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La Vie populaire dans l’Inde/01

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La vie populaire dans l’Inde d’après les Hindoux
Antoine Mathivet

Revue des Deux Mondes tome 131, 1895


La vie populaire dans l’Inde d’après les Hindoux


I. LA VIE AUX CHAMPS


I. — L’HINDOU IGNORÉ DE L’EUROPÉEN. — UN VILLAGE DIT SUD DE L’INDE. — LES AUTORITÉS LOCALES. — LA TRADITION.

En quelque lieu que le mènent sa fantaisie ou les hasards de sa route, ce que le voyageur observe et ce qu’il peint ou décrit de son mieux, c’est la nature, le paysage, les monumens, les institutions, les formes extérieures de la civilisation, les cérémonies et les jeux publics. Il admire et célèbre les champs, les bois, les eaux, les monts, le temple, le théâtre, la voie publique : l’homme lui échappe presque toujours. En Asie, plus qu’ailleurs, l’indigène se défend visiblement contre la curiosité plus ou moins bienveillante de l’étranger de passage, ennemi ou simplement détracteur de mœurs et de croyances que son ignorance ; étonnée l’empêche de comprendre. L’Hindou surtout a comme la pudeur de sa religion et de sa famille ; il ne les cache pas, mais il ne met aucun empressement, loin de là, à en révéler les mystères. Cela se concilie d’ailleurs avec son éloignement de tout prosélytisme et sa large tolérance pour les opinions d’autrui. Le touriste voit se dérouler les processions nocturnes à la lueur des flambeaux ; les idoles dorées passent devant lui dans les chars enguirlandés de jasmin, précédées des molles bayadères, au bruit des tambours et des buccins ; il aperçoit les femmes chastement drapées, dans leur allure lente et noble ; — mais le sanctuaire de la pagode et le zénana de la maison lui demeurent fermés.

Avide de remonter à la source aryenne et de retrouver les origines les plus lointaines de son génie, l’européen a visité l’Inde : il a vu la terre antique et l’art étrange et rituel, entendu la poésie sacrée ; il a traduit ces chants immortels où le merveilleux s’allie à la grâce, l’héroïsme à la tendresse, où il y a tant de gloire et de vertu, de grandiose et d’enfantine extravagance, de science morale et d’imagination. Il a connu l’âme écrite de l’Hindou, mais il n’a point pénétré dans sa conscience vivante ; et actuelle. Est-ce dédain ? Est-ce impuissance ? N’est-ce pas plutôt impossibilité ? Transcrire la psychologie d’un peuple est en effet une œuvre de même ordre, mais autrement difficile, que de traduire sa langue. Mille détails, mille finesses et, parfois, des traits essentiels et caractéristiques échappent ou disparaissent. On veut faire un portrait et l’on esquisse, sans s’en douter ordinairement, une caricature abominable ou plaisante, où ce qui domine le plus souvent, c’est l’infatuation du peintre et sa naïveté. Dans les plus beaux livres que l’on ait publiés sur l’Inde, en France, comme en Angleterre et en Allemagne, l’individu est absent ; ou, s’il paraît, on le devine peu ressemblant.

Les écrivains sont rares qui ont compris qu’il ne saurait être question ici, comme pour la Grèce, par exemple, de fils dégénérés d’une race à jamais illustre. Si elles n’ont pas permis le progrès, au sens que l’Occident attache à cette formule magique, les castes ont été du moins un obstacle à la décadence. La vie intérieure et spirituelle est aujourd’hui dans l’Inde ce qu’elle était il y a mille ans. La philosophie la plus raffinée subsiste à côté de la ferveur populaire amusée des splendeurs de la liturgie brahmanique, comme aux temps obscurs où Manou donnait des lois à la péninsule. En dépit du contact de l’européen, l’Hindou est resté lui-même, et il n’y a point perdu, semble-t-il. Il a appris les langues de l’Occident. Les portes des universités anglaises de Calcutta, de Bombay et de Madras se sont ouvertes devant lui. Il a mesuré le savoir et la foi des chrétiens. « Votre religion, me disait Krichnacharryar, un brahme distingué, est la religion des chats, la religion de l’intérêt : vous faites le bien pour gagner le ciel. La nôtre est la religion des singes, qui se réjouissent en liberté des bienfaits de Dieu ! » Les Hindous en viennent ainsi à se peindre eux-mêmes. Ils font des livres. Ouvrons-les ! Nous y apprendrons ce que nous ignorons des mœurs vraies et de la vie de tous les jours d’un peuple doux et bienveillant. N… Sing, un serdar du Pendjab, parent du l’eu maharajah Duleep-Sing, a écrit quelques pages sur les rivalités intérieures qui ont été si souvent la cause première de la ruine des royautés hindoues, des petites comme des grandes. Krichnacharryar, bachelier en droit et bachelier ès arts de l’université de Madras, de la caste des brahmes, au teint clair, aux joues pleines, à l’œil vif, à la parole rapide et imagée, a conversé bien des fois avec moi sous le panka. J’ai sous les yeux un livre de T. Ramakrichna, bachelier ès arts, avec une introduction de sir Grant-Duff. Ramakrichna décrit la vie de village dans l’Inde du sud. D’un trait un peu sec, il dessine les physionomies et les caractères. Il nous dira les noms de tous les habitans, leur rang social, leur fonction ou leur métier, ce qu’ils font et comment ils parlent. Ce sont les actions ordinaires des hommes qui les font le mieux connaître. Nous nous approcherons de l’âme hindoue, et sans doute elle nous paraîtra moins singulière que nous ne l’imaginions, dans notre vanité quelque peu exclusive de civilisés accoutumés à ne voir que des barbares en dehors de nous.

