La Vie est quotidienne (Baillon)/11

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Les Éditions Rieder (p. 149-178).

UNE MATINÉE AU JOURNAL


Trois actes.Plusieurs tableaux

La scène se passe dans un journal « bien informé ».

PERSONNAGES

M. Sinet, secrétaire de rédaction.

Jean Lhair, chef d’informations.

Cédron, qui rédige les « faits divers ».

Le chef d’atelier.

Ils, les directeurs quand on ne les voit pas.

Un de ces directeurs en personne.

La voix de M. Lorisse.

Un monsieur a l’air abruti.

Petite chérie.

Des pancartes.

Une horloge.

Le téléphone.

Rédacteurs. Porteurs de télégrammes.

Autres voyous.

ACTE ier


Tableau ier


Le bureau de M. Sinet, secrétaire de rédaction. Vaste salle. Au milieu, longue table. Sur la table : ciseaux, pot à colle, appareils téléphoniques ; les outils qu’il faut pour faire de « l’information ». En tas, gonflées de « copie », des enveloppes. Comme pendant, en monceau, les journaux du matin dont le secrétaire aura à prendre connaissance. À gauche, donnant sur un couloir, une porte ; à droite, donnant sur l’atelier, une autre porte. Une bibliothèque dans le fond : quelques brochures, le cartonnage d’un atlas, les premiers feuillets d’un livre : Guerre à l’alcoolisme, dont la suite manque ; déversés au tombereau quelques-uns des trente-deux tomes d’une Encyclopédie. Personne. Du côté de l’atelier, parlottes des typos qui arrivent : « Bonjour, compagnon ! Ça va, mon vieux ? » Une linotype se met en train : tic-que tic-que tic. Une autre : tic-tic-tic. D’autres. Cela fait le bruit agaçant d’une averse sur les vitres.

La pendule : Neuf heures ! (Elle sonne deux coups.)

Entre quelqu’un. L’air abruti du monsieur qui ne chiperait pas trois sous dans la caisse de son patron : c’est le comptable. Il porte un marteau ; sous le bras, un lourd paquet de pancartes. Il en choisit une, cherche sur le mur une bonne place, monte sur une chaise, enfonce un clou, accroche la pancarte.

La pancarte. (Lettres blanches sur fond bleu) : Soyez brefs, vos minutes sont aussi précieuses que les nôtres.

Sourire satisfait du comptable qui n’en paraît guère plus malin. Il sort. On l’entend, dans le couloir, fixer, avec d’autres clous, d’autres pancartes.

La pendule, qui a fait du chemin. — Neuf heures quinze.

Pas précipités. Entre le secrétaire. Lunettes, moustaches, barbiche, cigarette. L’air du renard captif qui serait resté malin. Il a remarqué, tout de suite, la pancarte. Mais, dans la « boîte », il en a vu bien d’autres. Pas la peine de sourire. Vite à sa table, il balaie d’un coup de coude les journaux du matin, « dont il faut prendre connaissance », s’installe, ouvre un tiroir, en sort un paquet de photos qu’il trie : les unes qu’il refourre dans le tiroir, les autres, trois ou quatre qu’il range côte à côte comme des cartes pour lire sa bonne aventure. Ce doit être une besogne sérieuse et très ennuyante : M. Sinel a l’air très absorbé.

Un temps. Par la porte de l’atelier, le chef pousse sa tête à moustaches blanches. Il porte la longue blouse des typos. En main, roulée autour d’une interligne de cuivre la ficelle fatidique qui sert à mesurer la copie. Regard affectueux à M. Sinel, car, le secrétaire et le chef, à force de travailler ensemble, sont des gens qui s’entendent.

Le chef, qui voudrait avoir déjà fini son journal. — Monsieur Sinet, vous pensez à ma copie ?

M. Sinet (d’un doigt dégoûté il montre ses photos. Il articule à peine, les lèvres collées par le papier de sa cigarette). — D’abord, l’illustration.

Le chef (qui sait). — Ah ! bon. (Apercevant la pancarte) Tiens (Il entre tout à fait). Chez nous, c’est sous l’horloge… (Parlant comme parlerait la pancarte) Le temps perdu ne se rattrape jamais. « Ils » en ont fourré partout.

