La Vie est quotidienne (Baillon)/10

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Les Éditions Rieder (p. 103-147).

UN QUI N’ÉTAIT PAS MODERNE


Ah ! non, il ne l’était pas, moderne. Figurez-vous, dans la vie, il était quelque chose : peintre, sculpteur, graveur, impossible de le savoir. Eh bien ! au lieu de s’habiller comme les peintres qui s’habillent comme tout le monde, il s’habillait comme lui seul. Quand on le rencontrait dans une exposition, que l’on s’arrêtait devant une toile, il ne vous tirait pas par la manche : « Viens, moi je… » Il regardait avec plaisir. Il disait : « Ça, c’est bien… ça, c’est moins bien. Voici pourquoi… » Il vous laissait le temps de voir. Alors seulement, il passait à une autre toile. Et puis quand il était ému, il ne prenait pas ce beau visage de bois dont on se masque aujourd’hui. Son visage restait en vraie chair, de la matière sensible ; et s’il avait du cœur, mon Dieu voilà ! tout simplement il avait du cœur. En quoi, moins que jamais il était moderne.

Je le rencontrais quelquefois. Il me racontait des histoires. Un jour de neige, je l’aperçus dans la rue. Je le hélai :

— Dis donc, vieux, je suis content. Noël approche. Un journal me demande un conte. Tu m’en diras bien un.

Il me regarda dans les yeux. Il se mit à rire :

— Ah ! oui, un conte pour journal, je vois cela d’ici. Une garçonnière. Malgré le chauffage central hé ! dans la cheminée une bûche qui brûle. Sur le divan, un monsieur : une autre bûche qui brûle : puis la dame, une bûchette et alors… Et bien non !… je ne te ferai pas ton conte. Seulement écoute.

Et tout en marchant, il débita ceci :

— La Noël ! Ah ! Oui… L’enfant-dieu qui naît, la belle étoile qui s’arrête, les bergers qui arrivent, les anges, là-haut, qui chantent : « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Dis donc « Paix sur la terre », là, vraiment, sans rire ?… Si le monsieur à la bûche ne te convient pas, ce qu’il faudrait, je sais, c’est une histoire bien grasse, quelque chose qui croustille, une oie quoi ? en plein dans son jus, sur sa broche dans une antique hostellerie, sous la lumière électrique d’aujourd’hui. Ou bien une légende comme sur une carte postale : un ciel d’hiver, des étoiles, la neige, au milieu une église dont le porche est ouvert pour permettre un joli petit effet de lumière. Ou mieux encore, une anecdote pour rire : le bonhomme Noël qui plonge du ciel en avion, qui se trompe de cheminée et lance dans une pauvre savate le collier destiné à une riche pantoufle. Franchement, ça ne me dit rien. Ton Noël me rend triste.

C’est peut-être parce que j’ai été jeune.

Quand j’étais jeune, on m’avait mis au collège. Un sale collège. Nos vacances de Noël commençaient… la veille de l’an. Le 24 au soir, on nous envoyait au lit une heure plus tôt. Pour ceux qui ne savaient pas, on annonçait :

— Attention, mes enfants. Endormez-vous, tout de suite. La cloche sonnera à onze heures et demie. Il ne s’agira pas de traîner. À minuit, ouste à l’église, pour la messe.

Ils se réjouissaient les bougres :

— Mince de fête !

Ah ! bien, ouitche ! La messe de minuit, c’était trois messes. On gelait. La crèche, il est vrai, était belle. Des centaines de bougies. On y voyait Jésus, sa maman à droite, son papa à gauche, l’ange, au-dessus, qui déroulait sa banderole : « Paix sur la terre… » Mais j’avais froid. Comme on devait prier, je priais. Je disais :

— Mon p’tit Jésus, tu es là sur la paille ; du moins tu es couché. Tu as, autour de toi, un fameux luminaire : ça tient chaud… Tantôt un monsieur viendra chanter : « Minuit, chrétiens » avec la même voix qu’il avait l’an dernier. Puis on ira au réfectoire, on avalera un bol d’eau chaude qu’ils appellent du chocolat et on ira se recoucher… Petit Jésus, si tu as des yeux, tu l’as vu. En sortant du lit, j’ai refermé mes couvertures. Fais en sorte qu’un mauvais camarade ne les ait pas dérangées et qu’en m’y fourrant, je les retrouve bien chaudes…

Dans ma vie j’ai dit beaucoup de ces prières, et de plus bêtes. C’est peut-être à cause de cela que ton Noël me rend triste.

Tiens ! regarde, dans cette boutique, cette dinde. Elle est belle ; ses cuisses, les jolies dames d’aujourd’hui n’en ont pas de pareilles, et ces truffes sous la peau, on dirait qu’on l’a bourrée de bleus pour la punir d’être grasse. Pauvre dinde. Ce n’est pas de sa faute après tout si elle était grasse. Elle aurait préféré rester maigre — et vivre. Eh bien ! vieux, en regardant cette dinde, je pense à des choses et, ton conte, je crois que je le tiens.

— Tu appellerais ça : Le petit Noël des trois enfants qui avaient faim dans la neige. Le titre est un peu long. Mais si on te paie à la ligne… La neige, dont je te parle, tu te l’imagines ? Non, vieux, tu ne te l’imagines pas. Ce n’est pas de la neige en ouate et en mica comme celle que tu vois sur la fourrure de ce bonhomme Noël. Ce n’est pas celle qu’on ramasse à la pelle et qu’on envoie fondre dans le ruisseau. Ce n’est même pas celle que l’on foule sur le Mont-Blanc où, après tout, on est libre de ne pas aller. Ma neige est de la vraie neige ; elle est tombée sur une plaine depuis des jours ; elle est très haute ; par moments elle s’envole sous des coups de bise, puis elle revient plus épaisse en sifflant : Z î î î. Tu entends ? Pas comme un moustique, l’été, quand tu dors la fenêtre ouverte. Un « Z î » plus aigu, quelque chose comme une scie mécanique qui mord du bois, car vraiment cette neige mord les visages comme du bois ; et il y en a tout plein, si loin que tu regardes, même plus loin, si tu allais.

