La Virginité de Mademoiselle Thulette/1

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CHAPITRE PREMIER


Toc, toc.

— Entrez, cria François Bergeron, en repoussant la Revue Indépendante qu’il parcourait du bout des cils.

Jack, le groom, lui présentait, aussi respectueusement que le lui permettaient ses manières de jeune garçon pour vieilles personnes, une carte de visite.

— Les petites misères de la gloire, murmura le membre de l’Académie.

Comme Musset, cher à Ninon « sa fleur des bois », l’illustre philosophe revenait « d’un grand voyage en Italie » où l’avait dépêché le gouvernement de la République, non certes pour y faire des vers, ni l’amour, car les académiciens d’aujourd’hui affichent plus de sérieux que ceux dont se fleurissait le règne de Louis-Philippe.

Avant de regagner le pays auquel il doit le jour et qui lui doit un penseur illustre, le missionnaire se reposait depuis une semaine « au sein du splendide hôtel Thulette » pour parler comme le Petit Monégasque, admirateur plus fervent que désintéressé du Palace, qui élève sur les hauteurs de Monaco l’orgueil de ses somptuosités dénuées de style.

Bergeron espérait jouir d’un incognito paisible parmi les cosmopolites de ce caravansérail.

Hélas ! à peine débarqué, il tombait sur un secrétaire d’hôtel, féru de Bergeronisme et capable de réciter, sans omettre une virgule, toute l’œuvre du maître (depuis Quid Guibollardus de locosenserit jusqu’au Sophisme de psychophysiologie), un peu par genre, beaucoup à dessein d’éblouir sa bonne amie qui, férue de la littérature cinématographique chère à Diamant-Berger, — cuistre de l’Attitude et chroniqueur du Geste, — ne s’arrachait aux Clystères de New-York que pour se jeter dans les Vampires popularisés par Mademoiselle Musidora-au-yeux-de-Junon (Boôpis, disait Homère).

Reconnu par ce disciple immodéré, son nom, tapageusement publié dans tout Monte-Carlo comme une réclame de choix, lui valait aussitôt l’obsédante attention d’un peuple d’importuns qui s’agglutinaient autour du philosophe à la mode, quêtant un mot, un regard, quand ils ne kodakaient pas sa tête notoire — moustache en courte brosse à dents, front large, bombé comme un verre de montre.

Les plus enragés fouillaient les cabinets de lecture pour y dénicher les commentateurs et les adversaires du maître, Gillouin ou Leroy, Benda ou Berthelot, recherches vaines car, sur toute la Côte d’Azur, on ne trouve qu’un seul livre : « L’Art de gagner à la roulette » (avec figures).

Marri d’un envahissement dont l’indiscrétion finissait par lui agacer les nerfs, Bergeron, néanmoins, ne se dérobait pas aux importunités de ces thuriféraires. « On supporte le bourdonnement des abeilles quand on ne dédaigne point de goûter leur miel », songeait le professeur qui, habitué aux hommages parisiens piaillant autour de sa chaire, subissait sans trop faiblir l’admiration à peine plus encombrante des snobs de la Riviera.

Après tant de visites reçues avec une indulgence volontiers résignée, pourquoi repousser celle-là ?

De nouveau, il examina la carte dont il effleura, d’un doigt curieux, les caractères.

— Gravée, au moins ?

Oui, gravée. Il lut sur le carré de bristol :

Fanny Thulette

Ironique, il conjectura : « Une dame, eh ! eh ! Sans doute elle n’a pas regardé mes ouvrages au delà de mon nom. C’est un nom célèbre. Il excite sa curiosité de collectionneuse. Elle dissimulera une petite moue déçue à la vue de mon chef aux neiges capillaires ; et puis, elle me tendra son album en me priant d’y apposer, à la minute, des considérations définitives sur la Vie ou sur la Mort. Futilité, ton nom est Femme ! »

Le groom attribua l’attitude rêveuse du Maître à quelque incertitude touchant la personnalité de la visiteuse.