M. Sinet. — Ah !

C’est tout.

La pendule. — Neuf heures trente. (Elle sonne cinq coups.)

Des gens entrent et sortent : porteurs de télégrammes, grooms, petits voyous avec les enveloppes des Agences. D’un solide coup de tampon, ils marquent au timbre humide le vague carré de papier qui sert de récépissé à leurs plis. Ils sont dressés. Ceux qui ne savent pas, le secrétaire leur empoigne la main, y fourre de force le cachet, enferme le tout dans son poing et tamponne un bon coup : boum ! À l’avenir ils sauront.

Les rédacteurs entrent aussi : des vieux, des jeunes : Cédron, Ranquet, Villiers. Ils disent… ce que l’on voudra. Comme M. Sinet, ils ont trouvé, dans leur bureau, une pancarte. Ils lisent ce que dit celle du secrétaire et s’en foutent : l’esprit de la maison veut cela. Seul Ranquet dit quelque chose de particulier. Ranquet est le chef de la rubrique sportive. Maigre, pâle, rageur, l’épaule droite plus haute que la gauche. Il a lui aussi le souci de l’illustration. Il tombe en arrêt devant les photos de M. Sinet.

Ranquet (qui entre déjà en rage). — Mais c’est l’aviateur Pigeonvole, ça. C’est pour ma page ça. C’est du sport, ça.

M. Sinet (les lèvres toujours collées). — Cassé du bois… mort : plus du sport. (Il reprend son bien.)

Ranquet. — Eh ! bien vrai !… Si on peut dire ! Plus du sport (Il sort en bougonnant.)

Cédron reste le dernier, jeune, mince, alerte, petit air fûté de celui dont c’est le métier de dénicher les faits divers. Il regarde en souriant son secrétaire, déplie son mouchoir et le lève vers la pancarte comme pour en voiler le texte.

M. Sinet (avec une sévérité qui blague). — Chut !… Tu m’apportes mes photos, mon petit ?

Cédron (qui s’amuse à ne pas répondre tout de suite). — Elle vous embête, hein, l’illustration ?… Oui, je vous apporte les photos. (Il en sort une.) Voici la belle dame assassinée, la première de la journée.

M. Sinet. — Bon.

Cédron (deuxième photo). — Voici un enfant martyr : dix coups de tisonnier.

M. Sinet. — Parfait. Et après ?

Cédron. — Comment « et après » ! Vous ne voudriez quand même pas, M. Sinet, que je fasse à moi seul toute votre illustration !

Sinet (les lèvres un peu moins collées). — Non, mon petit. Mais je me fouille les tripes pour en trouver. Ils en veulent cinq par jour. Et celles que je présente… (geste vague pour dire qu’elles ne conviennent pas toujours).

Cédron (sincère). — Bast ! vous avez de la ressource. (Il montre le tiroir… Avisant une des photos.) Tiens ! qu’est-ce cela ? (Si l’on y regardait de près, on reconnaîtrait avec son panache et ses galons la tête à la romaine d’un beau général italien.)

M. Sinet (avec un profond mépris). — Peuh ! un bonhomme… Voir s’Ils en voudront ! (Changeant de ton). À propos, laisse donc tranquille le charcutier Lelard et ses saucisses…

Cédron (feignant d’ignorer). — Celles qui ont empoisonné trois familles ?

M. Sinet. — Oui (avec fermeté). Ces saucisses empoisonnées n’ont empoisonné personne. (Regardant Cédron dans les yeux.) Ordre de la direction.

Cédron (qui a l’habitude). — Ah bien ! J’avais justement là… (il ouvre un calepin et biffe).

M. Sinet (très renard). — Une cigarette ?… Et puis tant que j’y suis : tu entendras peut-être parler d’un petit qui a barboté cinq billets dans la caisse de ses patrons…

Cédron. — Oui, le fils d’une veuve, Mme P…

M. Sinet (vivement). — Ne prononce pas ! Alors tu sais déjà ? Plus moyen de se taire ?

Cédron (grattant quelque chose par terre avec la pointe de sa semelle). — Difficile !… Les confrères…

M. Sinet. — En tout cas, mon cher, le moins possible. Vague… des initiales, pas d’adresse, trois lignes…

Cédron. — Ordre de la direction ?