Alors au milieu de cette neige passent les trois enfants qui ont faim. Faim, comprends bien ; pas faim comme quand tu bâilles et que tu dîneras tout à l’heure. Non : la vraie faim, celle qui a mangé hier une pincée de riz, avant-hier une carotte, et lorgne aujourd’hui un bon morceau sur le dos du copain en passe de tourner l’œil. Cela arrive, tu sais ; et même entre gens civilisés… Comment ils s’appellent, mes enfants ? Je te les présenterais : « Celui-ci est Pierre ; celui-là Paul, l’autre Alexis », tu n’en serais pas plus avancé. Le temps de fermer les yeux pour une bourrasque, déjà tu ne les distinguerais plus. Ce sont des enfants qui ont faim, quoi ? La même petite figure en triangle, des côtes qui sortent, le ventre qui s’enfonce ou s’enfle et des yeux, mon vieux, qui te regardent… qui te regardent…

Ces trois enfants marchent. Ils ont un peu d’espoir parce que là-bas, tout là-bas, ils aperçoivent une maison où brille une lumière. Comme dans le Petit Poucet, si tu veux. Mais c’est beaucoup plus loin ; et puis il est dur, pour des enfants, d’avancer dans la neige ; et puis à chaque instant il y a cette bise qui siffle et coupe avec son bruit de scie. Il se passe alors quelque chose que je ne m’explique pas. Chaque fois que la bise se lève, les enfants mettent, comme il est naturel, le coude devant la figure : puis, quand ils se découvrent, ils sont étonnés parce qu’ils trouvent autour d’eux de nouveaux compagnons. Ils étaient trois, les voilà trente ; puis cent ; puis cinq cents. Si bien que lorsqu’ils arrivent à cette maison, la cour est trop étroite et l’habitant peut s’imaginer qu’au lieu de la neige, il est tombé tout plein de petits enfants. Et ils sont là, avec leur figure en triangle, les côtes que j’ai dites et leurs yeux qui regardent…

Qu’est-ce qu’il dit, l’habitant ? Il est grand, bien rouge, bien pansu. D’abord, il ne dit rien. Il se fâche parce qu’on a poussé sa porte et qu’il était en train de compter son argent. Quand il sait que ces mioches ont faim :

— Ah ! fort bien, je comprends. Mais vos papas me doivent de l’argent. Qu’ils s’arrangent d’abord. Nous verrons ensuite…

Mon ami, tu hausses les épaules : cette réponse n’est pas logique. Bast ! dans un conte… D’ailleurs, souviens-toi, au lendemain d’un Noël, un certain Hérode, pour supprimer un enfant, en tua dix mille. Celui-là, était-il logique ?

Et les enfants vont plus loin. Ils ont un nouvel espoir, car tout là-bas, ils voient une autre maison avec une fenêtre où brille de la lumière. Aller jusque là est encore plus long. Certains tombent et restent là comme un petit paquet. Quand ils mettent le coude devant les yeux, d’autres enfants les ont rejoints dans la neige : d’autres viennent. Cette fois quand ils arrivent, ils remplissent la cour, les abords de la maison, toute la plaine alentour, aussi loin qu’on puisse voir. Et ils attendent là, les uns contre les autres, la figure en triangle et leurs yeux qui regardent.

Qu’est-ce qu’il dit le bonhomme ? D’abord, il ne dit rien. Il ne se fâche pas, car il a fini de compter son argent. Il se frotte les mains :

— Vous avez faim, je comprends : on va vous secourir. Mais qu’arriverait-il si Pierre reçoit une tartine et Paul un demi-pain ? Que je fasse d’abord mes calculs. Après on verra.

Ceci non plus n’est pas logique. Mais si un jour tu as faim, tu verras que tu nageras en plein dans l’illogique.

Et les enfants vont. Ils savent qu’en d’autres maisons on compterait moins et donnerait plus volontiers. Mais il y aurait à traverser des étendues de neige, de grands fleuves et aussi la mer où les navires font naufrage. Alors ils traînent. Beaucoup meurent, d’autres les remplacent. Ils sont cent mille, ils sont cinq cent mille, ils sont…

Mon vieux, je ne vais pas t’ennuyer davantage. Ce sont des blagues qu’on imagine. Tout de même si c’était vrai, s’il y avait ces enfants pendant qu’ici cette dinde…

Il me racontait cela, tandis qu’une famine régnait dans un pays, oh ! loin d’ici ! et les nations délibéraient un peu comme les bonshommes pansus dont il parlait. Je lui ai dit :

— Ton histoire est de la haute fantaisie. Personne ne la lirait jusqu’au bout.

Nous buvions un verre. Les journaux annonçaient des faits remarquables. Mon ami plia le sien, en deux, en quatre, en huit, en seize, tassa le tout et jeta cette boulette. Ses yeux regardaient loin. Il pensait à des choses.

— Qu’as-tu, vieux ? Est-ce ce que tu as lu ?

— Je n’ai rien lu, fît-il. Mais ne crois-tu pas ?

Moi, j’en suis sûr. Les circonstances changent, le journalisme, euh ! reste le journalisme. Cela t’étonnera peut-être, j’en ai fait, tu sais. Alors qu’importe si ce que je pense est un peu vieux. Tiens ! je vais te raconter une histoire de ce temps. Une histoire de sport, si tu veux. Oui, vieux, une bonne petite chaumière, une vieille baraque, un pantalon à trous, des cheveux qui s’en foutent, avoir eu tout cela. J’élevais des poules. Malade, j’avais lâché la ville, la boîte et loué cette baraque loin, en pleine campagne. J’y vivais libre et, pour employer un grand mot, recueilli. Le beau temps était mon maître, le soleil, mon patron. Ceux de là-bas tenaient à moi. Ils m’avaient dit :

— Remettez-vous : vous reviendrez. En attendant, nous vous enverrons notre feuille. Tenez-vous au courant.

Me tenir au courant ! J’en faisais des boulettes, de leur feuille. Comme de celle-ci. Parfois, je me disais :

— Tout de même tu es dans le vrai. Ce bon fossé de mousse où tu reposes, cette paire de sabots où tes pieds sont à l’aise, cette cloche quelque part qui pense encore à Dieu, rien de tel pour réduire à leur valeur le contenu d’une jupe à la mode ou les grimaces d’un arriviste.

Au fait, tu connais cela, toi. Mon vieux, quand on a commencé une si bonne cure, on devrait la continuer et ne guérir jamais. Moi, je guéris. Du moins, je le crus. Car au fond, bazarder, comme je le fis, mes poules, lâcher ma baraque, rentrer en ville, fallait-il que je fusse encore malade ! Il faut vivre, n’est-ce pas ? Comme l’a dit quelqu’un de ma connaissance, vivre c’est faire le mort.

