La Vision de Versailles

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Librairie Socialiste (pp. 4-31).

LA VISION DE VERSAILLES




L'Assemblée versaillaise est au grand complet. Toutes les droites, tous les centres, toutes les gauches, toutes les factions sont accourues. Le jour est solennel. Il s'agit de bâtir une constitution à la France et de lier solidement l'outre des révolutions.

Les très-honorables sont assis côte à côte, serrés sur les mêmes bancs, mais plus séparés que par les montagnes les plus hautes ou les fleuves les plus profonds. Des extrémités de la salle, les regards pétillants de colère se croisent comme des éclairs, et le voisin ferme les poings contre son voisin.

Où sont les jours heureux d'union et de concorde, quand la Commune cimentait toutes ces volontés, tous ces cœurs ? Vous n’étiez alors, ô sept cents, ni droite, ni gauche, ni majorité rurale, ni suffrage des villes, mais un seul et même Versaillais raidi contre l’ennemi commun, le prolétaire. Et quand Paris râlait, pendant les mitraillades, comme tu te dressais d’un seul bond, Caligula aux sept cents têtes, pour crier d’une voix commune : Honneur à ceux qui massacrent Paris !

Union d’un jour, Sainte-Alliance éphémère ! C’est qu’après la victoire, il a fallu se dire : Qui régnera sur ce sol dévasté ?

Qui distribuera les cordons et les grades ? Qui nommera les trois cent mille fonctionnaires ? Parmi tant de vautours, lequel aura le droit de fouiller à lui seul le flanc immortel du pays ?

Et les confédérés de la veille se ruant ensemble à la curée, ont rencontré leurs griffes et leurs dents. Les vieilles haines assoupies se sont redressées, les vieilles amitiés se sont brisées comme verre ; la lutte pour le butin a commencé.

Les intrigues de couloir, les perfidies de commission, les chausse-trappes de comités sont leurs manœuvres parlementaires ; les vociférations, les injures, leur rhétorique. Dans cette assemblée qui a livré la pudeur et la fortune françaises, il n’y a rien de français, ni le langage, ni les cœurs.

Mais ils ont résolu de vider leur querelle et la séance d’aujourd’hui décidera du vainqueur. Aussi, la foule comble les moindres vides. Au premier rang des loges, les princesses, les ambassadrices, les riches bourgeoises et les courtisanes cotées étalent leurs toilettes tapageuses, leurs gorges rondes et leurs visages distraits. — Que valent ces émotions parlementaires pour qui a flairé les cadavres des journées de Mai, touché du doigt les morts étendus dans les ruelles et soulevé leur dernier vêtement !

C’est une sombre journée de décembre voilée de brouillards et de tristesses qui pénètrent les os. Dans le fond de la salle, au sommet de l’autel, dominant la tribune, entre deux lampes vermeilles, le président Grévy trône immobile et majestueux comme l’ostensoir de la République. À ses pieds Batbie lit le rapport. Tantôt sa voix parvient distincte jusqu’aux coins les plus reculés, tantôt elle est brisée par les applaudissements frénétiques ou les hurlements furibonds.

Le renégat républicain demande le combat contre tout ce qui est république. Il glorifie la commission des grâces. Il déclare nettement qu’il n’y a plus en France qu’un souverain — l’Assemblée, qu’un gouvernement — la droite, qu’une politique — la proscription.

Thiers n’est plus assez sûr pour gouverner leurs haines. Ils craignent que ce vieillard ne mollisse. Ils veulent le doubler de férocités plus jeunes, adjoindre au vieux chacal dont la vue s’affaiblit et dont la dent s’émousse, des louveteaux alertes et moins rassasiés.

Qu’on obéisse ! Tout effort du pays pour reconquérir son suffrage est un crime. Sangsues collées sur le corps de la France, ils ne lâcheront prise qu’après s’être gorgés du reste de son sang.

Il descend. Les sept cents langues de Caligula claquent de droite et de gauche. Mais on se tait bientôt. Le petit homme blanc sautille à la tribune. Il s’indigne. On ose lui demander des gages ! Et sa vie tout entière, et ses massacres de Transnonain, et ses lois de septembre, et son parti de l’ordre de 1848, et ses massacres de Mai ! Comme il grandit alors ! Avec quelle chaleur, quelle émotion, il revendique, l’honneur entier d’avoir conduit, exécuté l’égorgement ! Faiblissait-il en ce moment ? La bourgeoisie française a-t-elle rencontré un plus parfait exécuteur de ses hautes-œuvres ? Et cette Commission des Grâces, ne lui a-t-il point donné à boire tout le sang qu’elle a voulu ?

