La Volonté de puissance/Livre deuxième

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Livre deuxième. Critique des valeurs supérieures



Livre deuxième : Critique des valeurs supérieures[modifier]

I. La religion comme expression de la décadence[modifier]

1. Considérations générales

87.

De l’origine de la religion. — De même que le vulgaire s’imagine aujourd’hui que la colère est chez lui la cause de son emportement, l’esprit, la cause de sa pensée, l’âme, la cause de son sentiment ; en un mot, de même que l’on admet encore, inconsidérément, une foule d’entités psychologiques qui doivent être des causes - de même, sur une échelle sociale plus naïve encore, l’homme a interprété ces phénomènes à l’aide d’entités personnelles. Les états d’âme qui lui paraissaient étranges, accablants, passionnants, il les considérait comme des obsessions, des enchantements provoqués par le pouvoir mystérieux d’une personne. C’est ainsi que le chrétien, l’espèce d’homme la plus naïve et la plus arriérée, ramène l’espérance, la tranquillité, le sentiment de " rédemption ", à une inspiration psychologique de Dieu. Parce qu’il est le type essentiellement souffrant et inquiet, la quiétude, le bonheur, la résignation lui apparaissent comme quelque chose d’étrange dont il faut donner une explication. Parmi les races d’une grande vitalité, intelligentes et fortes, c’est l’épileptique qui éveille le plus souvent la conviction qu’une puissance étrangère est en jeu ; mais toute espèce d’assujettissement de même ordre, par exemple la contrainte que l’on remarque chez l’enthousiaste, le poète, le grand criminel, dans les passions comme l’amour et la haine, pousse à l’invention de puissances extra-humaines. On concrétise un état d’âme dans une seule personne, et l’on prétend que, lorsque cet état se manifeste chez nous, il est l’action de cette personne. Autrement dit : dans la formation psychologique de Dieu, un état, pour être l’effet de quelque chose, est personnifié et revêt le caractère de la cause. Cependant la logique psychologique dit ceci : le sentiment de puissance, lorsqu’il s’empare d’une façon soudaine de l’homme et qu’il le subjugue - c’est le cas dans toutes les grandes passions - éveille une sorte de doute sur la capacité de la personne : l’homme n’ose pas s’imaginer qu’il est lui-même la cause de ce sentiment - il imagine donc une personnalité plus forte, une divinité, qui se substitue à lui-même, dans le cas donné. L’origine de la religion se trouve par conséquent dans les extrêmes sentiments de puissance qui surprennent l’homme par leur caractère étrange ; et, semblable au malade qui sent d’étranges lourdeurs dans un de ses membres et en conclut qu’un autre homme est couché sur lui, le naïf homo religiosus se dissocie en plusieurs personnes. La religion est un cas d’" altération de la personnalité ", une espèce de sentiment de crainte et de terreur devant soi-même… Mais en même temps une extraordinaire sensation de bonheur et de supériorité… Chez les malades, l’impression de santé suffit à faire croire en Dieu, à une influence de Dieu. Les états de puissance inspirent à l’homme le sentiment qu’il est indépendant de la cause, qu’il est irresponsable : ils viennent sans qu’on les désire, donc nous n’en sommes pas les auteurs… La volonté non affranchie (c’est-à-dire la conscience d’un changement en nous, sans que nous l’ayons voulu) exige une volonté étrangère. L’homme n’a pas osé s’attribuer à lui-même tous les moments surprenants et forts de sa vie, il a imaginé que ces moments étaient " passifs ", qu’il les " subissait " et en était " subjugué "… La religion est un produit du doute au sujet de l’unité de l’individu… Dans la même proportion, où tout ce qui est grand et fort a été considéré par l’homme comme surhumain et étrange, l’homme s’est rapetissé, il a départagé les deux faces en deux sphères absolument différentes, l’une pitoyable et faible, l’autre très forte et surprenante, appelant la première " homme ", la seconde " Dieu ". Il en a continuellement agi ainsi ; dans la période d’idiosyncrasie morale, il n’a pas considéré comme " voulues ", comme " œuvre de l’individu " ses sublimes conditions morales. Le chrétien, lui aussi, substitue à sa personne deux fictions, l’une mesquine et faible qu’il appelle l’homme, l’autre surnaturelle qu’il appelle Dieu (Sauveur, Rédempteur)… La religion a abaissé le concept " homme " ; sa conséquence extrême c’est que tout ce qui est bon, grand, vrai, demeure surhumain et n’est donné que par grâce…

88.

L’homme ne se connaissait pas au point de vue physiologique, tout au long de la chaîne qui traverse des milliers d’années : il ne se connaît pas encore aujourd’hui. De savoir par exemple que l’on possède un système nerveux ( - et non pas une " âme " - ), cela demeure encore le privilège des plus instruits. Mais, en cette matière, l’homme ne se contente pas de ne pas savoir. Il faut être très humain pour dire " c’est une chose que je ne sais pas ", pour s’accorder de l’ignorance. Si par exemple l’homme souffre ou s’il est de bonne humeur, il ne doute pas qu’il en trouvera la raison, pourvu qu’il cherche. Donc il se met à chercher… Mais en réalité il ne peut pas trouver cette cause, parce qu’il ne soupçonne même pas où il devrait chercher… Qu’arrive-t-il alors ? Il prend une des conséquences de son état pour la cause de celui-ci : si, par exemple, un ouvrage entrepris avec de la bonne humeur (entrepris en somme parce que la bonne humeur donnait le courage de l’entreprendre) réussit, c’est l’ouvrage qui est la cause de la bonne humeur… De fait la réussite dépendait de la même chose dont dépendait la bonne humeur, de la coordination heureuse des forces et des systèmes physiologiques. Il sent qu’il ne se porte pas bien : par conséquent il n’en finit pas de ses soucis, de ses scrupules et des critiques qu’il s’adresse… En vérité l’homme croit que le mauvais état où il se trouve est une suite de ses scrupules, de ses " péchés ", " de sa critique de soi "… Mais il finit par se rétablir, souvent après un état de prostration et d’épuisement profond. " Comment est-il possible que je sois si libre, si délivré ? C’est là un miracle. Dieu seul peut avoir fait cela pour moi. " - Conclusion : " Il m’a pardonné mes péchés "… On peut déduire de là une pratique : pour provoquer des sentiments de péché, pour préparer la contrition, il faut mettre le corps dans un état maladif et nerveux. La méthode pour en arriver là est connue. Comme de juste, on ne soupçonne pas la logique du fait : on a besoin d’une interprétation religieuse pour la macération de la chair, elle apparaît comme le but par excellence, tandis qu’elle n’est que le moyen pour rendre possible cette indigestion maladive du repentir (l’" idée fixe " du péché, l’hypnotisation de la poule par cette ligne qui est le " péché "). Le mauvais traitement du corps prépare le terrain nécessaire à une série de " sentiments du péché ", c’est-à-dire une souffrance générale qui veut être expliquée… D’autre part on peut déduire de là également la méthode de la " rédemption " : on a provoqué toutes les débauches du sentiment par les prières, les mouvements, les attitudes, les serments, — l’épuisement s’ensuit, souvent subit, souvent sous forme épileptique. Et - derrière l’état de somnolence profond, apparaît l’apparence de guérison -, en langage religieux : la " rédemption ".

89.

Les grands érotiques de l’idéal, les saints de la sensualité, transfigurée et incomprise, ces apôtres-types de l’" amour " (comme Jésus de Nazareth, saint François d’Assise, saint François de Paule), c’est chez eux que l’instinct sexuel qui se méprend s’égare en quelque sorte par ignorance, jusqu’à ce qu’il soit forcé de se satisfaire au moyen de fantômes : " Dieu ", l’" homme ", la " nature ". Cette satisfaction cependant n’est pas seulement apparente : elle s’accomplit véritablement chez les extatiques de l’union mystique, bien que ce soit en dehors de leur volonté et de leur " compréhension ", non sans qu’elle soit accompagnée des symptômes physiologiques de l’assouvissement sexuel, le plus physique et le plus conforme à la nature.

90.

Autrefois on tenait ces états morbides, — conséquences de l’épuisement physiologique -, parce qu’ils étaient riches en choses soudaines, terribles, inexplicables et incalculables -, pour plus importants que les états de santé et leurs conséquences. On avait peur : on admettait qu’il y a là un monde supérieur. On a rendu responsable de cette naissance de mondes secondaires l’ombre et le rêve, le sommeil et la nuit, les craintes inspirées par la nature. Il faudrait avant tout considérer de ce point de vue les symptômes de l’épuisement physiologique. Les anciennes religions imposent véritablement aux fidèles une discipline qui crée cet état d’épuisement, propre à faire naître de pareilles choses dans la conscience… On croyait avoir pénétré dans une sphère supérieure, où tout cesse d’être connu. — L’apparence d’un pouvoir supérieur…

91.