Rentrer en ville, après deux années de retraite, c’est cela qui vous donne un coup. On prétend que les choses ont changé depuis la guerre. C’est un bruit qui court. Elles ont changé bien avant. Elles ont changé de tout temps. Je m’en rendis compte dès la gare. Un brave petit hôtel que je connaissais là, avait grandi et s’appelait Palace. Les femmes dont je me rappelais les silhouettes longues et fines, tiens ! un peu ce qu’elles sont redevenues à présent, avaient grossi. Elles se tassaient sous des chapeaux de poids ; elles portaient autour du corps tout un attirail de nœuds de cordes, bien commodes si elles avaient été des paniers. Quant aux fiacres, il n’y avait plus que ces machines que je considérais encore comme un phénomène désagréable : des autos, des autos, des autos. Décidément oui ! la vie avait marché. Le retardataire, c’était moi.

Pourtant quand j’ouvris mon journal, je vis avec plaisir que l’on parlait encore d’une fillette dont on recherchait le satyre. Mais je dus me rendre à l’évidence : ce n’était plus le mien. Par contre, il était beaucoup question de sport : courses cyclistes, records d’automobile, meeting d’aviation. Moi qui en étais resté à mes humbles petites dépêches : Poursuivant ses essais, Santos Dumont a réussi un vol remarquable de 2 mètres en 45 secondes.

Au journal, même changement. Je l’avais quitté à ses débuts : des bureaux bohèmes, des patrons avenants, des rédacteurs assez enthousiastes de leur tâche pour se passer de discipline. Il y a des journaux comme cela. Je te le dis en passant, pour que tu n’ailles pas croire… Le progrès avait passé par là. De vastes locaux dorés que l’on balayait tous les jours, quatre rotatives, je ne sais combien de linotypes, des patrons devenus durs, et par réaction des collaborateurs traînant cette lassitude des bêtes et des gens qui ne travaillent plus pour être sûrs de ne pas travailler trop.

— C’est que maintenant, m’annonça le secrétaire, nous sommes devenus un organe de grande information.

Je crois qu’il osa me dire cela sans rire.

J’eus quelque peine à me mettre au pas. Mais enfin, deux ans dans les bruyères à contempler les nuages qui sont si grands quand les hommes sont si petits, voilà qui vous donne une bonne dose de philosophie et de mépris. »

Après cette tirade, mon ami attendit que je dise quelque chose. Je ne dis rien, car décidément il avait les yeux trop brillants.

— Tout cela, me dit-il, te semble un peu long. Mais c’était nécessaire. Sinon tu ne comprendrais mon histoire. Elle s’est passée en 1907, 1908 ; oui, par là. Cette année-là, si tu t’en souviens, un journal organisa un grand concours d’aviation : le premier de ce genre. Cela s’appelait le circuit d’Europe. Circuit d’Europe, c’était beaucoup dire : départ de Paris, escale à Reims, la Belgique, la Hollande, traversée de la Manche vers l’Angleterre, retour à Paris.

À présent, un apprenti en ferait davantage. Pour l’époque, ce n’était pas mal. C’était même fort bien, si tu penses qu’à part Blériot et peut-être un autre, personne ne s’était risqué au-dessus du détroit. Comme de juste, au dire du journal, ce concours qui comportait un nombre considérable de prix, était organisé « pour encourager une industrie naissante ». Il devait de surcroît faire entrer beaucoup d’argent dans sa caisse. Comme de juste aussi, les feuilles concurrentes ne l’entendirent pas ainsi, ou du moins se préparèrent à attraper quelques bons morceaux : les chacals, pendant que le lion dîne. Quinze jours d’avance, notre journal ouvrit une campagne tapageuse. Articles de première page, portraits des aviateurs, biographie, performances, promesses d’une information « probe, intensive et rapide », tu vois cela d’ici. Nous étions sur les dents. Le moment venu, les patrons nous réunirent pour les dernières instructions. Un tel irait au départ, un tel à l’étape, tel et tel autre à certains endroits où des incidents étaient possibles. On leur remit à chacun un code télégraphique. Tu sais ce que c’est. Un des directeurs l’avait mûrement combiné. Chaque concurrent était représenté par une lettre A. B. C… À cette lettre, on accolerait des chiffres qui avaient leur sens. Ainsi 51 signifiait faire son plein d’essence ; 55, il brise son aile ; 50, il se casse la jambe ; 76, mort. On avait tout prévu.

Quant à moi, ma mission était simple. Je restais à la rédaction ; je centraliserais les dépêches, les déchiffrerais, les transcrirais en clair :

— Et naturellement, vous les animerez un peu. J’avoue que j’eus un scrupule. Ce n’était certes pas la première fois que j’écrivais des papiers sur des sujets que je ne connaissais pas. Ainsi, il m’était arrivé de mener une enquête sur une grosse affaire d’Afrique et je te jure que je ne me suis jamais coiffé d’un casque colonial, même en rêve. Ici, c’était plus délicat. Un pigeon qui se pose sur une branche, un épervier qui plane au-dessus d’une mare, en fait d’atterrissage, de vol plané, je n’en connaissais pas davantage. J’avertis les patrons.

— Ne vous inquiétez pas, dirent-ils. D’ailleurs vous avez le temps. Mettez-vous au courant.

C’était leur méthode. Ils jetaient leur homme à l’eau.

Bon ! je me mis au courant. Quelques photos et revues m’enseignèrent ce qu’étaient les fuselages, les moteurs, les chariots d’atterrissage. Au cinéma, j’eus la chance de voir un aviateur, grandeur nature, sourire au public, s’installer sur sa machine, devenir grave, lever la main, s’enfoncer dans l’écran, sauterelle d’abord, puis oiseau, puis moustique, puis plus rien. On eut même l’excellente idée de retourner la bobine, ce qui me permit d’imaginer à peu près un atterrissage, compte tenu cependant de ce que le moustique, puis l’oiseau, puis la sauterelle rentraient dans l’écran le derrière en avant. À cela j’ajoutai quelques expressions heureuses du jargon courant : « gracieux papillons blancs, manche à balai, casser du bois, rois de l’air » et j’en connus assez.

Je dois dire que la première journée ne manqua pas d’être stupéfiante. Vivais-tu en ce temps-là ? Des jambes cassées, des bras brisés, deux aviateurs carbonisés, un ministre la tête emportée d’un coup d’hélice, son secrétaire assommé, tout cela en quelques secondes ! Des télégrammes m’arrivèrent en éclair. Tu penses que le code des patrons n’y avait pas suffi.