Sans attendre l’interrogation, il expliqua, avec une grimace indéfinissable :

— Mademoiselle Fanny Thulette est la fille du directeur de l’hôtel.

Bergeron eut un haut-le-corps. Cette fois, la qualité de la pèlerine ne chatouillant plus sa vanité, il ne ressentait que l’énervement du penseur qu’on dérange. S’il endurait l’assiduité des voyageurs de marque meublant le Palace, attendait-on de lui qu’il étendît sa mansuétude jusqu’au personnel ?

Vexé de l’audace, il allait dire : « Je ne reçois pas ».

Mais son irritation lui inspira le désir d’infliger une leçon à cette fille d’hôtelier ; il ordonna froidement :

— Faites entrer.

— Et, pour ne point faiblir, il baissa les yeux…


D’abord, il entendit une paire de hauts talons qui martelaient le parquet et des étoffes de soie qui froufroutaient comme des ailes d’oiseau.

Il respira une odeur que son nez subtil reconnut tout de suite : « Quelques fleurs », murmura-t-il. Un parfum cher, bien entendu.

Sans avoir besoin de la regarder, il se représenta cette fille de trafiquant parvenu, fière de sa richesse acquise dans la haute gargotte.

Aussi demanda-t-il de son ton le plus cassant :

— Comme je pars aujourd’hui même, je suppose que vous venez, Mademoiselle, pour me présenter la note ?

— Parfaitement, Monsieur, riposta une voix claire.

Abasourdi par l’imprévu de cette réplique, l’académicien leva les yeux et considéra mademoiselle Thulette.

Il ne le regretta pas : brune, de taille moyenne et de proportions harmonieuses, les traits réguliers, la carnation chaude, des paupières allongées d’Orientale, elle lui plut, elle ne pouvait que lui plaire.

Tandis que François Bergeron la regardait, exquise dans sa robe en velours florentin noir, rehaussée de broderies vieil argent, elle débita, sans paraître le moins du monde humiliée :

— Oui : la note !… Quand un homme a reçu du ciel le don de s’installer au cœur des choses, d’arracher à la Vie, par une prise immédiate, son palpitant mystère, et qu’il passe à côté d’une faiblesse quémandant le secours, ne lui doit-il pas l’aumône de son trésor moral ? Vous êtes trop riche pour avoir le droit de repousser les pauvres… Il faut payer, monsieur ; permettez-moi de vous présenter la note, en effet.

Bergeron sourit. Il regretta sa boutade, en pensant : « C’est moi qui reçois la leçon ». Et il détailla plus attentivement cette interlocutrice pour qui les gloses de Franck Granjean semblaient n’avoir point de secret.

Mademoiselle Thulette possédait l’assurance que donne une figure indiscutablement jolie : ses yeux bleu sombre, noyés de langueur sous l’arc précis des sourcils noirs, son petit nez droit et fin, ses lèvres prometteuses, constituaient un « Sésame » devant la magie duquel s’ouvraient portes et cœurs. De plus, elle semblait arrivée à l’âge où les timidités rougissantes de l’adolescence seraient aussi déplacées que des tresses persistant à descendre sur les reins. Bergeron s’efforça de déterminer le millénisme de la visiteuse. Devait-on lui attribuer vingt-cinq ans ? Hum !… La trentaine ?… pas encore. Vingt-sept ans, peut-être.

Jeune femme ?… Aucune alliance n’enserrait son annulaire.

Vieille fille ?… Tout en elle protestait contre cette navrante étiquette : sa chair épanouie, son teint lumineux, son regard hardi, sans parler de ce buste plein et de ces hanches évasées…

Incertitude. L’âme de Buridan !

Le philosophe s’attardait à méditer cette agréable énigme. Son hésitation se traduisit malgré lui, lorsqu’il murmura, incertain :

— Madame…

Il se reprit maladroitement, rectifia :

— Mademoiselle… En quoi puis-je vous servir ?