M. Sinet (lui tapotant l’épaule). — Demande d’ami, mon cher.

Cédron. — Oh ! alors ! (poussant Sinet du coude et faisant avec les doigts le signe de payer). — Est-ce que…

M. Sinet. — Ah ! non, je ne mange pas de ce pain-là (réflexion). Le fils d’une pauvre veuve, voyons !

Tous deux rient. Cédron va de nouveau pour voiler la pancarte.

Cédron (gouaillant). — Dites donc, m’sieur Sinet, est-ce qu’ils…

Mais à ce moment, on entend une voix dominatrice appeler : « Monsieur Lorisse !… Monsieur Lorisse !… » et la voix de ce M. Lorisse qui répond : « Voilà !… voilà ! Monsieur le Directeur !… »

Cédron sort vivement ; M. Sinet prend son air le plus sérieux : c’est la véritable journée qui commence.


Tableau 2e


Décor du premier. M. Sinet se démène, à coups de ciseaux, entre des monceaux de paperasses. Quelle activité ! Que de choses à faire ! Au directeur qui entre, il tend à peine un bout de doigt, comme s’il n’y avait là qu’un confrère. D’une voix qui pense ailleurs :

— Bonjour, mon cher.

Le directeur (qui la connaît). — Bonjour, monsieur Sinet.

M. Sinet (sursautant). — Ah ! pardon ! Je croyais… Toutes ces dépêches…

Le directeur (l’œil sur sa pancarte). — Importantes ?

M. Sinet (volubile). — Comment donc ! Là, un raz de marée. J’ai dit à Hulin de préparer un article… Là, un drame de l’adultère… J’ai dit à Cédron d’aller… Ici… (avec une gravité suprême) encore un qu’on va fiche par terre.

Le directeur (toujours distrait). — Un quoi, qu’on va fiche par terre ?

M. Sinet (absolument choqué). — Comment ?

Vous ne savez pas ? Le nouveau cabinet japonais.

Le directeur (qui n’a cessé d’admirer sa pancarte). — Ah ! Et comme illustration, M. Sinet, qu’avons-nous ?

M. Sinet (Il montre ses images. Il parle très vite et les range en un petit tas à mesure que le directeur, d’un signe de tête, approuve). — Le futur président du conseil japonais. Évidemment. Une dame étranglée la nuit dernière. L’aviateur Tired’aile :

Le directeur. — Tired’aile ?

M. Sinet — Pigeonvole, quoi ? Carbonisé. Un pauvre enfant martyr. (Il prend la dernière photo et la place sans la montrer sur le petit tas).

Le directeur (méfiant). — Et ça, M. Sinet ?

M. Sinet (précipitant son délit). — Le gnral… olia pris…ons.

Le directeur. — Vous dites ?

M. Sinet (encore plus vite). — Le gralolisons.

Le directeur. — Voyons, monsieur Sinet, je ne vous comprends pas.

M. Sinet (articulant à contre-cœur). — Le général Bentivoglio qui a pris Omsk.

Le directeur (ton bref). — Non.

M. Sinet (qui joue le naïf). — Comment il n’a pas pris Omsk ?

Le directeur. — Je ne veux pas de votre Italien. Hier vous m’avez refilé je ne sais quel Turc, avant-hier c’était un Russe…

M. Sinet. — Un Tchécoslovaque, Monsieur le Directeur.

Le directeur. — Russe, Tchécoslovaque, Turc, je n’en veux plus. Les lecteurs en ont assez ! Toutes ces guerres qui éclatent au loin.

M. Sinet (avec un faux respect). — Je vous ferai remarquer que si puissant que soit un journaliste, il n’appartient pas à un humble secrétaire de les faire éclater plus près.

Le directeur (miel et sucre). — Vous plaisantez, Monsieur Sinet. (Il regarde par sa pancarte). Enfin soit, pour aujourd’hui.

Il va pour redresser sa pancarte et regarde M. Sinet qui pourrait en dire quelque chose. Mais M. Sinet est bien trop content d’avoir refilé son Benlivoglio. Et puis se taire est plus amusant.