En les recevant…

Mon vieux, les journalistes qui aiment leur métier, je les envie. « Une bonne petite information, de grosses informations… », ils cajolent ça ; ils en ont pleins la bouche ; on dirait une belle femme. Je crois t’en avoir dit assez sur mon compte. Ces informations, je les détestais. Elles étaient des corvées ; ceux qui en étaient l’objet, des gêneurs. Je ne dis pas que, devant ces morts, j’allai jusqu’à me frotter les mains : « C’est bien fait. » Quand même je dus avoir un vague sourire. Une sorte d’espoir aussi : « Si après cette expérience, ils en restaient là. » C’est laid, n’est-ce pas ? Je n’en fis pas moins un très beau reportage : de la couleur, des mots émus, tout ce que tu voudras.

Les jours suivants furent plus ternes. Comme on dit en sport, le départ avait été une « éliminatoire ». Les faibles supprimés, les autres couraient leur chance. Suivant le programme, ils s’arrêtèrent à Reims, traversèrent la Belgique, furent fêtés à Liège, se montrèrent à Bruxelles, entrèrent en Hollande. Copie banale. J’avais mis en vedette trois concurrents : le capitaine de vaisseau Baumont, froid, sec, sérieux comme un marin anglais, le Parisien Védrines, que l’on surnommait le « Titi des Nuages », Renaux qui voyageait avec un passager sur un lourd biplan, et arrivait aux étapes bon dernier, mais enfin arrivait quand même. Cette endurance, cette froideur, cet esprit, il y avait là de quoi tirer à la ligne. Je tirais.

De plus, j’avais créé une rubrique très intéressante. Cela s’appelait : Ce qu’ils ont gagné. Chaque étape comportait une série fabuleuse de prix. Je ne sais quel cuistre en avait réglé le barème. La moitié du quart, plus un sixième, moins un tiers, cela ressemblait au problème de l’âge du capitaine. Je ne cherchais pas l’âge du capitaine. Dix mille francs à Baumont, sept mille francs à Renaux : cela ne me coûtait rien. Plus j’en donnais, plus le lecteur était content. Et après tout, ces calculs étaient-ils si faux que cela ? Des journaux paraissaient après le nôtre. Mes chiffres y étaient.

Jusqu’à présent nous ne sortons guère du journalisme courant. Après quelques jours de soleil, le ciel se couvrit, un vent violent se leva. Les concurrents se trouvaient en Hollande, à Bréda, prêts à s’envoler vers l’Angleterre. Cela tombait mal. Un jour, deux jours, trois jours. Chaque matin, ils sortaient leur appareil ; chaque soir, suivant l’expression d’un rédacteur, ils devaient remiser dans leur cage les grands oiseaux blancs. Les directeurs étaient furieux. Une information qui languit, est une information qui meurt. De plus, on attendait cette traversée de la mer, le clou du circuit et les lecteurs trop longtemps tenus en haleine commençaient à la trouver mauvaise. On renvoyait trop souvent la suite au prochain numéro.

Aux deux extrémités de l’étape, nos « envoyés spéciaux » battaient la semelle. Puisqu’on leur avait commandé de télégraphier, ils télégraphiaient. Mais que dire ? Une interview des aviateurs ? On les connaissait. Comment ils passaient leur journée ? Connu aussi. Le confrère de Bréda était un nouveau. Pour se donner l’air de travailler, il s’était mis en tête de découvrir la Hollande. Il m’envoyait à grands frais de fades descriptions. J’avais beau lui répondre : « Inutile, possédons guides », il ne comprenait pas et décrivait de plus belle. À Douvres, c’était un vieux routier, Jean Lhair. Jean Lhair avait un faible pour les alcools anglais. Il s’en trouvait bien sans doute. Trois télégrammes par jour : « Rien ». Le troisième s’allongeait de ces mots : « Note pour la direction, envoyez fonds ». Après quoi, je le savais, je ne recevrais plus rien.

Enfin, le septième soir, vers le coucher du soleil, le vent tomba et deux télégrammes m’arrivèrent coup sur coup. L’un :

— Breda. Ils sont partis.

L’autre :

— Douvres. Je les espère.

Attendre ne m’avait pas été inutile. J’avais réfléchi. Je regrettai ma joie mauvaise du premier jour. Je m’étais dit :

— Les journaux ont beau s’en servir pour se tailler de la réclame, ces hommes, après tout, sont autre chose que de la matière à reportage. Ils ont du cran. Ce qu’ils font est beau.

Mes télégrammes en main, je sentis ce petit frémissement d’enthousiasme qui inspire les bêtises — les bonnes bêtises — et j’en commis une impardonnable pour un journaliste : je fis de la littérature.

On m’avait adjoint comme aide, mon ami Philippe, un garçon délicieux, un peu moqueur, dont je n’ai jamais su s’il était froussard ou bien crâne :

— Mon vieux, lui dis-je, nous allons tâcher de faire de la bonne besogne :

— Allons-y, fit Philippe.

Tournant autour de la table, je méditai quelques instants sur le texte de mes télégrammes, puis je me mis à dicter.

Aérodrome de Bréda. De notre envoyé spécial. Premier télégramme.

Ah ! c’est que je le voyais, cet aérodrome. Il me suffisait de fermer les yeux en pensant à mon coin de campagne. Des bruyères comme là-bas ; une sapinière à l’horizon, un ciel très haut, un soleil déclinant qui dorait les visages.

Peu de monde…

— Pourquoi, dit Philippe, ne mets-tu pas une foule.

— Non, vieux. Les Hollandais sont des gens froids, tu comprends. Ils sont las de ces avions qui, tous les jours, vont partir et ne partent jamais. D’ailleurs, la foule, j’en aurai besoin pour l’arrivée à Douvres.

Je décrivis donc un départ sobre, en famille, presqu’un tableau. À gauche les épouses : groupe ému. À droite, les chronométreurs officiels : groupe froid. Au centre, les concurrents : groupe actif. Ça et là, pour boucher les trous, quelques rustres, tous avec des visages de ma connaissance. J’en évoquai un avec sa courte pipe et sa veste rouge, en extase devant un moteur tel que je l’avais surpris un soir en extase devant une vache. Celui-là, je le campai au premier plan.

— Ça y est, vieux ?

— Ça y est.

— Alors je continue :… et dans ce calme patriarcal.

— … archal.

— … sous ce grand ciel, l’un après l’autre, les beaux oiseaux blancs vont prendre leur essor.

— … leur, essor.

— Bien. Sévère, Baumont agrafe son casque, lève la main. Toujours drôle, Védrine lance un adieu aux fromages de Hollande. Ça va, les fromages ?

