La Vie littéraire — Les Livres nouveaux — n°509 à 513

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Édition de l’Illustration (p. 7).

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LA VIE LITTÉRAIRE


VŒUX POUR LA CITÉ DES LETTRES

Après la trêve des confiseurs, l’activité de l’édition se ranime. En ce début de janvier sont annoncés les premiers livres de 1931. Souhaitons-leur bonne chance et formons, d’une façon plus générale, des vœux ardents et solidaires pour les destins, pendant un an, de toute la cité des lettres. Mais faut-il encore que ces vœux soient des vœux raisonnables ? Entendons-nous. Expliquons-nous.


On a beaucoup parlé, ces derniers mois, de la crise du livre, en marge ou en conséquence de la crise des affaires. Le livre, parait-il, est tenu, dans le domaine commercial, pour un article de luxe. En d’autres termes, on ne le considère point comme une denrée de première nécessité. Il s’ensuit que, quand les fonds se resserrent, on limite l’achat du livre comme on réduit le superflu. Voilà ce qui se dit, voilà même ce qui apparaît vraiment dans les comptes des libraires. Mais la question ne saurait être traitée en ces termes quelque peu absolus. Sans doute, quand l’argent se fait rare, les volumes d’un prix élevé, qui sont la pâture des bibliophiles ou des demi-bibliophiles, se vendent peu ou point. Ils suivent le destin commercial des meubles de prix et des colliers de perles. Pour les ouvrages de technicité, pour ceux qui sont des instruments de travail intellectuel, les achats continuent d’aller leur train, car on ne peut se passer d’un outil. Mais que dire de l’abondante et de la surabondante littérature romanesque ! Ici, l’indice plus élevé du coût de la vie aura, sans nul doute, des incidences directes et fâcheuses. Mais convient-il cependant d’attribuer à la situation économique seule la crise de vente du roman ? Il nous faut bien constater une chose : le ralentissement de cette vente ne semble, en aucune façon, diminuer l’activité de l’édition. Et de cela tout le monde se plaint : les libraires inutilement encombrés, les critiques impuissants à tout lire, le public, enfin, effaré par une offre sans mesure et dans laquelle il ne sait plus faire un choix. Quand les affaires vont bien, quand l’argent abonde, on achète aisément trois ou quatre romans avec l’espoir d’en trouver un sur quatre dont on pourra tirer un agrément ou un profit. Présentement, parait-il, on ne peut plus faire les frais qui permettent ce risque. On achète non plus deux, trois ou quatre romans ensemble, mais un seul, en s’efforçant de tomber juste. Contraint à l’économie, l’acheteur réalise un effort personnel d’information et de sélection et ce n’est peut-être pas absolument regrettable. La leçon ainsi donnée à ces éditeurs qui publient n’importe quoi et n’importe comment sera tout de même salutaire.

Il y a trop de gens qui écrivent, dit-on, et c’est exact, mais peut-être y a-t-il aussi trop d’incompétences qui font le métier d’édition. Reconnaissons volontiers qu’un éditeur nouveau venu aura bien des difficultés à réaliser une production de valeur. Les positions seront prises. Les romanciers à tirage sont, le plus souvent, fidèles à des maisons auxquelles les lient des contrats d’association ou des relations d’amitié. L’éditeur trop neuf devra donc s’adresser à des producteurs que n’auront point cru devoir saisir ou retenir d’anciennes et vigilantes maisons. L’affaire ne se fera pas sans risques de part et d’autre, et le public se trouvera assailli par une avalanche d’essais, de tentatives d’apprentis qu’il aurait mieux valu laisser quelque temps encore au métier ou de moutures nouvelles — si l’on peut dire — de thèmes cent fois traités.

Voilà bien, je crois, l’une des raisons de la crise du livre. Il en est une autre, qui s’annexe en quelque sorte à la première : cette profusion de prix dont le nombre ne cesse de s’accroître malgré les avertissements plusieurs fois donnés de la Société des Gens de lettres et de l’Association des critiques. La Société des Gens de lettres a resserré, en les revalorisant, ses récompenses ou ses distinctions. L’Association des critiques a supprimé son prix annuel. L’une et l’autre de ces associations, il y a cinq ou six ans, après divers scandales, ont, par des communiqués parallèles, mis le public en garde contre la création continue de prix dans un intérêt commercial et non plus littéraire : initiatives d’éditeurs, de groupes ou de sociétés cherchant à parer leur façade, de publications trouvant dans ce pseudo-encouragement aux lettres un moyen de lancement et le mode le moins onéreux de publicité. Il existe actuellement quelque trois cents prix littéraires dont les neuf dixièmes s’adressent au roman. Bientôt, le nombre des prix aura dépassé le nombre des écrivains. C’est déplorable, car le résultat est non pas seulement de créer de fausses vocations, mais de duper sans cesse le public ! D’autre part, ces offrandes mesquines et retentissantes portent l’atteinte la plus grave à la dignité de l’écrivain. Sauf de très rares exceptions, en effet, la dotation de ces prix est tout à fait insignifiante. Cela va de cinq à six mille francs, pas tout à fait mille francs d’avant guerre. Mais il est des prix de quinze cents francs et même de cinq cents. Qu’on laisse aux caisses d’assistance des sociétés littéraires le soin de répartir ces aumônes. Mais qu’on ne les aggrave pas d’un calcul de publicité dont le bénéficiaire tire aussi peu d’honneur que de profit. Le monde des lettres ne doit point apparaître à son public comme un pauvre peuple de tâcherons qu’il importe non plus de lire, mais de secourir. Et c’est tellement vrai, cela, que les bénéficiaires d’un grand nombre de ces prix se contentent d’empocher la petite bourse qui leur échoit sans en faire l’aveu sur la couverture de leurs ouvrages où l’on ne voit même plus figurer la mention tellement en faveur jadis : « Couronné par l’Académie française. » Ni ceci ni cela ne relèvent le niveau social de la profession d’écrivain qui, pourtant, par son effort secret et magnifique et par tant de hautes réalisations, a droit au respect et à l’amour des foules.

Donc, en souhaitant pour la production littéraire en général une attention plus vive et plus réfléchie du public, exprimons le vœu que tant de faux amis des lettres cessent leurs interventions malfaisantes, que la publicité ne tue point le livre par le ridicule, que le lecteur se dégage des snobismes de groupe et de salon, enfin et surtout que se révèlent au cours de l’année présente des œuvres, même une seule œuvre, auxquelles ou à laquelle on puisse réellement donner le nom de chef-d’œuvre.

Albéric Cahuet.

LES LIVRES NOUVEAUX

Poètes et Poèmes.

Le prix de poésie Jean-Moréas a été donné à Mlle Amélie Murat pour l’ensemble de ses poèmes, et c’est un juste hommage rendu à l’effort et à la personnalité d’un poète féminin dont les dons s’affirment, se complètent et s’élèvent à chaque nouveau livre. Solitude (Édit. du Pigeonnier, Maison du livre français), paru d’hier, est le huitième des recueils où l’unité d’inspiration donne sa force aux élans complets d’une âme à la fois très noble et très humaine. Depuis les stances timides exhalées D’un cœur fervent par l’auteur au début de sa carrière jusqu’aux pages violentes de l’avant-dernier recueil, Passion, en passant par le Sanglot d’Eve et les Chants de minuit, nous avons la révélation de l’une de ces vies intérieures très hautes qu’obsèdent le rêve inaccessible et les réalités enfuies. Les strophes liminaires de Solitude peuvent être gravées au fronton d’une œuvre :

    Je n’écris pas pour vous, les heureux, les tranquilles
    Dont la contemplation ne sait sortir de soi
    Que pour se retrouver en marge des idylles ;
    La douleur vous rebute et son chant vous déçoit ;
    Laissez ce livre, il est le plus triste qui soit.

Peu importe d’ailleurs au poète que l’appel ou le sanglot demeure inentendu.

    … Plus encor que pour personne au monde
    C’est pour moi que je chante, et mon chant hasardeux
    N’exige qu’une voix, un écho lui réponde.
    Les puissants désespoirs font le vide autour d’eux.
    Qu’importe, j’étais seule. En chantant, je suis deux.

La distinction dont vient d’être l’objet Mlle Amélie Murat témoigne que ses chants ont été entendus par d’autres que par elle seule. La technique de ce poète sert admirablement l’essor de sa pensée et s’adapte aux vibrations de son être. Ses nostalgies ont des échos dans le cœur d’autrui. L’art de Mlle Amélie Murat traduit, avec une sensibilité rayonnante, le grand débat éternel entre le doute et la foi, entre l’instinct de vie et l’attrait du néant. Dans cette lutte intime, il est des repos que marquent des pages de sérénité. Et vous aimerez ces vers dédiés à la terre natale d’Auvergne :

    Ma terre à moi, couleur d’une aile de palombe
    Quand sur les monts bleuis de la crête à la combe
    Le lent filet du soir se développe et tombe,
    Voici l’heure où saisir, seule, ton charme entier.

    Ce crépuscule tout pastoral qui ramène
    Charrois, gerbes, troupeaux et caravane humaine
    Vers la sécurité nocturne du domaine
    À dépeuplé le bois, le champ ou le sentier.

    Mais moi, ton inutile et fervente compagne,
    Je veux dormir entre l’étoile et la montagne.
    Ta fraîcheur me pénètre et ma chaleur te gagne ;
    Le grand secret de l’ombre est à nous de moitié.

    Ce choc mat sur la mousse humide à mon oreille
    Est-ce mon sang qui bat ou ta sève qui veille ?
    Je ne sais y tant leur onde est voisine ou pareille,
    Où commence ton règne, où mon destin finit.

On a bien fait de donner un beau prix de poète à Mlle Amélie Murat


L’Oasis sentimentale (Librairie de France) est l’œuvre d’une jeune poétesse égyptienne, Mlle Nelly Zananiri-Vaucher, éprise de culture latine et qui s’exprime avec la plus grande souplesse dans notre langue. Fille d’un haut fonctionnaire égyptien et d’un lettré, Mlle Zananiri-Vaucher fut la première bachelière française d’Alexandrie. Elle a fait de fructueux séjours intellectuels à Paris comme en divers pays d’Europe. Son premier volume de vers, le Jardin matinal, publié en 1920, témoigna d’une sensibilité très nuancée et plut par sa fraîcheur neuve. La seconde gerbe de poèmes qui nous est offerte, plus riche d’expression et plus chaude de passion, réfléchit la joie du retour en Égypte dans le décor millénaire de la vallée du Nil. La pièce liminaire chante cette émotion d’une âme qui reprend contact avec la terre natale.

    Quand je t’ai retrouvée avec mon cœur de femme,
    Toi que j’avais quittée avec un cœur d’enfant.
    J’ai compris que toujours les pays ont une âme
    Dont il faut découvrir le secret émouvant.

    J’ai compris qu’autrefois ma fougue impatiente
    Poussait vers l’Avenir ma curiosité ;
    Palpitante d’espoir, j’ai vécu dans l’attente,
    J’ai passé sans te voir auprès de ta beauté.

    Ainsi, l’âme inquiète et toujours incertaine,
    Séduite quelquefois par l’ombre de l’amour,
    J’ai longtemps ignoré le charme de tes plaines
    Qui déroulent au loin leurs paisibles contours.

    Maintenant je reviens à ton sol millénaire
    Avec un cœur plus mûr et des sens aiguisés,
    Et je peux m’éblouir de toute ta lumière
    Et vivre avec ferveur sous tes deux embrasés.

Les souvenirs du passage sous d’autres deux se fixent en d’autres poèmes qui révèlent — comme, par exemple, la Béguine — l’étonnante réceptivité d’un esprit et la curieuse adaptation d’un art. Mais peut-être, parmi toutes ces expressions lyriques dont aucune n’apparaît négligeable, aimera-t-on particulièrement le chant, si joliment oriental, des Trois Colliers.

Après l’année de la commémoration de la conquête algérienne, la présente année, qui sera celle de l’Exposition coloniale, continuera de nous valoir comme ces derniers mois des poèmes évocateurs des âmes et des ciels brillants. Rappelons les livres d hier en attendant ceux de demain.