Le sommeil comme conséquence de l’épuisement, l’épuisement comme conséquence de toute irritation excessive… Le besoin de sommeil, la divinisation et l’adoration même de l’idée de sommeil se retrouvent dans toutes les religions et philosophies pessimistes. L’épuisement est dans ce cas un épuisement de race ; le sommeil considéré au point de vue psychologique n’est que le symbole d’un besoin de repos plus profond et plus considérable… In praxi c’est ici la mort qui agit en séductrice, sous le couvert de son frère le sommeil…

92.

Tout le training chrétien de la pénitence et de la rédemption peut être considéré comme une folie circulaire, provoquée d’une façon arbitraire : bien entendu on ne peut faire naître celle-ci que chez des individus déjà prédestinés, c’est-à-dire de ceux qui ont des dispositions morbides.

93.

Ne pas pouvoir en finir d’un événement, c’est là déjà un signe de décadence. Ouvrir toujours à nouveau de vieilles plaies, comme fait le chrétien, se rouler dans le mépris de soi et la contrition, c’est là une maladie de plus, dont jamais ne sortira le " salut de l’âme ", mais seulement une maladie de plus… Ces " conditions de salut ", chez le chrétien, ne sont que des variations d’un même état maladif, -l’interprétation d’une crise survenue, par une formule particulière, déterminée, non point par la science, mais par l’illusion religieuse. Lorsque l’on est malade, la bonté même revêt un caractère maladif… Nous comptons maintenant une grande partie de l’appareil psychologique dont s’est servi le christianisme parmi les formes de l’hystérie et les phénomènes épileptiformes. La pratique de la guérison, de l’âme tout entière, doit être replacée sur une base physiologique : le " remords " est, par lui-même, un obstacle à la guérison, — il faut chercher à tout contre-balancer par des actes nouveaux, pour échapper, aussi vite que possible, à la langueur provoquée par la torture que l’on s’inflige à soi-même… On devrait faire tomber dans le décri, comme nuisibles à la santé, les exercices purement psychologiques que préconisèrent l’Église et les sectes… On ne guérit pas un malade par les prières et la conjuration des mauvais esprits : les états de " tranquillité" qui se produisent sous de telles influences sont loin d’inspirer la confiance au point de vue psychologique. On est bien portant, lorsque l’on se rit du sérieux et de l’ardeur que l’on a mis à s’hypnotiser sur un événement quelconque de son existence, lorsque le remords nous fait éprouver quelque chose qui ressemble à l’étonnement du chien qui mord sur une pierre, — lorsque l’on a honte de se repentir. La pratique que l’on a utilisée jusqu’à présent, fût-elle purement psychologique et religieuse, ne tendait qu’à une transformation des symptômes : elle considérait qu’un homme était rétabli lorsqu’il s’abaissait devant la croix, et jurait de devenir un homme bon… Un criminel, cependant, qui se cramponne à sa destinée, avec une espèce de sérieux lugubre, et qui ne renie pas son acte après coup, possède une santé de l’âme plus grande… Les criminels avec lesquels Dostoïevski vivait au bagne étaient tous des natures indomptées, — ne valaient-ils pas cent fois mieux qu’un chrétien au cœur " brisé " ?

94.

Contre le repentir. — Je n’aime pas cette espèce de lâcheté à l’égard de son propre acte ; il ne faut pas s’abandonner soi-même sous le coup d’une honte ou d’une affliction inattendues. Une fierté extrême serait mieux en place. A quoi cela servirait-il en fin de compte ? Se repentir d’une action, ce n’est pas la réparer, pas plus que cette action ne s’efface lorsqu’elle est " pardonnée " ou " expiée " - Il faudrait être théologien pour croire à une puissance qui détruise une faute : nous autres immoralistes, nous préférons ne pas croire à la " faute ". Nous pensons que toutes les actions, de quelque espèce qu’elles soient, sont de valeur identique dans leur racine ; de même, les actes qui se tournent contre nous peuvent être, par cela même, utiles au point de vue économique, et désirables pour le bien public. Dans certains cas particuliers, nous nous avouerons à nous-mêmes qu’une action aurait facilement pu nous être épargnée, — les circonstances seules nous ont prédisposés pour elle. Qui, d’entre nous, favorisé par les circonstances, n’aurait pas déjà parcouru toute l’échelle des crimes ?… C’est pourquoi il ne faut jamais dire : " Je n’aurais pas dû faire telle chose " -, mais toujours seulement : " Comme c’est étrange que je n’aie pas fait cela cent fois déjà ! " - En fin de compte, il y a très peu d’actes qui soient typiques et qui présentent un véritable raccourci de l’individu ; et à considérer combien peu la plupart des gens sont des individualités, on s’apercevra combien rarement un homme est caractérisé par un acte particulier. Nous voyons des actions dictées par les circonstances, qui restent à fleur de peau, mouvements réflexes qui résultent de la décharge d’une irritation : elles se produisent bien avant que la profondeur de notre être n’en soit touchée, avant qu’on l’ait interrogée à ce sujet. Une colère, un geste, un coup de couteau : qu’y a-t-il là d’individuel ? L’acte apporte souvent avec lui une espèce de torpeur et de contrainte, en sorte que le coupable est comme fasciné par son souvenir et la sensation de n’être que l’attribut de son acte. C’est ce trouble intellectuel, une espèce d’hypnotisation, qu’il faut combattre avant tout. Un simple acte, quel qu’il soit, s’il ne se répète pas, mis en parallèle avec tout ce que l’on fait, est égal à zéro et peut être déduit sans que le compte général en soit faussé. L’intérêt inique que peut avoir la société à contrôler notre existence tout entière, dans un sens seulement, comme si c’était son but de faire ressortir un acte particulier, ne devrait pas contaminer le coupable lui-même, mais il en est malheureusement presque toujours ainsi. Cela tient à ce que chaque acte est suivi de conséquences inaccoutumées, accompagné de troubles cérébraux, quelle que soit d’ailleurs la nature de ces conséquences, bonnes ou mauvaises. Regardez un amoureux qui a obtenu une promesse, un poète, qu’une salle de théâtre applaudit : pour ce qui en est de la torpeur intellectuelle ils ne se distinguent en rien de l’anarchiste que l’on surprend par une visite domiciliaire. Il y a des actions qui sont indignes de nous, des actions qui, si on leur donnait une valeur typique, nous abaisseraient à une espèce inférieure. Il s’agit précisément d’éviter la faute que l’on commettrait en les considérant comme typiques. Il y a, par contre, une catégorie d’actions dont nous ne sommes pas dignes ; des exceptions nées d’une particulière plénitude dans le bonheur et la santé ; ce sont les vagues les plus élevées de notre flot qu’une tempête, le hasard, a une fois poussées jusqu’à cette hauteur ; de telles actions, de telles " œuvres ", ne sont point typiques, elles aussi. Il ne faut jamais évaluer un artiste selon la mesure de ses œuvres.

95.

L’universelle duperie dans ce que l’on appelle l’amendement moral. — Nous ne croyons pas qu’un homme puisse devenir un autre homme, quand il ne l’est pas déjà : c’est-à-dire, lorsqu’il n’est pas, comme le cas est fréquent, une multiplicité d’individus ou du moins de pousses d’individus. Dans ce cas, on réussit à mettre un autre rôle au premier plan, à repousser " l’homme ancien "… L’aspect est alors changé et non point l’être. Affirmer que quelqu’un cesse de se livrer à certains actes, c’est simplement affirmer le fait brutal qui permet les interprétations les plus variées. Pour la société, il est vrai, ce qui importe c’est que quelqu’un s’abstienne de commettre ces actes : pour ce, elle le sort des conditions où il pourrait les commettre : cela peut certainement être plus sage que de tenter l’impossible, de vouloir briser sa propension à faire telle ou telle chose. L’Église, — et en cela elle n’a pas fait autre chose que de remplacer et de reprendre la philosophie antique - l’Église, partant d’une autre estimation des valeurs, pour sauver une " âme ", le " salut " d’une âme, croyait d’une part à la puissance expiatrice de la punition et, d’autre part, à la puissance annulatrice du pardon. Ces croyances sont toutes deux des illusions du préjugé religieux - la punition ne répare point, le pardon ne saurait effacer ; ce qui est fait ne peut pas devenir " non fait ". Parce que quelqu’un oublie quelque chose, il n’est pas prouvé que cette chose n’existe plus… Une action tire ses conséquences dans l’homme et en dehors de l’homme, il importe peu qu’elle passe pour punie, " expiée ", " pardonnée ", " effacée ", ou encore que l’Église ait donné de l’avancement au coupable pour en faire un de ses saints. L’Église croit à des choses qui n’existent pas, à des " âmes " ; elle croit à des effets qui ne se produisent pas, aux effets divins ; elle croit à des conditions qui ne se produisent pas, au péché, à la rédemption, au salut de l’âme : elle s’arrête partout à la surface, aux signes, aux attitudes, aux paroles, à quoi elle donne une interprétation arbitraire. Elle possède une méthode raisonnée de faux monnayage psychologique.