Fanny Thulette déclara avec feu :

— Si vous acceptez de répondre à une question que je désire vous poser, vos conseils décideront de ma vie tout entière.

— Oh ! Oh ! plaisanta Bergeron, à quoi dois-je l’honneur de cette confiance aveugle ?

Elle répondit, gravement :

— À la lecture de vos œuvres, grâce auxquelles je sais que, « le Bonheur ne reposant que sur une illusion de jouissance, seule une perversion de conscience peut nous rendre heureux. »

Bergeron s’exclama in petto : « Très bien ! Une boule blanche ! » Puis il ajouta (toujours mentalement, Dieu merci) : « Ça lui en fera trois », cependant qu’il lançait un regard fouilleur vers le corsage décolleté en carré. Mais, tout de suite, il se reprocha cette jovialité incorrecte.

Sans soupçonner les pensées folâtres qu’elle éveillait, Fanny poursuivait, émouvante de conviction :

— Le philosophe qui enseigne l’incompatibilité de la morale avec nos sentiments m’est apparu comme un sauveur. Ah ! Monsieur, puisque le hasard m’a placée sur votre chemin au moment où je traverse une crise, comment ne vous ferais-je pas appel, au nom de cette coïncidence que je bénis ?

François Bergeron, flatté de découvrir une lectrice réfléchie sous cette enveloppe frivole, s’enquit, maintenant intéressé :

— À quel propos désirez-vous me consulter ?

Fanny cria, avec une sorte de brutalité ingénue :

— Mais, à propos d’amour, naturellement !

Son accent signifiait : « Peut-on s’occuper d’autre chose, à mon âge ? »

Elle continua, après une hésitation légère :

— Si j’ose provoquer cet entretien, c’est parce que je suis et resterai une étrangère à vos yeux : vous repartez ce soir, et nous ne nous reverrons jamais, heureusement…

— Merci !

— Je veux dire que je mourrais de honte à l’idée de me retrouver en votre présence après l’aveu que je vais risquer…

— Il est donc bien grave ?

— Ah ! Dieu !… J’ai résolu de faire le sacrifice de ma pudeur pendant cinq minutes afin d’acheter la joie des heures qui me restent à vivre… J’éprouve le besoin de me confesser, tourmentée d’un cas de conscience que ne peut résoudre ma pauvre logique.

« Mais, mais… elle me prend pour un casuiste », se dit Bergeron, prompt à s’inquiéter. Loyalement il tenta un Domina, non sum dignus… disant :

— Je dois vous prévenir, Mademoiselle, que je suis un métaphysicien plutôt qu’un psychologue.

Mais elle leva sur lui ses grands yeux bleu-sombre brillant d’une si implorante angoisse que, tout de suite vaincu, il prononça :

— Parlez, je vous écoute.


À cette invitation succéda, fatalement, un sépulcral silence.

Bergeron, qui avait détourné la tête pour ne point gêner sa pénitente, se hasarda doucement à reporter ses regards vers elle : ratatinée sur sa chaise, les coudes aux genoux, les poings enfoncés dans ses joues cramoisies, Mademoiselle Thulette, démunie de son bel aplomb du début, finit par soupirer d’une voix confuse :

— Dieu !… Que c’est difficile à dire !…

Le philosophe sourit : ses sympathies, un peu effarouchées d’abord par l’audace de la belle intruse forçant sa porte, se penchaient miséricordieusement sur cette détresse effondrée.

Il proposa, sans ironie :

— Voulez-vous que je vous aide ?

Elle le remercia d’un regard bref et pénétrant, les paupières rebaissées presque aussitôt. En dépit de sa sagesse rassise, François Bergeron, parvenu à l’âge où l’amour se déguste surtout par l’oreille, se sentait incontestablement émoustillé au contact de cette étrangère lui offrant l’inattendu régal d’une confidence scabreuse.

Il dit avec bonne humeur :

— Je procéderai par interrogations… Vous répondrez oui ou non ; ce sont deux mots que la femme ose toujours prononcer, même dans les pires circonstances ; il lui suffit d’en intervertir la signification, lorsqu’elle se sent intimidée.