Une anthologie des Poètes d’Oranie (Éditions Fonque, Oran) nous est offerte, qui ne groupe pas moins de vingt-cinq noms signant des œuvres imprégnées de l’amour et du parfum du pays des ksour, des palmiers et des femmes voilées. En d’autres recueils, la suggestion dés croquis et des bois originaux s’ajoute aux harmonies lyriques : ainsi dans l’Afrique ardente de M. Octave Charpentier (Éditions de ta Caravelle) et l’Orient de M. Charles Chesnelong, où l’auteur prolonge ses pèlerinages poétiques jusque vers les horizons d’Italie, de Grèce, de Turquie et de Judée. Pour les amoureux du bled et les amis de l’islam, M. Georges Rollon a groupé en divers cycles ses impressions du Sahara, de la Tunisie et de l’Égypte (Montauban, imprimerie Lormaud), tandis que M. Maurice Brillaud ciselle des sonnets évocateurs Dans les pourpres du Maughreb (Jouve, édit), que M. Louis Groisard, obtient le prix littéraire de Carthage grâce à ses Harmonies africaines savamment nuancées (Grande librairie universelle, 84. boulev. Saint-Michel, Paris) et que M. Henry Berton, l’auteur berriaud des Horizons proches, cède à l’attraction de l’Autre Rive et nous donne, dans ce recueil de poésies nord-africaines (Jouve, édit.), les notations exactes du charme à la fois ardent et nostalgique exercé par l’atmosphère de « la seconde France » sur ceux-là mêmes qui n’ont fait que la traverser.

Nous savons que l’Afrique a aussi ses poétesses : la regrettée Isabelle Eberhardt domine de son souvenir l’élite de ces inspirées. Mlle Cécile de Multedo, auteur du Chant des mosquées, a uni récemment dans Mirages et chimères (Messein, édit.) des poèmes et des contes africains intéressants par leur frémissante exaltation. Ce sont aussi des contes poétiques qui composent le recueil de Mme Marie-Antoinette Boyer, les Roses de sable (F. Carbonnel, édit), croquis nets et vivants dont la simplicité fait la grâce.


Nouvelles et romans.

Les Soirées de Médan, ce livre collectif des amis de Zola, de l’école naturaliste de 1880, ce volume qui réunit Boule de Suif, chef-d’œuvre de Guy de Maupassant, l’Attaque du moulin d’Émile Zola, Sac au dos de Huysmans, la Saignée d’Henry Céard, l’Affaire du Grand 7 de Léon Hennique, Après la bataille de Paul Alexis, est, de nouveau, présenté par l’éditeur Fasquelle en une belle « édition du Cinquantenaire ». D’autre part, un choix de Contes de Maupassant — dont l’œuvre entier est édité par la maison Conard — fait l’objet d’une « édition d’art » Piazza, pour laquelle M. Edmond Pilon a écrit une fervente introduction.

Les Nouvelles musicales de E. T. A. Hoffmann : « le Chevalier Gluck », « Don Juan », « la Fermata », « le Conseiller Krespel », « les Automates », ont été regroupées en un texte français de MM. Alzir Hella et Olivier Bournac. En avant-propos, une bonne étude de M. André Cœuroy sur ces contes éminemment expressifs de la pratique et de la philosophie musicales du romantisme allemand.

Les romans d’Afrique, du Proche-Orient et de l’Extrême-Orient ont été nombreux dans la production littéraire de ces derniers mois. Nous en avons signalé quelques-uns, nous complétons aujourd’hui, autant que possible, cette revue trop rapide des œuvres où les documents du voyageur donnent une substance solide et pittoresque à l’invention du romancier.

Un beau livre de M. Jean Mélia nous promène parmi les âmes et les horizons d’une Confédération saharienne, au Mzab que les guides appellent « le pays le plus original qui soit au monde » et dont la capitale est Ghardiala (Fasquelle, édit).

Aït Lila (Plon), un récit aux vivants épisodes, a été tiré par M. Jacques Carton de ses souvenirs marocains.


L’Islam sauvage nous apparaît dans un livre curieux où l’on sent la vérité des âmes comme l’on devine la ressemblance de certains portraits dont on n’a point connu les modèles. L’auteur de ces pages (Edit. de la Revue mondiale) signe Cheik Ab-del-Djin, et une gracieuse vignette sur la couverture nous révèle que Cheik Ab-del-Djin est une jeune femme. « Ce livre, nous dit la préface, n’est pas un roman. Tous les événements qu’il rapporte sont rigoureusement exacts. » L’auteur s’excuse d’avoir peut-être alourdi son style d’éloquence, « Mais, pour décrire la poésie, la sauvage beauté de cette race ardente qui ne vibre que dans l’amour ou la haine, il fallait emprunter le langage fleuri du Coran qui cache la subtile parabole. » Ne vous attendez point d’ailleurs à trouver dans ce volume quelques pastiches des Mille et une Nuits. Nous sommes dans la réalité et souvent dans la brutalité de la vie de l’Islam. Et, si le langage de l’auteur est fleuri d’images, ces images sont souvent d’un singulier réalisme.

Dans El Guelmona, marchand de sable (Plon), M. George André Cuel nous conduit jusqu’au seuil du domaine fantastique de la célèbre Antinéa, cependant que M. Abel Moreau nous fait vivre une Nuit syrienne (Nouvelle revue critique) et que le capitaine Georges Ducrocq, dans la Belle Libanaise, nous dit les amours d’une jeune Orientale et d’un officier français. Et voici encore : la Vengeance du pacha, de M. Jean Raneyre (Édition des Libellules) ; Dans la brousse vivante, de M. Jean Lefebvre (La Renaissance du Livre) ; l’Île au cœur double, de M. Claude Eylan (Plon), de curieuses révélations sur l’âme des indigènes de Sumatra ; Ra-taii, de M. G. A. Casalis de Pury, qui nous donne de fort intéressantes indications et révélations sur les mentalités primitives des noirs du Sud-Afrique (Éditions de la Vraie France) ; Bâ-dâm (Fauquelle), roman franco-annamite, écrit — le cas est peut-être unique — en étroite collaboration par un Français, M. Albert de Teneuille, et un Annamite, Truong-Dinh-Tsi. Les auteurs traitent de divers problèmes touchant la colonisation d’Extrême-Orient, et plus particulièrement de celui-ci : y a-t-il lieu de favoriser les mariages de jeunes Françaises avec des indigènes, même imprégnés de civilisation occidentale, mais qui, rentrés dans leur famille, sont repris par le milieu traditionaliste ? Dans Onagan, homme rouge (Malfère, «dit.), M. Joseph-Émile Poirier raconte la tragique histoire d’une famille de Sioux et nous apprend ce qu’on n’a peut-être pas encore osé nous dire sur les derniers Peaux-Rouges.

Études littéraires et philosophiques.

À M. Fabius Henrion nous devons deux nouvelles éditions du texte de l’Introduction à la vie dévote : une édition intégrale, et — parue d’hier — une édition abrégée, qui, spécialement destinée à la jeunesse, contient les pensées et les expressions mêmes du saint, mais avec les coupures nécessaires pour en faciliter la compréhension (Marne, «dit). Saint François de Sales fait sienne, dans la préface de son célèbre ouvrage, cette parole d’un autre grand esprit : « La bonne façon d’apprendre, c’est d’étudier ; la meilleure, c’est d’écouter ; et la très bonne, c’est d’enseigner. » Il écrit de la vie dévote,«sans être dévot, mais non pas, certes, sans désir de le devenir ». Et l’on sait comment ce désir fut exaucé ! Mais l’illustre et pieux écrivain avait, en écrivant l’Introduction à la vie dévote, un but plus généreux que de se perfectionner lui-même : « Mon intention, disait-il, est d’instruire ceux qui vivent ès villes, ès ménages, en la cour, et qui, par leur condition, sont obligés de faire une vie commune, quant à l’extérieur, lesquels, bien souvent sous le pré¬ texte d’une prétendue impossibilité, ne veulent seule¬ ment pas penser à l’entreprise de la vie dévote, leur étant avis que… nul homme né doit prétendre à la palme de la piété chrétienne tandis qu’il vit dans la presse des affaires temporelles. » Ainsi l’Introduction à la vie dévote,

« cet amas d’avertissements de bonne foi », est-il un livre spécialement écrit « pour le monde ». Dans l’édition abrégée que présente M. Fabius Henrion, les cinq parties de l’ouvrage ressortent nettement avec les explications, traductions et annotations qu’elles comportent. Des pointillés en marge mettent en évidence certains passages, d’un intérêt plus actuel ou plus pratique. Remontrances et exercices, avis « pour l’élévation de l’âme à Dieu en l’oraison et aux sacrements », avis « touchant l’exercice des vertus », avis « nécessaires contre les tentations plus ordinaires », exercices et avis « pour renouveler l’âme et la confirmer en la dévotion », rien ne manque, dans cette édition, à peine et intelligemment abrégée, du grand et beau livre destiné à donner à la jeunesse, ainsi qu’à tous les hommes, « un guide dans la vie ».


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, rue Saint-Georges. Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

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LA VIE LITTÉRAIRE


FROHSDORF

Les mémoires individuels détiennent généralement ces révélations que les érudits, après contrôle, regroupements et confrontations, nous présentent ensuite dans les œuvres d’histoire. Les Souvenirs sur le comte de Chambord[1], récemment publiés en volume sous la signature du comte René de Monti de Rezé, ne sont point d’un intérêt négligeable. L’existence intime de celui qui, avant la révolution de 1830, fut le duc de Bordeaux, qui, dans l’exil, prit le nom de « comte de Chambord » et que ses fidèles nommèrent « Henri V » ou le « Roi », est assez peu connue. Les souvenirs du comte de Monti de Rezé, qui vécut pendant une quinzaine d’années dans la petite cour d’exil, jettent sur cette figure d’histoire ainsi que sur certains événements politiques dont les raisons demeurent assez énigmatiques une curieuse lumière.

Plus encore que le prince lui-même, son entourage de gentilshommes français avait une foi absolue dans une restauration prochaine de la monarchie avec « Henri V ». Le comte de Monti nous révèle les dessous d’une organisation royaliste déjà considérable par ses comités départementaux, mais qui avait également ses agents et ses plans secrets. Six généraux en activité avaient, paraît-il, reçu le mandat, dans la triple hypothèse de troubles dans la rue, de vacance du pouvoir exécutif, de violation par une multitude de la Chambre et du Sénat, d’intervenir au nom du roi dans la mêlée avec les forces dont ils garantissaient le concours. L’un de ces six généraux avait en poche sa nomination au ministère de l’Intérieur dans le cas où un mouvement révolutionnaire aurait fourni l’occasion de mettre en ligne les forces dont il disposait et il avait été convenu que, tout d’abord, une période de dictature serait nécessaire, avec une Constitution peu différente de celle de 1852.

Beaucoup d’informations secrètes parvenaient alors à Frohsdorf. Ainsi était-on avisé que plusieurs fabriques de cocardes blanches fonctionnaient à Paris et qu’une maison avait fait couler en verre, par milliers, des petits bustes d*« Henri V ». M. Léon Renaud, préfet de police sous le maréchal de Mac-Mahon, a révélé, d’autre part, à des familiers de Frohsdorf qu’en 1873 il y avait à Paris d’innombrables drapeaux blancs tout prêts à être arborés. On sait que, tandis qu’une assemblée en grande majorité conservatrice préparait l’avènement du prince, le comte de Chambord fit un voyage secret à Paris. Il visita en fiacre cette capitale qu’il n’avait pas revue depuis 1830 (il y avait quarante et un ans), reconnut dans la façade ruinée des Tuileries les fenêtres de l’appartement qu’il avait occupé enfant, visita les Champs-Élysées, pria dans un coin d’ombre de Notre-Dame et, en renvoyant la voiture, fit remettre 40 francs de pourboire au cocher. Celui-ci, saisi par cette munificence, frappa familièrement sur l’épaule du prince : « Ma foi, dit-il, vous avez l’air d’un brave homme. Voilà mon numéro. Si vous avez besoin de moi, je suis à votre service. »

La fameuse proclamation du comte de Chambord ainsi que l’exigence du drapeau blanc déçurent l’entourage français de Frohsdorf au moins autant que les partisans d’« Henri V » à l’Assemblée nationale. Le comte de Monti écrit que la grande timidité du prince, son manque d’ambition, ses conseillers ecclésiastiques furent en grande partie les causes des si décevantes décisions prises par lui pendant son règne d’exilé, particulièrement en 1873, alors qu’une majorité conservatrice s’attendait à le voir remonter sur le trône. En corrélation avec ces causes, il faut observer que la forte claudication du prince, depuis une ancienne chute de cheval, alourdissait sa marche et affectait son moral. Enfin et surtout peut-être l’influence de la comtesse de Chambord détourna le prince des grandes décisions : « Mme la comtesse de Chambord, écrit le comte de Monti, était d’une intelligence moyenne bien que d’une parfaite bonté. Son grand mysticisme rendait ses courtes vues politiques aisées à circonvenir. Aussi a-t-elle toujours été en opposition avec le rôle que la Providence avait dévolu au prince. Puis Madame se rendait compte que son physique désavantageux, son âge, supérieur de trois ans à celui de son mari, sa stérilité, sa surdité, autant d’imperfections déjà encombrantes pour un roi en exil, le deviendraient bien davantage dans les devoirs de représentation d’une reine de France. »


Au milieu de l’été 1875, la reine Isabelle d’Espagne, qui avait fait de Paris sa résidence d’exil, mais qui était alors en villégiature à Baden, près de Vienne, fit à l’auteur du livre, dans une entrevue où le comte René de Monti représentait son prince, la plus singulière des communications : « Je suis, dit-elle, fort liée avec S. M. l’impératrice Eugénie. Dans un élan de patriotisme, l’impératrice a songé que la France retrouverait son bonheur, sa prospérité, ses alliances dans une fusion entre la monarchie légitime et l’empire.