— Mais oui, vieux : c’est de la couleur locale.

— … fromages de Hollande. Voici Rénaux dont la machine cahote dans la boue, puis s’enlève lourde et massive comme un omnibus qui s’envole. Ça y est, vieux ?

— Ça y est…

Je dictais en phrases sonores, bien rythmées, me semblait-il, pas trop cependant pour ne pas choquer les lecteurs. Quand je m’arrêtais, Philippe me soufflait une phrase et je repartais de plus belle.

— Ça y est, vieux ?

— Ça y est.

— Alors mets un sous-titre : au-dessus des flots. De notre envoyé spécial. À bord du torpilleur ! Deuxième télégramme.

— Hein ? dit Philippe.

— Comment « hein » ?

— Mais oui, un télégramme à bord d’un torpilleur, c’est drôle, ça.

Il avait raison, Philippe. En ce temps, la télégraphie sans fil ne fonctionnait pas encore. Mais bast !

— Mon vieux, dis-je, si nous donnons ce télégramme, c’est que nous l’avons reçu. Ne t’inquiète pas du reste. Donc : À bord du torpilleur ! Deuxième télégramme. Euh !

La mer, souffla Philippe.

— Oui, c’est ça. La mer.

Pourtant je restai à court. La mer m’inspirait moins que la bruyère. Comme toujours, quand on n’a rien à dire, j’essayai de quelque chose de ronflant :

La mer allonge sa route pavée de vagues et d’embûches. Hum ! Ça va, vieux. Ce n’est pas un peu trop…

— Pas du tout, dit Philippe. Ça va bien, très bien. C’est de la poésie.

— Tu crois ? Alors, allons-y !… pavée de vagues et d’embûches. Point. Tout là-bas, vers la côte anglaise, le soleil, monstrueuse escarboucle… Ça ne te choque pas, l’escarboucle ?

— Nullement.

— … monstrueuse escarboucle agrafe de son feu rouge les tentures d’un portique de gloire.

— … tique de gloire.

Soudain.

Soudain, c’était au-dessus de cette mer, quelque chose qui ronflait : un moteur. Invisible d’abord derrière un nuage, puis tout petit, puis reconnaissable, l’appareil de Baumont, toujours grave. Védrines suivait. Les autres…

— Tout de même, dit Philippe. Sois prudent. Nous ne savons qu’une chose ; c’est qu’ils sont partis. Il y a des pannes, tu sais.

— En effet il y a des pannes. Supprime les autres.

— Et Védrines.

— Ah ! non, pas Védrines. Il faut une poursuite, tu comprends. Et maintenant. Troisième télégramme. Douvres. De notre envoyé spécial. La foule

Quelle foule, mon Dieu ! Noire ! compacte, en algues le long des falaises, en grappes sur les arbres.

— Tu es sûr, dit Philippe, qu’il y a des arbres sur la falaise à Douvres ?

— J’en plante, mon vieux.

… en grappes sur les arbres, jamais notre envoyé spécial n’avait vu une foule si dense. De loin cela grouillait. De près on distinguait les détails.

Voici le corsage plat d’une Anglaise, le teint rouge d’un Anglais, les moustaches d’un Français.

— … rançais.

Et par-dessus le tumulte de ce monde, les camelots hurlent : l’un offre des jumelles, l’autre des cocardes.

— … cardes.

La plupart sont aux couleurs françaises. Un monsieur qui en tient pour Baumont traite de salaud

— Oh !

— Mais si !… traite de « salaud » un monsieur qui en tient plutôt pour Védrines. Ça y est ? Tout ce monde… Mon vieux, si je déversais sur ce monde une belle averse.

— Sois prudent, dit Philippe : tu noierais tes avions.

— Soit, pas d’averse. Tu y es ? Le temps est délicieusement calme.

— … calme.

Cependant la mer devinant sa prochaine défaite, roule nerveusement ses galets. Ça y est ? Alors vieux, mets un point et faisons comme notre foule là-bas. Attendons.

Philippe secoua ses doigts qui avaient la crampe. Puis nous roulâmes une cigarette.

Nous en fumâmes beaucoup. Neuf heures, neuf heures et demie ; dix heures. C’est curieux, dit Philippe ; de nouveaux télégrammes auraient dû venir. Et rien ! Qu’est-ce que cela signifie ?

— À la rigueur, dis-je, que notre bonhomme de Breda se taise, il en a le droit, puisqu’ils sont partis. Ce silence serait plutôt bon signe. Mais Douvres ? Que peut-il faire, Jean Lhair ? Serait-il saoul ?

— Peut-être, suggéra Philippe, un encombrement au télégraphe…

Ce devait être cela. Vers dix heures un quart, en effet, avec retard de transmission, un télégramme nous parvint : « Douvres. — A 131. Envoyez fonds. »

— Ça, dis-je à Philippe, je le connais. C’est Baumont. Il est arrivé. Allons-y.

— Vérifions, dit Philippe, en consultant son code. A c’est Baumont ; 131, 131, oui, décidément, ça y est : il est arrivé. Mais pourquoi diable ! Jean Lhair demande-t-il déjà des fonds ? Est-ce qu’il n’enverrait plus de télégrammes par hasard ?

— Bast ! Nous connaissons l’essentiel.

— Ce n’est pas grand’chose ?

— Pas grand’chose ? Tu vas voir. Écris, vieux. Un gros sous-titre : la mer vaincue, le triomphe de Baumont. Douvres. De notre envoyé spécial. Quatrième télégramme. La foule à présent est devenue silencieuse… silencieuse. C’est vrai pourtant que Jean Lhair a eu tort de penser à ses fonds. Il aurait mieux fait de fixer l’heure d’arrivée. Elle s’inquiète. Au-dessus de la mer, le ciel commence à s’obscurcir.

— … scurcir.

— Oui… scurcir. Ils ne viendront plus. Les cœurs se serrent. Des larmes coulent.

— … larmes coulent.

Les femmes se lamentent.

— … mentent.

L’océan ricane.

— … cane. Tu me fais frémir, vieux.

— Tant mieux. Attends. …Et fait frémir les vieux. Tout à coup

Tout à coup mon reportage devint difficile. Les arrivées se ressemblent : une tache qui pointe, peut-être un oiseau, peut-être un nuage, deux ailes qui se profilent, un chiffre de plus en plus lisible, mille voix qui hurlent : « C’est Baumont !… C’est Baumont ! ». Copie banale. Je risquais de tomber dans des redites. Et puis vraiment, faisait-il déjà noir où faisait-il encore un peu clair ? Ce sacré Jean Lhair aurait dû nous renseigner un peu.

