La Virginité de Mademoiselle Thulette/3

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CHAPITRE III


Grand, svelte et musclé comme un pur-sang ; doté par la prodigue nature d’un visage à l’ovale allongé, d’un nez rigide et fin, d’une bouche à la courbe pure surmontée d’une voltigeante moustache dorée ; le teint si délicatement pâle, les cheveux d’un blond si rêveur que toutes les oxygénées le regardaient avec envie, Edvard Kolding semblait un jeune prince Scandinave du temps des Folkungs.

La lumière de deux yeux bleu-clair, assez tendres pour transfigurer cette physionomie hautaine, ennoblissait encore l’impeccabilité aristocratique de sa beauté où se décélait quelque chose de permanent devant quoi s’inclinait, vaincue, toute joliesse viagère : « Hodie mihi, Race tibi ».

Il excitait tout naturellement sur son passage l’aversion masculine. C’est dire de quelle flatteuse sympathie l’enguirlandaient les femmes. De quoi, d’ailleurs, il ne tirait aucune vanité. À un physique enviable, le comte Edvard n’alliait pas cette aisance fanfaronne qui trop souvent s’épanouit chez les hommes beaux avec une plénitude odieuse. Il était un Don Juan, mais un Don Juan timide, — espèce rare.

Dès l’instant qu’il paraissait dans un salon ou une salle de théâtre, les regards des femmes assemblées dans ce lieu de plaisir ou d’ennui, tous les regards convergeaient sur lui ; aussitôt il s’inquiétait de cette admiration œcuménique :

— Mais qu’ai-je donc de particulier ?

En crainte du ridicule, il rougissait, ce qui mettait à sa beauté un peu plus de piquant.

Il fuyait la fade banalité des femmes dites honnêtes et l’impénétrabilité quasi-hermétique des jeunes filles prétendues bien élevées. Les unes et les autres l’embarrassaient, sans le séduire. Au contraire, avec une curiosité imputable à son jeune âge, il recherchait des appas plus frelatés, plus spéciaux. Ou, plutôt, ces appas le recherchaient et il les laissait faire.

Comme le conférencier (Dieu garde ses auditeurs !) se jette dans de vastes périodes oratoires, pour peu qu’il soit bègue, Edvard, incurablement timoré, cachait son innocent malaise dans les dessous rassurants des femmes les plus expertes en amour. Il ne sortait pas — sauf pour y rentrer — des courtisanes authentiques et des grues en vogue. Elles osaient pour lui. On goûte mieux le fruit cueilli sans peine, croyait-il (à tort).

Son respect, soumis sans discussions aux ordres de la comtesse Kolding, sa mère, l’avait obligé d’accepter des fiançailles où son cœur ne le poussait pas, ni ses sens. D’ailleurs, il serait volontiers devenu amoureux de Mlle de Tresme. Tant qu’il jouait, garçonnet sage, avec cette innocente blondine aux longues nattes, aux yeux purs de toute coquetterie, il envisageait sans nul déplaisir la perspective imprécise et lointaine d’entrer en sa compagnie au lit conjugal ; mais, dès l’instant où il dut commencer sa cour, il ne ressentit plus, réfrigéré devant cette vierge d’aspect incombustible, qu’une gêne presque craintive. En proie aux appréhensions déprimantes des Pygmalions se demandant s’ils réussiront à vivifier leurs statues, il douta de lui-même. Et l’hésitation chassa le désir.

Un après-midi lourd de désœuvrement, Edvard Kolding entra dans un skating du quartier de l’Étoile, luxueux établissement où s’exhibent quotidiennement des troupeaux de filles à la mode. Ce jour-là, le cheptel était considérable.

Le jeune homme se plaisait dans cette atmosphère chargée de parfums entêtants qui luttaient avec l’âcre senteur des cigarettes. À travers la vapeur nicotinisée qui voilait la salle d’une brume opaline, on apercevait la piste où les patineurs se démenaient sans relâche. Edvard regardait surtout les femmes qui, les cheveux emprisonnés sous leur toque, le cou enserré de fourrures, le nez enfoui frileusement dans leur manchon, dérobaient leurs agréments supérieurs pour concentrer l’attention des spécialistes sur les pieds cambrés et les mollets nerveux dépassant la jupe courte.

Un peu étourdi par l’âpre bruit de trottoir roulant qui régnait en ce lieu de délices, Edvard ne se lassait point de contempler ces myriades de chaussures, souliers comme bottines, patins comme chaussons ; il recensait les bas multicolores dont la gaine luisante, tendue à craquer, laissait deviner la fermeté des chairs. Ce tournoiement rapide, toujours changeant, toujours le même, allumait ses convoitises.

Il prit place à une petite table, près de la balustrade qui entourait la piste. Trop gourmet pour tremper ses lèvres dans le porto à la créosote — spécialité de la maison —, il écouta d’une oreille amusée un groupe d’hommes en train de lâcher sur le passage des patineuses leurs grasses plaisanteries, comme des jets de salive… Ces connaisseurs sans vergogne nommaient les plus cotées, appréciant à voix haute leur performance, avec des mots de maquignons.