» M. le comte de Chambord n’a pas d’enfant…

» S. M. l’impératrice, de même que le prince impérial, son fils, a toujours eu beaucoup de sympathie admirative pour celui qui aurait pu être aujourd’hui sur le trône de ses aïeux. Si M. le comte de Chambord adoptait le prince impérial, un cri d’enthousiasme s’élèverait dans toute la France et les conséquences immédiates de ce grand acte s’imposeraient. »

L’idée était-elle venue de l’impératrice ou la reine Isabelle avait-elle cru devoir servir ainsi de son propre mouvement la cause impériale ? Il est difficile d’éclaircir ce point d’histoire. Le comte de Chambord ne pouvait pas cependant ne pas faire exprimer qu’il était fort touché de la démarche en ajoutant toutefois que le principe représenté par lui ne l’autorisait pas à choisir son successeur.

Le comte de Chambord mourut le 24 août 1883, et le livre du comte de Monti de Rezé s’annexe sous la signature de la comtesse de Rezé, dame d’honneur de la comtesse de Chambord, le journal quotidien relatant l’évolution de la maladie, l’agonie et les obsèques du prince. On y découvre combien la comtesse de Chambord, d’accord avec les neveux du prince, le duc de Parme et le comte de Bardi, accepta difficilement l’attitude que lui imposait la réconciliation du comte de Chambord avec la famille d’Orléans, destinée à continuer le principe de la légitimité. Peu après les obsèques, marquées par ces pénibles incidents de famille, la comtesse de Chambord congédia assez froidement les fidèles qui avaient formé la petite cour française du petit-fils de Charles X. Elle manifesta le désir absolu de vivre dans cette solitude et ce silence où l’histoire l’oublia.

Albéric Cahuet.

LES LIVRES NOUVEAUX


La Littérature féminine en France.

Dans la Cité des lettres, les femmes-écrivains, les romancières surtout sont de plus en plus nombreuses et nous savons qu’il en est d’exceptionnelle qualité. Plusieurs d’entre elles ont été l’objet de monographies distinctes. Mais le mouvement littéraire féminin a rarement été étudié dans son ensemble, peut-être parce que les auteurs d’histoires littéraires n’ont pas cru nécessaire d’établir la distinction des sexes dans leurs études des genres. Pourtant l’Histoire de la littérature féminine en France que nous donne M. Jean Larnac (Kra, édit.) constitue une tentative intéressante par ses regroupements et ses observations. L’auteur a recherché les origines de notre littérature féminine dont il suit l’évolution jusqu’à nos jours. Surtout, il lui a plu de nous donner une vision psychologique de nos femmes-écrivains les plus connues. Qu’y a-t-il de spécifiquement féminin dans l’œuvre de Louise Labé, Mme de Sévigné, Mme de Staël, George Sand ou Colette ? En quoi ces œuvres se distinguent-elles des œuvres masculines contemporaines ? En quoi ressemblent-elles aux œuvres féminines qui les précèdent ou les suivent ? Autant de questions, autant de chapitres fort adroitement développés et dont M. Jean Larnac a dégagé, dans les pages finales de son livre, des conclusions à retenir ou à discuter.

Un fait, nous dit M. Jean Larnac, attire l’attention de ceux qui étudient l’activité féminine : le nombre infime des grands talents. « Dès que le mot génie est prononcé à propos d’une femme, avait déjà noté Arvède Barine, l’intérêt s’éveille, et avec raison. Une femme de génie, même contestée, est une apparition trop rare pour ne pas mériter toute notre attention. »

M. Larnac a noté que les noms de femmes ne figurent que selon une proportion de 8 % dans les dictionnaires biographiques, mais, ajoute-t-il, il serait ridicule d’en conclure que la femme est ici inférieure à l’homme, car le nombre de celles qui se sont exercées dans la littérature a toujours été sensiblement inférieur à celui des hommes.

Il semble, par contre, que la correspondance, la poésie et le roman aient assez exclusivement accaparé le génie féminin. Les plus grandes de nos femmes-écrivains sont des épis tôlières, des poétesses ou des romancières. La raison, sans doute, en est que la femme est essentiellement subjective. Rarement elle consentira l’effort qu’exige une étude objective. Rarement elle acceptera de se soumettre à la discipline que demande une œuvre de théâtre, à la concentration de pensée qui fait les œuvres philosophiques. La femme est mémorialiste, car elle se raconte dans ses mémoires. Mais on n’en connaît pour ainsi dire point qui soient de véritables historiennes.

  • Nous n’avons pas, écrit M. Larnac, une historienne

comparable à Augustin Thierry ou à Michelet. C’est qu’il faut pour cela non seulement une multitude de connaissances — les femmes ont montré qu’elles pouvaient les acquérir — mais encore et surtout un esprit critique dégagé de toute passion pour séparer dans l’amas des choses apprises le certain du conjectural ; une raison exercée pour apercevoir les mille liens qui unissent entre eux les événements ; un jugement sûr pour les apprécier en dehors de toute préférence sentimentale. Il faut enfin, pour embrasser toute une époque d’un regard, une faculté de généralisation fort rare et d’autant plus difficile à maîtriser que le nombre des documents accumulés a été plus considérable. »


M. Larnac note encore justement qu’aucun philosophe féminin n’a retenu notre attention : « On connaît des femmes qui ont su profiter des leçons de leur maître, comme Hypathie ; d’autres qui ont écrit des maximes comme Mme de Sablé ; d’autres qui ont composé des pensées comme Mme Swetchine ou Louise Akerman. On n’en connaît aucune qui ait construit un système philosophique, aucune qui ait produit rien de semblable au Discoure de la Méthode ou aux Pensées de Pascal. »

L’auteur tire de ses conclusions particulières une conclusion d’ensemble dont il fait une solution du féminisme littéraire. La femme-écrivain, dit-il, ne doit pas chercher à copier l’homme : « Copier, c’est reconnaître une supériorité. Or l’homme n’est pas plus supérieur à la femme que la femme ne lui est supérieure. À l’un le domaine de l’abstraction et des raisonnements suivis. À l’autre, celui de l’émotion. Chacun porte en soi les éléments d’une incontestable originalité. C’est parce qu’elles ont parfaitement pressenti ce fait que nos plus grandes femmes-écrivains ont atteint au talent, parfois même au génie. Et c’est en s’appliquant à développer les éléments de cette originalité que les femmes des générations qui viennent révéleront dans toute sa plénitude le génie féminin. Nulle femme n’a pu composer le Discours de la Méthode. Mais aucun homme n’aurait pu écrire les Lettres de Mme de Sévigné ou certaines pages de Mme Colette et de Mme de Noailles. »

Ces lignes de bon sens sont d’une vérité d’hier, peut-être encore d’une vérité d’aujourd’hui. Il n’est pas sûr qu’elles soient une vérité de demain. Il apparaît bien que, présentement, dans les universités où leur nombre égalera bientôt celui de leurs camarades masculins, les femmes se font un cerveau tout à fait semblable à celui des hommes. Il peut en résulter, dans le domaine de la discipline technique et de l’expression, toute une évolution féminine. Et il ne serait pas impossible que dans vingt ans d’ici, c’est-à-dire le temps d’une génération, M. Jean Larnac jugeât utile de modifier sensiblement ses conclusions sur les limites de la femme-écrivain.

Ajoutons que le même critique nous donne sur Colette, sa vie et son œuvre (Kra, édit) une lucide et substantielle étude.

La Bibliographie mistralienne.

À la bibliographie mistralienne de 1930 ne pouvait pas ne pas se joindre un livre de M. Charles-Brun, l’inlassable et éloquent animateur de la Fédération régionaliste française. Cette étude a été publiée dans une édition de luxe du Monde moderne sous ce titre : Mistral, précurseur et prophète. On ne trouvera dans ces pages ni glanes biographiques, ni anecdotes sentimentales et pittoresques. On n’y cherchera pas davantage une étude critique. Les poèmes de Mistral n’y sont cités que pour les idées qu’ils traduisent avec magnificence. L’épigraphe inscrite au seuil de cette étude et empruntée à MM. Ernest Gaubert et Jules Véran : « L’œuvre de Mistral est riche de plus d’avenir encore que de passé », donne le sens des commentaires.

M. Charles-Brun a voulu peindre un Mistral tourné vers l’avenir alors que l’opinion courante en a fait trop souvent un tenant du passé, un ennemi des progrès modernes : « L’attachement religieux au passé pour toute chose, écrivait, il y a plus de trente ans, M. Edouard Comte, voilà le secret de la ferveur provençale de Mistral. Il est né avec la piété du passé. Pour lui, rien de vivant que ce qui n’est plus, ce qui tend à n’être plus. » Cela, réplique M. Charles-Brun, n’est pas exact. Sans doute, du passé. Mistral retient la simplicité, le travail dans la joie, le bonheur d’une existence appliquée et que de vains désirs ne tourmentent point ; en somme, le contact avec la nature, l’acceptation des lois naturelles, la bonhomie, la variété, le pittoresque. Mais l’erreur serait lourde d’enfermer la philosophie de Mistral dans un sentiment de regret. Le passé, ce fut le point de départ, le propulseur. À la lueur du passé, Mistral va maintenant voir et éclairer l’avenir. Il « couve la foi d’une renaissance ». Et voilà le sujet du livre, lequel est une mise au point d’un cours professé au Collège des sciences sociales et traite, en sept chapitres saisissants, de « la Renaissance régionaliste », du « Barrésisme », de « la Pédagogie moderne », du « Décor de la vie », du « Mysticisme linguistique », du « Fédéralisme international », de « la Civilisation spirituelle ». Un livre d’idées d’une écriture précise, vigoureuse et convaincante et qu’il faut avoir tu si l’on veut prendre part à la discussion mistralienne.

M. Marcel Coulon (Dans l’univers de Mistral, N. R. F.) nous dit pourquoi et comment Mistral est devenu le premier folkloriste de France.

Parce que « le Sage » n’a pas quitté son village natal, parce qu’il a écrit à Maillanne tous ses livres, il est devenu le plus régionaliste des poètes. Son œuvre est une, écrit M. Marcel Coulon : f Elle tourne, sans s’écarter d’un point, autour de l’axe du régionalisme.» La nature, que les romantiques avaient découverte, mais f exploitée avec timidité » et subjectivement. Mistral, de la manière la plus objective et la plus impartiale, va en perfectionner la description. Il la voit en paysagiste, mais aussi en géographe. Et il lui devra des chefs-d’œuvre.

Avec le même art, il traitera, d’ailleurs, tous les thèmes de la poésie universelle : Dieu, la patrie, l’amour, la mort, la paix, la famille, la tradition, la réalité, le rêve, la légende, l’histoire (les Iles d’or). Et, pour mieux faire ressortir le génie de Mistral, M. Coulon étudie, dana le texte, Mireille et Calendal II cite abondamment, il traduit, il analyse, il explique. De la vie à la mort, du plus grand au « plus petit chef-d’œuvre », l’auteur parcourt ainsi tout l’univers de Mistral, que M. Jean Blavet, d’autre part (F Heure de Mistral, Rieder, édit), nous présente comme un homme d’organisation et de méthode, « félibre clairvoyant », promettant au monde un plan d’entr’aide et d’amitié, le génie de la langue conférant à certaines déclarations de Mistral l’étrange prestige des prophéties antiques.

