtre étaient les siens, car il était associé à l’exploitation. Aux fêtes, telles que la Noël, le jour des Rois, le mardi gras, la troupe jouait devant la reine et recevait de beaux honoraires. Le reste du temps, elle jouait au Globe avec un succès considérable. Les principaux acteurs étaient Hemmge, Condell et surtout Richard Burbage, qui tenait les premiers rôles. Shakspeare ne semble pas être jamais sorti des utilités, où il avait débuté. Un frère cadet de Shakspeare, parvenu à une vieillesse avancée, se rappelait, dit-on, l’avoir vu jouer le rôle du vieil Adam dans Comme il vous plaira. C’est un rôle qui n’est pas de premier plan, mais qui a pourtant, son importance. Shakspeare s’y montrait fort touchant. Cependant, d’après un passage assez obscur de Ben Jonson, il semble qu’on lui reprochât de tourner volontiers ses rôles au comique.

Jouant sans cesse, écrivant avec une facilité et une abondance surhumaines, livrant au théâtre ces manuscrits tout d’une venue et sans rature aucune, dont s’émerveillaient les comédiens, Shakspeare trouvait encore le temps de songer à Stratford, à sa famille, à ses affaires. Il reste patiemment économe et habile à faire valoir son épargne. En 1602, il se trouve en mesure d’acheter, pour 20 livres sterling, une terre auprès de Stratford, dont son frère Gilbert prend possession pour lui. Peu de mois après il va lui-même prendre possession d’une petite maison, qu’il a achetée dans la ville, en face de ses terrains de New-Place.

Il reçut aussi quelques legs, qui s’ajoutèrent à ses profits du théâtre. Et il continua à acheter des immeubles : 20 acres de pâturages en 1610 ; en 1613, une maison à Londres, moyennant 140 livres sterling. Son père était mort en 1601, sans avoir obtenu sans doute cette coat armour, cette assurance de noblesse authentique, qu’il avait tant désirée. William avait perdu aussi sa mère, Mary Arden, en 1608 son frère Richard en 1612 ; plusieurs de ses frères et sœurs étaient morts déjà. Enfin tout nous montre que, par ses économies aussi bien que par les héritages de sa famille il devenait peu à peu un propriétaire de quelque importance. Il avait de plus entrepris en 1605 une affaire lucrative. Il avait acheté pour 440 livres sterling la moitié restante d’un bail de quatre-vingt-douze ans sur les dîmes de Stratford, Old Stratford, Bishopton et Welcombe. Il devint fermier des dîmes et toucha, de ce chef, un revenu annuel de 60 livres. C’était un heureux placement.

Un homme aussi entendu en affaires ne pouvait faire moins oue prendre un soin très précis de ses intérêts et de ne rien laisser perdre. Aussi le voyons-nous assez âpre à harceler les débiteurs peu exacts. Il poursuit un certain John Clayton, qui lui devait 7 livres puis Philippe Rogers, avec qui il avait été en affairée pour la vente de plusieurs boisseaux de dréche ; Rogers lui redevait 1 liv. 15 shellings 10 pence. Il eut encore un long procès contre John Addenbroke, qu’il fit condamner à lui payer 6 livres. Addenbroke n’ayant point paye, Shakspeare reprit la poursuite contre Horneby qui s’était porté caution.

Shakspeare ne gaspillait point son argent ; rien ne prouve pourtant qu’il fut avare, comme on n’a pas manqué de le dire. Il savait ouvrir la main à l’occasion, et on le voit notamment souscrire pour la réparation des routes dans son pays natal. Ses opérations financières me paraissent parfaitement naturelles et légitimes Les critiques prêtent à rire qui se sont indignés de trouver chez le grand poète ce qu’ils appellent des préoccupations bourgeoises. L’homme ne vit pas seulement d’ambroisie. Je suis persuadé qu’en notre siècle même, les romantiques les plus truculens ont touché bourgeoisement leurs revenus et ont été heureux de les augmenter. L’épargne et la propriété ont toujours honoré l’homme ; à mon sens, elles honorent Shakspeare. Il n’était pas l’homme des attitudes convenues, des systèmes et des paradoxes. Un inaltérable bon sens est le fond de toutes ses œuvres au travers des fantaisies de son imagination. Il était sans cesse sur la route de Stratford ; il y était lors de la mort de sa mère, car peu de temps après, dans l’église où il avait été baptisé lui-même, il tenait sur les fonts un enfant qui reçut le nom de William Walker. Il y était encore sans doute lorsqu’il donna en mariage au docteur Hall, médecin, sa fille Susanna. A mesure que l’âge lui venait, il se rapprochait plus du lieu natal.