Le directeur file en vitesse, ce qui fait dégringoler le rideau.


Tableau 3e


(Le plus important)

M. Sinet a repris son air naturel de secrétaire. Il découpe, s’arrête, écrit, colle.

Le chef (pique une tête). — Vous pensez à ma copie, Monsieur Sinet.

Geste désespéré de M. Sinet qui n’a rien.

M. Sinet. — Au fait, si. (Il ouvre son tiroir à ressources, en retire quelques feuillets visiblement défraîchis). — Prenez ceci : deux colonnes, première page. Voilà trois mois que ça traîne.

Le chef (qui connaît le métier). — Ben alors, c’est comme neuf (Exit).

Nouveau silence. M. Sinet ouvre quelques enveloppes, lit, rature, colle. La pancarte poursuit son discours sur les minutes qui sont brèves.

L’horloge, avec reproche. — Dix heures ! (Elle, sonne un gros coup.)

Bruit de pas dans le couloir. Ils voudraient être légers, mais l’homme qui les fait est lourd. On entend une voix qui rigole : « Tiens ! une pancarte », puis cette même voix qui jure : « Ah ! nom de Dieu ! les cochons !… » Le temps de s’arranger comme s’il était là depuis longtemps, Jean Lhair paraît. Gros ventre, crâne qui brille : une bonne tête. L’expression du petit enfant qu’il n’est plus, et de l’homme mûr, qu’il est hélas ! Sa bonne tête ne demande qu’à rire, mais aujourd’hui, après cette pancarte, tout ce qu’elle porte de graisse, de peau, de rides, pend avec l’air de pleurer.

M. Sinet, en le voyant, s’est mis à ressembler très fort à un renard. Il plonge, plus avant, dans ses paperasses. L’air distrait : Bonjour, vieux.

Jean Lhair (lugubre, entrant aussitôt au cœur de son sujet). — Eh bien ! vieux, as-tu vu leurs pancartes ? Apercevant celle de Sinet.) Ah ! toi aussi !… (Avec un petit sourire engageant.) Dis donc, Sinet, elle est pour les raseurs, ta pancarte ?… Tu dis ?… (Suggérant la réponse.) Toi, c’est vrai, tu reçois quelquefois des gens qui te rasent… Mais moi, vieux, as-tu vu celle qu’ils m’ont mise ?… Je t’assure, ils l’ont choisie exprès… (Sur le ton d’un enfant qui singe une réprimande.) Si vous voulez qu’on respecte vos droits, respectez vos devoirs ! Non ! mais, penses-tu, les droits… les devoirs, ces foutaises… Et les autres !… as-tu vu les autres pancartes ?… (En confidence au dos de Sinet.) Mon cher ami, veux-tu que je te dise ? S’ils en sont là, c’est que cela va mal… Le mois passé, ils ont imaginé de nous faire signer les feuilles de présence… maintenant, ils nous font la morale sur des pancartes… autant proclamer tout de suite que nous sommes des voleurs. Tu dis ?… Écoute, vieux, nous sommes ici, dans une boîte où l’on tape sur les révolutionnaires, et je tape comme les autres, puisqu’on me paie, mais j’en suis, tu sais. Des patrons, tant qu’il y en aura, tant il y aura des gens qui nous embêtent… (Se montant de plus en plus.) Vous ne travaillerez jamais assez, voilà le fond de leur pensée, voilà ce qu’ils devraient mettre sur leurs affiches. Ainsi, l’autre jour, sais-tu ce qu’ils m’ont répondu ?… (S’étonnant de ce que Sinet ne dise pas « oui ».) Non ? Eh ! bien ! je vais te raconter ça… J’étais fatigué… Dans cette boîte, on est toujours fatigué. Je leur exposais qu’après une dure période de travail, ils auraient fait un beau geste, en m’accordant quelques jours de vacances. Ils ont levé les bras : « Jean Lhair, nous ne faisons pas de beaux gestes : nous faisons du commerce… » Formidable, hein ? Formida…

La sonnerie du téléphone couvre la fin. Silence. M. Sinet s’est peut-être juré de ne pas avoir l’air d’apercevoir Jean Lhair. Il se lève, le déplace comme s’il s’agissait d’un meuble, attrape l’appareil, décroche.