Prose d’almanach réunit les premiers chants provençaux de Mistral, tout ensoleillés de l’humour du conteur. M. Pierre Devoluy, qui nous fit connaître ces pages dans une traduction fidèle, a terminé sa tâche d’exact adaptateur en nous donnant la Dernière prose d’almanach du grand poète d’oc qui a inspiré à M. Albert Thibaudet (Mistral ou la République du soleil} ces lignes à citer et à retenir : « Un poète n’écrit pas la langue que les hommes parlent… Il écrit la langue que les hommes parleraient s’ils étaient des génies ou des anges. Le provençal du poète de Maillanne est donc provençal du ciel. »

Les Œuvres lyriques étrangères.

Les traducteurs et les éditeurs français réalisent un louable effort pour nous rapprocher des poètes étrangers que nous connaissons si peu ou si mal et dont les œuvres — comme tout ce qui est verbe et lyrisme — risquent de perdre tellement de leurs richesses en passant dans une autre langue.


Une Anthologie des poètes néo-grecs nous est présentée par M. Jean Michel (Messein, édit) pour la période de lettres qui va de 1886 à 1930. Un avant-propos de Mme la comtesse de Noailles célèbre l’Hellade et « les fils de la race insigne », tandis qu’une préface de M. Philéas Lebesgue dit l’opportunité de ce travail, « le premier capable de nous donner une image complète de la résurrection du lyrisme en Grèce ». Dans ce volume, nous ne trouvons pas moins d’une quarantaine de noms de poètes représentatifs de diverses écoles, mais apparentés par l’harmonie attique qui les relie aussi à leurs grands devanciers.

L’Italie est magnifiée dans le symbolisme frémissant des Poésies d’Agostino J. Sinadino (Edit de la Jeune Parque, Sénac, Mit, Paris). Les vers français ou les proses rythmées de ce poète italien révèlent, par leur exaltation et leur préciosité, l’influence de d’Annunxio.

De Pologne nous recevons un Laurier olympique du jeune poète Kazimierz Wierzinski (Gebethner et Wolff, Paris), poèmes vibrants de la trépidation moderne, ivres de l’ivresse du sport symbolisé par l’un de ces beaux athlètes antiques dont la course affectait le geste d’un envol et dont le bras tendu semblait défier l’infini. M. Fernand Divoire présente ces poèmes traduits par Mlle Thérèse Koerner.

M. Louis-Joseph Foti qui dirige une collection des Chefs-d’œuvre de la littérature hongroise a traduit lui-même un recueil des œuvres du regretté poète magyar André Ady (Librairie française, Budapest). Ady fut un grand passionné de l’amour et un fervent apôtre du culte de la patrie. Sa vie, relativement courte (1877-1919), fut consacrée à ces deux entités. Il restera l’une des incarnations de son pays dont il semblait avoir épousé l’âme.

Une copieuse Anthologie des poètes tchèques réunit enfin, grâce à M. H. Jelineck (Édit Kra. Paris), des fragments d’œuvres où des naïvetés de primitifs se mêlent à des audaces curieuses. Et là encore nous assistons à l’intéressante évolution d’un peuple qui, après avoir subi les empreintes étrangères, cherche à s’en libérer et tend vers une renaissance nationale de son esprit.


Études romanesques.

M. André Jouglet nous donne dans les Aventuriers (Calmann-Lévy, édit) des variations curieuses et captivantes sur le vieux thème rhénan. Les aventures imaginées par le conteur semblent animées par tous les courants de l’âme germanique et paraissent renouer en elle et par elle la chaîne qui unit l’Allemagne de 1930 à la vieille Allemagne fantastique et poétique du moyen âge.


Dans la « Collection pour jeunes femmes et jeunes filles » (Fayard, édit, 5 fr.), Mlle Lya Berger publie son nouveau livre : l’Impasse. Un jeune homme s’est fiancé à une jeune fille qu’il aime sans amour. Il songe à se libérer pour aiguiller ailleurs son destin. Mais, au moment où il va envoyer sa lettre de rupture, il apprend que sa fiancée, victime d’un grave accident, restera, certainement infirme. Cruel problème de conscience : l’impasse. Et pour sortir de cette impasse, il faut toute la subtilité généreuse d’une psychologie féminine.

Mlle Lya Berger, qui enrichit toujours d’idéal et de raison ses très captivantes études romanesques, se penche sur les cœurs qui oscillent entre le devoir et l’amour et note avec allégresse les redressements, même cruels, que leur permet le destin.



Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, rue Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sans le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couverture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


LE ROI BARRAS

Nul ne s’est soucié, voilà deux ans — exactement le 19 janvier 1929 — de commémorer le centenaire de la mort d’un personnage qui a fait une époque de la vie parisienne : Barras. Pas une inscription, pas un discours. Pas même un livre. Je me trompe. Le livre a paru. Il vient de paraître, mais avec deux ans de retard sur la date évocatrice. M. Henri d’Alméras, qui a raconté dans une demi-douzaine de volumes la vie parisienne de la Révolution à la Commune, ne pouvait pas ne pas nous donner un livre sur Barras et son temps. [2]

Car Barras fut l’homme d’un temps et les historiens de la société française ont le droit et même le devoir de s’en souvenir au moins autant que les auteurs d’opérette.

    Barras est roi
    Lange est sa reine…

Il n’est pas bien sûr que Mlle Lange ait joué auprès de Barras le rôle d’importance que lui donne la chanson. Mais Barras, lors du Directoire, exerça, sur Paris et même sur la France, une manière de souveraineté qui a pu justifier le propos de la chanson. Non point que le personnage fut un bien grand politique. Mais on le tenait pour un habile général de guerre civile — côté de l’ordre — et on lui savait gré d’avoir, lors de la chute de Robespierre et de la révolte de la Commune, triomphé, bien que sans grand effort, des troupes commandées par cette brute empanachée d’Hanriot. Barras pouvait aussi s’attribuer la gloire d’avoir, le 13 vendémiaire, sauvé la Convention de l’insurrection royaliste. Et il avait ici doublement influencé le destin de son pays en s’attachant comme second, dans cette affaire, le général en disponibilité Bonaparte, inconnu la veille, célèbre le lendemain. Ce fut Barras encore qui maria le futur empereur avec l’une de ses belles amies, la veuve du général de Beauharnais. On ne saurait après ceci et cela méconnaître le rôle multiple que Barras joua dans son époque. Ne pouvait-il point dire : « Sans moi, Robespierre eût écrasé la Convention… Sans moi, ce petit intrigant de Bonaparte ne serait pas devenu l’empereur des Français ? » À celui qui l’avait tiré de l’ombre et de la disgrâce, Bonaparte consul, puis Napoléon empereur manifesta fort peu de gratitude. L’homme vraiment était trop méprisable pour qu’on lui donnât une place dans un gouvernement soucieux de probité. Sans doute, l’Empereur prit Fouché et Talleyrand, mais ceux-ci avaient servi le coup d’État de brumaire et ils avaient des talents. Barras fut le seul à conserver cette illusion qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme d’État. Il se plaignait de l’oubli où le laissait l’Empereur, et même il s’en vengea. Dans les Mémoires qui furent publiés sous son nom, il y a des pages atroces sur Joséphine qui passait pour avoir été sa maîtresse. Cela, Barras ne l’affirme point, mais ne le nie point davantage. Il dit bien pire d’ailleurs. Mais, comme ces Mémoires ne sont point en définitive de la plume de Barras, il ne faut peut-être pas attribuer à leur signataire la responsabilité de tout ce qu’on lui fit écrire après sa mort.

Oublié sous l’Empire, surveillé sous la Restauration, Barras dut se contenter de vivre, hors de la scène publique, des richesses qu’il avait accumulées sous la Révolution. Sur la fin de sa vie — nous rappelle M. Henri d’Alméras — le Dr Cabarrus, qui donnait ses soins à l’ancien directeur, lui présenta un jeune écrivain en route pour la célébrité : Alexandre Dumas. Barras, septuagénaire, vivait alors avec un certain faste dans un hôtel portant le numéro 76 de la rue de Chaillot. Une douzaine de domestiques le servaient et, sur son ordre, l’appelaient : Citoyen général. Le citoyen général, l’ancien Alcibiade du Directoire, n’était plus qu’un vieillard impotent et goutteux qu’on roulait en voiture et que coiffait jour et nuit une casquette à oreilles cerclée d’une bande de fourrure. Ses visiteurs ne le voyaient qu’à table où il continuait à recevoir de nombreux convives et où la chère était renommée bien que l’hôte lui-même ne pût s’alimenter qu’avec du jus de viande. Mais il lui restait de l’esprit.

Alexandre Dumas dîna plusieurs fois chez Barras qui lui fit cette confidence où il exprimait toute sa rancune contre les êtres et les événements de son époque : « Jeune homme, n’oubliez pas ce que vous dit un vieux républicain ; je n’ai que deux regrets, je devrais dire deux remords… J’ai le double regret d’avoir renversé Robespierre par le 9 thermidor et élevé Bonaparte par le 13 vendémiaire. »

Le 29 janvier 1829, le Dr Cabarrus fit prier Dumas de passer chez lui au début de l’après-midi. Le jeune écrivain fut exact au rendez-vous et Cabarrus lui annonça :

— Barras mourra aujourd’hui. Voulez-vous le voir une dernière fois ?

Ils montèrent en voiture et arrivèrent à Chaillot où le valet de chambre les introduisit tristement auprès de son maître. Barras, couché sur son lit, coiffé de sa casquette, accueillit ses visiteurs avec gaîté.

— Eh ! oui, leur dit-il, vous me trouvez riant tout seul. Mais il n’en est pas moins certain que je mourrai ce soir.

Et se tournant vers Dumas :

— Entendez-vous, jeune homme ? Ce soir je souperai chez Pluton.

— Mais pourquoi riez-vous ? demanda Cabarrus, saisi et presque offusqué de cette gaîté macabre.

— Je ris, répondit Barras, parce que je réserve un tour de ma façon aux gens qui nous gouvernent. Ils sont à l’affût de ma mort. Ils guettent mes papiers. Or, depuis ce matin, je suis en train d’apposer des cachets de cire sur une trentaine de cartons. Et savez-vous ce qu’ils renferment, ces cartons ? Mes notes de blanchisseuse depuis 1793.

Le soir, à 11 heures, Barras mourut paisiblement. Tous les documents, les notes dont par la suite on a fait ses Mémoires avaient été mis à l’abri. Rédigés par Rousselin de Saint-Albin dans leur plus grande partie, ces Mémoires, dont M. Henri d’Alméras nous refait l’historique, furent publiés en 1895 par Georges Duruy.

Mais ce n’est point comme mémorialiste que Barras a laissé son nom dans l’histoire. Sous les hochets de ses fonctions directoriales, avec cette singulière coiffure empanachée qui ressemblait à un chapeau de polichinelle, Barras, entre son collègue bossu Larevellière-Lépeaux et Reubell que Siéyès accusait d’emporter les bougies dans ses poches au sortir des séances, fut le roi de cette France en folie qui sortait de la France en terreur. Il disparut de la scène politique et même des tréteaux parisiens quand Bonaparte estima que le destin du pays ne se situait pas nécessairement entre le bal et la guillotine.


Albéric Cahuet.

LES LIVRES NOUVEAUX


Études littéraires.

Nous devions déjà à M. Maurice Levaillant une remarquable anthologie critique de l’Œuvre de Lamartine. M. Levaillant ne pouvait pas ne pas nous donner un autre livre, consacré, celui-ci, à l’Œuvre de Victor Hugo. Cet ouvrage, qui témoigne d’une grande vigilance documentaire et d’une science parfaite des lettres et de la Société française au dernier siècle, vient de paraître (Delgrave, édit). Il sera bien accueilli.