En se rendant à Stratford, il s’arrêtait à Oxford à l’auberge de la Couronne, Crown’s Inn, chez son ami l’honnête aubergiste John Davenant, homme de savoir et d’esprit, aimé des gens de lettres et fort célébré par la poésie locale. L’hôte de la Couronne était de complexion mélancolique, bien qu’il aimât les comédiens et les reçût volontiers lorsqu’ils venaient jouer à Oxford. Il possédait une fort belle femme, renommée par la ville pour ses charmes, son intelligence et l’agrément de ses propos. Après plusieurs autres enfans, Mrs Devenant avait mis au monde, le 3 mars 1606, un fils. Le bon Davenant désira que le fils fût tenu sur les fonts par son illustre ami Shakspeare, et l’enfant, qui devait à son tour acquérir quelque renommée, fut baptisé William. Les méchantes langues, et il n’en manque jamais, ont trouvé à gloser sur ce parrainage. On a fait courir de mauvais propos alors que John Davenant, sa femme et Shakspeare n’étaient plus là pour se défendre. Le pire fut que le filleul, devenu sir William Davenant et poète, ne trouva pas aussi mauvais qu’il aurait fallu qu’on put lui attribuer un tel père ; il défendit sa mère plus mollement qu’on n’aurait voulu ; il laissa dire et sourit. Plus d’un, dans d’autres temps, n’a-t-il pas fait de même, sans que l’histoire fût plus vraie ? La vanité n’épargne rien, pas même l’honneur d’une mère.

Mrs Davenant était la plus honnête femme du monde, je suis incliné à le croire, et les critiques anglais m’y encouragent, car, avec ce souci pudique que nous les avons déjà vus prendre de la mémoire de leur héros, ils ont établi, preuves en mains et par le testament même de sir John, que le ménage Davenant fut le plus tendre des ménages, cité dans tout Oxford comme modèle achevé de l’amour conjugal. Ainsi souvent doit-on renoncer à ce qu’on avait aperçu de romanesque dans la vie d’un grand homme. La vie est bien plus simple qu’on ne l’imagine. N’est-on pas heureux déjà de s’arrêter devant un tableau vrai et pittoresque ? Je me figure Shakspeare, attablé avec ses camarades à la table de chêne de l’auberge gothique, devisant gravement avec l’hôte, gaîment avec l’hôtesse, Rapprochant du berceau où dormait le nouveau-né. Rarement il nous est arrivé de le voir devant nous aussi vivant ; nous aimons à l’imaginer courtois et cavalier, beau diseur et gracieux compagnon, avec sa belle tête chauve encadrée de barbe et d’une couronne de cheveux blonds ardens, son œil clair et bleu ; sur la collerette blanche du règne d’Elisabeth se dessine un type bien complet de vigoureuse race anglaise.


V

La troupe du lord Chamberlain joua encore le 2 février 1603 devant la reine Elisabeth. Moins de deux mois plus tard, le 24 mars, la reine mourait à Richmond. La troupe dont elle avait été l’intelligente et généreuse patronné, ne perdit pas, autant qu’on aurait pu croire, à l’avènement de Jacques Ier. Le roi aimait les lettres ; il manda près de lui les comédiens en renom, prit plaisir à les voir jouer et leur accorda une « licence. » Le 15 mars 1604, quand le roi fit son entrée solennelle dans Londres, les neuf acteurs qui avaient reçu la « licence » suivaient le cortège, et, parmi eux Burbage, Heminge, Condell et William Shakspeare. Chacun reçut la largesse de quatre yards de drap rouge. La troupe ne fut plus celle du lord Chamberlain et passa au service personnel du roi ; les comédiens prirent place parmi les grooms de la chambre royale.

La plupart des pièces paraissaient devant le roi avant d’être produites au Globe. Ni la faveur royale, ni la popularité ne manquaient à Shakspeare. Ou a trouvé de cette popularité une preuve bien particulière : peu d’années après la première représentation d’Othello, un bourgeois de Shoreditch, William Bishop, fit baptiser sa fille sous le nom de Desdemona. Voilà qui en dit plus que bien des éloges.