Je le revois-souvent, en rêve, ce village hindou, dans la campagne verdoyante de Pondichéry ou de Madras, ou dans le Mysore. Les rizières s’étendent à perte de vue, coupées de mille petits canaux, et se faisant plus belles aux abords des étangs dont l’eau, parcimonieusement distribuée, les fertilise. Des bouquets de manguiers à l’ombre épaisse, des groupes de palmiers et de cocotiers sveltes à l’excès, les multiplians géans qui bordent la route, les tamariniers qui protègent les bûchers où se consume la dépouille mortelle des gens pieux, font de larges taches sombres sous l’implacable soleil. Dans les champs, les pieds dans la boue et les reins brûlés, le cultivateur repique le riz vert. Sur la route cheminent les pauvres gens, chargés de fardeaux pesans ou légers ; les pèlerins, vêtus de loques, vont d’un pas égal, un vase de cuivre et le bâton à la main. Et voici les petits bœufs bossus, les zébus rapides, tirant la djarka, l’incommode voiture aux cahots pénibles, d’où l’on sort meurtri et courbatu.

Les petites maisons se touchent sous les arbres, les unes CD maçonnerie, la plupart en terre, en pisé, le toit incliné de manière à donner beaucoup d’ombre. Une petite pagode, un pagotin, est au centre du village. Devant se dresse le lingam : une colonne de granit arrondie à son extrémité supérieure ; la base plonge dans une vasque dont le bord se déchire en un canal étroit, et c’est l’emblème mystérieux et révéré de la vie féconde et inépuisable.

Plus loin, un autre groupe de maisons, plus exiguës, plus pauvres, au toit de chaume : c’est le village des pariahs, qui est comme un faubourg de l’autre, et qui a son pagotin à lui, quatre murs de pierre ou de plâtre.

Des nuées d’enfans nus jouent ou se traînent devant les portes, dans la poussière. La vue de ces innombrables créatures bronzées, la maigreur générale, les rides précoces sur les visages fatigués, éveillent la pensée de la famine qui décima si souvent ces multitudes, ce peuple immense, à la fois laborieux et misérable sous le pagne rouge ou bleu en lambeaux, et dont la détresse contraste si fort avec les splendeurs de la nature qui l’environne. Parfois on distingue, dans la cohue bigarrée des pauvres gens, le pagne blanc d’un homme riche qui porte des sandales, une émeraude à son oreille, un turban blanc, et dont les joues grasses font souvenir qu’ici l’idéal de la beauté, pour les deux sexes, c’est la pleine lune.

Une paix profonde règne sur le village. On y a gardé cependant, assure T. Ramakrichna, par tradition orale, la mémoire des guerres qui ont longtemps dévasté la contrée. Que d’invasions et que de guerres intestines ! Après les musulmans intrépides qui portaient partout la terreur, c’étaient les frères ou les fils des rajahs qui se livraient de sanglans combats où les éléphans rangés en bataille piétinaient les rizières, broyant les hommes et les récoltes. Nulle terre au monde n’a été ravagée comme celle-là. Mille petits souverains se la disputaient, avides d’en tirer les impôts dont s’alimentaient leur faste et leur débauche. Mais la nature est habile à panser les blessures faites à In terre, et celle-ci n’a pas discontinué de donner le grain nourricier au pauvre homme qui la remue et la sollicite.

L’homme gras que nous avons remarqué tout à l’heure, est le chef de caste, le personnage le plus important du village, à la fois administrateur et magistral. Le gouvernement français, qui ne respecte pas toujours assez les traditions, en a fait un maire, comme il a fait du thasildar un percepteur et un receveur des contributions. Ce chef de caste, ce chef des notables, est un brave homme, dont la famille est fixée dans le village depuis un temps immémorial. L’autorité qu’il exerce a quelque chose de paternel ; il sait se faire obéir sans élever la voix ; il est, à la fois, craint et aimé. Dans les petits litiges quotidiens, il intervient comme un arbitre toujours écouté. C’est le juge de paix comme l’entendait Thouret. Il est temps de dire que notre village s’appelle Mangalam (Village florissant) et que le chef de caste répond au nom un peu développé de Mouttousamymodéliar, ce qui signifie Monsieur Perle, de la caste des modéliars, la plus honorée peut-être des subdivisions de la caste agricole par excellence, celle des Vellajas. Mouttousamy, — il est permis d’abréger, — juge les auteurs de petits délits, prononce des amendes, inflige la prison pour quelques heures, commet le taliari, garde champêtre, à la garde des délinquans s’il s’agit de notables, et fait mettre au carcan les pariahs et autres gens de peu. C’est lui qui est chargé d’informer les autorités des vols importuns et des crimes, s’il s’en commet, ainsi que des accidens. Les impôts sont payés entre ses mains ; il relève la quantité d’eau tombée dans le village, jour par jour. Hélas ! il pleut bien rarement dans le sud ! Il inscrit les naissances, les mariages et les décès. Les fonctionnaires et les étrangers de passage sont reçus par lui ; il les conduit au bengalow des voyageurs, une petite maison toujours ouverte, qui appartient à la communauté et sert d’hôtellerie, et il s’emploie à leur procurer des vivres frais, des œufs, des poulets, etc.

Mangalam est situé tout près de Chidambaram (Ciel de Sagesse) où se trouve une des plus anciennes et des plus fameuses pagodes de Çiva, un lieu de pèlerinage très fréquenté des religieux mendians. Mouttousamy est pieux. Les pèlerins s’arrêtent devant sa porte ; non seulement il emplit de riz le vase de cuivre, la pannelle, qu’ils lui tendent avec une prière, mais il aime à partager son repas avec eux. Il préside aux cérémonies religieuses, aux l’êtes de famille, à celles qui se donnent pour célébrer la nubilité des filles comme aux mariages. Ainsi s’exerce paternellement sa magistrature bienveillante qui lui vaut le respect, et l’affection de tous. Homme avisé et de bon conseil, il sait être un ami dans le besoin, un guide expérimenté en affaires, et se plaît à partager les joies et les tristesses de ceux qui l’entourent.

