Mozilla.svg

La Vie nouvelle/Chapitre II

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche


La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 27-30).


CHAPITRE II


Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[1] était retourné au même point de son évolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer[2].

Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoilé s’est avancé du côté de l’Orient d’un peu plus de douze degrés[3]. De sorte qu’elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m’apparut, et moi à la fin de la mienne.

Je la vis vêtue de rouge[4], mais d’une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. À ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du cœur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d’une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots : ecce Deus fortior me qui veniens dominabitur mihi[5]. Puis l’esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions[6] fut saisi d’étonnement et, s’adressant spécialement à l’esprit de la vision, dit ces mots : apparuit jam beatitudo vostra[7]. Puis, l’esprit naturel qui réside là où s’articule la parole[8] se mit à pleurer, et en pleurant il disait : heu miser ! quia frequenter impeditus ero deinceps[9].

Depuis ce temps, je dis que l’Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu’il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu’il fallut m’en remettre complètement à son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange ; et c’est ainsi que dans mon enfance (puerizia) je m’en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d’Homère. « Elle paraissait non la fille d’un homme mais celle d’un Dieu[10]. »

Et, bien que son image ne me quittât pas, m’encourageant ainsi à me soumettre à l’Amour, elle avait une fierté si noble qu’elle ne permit jamais que l’Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu’il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d’où j’ai tiré celles-ci[11], j’en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire.



  1. Le Soleil.
  2. Commentaire du ch. II.
  3. Révolution qui s’opère en cent ans (Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado). Tous ces passages se rapportent à la conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans Il Convito (tratt. II, ch. II et XV).
  4. Béatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.
  5. Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.
  6. Le cerveau.
  7. C’est votre Béatitude qui vous est apparue.
  8. Dans le texte : ove si ministrato nutrimento nostro. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l’a également interprétée dans son commentaire par : lo spirito vocale.
  9. « Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché. » Nous trouvons plusieurs fois le mot impeditus employé dans le sens de embarrassé, troublé.
  10. C’est d’Hélène passant devant la foule qu’Homère parlait ainsi.
  11. C’est-à-dire de mon esprit.