Donc, Shakspeare jouissait, visant, de la gloire, de la fortune et de la considération. Chaque année a son triomphe ; c’est le Roi Lear, le Comte d’hiver, Macbeth, Antoine et Cléopâtre, Cymbeline, la Tempête ; c’est ce bizarre et grossier Périclès, que nous comprenons à peine, et qui fit fureur alors. Au Globe, ou au théâtre de Blackfriars, où la troupe du roi se transporta en 1609, après l’incendie du Globe, partout Shakspeare retrouve la même faveur populaire.

A ce moment même où on attend de lui des œuvres nouvelles ou on le voit en pleine possession de sa gloire et de son génie, il s’arrête et se retire ; il quitte Londres et retourne à Stratford. « Quand tu sentiras la bourse bien garnie, dit un auteur contemporain, achète-toi quelque bien ou quelque seigneurie dans ton pays, et ainsi, lorsque tu seras las de jouer, ton argent t’apportera dignité et bon renom. » Ce conseil pratique, Shakspeare le suivit. Depuis le 1er novembre 1611, où fut représentée la Tempête, avec la musique de Robert Johnson, « un des musiciens royaux pour les luths. » jusqu’à la mort, de Shakspeare, quatre ans et demi vont s’écouler. L’on n’a pu découvrir aucune preuve certaine qu’une nièce nouvelle ait été représentée pendant ce temps. Dès longtemps on s’est étonné de ce silence prolongé. J’ai dit quel parti les baconiens ont voulu en tirer.

S’il s’agissait d’un autre homme que Shakspeare, on serait moins surpris de le voir prendre du repos. Mais sa fécondité fut telle que L’on s’étonnera toujours de la voir subitement interrompue. Cependant malgré tout, il était un homme : après trente ans du travail physique et intellectuel le plus effroyable, il a pu se trouver épuisé, peut-être malade ; il a bien pu être tenté de ces loisirs, de cette retraite honorable, acquise au prix de tant de soins. Le désir de cette retraite avait rempli sa vie d’homme et constamment soutenu son courage et excité son génie. J’en demeure convaincu. En se retirant à Stratford, il accomplissait donc un vœu ancien et cher à son cœur. Rien ne nous prouve, d’ailleurs, qu’il voulût tout à fait renoncer au théâtre ; nous n’avons aucun moyen de savoir quels étaient ses desseins au moment où la fièvre native, sortie des bas-fonds de l’Avon, est venue le prendre pour mourir.

Il y a donc bien des façons d’expliquer le silence de Shakspeare pendant les dernières années de sa vie. Il semble, d’ailleurs, que ce silence ne fut pas si long qu’on l’a cru. Il y a six pièces toutes authentiques, au moins en partie, toutes insérées a in-folio de 1623 et dont la place chronologique, dans la vie de Shakspeare, n’a pu être établie [7]. Quelques-unes peuvent appartenir aux dernières années de sa vie. Une au moins y appartient très probablement c’est Henry VIII. Les principaux critiques sont d’accord à ce sujet. La période de quatre ans et demi est donc déjà diminuée.

D’ailleurs, la retraite à Stratford ne dut pas être définitive avant 1613 En 1612, Shakspeare y avait été appelé pour un procès au sujet des dîmes. Mais il fut encore à Londres l’année suivante, où il achetait sa maison de Black-Friars. Peu après, il revenait à Stratford où sa famille était émue par un grave procès : sa fille Susanna ayant été faussement accusée d’adultère avec un certain Ralph Smith, le docteur Hall poursuivit les calomniateurs devant la cour ecclésiastique, à Worcester, et les fit condamner à L’excommunication. L’avocat Whatcot, ami personnel de Shakspeare, plaidait pour le docteur Hall.

En 1614, nous voyons Shakspeare intéressé à des affaires municipales assez obscures au sujet des biens communaux. Il semble qu’il fût en dissentiment avec la corporation de la ville, qui lui adressa une lettre de représentations. Les actes où il est question de ce différend nous apprennent qu’il était allé à Londres en novembre. Son exil à Stratford n’était donc pas bien absolu.

L’obscurité se répand sur les dernières années de cette vie, comme elle s’est répandue sur les premières. Shakspeare est un bourgeois notable ; il a pignon sur rue, il cultive ses terres et vit de ses rentes. Son revenu était estimé, dans le pays, à 1,000 livres sterling, ce qui, d’après le calcul ordinaire, vaut bien 75,000 francs de notre monnaie. C’était un personnage, et sir Thomas Lucy, s’il eût vécu, lui eût tiré son chapeau. Il vivait, entouré d’une nombreuse famille : sa femme, sa fille Susanna et son gendre Hall, sa fille Judith et son gendre Thomas Quiney, sa sœur Joan Hart et ses trois neveux William, Thomas et Michael, sa petite-fille Elisabeth Hall, qui devint plus tard lady Barnard.