Le personnage le plus important du village, après Mouttousamy, c’est Ramasamypoullé, Monsieur Rama, — Rama, le demi-dieu, le guerrier célèbre, le héros si pur du Ramayana, — de la caste poullé. Ramasamy est le cournam, l’employé du village. Il tient à jour le paymache, le cadastre de Mangalam, où les biens et le revenu de chacun sont gravés sur des feuilles de cocotier découpées, des olles. Il est aussi écrivain public, rédige les lettres et les pétitions, les actes sous seing privé, fuit les comptes. Il est l’homme d’affaires, entendu et rusé, de tout le monde, et jouit de plus d’influence que d’estime. Un proverbe tumoul dit ceci : « Confie-loi, si tu veux au petit d’une corneille, mais n’ajoute pas foi aux paroles du fils d’un cournam ! » Le proverbe n’a peut-être pas tout à fait raison ; il n’en est pas moins obéi. Ramasamy peut être un excellent homme ; on se tient sur ses gardes. Les braves gens du village sont obligés de s’adresser à lui, et c’est ce qui fait sa force. Qui donc saurait comme lui calculer rapidement les intérêts, tracer si nettement de son poinçon les chi lires sur les elles, fournir instantanément et de mémoire tous les renseignemens sur le compte de paymache, dire les noms des propriétaires et ceux de leurs voisins ? On est émerveillé de voir qu’une si petite tête puisse contenir tant de choses.

Le garde champêtre, le taliari, vient ensuite, un gros homme, grand et fort, d’âge moyen, la moustache hérissée, que l’on ne voit jamais sans un bambou de six pieds de long. Nagasamynaïker — Monsieur Serpent, de la caste naïker — assiste MouItousamy dans ses audiences familiales et dans ses enquêtes civiles ou criminelles. La nuit, au temps des récoltes, il veille sur les riz mûrs et donne la chasse aux maraudeurs. A lui incombe encore le soin de porter à la ville prochaine l’argent des impôts que le chef du village perçoit. Dans l’exercice de ses fonctions de police, il reçoit souvent de petits présens : les mœurs hindoues ignorent l’incorruptibilité, et elles ne s’offensent pas trop du péculat et de la concussion.

Voilà les autorités principales du village, et les choses sont ainsi depuis combien de siècles ! C’est le mamoul, la tradition qui s’appuie sur les plus anciennes habitudes religieuses. Les manières, les coutumes, les travaux ordinaires de chaque jour ont leur origine et leur explication dans le culte, et font partie de la liturgie an même titre que les rites solennels qui s’accomplissent dans la pagode. Comme les livres sacrés des Hébreux, ceux des Hindous contiennent des prescriptions impérieuses qui concernent bien plus l’hygiène publique ou privée, et le gouvernement, que l’adoration de la divinité. Ainsi, par exemple, des ablutions quotidiennes qui sont réglées dans le plus grand détail et dont l’omission entraîne une sorte de défaveur publique.

Il n’est pas de peuple qui soit plus attaché que l’Hindou à ses institutions rurales et à ses pratiques rituelles. Ce que les ancêtres ont fait, on doit le faire toujours, sans y rien changer. Si, en dépit du sentiment conservateur qui domine dans les mœurs plus qu’ailleurs, des jeunes gens veulent innover ou se soustraire à telle ou telle pratique fastidieuse, de quel mépris ne sont-ils pas l’objet ? On n’a pas assez de railleries pour ces présomptueux qui se flattent de mieux faire que ceux qui les ont précédés dans la vie. Leur conduite est censurée, on s’éloigne d’eux, on ne les comprend pas et on ne les excuse pas, car leur façon d’agir est un outrage à ce qu’il y a de plus sacré au monde, à ce qui, à défaut d’une patrie géographique et historique, fait une patrie religieuse aux deux cents millions d’êtres humains qui ont Brahma pour divinité suprême.

Dans l’Inde française, un parti s’est créé pour favoriser la conversion au code civil, la renonciation au statut personnel. Il s’agissait d’abolir les castes, d’abandonner les rites. Le point de départ avait sa beauté : introduire la notion d’une égalité généreuse dans une civilisation fondée sur la multiplicité et la perpétuité des distinctions sociales. Il s’est trouvé qu’on avait entrepris une œuvre bien difficile. Il y a eu des adhésions retentissantes, quelques luttes de conscience. Si l’on en croit les Hindous demeurés fidèles aux traditions sociales et religieuses, et dont l’aversion pour les renonçans est extrême, ceux-ci sont, d’ailleurs, en petit nombre, el il n’est au pouvoir de personne de dire quel avenir est réservé à leurs efforts courageux.


II. — LA FÊTE DU FEU. — LES DOCTRINES DES BRAHMES

J’ai assisté sans le vouloir à la Fête du feu. Je me rendais à Mangalam. Sur mon chemin, près du Chounambar aux eaux rares, j’avais croisé une petite troupe de baigneurs à qui la foule faisait cortège et j’avais à peine pris garde à l’air inspiré et fatal de ces hommes dont quelques-uns portaient au cou des guirlandes de Heurs. Tout à coup, à un détour de la route, des bruits d’instrumens frappèrent mon oreille et j’aperçus une lueur d’incendie qui s’élevait au milieu des palmiers. Je m’approchai, on me fit place obligeamment, et je vis, au pied d’un Krichna de plâtre plus grand que nature, le rouge brasier de la pénitence où des branches sèches achevaient de flamber.