L’auteur s’est proposé, dans ce volume de près de 700 pages, de présenter l’œuvre et la vie de Victor Hugo sous la forme d’un tableau général où seraient ménagés avec soin l’éclairage et la perspective : « Pour comprendre la vie et l’œuvre, il faut tenir compte des influences et du temps. Victor Hugo a accompagné le dix-neuvième siècle dans sa marche, qu’il appelait une ascension. Son art s’est développé, enrichi, transformé avec ce siècle. Pour dépasser ses contemporains, il s’est d’abord appuyé sur eux ; il a pris sa part ardente de leurs passions, de leurs conceptions, de leurs illusions. Avec les générosités et les faiblesses de son temps, avec ses propres faiblesses même, il a su faire de la grandeur. Il l’a indiqué en 1856 ; c’est parce qu’il a souffert comme un homme qu’il a fait entrer dans son âme l’âme de tous les hommes. Il est ainsi devenu successivement l’Olympio de 1840, le Titan de l’exil, le Mage des Contemplations. »

À l’étude et à la citation des œuvres de Victor Hugo, M. Maurice Levaillant a donné un ordre logiquement et strictement chronologique. Pour faire connaître Victor Hugo, l’auteur de l’ouvrage s’est adressé aux œuvres significatives qui, de 1820 à 1885, marquent les étapes de sa grandeur, de son action parmi ses contemporains, de sa renommée par le monde. Les extraits publiés ont été choisis en vue d’une explication à la fois scolaire et littéraire, à laquelle les introductions, les notes qui accompagnent chaque morceau fournissent une information abondante.

L’ouvrage de M. Maurice Levaillant ne ressemble en rien à ces compilations hâtives dont on prétend faire des livres de vulgarisation. Il s’agit d’un travail de longue haleine, suivi passionnément avec le secours de manuscrits originaux et de nombreux papiers inédits. La précision et la clarté des notices rendent très agréable cette suite liée de leçons. Et nous souhaiterions que, sur chacun de nos grands classiques, nous soit donné un ouvrage aussi intelligent que cette substantielle et parfaite étude de M. Maurice Levaillant sur Victor Hugo.

George Eliot, comme Walter Scott et comme Dickens, est l’un de ces écrivains anglais que l’on ne peut pas ne pas connaître. Mme Émilie Romieu et M. Georges Romieu à qui nous devons déjà une Vie des sœurs Bronte nous donnent, chez le même éditeur (N R. F ), une Vie de George Eliot. Cette grande romancière britannique n’est pas seulement la plus parfaite incarnation du réalisme victorien, elle est aussi femme dans tout ce qu’implique ce mot de grandeurs, d’abnégations et de faiblesses. Sa vie est le déroulement d’un drame sans merci, né de l’incessant conflit entre son esprit et son cœur, sa conscience et l’impérieux besoin « d’être deux ». La tendresse clairvoyante et souriante des auteurs donne, en ce livre, une vie sensible au document.

Les grammairiens de l’antiquité se sont chargés de « romancer » la biographie d’Euripide en l’imageant d’anecdotes malveillantes. Mme Marie Delcourt a cherché les réalités de la Vie d’Euripide (N. R. F.) dans l’histoire de son esprit telle que ses œuvres la laissent entrevoir ; encore cette vie ne prend-elle sa signification complète que projetée sur le déclin du cinquième siècle athénien. Dans cette admirable époque, les hommes cherchent à se connaître et à connaître la nature. Ils y apportent de la hardiesse et des terreurs superstitieuses qui alternent comme un flux et un reflux. Euripide les attire et les scandalise. À la fin de la lutte qui doit détruire la grandeur d’Athènes, la psychose de guerre frappe le rationalisme naissant. Euripide, comme au temps de sa jeunesse, est tenu pour impie et Socrate va être mis à mort. À soixante-dix ans passés, Euripide s’en va en Macédoine, non pas, comme on l’a dit, qu’il crût perdue la cause athénienne, mais parce qu’il pensait servir encore Athènes en allant porter un message de poésie et d’intelligence grecques à la cour d’un roi barbare. Du lointain voyage, il ne revint pas, mais renvoya dans Athènes deux filles immortelles, la tragédie d’Iphigénie et celle des Bacchantes. Après sa mort, le poète qui avait tant scandalisé les Athéniens devint leur dramaturge favori. Ses tragédies, vingt fois reprises, agirent sur le théâtre latin, sur la Renaissance européenne, sur le classicisme français. La vie et l’œuvre d’Euripide sont situés en de parallèles clartés dans le livre de Mme Marie Delcourt que présente un avant-propos de M. Jean Schlumberger.

Poètes et Poèmes.

L’année qui vient de s’éteindre et qui fut celle du centenaire du Romantisme a été féconde en poèmes, si féconde que la présentation même sommaire de ces ouvrages a dû souffrir d’inévitables retards. Nous avons déjà signalé un bon nombre des quelques centaines de volumes reçus au cours de ces derniers mois. N’omettons point de joindre à cette gerbe lyrique : les Rythmes épars, de Jean-Marie Mestrallet (Messein, édit.), qui représentent l’ultime chant du poète mort peu de temps après cette publication et dont le nom reste attaché à une œuvre haute et claire de tradition classique ; Notre monde, de M. Daniel de Venancourt (Marcel Seheur, édit.), qu’une large pitié humaine inspire et soulève : les Grains du collier, de M. Emile Lutz, peintre très artiste des âmes exotiques en leurs décors ; le Souffleur de bulles, de M. Alfred Mortier (Messein, édit ) qui obéit aux suggestions des rythmes musicaux sans toutefois leur sacrifier l’indépendance de sa pensée ; les Heures calmes, de M. Charles Mathiot (Lemerre, édit.), recueil d’inspirations très diverses où alternent les poèmes descriptifs et les effusions lyriques. « La poésie de Charles Mathiot, nous dit M. Raymond Poincaré dans l’amicale préface qu’il a écrite pour ce livre, ne se contente pas de jouer avec les couleurs, les ombres et les lumières. Elle s’exerce avec autant de plaisir aux rythmes et aux cadences. » La Source claire, de M. Louis-M. Poullain (Lemerre, édit.), lauréat du prix Sully-Prudhomme 1930, est une œuvre de traditions parnassiennes, malgré quelques images symbolistes qui réveillent la tonalité de l’ensemble. Un groupe de poètes s’érigent en main teneurs de l’amour du terroir : M. Guy de Montgailhard, Sur le sol natal, (Caillé, édit.), exalte le soleil, les vignes et les cigales du Midi ; M. Henri de La Guichardière, barde et druide breton, nous exprime dans les Heures d’un Occidental (édit. Spes) ses ferveurs pour la terre d’Armor, tandis que M. Pierre Nocquet imprègne son Printemps normand (édit des Gémeaux) de la fraîcheur lumineuse des pommiers en fleurs et que M. Pierre Bellean, dans Lumière de Loirs (Nevers), brosse à larges coups de pinceau des fresques évocatrices de la vie du fleuve royal.

On s’attardera volontiers sur les Chants de l’aurore, de M. André Joussain (Messein, édit.) ; sur le Livre des passe-temps (Émile-Paul, édit.), de M. Léon Vérane ; sur le Secret des heures mortes (édit, du Divan), de M. Jean Pourtal de Ladevèze. Des notes intéressantes nous sont offertes encore par la Chèvre à la haie, de M. Georges Ville (Aubanel, à Avignon), chansons et poèmes vibrants de résonances latines et par les Myrtilles, de M. Robert Clémencin (Messein, édit), qui, lui aussi, sait se souvenir de Virgile et de Dante. Vous accueillerez également, et avec une sympathique émotion, le premier et unique recueil d’un poète-soldat mort glorieusement pour son pays en 1915, Albert Abbo, dont les œuvres éparses viennent d’être recueillies et publiées sous le titre, V Urne du cœur (Messein, édit ), avec une préface de son confrère au barreau des Alpes-Maritimes, M. Léon Reynaud. Enfin nous signalerons encore — cette fois parmi les œuvres de début — Paysages et paysans (Messein, édit.), de M. Jean-Joseph Vilaire qui transporte la poésie agreste dans les terres tropicales ; Poèmes et poésies, de M. Jean Bouchard, et Premiers chants de ma Muse, de M. Henry Mavit, l’un et l’autre recueils préfacés par M. Raoul Follereau. Parmi les éditions de la « Caravelle », notons : Is Petit-fils de Barbe-Bleue, de M. Lucien Février, roman en vers inspiré par sept muses différentes ; la Chanson du veilleur de nuit, par M. Jean Bucheli ; Ma Raïta, par M. Victor Lévy ; les Cyprès embrasés, par M. Arsène Yergath, tous deux présentés par M. Octave Charpentier, et le Val d’amour, de M. Joseph Dulac.


Études d’art.

Au Louvre avec Delacroix, c’est, dans une belle édition enrichie de reproductions des maîtres de la peinture depuis un siècle, un curieux ouvrage de M. Fernand Vallon (Arthaud, édit, Grenoble). Notons que l’auteur, M. Vallon, le préfacier, M. Elie Faure, et M. François De bai, qui aida à la naissance du livre, et enfin l’éditeur lui-même sont tous médecins. De plus, la Société des médecins bibliophiles s’est intéressée à ce tirage de luxe.

Munis de traditions classiques qui les aiguillent vers l’observation aiguë, les médecins deviennent, lorsqu’ils se mêlent d’art, des observateurs et des psychologues de qualité. On peut donc attendre d’eux une grande sincérité de critique ou d’enthousiasme lorsqu’ils reviennent de glaner dans les terres d’Apollon.

M. Élie Faure, qui a jugé Delacroix « la plus forte et la plus grande âme de peintre depuis Rembrandt », rappelle dans sa préface à quel point le grand artiste porta dans la joie, jusque dans l’ivresse, le drame de l’esprit, et il ajoute que la richesse des impressions — même débordantes — de M. Vallon nous montre que l’auteur a bien senti Delacroix. Or, sentir Delacroix, c’est être prêt à reconnaître le trésor merveilleux qui s’entasse au Louvre, car il en est l’aboutissant et la source ; communier avec lui, c’est communier par sa peinture avec la symphonie de Venise, l’angoisse espagnole, le mouvement de Rubens, la volonté de Michel-Ange, l’humanité souveraine imprimée à la matière vivante de Rembrandt, la lumière, la forme et la couleur du Titien jusqu’à ses modernes successeurs.

M. Fernand Vallon imagine en son livre qu’un personnage de sa création — rêveur passionné et ardent — s’entretient avec l’ombre de Delacroix et réalise avec le maître, par un bel après-midi d’été, un splendide voyage dans l’espace et dans le temps. Un siècle de peinture au Louvre s’évoque dans le dialogue où se développent les impressions de l’ombre illustre qui, comme toutes les ombres a le jugement très sûr ». L’entretien s’image de citations du journal du maître. Ces citations confèrent leur autorité au dialogue qui se poursuit devant les toiles évocatrices. Et elles donnent comme une authenticité aux confidences du grand maître disparu sur cent ans d’histoire de l’art.


Le Russell de la jeunesse.

S’il est peu de visions qui saisissent autant le regard, l’imagination et l’âme que le spectacle de la nature, il est aussi bien peu d’enthousiastes et bien peu de passionnés de la nature capables d’exprimer les raisons de leur enchantement et de communiquer au lecteur « la flamme qui les brûle ». Un grand « ascensionniste » pyrénéen du siècle dernier, le comte Henry Russell, eut pourtant cette belle ambition de contribuer un peu par le récit de ses voyages à « allumer ou à entretenir, pour des montagnes qui le méritent à tant de titres, ce feu sacré des ascensions, qui font les corps robustes et souvent même les grands cœurs ». Les Souvenirs d’un montagnard et les Grandes ascension» ont, à n’en pas douter, atteint et dépassé ce but. Ces ouvrages ont, dans le inonde fervent du tourisme et du sport, rendu célèbre leur auteur et communiqué à ses lecteurs son amour de la nature « poétique et sauvage » à laquelle il a dû « tant d’heures surnaturelles de contemplation et d’extase ».

M. Paul Mieille a vu, dans l’œuvre de Russell, quelque chose de plus intéressant encore qu’un récit d’aventures et d’excursions pyrénéennes. Il a deviné quelle influence morale pourrait avoir sur les jeunes sportifs de notre temps la vulgarisation de ces pages ardentes et lyriques « tout imprégnées de cette précieuse naïveté, de ce délicieux laisser-aller, de cette joie de vivre, de cette saine gaîté qui sont les attributs de l’enfance heureuse ».