Il n’avait pas rompu toute relation avec ses amis de Londres, et l’on sait que Ben Jonson et Drayton étaient venus le visiter à Stratford en 1616. On prétend même qu’il les régala à la taverne si joyeusement, que son équilibre en souffrait lorsqu’il rentra chez lui. Cela est vraisemblable, et je n’y contredis pas : ce n’est pas un Anglais du XVIe siècle qui pouvait bouder devant quelques brocs de bière, en fêtant de vieux camarades. Mais je refuse d’admettre que cet excès eût été tel que Shakspeare dût s’en aliter pour mourir. Ce sont de mauvais propos ; ou bien il faut croire, comme j’ai été déjà amené à le supposer, que Shakspeare était malade. C’est bien possible, car on a la preuve que, le 25 janvier, il songeait à faire son testament. Il le signa le 25 mars, d’une main déjà tremblante. La mort était sur lui.

Pour la première fois, un document, venant de Shakspeare lui-même, nous instruit de ses pensées, de ses affaires, de ses affections, de ses sentimens intimes.

« Moi, dit-il, William Shakspeare, de Stratford-sur-Avon, dans le comté de Warwick, gentleman,.. je recommande mon âme entre les mains de Dieu, mon créateur, espérant et croyant avec certitude, par les seuls mérites de Jésus-Christ mon Sauveur, que je jouirai de la vie éternelle, et mon corps ira à la terre, dont il est fait. »

Ces paroles religieuses ne semblent point être une banale formule ; elles ne nous éclairent pourtant pas sur la religion de Shakspeare, question qui demeure parfaitement obscure. Après s’être au moins ouvertement déclaré chrétien, il dispose de ses biens avec sagesse, en ami fidèle, en bon père de famille, et aussi eu homme rompu aux affaires. Il règle la succession entre les différentes branches de la famille, au cas où l’une viendrait à défaillir. Les biens immeubles dont il fait mention sont le manoir de Rowington, la maison de New-Place, « où, dit-il, j’habite présentement, » une autre maison dans Henley-Street, une maison à Londres, dans le quartier de Blackfriars, enfin « toutes mes granges, étables, vergers, jardins, terrains et droits, dans les villes, villages, hameaux, champs et terres de Stratford-sur-Avon, Oldstratford, Bishopton et Welcombe. »

La liste des legs mobiliers comprend le nom de tous ses parens et amis ; le total des legs en argent est de 473 livres sterling 11 shillings 4 pence, c’est-à-dire, en calculant comme je l’ai déjà fait, près de 40,000 francs de notre argent. Outre les sommes d’argent, il désigne peu d’objets particuliers ; pourtant Judith sa fille devait avoir sa tasse de vermeil, à laquelle il semble attacher une valeur particulière ; son gendre Hall héritait de ses bijoux, et sa petite-fille Elisabeth, de son argenterie.

On s’est souvent étonné du legs, en apparence dérisoire, que Shakspeare fit à sa femme. « Item, je lègue à ma femme mon second meilleur lit, avec la fourniture. » C’est la seule mention d’Anne Hathaway qui soit faite au testament, et l’on peut croire que, devant la mort même, la pauvre femme délaissée n’avait pas trouvé grâce aux yeux de son époux. Ici, du moins, il faut savoir gré à la pieuse diligence des critiques, et reconnaître qu’ils ont lavé Shakspeare de la méchante intention qu’on lui prête. Shakspeare n’avait pas lieu de léguer aucun bien à sa femme, puisqu’un douaire, suivant la loi, devait assurer son existence. Le legs d’un objet particulier, quel qu’il fût, était toujours regardé comme une preuve d’affection. On a vu des testateurs laisser un objet aussi humble qu’une paire de bottes, sans avoir voulu par là offenser le légataire. Mais un lit était une importante pièce de mobilier ; les lits du moyen âge étaient pompeux, artistement sculptés ; c’était un des plus précieux meubles de la maison, et le second lit n’était autre que le lit conjugal, le premier étant un lit de parade, destiné aux étrangers. On voit qu’il ne faut jamais se hâter de juger les actions des temps passés avant d’en connaître parfaitement les coutumes.