96.

La charlatanerie morale du christianisme. — La pitié et le mépris se suivent dans une variation rapide, et je me sens parfois révolté comme à l’aspect d’un crime indigne. Ici l’erreur est devenue un devoir, — une vertu, — la méprise es devenue un coup de main ; l’instinct de destruction est systématisé sous le nom de " rédemption " ; ici chaque opération devient une blessure, une extirpation des organes mêmes dont l’énergie est la condition de tout retour à la santé. Au meilleur cas, on ne guérit rien et l’on se contente de transformer une série de symptômes d’un mal en une autre série… Et cette dangereuse folie, ce système de profanation et de castration de la vie est regardé comme saint, comme intangible ; vivre à son service, être l’instrument de cet art de guérir, être prêtre, cela doit enlever, rendre vénérable, rendre saint et même inviolable. La divinité seule peut être l’auteur de ce suprême art de guérir : la rédemption n’est compréhensible que comme une révélation, comme un acte de grâce, comme un présent immérité, fait par le créateur. Première proposition : la santé de l’âme est regardée comme une maladie, avec méfiance… Deuxième proposition : les conditions nécessaires à une vie forte et florissante, les aspirations et les passions violentes sont regardées comme des objections contre une vie forte et florissante. Troisième proposition : tout ce qui menace l’homme d’un danger, tout ce qui peut s’en rendre maître et le détruire, est mauvais et condamnable - il faut l’arracher de l’âme avec sa racine. Quatrième proposition : l’homme rendu inoffensif à l’égard de lui-même et des autres, affaibli, écrasé dans l’humilité et la résignation, conscient de sa faiblesse, le " pécheur ", — c’est là le type désirable, celui que l’on arrivera aussi à produire avec un peu de chirurgie de l’âme…

97.

Le prêtre veut parvenir à se faire passer pour le type supérieur de l’humanité, il veut arriver à dominer - ceux même qui ont la puissance entre les mains, afin d’être invulnérable, inattaquable - afin d’être la puissance la plus forte de la communauté, puissance que l’on ne saurait, à aucun prix, remplacer ou estimer trop bas. Moyen : lui seul possède la science, lui seul possède la vertu ; lui seul a, au-dessus de lui, le règne souverain ; lui seul est Dieu en quelque sorte, et il retourne à la divinité ; lui seul est l’intermédiaire entre Dieu et les autres ; la divinité punit tout préjudice causé à un prêtre, toute pensée dirigée contre lui. Moyen : la vérité existe. Il n’y a qu’une seule façon de l’atteindre : c’est de se faire prêtre. Tout ce qui est bon, tel l’ordre, la tradition, remonte à la sagesse des prêtres. Le livre sacré est l’œuvre de ceux-ci. Il n’y a pas d’autre source du bien que le prêtre. Toute autre espèce d’excellence est différente, par le rang, de celle du prêtre, par exemple l’excellence du roi. Conséquence : si le prêtre doit être le type supérieur, il faut que la gradation qui mène à ses vertus implique la gradation des valeurs humaines. La méditation, la dématérialisation, la non-activité, l’impassibilité, l’absence de passion, la solennité ; l’opposé de tout cela est représenté par l’espèce d’hommes la plus basse. Le prêtre a enseigné une espèce de morale qui lui permet d’être considéré lui-même comme le type supérieur. C’est lui qui conçoit un type opposé : le tchândâla. Rendre ce type méprisable par tous les moyens possibles, c’est ce qui donne du relief au régime des castes. La crainte extrême du prêtre devant la sensualité implique en même temps que, par elle, le régime des castes (c’est-à-dire le " régime " en général) serait le plus gravement menacé… Toute " tendance indépendante " in puncto puncti renverse la législation des mariages.

98.

Critique du saint mensonge. — Pour les fins pieuses le mensonge est permis, c’est une des théories de tous les sacerdoces, — montrer jusqu’à quel point elle fait partie de la pratique de ceux-ci, c’est ce qui doit être l’objet du présent examen. Mais les philosophes, eux aussi, dès qu’ils ont eu l’intention de prendre en mains la direction des hommes, avec des arrière-pensées sacerdotales, se sont immédiatement réservé le droit de mentir : Platon avant tout. Mais le plus grandiose de tous est ce double mensonge développé par les philosophes du Védanta qui sont les philosophes ariens par excellence : deux systèmes, contradictoires dans tous les points principaux, mais qui peuvent servir l’un pour l’autre, se remplacer et se compléter, dès qu’il s’agit de fins éducatrices. Le mensonge d’un principe doit créer une condition qui rende intelligible la vérité de l’autre… Jusqu’où va le pieux mensonge des prêtres et des philosophes ? — Il faut se demander ici quelles hypothèses ils mettent en avant pour l’éducation, quels dogmes il leur faut inventer pour satisfaire à ces hypothèses ? En premier lieu : il faut qu’ils aient de leur côté la puissance, l’autorité, la crédibilité absolue. En deuxième lieu : il faut qu’ils connaissent toute la marche de la nature, de sorte que tout ce qui touche l’individu paraisse conditionné par leurs lois. En troisième lieu : il faut encore que le domaine de leur puissance soit très vaste, de façon à ce que le contrôle en échappe aux yeux de leurs subordonnés : il faut qu’ils tiennent la mesure pénale pour l’au-delà, pour l’" après la mort " et, comme de juste, qu’ils connaissent les moyens pour ouvrir le chemin du salut. — Il faut qu’ils éloignent l’idée du cours naturel des choses : mais, comme ils sont des gens sages et avisés, ils peuvent promettre une série d’effets naturellement subordonnés à des prières ou à la stricte observation de leurs lois. — Ils peuvent de même prescrire une série de choses qui sont absolument raisonnables, — mais, bien qu’il leur soit permis d’indiquer l’expérience, l’empirisme, comme source de leur sagesse, il faut qu’ils donnent celle-ci pour le résultat d’une révélation, le fruit des " exercices de pénitence les plus durs ". Le saint mensonge se rapporte donc en principe : au but de l’action ( - la fin naturelle, la raison, est rendue invisible : une fin morale, l’accomplissement d’une loi, d’un service divin, apparaît comme but - ) : à la conséquence de l’action ( - la conséquence naturelle est considérée comme surnaturelle, et, pour agir avec plus de certitude, on fait espérer d’autres conséquences incontrôlables et surnaturelles). De cette façon se crée l’idée du bien et du mal, qui apparaît entièrement détachée des concepts naturels : " utile ", " nuisible ", " accélérateur ", "amoindrissant" pour la vie, — en ce sens que l’on imagine une autre vie, cette idée peut même être en opposition directe avec le concept naturel du bien et du mal. Enfin, la célèbre "conscience" est créée de la sorte : une voix intérieure qui, à chaque action, n’en mesure point la valeur, mais la juge par rapport à l’intention et la conformité de cette intention avec la " loi ". Le saint mensonge a donc inventé un Dieu qui punit et récompense, qui reconnaît exactement le code des prêtres et envoie ceux-ci dans le monde, comme ses interprètes et envoie ceux-ci dans le monde, comme ses interprètes et ses plénipotentiaires ; — un au-delà de la vie, où la grande machine pénale est représentée comme agissante, — à cette fin on conçoit l’immortalité de l’âme ; — la conscience dans l’homme, en tant que connaissance des termes fixes bien et mal, imaginant que c’est Dieu lui-même qui parle lorsqu’elle conseille de se conformer aux préceptes ecclésiastiques. Le saint mensonge c’est encore la morale, en tant que négation du cours normal des choses, réduisant tout ce qui arrive à des nécessités morales, à des effets moraux (c’est-à-dire l’idée de punition et de récompense), la morale enveloppant le monde, force unique, créatrice de tout changement ; — et c’est la vérité considérée comme chose donnée, comme révélation, identique à la doctrine des prêtres ; condition de tout salut et de tout bonheur, dans ce monde et dans l’autre. En résumé : par quoi paye-t-on la réforme morale ? — Désembrayage de la raison. Réduction de tous les motifs à la crainte et à l’espérance (punition et salaire) ; dépendance d’une tutelle sacerdotale, d’une exactitude de formulaire qui a la prétention d’exprimer une volonté divine ; l’implantation d’une " conscience " qui met une fausse science en place de l’examen et de l’essai : comme si ce qu’on doit faire et ne pas faire avait été déterminé d’avance, — une espèce de castration de l’esprit qui cherche et aspire au progrès ; — en résumé : la plus grave mutilation de l’homme que l’on puisse imaginer, et l’on prétend en avoir fait " l’homme bon ". Pratiquement toute la raison, tout l’héritage de sagesse, de subtilité, de prévoyance, conditions du canon sacerdotal, sont réduits après coup, arbitrairement, à un simple travail mécanique : la conformité avec les lois passe déjà pour être le but, le but suprême, la vie ne possède plus de problème ; — toute la conception du monde est souillée par l’idée de punition ; — l’idée même de l’existence est transformée ; en vue de représenter la vie sacerdotale comme le non plus ultra de la perfection, on en fait une calomnie et un avilissement de l’existence ; la notion de " Dieu " représente une aversion de la vie, la critique, le mépris même de la vie ; — la vérité est transformée mentalement en mensonge sacerdotal, l’aspiration à la vérité devient l’étude de l’écriture sainte, un moyen pour se faire théologien…


2. Critique du christianisme

a) Pour l’histoire du christianisme

99.