Le malaise de Fanny ne se dissipait pas encore, malgré la bienveillance du philosophe. Oublieuse de la doctrine qu’il prêchait, elle murmura :

— Ce ne sera pas trop, pour me comprendre, de toute votre intelligence.

— Oh ! oh ! ne vous méprenez pas ! L’intelligence que mon collègue et ami Maurice Barrès a définie judicieusement « une toute petite chose à la surface de nous-mêmes » m’a toujours paru caractérisée par une incompréhension naturelle de la vie…

Mademoiselle Thulette n’entendait pas. Elle constata, toujours décontenancée :

— Il me semble que mon cerveau ne pense plus.

En toute autre circonstance, Bergeron n’eût pas manqué de répondre que, le processus cérébral n’engendrant pas de représentation, il faut considérer le cerveau, sans plus, comme un bureau téléphonique central propre à donner la communication… ou à la faire attendre. Mais il préféra s’occuper du cas particulier de Fanny. Donc, déblayant les questions préliminaires, il déclara :

— Vous aimez ; d’où votre embarras. Votre bonheur, dites-vous, dépend d’une solution difficile. J’en conclus que l’homme dont vous êtes éprise ignore un fait capital de votre existence et que la révélation de ce secret peut modifier ses intentions à votre égard…

Fanny s’écria naïvement, transportée d’admiration :

— Oh ! comme votre perspicacité a deviné juste sans que j’aie encore rien dit !

Avec un sourire ambigu, le philosophe regardait cette demoiselle au masque de femme. Il demanda :

— Il s’agit d’un mariage, n’est-ce pas ?

Fanny fit un signe d’assentiment et dit vivement :

— J’aime, pour la première fois de ma vie, un jeune homme assez amoureux pour m’épouser, mais amoureux de ce que je suis à ses yeux, vous comprenez ? Ce qu’il aime, c’est mon apparence ; il ignore la vraie Fanny. Dois-je le désabuser en lui avouant… la vérité ?

Elle eut un accent passionné :

— Continuera-t-il de m’aimer ? Voilà la question que je voulais vous poser, monsieur… Pour sauver mon bonheur, dois-je me taire ? ou lui avouer que je suis… c’est-à-dire que je ne suis pas… ?

« Retour éternel » dont la hantise obsédait Nietzsche ! D’un analogue Doit-on le dire ? certain prédécesseur de Bergeron sous la Coupole, mort depuis trente ans, développa la discussion sur des tréteaux folâtres.

L’académicien s’efforça de donner le meilleur conseil :

— Mon enfant, je crois dangereux de cacher une chose qui se découvrira un jour ou l’autre ; tandis que je verrais une certaine habileté à parer cette inévitable découverte par un aveu spontané… Si votre fiancé éventuel vous aime sincèrement, vos charmes lui rendront facile de surmonter sa déception passagère : mais songez, si vous choisissez le silence, qu’un mari ne vous pardonnera point de l’avoir trompé.

Elle soupira. Il conclut :

— Je vous engage donc à prévenir bravement et loyalement ce monsieur que, par la faute de circonstances regrettables, vous n’êtes plus, hum, vous n’êtes plus…

Il termina sa phrase par ce mot chuchoté :

— … vierge.

Fanny Thulette redressa la tête avec stupéfaction :

— Mais, monsieur, vous m’avez mal comprise… C’est tout le contraire !

— Comment : « Tout le contraire ? »

Elle lui lança une œillade oblique et expliqua, avec un petit sourire gêné :

— Monsieur, tout à l’heure, en m’interpellant pour la première fois, vous m’avez d’abord traitée tout naturellement de Madame ; puis, vous avez hésité avant de dire : Mademoiselle… Eh bien, voilà la cause de mon tourment et du trouble qui me paralyse. En me voyant, chacun pense : « Madame ». Or, je suis réellement « Mademoiselle ».