A ces derniers momens de sa vie, Shakspeare n’avait pas oublié le théâtre. Les vieux compagnons de travail et d’aventure étaient présens à sa pensée, Richard Burbage, John Heminge, Henry Condell, « my fellows, dit-il, mes camarades. » Il leur lègue à chacun 26 shillings, « pour s’acheter des anneaux. » Ce souvenir, si délicat, nous en apprend beaucoup sur Shakspeare et sa vie au théâtre ; c’est un attribut de noblesse qu’il laisse, un anneau, en mémoire de cette profession dramatique, qu’il avait tant fait pour ennoblir.

Il mourut le 23 avril 1616. On l’enterra avec honneur, comme bourgeois notable, et surtout comme fermier des dîmes, dans le chœur de l’église paroissiale, sous une pierre, avec cette inscription, qu’il avait composée lui-même : « Bon ami, pour l’amour de Jésus, garde-toi, — de profaner la poussière ici on fermée : — Béni soit l’homme qui respecte ces pierres, — et maudit celui qui toucherait à mes os. »

Cette dernière prière a été exaucée ; Shakspeare repose encore, dans le coin obscur de l’église de campagne ; ni la curiosité malsaine, ni le désir de faire au poète un monument digne de sa gloire n’ont pu décider le respectueux peuple d’Angleterre à violer cette volonté formelle. On n’a pas touché à ses os.

Le plus beau monument lui fut élevé par ses camarades du théâtre, qu’il n’avait point oubliés, et qui, eux non plus, ne lui furent point ingrats. C’est l’in-folio de 1623, sans lequel assurément la plus grande partie du théâtre de Shakspeare ne nous serait point parvenue, livre d’un prix inestimable, que nul ne peut voir ni toucher sans émotion.

Voilà le dernier, le plus précieux des témoignages. Les camarades de Shakspeare, ceux qui ont suivi son esprit pas à pas, pénétré et interprété tous les jours sa pensée, vécu sa vie pendant vingt ans, Hemmige, Condell, se sont levés pour rendre hommage à une chère mémoire. Toute idée d’une vaste supercherie littéraire, si elle n’était pas écartée déjà, ne tomberait-elle pas devant ce seul fait ? Si toute une ville, tout un pays ont été trompés, Heminge et Condell pouvaient-ils l’être ? Laissons cette inutile question, pour les écouter seulement, lorsqu’ils nous disent : « Lisez-le, encore et encore. Et si alors vous ne l’aimez pas, c’est que vous risquez fort de ne pas l’avoir compris. »

La parole de ces acteurs oubliés est ce qui nous reste de plus touchant Après cela, j’entends avec joie les vers éloquens de Ben Jonson, qui crie : « Lève-toi, mon Shakspeare ! Tu vis encore ! »

Oui, il se lève. Il est devant nous, vivant, présent, réel. Les traits épars, réunis par la patiente recherche des critiques et des érudits, forment une figure complète ; la suite logique des actions de sa vie apparaît ; l’histoire raisonnable de sa pensée se développe. On le voit et on le connaît.

Désormais, et quelles que soient les nouvelles découvertes de l’avenir, la vie de William Shakspeare appartient à l’histoire certaine et établie. On conçoit comment s’est formé ce singulier esprit. Il sort du peuple, et il parle pour un peuple entier. Il vint, au seuil du moyen âge, l’esprit plein de l’abondance de pensées et d’images qui fleurissait alors dans l’âme de sa nation. Il donne à cette pensée débordante une forme merveilleuse dans sa force et sa variété. Ben Jonson a bien dit, et l’on ne saurait dire mieux :

« Toutes les muses étaient dans leur jeunesse, quand il vint, comme Apollon ! »


HENRY COCHIN.


  1. Fraser’s Magazine.
  2. Voir aussi, dans la Revue du 1er avril 1876, l’étude de M. Onimus sur la Psychologie médicale dans les drames de Shakspeare.
  3. M. H. Wyman, Bibliographiy of the Bacon-Shakkspeare Controversion. Cincinnatî, 1882.
  4. L’arrangement n’eut pas de suite, sans doute par l’inexécution des conditions, John Lambert étant mort sur ces entrefaites. Les Shakspeare soutenaient encore à ce sujet, en 1589, un procès contre Edmond Lambert, fils de John.
  5. Francis Meres, Palladis Tamia. 1598.
  6. King John (publié en 1598).
  7. Henry VIII, Tout est bien qui finit bien, Timon d’Athènes, la Méchante Femme domptée, Jules César, Coriolan.