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La Vie et l’Œuvre de Maupassant/2.3

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III

En 1878, Maupassant avait quitté le Ministère de la Marine pour celui de l’Instruction publique. Il se félicita d’abord du changement, parce que sa nouvelle situation semblait lui assurer plus de loisir. « Vous voilà un peu plus tranquille, lui écrit Flaubert ; vous allez retravailler [1]. » C’est qu’en effet il éprouvait chaque jour davantage le désir d’une indépendance absolue, qui lui permettrait de se consacrer tout entier à la littérature. Aussi ne tarde-t-il pas à se plaindre de son métier, absorbant et tyrannique, qui dérobait à la poésie ses meilleures heures. Et Flaubert se lamente avec lui :

Que je vous plains de n’avoir pas le temps de travailler ! Comme si un bon vers n’était pas cent mille fois plus utile à l’instruction du public que toutes les sérieuses balivernes qui vous occupent [2] !

C’est encore Flaubert qui avait recommandé son disciple à Bardoux, ministre de l’Instruction publique dans le ministère Dufaure ; Bardoux attacha d’abord Maupassant à son cabinet en qualité de secrétaire ; puis il le fit nommer, au commencement de 1879, employé au premier bureau du Cabinet et du Secrétariat [3]. À la fin de la même année, Maupassant reçut le ruban d’officier d’Académie [4], qu’il ne porta, paraît-il, qu’une fois, dans une soirée ministérielle [5] ; ce petit incident devait bien l’amuser, plus tard, lorsqu’il faisait cette profession de foi intransigeante que ses amis ont recueillie : a Je n’écrirai pas dans la Revue des Deux Mondes. Je ne serai pas de l’Académie. Je ne serai pas décoré. » Nous aurons d’ailleurs à montrer qu’il n’a pas tenu bon jusqu’au bout sur les trois points.

Au ministère de l’Instruction publique Maupassant retrouvait un de ses amis de la République des Lettres, Henri Roujon, qui était alors à la Direction de l’enseignement primaire [6]. Maupassant, paraît-il, faisait avec beaucoup de conscience sa besogne, qui lui était pourtant fastidieuse et qui l’arrachait à de plus chères occupations. Mais il n’en rêvait pas moins au jour où il pourrait s’évader tout à fait, ayant conquis sa liberté par une œuvre décisive. Ce jour arriva quand il eut publié Boule de Suif ; alors seulement, affranchi de toute inquiétude matérielle par un traité avantageux avec un journal, se sentant sûr de sa vocation et maître de son talent, il quitta le ministère. Encore eut-il soin^ pour se réserver la faculté de reprendre son poste, de demander un congé d’un an, qu’il obtint avec la complicité de son nouveau ministre, Jules Ferry, et de M. Alfred Rambaud, alors chef du Cabinet.

  1. Correspondance, IV, p. 285.
  2. Ibid., IV, p. 3i2 (novembre ou décembre 1878).
  3. Cf. la nomination dans le Bulletin de l’instruction publique, du 1er février 1879.
  4. Ibid., année 1879, p. 1105.
  5. Souvenirs de M. Charles Lapierre.
  6. H. Roujon, loc. cit.