La prêtraille juive s’est entendue à présenter tout ce qu’elle affirmait comme un précepte divin, comme l’obéissance à un commandement divin… et aussi à introduire tout ce qui servait à conserver Israël, à lui faciliter l’existence (par exemple l’abondance des œuvres : la circoncision, le sacrifice comme centre de la conscience nationale), non comme œuvre de la nature mais comme œuvre de " Dieu ". — Ce processus se continue : au sein même du judaïsme, lorsque l’on ne sentait pas la nécessité des " œuvres " (comme rempart contre l’extérieur), on pouvait concevoir une espèce d’hommes sacerdotale qui se comporterait comme la "nature noble" en face de l’aristocratie ; un sacerdoce de l’âme, sans castes et en quelque sorte spontané qui, pour se différencier fortement de son opposé, accorderait de l’importance, non aux "œuvres", mais aux sentiments… Au fond, il s’agissait de nouveau de faire arriver une certaine catégorie d’âmes : c’était en quelque sorte une insurrection populaire au milieu d’un peuple sacerdotal, — un mouvement piétiste qui venait d’en bas (les pêcheurs, les péagers, les femmes, les malades). Jésus de Nazareth était le mot d’ordre sur lequel ils se ralliaient. Et de nouveau, pour pouvoir croire en eux-mêmes, ils ont besoin d’une transfiguration théologique ; ils ont besoin du " fils de Dieu ", rien moins que cela, pour se faire accorder créance. Et, de même que les prêtres avaient faussé l’histoire d’Israël tout entière, on reprit la même tentative, pour fausser cette fois, pour transformer toute l’histoire de l’humanité, dans le but de faire apparaître le christianisme comme un événement cardinal. Ce mouvement ne pouvait s’organiser que sur le terrain du judaïsme, dont c’était le trait capital d’avoir confondu la faute et le malheur et de transformer toute faute en un péché envers Dieu : le christianisme reprend tout cela à la deuxième puissance.

100.

Les croyants ont conscience de la dette énorme qu’ils ont contractée envers le christianisme, et ils en concluent que le promoteur de celui-ci est un personnage de tout premier rang… Cette conclusion est erronée, mais elle est la conclusion typique de tous les vénérateurs. Au point de vue objectif, il serait possible, premièrement, qu’ils se trompent sur la valeur de ce qu’ils doivent au christianisme : les convictions ne prouvent rien en faveur de la chose dont on est convaincu, — dans le cas des religions, elles inciteraient plutôt à des soupçons vis-à-vis de cette chose… En second lieu, il serait possible que ce que l’on croit devoir au christianisme ne saurait être imputé à son auteur, mais, bien au contraire, au produit achevé, à l’ensemble, à l’Église, etc. L’idée d’" auteur ", a des sens si multiples qu’elle peut simplement correspondre à la cause occasionnelle d’un mouvement : on a agrandi la personne du fondateur, dans la mesure où l’Église grandissait ; mais cette optique de la vénération autorise précisément à conclure qu’à une époque quelconque ce fondateur a été quelque chose de très incertain et de très indéterminé, — surtout au début… Que l’on songe avec quelle liberté saint Paul traite le problème personnel de Jésus ! Il va presque jusqu’à l’escamoter - ; Jésus est pour lui quelqu’un qui est mort et que l’on a revu après son décès, quelqu’un que les juifs ont livré à la mort… Pour saint Paul, c’est là un simple motif : la musique, il la compose lui-même…

101.

Les chrétiens, eux aussi, ont fait comme les juifs ; ils ont mis dans la bouche de leur maître, pour en incruster sa vie, la doctrine qui, selon leur sentiment, était une condition d’existence et une innovation. De même ils lui ont rendu toute la sagesse des proverbes - : en un mot, ils ont représenté leur propre vie de souffrance comme de la soumission, ce qui sanctifiait celle-ci pour leur propagande. On peut voir chez saint Paul de quoi il en retourne : c’est peu de chose. Le reste, c’est le développement particulier d’un certain type de saint, d’après ce qu’ils considéraient comme sacré. Toute la doctrine du miracle, y compris la résurrection, est une conséquence de la glorification de la communauté, qui prêtait à son maître ce dont elle était capable, mais à un degré supérieur (ou plutôt elle le déduisait de sa propre force).

102.

Le christianisme est encore possible à chaque instant… Il n’est lié à aucun des dogmes impudents qui se sont décorés de son nom : il n’a besoin ni de la doctrine d’un Dieu personnel, ni de celle du péché, ni de celle de l’immortalité, ni de celle de la rédemption, ni de celle de la foi : il peut absolument se passer d’une métaphysique, plus encore de l’ascétisme et d’une " science naturelle " chrétienne… Celui qui dirait aujourd’hui : " Je ne veux pas être soldat ", " je ne m’occupe pas des tribunaux ", " je ne réclame pas l’aide de la police ", " je ne veux rien faire qui trouble ma paix intérieure : et, si je dois en souffrir, rien ne me conservera mieux la paix que la souffrance… " - celui-là serait chrétien. Toute la doctrine chrétienne de ce que l’on doit croire, la " vérité " chrétienne tout entière, n’est que mensonge. C’est exactement la contre-partie de ce que voulait, à ses débuts, le mouvement chrétien. Ce qui est chrétien, dans le sens de l’Église, c’est ce qui précisément est anti-chrétien de prime-abord : des objets et des personnes au lieu de symboles ; de l’histoire au lieu de faits éternels ; des formules, des rites, des dogmes au lieu d’une pratique de la vie. L’indifférence absolue à l’égard des dogmes, du culte, des prêtres, de l’Église, de la théologie, voilà ce qui est chrétien. La pratique du christianisme n’est pas une chose chimérique, tout aussi peu que la pratique du bouddhisme : c’est un moyen pour être heureux…

103.

Jésus oppose une vie véritable, une vie selon la vérité, à la vie ordinaire : rien n’est plus loin de lui que la lourde sottise d’un " saint Pierre éternel ", d’une éternelle durée personnelle. Ce qu’il combat, c’est l’embarras que l’on fait avec la " personne " : comment se pourrait-il qu’il voulût précisément rendre celle-ci éternelle ? Il combat de même la hiérarchie dans la communauté : il ne promet pas une rétribution proportionnée au travail ; comment se pourrait-il qu’il eût pu parler de punition et de récompense dans l’au-delà !

104.

Le fondateur du christianisme a dû payer très cher son insistance à s’adresser aux couches les plus basses de la société et de l’intelligence juives. Elles l’ont reçu selon l’esprit qu’elles étaient aptes à comprendre… C’est une véritable honte d’avoir fabriqué une histoire du salut, un Dieu personnel, un sauveur personnel, une immortalité personnelle et d’avoir gardé toute la mesquinerie de la "personne" et de l’" histoire " dans une doctrine qui nie la réalité de toute ce qui est personnel et historique… La légende du salut, en lieu et place du symbolique " maintenant et pour toute éternité ", du symbolique " ici et partout " ; le miracle en lieu et place du symbole psychologique.

105.

Le christianisme primitif c’est la suppression de l’État : il interdit le serment, le service militaire, les cours de justice, la défense personnelle et la défense d’une communauté, il supprime la différence entre les concitoyens et les étrangers, de même l’institution des castes. L’exemple du Christ : il ne résiste pas à ceux qui font le mal, il ne se défend pas ; il fait plus : il " présente la joue gauche ". (A la question : " Es-tu le Christ ? " il répond : " Et dès lors vous verrez le fils de l’homme assis à droite de la Force et venir dans les nuages du ciel "). Il interdit à ses disciples de le défendre ; il fait observer qu’il pourrait avoir du secours, mais qu’il n’en veut point. Le christianisme est aussi l’abolition de la Société : il avantage tout ce que la Société méprise, il grandit parmi les décriés et les condamnés, les lépreux de toute espèce, les péagers, les prostituées, la populace la plus ignorante (les " pêcheurs ") ; il méprise les riches, les savants, les nobles, les vertueux, les gens " corrects ".