Soudain, Edvard entendit prononcer :

— Tiens !… L’amie du prince Jaime.

— Ah ! ah ! Elle est avec lui, maintenant ?

— En tout cas l’hiver dernier, à Monte-Carlo, il l’affichait carrément.

Le comte Kolding aperçut une jeune femme qui arrivait droit sur eux, d’une vertigineuse glissade : un instant, il eut l’impression que l’audacieuse allait s’écraser contre la balustrade, mais elle s’arrêta net et pivota avec aisance, sur un seul patin.

La hardiesse précise de ce geste conquit Edvard, tout de suite intéressé par cette harmonieuse créature qui semblait incarner le charme divin du Mouvement. On devinait le jeu de ses muscles sous le tailleur de velours miroir qui moulait son corps ; son buste souple se balançait, en ondulations félines ; l’une de ses jambes, le pied arc-bouté au sol, se roidissait avec une fermeté qui faisait saillir la rondeur du mollet ; tandis que l’autre se soulevait avec une légèreté infinie.

Lorsque la patineuse passa auprès d’Edvard, elle resta une seconde à le considérer fixement, comme frappée par l’exceptionnel de cette beauté masculine. L’ardeur de ses yeux qui signifiaient éloquemment : « Vous me plaisez », enveloppa le jeune homme d’une caresse passionnée.

Puis elle s’éloigna, disparut dans la foule des patineurs, à cette heure, de plus en plus nombreuse, Edvard cherchait en vain à reconnaître sa silhouette : une robe marron bordée de skungs et un petit bonnet de la même fourrure.

Tout à coup elle se retrouva devant lui. Edvard Kolding soutint, cette fois encore, le choc de ce regard pénétrant. Il rougit un peu et sourit, décidément aguiché.

Sa timidité s’envolait en présence de cette sorte de femmes ; au lieu de les mépriser, du mépris hautain des bourgeois, il leur vouait une espèce de gratitude réconfortée. En outre, cette inconnue exquise, à laquelle on attribuait comme amant une Altesse, se parait, pour lui, du prestige qui s’attache aux favorites royales.

Il souhaitait lui parler. Il souhaitait davantage… Il rêva longuement.

Réveillé de ses songeries, il s’aperçut que cet ange, cette femme inconnue, avait quitté la piste. Alors il sortit du skating à son tour, attristé de sa déception.

Dehors, il pleuvait indécemment. Les gens s’entassaient sous la marquise de l’établissement, anxieux et maussades. Les chasseurs, munis d’immenses parapluies — tels des gnomes dans des champignons monstrueux — couraient siffler jusque sur l’avenue des Champs-Élysées les voitures méprisantes.

Cinglé par l’averse, le comte Kolding fit quelques pas, guettant une auto libre ; mais tous les taxis passaient drapeau bas. Il découvrit enfin un fiacre traîné par une rosse poussive, l’appela sans se bercer d’illusions… Ô surprise ! Le cocher daigna s’arrêter.

Comme Edvard montait dans ce véhicule inespéré, la portière opposée s’ouvrit brusquement et une jeune femme fit mine de s’engouffrer à l’intérieur ; lorsqu’elle vit la voiture déjà prise, elle se recula, dépitée, interdite.

Edvard reconnut aussitôt la séduisante patineuse du skating, sa toque de fourrure, son costume marron et ses grands yeux irrésistibles. Il s’écria :

— Madame, je vous en prie, montez… Je vous cède la place !

— Pardon, monsieur… mais vous aviez retenu cette voiture avant moi.

— Sans doute. Mais par ce temps affreux, vous n’en trouverez pas d’autre.

— Eh bien, et vous ?

Le cocher examinait ses clients tour à tour, penchant vers eux sa trogne enluminée de pochard loustic ; il jaugea d’un coup d’œil cette jolie fille et ce beau garçon ; puis, d’une voix grasse, il opina, avec plus de bon sens que de syntaxe :

— Moi, j’ serais que d’ vous, je monterais ensemble.

La jeune femme, loin de s’offusquer, éclata de rire. Elle considérait Edvard avec ce même regard appuyé, ces yeux d’une douceur prenante, dont elle le dévisageait au skating. Apitoyée à l’idée d’abandonner le complaisant jeune homme aux flaques d’eau sous l’ondée qui faisait rage, elle proposa, sans hypocrisie :

— Au reste… Monsieur… nous rentrons peut-être dans la même direction. Où allez-vous ?

— Où vous voudrez, madame, riposta Kolding avec un sourire déjà esclave.

— Tant pis pour vous…

Elle cria au cocher l’adresse d’un hôtel de la place Vendôme, puis, tandis qu’Edvard s’asseyait à côté d’elle, elle continua tranquillement :

— Si je vous retarde, il vous restera du moins la ressource de garder après moi cette voiture.