De pauvres gens, des malades, des infirmes traversaient le brasier incandescent avec plus ou moins de lenteur, faisant l’angali, le geste par excellence de la prière, les mains réunies en forme de coupe à la hauteur du front, et murmurant des invocations. Il s’agissait d’obtenir la guérison des maladies et le pardon des péchés. En quelle mesure les pénitens éprouvaient la sensation de la brûlure, je ne saurais le dire. La plante de leurs pieds n’en conservait pas trace : l’habitude d’aller pieds nus doit atténuer considérablement la sensibilité.

Ainsi, à la fin de notre XIXe siècle, l’Hindou est épris, comme aux temps les plus anciens, des cérémonies, des cortèges, des pompes et des rites de sa religion décorative. Cependant, tandis que la foule idolâtre s’attelle aux chars des divinités, prête encore à se faire broyer sous leurs roues pesantes, les brahmes, ses conducteurs spirituels, l’élite intellectuelle et morale de la race, s’élèvent vers les plus hautes régions philosophiques et vont se perdre dans les abstractions. Et l’on peut voir, dans leurs livres, un mouvement des idées, un effort incessant et soutenu vers cette connaissance de soi-même et de la divinité qui est le but suprême de la philosophie ; on peut suivre enfin leurs aspirations à la fois confuses et certaines vers la réalisation de la théorie de l’individualité morale et mentale la plus pure.

Des brahmes instruits, passionnés pour les conceptions métaphysiques, se sont affiliés aux sociétés théosophiques qui dans l’Inde, comme en Amérique et en Angleterre, ont groupé les intelligences affamées de surnaturel, et ils s’y sont rencontrés avec la secte ennemie des bonzes, avec les bouddhistes dont la florissante hérésie fait une si grande place à la méditation et à la contemplation dans la vie religieuse. Ils ne se sont pas attardés à discerner ce qu’il peut se mêler d’erreur systématique et de charlatanisme dans l’entreprise du colonel Olcott et de Mme Blavatsky, et quand Mme Besant, l’ancienne amie de M. Bradlaugh, est devenue la Mahatma, la Mère et l’Ame du nouvel ordre spirituel, cela les a laissés indifférons. Une seule chose leur importait, la poursuite de l’union avec l’homogène, de la constante et invariablement indivisible conscience de l’unité avec Brahma.

Le brahme est né deux fois. Vers l’âge de sept ou de neuf ans, il a reçu l’investiture de sa caste avec le cordon sacré. Avant cette initiation, il était l’égal des Coudras ; elle lui confère définitivement la suprématie sur les castes inférieures et le régénère, au sens absolu du mot. « La première naissance du brahme a lieu dans le sein de sa mère ; la seconde lorsqu’il reçoit le cordon sacré, » ainsi s’exprime Manou. Formé de trois brins de coton, le lacet sacré, le Yanapavita, se porte de gauche à droite ; les trois brins représentent Brahma, Vichnou et Çiva ; après le mariage, ils sont doublés ou triplés.

Le jeune garçon reçoit le cordon après avoir fait une offrande au feu et récité l’hymne au soleil :

« O radieux et brillant soleil, nous t’adressons un nouvel hymne de louange ! Daigne l’écouter ! Comme un homme amoureux s’empresse vers une femme, emplis mon âme avide ! Le soleil, universel spectateur, soit notre protecteur !

« Om ! Terre ! Air ! Ciel ! Om ! méditons sur la splendeur suprême du divin soleil ; qu’elle illumine notre pensée ! nous avons faim et nous implorons les bienfaits du soleil éblouissant. Les rites et les hymnes des brahmes intelligens honorent le soleil resplendissant ! »

C’est la seconde partie de cet hymne, un des plus anciens des Védas, qui se récite au moment de l’initiation du jeune brahme et qui est comme la formule magique de la caste tout entière. On ne la prononce qu’à voix basse, en djapa, de façon à ce qu’elle ne soit pas entendue des profanes.

J’ai eu de nombreuses conversations avec Krichnacharryar, le brahme au visage clair, rond comme la pleine lune. Je ne veux pas m’inquiéter des motifs plus ou moins avouables qui lui avaient fait quitter Madras, certains comptes de tutelle difficiles à rendre, disaient les malveillans. J’appréciais comme une bonne fortune ces entretiens fréquens avec cet homme d’une autre race, à l’esprit ouvert, au langage ; imagé, et j’aimais à l’entendre parler des problèmes de la plus obscure métaphysique avec un entrain séduisant. Il s’occupait de politique et suivait les travaux du Congrès national. Il exécrait, à tort ou à raison, l’administration anglaise et voulait se faire naturaliser Français. Pendant quelque temps, il publia à Pondichéry un journal, Hindu Republic, où, à côté de notes pénibles pour les Anglais, il insérait tout au long les belles études de M. Barthélémy Saint-Hilaire sur le brahmanisme.

C’est par lui que j’appris à déchiffrer les traités célèbres de Sankaracharryar, d’une morale si haute, et l’on me pardonnera si j’évoque ici le souvenir de mes lectures et de mes méditations. Aussi bien que les rites populaires, les spéculations des brahmes font connaître l’âme hindoue ; elles nous la montrent s’élevant vers les sommets où tendent les vœux universels, mêlés d’inquiétude et d’espérance de l’humanité, avide de connaître et de croire. A ce point il n’est plus question de races ni de peuples divers. Ce n’est pas l’âme hindoue, c’est l’esprit humain que nous allons tenter de suivre dans son vol audacieux.