106.

Pour le problème psychique du christianisme. — Les forces agissantes sont toujours : le ressentiment, l’émeute populaire, l’insurrection des déshérités. (Avec le bouddhisme il en est autrement : celui-ci n’est pas né d’un mouvement de ressentiment. Il combat ce mouvement parce que le ressentiment pousserait à l’action.) Ce parti de la paix comprend que le renoncement aux hostilités, en pensée et en action, est une marque distinctive et une condition de conservation. C’est là que se trouve la difficulté psychologique qui a empêché le christianisme d’être compris : l’instinct créé par lui contraint à lutter par principe contre lui-même. Ce n’est qu’en tant que parti de la paix et de l’innocence que ce mouvement d’insurrection possède quelque chance de succès : il faut qu’il soit victorieux par son extrême douceur, sa bénignité et son caractère débonnaire, son instinct s’en rend bien compte. Le tour de force c’est de nier, de condamner l’instinct dont on est l’expression, d’étaler sans cesse, aux yeux de tous, par l’action et la parole, l’opposé de cet instinct.

107.

L’ " idéal chrétien " : mis en scène avec une ruse toute judaïque. Voici les instincts fondamentaux psychologiques de sa nature : La révolte contre les puissances spirituelles dominantes. La tentative de faire des vertus, qui rendent possible le bonheur des plus humbles, l’idéal suprême qui juge de toutes les valeurs, — d’appeler cet idéal Dieu ; c’est l’instinct de conservation des couches les moins vivantes. L’abstention absolue de la guerre, la non-résistance justifiée par cet idéal, — de même l’obéissance. L’amour des uns pour les autres, conséquence de l’amour de Dieu. Comme le péché tenir en réserve un remède ultime qui est toujours prêt… Artifice : nier tous les mobiles naturels et les rejeter dans le monde spirituel de l’au-delà… Exploiter la vertu et la vénération qu’elle inspire, pour en faire un instrument en vue d’un usage personnel : la dénier peu à peu à tous les hommes qui ne sont pas chrétiens.

108.

La prétendue jeunesse. — On fait erreur lorsque l’on rêve, dans le cas du christianisme, d’un peuple naïf et jeune qui se différencie d’une vieille culture ; la légende circule que c’est dans les couches du bas peuple où le christianisme se mit à croître et à prendre racine que la source profonde de la vie se mit à jaillir de nouveau. On n’entend rien à la psychologie de la chrétienté si l’on considère celle-ci comme l’expression de la jeunesse d’un peuple qui vient et de la régénération d’une race. Il s’agit tout au contraire d’une forme de décadence bien typique : l’amollissement moral et l’hystérie, au milieu d’une population mêlée et malade, s’abandonnant sans but à sa fatigue. Cette société bizarre qui s’est rassemblée là, autour de ce maître de la séduction populaire, ferait en somme bonne figure dans un roman russe, toutes les maladies nerveuses s’y donnent rendez-vous… l’absence de tâche, la pensée instinctive qu’en somme toute chose est près de sa fin, que rien ne vaut plus la peine qu’on s’y applique, le contentement dans le dolce farniente. La puissance et la certitude de son avenir qu’il y a dans l’instinct juif, ce que son âpre volonté de vivre et de dominer a de monstrueux, lui vient de sa classe dominante - les couches que soulève le jeune christianisme ne peuvent être mieux caractérisées que par la fatigue des instincts. D’une part, on en a assez, et d’autre part on est satisfait, chez soi, en soi, pour soi.

109.

Cette religion nihiliste rassemble dans l’Antiquité pour son propre usage, tous les éléments de décadence et tout ce qui leur ressemble - c’est-à-dire : a) Le parti des faibles et des malvenus (le rebut du monde antique : ce que celui-ci a repoussé avec le plus de violence…) ; b) Le parti de ceux qui sont infestés de morale, le parti des antipaïens ; c) Le parti de ceux qui sont fatigués de politique et indifférents (les Romains blasés…), des dénationalisés qui ont gardé un vide dans leur cœur ; d) Le parti de ceux qui sont rassasiés d’eux-mêmes, — qui sont heureux de contribuer à une conspiration souterraine. -

110.

La vie judéo-chrétienne : ici le ressentiment ne prévalut point. Ce furent seulement les premières persécutions qui poussèrent les passions à se manifester au dehors - aussi bien l’ardeur de l’amour que l’ardeur de la haine. Lorsque l’on voit les êtres qui vous sont le plus chers sacrifiés pour sa foi on devient agressif ; on doit la victoire du christianisme à ses persécuteurs. L’ascétisme dans le christianisme n’est rien de spécifique : c’est ce que Schopenhauer a mal compris. L’ascétisme pénètre le christianisme partout où il existait déjà sans celui-ci. Le christianisme hypocondriaque, la torture et les tourments de la conscience appartiennent également à un terrain particulier, où les valeurs chrétiennes ont pris racine : ce n’est pas le christianisme proprement dit. Le christianisme a absorbé toutes espèces de maladies qui règnent sur les terrains morbides : on pourrait tout au plus lui reprocher de n’avoir su se défendre contre aucune contagion. Mais c’est là précisément son essence : le christianisme représente un type de la décadence.

111.

Païen-chrétien. — Païenne est l’affirmation de tout ce qui est naturel, l’innocence dans le naturel, l’ingénuité. Chrétienne est la négation de tout ce qui est naturel, l’indignité en face de la nature, la contre-nature. Pétrone, par exemple, est " innocent " : comparé à cet homme heureux, un chrétien a, une fois pour toutes, perdu son innocence. Mais comme, en fin de compte, le statut chrétien ne peut être qu’un état de la nature, sans avoir le droit de s’interpréter comme tel, "chrétien" finit par correspondre à un faux monnayage de l’interprétation chrétienne érigé en principe.

112.

L’ignorance dans les choses de la psychologie. — Le chrétien n’a pas de système nerveux - ; le mépris du corps et la façon arbitraire de passer sous silence les exigences de celui-ci, les découvertes faites à son sujet ; l’hypothèse que ceci est conforme à la nature supérieure de l’homme, que l’âme en tirera nécessairement profit - ; la réduction systématique de toutes les facultés du corps à des valeurs morales ; la maladie elle-même conditionnée par la morale, imaginée par exemple comme punition, comme épreuve, ou même comme condition du salut ; l’homme y devient plus parfait qu’il ne saurait l’être quand il se porte bien ( - l’idée de Pascal) ; dans certains cas, il faut même se rendre volontairement malade. -

113.

Ils méprisaient le corps : ils ne se le faisaient pas rentrer en ligne de compte, mieux encore, ils le traitaient en ennemi. Leur extravagance, c’était de croire que l’on pouvait porter une " belle âme " dans un corps d’avorton, aux apparences de cadavre… Pour faire croire cela à d’autres gens encore, il leur fallait présenter autrement l’idée de " belle âme ", transformer la valeur naturelle jusqu’à ce que l’on pût considérer un être pâle, maladif, exalté jusqu’à l’idiotie comme le substratum de la perfection, comme " angélique ", comme créature transfigurée, comme homme supérieur.

114.