— Tu as la mer, suggéra Philippe.

C’est vrai ! J’avais la mer. Et j’avais ses vagues, son ressac, ses galets qui me fournirent, à l’atterrissage, un beau trémolo de cinéma.

Je dictais, emballé à fond.

— Ça va, mon vieux ?

Et l’enthousiasme montait plus haut que les clameurs des flots, les flots que je disais « déchaînés », car Philippe avait beau chercher à m’apaiser, la tempête soufflait maintenant.

Elle arrachait les mouchoirs, elle raflait les chapeaux…

Cependant que, tu suis Philippe, hissé sur des épaules, Baumont enlevant son casque, montre à la foule sa belle tête de vainqueur impossible. Ça y est ?

— Ça y est. Mais Védrines ?

— Je me moque de Védrines.

— Et Renaux ?

— Je me moque de Rénaux.

Il n’y en avait que pour Baumont. Les feuillets se suivaient. Un à un, le secrétaire les enlevait pour les livrer aux machines. Il devenait inquiet :

— Mon cher, arrête-toi. Il est l’heure. Je n’ai plus de place.

J’aurais rempli le journal à moi seul. J’arrondis une belle période pour finir, puis, ouf ! je me laissai aller sur une chaise.

Quelques instants après, revenu aux réalités immédiates de la vie, je prenais mon chapeau pour partir. Un bonhomme entra :

— Un télégramme, monsieur.

— Donne, petit.

— Ça, devina Philippe, c’est Védrines.

— Ah non ! mon vieux, Védrines ou non, il n’avait qu’à arriver plus tôt. C’est mon heure. À ce compte, on ne se coucherait jamais.

J’ouvris néanmoins le papier.

— Eh bien ! est-ce Védrines ?

Eh non ! ce n’était pas Védrines, ce n’était pas Renaux. Comme il me le confia plus tard, Jean Lhair avait fêté d’avance la victoire des aviateurs. Du gin ! Un peu troublé, en cherchant le chiffre de son code, il avait posé le doigt une ligne trop haut. Au lieu de A 131, il fallait lire A 132 et A 132 signifiait… signifiait… je feuilletai rapidement mon code :

— Nom d’un tonnerre ! Baumont n’est pas arrivé.

Je lançai mon poing sur la table ; je regardai Philippe.

— Mon pauvre vieux, il va falloir changer notre copie. Je cours à l’atelier. Il n’est que temps.

Cependant je ne bougeai pas. Jeter au rebut cette belle prose, l’effort d’une soirée, quatre heures d’enthousiasme. Et pourquoi ? Parce que ce c… de Jean Lhair, parce que ce c… de Baumont ! Déjà à l’atelier, les rotatives claquaient prêtes à marcher en pleine vitesse.

Je regardai Philippe, droit dans les yeux.

— Mon cher ami, tu aurais dû être parti. Moi, je n’ai pas reçu ce télégramme.

— Comment ! Tu oserais !

Je ne lui proposais pourtant pas d’assassiner les patrons. Il devint pâle. Mais c’était un ami excellent. Et puis, n’avait-il pas travaillé comme moi à cette littérature ? »

Le récit de mon ami s’arrête ici. Je me gardai bien de dire qu’avec de pareilles mœurs, le journalisme était impossible. Je me demande s’il ne brodait pas un peu.

— Et Baumont ? demandai-je.

— Baumont ? Il finit quand même par arriver. Notre journal l’avait annoncé le premier.

— Oui ! dis-je Un fameux camouflet pour les autres.

Je le rencontrai une autre fois. Sa figure qui n’était pas en bois, pendait très longue.

— Qu’est-ce que tu as, vieux ?

— Je suis furieux. Je me suis laissé prendre. J’ai été dans le monde.

— Toi, dans le monde ?

— Hélas oui. C’était chez une dame pour le thé. Elle avait vu quelques-unes de mes machines.

— Tes machines ? Tes toiles, tu veux dire ?

— Euh !… Enfin les choses, les machines que je bricole quand j’ai besoin de m’exprimer. Elle m’avait dit : « Très intéressant, cher Maître… Si, si, venez… Et puis vous verrez, chez moi il ne vient que des gens charmants. » Charmant… intéressant… cher maître… J’aurais dû me méfier.

C’était dans un de ces grands ateliers, où certains bougres de ma connaissance auraient été bien heureux de travailler, pour y faire de la peinture. La dame, d’ailleurs, faisait de la peinture, son fils aussi, un futur diplomate, et encore son gendre qui était avocat. La peinture est à la mode, paraît-il.

Il y avait déjà beaucoup de monde : des femmes dont il eût été difficile de dire si elles étaient jeunes encore ou déjà un peu vieilles ; des demoiselles, dont on voyait à quelle place elles avaient frotté du rouge sur les lèvres, et dans quel coin elles avaient mis du noir sur les yeux ; puis des messieurs, dont on n’aurait su deviner s’ils étaient de bonne ou de mauvaise humeur. Ils formaient de petits groupes. La dame me mena vers eux.

— Monsieur Un tel.

Les uns s’en fichaient un peu ; les autres s’en fichaient davantage. Ils ne s’en déclaraient pas moins « très enchantés ».

Au bout de quelques instants, la dame me planta là pour aller au-devant de nouveaux visiteurs. Je fus un peu embarrassé. De toutes ces personnes si enchantées, je n’en connaissais pas une. Devais-je les aguicher par un bout de causette ? Dire, par exemple : « Quelle agréable réunion, n’est-ce pas, monsieur ? » Ou bien me tenir, tout seul, dans un coin ? Ou bien, me planter l’air connaisseur, devant quelques-uns de ces tableaux, dont le plus inoffensif m’entrait dans les yeux comme un coup de poignard ?

Heureusement, la dame s’avança, frappa dans ses mains comme une maîtresse d’école et, quand on se fut tu, annonça que « M. Robert allait nous lire quelque chose ».

— Un vrai régal, vous verrez !

Elle en était toute réjouie.

Je regardai ce M. Robert. Il s’appuyait d’un coude au piano et avait pris cet air modeste et fin du monsieur qui se sait bourré d’esprit. Pour le reste il ne différait guère des autres : les cheveux en arrière, verre sur un œil, deux pieds qui lui servaient à se dandiner pour des effets de hanches, tantôt sur l’un, tantôt sur l’autre.

— Il s’agit, commença-t-il, il s’agit d’une lettre.

— Oh ! oh ! Une lettre !