M. Sinet (dans l’appareil). — Allô ! Oui… (roucoulant). Ah ! c’est toi, ma chérie… (reprenant son ton habituel) Ah ! pardon… Comment ! Un correspondant ? (Très sec.) Mais, monsieur, demandez le numéro des sténographes… Vous dites ? Pas là ! Mais monsieur… Enfin soit, quelques lignes. Seulement je vous préviens : je ne sténographie pas… Comment ? Je vous dis que je ne sténog… J’emploie l’écriture naturelle… quoi ? Une seconde… Je prends un papier…

La figure expressive de Jean Lhair a reflété avec sympathie les phrases de cette laborieuse mise en train. « C’est toi, ma chérie » l’a épanoui. « Correspondant » dégoûté. « Sténographe » irrité.

Il attend que son camarade soit bien en train, le laisse faire un instant, puis repense à son histoire « formidable ».

Jean Lhair (au dos du secrétaire qui tâche d’attraper ce que l’on lui dicte). — Oui, mon cher, comme tu dis, ce refus est formidable. Et après, sais-tu ce qui s’est passé ?

M. Sinet continue à vouloir ignorer son ami. Quand même ce bavardage le trouble. Il se bouche l’oreille que le cornet laisse libre. Dans l’appareil : Pardon, monsieur, voulez-vous parler plus haut. (Se tournant vers Jean Lhair). Il y a du bruit ici.

Jean Lhair (haussant la voix comme si c’était à lui que l’on avait dit de parler plus haut). Après ? Mon congé, ils me l’ont accordé ; mais gâté, tu comprends, gâté d’avance… M. Sinet (faisant de vains efforts pour comprendre). — Mais, monsieur, je ne vous entends pas ; je vous en prie ; parlez plus haut.

Jean Lhair (le regardant avec compassion). — Hein ! mon vieux, tu en fais, toi aussi, du téléphone ! Une belle foutaise ! Autrefois, pour prendre une information, on allait sur les lieux, on faisait une promenade. À la bonne heure ! Tu te souviens ? La fois que j’ai interviewé la princesse de Saxe !… (Rayonnant à ce souvenir.) Quelle femme, mon vieux, quel parfum !… Bien que moi je préfère…

M. Sinet (éclatant à la fin). — Mais, monsieur, puisque je vous dis qu’il y a de la friture !…

Jean Lhair (dans l’ingénuité de son âme). — Hein ! vieux, cela t’énerve le téléphone… Il y a de quoi… Tu ne réclames pas souvent, mais, toi aussi, tu te ronges… (Se penchant sur le secrétaire qui a violemment raccroché.) Eh bien ! veux-tu savoir ce qui arrivera : à force de travailler pour eux, nous crèverons comme des bêtes. Tu ne penses pas ? Moi, j’en suis sûr !… Songe que depuis des années, je viens ici, tous les jours, à neuf heures du matin… Et pourquoi faire ! (Suivant M. Sinet qui se dirige vers l’atelier.) Passe encore qu’on fasse travailler les jeunes !… Mais toi, moi… à notre âge !…

Clac ! La porte a dérobé le secrétaire. Seul, Jean Lhair n’éprouve plus le besoin de parler. Il va et vient… Il jette un coup d’œil sur la besogne du secrétaire et méprise « cette foutaise ». Ce qu’il pense ensuite, il ne le dit pas, mais peut-être la princesse… il sourit. D’ailleurs avec Sinet qui revient, il retrouve ses raisons d’être triste. Très vite comme s’il ouvrait une parenthèse. — Mon vieux, quand on te parle tu ne devrais pas filer comme cela. (Reprenant son idée pendant que le secrétaire se remet à sa besogne). Oui, mon cher, comme tu dis, on nous force au travail dès neuf heures. Et pourquoi ?… Toi, ce que tu fais… (il montre les papiers) peuh !… Moi, mon article de fonds d’hier, sais-tu où je l’ai pris ? (Le doigt vers la bibliothèque.) Là !… (Il va vers le meuble, en retire un gros livre qu’il lance sur la table avec bruit. M. Sinet n’a pas bronché.) Oui, mon cher ami, dans un dictionnaire !… Et les directeurs ont trouvé cela bon !… Des milliers de lecteurs ont bavé là-dessus ! Voyons, Sinet, est-ce qu’un rédacteur devrait copier ses fonds dans un dictionnaire ? Avoue que c’est lamentable.