Edvard ne disait mot, tout au plaisir de s’enclore avec cette captivante anonyme dans la bagnole délicieusement étroite où se répandait peu à peu un chaud parfum de chypre, de chevelure brune et de chair jeune.

Il frôlait sa compagne, heureux de sentir à travers l’étoffe, les tièdes rondeurs de l’épaule et de la hanche. Il n’éprouvait aucun besoin de répondre, plus désireux d’agir que de parler, allumé d’une envie violente de la saisir dans ses bras, de pétrir ce corps tentant dont l’odeur et le contact l’affolaient dangereusement. Il se demandait : « Si je risquais le coup, qu’arriverait-il ? »

Après tout, la conduite provocante de la jeune femme ne devait-elle pas l’enhardir ? Certainement il lui plaisait ; elle le lui témoignait assez clairement, en acceptant tous les risques du compagnonnage ; un respect excessif la désobligerait, sans doute…

Mais, d’autre part, l’inconnu de cette inconnue dont il ignorait tout retenait le jeune homme. Il hésitait, dans la crainte d’une surprise possible, d’un esclandre ridicule.

Elle se taisait également, raidie à sa place. Edvard l’examinait ; il admira son fin profil au modelé impeccable ; il s’émut de voir passer sur ce visage purement classique le romantisme d’une passion étrangement troublée : pâleur de la face, frémissement léger des lèvres, battements de la paupière mi-close…

Le fiacre roulait, roulait, les voyageurs, protégés contre l’indiscrétion des passants par la buée de ses vitres — une buée de sauvetage. Edvard souhaitait dans son par-dedans que des funérailles ministérielles, des passages de régiments, des obstacles infranchissables, comme en fourmillent les cauchemars et les films pussent immobiliser cette voiture lente qu’il trouvait trop rapide. Était-ce possible que jamais il ne revît cette créature, la plus exquise du monde (ou du demi-monde, qu’importe !)

Son pied caressait un pied petit, nerveux, si nerveux qu’il l’énervait sensiblement. Il eût voulu le baiser. Car le jeune comte Kolding, lecteur assidu de Sacher Masoch au temps où il potassait son baccalauréat, avait conservé, de cette littérature détraquée, une propension à considérer la femme comme une espèce d’idole. Celle-ci surtout lui semblait mériter les hommages d’un culte de dulie et il se disait que tel scarpomane notoire, encore que la chaussure de l’inconnue fût constellée de boue, n’eût pas hésité à prendre son cirage à deux mains. Le comte Kolding ne descendait pas jusqu’à ces aberrations : les pieds de la patineuse étaient charmants, mais il visait plus haut.

Et soudain, comme le fiacre s’engageait dans la rue Rivoli, l’impulsif, follement aiguillonné par l’idée qu’ils allaient se séparer bientôt, saisit brusquement sa compagne, emprisonnant son buste, cherchant sa bouche…

Elle poussa un cri étouffé, voulut résister, repousser l’assaut ; puis, traversée d’un frisson, elle resta inerte, passive.

Edvard, qui écrasait voluptueusement contre son gilet la douce poitrine, percevait le choc d’un cœur battant à coups précipités. El tandis qu’il meurtrissait de baisers les lèvres consentantes, une joie intense l’envahissait au contact de cette grande émotion mystérieuse qui palpitait entre ses bras, — plus remué encore par cette passion qu’il devinait que par sa propre sensualité.

La voilure s’était arrêtée devant un grand hôtel de la place Vendôme.

La jeune femme ne bougeait point, la tête perdue ; le fouet du cocher toqua légèrement la portière. Edvard descendit alors et tendit la main à sa victime presque pâmée.

Elle sortit en trébuchant, sans un mot, toute pâle. Le jeune homme comprit qu’il devait la quitter, la livrer à ses souvenirs ; il murmura seulement, la voix tremblante de désir inassouvi :

— Quand vous reverrai-je ?

Elle se ressaisit. Son visage rasséréné parvint à se composer une expression plus tranquille. Considérant le jeune homme avec une gratitude où se mêlait un peu de confusion, elle répondit très vite, d’une voix redevenue malicieuse :

— Si vous allez à Monaco, cette saison, descendez à l’hôtel Thulette.

Puis elle lui jeta un sourire de connivence et disparut dans la profondeur du long vestibule.

Edvard, stupéfait, resta un moment à la même place. Soudain, il réfléchit : « J’ai oublié de lui demander son nom ». Il s’approcha du portier galonné qui paradait à l’entrée de l’hôtel et questionna, en lui glissant une pièce blanche dans la main :

— Comment s’appelle la dame qui vient de passer ?

— Je ne sais pas, Monsieur… Je ne crois pas qu’elle habite ici.

Edvard le gratifia d’une autre pièce, d’un modèle plus grand. Le portier, aussitôt, recouvra la mémoire :

— C’est la fille du gérant, M. Thulette. Elle reste à l’hôtel, mais pas pour longtemps : elle part ce soir pour notre succursale de Monte-Carlo…