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La Vie nouvelle/Chapitre V

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 36-37).


CHAPITRE V


Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l’on célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j’étais je voyais ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame d’une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon regard qui paraissait s’arrêter sur elle ; et beaucoup s’aperçurent de la manière dont elle me regardait. Et l’on y fit tellement attention que, en partant, j’entendais dire derrière moi : « Voyez donc dans quel état cette femme a mis celui-ci. » Et, comme on la nommait, je compris qu’on parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient s’arrêter sur l’aimable Béatrice.

Alors je me rassurai, certain que mes regards n’avaient pas ce jour-là dévoilé aux autres mon secret ; et je pensai à faire aussitôt de cette gracieuse femme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j’y réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce que je tenais à cacher.

Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années[2]. Et pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui s’adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui seront à sa louange.


  1. La fête de la Vierge.
  2. Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.