La réalité qui put servir de base au christianisme, c’étaient les petites familles juives éparpillées, avec leur chaleur et leur tendresse, leur empressement à recourir, empressement insolite dans tout l’Empire romain et peut-être mal compris, leur habitude de prendre fait et cause les uns pour les autres, leur fierté cachée de " peuple choisi ", fierté travestie en humilité, leur négation intime et sans envie de tout ce qui est en haut et a pour soi la gloire et la puissance. Avoir reconnu qu’il y avait là une force, que cet état bienheureux pouvait se communiquer aussi à des païens, qu’il serait séduisant et contagieux - c’est là le génie de saint Paul. Utiliser le trésor d’énergie latente, de sage bonheur, en vue d’une " église juive de libre confession ", utiliser toute l’expérience juive, la maîtrise à conserver intégrale la communauté sous la domination étrangère, utiliser aussi la propagande juive - saint Paul devina que c’était là sa tâche. Il se trouva précisément en présence de cette espèce de dites gens placée à l’écart et absolument désintéressée de la politique, apte à se maintenir et à se prolonger dans un certain nombre de vertus acquises qui exprimaient le seul sens de la vertu ("moyens pour conserver et exalter une catégorie spéciale d’hommes"). C’est des petites communautés juives que provient le principe de l’amour : une âme ardente et passionnée couve ici sous la cendre de l’humilité et de la misère : elle n’est ni grecque, ni hindoue, ni germanique. Le poème en l’honneur de l’amour que saint Paul a composé n’a rien de chrétien, c’est le jaillissement juif de cette flamme éternelle qui est sémitique. Si le christianisme a fait quelque chose d’essentiel au point de vue psychologique, ç’a été d’élever la température de l’âme chez ces races plus froides et plus nobles qui tenaient hors la tête parmi les peuples ; de découvrir que la vie la plus misérable pouvait devenir abondante sans prix par une élévation de température… Il va de soi qu’un pareil transfert ne pouvait s’opérer pour ce qui concerne les classes dominantes : les juifs et les chrétiens avaient contre eux leurs mauvaises manières, — la force et la passion de l’âme accompagnées de mauvaises manières provoquent de l’éloignement et presque de la répugnance ( - je vois ces mauvaises manières lorsque je lis le Nouveau Testament). Il fallait être parent, de la bassesse et la misère, avec le type du bas peuple qui parle ici pour se sentir attiré par lui. Le point de vue auquel on se place vis-à-vis du Nouveau Testament (tel Tacite) sert de pierre de touche pour connaître le goût classique de chacun ; celui qui n’éprouve pas un sentiment de révolte, celui qui n’est pas pris par quelque chose comme de la fœda superstitio, quelque chose qui vous fait retirer la main, comme pour ne pas se salir : celui-là ne sait pas ce qui est classique. Il faut considérer la " croix " comme fit Goethe.

115.

Réaction des petites gens. — L’amour procure le sentiment de puissance le plus élevé. Il fait comprendre que ce n’est pas l’homme en général mais une certaine catégorie d’hommes qui parlent ainsi : "Nous sommes divins dans l’amour, nous devenons des " enfants de Dieu ", Dieu nous aime, n’exige rien de nous autre chose que l’amour". Cela veut dire que toute morale, toute obéissance, toute action, ne produisent pas ce sentiment de puissance qu’engendre l’amour. — Par amour, on ne fait rien de méchant, on fait bien plus que ce l’on ferait par obéissance et vertu. Ici, le bonheur du troupeau, le sentiment de communauté, en grand et en petit, le vivant sentiment de l’unité, correspondent à la somme des sensations vitales. Aider, veiller, être utile, cela provoque sans cesse le sentiment de puissance ; le succès visible, l’expression du plaisir, soulignent le sentiment de puissance ; la fierté ne fait pas non plus défaut, on l’éprouve en tant que communauté, habitacle de Dieu, membre des " élus ". L’homme a proprement subi une nouvelle altération de la personnalité : cette fois-ci son sentiment d’amour s’est appelé Dieu. Il faut s’imaginer l’éveil d’un pareil sentiment ; c’est une espèce de ravissement, un discours étrange, un " évangile ". — C’était ce qu’il y avait là de singulièrement nouveau qui ne permit pas à l’homme de s’attribuer l’amour à lui-même : — il crut que Dieu marchait devant lui et qu’il était devenu vivant en son cœur. " Dieu vient parmi les hommes ", le " prochain " se transfigure, devient Dieu (pour peu que le sentiment d’amour se reporte sur lui). Jésus est le prochain, dès que la pensée transforme celui-ci en divinité, en cause qui produit le sentiment de puissance.

116.

Ce que je n’aime pas chez ce Jésus de Nazareth ou chez son apôtre Paul, c’est qu’ils ont farci de tant de choses la tête des petites gens, ce qui pourrait faire croire que les humbles vertus de ceux-ci ont quelque importance. On a dû le payer, cher, car ils ont mis en décri les qualités plus précieuses de la vertu et de l’homme, ils ont excité l’un contre l’autre la mauvaise conscience et le sentiment de dignité de l’âme noble, ils ont égaré les penchants de bravoure, de générosité, d’intrépidité, les penchants excessifs des âmes fortes, jusqu’à la destruction de soi-même…

117.

Ces petites vertus de bêtes de troupeau ne mènent nullement à la " vie éternelle " : c’est peut-être très habile de les mettre en scène en même temps que soi-même, mais, pour celui qui a gardé l’œil ouvert, cela n’en reste pas moins le plus ridicule de tous les spectacles. On ne mérite nullement un privilège sur terre et dans le ciel, lorsque l’on a mené sa chère petite douceur de mouton jusqu’à la perfection ; on n’en continue pas moins à être, au meilleur cas, un cher petit mouton absurde, avec des cornes, et rien de plus - en admettant que l’on ne crève pas de vanité et que l’on ne provoque pas de scandale par ses attitudes de juge. Quelle monstrueuse transfiguration de couleurs illumine ici les petites vertus - comme si elles étaient le reflet de qualités divines ! L’intention naturelle, l’utilité de toutes les vertus est systématiquement passée sous silence ; elle ne vaut que par rapport à un commandement divin, à un modèle divin, par rapport à des biens spirituels de l’au-delà. (Superbe cela ! comme s’il s’agissait du " salut de l’âme " : mais c’était un moyen pour " s’en tirer " avec autant de beaux sentiments que possible).

118.

Ce fut là la plus néfaste folie des grandeurs qu’il y eut jusqu’à présent sur la terre : — si ces petits avortons mensongers, ces cagots commencent à accaparer pour eux les mots " Dieu ", " jugement dernier ", " vérité ", " amour ", " sagesse ", " Saint Esprit ", et ils s’en servent pour se retrancher contre le " monde ", si cette espèce d’hommes commence à retourner les valeurs d’après ses propres vues, comme si c’était à elle qu’il appartînt d’être le sens, le sel, la mesure, le poids de tout le reste : il faudrait leur construire des maisons d’aliénés et ne faire rien autre chose. De les avoir persécutés, ce fut une antique bêtise de grand style : c’était les prendre trop au sérieux, c’était leur prêter du sérieux. Toute cette fatalité fut rendue possible par le fait qu’il existait déjà dans le monde une façon analogue de folie des grandeurs, la juive ( - lorsque le gouffre qui sépare les juifs des chrétiens-juifs fut ouvert, les chrétiens-juifs furent obligés d’employer le moyen de conservation inventé par l’instinct juif, en renchérissant encore une dernière fois - ) ; d’autre part aussi, par la philosophie grecque de la morale qui avait tout fait pour préparer et rendre acceptable un fanatisme moral, même parmi les Grecs et les Romains… Platon, le grand intermédiaire de la perdition, qui fut le premier à ne pas vouloir comprendre la nature dans la morale, qui déjà avait enlevé leur valeur aux dieux grecs par son idée du " bien ", qui déjà avait été atteint par la cafardise juive ( - en Égypte ?).

119.

Peu importe que quelque chose soit vrai, pourvu que cela fasse de l’effet - : manque absolu de probité intellectuelle. Tous les moyens sont bons, le mensonge, la calomnie, la plus impertinente accommodation, quand il s’agit d’élever le degré de chaleur - jusqu’à ce que l’on ait la " foi " -. Nous nous trouvons en présence d’une véritable école pour enseigner les moyens de séduction qui mènent à une croyance : mépris systématique des sphères d’où pourrait venir la contradiction ( - celle de la raison, de la philosophie et de la sagesse, de la méfiance, de la prudence) ; une louange impudente et une glorification de la doctrine, en faisant sans cesse appel à Dieu qui est celui qui l’a révélée, — l’apôtre ne signifie rien, — il n’y a là rien à critiquer, il suffit de croire et d’accepter ; c’est par l’extraordinaire grâce et la faveur de Dieu que l’on reçoit une pareille doctrine de salut ; et l’on ne doit recevoir celle-ci qu’avec la plus profonde reconnaissance et dans la plus grande humilité. On spécule sans cesse sur le ressentiment que les inférieurs éprouvent à l’égard de tout ce qui est vénéré : on les séduit par une doctrine qu’on leur présente comme la contre-partie de la sagesse du monde, de la puissance du monde. Cette doctrine convaincra les réprouvés et les déshérités de toute espèce ; elle promet le salut, l’avantage, le privilège aux effacés et aux humbles ; elle fanatise les pauvres petits cerveaux insensés, pour les remplir d’une vanité folle, comme si c’était elle qui fût le sens et le sel de la terre. - Tout cela, pour le dire encore une fois, ne peut être assez méprisé : nous nous épargnons la critique de la doctrine ; il suffit de voir les moyens dont elle se sert pour savoir à quoi on a affaire. Elle s’est accordée avec la vertu, elle a accaparé honteusement, pour son propre usage, toute la puissance fascinatrice de la vertu… elle s’est accordée avec la séduction du paradoxe, avec le besoin de poivre et de non-sens propre aux vieilles civilisations, elle a déconcerté et révolté, elle a excité à la persécution et aux mauvais traitements. - C’est exactement la même façon de bassesse réfléchie qui servit aux prêtres juifs à affermir leur pouvoir et à créer ainsi l’Église juive… Il faut distinguer : 1) cette chaleur de la passion qui est l’" amour " (reposant sur un fond de sensualité ardente) ; 2) le manque absolu de distinction du christianisme : — l’exagération continuelle, la verbosité ; — le manque d’intellectualité froide et d’ironie ; — quelque chose d’anti militaire dans tous les instincts ; le préjugé du prêtre à l’égard de la fierté virile, à l’égard de la sensualité, de la science, des arts.