Bref, M. Mieille a regroupé sous ce titre : le Russell de la jeunesse (Lesbordes, édit., Tarbes), une sélection de pages extraites des Souvenirs d’un montagnard (illustrées et précédées d’une introduction et de deux notices biographiques), pages remarquables où Russell a caractérisé, en savant et en géographe autant qu’en artiste du verbe, les Pyrénées et leurs divisions géographiques et orographiques avec leurs climats, leur lumière, leurs lacs et leurs déserts, «tous les charmes et toutes les beautés qui en font un séjour incomparable pour l’artiste, le rêveur, le grimpeur et le simple touriste ami de la nature ». De pittoresques et merveilleux récits d’ascension suivent ces pages de descriptions, d’extases, de rêves et de poésie : « De la Rhune au Vignemale », « les Cirques de Gavarnie et de Troumouse », « au Canigou », « Ascensions dans les Pyrénées espagnoles : du Visaurin au Néthou », et, pour finir : « le Vignemale et ses grottes » — cette retraite lumineuse, cette « retraite aérienne » dont Russell a gravi tous les pics et dans laquelle, « troglodite des neiges », il viendra au soir de sa vie couronner sa carrière de voyageur et de montagnard.

De la première à la dernière page apparaît, dans l’œuvre de Russell, un amour agenouillé de la montagne — en général — image émue et puissante de l’infini et plus particulièrement des Pyrénées dont le comte Russell a tant admiré la grâce féminine et si bien défini l’imposante grandeur.


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de L’Illustration, 13, me Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

Aucun numéro de « La Petite Illustration » ne doit être vendu sam le numéro de « L’Illustration » portant la même date. Abonnement annuel : consulter la couoerture de « L’Illustration ».


LA VIE LITTÉRAIRE


FRANÇAIS MOYEN

Si M. Édouard Herriot n’a pas inventé « le Français moyen », il a du moins vulgarisé, rendu familière, enrichi de sens l’expression qui définit ce compatriote sage et lucide qui n’est tout de même pas le Français de juste milieu, créateur, voilà plus d’un siècle, de la monarchie de Louis-Philippe. Autrement dit, le Français moyen ne saurait être nécessairement qualifié de bourgeois, grand ou petit. Ce n’est plus ici une question de classe, mais une affaire d’intelligence, et nous comprenons parfaitement ce que, par cette désignation en deux mots : « Français moyen », M. Édouard Herriot a voulu dire.

Ce grand universitaire, qui fait simultanément de la politique et des livres, a le secret des expressions qui saisissent l’esprit en lui offrant une image. Il y a quelques années, au cours d’un débat sur les questions religieuses mêlées par les uns, opposées par les autres au dogme républicain, M. Herriot ne dissimula point sa déférence attendrie pour a les Soutanes vertes », entendez : pour les humbles prêtres qui, dans la plus grande misère matérielle, le dénuement du Christ, poursuivent avec tant d’abnégation leur mission chrétienne. L’expression est restée. Même elle a été romancée et vous vous rappelez que Mme Isabelle Sandy a publié sous ce titre : les Soutanes vertes, dans L’Illustration, l’un des plus beaux livres de son œuvre. Mais le prêtre en soutane verdie, le pasteur plus démuni que le plus pauvre des pauvres de son troupeau, le saint de village dont l’apostolat atteint parfois au sublime, ne saurait être considéré comme un prêtre de juste mesure. Nous ne le voyons point participer du prudent équilibre qu’entend mettre dans sa vie, ses attitudes et ses goûts ce Français moyen, lequel, évidemment, ne prétend point au sublime.

Si, d’ailleurs, le sublime était à la portée de chacun, il cesserait d’être sublime. Si les saints et les génies réalisent le dynamisme spirituel et l’ornement intellectuel des sociétés humaines, il ne faut point, évidemment, que des génies et que des saints dans une vie sociale. Ces êtres d’exception relèvent la balance où pèsent par ailleurs le parasitisme des crétins et la malfaisance des coquins. Mais, pour que l’équilibre se rétablisse sans trop de convulsions ni de chaos, il faut l’axe solide que représente la moyenne morale ou mentale des êtres. Et cela prend le caractère d’une vérité aussi bien sociale que politique, aussi forte dans le domaine des lettres que dans celui des arts.

Sur le terrain social, les conceptions « moyennes » détiennent contre les mirages, les nonchalances ou les égoïsmes l’œuvre des réalisations pratiques et solides. Elles font les évolutions progressives et non point les révolutions qui toujours sont suivies de régressions inévitables ou d’une mise au point nécessaire. Dans le domaine politique, le Français moyen, évadé de la « tyrannie » et menacé de l’anarchie, a créé ce compromis, en somme raisonnable parce qu’accessible à la raison de tous, qui se nomme le régime parlementaire. Que cette « moyenne » mise en œuvre s’avère trop souvent une médiocrité, cela, sans doute, c’est la faute des hommes qui gâtent toujours, par leurs insuffisances ou leurs exigences, l’application des principes les meilleurs. Car, bien que l’exaltation d’un qualificatif puisse jurer avec la paisible image suscitée par l’expression de M. Herriot, il faut bien reconnaître que les êtres moyens prennent, dans la foule ou dans les groupes, un caractère d’exception et même d’idéal. De cela, vraiment, nous ne saurions douter. Ici comme ailleurs, la généralisation serait une fantaisie verbale. Si l’on entreprenait de créer « l’Association des Français moyens » et qu’il fallût justifier de titres certains pour être admis dans ce parti de l’équilibre et de la mesure, on n’y inscrirait point sans doute les multitudes. À l’épreuve, le groupe des Français moyens s’affirmerait une sélection et l’on pourrait alors constater que son influence, si réelle dans le destin social, artistique ou littéraire d’une nation, se réalise moins encore par le jeu du nombre que par l’autorité du rayonnement.

J’ai parlé de littérature et d’art et je sens venir ici les objections vives ou même violentes, railleuses ou même dédaigneuses. Dans le livre, particulièrement, l’innovation et les audaces ont, il faut bien le reconnaître, rencontré peu d’accueil auprès du public moyen. Est-ce à dire que ces méfiances, même cette mauvaise grâce procèdent d’un goût absolu d’immobilité et d’un aveugle instinct de conservation ? Le jugement ne doit point ici prendre cette expression sommaire. Le lecteur « moyen » a des prudences qui ne sont pas des incompréhensions. Il n’accepte pas toutes les nouveautés qu’on lui propose. Il prétend juger l’expérience et nous ne lui en voudrons pas trop de ces lenteurs si nous voulons bien reconnaître que son adhésion retardée se fera pourtant décisive. On peut dire que c’est le Français moyen qui dresse la liste des écrivains « classiques ». Si l’Académie française qui se recrute par cooptation était faite de Français moyens, elle grouperait, sans doute, un plus grand nombre d’immortalités réelles et prendrait dans l’histoire de l’esprit d’un peuple un rôle moins discuté et plus précis. Cela ne veut pas dire que la décision du public moyen, peut-être trop constamment réservé dans ses élans et ses enthousiasmes, ne doive pas être, de temps à autre, orienté, voire excité, par d’autres forces ou d’autres magnétismes. Le rôle du Français moyen, du lecteur moyen, de l’auditeur ou du spectateur moyen peut se faire considérable, même indispensable sans, toutefois, se suffire à lui seul. Il faut des orages et des tempêtes dans les spectacles de la nature que rendraient trop monotones les constantes sérénités. En d’autres termes, l’action du régulateur peut et doit se composer avec le dynamisme de l’animateur.

Que si nous transportions les expressions de M. Herriot dans le domaine sentimental, j’imagine qu’elles y perdraient beaucoup de leur valeur et de leur sympathie. Les femmes estimeront difficilement qu’un amoureux moyen soit l’amoureux le plus souhaitable. Mais les femmes et aussi les hommes, quand ils sont des êtres de passion, se soucient peu de ces histoires d’équilibre. La passion ne s’accommode pas de la juste mesure ni même d’aucune sorte de mesure. Reconnaissons que le Français moyen n’est point un personnage romanesque. C’est, au regard féminin, une grâce et une flamme qui lui manquent. Mais il réunit, par ailleurs, tant d’autres qualités que l’on peut bien lui passer quelques insuffisances.

Albéric Cahuet.


GLANES LITTÉRAIRES ET HISTORIQUES


La manie féminine actuelle
du « gros mot ».

Dans les Nouvelles Remarques de Monsieur Lancelot pour la défense de la langue française (Flammarion, édit.), M. Abel Hermant note, pour s’en affliger, la facilité avec laquelle la manie du gros mot, du synonyme crapuleux se répand actuellement dans la société féminine.

« L’enfer du vocabulaire français ne contient pas uniquement des mots du ruisseau : il y a aussi les termes scientifiques. Ce sont les pires. Je ne saurais trop conseiller aux dames d’éviter ceux qu’elles ont pu lire dans les livres de médecine plus encore que ceux qu’elles voient crayonnés sur les murs.

» Leur manie du gros mot, du synonyme crapuleux est vraiment extraordinaire. Je parcourais dernièrement un livre où, certes, le talent ni la verve ne manquent pas et dont l’auteur, une femme qui se pique d’être fort indépendante, se moque de beaucoup de choses. Il faut, en ce bas monde, se moquer de beaucoup de choses. Croirait-on que je n’ai pas relevé une seule fois se moquer ? Elle ne se moque pas, elle se… Parfaitement. Ah ! quand à cela, elle se… toutes les vingt lignes.

» Les collégiens même, qui ne sont pas élevés par leur mère, font un usage plus modéré de ce verbe. Et les soldats… J’ai fait mon service aux chasseurs, mais j’ai connu des cuirassiers. Je proteste qu’ils ne l’auraient pas dit devant des dames. Ne pourrait-on prier les dames de le dire moins fréquemment devant nous ? »

Pierre Loti, musicien du verbe.

M. Pierre Mille nous donne un livre non point d’érudition ou de critique littéraire au sens exact du mot, mais d’observation personnelle, sur le Roman français (Firmin-Didot, édit ). Sur Marcel Proust, André Gide, Barrés, Loti, Anatole France, sur tous les protagonistes de notre littérature de Action de l’avant-dernière génération, des jugements s’expriment où le respect, l’admiration n’excluent pas l’indépendance.

De ce livre, et pour en indiquer la manière, nous détachons cette bien intéressante page sur la langue musicale de Pierre Loti.

« Loti — je vous supplie d’accorder à cela quelque attention — c’est un musicien. Aux deux sens, le propre et le figuré. Au sens propre, il n’était pas médiocrement fier de ses talents de pianiste. Au figuré : tous ses paragraphes sont des strophes parfaitement cadencées. Des strophes de très belles romances, à la manière dont on entendait la belle romance sous le Second Empire et les premières années du régime actuel, époque de son enfance et de sa jeunesse si merveilleusement sensibles. Des strophes musicales comme celles du Vallon de Gounod, qui est un chef-d’œuvre dans son genre et dont les vers — de Lamartine — respirent un sentiment où se mêlent à la fois l’attente de la mort et une espèce d’exaltation mélancolique en présence de la nature.

» Pour Loti, toutes ses visions, toutes ses sensations, toute son immense et ingénue sensibilité chantaient — chantaient verbalement, musicalement — chantaient comme dans la musique de son époque… On ne saurait trop insister sur les réactions des arts entre eux. Les auteurs de nos jours qui se plaisent aux syncopes du jazz, à la musique divisionniste ne peuvent écrire comme ceux qui ne voyaient rien au-dessus, pour charmer leur sensibilité, de la musique a carrée » que goûtaient nos pères. Et les symbolistes furent wagnériens. Quel art prendra le pas sur les autres dans l’avenir pour amener une évolution nouvelle ? »

Les danses nègres modernes sont-elles venues du Périgord ?

Les danses nègres — plus ou moins heureusement adaptées à nos conditions occidentales auraient-elles fait leur première apparition, chez nous, en Périgord ? Ce ne serait point là toutefois un événement de ces dernières années. Dans Au pays des pierres, heureusement réédité par Fasquelle, Eugène Le Roy, le grand romancier périgourdin, nous décrit de la sorte une danse nègre, importée par on ne sait plus quel explorateur et qui, sous le nom de a Congo », a pris place parmi les vieilles danses du pays :

a Le congo est une danse du pays, très belle et plaisante, qui est comme une espèce de pantomime amoureuse entre un galant et sa bonne amie.

» Il faut être belle femme et bien faite pour cette danse. Au temps qu’elle était jeune, la Thibalde, comme s’appelait la mère de Reine, était réputée la meilleure danseuse de congo de Montglat. Maintenant, sa fille l’avait remplacée.

» Tenant sa robe entre ses doigts, Maurette s’avançait, les yeux baissés, vers son danseur, puis elle s’arrêtait, cambrait la taille, rejetait la tête en arrière et marquait un temps d’arrêt pendant que le cavalier tourbillonnait autour d’elle. Ensuite, elle se remettait en mouvement, faisait des pas, fuyait, revenait et pirouettait sur elle-même avec une gracieuse torsion des reins qui faisait coller la robe sur ses hanches.