C’est lamentable en effet ; mais depuis quelques instants M. Sinet, sans s’arrêter de lire ses paperasses, est très occupé à se fouiller les poches. Il trouve finalement ce qu’il cherche : deux cigarettes, l’une qu’il se met dans la bouche, l’autre qu’il tend, d’un geste distrait, à Jean Lhair.

Jean Lhair (de sa voix naturelle). — Merci, mon cher, je ne fume pas… (Et tout à coup furieux parce que le secrétaire aurait dû le savoir). Voyons, depuis le temps, tu sais bien que je ne fume jamais ! Toi, aussi, tu te moques !… Mais veux-tu savoir ? veux-tu que je te dise ?… L’autre jour leurs feuilles de présence, aujourd’hui ces pancartes, demain que sera-ce ? Eh bien, s’ils nous embêtent ainsi, c’est que cela va mal dans leur boîte. Pense au télégraphe, pense au téléphone, pense à la télégraphie sans fil. Franchement, cher ami, un journal a-t-il besoin de ces fantaisies ? (Se penchant sur Sinet qui ouvre une enveloppe.) Tu dis que le chiffre des abonnés augmente ? Précisément, il y en a trop ! Plus il y en a moins il y en aura, quand il n’y en aura plus ! Le journal croule, cher ami. Il est croulé ! Et nous, hein ? ce sera beau quand nous serons sur la paille !

M Sinet a fini sa lettre. Pour la première fois, il a l’air d’apercevoir Jean Lhair. Il tient ses grands ciseaux de secrétaire. Sans un mot il en dirige la pointe vers la pancarte dont il a été dit, tantôt, qu’elle était pour les raseurs.

La pancarte. — Soyez bref.

Jean Lhair (tout à coup très bref). — Zut !

Il sort indigné… Mais bientôt on l’entend qui a accroché quelqu’un : Mon cher, as-tu vu leurs pancartes ?… et M. Sinet regarde, en souriant, le rideau qui tombe.

ACTE IIe


Le bureau de Jean Lhair. Il ressemble à celui de Sinet, mais en plus petit. Mêmes ciseaux, même pot à colle, même appareil téléphonique, le bougre ! L’horloge marque onze heures. Au mur, la malencontreuse pancarte : Respectez vos devoirs, si vous voulez qu’on respecte vos droits. Grande table surchargée de journaux : l’Écho d’Ici, le Phare de Là, le Clairon d’autre part. Entre deux doigts dégoûtés, il en attrape un dans le tas, le parcourt, découpe ici deux lignes, là cinq, qu’il colle sur un papier pour en faire des « Échos ». Bientôt il en a une liasse. Au secrétaire qui pousse une tête : « As-tu de la copie, mon cher ? » il la tend, en détournant le nez, comme si cela puait. Puis il repique dans le tas.

On frappe. Cédron entre.

Jean Lhair (aussitôt). — Eh bien ! mon cher, as-tu vu leurs pancartes ?

Cédron fait signe que oui. Il prend une chaise, regarde la figure pitoyable de son camarade sourit un peu, puis très sérieux. — Cela t’étonne ? Mais cela se fait partout, dans les bureaux, en Amérique.

Jean Lhair (avec ses yeux d’enfant). — En Amérique ! Tu dis en Amérique ?

Cédron (trouvant ça naturel). — Mais oui, le système américain, quoi !… Celui que… (son pouce désigne, dans le vague, les patrons)… qu’ils nous appliquent.

Jean Lhair (geste du même genre). — Ah !… ils… le système américain ? (Pensant à autre chose.) À propos, mon petit, il y aura un communiqué à prendre aux Finances à midi. Je ne suis pas libre, tu iras.

Cédron. — Mais, Jean Lhair, cela ne me regarde pas. Je fais les faits divers, moi.

Jean Lhair (sans se douter qu’il applique lui-même le système américain). — Dis donc ! Suis-je ou non chef d’information ? Tu iras. (Revenant à ses moutons.) Et alors, tu disais ?