L’âme universelle, l’Atmana, s’unissant à la divinité, à Brahma, tel est le grand objet de l’effort moral auquel nous sommes conviés. L’essence de la philosophie des Védas, c’est que l’homme ne doit rien faire en vue d’une récompense, qu’il ne doit mettre à mort ni les brahmes, ni les femmes, ni les enfans, ni les vaches, qu’il ne doit pas se rendre coupable d’adultère, qu’il doit accomplir les rites que lui imposent les shastras et sa caste, chérir sa famille, célébrer les cérémonies imposées à la naissance d’un fils, faire les sacrifices prescrits, observer les jours fériés, donner des aumônes, s’absorber dans la méditation de Brahma. En voyant que toute chose procède de Brahma et qu’ainsi qu’un vase de terre, une fois brisé, retourne à l’argile dont il a été fait, l’univers détruit se confondra en Brahma, l’homme doit croire que Brahma est toute chose.

Cet univers n’est qu’une illusion, une apparence. Le pieux yoghi, enfin uni à Brahma, va jusqu’à perdre la notion de son corps. Il a commencé par étudier les Védas ; il a médité les attributs de Brahma, il a fixé sa pensée sans interruption sur l’invisible et l’unique Brahma ; à la fin sa pensée s’absorbe en Brahma, et il se contemple lui-même en Brahma. Comme une personne qui tient dans sa main une statuette de terre ou de marbre en vient à oublier la matière mise en œuvre pour ne voir que l’objet représenté, le yoghi, dans son effort exclusif, se confond avec Brahma, et se dissout dans la divinité comme le sel dans l’eau.

La métaphysique hindoue se complique d’énumérations à l’infini, de catégorisations sans nombre. Pour acquérir la sagesse suprême, il faut quatre choses : savoir distinguer ce qui passe de ce qui demeure, être indifférent aux résultats de ce que l’on a entrepris et de ce que l’on entreprendra, posséder les six qualités morales, désirer avec passion d’être délivré de l’existence matérielle. Suit la nomenclature des six qualités, des trois corps, des cinq fluides, des dix-sept marques caractéristiques de l’être moral, etc. Et cela finit par ces trois phases de la vie spirituelle : l’existence, la conscience et la félicité, sat, chit et ananda… L’esprit est privé de son, de toucher, de forme, de couleur, de goût, d’odeur ; il est éternel, sans commencement ni fin, supérieur à la matière. A ceux dont la pensée est complètement mûre, la philosophie supérieure du Yoga, le Raja Yoga, est aisément accessible. Brahma, l’ennemi de toute ignorance (avidyâ), est en eux, et ils sont en Lui.


III. — UN MARIAGE. — LES ACROBATES ET LES ESCAMOTEURS

Sous tous les cieux et sous tous les climats, à toutes les races d’hommes qui, la charrue de bois ou de fer en main, la violentent pour lui arracher les grains nourriciers, la Terre, la grande Mère, féconde et généreuse, n’épargne ni la peine ni l’angoisse. Comme le paysan de notre douce France, le vellaja hindou passe par bien des alternatives de crainte et d’espoir avant de moissonner les épis mûrs. En passant devant les rizières, les femmes s’arrêtent pour entendre les chansons du pauvre homme qui demande de la pluie à Devindra, et elles interprètent les fragmens saisis au hasard, et retenus avec soin, comme des formules magiques.

Mais l’année s’ouvre, l’époque de la maturité arrive, et voici le temps de la moisson. Après avoir remercié les divinités bienfaisantes, le vellaja serre dans ses greniers le riz qui doit nourrir la famille pendant toute l’année, et réserve la paille pour les bœufs vaillans. C’est maintenant le temps du repos. L’esprit délivré de toute préoccupation, les habitans de Mangalam vont de fête en fête. On célèbre les mariages et l’on accueille avec joie les jongleurs et les acrobates qui s’arrêtent dans le village.

Je passais devant la maison de Balakrichnapoullé — Krichna Protecteur, de la caste poullé — décorée du portique verdoyant des épousailles. Il sortit et, souriant, nie convia à pénétrer sous son toit en fête. Il mariait une de ses nièces. Quelque temps avant. les parens, des deux côtés, avaient longuement médité sur les horoscopes (sathagams) du fiancé et de la fiancée, ce qui leur avait permis de reconnaître que, sur onze points essentiels, les destinées des futurs époux concordaient absolument. Là-dessus, on avait demandé au vieux brahme du village de désigner une date propice, et l’on s’était mis à orner la maison de la jeune fille et à bâtir le pandal où devaient se célébrer les fêtes nuptiales. La sœur du marié apportait trois noix de coco, neuf bananes, des noix d’arock et du safran qu’elle donnait à la mariée pour les partager entre ; ses amies et ses parentes. Les présens du marié, enveloppés dans une toile blanche, étaient remis à son futur beau-père, et c’était tout pour le premier jour.

La date heureuse arrivait, et l’on plantait, comme un mai, un figuier des pagodes a l’angle sud-ouest du jardin de la mariée, le pilier du mariage, le mouhourta-kal. Le soir, les parens de la jeune fille allaient chercher le marié dans un palanquin pour le placer sous un abri de feuillage tandis que des femmes faisaient brûler du camphre. On lui donnait du lait à boire, il mangeait quelques bananes, et venait se mettre sous le dais, le manavaray, aux côtés d’un frère de Balakrichna qui recevait les dons de ses amis. Il se retirait ensuite et la mariée venait le remplacer sous le dais, avec son oncle à elle, pour recueillir sa part de cadeaux. Le vieux brahme Ramanouya, le pourohita, bénit alors les pagnes neufs destinés aux époux, tous les vieillards présens en tirent autant, et l’on envoya chercher le jeune homme et la jeune fille qui se tenaient dans leurs chambres respectives.