» Après, ce furent d’autres attitudes, des mouvements rythmés et souples qui révélaient des formes de déesse. Enfin, comme saisie par le dieu de la danse, la voici qui s’élance, multiplie ses pas cadencés, arrondit les bras au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts comme des castagnettes, ploie sur ses flancs, se meut, se balance et se tord avec la fougue chaste de la jeunesse exubérante… Puis cette ardeur tombe soudain et la belle Reine s’avance, calme, vers un nouveau danseur car, dans le congo, les couples qui dansent ensemble tournent en rond autour de la salle, les cavaliers passant successivement d’une danseuse à l’autre. »

Évidemment, cette danse-là, ce n’est pas tout à fait le « black bottom » ni les autres contorsions importées des tropiques. Une race paysanne française avait su en civiliser les formes et parer de grâce les attitudes.


Un remarquable portrait
de Benjamin Constant.

De la très intéressante Vie de Benjamin Constant que notre distingué confrère L. Dumont Wilden a fait paraître aux éditions de la « Nouvelle Revue française », détachons ce portrait auquel ses expressions contrastées donnent un saisissant relief.

« C’est, en vérité, une étrange, irritante et passionnante figure de notre histoire politique et littéraire que celle de ce Benjamin Constant, père du libéralisme parlementaire et du roman psychologique, à qui Anatole France reproche curieusement son scepticisme. Il a sa place parmi les ombres fameuses que les fils du dix-neuvième siècle rencontrent au bout de toutes les avenues de leur passé. Sa silhouette dégingandée d’étudiant allemand à lunettes et à cheveux roux ou sa belle tête blanchie de parlementaire illustre et déconsidéré se glisse parmi les fantômes de nos plus chers et de nos plus encombrants grands hommes : Chateaubriand, Sainte-Beuve, Balzac, Renan… mais il accompagne les discours qu’ils nous tiennent d’un ricanement bien moderne.

» Il appartient d’ailleurs à une époque intermédiaire qui, par plus d’un trait, ressemble à la nôtre. Ce raté de génie est, dans tous les domaines qu’il parcourut, une manière de précurseur. Suisse de nation, naturalisé Français et tout Français de culture et d’intelligence, mais fort imprégné de germanisme et d’anglomanie, il est peut-être le premier de ces « Européens » en qui l’on veut voir le type du civilisé de demain, sinon d’aujourd’hui. Pénétré de la forte culture psychologique du dix-huitième siècle, il appliqua la plus desséchante analyse à la sensibilité désordonnée qu’il avait héritée de Rousseau, mais il en tira des raffinements infinis, et l’on pourrait trouver, dans quelques pensées éparses de ce rationaliste, l’origine du culte du « moi » de Barrès et même de la psychologie proustienne. Quelle vie mieux que celle de Benjamin Constant pourrait illustrer cette vérité décevante : « Il n’y a pas de caractères, il n’y a que des situations », et cette autre, qui est de lui-même : « Il n’y a point d’unité complète dans l’homme, et presque jamais personne n’est ni tout à fait sincère ni tout à fait de mauvaise foi » !

Reliques royales et impériales.

Tous les souvenirs d’histoire ne sont point dans les musées. Il en est d’exceptionnellement précieux et poignants dont ne se dessaisissent pas aisément les familles, surtout quand il s’agit de familles souveraines. Nous savons que toute unie partie du trésor Sentimental de Sainte-Hélène appartenait aux collections du prince Victor Napoléon et qu’elle est aujourd’hui entre les mains de son héritier, le jeune prince Napoléon. Les Souvenirs — dont nous avons rendu compte récemment — du comte de Monti de Rézé nous ont, d’autre part, appris l’existence de certaines reliques d’histoire que l’on voyait à Frohsdorf et dont on peut s’étonner qu’elles aient été sauvées de la tourmente révolutionnaire.

C’était d’abord, dans l’un dos salons, le beau portrait, par Vigée-Lebrun, de la reine Marie-Antoinette. La toile portait encore la blessure que lui avait faite un coup de pique au cours des journées d’octobre. Sur une console, un superbe bronze reproduisait les traits d’Henri IV. C’était la tête de l’ancienne statue du Pont-Neuf qui, brisée pendant la Révolution, avait été jetée à la Seine par une populace en délire. Retrouvée de longues années après, une délégation des ouvriers de Pans l’avait offerte au prince. Dans une vitrine, on voyait le panache du roi Henri IV qui, contrairement à sa légende d’histoire, était noir ! Puis les souliers du sacre du roi Louis XIV brodés d’argent avec soleil d’or ; on remarquait les hauts salons peints par Vanloo et représentant des sujets de bataille.

Pans une autre pièce où travaillait le prince, des armoires renfermaient d’autres reliques : la chemise que portait le roi Louis XVI le 21 janvier 1793, jour de son supplice ; elle était échancrée par les ciseaux du bourreau. Il y avait aussi le gilet blanc qui conservait encore les traces du sang du roi martyr. À côté, on voyait l’un des souliers que la reine perdit en montant à l’échafaud, le petit soulier blanc à haut talon de Louis XVII ; puis une quantité d’objets ayant appartenu à la famille royale détenue au Temple 2 des gants, des livres de prières, des miniatures, des éventails… Des documents authentiques accompagnaient chaque objet, expliquant comment ces lugubres reliques avaient pu être sauvées et remises à la famille royale.

Une autre relique, tout à fait imprévue, appartenait au comte de Chambord et nous revenons ici aux souvenirs impériaux.

Après la mort au Zoulouland du prince impérial, le baron Tristan Lambert, qui avait été l’ami du jeune prince, vint s’incliner, à Frohsdorf, devant celui qu’il considérait dès lors comme le représentant de la monarchie française. Il offrit au comte de Chambord une relique teinte du sang de celui dont il s’honorait de porter le deuil. « Henri V », nous rapporte le oomte de Monti, voulut garder, sur sa table de travail, jusqu’à sa mort, le petit cadre renfermant un morceau de l’uniforme que « Napoléon IV » portait le 1er juin 1879, jour de son massacre, et la copie de la prière retrouvée dans le livre de messe du prince défunt


Alexandre Dumas, poète d’album.

Il s’agit d’Alexandre Dumas, le père, qui ne se satisfaisait point de sa gloire d’auteur dramatique et de romancier historique et populaire. L’auteur des Trois Mousquetaires s’estimait poète et bon poète et ce n’était point en prose qu’il s’exprimait sur les albums de ses admiratrices. D’ailleurs, il avait de l’esprit, en vers comme en prose, et il est plaisant de citer cette boutade rimée que nous avons relevée sur l’album romantique de Marie Nodier et qui s’improvisa dans les salons de l’Arsenal.

À MA BRUNE


    Je ne sais rien, ma belle brune,
    Que je ne puisse t’accorder,
    Tu me demanderais la Lune
    Qu’à Dieu j’irais la demander.

    Mais si tu veux que je t’achète
    Des bijoux mains faux que les tiens,
    Je te préviens que cette emplète
    Est au-dessus de mes moyens.


Le chagrin du lion.

Le récit africain de A. A. Piénaar, Histoire d’une famille de lions, dans une traduction de J. Benais et avec une préface de J. Percy Fitz Patrick, vient de prendre place dans la collection des « Livres de nature » dirigée par M. Jacques Delamain (Stock, édit.).

L auteur du livre est un Sud-Africain qui a passé sa jeunesse dans les régions qu’il décrit. Il est en mesure de nous présenter les grands fauves chez eux, dans la brousse et les marais, observés d’un point de vue qui n’est pas celui du chasseur. C’est cependant dans une histoire de chasse que nous trouvons cette page évocatrice du chagrin d’un lion dont la compagne vient d’être tuée.


« Quelques Cafres arrivèrent pour écorcher la lionne, mais, à leur approche, la masse puissante de son compagnon surgit soudain près d’elle ; ils se sauvèrent en désordre.

» Le lion fit des efforts inutiles pour rappeler sa compagne à la vie. La caressant avec sa patte de devant comme il l’avait si souvent fait par jeu ou par taquinerie, il poussa à plusieurs reprises sou doux « ôôou » à demi plaintif. Puis, saisi de désespoir, il fit une ou deux fois le tour du cadavre insensible, lécha le sang des blessures, s’éloigna de quelques pas et cria encore « oupp », comme s’il voulait l’inviter à le suivre. Enfin, avec un cri plaintif, il se coucha près d’elle, les yeux tournés vers les collines où les Cafres avaient disparu.

» … Peu de temps après, les noire revinrent pour tout de bon, accompagnés des deux chasseurs blancs. Le lion remarqua ce détail. Grondant de colère, il sauta dans le sloot et s’étendit dans un renfoncement de la berge…

» Les Cafres achevèrent de dépouiller la lionne et, en compagnie des chasseurs, ils retournèrent dans la plaine, vers le camp. Longtemps après que tout fut redevenu silencieux, le lion se risqua à quitter sa retraite dans les broussailles du korongo et à se montrer sous l’acacia de la berge. Là il s’arrêta, considérant avec effroi la transformation que les mains dévastatrices avaient accomplie. Il finit par comprendre que sa compagne ne se lèverait plus jamais et, tristement, il s’étendit à l’ombre de l’arbre.

» Quand l’ombre eut changé de place, le lion se leva et partit à la recherche de ses compagnons. Mais à peine se fut-il éloigné qu’un vautour descendit sur la bonne morte. Le lion fit un bond en arrière, fou de colère, et l’oiseau n’échappa à la mort que par une fuite précipitée.

» Aujourd’hui, quoi qu’il arrivât, les vautours et les chacals ne toucheraient pas à sa femelle assassinée. »

LES LIVRES NOUVEAUX


Œuvres étrangères.

Il y a, dans les œuvres du grand romancier norvégien Johan Bojer, la puissance de la vie et la puissance de la pensée. Chacune de ses œuvres touche à un grand problème de l’esprit. C’est ainsi que le Nouveau Temple, traduction P.-G. Le Chesnais, n’est pas seulement un roman paysan où l’amour de la nature se charge d’une rayonnante poésie. De ce récit, des scènes, des épisodes se dégage un drame spirituel qui se compose avec un message social.

Ajoutons que sur Johan Bojer, sa vie et ses œuvres, M. P.-G. Le Chesnais, qui connaît si bien la littérature Scandinave, nous donne une étude très complète où sont observées les influences diverses qui se sont exercées sur le grand écrivain. Nous voyons constamment dans ces pages de biographie et de critique la vie réagir sur l’œuvre, l’œuvre sur la vie. Le roman vécu et les romans créés par Bojer se commandent et se confondent.

La Machine, de Rabindranath Tagore, est une œuvre qui s’adresse aussi bien à l’Orient qu’à l’Occident, car le tragique problème qu’elle soulève menace toutes les civilisations. Il s’agit de savoir, en effet, si nous n’allons pas avoir une guerre auprès de laquelle celle de 1914 n’aura été qu’un jeu d’enfants. Les hommes se rendront-ils compte à temps des horreurs prochaines vers lesquelles les entraînent le machinisme actuel et le choc des races qui va suivre… Il y a, dans ce roman, directement traduit du bengali par MM. F. Benoit et À. C. Chakravarty (Rieder, édit ), un cri d’alarme dont on est saisi. Dans un but politique, un maharadjah a fait construire une machine qui, en endiguant la Moukta-Dhârâ, réduira à l’obéissance les paysans de la province voisine, jugés d’esprit subversif. Désormais ce sera, pour là-bas, la famine à volonté. Tagore nous fait assister, chez les paysans du maharadjah affameur, à une véritable explosion de joie chauvine. L’ingénieur occidentalisé va être acclamé par la foule… Mais soudain le prince héritier, sacrifiant sa vie, ouvrira la digue que son père avait fait placer entre les hommes des deux pays. Il meurt en même temps que la machine qu’il a tuée.