120.

La condition psychologique, c’est l’ignorance, et l’inculture, l’ignorance qui a désappris toute pudeur : que l’on se figure ces saints impudents au milieu d’Athènes ! L’instinct juif de se considérer comme " élu " : les juifs revendiquent sans plus toutes les vertus pour eux-mêmes et ils considèrent le reste du monde comme leur contraire ; c’est là un signe profond de vulgarité d’âme ; Ils manquent absolument de buts véritables, de tâches véritables, pour quoi il faut d’autres vertus que la cagoterie, — l’État leur fit grâce de ce travail : et le peuple impudent fit malgré cela semblant de n’avoir pas besoin de l’État. " Si vous ne devenez pas comme les enfants -, comme nous voici loin de cette naïveté psychologique !

121.

Qu’on lise une fois le Nouveau Testament comme un livre de séduction : la vertu est accaparée avec l’idée de conquérir par elle l’opinion publique, — et cette vertu est la vertu la plus humble, que n’admet que l’idéale bête de troupeau et rien de plus (y compris le berger de ce troupeau - ) : une petite vertu tendre, bienveillante, secourable et joyeusement exaltée, une vertu qui, au dehors, est absolument sans prétention, — qui se gare contre le " monde ". La présomption la plus insensée qui s’imagine que la destinée de l’humanité tourne autour d’elle, de telle sorte que d’un côté la communauté représente ce qui est juste et de l’autre le monde, ce qui est faux, ce qui est éternellement réprouvable et réprouvé. La haine la plus insensée contre tout ce qui est au pouvoir, mais sans y toucher ! Une sorte de détachement intérieur, qui, à l’extérieur, maintient tout, tel que c’était pas le passé (servilité et esclavage ; savoir se faire de tout un moyen pour servir Dieu et la vertu).

122.

Quelle que soit la modestie que l’on manifeste dans ses aspirations à de la propreté intellectuelle, on ne peut s’empêcher, lorsque l’on entre en contact avec le Nouveau Testament, d’éprouver quelque chose comme un malaise inexprimable : car l’impertinence effrénée qu’il y a, chez les moins qualifiés, à vouloir dire son mot au sujet des grands problèmes, leur prétention à vouloir s’ériger en juges dans ces questions, dépassent toutes les bornes. La légèreté impudente avec laquelle il est parlé ici des problèmes les plus inabordables (la vie, le monde, Dieu, le but de la vie) comme si ce n’était pas du tout des problèmes, mais les choses les plus simples que n’ignorent pas ces petits cagots !

123.

Combien l’objet importe peu ! C’est l’esprit qui vivifie ! Il y a un air lourd et empesté dans tout ce bavardage échauffé qu’ils font autour du " salut ", de " l’amour ", de la " béatitude ", de la " foi ", de la " vérité ", de la " vie éternelle " ! Que l’on prenne, par contre, un livre vraiment païen, par exemple Pétrone, où, en somme, on ne fait, ne dit, ne veut et n’estime rien qui ne soit un péché, et même un péché mortel, selon l’estimation chrétienne et bigote. Et, malgré cela, quel sentiment du bien-être, dans l’air pur, la spiritualité supérieure, l’allure plus rapide, l’excès de force libérée et sûr de l’avenir ! Dans tout le Nouveau Testament il n’y a pas une seule bouffonnerie : mais cela suffit à réfuter un livre…

124.

La guerre contre les nobles et les puissants que l’on fait dans le Nouveau Testament est une guerre semblable à celle du Renard et avec les mêmes moyens : toujours l’onction chrétienne, la récusation absolue, en réservant sa propre ruse.

125.

Rien n’est moins innocent que le Nouveau Testament. On sait sur quel terrain il s’est développé. Ce peuple, avec une volonté implacable à vouloir s’affirmer, qui, lorsqu’il eut perdu tout soutien naturel, étant privé depuis longtemps de tout droit à l’existence, sut s’imposer malgré tout en s’appuyant sur des hypothèses absolument antinaturelles et imaginaires (se disant le peuple élu, la communauté des saints, le peuple de la promesse, l’« Église ») : ce peuple mania le pia fraui avec une perfection telle, avec un degré de " bonne conscience " qui fait que l’on ne saurait être assez prudent lorsqu’il prêche la morale. Lorsque des juifs se présentent comme s’ils étaient l’innocence même, c’est qu’un grand danger les menace : il faut avoir toujours sous la main son petit fond de raison, de méfiance et de méchanceté lorsqu’on lit le Nouveau Testament. Des gens de l’origine la plus basse, de la racaille ou peu s’en faut, les réprouvés, non seulement de la bonne société, mais encore de la société estimable, des gens qui ont grandi à l’écart même de l’odeur de la culture, sans discipline, ignorant, ne se doutant même pas que, dans les choses intellectuelles, il pût y avoir de la conscience, en un mot - des juifs : ils sont rusés par instinct, avec toutes les idées superstitieuses, ils ne savent pas créer un avantage, une séduction.

126.

Dans le Nouveau Testament et particulièrement dans les évangiles, je n’entends pas un langage "divin" : j’y vois bien plutôt une forme indirecte de la rage souterraine dans la calomnie et la destruction - une des formes les moins loyales de la haine. On ignore toutes les qualités d’une nature supérieure. Impudent abus de toute espèce de bonhomie ; tout le trésor des proverbes est exploité et imposé ; était-il nécessaire de faire venir un Dieu pour dire à ces péagers… etc. - Rien n’est plus vulgaire que cette lutte contre les pharisiens à l’aide d’un faux-semblant de morale absurde et impraticable ; de pareils tours de force ont toujours amusé le peuple. Une accusation d’" hypocrisie " venant d’une pareille bouche. Rien n’est plus habituel que de traiter ainsi des adversaires - cette façon insidieuse révèle le caractère de noblesse ou plutôt son absence…

127.

Le profond mépris que l’on mettait jadis dans la façon dont on traitait le chrétien dans le monde antique, ce monde noble et éduqué, est de même ordre que l’aversion instinctive que l’on manifeste aujourd’hui encore vis-à-vis du juif : c’est la haine des classes libres et conscientes d’elles-mêmes, à l’égard de ceux qui se faufilent et allient les gestes timides et gauches à une suffisance insensée. Le Nouveau Testament est l’évangile d’une espèce d’hommes qui manque totalement de noblesse. Sa prétention à avoir plus de valeur que tout le reste, à réunir toutes les valeurs, présente en effet quelque chose de révoltant, — aujourd’hui encore.

128.

Le christianisme ne fait que reprendre la lutte qui existait déjà contre l’idéal classique, contre la région noble. De fait, toute cette transformation n’est qu’une adaptation aux besoins et au niveau d’intelligence à la masse religieuse d’alors : cette masse qui croyait à Isis, à Mithras, à Dionysos, à la " grande mère " et qui exigeait d’une religion qu’elle fut : 1) l’espoir de l’au-delà, 2) la sanglante fantasmagorie de la victime (le mystère), 3) l’action rédemptrice, la sainte légende, 4) l’ascétisme, la négation du monde, la " purification " superstitieuse, 5) la hiérarchie comme forme de la communauté. Bref, le christianisme s’adapte à l’anti-paganisme qui existait déjà et qui commençait à s’introduire partout, ces cultes qui furent combattus par Epicure… plus exactement à la religion de la basse classe, des femmes, des esclaves, des masses sans noblesse. Les malentendus sont donc les suivants : 1) l’immortalité personnelle ; 2) le prétendu autre monde ; 3) l’absurdité de la notion de punition et d’expiation au centre de l’interprétation du monde ; 4) au lieu de diviniser l’homme, on lui enlève son caractère divin, on creuse un gouffre profond que seul le miracle, la prostration du plus profond mépris de soi peuvent franchir ; 5) le monde de l’imagination corrompue et des passions maladives, au lieu des pratiques simples et pleines d’amour, au lieu d’un bonheur bouddhiste réalisable sur la terre ; 6) un ordre religieux, avec un sacerdoce, une théologie, des cultes, des sacrements : en un mot tout ce qui a été combattu par Jésus de Nazareth ; 7) le miracle partout et en toute chose ; la superstition : tandis que ce qui distingue précisément le judaïsme et le christianisme primaire c’est la répulsion contre le miracle, un rationalisme relatif.