La mariée dut aller à la cuisine tracer avec du safran trois lignes circulaires sur une pannelle neuve dont elle orna les bords avec trois feuilles de bétel que nouait un cordon jaune. Elle remplit cette pannelle d’eau et vint s’asseoir sous le dais, à la droite du marié. On apporta, dans une petite boîte de sandal, le thaly, qui fut béni par le brahme et par les parens âgés, après quoi le marié le mit doucement au cou de la mariée. Ils étaient vêtus tous les deux avec magnificence et portaient sur la poitrine des guirlandes de fleurs qu’ils échangèrent en cet instant. Le vieux brahme leur mit un anneau de fer et du safran dans les mains tandis que le père de la mariée disait au père du marié : « Aujourd’hui, j’ai donné ma fille en mariage à votre fils ! » Les nouveaux époux se prirent par la main et firent trois fois le tour du dais ; ils marchèrent sur une pierre à moudre le riz, contemplèrent les étoiles, et pénétrèrent dans la chambre nuptiale, accompagnés des vœux de tous les assistans.

Un matin, Nagasamynaïker, le taliari, vint annoncer à Mouttousamy, qui conversait avec ses amis en plein air, qu’une troupe de jongleurs et d’acrobates était arrivée dans le village et qu’elle campait dans un petit bois de manguiers, non loin de la pagode. La nouvelle se répandit comme un l’eu de paille dans Mangalam en émoi ; les enfans accoururent vers le petit bois tandis que les mères et les sœurs se hâtaient de préparer le repas de midi, afin de jouir plus tôt du plaisir promis.

Ces jongleurs étaient des tambaravas, des nomades, quelque chose comme nos forains, qui voyagent en famille ; et vont de village en village, faisant des tours d’adresse ou de force. Ils durent demander la permission de Mouttousamy, et la représentation fut fixée à trois heures de l’après-midi. Bien avant l’heure, les habitans de Mangalam, et jusqu’aux pariahs, arrivaient devant la maison de Mouttousamy, assis avec ses amis sur des nattes, à proximité des artistes. Toutes les autres personnes étaient debout, formant un cercle compact, les femmes à pari, et les plus agiles des gamins perchés dans les arbres, pour mieux voir. Sur un signal du chef du village, le plus âgé des tambaravas fit résonner son tam-tam ; de nouveaux spectateurs vinrent se mêler à la foule ; et la représentation commença. Tout Mangalam était là.

Le jongleur fit son boniment, qui ne manquait ni d’éloquence ni d’adresse : « Nobles et braves gens de Mangalam ! s’écria-t-il d’une voix retentissante ; à l’admiration de tous ceux qui ont pu me voir, j’ai exécuté les tours les plus extraordinaires. Le riche zémindar [1] Rangaretty, émerveillé de mon habileté, m’a fait présent d’un pagne brodé d’or ! J’ai montré mes talens devant Ramasamymodeliar qui m’a donné le pagne neuf que ma femme porte en ce moment ! Hier, nous avons exécuté les plus beaux tours devant les habitons du village voisin ; ils m’ont donné de la monnaie, de vieux pagnes et beaucoup de riz ! Je sais que vous avez la réputation bien établie d’être plus généreux. Vous allez voir des tours comme vous n’en avez jamais vu, et je laisse à votre libéralité le soin de me récompenser comme je le mérite ! »

Les tours des clowns hindous et leurs plaisanteries ne diffèrent pas beaucoup, on le voit, de ceux des paillasses barbouillés de blanc et de noir que l’on applaudit dans nos cirques. Ce sont les mêmes sauts périlleux, les mêmes culbutes, la même pyramide humaine, etc. T. Ramakrichna rappelle un curieux passage des mémoires attribués au Grand-Mogol, Gengis-Khan. « Un des sept hommes qui étaient devant, dit l’empereur, se tint debout ; un second s’élança et posa sa tête sur celle du premier ; sur les pieds du second, placés en l’air, un troisième s’établit qui en reçut un quatrième sur la tête ; le cinquième se mit debout sur les pieds, placés en l’air, du quatrième, et ainsi de suite jusqu’au septième. Et ce qui fit pousser un cri de surprise aux spectateurs, ce fut de voir le premier lever l’un de ses pieds à la hauteur de son épaule et demeurer droit sur une seule jambe, montrant dans sa pose immobile une adresse et une force qui dépassaient mon intelligence. » Les clowns de nos jours ne font pas autrement ni mieux. Quelques-uns des tours exécutés devant les gens de Mangalam avaient pourtant une saveur locale. Ainsi de la noix de coco qui, lancée à une grande hauteur, vient se briser en deux sur le crâne d’un jeune homme, et de l’aiguille qu’une femme ramasse à terre avec sa paupière. Ainsi encore de la malle indienne. On peut juger de l’étonnement du bon peuple de Mangalam qui avait vu le tambarava ficeler sa compagne et la mettre dans un panier qui se trouva vide quand on l’ouvrit, quelques instans après. L’escamoteur feignit d’être inquiet un instant de la disparition de sa femme ; il l’appelait de tous les côtés et sur tous les tons. Elle lui répondait enfin et se montrait à l’angle d’une maison voisine, au grand ébahissement des spectateurs.