— Que vous avez écrite, monsieur Robert ?

— Non, fit M. Robert.

— Que vous avez reçue ?

— Pas davantage.

— Ah ! nous y sommes : une lettre que vous avez imaginée ?

— Imaginée ! s’épouvanta M. Robert, Oh ! non ! c’est une lettre que j’ai trouvée. Une lettre d’amour. Elle traînait sur un trottoir.

— Ah ! charmant !

Que ce monsieur s’emparât d’un bien qui ne lui appartenait pas, cela ne me parut pas charmant du tout. Cela me parut plutôt un peu… apache. Pourtant j’étais là, je ne pouvais me boucher les oreilles.

Chère mademoiselle Louise, lut M. Robert.

— Hi ! Hi ! éclata une demoiselle.

— Début qui promet, minauda une vieille dame.

— Oui, ricana M. Robert ; la bien-aimée s’appelle Louise. Écoutez la suite : « Chère Mademoiselle… »

Je compris cela très vite. Il était impossible que le joli M. Robert eût tiré cette lettre de son cru. Elle venait d’un jeune homme qui avait fait une rencontre. Ce devait être un brave garçon. Du moins il en était à ce commencement de l’amour, où les choses semblent si belles qu’à moins d’être un salaud, on est presque naturellement un brave garçon. Il avait fait, avec sa Louise, sa première promenade. Ce qu’il avait vu, ce qu’il avait pensé, ce qu’il espérait et rêvait, il tâchait de l’exprimer. Mon Dieu ! il s’y prenait très mal. Dans la vie, il était peut-être un de ces jeunes gens comme on en voit en train tout le jour de taper sur une machine à écrire ; ou bien ce qu’on appelle un « calicot » ; ou bien un de ces gars qui vous manient plus facilement un marteau qu’un porte-plume. Ce qu’il voulait dire, il ne le disait pas très bien ; il s’empêtrait dans ses phrases ; elles n’en finissaient pas ; il y semait de grands mots, de ces mots à soixante-quinze centimes, qui ne venaient pas toujours à leur place, mais, par leur rareté, lui semblaient plus dignes et plus purs pour être offerts à celle qu’il plaçait si haut dans son cœur. Si bien que ces phrases mal écrites étaient très belles, parce que naïves, chaudes de respect, de dévouement, de tous les beaux sentiments qu’éveille, chez un homme, un amour qui commence.

Mais les autres ! Il fallait les entendre :

— Ah ! que c’est drôle !

— Si mon fiancé m’écrivait ainsi !

— Quel pathos !

Pendant ces exclamations, M. Robert se balançait un peu sur le pied gauche, un peu sur le pied droit. Il y avait une jeune fille, bien grasse, bien rose. On me l’avait présentée : « C’est une poétesse. » Une poétesse s’y connaît en sentiments. Elle avait tiré son mouchoir ; elle le tordait devant sa bouche ; elle riait… elle riait !

Ainsi le M. Robert lut jusqu’au bout sa lettre. Pour que ce fût complet, il ajouta l’adresse du jeune homme et de la jeune fille car lorsqu’on vole, on ne vole pas à moitié. Cela fit lancer les derniers traits d’esprit à ceux qui en avaient de reste.

Puis, on changea d’exercice. Quelques jeunes filles s’assemblèrent pour faire tourner une table. La poétesse dirigeait.

— Cher esprit, es-tu là ?

Je m’approchai comme par hasard, et fourrai le bout de ma semelle sous la table. Elle bougea.

Le cher esprit était là.

— Qui êtes-vous, cher esprit. Voulez-vous épeler votre nom ?

La table frappa un coup : A. Puis elle en frappa seize : P. Puis quinze : 0. Puis dix-sept : L.

— Apollon ! Apollon ! c’est Apollon, crièrent les jeunes filles.

Comme j’avais le pied fatigué, je m’éloignai et la table devint muette.

— L’esprit boude, dit la poétesse. Nous avons eu tort de l’interrompre. Ce n’était peut-être pas Apollon ; mais Apollinaire.

Après quoi, un nouveau monsieur se mit au piano et l’on commença à danser.

Ma foi, j’ai déjà vu des danses : on y va carrément, on tourne avec aisance, si l’on se bouscule un peu, tant pis, danser est une joie, n’est-pas ? Ici on eût dit un travail. Cela portait un nom anglais. Il fallait se surveiller, savoir où placer la pointe du pied, où frapper du talon, quand plier le genou, quand sortir le ventre, quand le rentrer. Bref, il me semblait que ces gens qui, à l’ordinaire, eussent marché comme vous et moi, s’empêtraient dans leurs pas, faisaient avec leurs pieds ce que l’amoureux de tout à l’heure avait fait avec des mots : du « pathos ».

Je remarquai surtout la « poétesse ». Elle avait pris, comme cavalier, le M. Robert. Elle ne s’amusait plus ; elle plissait le front ; elle en avait chaud. Et comme elle pour la lettre, je riais… je riais !

L’homme à la lavallière s’arrêta là. Il riait encore. Je lui demandai :

— Et après ?

— C’est tout.

Je pris le ton qu’il faut pour parler à des sauvages de cette espèce.

— Pour la lettre, tu as peut-être raison. Si ton M. Robert l’a vraiment trouvée, il est ce que tu penses. Pour la danse, tu as tort. Tu ne lis donc pas, mon cher ami ? La danse, euh ! la danse, c’est de la philosophie. Il faut savoir abstraire. Enlève les cuisses à ces danseurs, dégonfle les ventres, supprime les nichons. Suppose alors que ces danseurs réduits à rien, tu leur attaches aux pieds des ampoules lumineuses ; tu les fais évoluer dans le noir, puis tu les photographies. Tu obtiens ainsi des ronds, des ovales, des ellipses, des paraboles, des hyperboles, des croquignoles, un tracé qui rappelle la trajectoire céleste des étoiles et c’est la danse « pure ». Voilà pourquoi ces gens s’appliquaient si fort. Tu liras cela dans…

Mais cet homme si peu moderne ne m’en laissa pas dire davantage.

Des jours plus tard dans la rue ce fut lui qui me héla :

— Eh bien ! je lui en ai écrit une lettre.

— Une lettre ? À qui ?

— À la dame de l’autre jour, celle où…

— Ah ! oui ! Et pourquoi ?

— Pas la peine que je te le raconte. Tu le verras dans la lettre. Tiens, prends-la.