Benoni, de Knut Hamsun — prix Nobel du roman — vient d’être traduit du norvégien par M. Georges Sautreau (Rieder, édit.). Ce livre nous conduit dans le Nordland, bien au-dessus du cercle polaire, au pays des étés presque nuit et des hivers presque sans jour, qu’illumine parfois la fantasmagorie des aurores boréales. Entre la montagne aux neiges éternelles et l’Atlantique sans fond et sans bornes, une étroite bande de terre cultivée ne suffit pas à nourrir la population. C’est à la mer que l’homme doit arracher sa maigre subsistance. Mais ce n’est pas sous l’angle tragique que Knut Hamsun nous présente, dans Benoni, la vie du Nordland où il a passé son enfance et son adolescence, dont il connaît à fond les mœurs. Au petit port de pêche, à la « place de Commerce », règne le marchand. Sa boutique est le seul point de contact avec la civilisation, le centre des nouvelles et des potins, où se rencontrent les commères et les pêcheurs, les matelots de passage, les Lapons nomades. Aux pêcheurs il vend à crédit les engins, les vêtements et les denrées, il leur fournit du travail pour rentrer dans ses fonds et leur achète au plus bas prix le produit de leur pêche. Usurier et grand seigneur, hautain et familier, cupide et compatissant, il les protège et les gruge, fait la loi dans la paroisse et inspire à tous la méfiance et le respect. C’est la vie d’un de ces petits centres que Hamsun nous fait véritablement vivre ; tout son art subtil sait l’évoquer, à petits traits, sans description, sans analyse, dans sa réalité, dans son mouvement, dans sa quotidienneté, en un style de bonne humeur.

Derrière le dos de Dieu, traduction Ladislas Gara et Marcel Largeaud (Rieder, édit.), est l’une des premières œuvres du romancier hongrois Moricz et celle où il se révéla comme l’un des meilleurs peintres et des plus directs observateurs actuels de la vie populaire en son pays. Paysans matois, frustes et cupides, sensibles pourtant ; hobereaux ruinés, sentimentaux, cruels, déclassés ; Juifs affranchis et prodigues lorsqu’ils sont jeunes, inadaptés et âpres au gain dès qu’ils vieillissent ; commerçants bornés ; intellectuels nourrissant tous le même rêve insensé de la capitale ; magnats enfin, nobles richissimes, seigneurs cloîtrés dans leurs anciens manoirs aristocrates, passant la moitié de leur vie à l’étranger, maîtres absolus d’immenses domaines, tels sont les personnages que Moricz fait vivre et qu’il a observés probablement dans le village même où il a vécu ses vingt premières années.

Vous voudrez également lire ou relire ces belles œuvres étrangères en des adaptations françaises : Entre terre et mer, de Joseph Conrad, traduction de M. G. Jean-Aubry (N. R. F édit.) ; lie, mon île, de Il. D. Lawrence, traduction de Mme Denyse Clairouin (Kra, édit.) ; deux livres d’O’Flaherty, traduits par M. Louis Postif (Stock, édit.) : le Réveil de la brute, où s’évoque la guerre sous une plume et avec une psychologie d’outre-Manche, et M. Gilhooley, un drame dont l’action se passe à Hublin, parmi ces bouges qu’O’Flaherty décrit avec un réalisme saisissant. D’autres œuvres anglaises : Dans la cage, de Henry James, et la Promenade, au phare, de M 1116 Virginia Woolf, sont traduites par M. Lanoire (Stock, édit ). Sereine Blandice, œuvre d’« une Anglaise de qualité », nous est présentée par M. Victor Llona (Collection « Tours d’horizon »). Enfin, dans la collection « les Livres de nature » (Stock, édit.) : Carka, la Loutre, de Henry Williamson, est adaptée par F. W. Laparra.

Parmi les œuvres traduites, des autres littératures, citons : la Confusion des sentiments et Amok, de Stefan Zweig (Stock, édit), traduction de MM. Alzir Hella et Olivier Bournac ; l’Affaire Mauritius, de Jacob Wassermann, dans le texte français de M. Jean-Gabriel Guidan (Plon, édit.), prend place dans la collection : « Âmes et terres étrangères », et le Juif Süss, de Léon Fenchtwanger, traduction de M. Maurice Remion (Albin Michel, édit.), dans la « Collection des maîtres de la littérature étrangère ». Citons encore : Saba visite Salomon, de Mme Hélène Eliat (Grasset, édit.), et plusieurs œuvres de Franz Werfel : le Passé ressuscité, traduit par Mme Faisans-Maury et préfacé par M. Félix Bertaux (Stock, édit.) ; la Mort du petit bourgeois, traduction Alexandre Vialatte (Attinger, édit.) ; le Coupable, c’est la victime, traduction d’Henri Bloch (Rieder, édit.).

Enfin trois des beaux romans espagnols d’Armande Palacio Val dès nous sont offerts : Sainte Rozélia, traduction de Mme Philine Burnet, Lalita (Plon, édit), et la Sœur de Saint-Sulpice (Marpon et Cie, édit) dans le texte de Mme Tissier de Mallerais.


Poètes féminins.

Mme Cécile Périn nous a déjà donné une œuvre importante de poète. Elle est de ces lyriques dont le public artiste suit avec sympathie la carrière : aucun de ses livres, en effet, ne laisse le lecteur indifférent, car une ardente personnalité s’y affirme. Les premières œuvres, toutes subjectives, exaltaient la joie de vivre et d’aimer. Le lyrisme plus riant projette son rayonnement sur les paysages inspirateurs. Les deux derniers recueils, Finistère et Océan (édit du Divan), nous ont dépeint les beautés sauvages et prenantes de la Bretagne ; les poèmes publiés cette année : hi Féerie provençale (même édit), offrent des tableaux tout aussi prenants de la mer bleue et de ses rives en fleurs. La musique des vers s’adapte aux frissons de cette atmosphère, lumineuse jusqu’en ses grisailles.

Dans l’amour et dans la nature, Mme Jeanne Perdriel-Vaissière a trouvé, elle aussi, le secret de beaux accents qui lui ont valu d’estimables couronnes. Et, de même que Mme Cécile Périn, elle a, au fil des recueils, discipliné son rythme dans le moule des formules classiques, ce qui donne plus de relief, de force à la pensée. Son livre récent. Feuillages (Messein, édit.), est une gamme de nuances délicates aboutissant à l’accord parfait des tonalités propres à la Bretagne. Les images en sont jolies, sans banalité, les rythmes souples. En contraste, un cycle de chauds poèmes sur l’Italie, Italia bella, clôt et complète le volume.

Mme Jeanne Charles-Normand, l’auteur du Jardin caché, témoigne, dans ses Poèmes de l’amour et de la mort (édit. Le Rouge et le Noir), de sa préférence pour les paysages intimes de l’âme. Une vive sensibilité se trahit en ses vers tendres et nostalgiques, souvent tristes dans leur réalisme qui se compose étrangement avec le penchant pour le rêve et l’espoir, sources de l’éternelle déception.

Mlle Rose Malhamé dédie Au dieu inconnu (édit de la Caravelle) les vers de son premier recueil. Un art exquis des nuances, une heureuse délicatesse d’expression et l’harmonieux secret des cadences laissent penser que l’auteur de ces sonnets et de ces courts poèmes réussira non moins bien en des pièces d’un souffle lyrique plus vaste et plus soutenu.

C’est aussi dans le miroir de ses propres émotions que Mlle Brigitte de Meslon voit se refléter les heures inégales de la vie. Son recueil, un Jour après un jour (édit, de la Revue des portes, librairie académique Perrin), prouve d’agréables dons que l’expérience du métier perfectionnera sans nul doute. Au fil des fours, Mlle Simone d’Arverne (édit. U. S. H. A. Aurillac) nous offre également les prémices d’un talent déjà plein de fermeté et très compréhensif des meilleures formes d’art. Et nous tenons À citer encore les Enfants et les mères, de Mme Hélène Mury (Messein, édit.), les Élégies et Chansons, de Mme Anna Roger Favre (Braun et Cie, édit., Mulhouse) dont le romantisme modernisé ne manque ni d’expression, ni de grâce ; puis deux volumes aux titres presque liés : Soleil de France (librairie de la Revue française ), par M 11 ® M.-À. Vigoureux de Kermorvan dont l’art réel et l’harmonie instinctive révèlent une personnalité intéressante capable de mener à bien une œuvre d’artiste, et Sagesse de France, de MH® Alice Héliodore (édit de la Caravelle) qui tresse au gré de ses promenades à travers nos provinces une éclectique guirlande d’impressions et de strophes ; enfin, la Coupe d’albâtre, de Mme Francis d’Avila (édit de la Jeune Académie), contient des pages graves et mélodieuses pour lesquelles M. Maurice Bouchor a écrit une lettre-préface, et le Chant neptunien, de Mme Gina Sandri (édit des Œuvres représentatives), est fait de poèmes d’inspiration philosophique et idéaliste dont M. Mario Meunier nous incite à remarquer la noblesse de forme.

Ne faut-il point ici accorder une place aux auteurs de poèmes en prose ? Les femmes réussissent assez bien dans ce genre qui requiert le double don d’une fine sensibilité et d’une précise expression musicale. Ainsi Mme Germaine Kellerson groupe, dans Inquiétudes (édit. de la Caravelle), des pages d’amour et de larmes préfacées par M. André Lamandé. Le recueil de Mme Blanche Messis : les Pétales (édit de la Jeune Académie), s’anoblit de la même émotion nostalgique, et Mme Mathilde Pouxès enrichit son recueil : Ferveur (édit, de la Jeune Parque), de subtilités harmonieuses que loue avec sympathie M. Paul Valéry dans une lettre-préface.


Études philosophiques et religieuses.

Au Vatican, trône du monde, M. Joseph Bernhart a consacré une œuvre d’histoire et de philosophie qui nous est offerte dans l’édition française de M. Eugène Bestaux (Payot, édit, 40 fr). Réunissant en soi toutes les formes de gouvernement, le Vatican est en même temps un des phénomènes les plus intéressants pour qui cherche à pénétrer le sens profond de l’histoire. Monarchique et démocratique, absolue et élective, la papauté prend ses représentants aussi bien parmi les humbles que parmi les grands de la terre. Le plus modeste des croyants peut donc arriver à une dignité à laquelle nulle autre ne peut être comparée, puisque celui qui en est revêtu détient un pouvoir illimité sur près de trois cent cinquante millions de fidèles.

Si le livre de M. Joseph Bernhart témoigne d’un louable souci d’impartialité, il est cependant l’œuvre d’un catholique. On y respire partout, même aux pages les moins glorieuses, l’accent d’un amour à la fois sincère et courageux. Surtout, on voit s’y dérouler, comme en un film exceptionnel, toutes les heures d’histoire sur lesquelles le Vatican projette son ombre prestigieuse.


M. Charles-Francis Potter traite des Fondateurs de religions (Payot, édit, 25 fr ), un ouvrage où se groupent les portraits des grands génies religieux qui ont marqué de leur empreinte l’histoire de l’humanité. L’auteur montre comment leurs doctrines reflètent les conflits ou les harmonies de leur âme. Dans cet ouvrage qui s’adresse à tous ceux que les religions intéressent du point de vue historique et psychologique, sont étudiés la vie et l’œuvre d’Akhounaton, le célèbre pharaon d’Égypte ; de Moïse, de Zoroastre, du prophète Jérémie, de Bouddha qui depuis vingt-quatre siècles fait vivre dans sa doctrine de paix des millions d’êtres, de Confucius, de saint Paul, saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, de Mahomet, de Nanak, le fondateur de la religion chiite, puis de Luther et du réformateur de l’église russe : Nikone.

La Vie de Nostradamus, le fameux astrologue dont les prophéties eurent dans le premier tiers du seizième siècle un retentissement mondial, est évoquée et commentée par MM. Jean Moura et Paul Louvet (N. R. F., édit). L’homme n’est pas moins curieux que son œuvre. Personnage troublant, énigme vivante, païen la nuit, chrétien le jour, il entretint des relations secrètes avec la papauté, en même temps qu’il sacrifiait aux dieux antiques en se faisant disciple de Branchus, de Psellus et imitateur de la pythie de Delphes. Savant astronome, il fut le précurseur de Galilée et de Newton. Médecin astrologue, il combattit la peste par des méthodes nouvelles et sauva des milliers de personnes. Mage mystérieux, il devint le conseiller secret de Catherine de Médicis et l’officiant occulte de ses pratiques hermétiques.

Il fut peut-être l’homme le plus célébré et le plus critiqué de son temps j, il en est demeuré pour nous le plus mystérieux.


Le Directeur : René Baschet. — Imp. de l’Illustration, 13, rue Saint-Georges, Paris-9e (France). — L’Imprimeur-Gérant : Th. Huck.

  1. Emile-Paul, édit.
  2. Albin Michel, édit.