Qu’il est beau, ce vieillard étalant avec orgueil devant l’univers ses mains plus rouges que celles de Sylla ! Comme il dépasse tous ces vulgaires criminels de la hauteur de quarante ans de crimes ! Rouher et Jules Favre eux-mêmes se taisent humiliés. Puisses-tu mourir dans ton triomphe, président de la République radicale, maître, gorgé de toutes les joies humaines, afin que le peuple apprenne par ton exemple ce qu’il lui en coûte de laisser glisser ses ennemis entre ses doigts.

Il a renié la gauche qui applaudit. Il a injurié la gauche qui applaudit encore. C’est la tactique radicale de donner pour père à la République le massacreur que boudent les ruraux.

Les Pourceaugnacs furieux grognent aux radicaux qui ripostent. Les héros de Metz apostrophent les héros de la Défense ; la loque de Rosbach défie le haillon capitulard. Les imprécations, les menaces s’entremêlent. Vingt députés s’élancent à l’assaut de la tribune et jettent dans la tempête des lambeaux de discours. Grévy, plié en deux, rame de ses deux bras contre l’invasion des orateurs qui grimpent comme des fourmis le long des degrés. Il secoue désespérément sa sonnette sans voix telle que la cloche d’un navire au milieu de l’ouragan. De cette masse bouillonnante, il s’élève une vapeur de passions furibondes. Dans la loge diplomatique, le représentant de la Prusse sourit.

L’ombre vient de tomber et donne à cette scène des teintes fantastiques. Tout à coup, dans ce pandemonium obscur, une voix retentit.

Voix stridente, sèche, comme il n’en sort point des cordes humaines, si perçante qu’elle domine le vacarme furieux, si impérieuse que tous les députés, d’un même mouvement automatique, comme une manœuvre militaire, se retournent vers une loge du fond, Au même instant le gaz jaillit de tous les candélabres et montre un spectacle sans pareil. Toutes ces faces qui regardent sont décomposées par la terreur, les yeux horriblement dilatés, les bouches tordues et grimaçantes ; les cheveux se dressent sur les têtes tendues. Au banc des ministres, Thiers à demi renversé en arrière, étend devant lui ses doigts crispés. Un silence épouvantable s’est fait subitement, semblable à ces silences de mort qui suivent les agonies violentes : de temps en temps, quelque corps tombe avec un bruit sourd, comme les branches mortes dans la silencieuse solitude des forêts.

Ils sont là, appuyant leurs mains sur les rebords de la loge, en face du président. La clarté du gaz frappe en plein leurs visages. Bien peu de ces députés les ont vus, et cependant si ces lèvres pâles pouvaient se refermer, ces langues sèches articuler un son, de toutes parts elles nommeraient :

Ferré… Crémieux… Bourgeois… Rossel… Genton… Cerisier… Herpin-Lacroix… Beaudoin… et les autres… car ils sont tous là, les fusillés de la Commission des Grâces, debout, les yeux fixes et vivants. Ferré, aux traits de marbre, avec sa redingote noire trouée au flanc et dans le haut, son lorgnon qu’il rajusta devant les soldats ; ses camarades avec leur tenue de supplice, tunique, blouse ou habit, pourris par la sépulture de tant de mois, tous la tête nue comme ils sont tombés, mais affranchis du bandeau. A côté d’eux, Delescluze, la face austère labourée, l’écharpe rouge à la ceinture, comme il fut en mourant ; Varlin, tout fracassé, mais souriant encore de ce même mépris qu’il lança à ses bourreaux. Et encore Dombrowski, Millière et bien d’autres formes mutilées recouvertes de lambeaux. Tous ces yeux de spectre regardent les misérables pétrifiés par la terreur. Ferré lève le bras et sa voix sonne comme un clairon dans cette nécropole :

« Vous nous reconnaissez, Thiers, d’Audiffret, Batbie, vous tous aussi de la Commission des Grâces. Conservateurs, républicains, monarchistes, vous nous " reconnaissez. Vous avez dit : — Qu’ils meurent ! " L’ordre, le travail et la sécurité vont renaître. — » Trente mille d’entre nous sont morts. Depuis dix-huit » mois vous êtes nos seuls maîtres. Sur nos cadavres, " qu’avez-vous donc fondé ? « Vos fureurs, depuis dix-huit mois grossissantes, » Paris en état de siége, Lyon sous Bourbaki, Marseille sous Espivent, les réunions interdites, les journaux indépendants supprimés, les conseils de guerre en » permanence, les arrestations incessantes, les délibérations des conseils municipaux cassées, les pétitions " méprisées, le droit des électeurs nié, est-ce l’ordre » que vous avez promis ? — A peine êtes-vous réunis Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/11 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/12 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/13 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/14 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/15 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/16 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/17 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/18 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/19 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/20 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/21 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/22 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/23 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/24 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/25 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/26 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/27 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/28 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/29 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/30 Page:Lissagaray - La Vision de Versailles.djvu/31