Il rit, soulagé :

— Mais alors, que craignez-vous, ô vertu sans reproche ?

— Voyons, Monsieur, pensez-vous que j’eusse osé vous déranger pour vous soumettre le cas banal d’une jeune fille « avec tache » songeant à dissimuler sa faute au prétendant qui la croit intacte ? Hélas ! le problème que je me déclare incapable de résoudre sans votre aide est infiniment plus compliqué !…

Le confesseur avoua sans détour :

— Je n’y suis plus du tout ! Il me semble discerner, à travers vos propos, l’erreur de votre amoureux qui vous suppose… un passé, et l’appréhension que vous éprouvez à l’idée de le détromper…

— C’est bien cela.

— Frayeur naïve ! En vous découvrant impeccable, votre fiancé n’éprouvera qu’une joyeuse surprise et vous chérira davantage.

Mademoiselle Thulette protesta avec impétuosité :

— Ah ! Monsieur, pour raisonner ainsi, on voit bien que vous n’avez plus vingt-cinq ans !

François Bergeron réprima difficilement une grimace ; on eût dit qu’il avalait une châtaigne trop grosse avec ses piquants.

Sans rien voir, Fanny continuait :

— Vous avez beaucoup lu, n’est-ce pas ?

— « Ma chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres », cita le philosophe avec une mélancolie qui se raillait elle-même.

— Laissons Mallarmé, répliqua fougueusement Fanny. Ce que je veux dire, c’est que vous avez assez lu pour apprécier la virginité d’une page blanche où, le premier, vous traceriez votre ex-libris d’un stylo vainqueur. Mais à l’âge de mon amoureux on préfère trouver des annotations libertines en marge d’un exemplaire de Crébillon fils…

Après un bref silence, elle reprit, avec l’accent du désespoir :

— Et puis, je ne suis plus jeune, moi !

— Allons donc !

— Mais non, j’ai vingt-sept ans ! J’arrive à cette période terrible où une demoiselle qui n’a pas su se faire épouser devient une vieille fille — ou reste fille tout court… Mais je ne peux continuer mon rôle de « jeune fille » : à dix-huit ans, on se félicite d’être une petite chose intacte ; à mon âge, ça semble ridicule. Ceux qui me trouvent désirable, parce qu’ils me prennent pour une jeune femme, tourneraient en dérision une ingénue de vingt-sept ans !…

— J’ai vu souvent applaudir une Agnès, sociétaire dont le fils cadet commande un escadron de cuirassiers.

— Au théâtre, oui, monsieur ; mais si elle venait raconter dans un salon que le petit chat est mort, on la bafouerait. Et on aurait raison.

— Peut-être, concéda-t-il.

— Sûrement ! La femme doit savoir porter les grâces de son âge comme les robes de la saison et en changer dès qu’elles se démodent.

— Je comprends jusqu’à un certain point vos perplexités, mais…

— Non, non, laissez-moi finir, je suis lancée ; si vous m’interrompez, si vous me donnez le temps de réfléchir, je n’oserai plus parler.

Secrètement, le philosophe s’amusa d’entendre cette jolie personne déclarer sans ambages que le manque de réflexion favorise l’éloquence. « Elle a une âme de parlementaire », songea-t-il.

Pendant ce temps, elle se racontait avec abondance :

— Toute petite, j’ai perdu ma mère. Élevée au hasard par un père que ses affaires absorbaient uniquement, j’ai grandi parmi les joueuses interlopes, les aventurières cosmopolites et les poupées entretenues. Fatalement, j’ai pris un peu, sinon de leur mentalité, du moins de leurs manières qui, bon gré mal gré, me pénétraient par… par…

— Endosmose.

— C’est cela, merci. Mais, en dépit de ce laisser-aller, je conservais une ignorance sensuelle invraisemblable et vraie.

— Beaucoup plus réelle, appuya Bergeron, que la menteuse innocence d’un grand nombre de jeunes filles prétendues « bien élevées » toujours prêtes à se laisser… dirai-je « tripoter » ?

