La Vie littéraire/2/M. Octave Feuillet : « Le Divorce de Juliette »

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
La Vie littéraireCalmann-Lévy2e série (p. 341-348).


M. OCTAVE FEUILLET
LE DIVORCE DE JULIETTE[1]


C’est là un petit volume que M. Octave Feuillet, plongé dans un deuil encore récent et qu’il ne quittera jamais, s’est laissé arracher par son éditeur.

Le Divorce de Juliette, comédie en trois actes et quatre tableaux, a beaucoup plu quand la Revue des Deux Mondes la donna. Réussirait-elle aussi bien sur la scène ? D’excellents juges ont décidé qu’oui. Ils savent ces choses-là infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les contredire. Mais, ayant un goût particulier pour le spectacle dans un fauteuil, je me tiens satisfait de la représentation à laquelle j’ai assisté les pieds au feu. Je me flatte d’avoir vu une Juliette assez jolie, bien qu’un peu maigre, comme il convient à sa jeunesse : elle n’a que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n’est pas sans raison. Si M. d’Épinoy l’a épousée, ç’a été, non pas parce qu’elle est charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de sécurité la belle princesse de Chagres. Le prince avait des soupçons et il était homme à tuer M. d’Épinoy comme il avait précédemment tué, à Florence, ce pauvre diable de Borgo-Forte. M. d’Épinoy se maria pour détourner les soupçons du prince.

C’est la princesse qui avait eu cette excellente idée. M. d’Épinoy, une fois marié, le prince n’eut plus de soupçons et la princesse put aimer M. d’Épinoy avec une parfaite tranquillité. Mais on ne s’avise pas de tout. La princesse n’avait pas prévu que M. d’Épinoy pouvait aimer sa femme ; c’est pourtant ce qui arrive, ou peu s’en faut, quand tout à coup Juliette découvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et apprend qu’elle n’a été épousée elle-même que pour distraire l’attention du terrible prince qui, sans cette diversion, eût immanquablement tué M. d’Épinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui eût été sensible, car sa mort eût compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite femme aime son mari de tout son cœur. Mais elle est courageuse : elle a pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien résolue… Ah ! c’est là que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout s’arrangera. Elle aime : elle pardonne. L’amour a des trésors infinis de clémence. Et puis Roger, au fond, n’est pas aussi noir qu’il en avait l’air. Il est plus faible que méchant. Il était entre deux femmes, et c’est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement. Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte, également pris entre deux amours qu’ils ont inspirés : leur position est très délicate, parfois même un peu ridicule, et ils passent de durs moments. M. d’Épinoy est moins innocent qu’Hippolyte et moins excusable que Pyrrhus, mais enfin il n’aime plus la princesse de Chagres et il aime Juliette, qui pardonne. Ce n’est pas là une conversion, car, comme me le confiait l’autre jour un très aimable vieillard, ce sont toujours les mêmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne la reprocherais pas à M. Octave Feuillet. L’auteur de M. de Camors aime à couronner par l’expiation ou le repentir ces fautes du cœur qu’il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop l’artifice poétique et l’arrangement moral, je ne m’en plaindrais pas. Il m’est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe définitif du bien.

Ce n’est pas une idée médiocrement philosophique, certes, que celle de la rédemption finale des créatures. Et les dénouements heureux, les conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irréprochables au point de vue symbolique. Le Divorce de Juliette n’est qu’une élégante esquisse, mais on y retrouve la main du maître. Je ne parle pas aujourd’hui de Charybde et Scylla, qui est imprimé à la suite : ce proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées de filles et de l’enseignement supérieur qu’on y donne aux petites demoiselles. La question est intéressante ; nous y viendrons quelque jour.

Ce que j’avais à cœur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien haut, c’est mon admiration pour l’art achevé avec lequel M. Octave Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite : ce sont des statues de Praxitèle. L’idée s’y répand comme la vie dans un corps harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne de tous les éloges.

On a voulu faire mieux depuis et l’on a fait des monstres. On est tombé dans la barbarie. On a dit : « Il faut être humain. » Mais qu’y a-t-il de plus humain, je vous prie, que la mesure et l’harmonie ? Être vraiment humain, c’est composer ; lier, déduire les idées ; c’est avoir l’esprit de suite. Être vraiment, humain, c’est dégager les pensées sous les formes, qui n’en sont que les symboles ; c’est pénétrer dans les âmes et saisir l’esprit des choses.

C’est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante symétrie et dans son idéalisme passionnel, que tous les naturalistes qui étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en concevoir la signification. L’idéal c’est tout l’homme. Le Divorce de Juliette m’a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli de M. Octave Feuillet.

Ce qui me charme profondément dans l’œuvre du maître, c’est ce bel équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si monstrueux attentats.

J’éprouve comme une piété reconnaissante pour les talents ordonnés et lumineux, dont les œuvres portent en elles cette vertu suprême : la mesure.