Il y avait aussi le tour du manguier. Un officier de cipayes de mes amis obtint d’un tambarava, après l’avoir grisé abominablement, le secret de ce tour qui consiste à faire pousser un manguier sur le sol en quelques instans. Le jongleur prend une poignée de sable au milieu de laquelle il place le noyau d’une mangue et qu’il recouvre d’un lambeau d’étoile. Tout en faisant des simagrées comiques, il manipule le tout et, le linge enlevé, on voit surgir du sable une petite branche d’arbre. Les manipulations reprennent de plus belle et la branche s’élève. Elle atteint cinquante à soixante centimètres quand un fruit vert s’y montre… La branche et le fruit étaient habilement dissimulés dans le langouti qui sert de ceinture au tambarava et lui tient lieu de tout vêtement. Et elle n’était pas plus vraie pour lui que pour nos escamoteurs ordinaires en habit noir, la formule classique et trompeuse : « Rien dans les mains, rien dans les poches ! »

Cela n’empêche que, pendant de longs mois, les habitans de Mangalam s’entretenaient encore des choses merveilleuses qu’ils avaient vu faire aux tambaravas. Ceux-ci avaient emporté du village du riz, de vieux pagnes et quelque monnaie de cuivre, puis ils avaient poursuivi leur tournée dans les villages voisins.


IV. — LE CHARMEUR DE SERPENS. — LES BŒUFS SAVANS

Le serpent frauduleux et tentateur, emblème de la ruse et de la perfidie, universel objet de répulsion et de frayeur, dont la morsure infiltre un poison mortel dans le sang de l’homme, a été de tout temps, comme il l’est encore, craint et vénéré des Hindous. A chaque pas, dans l’Inde, au nord comme au sud, on rencontre la bête venimeuse. Il n’y a pas moins de quatre-vingts espèces de serpens. La plus redoutée, celle qui jouit des honneurs de la divinité et dont la représentation se voit partout, en granit, en bronze, en bois, c’est le serpent à lunettes, le cobra-capello, qui montre sur sa nuque élargie et gonflée, quand il est irrité, deux cercles jaunâtres d’une parfaite symétrie. Les pieds de Vichnou reposent sur le cobra-capello, qui supporte le monde. On le voit, sculpté en bas-relief dans le granit, tantôt par groupes de trois, de cinq ou de sept, et faisant un dais aux divinités souriantes, ou bien en caducée, à la façon de l’attribut antique. Sur la côte malabare, les femmes portent des boucles d’oreilles et des bracelets en forme de serpens.

L’ancien archevêque de Pondichéry. Mgr Laouenan raconte à ce sujet une légende. La femme d’un brahme mourut de la morsure d’un cobra-capello. Son époux affligé attira le serpent à lui et l’interrogea sur les motifs qui l’avaient poussé à faire périr une brahmine. La bête répondit que c’était pour obéir à la volonté de Brahma, et qu’il avait été écrit sur le crâne de la pauvre femme qu’elle devait mourir de la piqûre d’un Na-Pambou, un bon serpent. Le brahme se rendit avec le serpent devant Brahma ; Yama, le déva de la Mort, fut appelé et confirma que telle était bien la destinée de la victime du cobra-capello. Et c’est depuis ce temps que les femmes portent des ornemens d’or ou d’argent figurant le serpent, et qui leur servent, à la fois, de parure et de talisman.

Jamais un Hindou ne tue un serpent. Le coin de la pagode ou de la maison, le nid de fourmis ou le bosquet où la bête rampante a fixé sa retraite devient un lieu de culte et de pèlerinage où l’on apporte du lait, du beurre clarifié, des grains de riz, et devant lequel on prononce les formules sacrées, des mantrams remplis de déférence et de respect. Les femmes stériles et celles qui n’ont point d’enfant mâle, épouses déshéritées qui sont l’objet d’une pitié voisine du mépris, vont se prosterner près du nid du serpent avec leurs offrandes, et elles attendent qu’il se montre à leurs yeux. Si elles l’aperçoivent enfin, après de longues heures, c’est l’indice que leurs vœux vont être exaucés, et que bientôt elles donneront à leur époux ce fils dont le brahmanisme l’ait l’ouvrier par excellence du salut paternel.

Dans la plupart des poèmes hindous le serpent joue un rôle. Dans le Ramayana, on voit Latchoumana, le valeureux guerrier, demeurer insensible, le corps percé de flèches empoisonnées avec le venin du cobra-capello. Harischaudra (le Lion lunaire), le rajah vertueux aux aventures émouvantes, considère que ses malheurs sont à leur comble quand son fils meurt de la morsure d’un serpent. Que de superstitions et de proverbes, qui en sont l’écho, entourent le serpent ! Les éclipses sont causées parmi reptile immense qui avale la lune ou le soleil et les fait disparaître aux yeux des humains. La vue d’un serpent suffit à mettre en déroute une armée entière. Il est impossible de tuer un serpent lorsqu’il a été vu à la fois de dix personnes. Et quand l’Européen, qui partage la terreur de l’Hindou, mais non son culte, pour le cobra-capello, parvient à en mettre un à mort, il se trouve des fidèles pour célébrer, en l’honneur de la victime, les rites funéraires. T. Ramakrichna assure que les brunes bayadères ne sont réputées réellement expertes en leur art charmant qu’après avoir dansé devant fa pagode, un serpent enroulé autour de leur cou flexible.

On voit partout des charmeurs de serpens. Ce sont de grands gaillards qui ne craignent pas d’escalader le pont des bateaux de la Compagnie des Messageries maritimes dans l’espoir d’y faire de bonnes recettes. Leur industrie périlleuse est des plus lucratives, même dans l’intérieur. A Mangalam, il s’en présente souvent un qui porte un large turban, et dont le bras nu est serré dans un anneau de cuivre plat. Ce morceau de cuivre magique exerce une influence considérable sur les reptiles et les contraint à obéir au charmeur. Celui-ci tient à la main un pipeau qui s emmanche dans une petite calebasse et rend un son nasillard ; c’est le magadi, dont le serpent parait écouter la musique monotone avec plaisir ; dans l’autre main il a un petit panier où sont, enroulées les dangereuses bêtes.