— Dites-le.

— Je le dis donc… tripoter dans les couloirs de cet hôtel par leurs partenaires de tennis.

— Et encore, vous ne voyez pas tout.

— Évidemment. Mais ce que j’ai vu me permet de supposer que la plupart de ces flirteuses intensives ne méritent plus le titre de vierge, au sens étroit du mot.

… Il se tut ; sa pensée vola vers la jolie Chilienne de seize ans logée avec sa mère au deuxième étage, aussi niaise que séduisante, incapable de refuser ses faveurs quand on les lui demandait poliment et que les femmes de chambre, au courant des passades de cette sotte toujours consentante, surnommaient « Tourte et bonne ».

À travers cette vision sud-américaine dont il se délectait avec une complaisance quelque peu coupable, il percevait le déroulement continu de l’autobiographie :

— Cette antithèse entre mon masque et mon âme n’a fait que s’accentuer avec les années. À la gamine précoce, puis au « backfish » averti, la calomnie prêta nombre d’aventures galantes. Et cependant, je vous le répète, toujours je demeurai honnête, par instinct, par fierté, par dégoût. Ah ! quels piètres individus, ceux qui composaient mon entourage ! Pouah !

Instruit par l’insuccès de sa précédente citation mallarméenne, l’auditeur se garda de prononcer à voix haute l’alexandrin qu’évoquaient ces colères : « Je t’adore, courroux des vierges, ô délice… »

Et il dit seulement :

— En somme, la médiocrité masculine exerce la plus salutaire influence sur la vertu des jeunes personnes.

Avec un sourire d’assentiment, elle reprit :

— J’ai rencontré cet hiver un jeune homme… Et soudain, ce fut en moi comme une éclosion tardive : le printemps de la vingtième année inattendu, irrésistible, a brusquement fleuri. J’ai senti le souffle impérieux qui jetait Sieglinde aux bras de l’inconnu me frôler de sa grande aile…

Wagnérien comme elle, Bergeron ne put s’empêcher de songer que les histoires de famille emmusiquées dans la Walkyrie finissent lugubrement. Mais il se contenta de demander :

— Ce Siegmund est-il très jeune ?

— Oui, très jeune, très candide et très vicieux.

— Admirable trio de qualités !

— Il méprise ingénument l’innocence. Il s’est épris de moi parce qu’on lui a dépeint mademoiselle Thulette comme une coquette ensorcelante et dangereuse, féline et déroutante, dont la perversité s’auréole (à tort) d’une renommée d’intrigues scabreuses ou romanesques. Il me désire éperdument, il finira par m’épouser, grâce à ma légende… Mais s’il découvre son erreur, je perds tout attrait à ses yeux. Le masque tombe, la vierge reste et mon prestige s’évanouit.

Fanny se tut enfin. Alors, Bergeron dit tout doucement :

— Mais ce jeune homme est un imbécile…

Et comme elle ne répondait pas, il s’étonna :

— Et vous l’aimez ? Et c’est le premier que vous aimez ?… Vous si fine, si intelligente, comment a-t-il pu vous séduire ?

Mademoiselle Thulette murmura, avec un sourire pensif qui ne s’adressait pas à son interlocuteur :

— Il est si jeune !

Après un instant de réflexion, elle découvrit ce nouvel argument :

— Et il est si beau garçon !

Bergeron songea, sans gaîté : « Voilà, en deux mots, la définition de l’amour sincère ». Et, au penser de ce Roméo inconnu, il se rappela que Shakespeare étiquetait les gens d’âge « lents, inertes, lourds comme du plomb » — as lead.

Pendant ce temps, Fanny allait, allait…

— Maintenant que vous connaissez ma situation, Monsieur, dites : dois-je parler ou me taire ? Puisque le Bonheur, selon vous, ne repose que sur une illusion de jouissance, comment irais-je détruire l’illusion que mon amoureux se fait de moi ? D’autre part, moi qui n’ose pas tendre les bras parce que je me défie de mon étreinte maladroite, moi qui lui dérobe mes lèvres de peur qu’il ne s’aperçoive que j’ignore le baiser, puis-je continuer à jouer jusqu’au bout celle comédie voluptueuse dont j’ignore les dernières répliques ? Décidez !