Ce matin, comme je me trouvais sur la montagne Sainte-Geneviève, au centre du vieux pays des études, j’entrai dans l’église Saint-Étienne-du-Mont, poussé par l’envie de voir d’élégantes sculptures et des vitraux charmants, entraîné par ce penchant irrésistible qui ramène sans cesse les esprits méditatifs aux choses qui leur parlent du passé, et, s’il faut donner une raison plus intelligible, conduit par le désir de relire l’épitaphe de Jean Racine dont j’ai l’honneur d’écrire en ce moment la vie. Cette épitaphe, composée en latin par Boileau, fut renversée avec l’église de Port-Royal-des-Champs où elle était posée : Elle porte encore la trace des violences qu’elle a subies ; la pierre est brisée en vingt morceaux et le nom du poète profondément martelé. Violence qui nous semble aujourd’hui stupide ! Sachons bien que nos violences, si nous avons le malheur d’en commettre, feront également pitié dans deux siècles. Cette épitaphe est admirable de simplicité, et l’on n’en peut lire sans émotion la dernière phrase. Boileau, après avoir consigné tous les titres de son ami à l’estime et à l’admiration des hommes, conclut, avec une philosophie chrétienne, par ces paroles touchantes : « Ô toi, qui que tu sois que la piété amène dans cette sainte maison, reconnais à ce que tu vois le peu qu’est la vie et donne à la mémoire d’un si grand homme moins des louanges que des prières. Tanti viri memoriam precibus potius quam elogiis prosequere. » Au sortir de cette vieille maison de pierre où les noms de Pascal et de Racine sont inscrits sous les ailes des jolis anges de Jean Goujon, en rentrant dans le monde des vivants, sous la pluie et la tempête, je me remis à songer aux choses de ce temps-ci, aux idées du jour, aux livres nouveaux, au Divorce de Juliette, dont l’éditeur venait de m’envoyer un exemplaire. Et ma pensée, allant du livre à l’auteur, je me représentai cette vie exemplaire si bien cachée, si bien défendue ; que trahirent seuls les livres exquis qui en étaient les fruits. Je me figurais M. Octave Feuillet paisible, heureux sur son petit rocher de Saint-Lô, à l’ombre de sa vieille église aux dentelles de pierres noires, dans ces rues montueuses où l’on entend les foudriers cercler les fûts dans lesquels se fera le cidre des récoltes prochaines et où volent au soleil de lourdes abeilles qui laissent derrière elles l’odeur du sarrasin. Je le vois encore descendant le chemin poudreux qui mène à la rivière où se baignent les saules, et là rêvant de quelques-unes de ces figures audacieuses, perverses, charmantes et sitôt brisées, qui sont les préférées de son imagination.

Il vit là, caché fidèlement, auteur obscur de livres célèbres. Il fait de sa vie de famille une œuvre consciencieuse et fine comme ses romans. Il ne voudrait jamais quitter les bords de la Vire, où chantait aux jours de deuil ce bon Basselin que les Anglais mirent à mort parce que ses chansons faisaient aimer la France. Il ne voudrait jamais quitter les deux flèches de Sainte-Croix, ni sa petite ville noire, boiteuse, bossue, bâtie de travers, mais entourée d’herbe tendre et d’eau pure, baignée d’un ciel doux et qui, comme toutes les villes normandes, est une jolie laide. Il ne vient à Paris qu’à grand regret et pour l’éducation de ses enfants. Mais dans le nouveau logis, une main délicate et fidèle a pieusement transporté tous les souvenirs de famille et de jeunesse ; pas un lien n’est rompu, pas un fil brisé : le passé chéri est encore là tout entier. Suivrai-je le romancier poète dans sa retraite de Versailles, où il se reposait par le travail des travaux de la vie ? C’est là qu’il a été atteint, il y a moins d’un an, par un deuil cruel, que deux existences porteront toujours. Le jour où M. Octave Feuillet a perdu un fils, il a pu savoir combien il était universellement aimé : les témoignages de sympathie et de respect affluaient de toutes parts dans sa maison. J’espère qu’il ne lira pas ce que j’écris ici dans la sincérité de mon cœur. On ne doit rouvrir les plaies que pour les panser, et mes paroles émues n’ont point, hélas ! la vertu d’un baume ou d’un électuaire.

C’étaient là les pensées qu’au sortir de Saint-Étienne-du-Mont, sur la place du Panthéon, battue du vent et de la pluie, je roulais dans ma tête, et, me rappelant la belle inscription latine que je venais de lire, j’appliquais à l’auteur de Julia de Trécœur ce que Boileau disait de la mémoire de son illustre ami. Si digne d’éloges, si heureuse, si fructueuse que soit une vie humaine, elle est soumise à de telles épreuves et frappée de coups si cruels qu’il faut plaindre ce qu’on a le plus envie d’admirer : Memoriam precibus potius quam elogis prosequere.



  1. Le Divorce de Juliette, — Charybde et Scylla, — le Curé de Bouron. Calmann Lévy, éditeur. 1 vol. in-18.