Cédron (qui n’y est plus). — Moi ? Rien.

Jean Lhair. — Mais si : les patrons, le système…

Cédron (de mauvaise grâce d’abord, mais s’excitant peu à peu). — Évidemment, le système qui consiste à exploiter le travail des autres. (Avec une pointe) Tu sais bien que les patrons de là-bas s’y entendent pour organiser le travail… à leur profit, bien entendu. (Regard sombre de Jean Lhair.) Cela s’appelle le « Taylor » ou mieux le « sweeting. » De « sweet » : faire suer… Alors les nôtres, ils étudient cela dans des revues… N’as-tu pas vu dans leur bureau ?

Jean Lhair (qui n’a rien vu du tout). — Si.

Cédron. — Ils en ont des piles, mon cher (comme s’il montrait une montagne) hautes comme ça !

Jean Lhair (qui a regardé monter les piles). — Pas vrai, hein ?

Cédron (qui ne ment qu’à demi). — Si, mon cher. J’ai parcouru de ces revues. Eh bien ! les feuilles de présence viennent de là (Jean Lhair serre les poings.) Les pancartes, je m’y attendais : elles viennent de là. (Jean Lhair se dresse.) Demain, ce qu’il y aura, je ne le sais pas. Mais ce-la vien-dra de là !

Jean Lhair explose. — Ah ! les cochons ! les cochons !

Cédron (de plus en plus perfide). — Je te dirai plus. Ces revues, puisqu’elles viennent d’Amérique, sont rédigées en anglais… N’as-tu pas remarqué ce vieux qui vient s’enfermer quelquefois avec les patrons ?

Jean Lhair (même jeu que tantôt pour le bureau). — Si.

Cédron (avec mystère). — C’est un professeur.

Jean Lhair. — Un professeur ?

Cédron. — Oui ! Un professeur d’anglais… pour eux.

Jean Lhair pouffant. — L’anglais… ! Ils apprennent l’anglais !… À leur âge ! elle est bonne !… (Riant et rageant à la fois.) Est-ce qu’ils sont fous ?.… Non mais, les entends-tu : Yes… no… if you please ?… Et t’imagines-tu leur gueule ? (Il rit encore. Mais rire fait tousser, il redevient lugubre.) Au fond, mon cher, cela n’est pas drôle ! Quand on pense que ces gens étudient l’anglais pour mieux nous embêter !…

Cédron (se retirant). — Bah ! on vit quand même…

Jean Lhair reste seul. Il se promène. Quand il pense à l’anglais des patrons, il pouffe. Mais cet anglais est pour « l’embêter » alors il rage. Comme il s’arrête un moment pour relire sa pancarte, il jette un coup d’œil à l’horloge qui marque midi moins cinq et quelque chose se met à rayonner dans le visage de Jean Lhair. On dirait la lune qui se lève. Avec les aiguilles qui avancent, cette lune devient plus claire ; à midi moins deux, c’est presque la pleine lune ; à midi, comme le secrétaire qui va déjeuner pique une tête, c’est la pleine lune tout entière.

M. Sinet (imitant la voix lugubre de Jean Lhair.) — Eh bien, mon cher, as-tu vu leurs pancartes ?

Jean Lhair (très dégagé). — Comment ? Tu y penses encore ? Tu sais bien que c’est de la foutaise.

M. Sinet. — Alors, viens déjeuner.

Jean Lhair. — Non, je reste.

M. Sinet (sans autre transition). — Vieux satyre !

Jean Lhair ne dit pas non. Sourire épanoui comme deux pleines lunes. Il se rassied. Il écoute le piétinement des rédacteurs qui filent. L’atelier se vide aussi. À certain bruit de pas bien connu, il plonge dans ses paperasses et comme la porte s’entr’ouvre : « Rien de neuf, M. Jean Lhair ? », il grogne un imperceptible non. Puis définitivement sûr d’être seul, il laisse là ce bazar. Courte pause. Ce silence presque effrayant d’un journal où toutes les machines se sont arrêtées. Midi cinq. Dans le couloir léger Clac-clac de talons qui ne sont pas sûrs de leur chemin. Une petite voix : Psst ! » M’sieur Jean Lhair.

