La Vie en fleur/Chapitre V

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Calmann-Lévy (p. 64-74).

V
MONSIEUR DUBOIS


J’avais eu, cette semaine-là, des notes déplorables. Ma conduite était mauvaise, mon travail nul. Ma pauvre mère, accablée d’affliction, implora M. Dubois.[1]

— Puisque vous voulez bien vous intéresser à cet enfant, lui dit-elle, grondez-le. Il vous écoutera mieux que moi. Faites-lui comprendre le tort qu’il se fait en négligeant ses études.

— Comment lui faire concevoir ce tort, chère madame, répondit M. Dubois, si je ne le conçois pas moi-même ?

Et, tirant un volume de sa poche, il lut ces lignes :

« Homère ne passa point dix ans dans le fond d’un collège à recevoir le fouet pour apprendre quelques mots qu’il eût pu, chez lui, savoir mieux en cinq ou six mois. »

» Et savez-vous qui a dit cela, Madame Nozière ? Un rustre, un ignorant, un ennemi des bonnes études ? Non, mais un gentil esprit, un homme très docte, le meilleur écrivain de son temps qui était le temps de Chateaubriand, un pamphlétaire plein de sel, un amateur de grec, le délicieux traducteur de la pastorale de Daphnis et Chloé, l’homme qui écrivait les plus jolies lettres du monde, Paul-Louis Courier.

Ma mère regarda M. Dubois surprise et désolée. Et le vieillard, me tirant doucement l’oreille :

— Mon ami, ce n’est pas tout que d’être sourd à ces cuistres, ennemis de la nature ; il faut écouter la nature qui seule peut t’expliquer Virgile, et t’enseigner les lois des nombres. Ne perds pas un moment pour rattraper, quand tu es libre, le temps que tu perds au collège.

M. Dubois était alors un grand vieillard de soixante-dix à soixante-douze ans qui portait haut la tête, saluait avec grâce et se montrait à la fois affable et distant. Une coiffure en coup de vent et de courtes pattes de lièvre, à la mode de sa jeunesse, rehaussaient son long visage glabre. Sa face était sévère, son sourire charmant. Il portait d’ordinaire une longue redingote vert bouteille, prisait dans une boîte d’écaille à médaillon et se mouchait dans un vaste foulard rouge.

Il s’était trouvé en relation avec ma famille par sa sœur dont mon père avait été le médecin et l’ami. Après la mort de cette sœur, M. Dubois ne cessa pas de fréquenter notre maison. Il y était très assidu. Si je n’avais pas entendu M. Dubois causer avec mon père, dont il ne partageait les opinions sur aucun sujet, si je ne l’avais pas vu rendre ses devoirs à ma mère, qui était trop simple et trop timide pour encourager les belles manières, je n’aurais pas l’idée du point de perfection auquel un galant homme peut porter le bon ton, la réserve et la politesse. Issu de gros bourgeois de Paris, avocats, magistrats sous l’ancien régime, M. Dubois tenait par son éducation à la vieille société française. On le disait égoïste et parcimonieux. Je crois qu’en effet pour lui la grande affaire était de vivre, et que, menant un train des plus réduits, il ne recherchait pas les occasions de faire des largesses. C’était un homme d’habitudes, qui aimait la simplicité, la pratiquait, s’en faisait à la fois un agrément et une vertu. Il habitait seul avec sa vieille gouvernante Clorinde qui lui était dévouée. Mais « elle buvait », ce qui la rendait incommode, et peut-être, M. Dubois, en recherchant notre maison, fuyait-il la sienne.