Arrivé devant la maison de Mouttousamy, le charmeur souffle dans son instrument, qui s’entend de loin, et la foule afflue aussitôt, avide d’un spectacle cent fois vu, mais dont l’attrait a quelque chose de magnétique et de mystérieux, semble-t-il. Le charmeur fait un petit discours aux nobles et braves gens de Mangalam. Il a dans son panier quatre grands cobras-capellos, dont l’un est un terrible serpent noir, de tous le plus à craindre. Quand il joue avec eux, ces reptiles cherchent à le mordre ; s’ils y parvenaient, c’en serait fait de lui : le poison mortel se répandrait rapidement dans ses veines. Mais, grâce à son brassard de cuivre, qui est enchanté, il ne craint rien. Maintenant, s’il se privait de ce talisman et qu’il fût mordu, il n’en serait pas effrayé encore. Ne possède-t-il pas un remède efficace qui absorbe le poison de la blessure et la fait se cicatriser en peu de temps ? Et l’on va voir combien les serpens aiment la musique !…

Sa harangue finie, le charmeur joue un air berceur et, de sa main droite restée libre, ouvre doucement son panier qu’il a posé à terre. Les quatre cobras-capellos agitent dans un balancement continu leur tête élargie et paraissent suivre le rythme lent du magadi. L’un des serpens, le noir, se projette en avant et se rapproche de plus en plus. L’instrument se tait soudain, le cobra fait entendre un sifflement aigu et sa tête hideuse vient toucher les lèvres du charmeur, qui se rejette en arrière et reprend sa musique. Le serpent recule en se balançant, et va se replacer dans le panier qui s’est ouvert de nouveau et dont le couvercle retombe sur lui.

Le public haletant est distrait de son émotion par un cri de frayeur suivi de rires. En manière de plaisanterie, le charmeur a pris par le bras un jeune garçon qui restait là, bouche bée, et, d’un geste, a fait tomber à terre un gros scorpion noir, d’une espèce très venimeuse, qu’il a feint de découvrir sur le cou brun du spectateur. C’est le moment maintenant de vendre le fameux remède contre la morsure des serpens ; il y a des acheteurs et beaucoup.

S’il honore le serpent par crainte, l’Hindou vénère la vache par reconnaissance. Le divin bouvier Krichna, l’avatar de Vichnou, institua ce culte, après avoir tué le grand cobra-capello Kalinga, dont le venin était si puissant que le vent qui l’avait touché en était empoisonné. Quand, jaloux et irrité de voir l’adoration aller aux vaches nourricières, Devindra fit pleuvoir à torrens sur les pâturages, Krichna, soulevant du doigt le mont Govartnagiri, en fit un toit à l’abri duquel se réfugièrent les bouviers et leurs troupeaux.

Dans le sud de l’Inde, on rencontre des vaches et des bœufs savans. Il faut une longue patience pour faire l’éducation des bonnes bêtes dont les gros yeux ronds et calmes ne décèlent pas une intelligence bien vive, et le résultat auquel parviennent les dresseurs n’en est que plus intéressant. Mangalam reçut un jour la visite de deux hommes conduisant une vache et un taureau, deux beaux animaux qui portaient au cou des clochettes de cuivre et dont les cornes dorées resplendissaient au soleil. Nécessairement, le taureau s’appelait Rama, comme la vache s’appelait Sita ; ce sont les noms les plus répandus dans l’Inde. Très capable d’aller, comme un caniche bien instruit, jusqu’à désigner la personne la plus belle ou la plus spirituelle « de la société », le taureau sut répondre à plusieurs questions délicates, à celle-ci, par exemple : « Existe-t-il, dans le florissant village de Mangalam, des personnes assez bienveillantes et assez généreuses pour récompenser suivant leurs mérites de dignes artistes ? » Rama inclina sa tête puissante à plusieurs reprises, et tout le monde comprit que cela voulait dire : « Oui ! » Quand il s’agissait de répondre négativement, l’animal demeurait immobile ; c’était convenu. Son cornac lui demanda de désigner le chef du village « dont chacun célèbre la bonté et la libéralité ». Lentement. Rama fit quelques pas et vint s’arrêter devant Mouttousamy, aux rires de l’assistance.

Les deux animaux représentèrent ensuite un drame de famille, à moins que ce ne fût une comédie de mœurs. On apprit sans ménagement à Sita que Rama, son époux, traître à la foi conjugale, avait, le jour précédent, quelque peu flirté avec une autre. La pauvre vache tourna la tête et s’éloigna du taureau infidèle. Le devoir du cornac était de tenter un rapprochement et de tout faire pour ramener la paix du ménage. Il s’y employa de son mieux. D’une voix douce, et tout en caressant Sita de la main, il l’adjurait de ne pas se montrer inexorable. Puis il allait vers Rama et le pressait de revenir prendre sa pince auprès de son épouse courroucée. Ni l’un ni l’autre ne voulait faire le premier pas. « Bonne Sitamalle, insistait le cornac, vous avez tort de bouder. Les shastras ne permettent pas que votre époux vienne vous demander pardon, vous le savez. C’est à vous de vous réconcilier avec lui ! » La vache battait l’air de sa queue, poussait un mugissement, mais n’avançait pas. Le cornac s’écarta et, d’elle-même, Sita se rendit auprès de Rama, devant qui elle ploya les jarrets, puis tous deux se mirent à marcher, de leur pas tranquille et pesant, côte à côte, tandis que leurs montreurs faisaient résonner le tambour on l’honneur de l’heureuse réunion du couple qu’un malentendu pénible avait séparé pendant quelques instans…

Les deux bêtes reçurent des spectateurs amusés des gâteaux à l’huile, tandis que leurs propriétaires étaient récompensés avec de la menue monnaie, de vieux pagnes et un peu de riz, à l’instar des autres tambaravas.


ANTOINE MATHIVET.


  1. Grand propriétaire foncier.