Jean Lhair, qui se précipite. — Ah ! chérie !…

ACTE IIIe


Un réduit qui sert de vestiaire. Au mur, portemanteaux vides. Clouée du jour, la pancarte qui convient à l’endroit : Une place pour chaque chose. Chaque chose a sa place. Remisés sur le parquet, des journaux par piles. Pas de fenêtres. La lumière tombe d’en haut. Des nuages passent. Par moments il fait très noir. La porte s’ouvre et la tête de Jean Lhair apparaît, puis le buste de Jean Lhair, puis Jean Lhair au complet, qui tire, après lui, une gentille menotte et tout ce qui s’ensuit.

Jean Lhair. — Par ici, ma chérie. (Il donne un tour de clef.)

Petite chérie. — Hi !… hi !…

C’est une petite femme du genre sale. Dix-sept ans. Bas à trous, vieilles bottines, jupe de velours et sans doute, là-dessous, comme chemise, la peau. Jean Lhair préfère cela au linge fin des princesses. De jolis yeux de petite crapule. Cheveux courts à la mode. Mais on n’a pas voulu renoncer aux peignes, si beaux avec leurs gros morceaux de verre qui brillent. Elle entr’ouvre son châle :

Jean Lhair. — Hum ! Comme tu sens bon, ma chérie.

Petite chérie. — Hi !… hi !…

Jean Lhair l’embrassant. — Huum ! Et tu as trouvé le chemin ?

Petite chérie. — Hi !… hi !…

Jean Lhair. — On ne t’a pas vue, au moins ?

Petite chérie. — Hi !… hi !…

Jean Lhair (fixé). — Bon ! (Il montre une pile de journaux.) Assieds-toi là. (Il s’installe tout contre, l’enlace)… Huuum !

Petite chérie qui ne veut pas. — Hi !… hi !…

Jean Lhair (câlin). — Voyons, tu ne vas pas avoir peur… (Il se rapproche : elle se recule). Et puis, j’ai quelque chose pour toi… (Tirant de sa poche un paquet.) Pour qui c’est, ce qu’il y a là-dedans ?

Petite chérie (moins sauvage). — Hi !… hi !… (Elle tend la main.)

Jean Lhair. — Patience, tu verras… (Il développe son papier, en retire une broche, avec des diamants en verre, assortis à ceux du peigne).

Petite chérie (les yeux comme ces morceaux de verre). — Hi !… hi !…

Jean Lhair. — Oui, pour toi… (Il se rapproche.) Je vais te la mettre.

Elle se laisse faire. Il prend son temps. Une main pour fixer l’épingle, l’autre farfouille dans le corsage où la chemise, en effet, est en peau. (Cachant son jeu.) — Là !… Elle est dure cette étoffe. Ça n’entre pas… Comme elle sera belle, ma chérie !… (N’y tenant plus.) Huuum !…

Il veut l’embrasser.

Petite chérie qui tient sa broche lui donne une tape, se met debout, va se planter plus loin : Hi !… hi !…

Jean Lhair qui s’est levé et tâche de la rattraper. — Mais non, voyons. Viens ici…

Petite chérie (déjà dans un autre coin. Comme un oiseau qui rit). — Hi !… hi !…

Jean Lhair (la poursuivant toujours). — Tu n’es pas gentille… Je t’ai donné une belle broche… (La manquant encore.) Sale rosse !…

Heureusement il a sa tactique. Doucement, sans en avoir l’air il l’amène dans un coin, hésite s’il attaquera à droite ou bien à gauche, fonce en avant, la cloue avec son gros ventre contre le mur.

Petite chérie. — Ouf !

Jean Lhair. — Et maintenant, sois gentille.

Silence. Petite chérie a mis les bras autour des reins du gros monsieur. Il souffle un peu. C’est plus difficile que tantôt pour l’épingle. À un moment, il lève les yeux, aperçoit la pancarte : Une place pour chaque chose ; chaque chose à sa place. Il s’arrête interloqué, mais presqu’aussitôt se reprend : À sa place ! Eh ! Eh ! c’est ce que j’essaie.

Silence. Un nuage passe. On n’y voit plus.

Petite chérie. — Aie !


Rideau