M. Dubois me témoignait une bienveillance d’autant plus précieuse qu’elle venait d’un vieillard qui n’aimait pas les jeunes gens. Je la gagnai, à ce que je pense, en l’écoutant avec attention ; car il se plaisait à conter, et tout enfant que j’étais, ce qu’il disait m’intéressait presque toujours. Vers mes quatorze ans, je fus tout à fait dans ses bonnes grâces. Sans me flatter, il causait avec moi plus volontiers qu’avec mon père. Après si longtemps qu’elle s’est tue, j’ai encore sa voix dans l’oreille. Elle était sans beaucoup de force et ne s’élevait jamais. Sa prononciation, ainsi que celle de ses contemporains, différait de celle des hommes d’aujourd’hui ; elle était plus facile et plus douce. M. Dubois disait mame pour madame, Sèves pour Sèvres, Luciennes pour Louveciennes. Il disait segret pour secret, ne faisait jamais sonner les lettres doubles, prononçait commentaire comme nous prononçons comment, et ne faisait pas entendre les consonnes finales dans les mots fils, ours, dot, legs, lacs.

De sa vie, je savais peu de chose et ne me souciais pas d’en savoir davantage ; je n’avais pas alors, comme aujourd’hui, la curiosité du passé. À vingt ans, au déclin de l’empire, il était entré dans l’armée et avait fait, comme aide de camp du général D…, la campagne de 1812. Il avait eu les oreilles gelées à Smolensk. M. Dubois n’aimait pas Napoléon à qui il reprochait avec une égale amertume d’avoir fait périr cinq cent mille hommes en Russie et de s’être coiffé, pendant la campagne, d’un bonnet polonais à créneaux, fort séant, sans doute, aux magnats, mais qui lui donnait l’air d’une vieille femme.

— Et dans le fait, curieux et bavard, ajoutait M. Dubois, c’était une véritable commère. Quand je l’ai vu, il était gras et jaune. Il ne faut pas s’en faire une idée d’après ses bustes et ses portraits. Ses artistes, sur son ordre, corrigeaient son visage d’après l’antique. Il était commun dans ses manières, impoli avec les femmes, se barbouillait de tabac et mangeait avec ses doigts.

Mon parrain, M. Danquin, qui adorait l’empereur, bondissait à de tels propos.

— Moi aussi, je l’ai vu ! s’écriait-il. En 1815, âgé de huit ans, j’étais à cheval sur les épaules de mon père. Il entrait à Lyon ; sa tête était d’une beauté souveraine. Tel je le voyais, tel le voyait un peuple immense, pétrifié par ce grand visage, comme par la tête de Méduse. Nul ne pouvait soutenir son regard. Ses mains, qui ont pétri le monde, étaient petites comme des mains de femme et d’une forme parfaite.

En ce temps-là, Napoléon vivait fortement dans les esprits. Deux générations n’avaient pas encore passé sur sa gloire. Il n’y avait pas vingt ans qu’il était venu, sur son char, dormir au bord de la Seine. Deux de ses sœurs, trois de ses frères, son fils, ses maréchaux, s’échelonnant dans la tombe, avaient éveillé tour à tour, à leur départ, un écho de son nom. Un de ses frères, plusieurs de ses généraux, une multitude de ses soldats et de ses collaborateurs vivaient encore. Quelques vieillards simples d’esprit, comme ma bonne Mélanie, le croyaient lui-même toujours vivant.

Toutes les conversations dont il était le sujet s’enflammaient.

— Ce fut le plus grand des capitaines, disait M. Danquin.

— Je le crois, répliquait M. Dubois, si l’on mesure sa grandeur sur ses défaites.

Et la dispute engagée se développait toujours dans les mêmes termes.

M. DANQUIN

Il avait le génie de la guerre, comme il avait toutes les sortes de génies. Son œil d’aigle voyait tout à la fois. Il possédait la présence d’esprit, la mémoire, la connaissance des hommes, le sens des foules, une puissance de travail unique ; il pénétrait dans les moindres détails et les subordonnait à l’ensemble. Il passa dans l’action les limites assignées jusque-là aux forces humaines.