François Bergeron répliqua, une lueur narquoise dans les yeux :

— Sans reproche, ma chère enfant, vous avez une singulière façon d’appliquer mes préceptes philosophiques. Alcan, mon éditeur, qui ne s’étonne pourtant pas de grand’chose…

— Comme tous les éditeurs, glissa Fanny.

— Oui… Qu’est-ce que je disais donc ? Ah ! j’y suis ! Hé bien, il s’ébahirait sûrement de voir mes traités commentés à la manière d’une grammaire de l’amour et surtout de l’amour charnel. Mon collègue Marcel Prévost, plus accoutumé aux confidences féminines, serait beaucoup moins embarrassé que moi, dont les conférences au Collège de France, encore que M. Julien Benda les prétende courues par le beau monde et la « société femelle », n’ont rien de gai.

— Je comprends maintenant, dit-elle avec malice, le vers que vous citiez : « Ma chaire est triste, hélas !… »

Il rit de bon cœur et résuma :

— Vous avez raison ; le trésor de la virginité reste lettre morte pour les débutants de l’amour ; seuls, les gastralgiques, après des années de cuisines savantes, peuvent goûter la saveur exquise d’un œuf à la coque, tout frais. Vous avez également raison de croire que l’amour ne doit plus s’exprimer avec les ingénuités de Juliette Capulet, à l’âge où mademoiselle de Montijo devint impératrice.

— Alors ?

— Alors, votre méthode est peut-être la meilleure : je ne vous aurais pas engagée à céler une faute, mais je puis vous inciter sans scrupule à dissimuler votre innocence. Votre amoureux, incontestablement, je le tiens pour un serin ; mais, après tout, chacun voit la femme à travers un prisme : apparaissez-lui sous les couleurs qu’il préfère.

— Merci, Monsieur… Merci pour avoir bien voulu fixer mon incertitude !

Mademoiselle Thulette se leva. D’un geste vif, elle saisit les deux mains du bon conseiller, les serra fébrilement, puis elle y posa deux rapides baisers de gratitude et s’enfuit.

Brusquement, le philosophe sentit tomber sur lui une mélancolie inexplicable. Il soupira, soucieux, accablé d’idées mornes qui flottaient à la surface de son âme comme les feuilles mortes sur l’eau d’un étang.

Machinalement, il étendit la main vers le petit fascicule rouge de la Revue Indépendante qu’il feuilletait une heure auparavant et reprit la lecture au milieu de laquelle était venue se jeter Fanny, — des souvenirs de Monte-Carlo imputables à quelque joueuse détraquée par un séjour trop prolongé dans la grande maison de Blanc… Çà et là, des descriptions de la flore monégasque acidulées d’ironies connues : végétation roide et hostile qui se hérisse contre l’homme, palmiers en métal découpé, aloès vert-de-gris semblables à des caïmans venant ouvrir au bord de l’eau leurs longues mâchoires, bâillant d’ennui… Et puis, des monstruosités : une habituée de la roulette (femme d’un « harabia » polonais) envoyant sur le 22 rouge (sic) 50 louis (!!!) et gagnant au coup 35.000 francs ! On se représente la tête du chef de partie.


Bergeron repoussa ces pages vésaniques et murmura, lassé : « Toutes les femmes sont toquées, joueuses ou amoureuses, toutes ! Elles maudissent la flore méridionale, globalement, sans même une exception en faveur du laurier cher à Pétrarque… del dolce lauro a sua vista fiorita. Les unes rêvent d’un numéro plein sur lequel on leur laissera miser mille francs ; les autres cachent leur virginité comme une tare. « Cheveux longs, idées courtes », c’était déjà bien ; mais « idées folles », non, vraiment, elles exagèrent !