Il me tendit un long papier. Il me parut fébrile. Certes, si j’avais su, je ne l’aurais pas laissé partir comme cela. Voici ce que je lus :

Oui, j’entends madame ! Vous m’invitez à dîner. Vous me dites que, pour finir, il y aura une bombe glacée. Un pendant à la lecture de l’autre jour, quoi !

Je vous prie de me croire : je ne suis pas un ignorant. Une bombe glacée, je sais ce que c’est : j’en ai vu aux vitrines des glaciers, ou tout au moins le modèle. C’est rouge par tranches, puis jaune, puis brun. Cela prend quelquefois la forme d’une poule ou bien d’un soldat, ou bien d’une grosse tour avec des côtes, Et puis cela se mange ! Avec une petite cuiller, n’est-ce pas Madame ? C’est exquis. On a envie de souffler dessus, tant c’est froid. Cela fond dans la bouche comme une fraîcheur. Quand on mange le blanc, on avale un parfum de vanille ; le brun est au moka. Mais le rouge, Madame ! Pour peu qu’on ait la chance de tomber sur le rouge, on se croirait au fond d’un bois, à croquer la framboise sur les lèvres d’une maîtresse !

Et ce n’est pas tout ! Pour que ce soit meilleur, il arrive qu’on saupoudre la bombe avec de petits machins verts, hachés menu. Oh ! non ! pas du persil ! De l’angélique, ou, comme vous dites, de la pistache, Madame ! Et puis, tout en haut, comme un ouvrier couronne son œuvre, on place une boule rouge, petite en vérité, mais qui semble énorme quand on pense qu’elle est gonflée de sang.

Comment ? Ce n’est pas du sang ? C’est une cerise ? Et confite, encore ! Oh ! je veux bien. Et vraiment, quand on a déjà sur la langue ce goût de vanille, de framboise, de pistache, y ajouter ce goût de cerise — confite — cela me semble bien tentant.

Mais écoutez…

L’autre jour il a fait très chaud. Vous ne vous en êtes pas aperçue, je comprends : vos persiennes ferment bien ; vos murs sont épais. Dans la rue, il faisait si chaud qu’y marcher — même à l’ombre — devenait déjà une souffrance.

Je passais dans la rue. Je passais, tenez précisément, devant la maison d’un de ces pâtissiers qui vendent des bombes glacées. Le pâtissier se trouvait devant sa porte, et, près de lui, son petit mitron.

Douze ou treize ans, veste blanche, tablier blanc, bonnet blanc. Tous les petits mitrons se ressemblent, n’est-ce pas, Madame ? Celui-ci pour corriger ce blanc, tenait à la main une caisse verte. Le patron disait :

— Dépêche-toi, petit. Nous sommes en retard. Cours vite livrer cette commande.

— Si je prenais le métro, M’sieur ?

— Un métro ! Ta bombe fondrait, petit.

— Ou un taxi, M’sieur ?

— Un taxi ! tu es fou. Ce n’était pas la faute au petit mitron si la bombe partait en retard. Il se mit à courir quand même. Je le suivis. Je ne vous affirmerai pas que je le suivis avec mes pieds. Lorsqu’on se trouve dans la rue un jour où s’y traîner devient une souffrance, on n’a pas de temps à perdre derrière de petits mitrons. Je le suivis si vous voulez avec mon imagination : ou si le mot ne vous déplaît : avec mon cœur.

Pauvre mitron ! Où allait-il ? Sans doute chez une dame qui avait dit à un monsieur : « Mais restez donc : il y aura une bombe glacée ». Il n’allait pas vite et pourtant il courait : c’est-à-dire qu’il se pressait en multipliant de petits pas, comme il arrive quand on a douze ou treize ans, qu’il fait chaud, qu’on porte au bout du bras quelque chose de lourd qui vous tire le corps tout d’un côté. Dame ! une bombe glacée, ce n’est pas seulement de la crème qui vous fond dans la bouche, c’est la caisse que l’on porte, la glace pilée alentour, pour qu’elle reste bien froide.

Au bout d’une rue il s’arrêta et se tamponna avec sa manche comme s’il était une glace lui-même et se mettait à fondre par le front. Au bout de la deuxième rue, il déposa sa caisse et la prit dans l’autre main. Au bout de la troisième, il devait s’être produit quelque chose, car il y avait là beaucoup de gens qui regardaient.

Mon Dieu, Madame, quand un peintre dessine une foule de badauds, il campe, au premier plan, un petit mitron. Cela fait bien ; cela donne une note de vérité ; on se dit : « Il est drôle le petit mitron ; » on pense : « Ces petits mitrons, on voit bien, ils n’ont jamais grand’chose à faire. » Mais sait-on toujours pourquoi les petits mitrons s’arrêtent lorsqu’il y a des badauds qui regardent ?

Celui-ci, quand il eut bien soufflé, qu’après le front il se fut essuyé le reste de la figure, se remit à faire ses petits pas ; il suivit des rues, puis des rues ; et, finalement, entra dans une maison, car je ne l’aperçus plus.

Ma foi, tout le monde ne loge pas au rez-de-chaussée, ni au premier étage, ni même au deuxième. Sans doute, le petit mitron eut-il à gravir beaucoup de marches. Il arriva enfin devant une porte, trempé, fatigué, hors d’haleine, tenez, Madame, comme celui qui sonne, en cet instant, à la vôtre, qui vous amène une bombe et que votre servante va gronder parce qu’il est en retard, ce qui la dispensera de lui donner dix sous…

Eh bien ! non, Madame ! Vos pistaches, votre angélique, votre framboise, je ne dis pas, sont excellentes. La petite boule, au-dessus, je veux bien le croire, n’est pas du sang. Tout de même je ne tremperai pas le plus petit bout de ma cuiller dans votre bombe glacée. Et s’il me plaît de rafraîchir ma bouche, je connais dans la rue certaines charrettes de crème à la glace où je trouverai peut-être un peu de poussière au lieu de vanille, mais qui n’aura du moins pas un arrière-goût de souffrance, comme toutes ces bonnes choses qui font de leur poire sur votre table, entre vos cristaux à facettes et vos couverts d’argent…

Après cette lettre, je ne revis plus mon bonhomme. Du temps passa. Un jour, je rencontrai une de ses connaissances.

— Et Un Tel, demandai-je, que devient-il ?

— Un Tel ? Alors vous ne savez pas ?

Il me raconta une histoire où il était question d’inadaptation sociale, de délires, d’infirmerie du dépôt, d’autre chose du même genre.

— Au fond, dis-je, il fallait s’y attendre.

— Oui, fut la réponse. Déjà Don Quichotte n’était plus de son temps.