M. DUBOIS

Il connaissait les hommes, mais il haïssait les supériorités. Il ne souffrait auprès de lui que des médiocres, ne voulait que des lieutenants et des commis. Et quand, à l’heure de l’épreuve, il eut besoin d’hommes, il n’en trouva pas autour de lui. Sans doute, il était intelligent ; son regard était lucide quand l’ambition ne le troublait pas. Mais il avait un esprit terre à terre. Il voyait les hommes et les choses non pas en philosophe, mais en administrateur. Indifférent aux théories, étranger à toute philosophie, ce qui ne sert pas ses projets lui est indifférent. Même dans la mécanique, où il est sur son terrain, il rejette ce qu’il ne juge pas d’un profit immédiat, comme les bateaux et les voitures à vapeur. Chez lui, jamais une idée désintéressée, une spéculation pure. Il ne soupçonna jamais le génie d’un Lavoisier, d’un Bichat, d’un Laplace. Il avait la pensée en horreur.

M. DANQUIN

C’est-à-dire que sa nature répugnait à l’idéologie et aux idées creuses. Il avait le génie de l’action.

M. DUBOIS

Il n’avait pas le sentiment de la mesure. On trouve en lui des contrastes qui étonnent. Il est tout action, et il tombe dans le romantisme. Il y a en lui du grand homme et il y a de l’enfant. Voyez-le dans ces croquis où Girodet le surprit au théâtre de Saint-cloud : sa tête poupine est d’un enfant, d’un enfant de Titan, si vous voulez, mais d’un enfant. Au moral, il garde de l’enfant la puissance d’illusion, le goût de l’énorme, de l’excessif et du merveilleux, l’impossibilité de résister à ses désirs, une légèreté d’esprit qu’il porte jusque dans les situations les plus graves, et cette faculté d’oublier que la plupart des hommes perdent au sortir de l’enfance et qui subsista chez lui dans la maturité de l’âge.

M. DANQUIN

Il fallait bien qu’il détendît parfois son esprit tendu à se rompre : il y avait mis le monde entier.

M. DUBOIS

Ce fut un joueur et, comme tous les joueurs, il finit misérablement. Il a dit une fois : « On n’agirait jamais si, pour agir, on attendait d’avoir toutes les chances pour soi. » Ce mot révèle le joueur. Les joueurs veulent des émotions fortes. L’incertitude est nécessaire à leur volupté. Ils n’auraient plus de plaisir s’ils jouaient à coup sûr. À la paix, il préférait la guerre, parce que la guerre offre plus de risques et plus de chances. Et quand il avait perdu au jeu des armes, c’est au même jeu qu’il demandait de réparer ses pertes.

Et qu’a-t-il laissé, votre héros ? Quelle est son œuvre ? Il s’est jugé lui-même à Munich, en 1805, ou en 1809, le jour où trouvant dans la chambre qu’on lui avait préparée un portrait de Charles XII, il dit avec un impérieux dédain : « Qu’on ôte ce portrait ! C’est un homme sans résultat. » Ce jour-là, il dicta sa propre condamnation au tribunal de l’Histoire, lui qui devait être entre tous les grands hommes l’homme sans résultat.

M. DANQUIN

Sans résultat !… Il a sauvé la France de l’anarchie, il a consolidé les conquêtes de la Révolution, fondu dans la fournaise de son génie l’ancienne société et la nouvelle et obtenu ainsi un alliage d’une force, d’une richesse, d’une beauté uniques, à l’épreuve du fer et du feu, des torches de la guerre civile comme des canons de l’étranger ! Il a créé la France nouvelle et donné à la patrie ce qui lui est plus précieux que l’or, plus nécessaire que le pain, la Gloire.

Et les breloques de M. Danquin sonnaient la charge sur son ventre tandis que M. Dubois tournait entre ses doigts sa boîte comme pour en associer les formes géométriques à celles de sa pensée. Et cela faisait un groupe digne de figurer dans l’École d’Athènes de Raphaël.

Mon parrain avait le goût des batailles, qu’il n’avait vues qu’en peinture ; M. Dubois, qui avait passé la Bérésina, en avait rapporté l’horreur de la guerre. Ayant donné sa démission, en 1814, il ne reprit pas de service sous la restauration qu’il n’aimait pas plus que l’empire. Il regrettait Marc-Aurèle.

  1. Voir le Petit Pierre, p. 204.