129.

Christianisme. — Un naïf effort vers un mouvement de la paix bouddhique, jaillissant du véritable foyer du ressentiment… mais retourné par saint Paul qui en fit une doctrine du mystère païen, propre à s’accorder enfin avec toute l’organisation de l’État… à faire la guerre, à condamner, à martyriser, à conjurer, à haïr. Saint Paul s’appuie sur le besoin de mystère des grandes masses religieusement agitées : il cherche une victime, une fantasmagorie sanglante, qui puisse entrer en lutte avec les images des cultes secrets : Dieux mis en croix, le calice de sang, l’union mystique avec la " victime ". Il cherche la continuité de l’existence après la mort (l’existence bienheureuse de l’âme individuelle rachetée) qu’il met en relation de cause avec cette victime, par la résurrection (d’après l’exemple de Dionysos, de Mithra, d’Osiris). Il faut qu’il mette au premier plan l’idée de faute et de péché, non point une pratique nouvelle comme Jésus lui-même la montra et l’enseigna), mais un culte nouveau, une foi nouvelle, la croyance à une métaphore miraculeuse (le " salut " par la foi). Il a compris le grand besoin du monde païen et de ces simples faits de la vie et de la mort du Christ ; il a donné une image absolument arbitraire, accentuant tout à nouveau, déplaçant partout le centre de gravité… il a annulé par principe le christianisme primitif… L’attentat contre les prêtres et la théologie a abouti, grâce à saint Paul, à un nouveau sacerdoce, à une nouvelle théologie - à une caste régnante et aussi à une Église. L’atteinte portée à l’importance exagérée que l’on prêtait à la " personne " a abouti à une croyance à la " personnalité éternelle " (au souci du " salut éternel "… ), donc à une exagération paradoxale de l’égoïsme personnel. Ceci est l’humour de la chose, un humour tragique : saint Paul a établi, en lui prêtant des proportions énormes, ce que le Christ avait justement annulé par sa vie. Enfin, lorsque l’édifice de l’Église fut terminé, elle sanctionna même l’existence de l’État.

130.

Le " christianisme " est devenu quelque chose de foncièrement différent de ce que fit et voulut son fondateur. Il est le grand mouvement antipaïen de l’Antiquité, déterminé en utilisant la vie, la doctrine et les " paroles " du fondateur du christianisme. Mais par une interprétation absolument arbitraire, selon le schéma de besoins foncièrement différents, on l’a traduit dans le langage de toutes les religions souterraines déjà existantes. C’est la montée du pessimisme ( - tandis que Jésus voulait apporter la paix et le bonheur des agneaux) ; et ce pessimisme est le pessimisme des faibles, des vaincus, des opprimés, de ceux qui souffrent… Ses ennemis mortels sont : 1) la force de caractère, l’esprit et le goût ; le " monde " ; 2) le " bonheur " classique, la légèreté et le scepticisme distingués, la dure fierté, le libertinage excentrique et la froide frugalité du sage, le raffinement grec dans l’attitude, la parole et la forme. Ses ennemis mortels sont les Romains, tout aussi bien que les Grecs. Tentative de l’anti-paganisme pour trouver des fondements philosophiques et se rendre acceptable : il eut le flair de se rapprocher des figures ambiguës de la culture ancienne, avant tout pour découvrir Platon, cet anti-hellène, ce sémite par instinct… Et aussi le stoïcisme qui est essentiellement l’œuvre des sémites. ( - La " dignité " envisagée sous sa forme austère, considérée comme loi, la vertu comme grandeur, responsabilité, suprême souveraineté personnelle - tout cela est sémite. Le stoïcien est un chef arabe, drapé d’oripeaux et de concepts grecs.)

131.

Aucun Dieu n’est mort pour nos péchés ; il n’y a pas de salut par la foi ; pas de résurrection après la mort -tout cela ce sont les fausses monnaies du christianisme véritable et ces malheureux cerveaux brûlés sont responsables de cette supercherie. La vie qui doit servir d’exemple est faite d’amour et d’humilité ; dans son abondance de cœur elle ne repousse pas l’être le plus infime, elle renonce, d’une façon formelle, à faire valoir son droit, à se défendre, à la victoire dans le sens de triomphe personnel ; elle croit à la béatitude, ici-bas, sur la terre, malgré la misère, la résistance et la mort ; elle est conciliante et repousse la colère et le mépris ; elle ne veut pas de récompense ; elle ne s’engage vis-à-vis de personne ; c’est l’abandon dans ce qu’il a de plus spirituel et de plus intellectuel ; une vie très fière avec la volonté de la vie pauvre et servile. Après que l’Église se fut laissé prendre toute la pratique chrétienne, lorsqu’elle eut sanctionné formellement la vie dans I’État, ce genre de vie que Jésus avait combattu et condamné, elle fut forcée de placer ailleurs le sens du christianisme : dans la foi en des choses incroyables, dans le cérémonial des prières, des adorations, des fêtes, etc. L’idée de " péché ", de " pardon ", de " punition ", de " récompense ", tout ce qui ne jouait aucun rôle et était presque exclu du premier christianisme, tout cela fut maintenant mis au premier plan. Un épouvantable brouillamini de philosophie grecque et de judaïsme ; l’ascétisme ; les perpétuels jugements et les condamnations ; la hiérarchie, etc.

132.

Pour l’histoire du christianisme. — Changement continuel du milieu : de la sorte la doctrine chrétienne déplace sans cesse l’équilibre… La favorisation des humbles et des petites gens… Le développement de la caritas… Le type " chrétien " adopte de nouveau graduellement ce qu’il avait nié primitivement ( - persistant dans cette négation). — Le chrétien devient citoyen, soldat, juge, ouvrier, commerçant, savant, théologien, prêtre, philosophe, agronome, artiste patriote politicien "prince"…, il reprend tous les agissements qu’il avait reniés ( - la défense personnelle, le jugement sur ses semblables, la punition, le serment, la distinction entre un peuple et un autre, le dénigrement, la colère…). La vie du chrétien finit par être tout entière la vie dont le Christ enseignait qu’il fallait se séparer. L’Église appartient au triomphe de l’Antéchrist, tout aussi bien que l’État moderne, que le nationalisme moderne.

133.

Une religion nihiliste, sortie d’un peuple fatigué et suranné, ayant survécu à tous les instincts violents conformes à ce peuple - transportée peu à peu dans un autre milieu, pénétrant enfin parmi les peuples jeunes qui n’ont pas encore vécu du tout - comme cela est singulier ! Un bonheur du déclin et du soir, un bonheur de bergers, prêché à des barbares, à des Germains ! Combien il fallut d’abord germaniser et barbariser tout cela ! A ceux qui avaient rêvé d’un Walhall ! — à ceux qui trouvaient tout le bonheur dans la guerre ! — Une religion sur-nationale, prêchée au milieu d’un chaos, où n’existaient même pas encore de nations !

b) L’idéal chrétien

134.

Les deux grands mouvements nihilistes : a) le bouddhisme, b) le christianisme. Ce dernier est arrivé maintenant seulement aux conditions de culture où il peut remplir sa destination primitive - le niveau où il faut le placer - où il peut se montrer pur… Notre avantage, c’est de vivre à l’époque de la comparaison, nous pouvons revoir le compte, comme il n’a jamais été revu : nous sommes en général la conscience de l’histoire… Nous jouissons autrement, nous souffrons autrement : la comparaison d’une multiplicité insolite, telle est notre activité instinctive… Nous comprenons tout, nous vivons tout, nous n’avons plus en nous de sentiment d’inimitié… Que ce soit notre avantage ou non, notre curiosité empressée et presque aimante s’en va sans crainte aux choses les plus dangereuses… " Tout est bien " - nous avons de la peine à être négatifs. Nous souffrons lorsqu’il nous arrive de devenir assez inintelligents pour prendre parti contre quelque chose… En somme, c’est nous autres savants qui répondons aujourd’hui le mieux à la doctrine du Christ. -

135.

Christianismi et buddhismi essentia. — Les deux religions ont en commun : la lutte contre les sentiments d’inimitié - ces sentiments considérés comme la source du mal. Le " bonheur " n’existant que comme chose intérieure. — L’indifférence à l’égard de l’apparence et de la parade du bonheur. Bouddhisme : le désir de se séparer de la vie : la clarté philosophique issue d’un haut degré de spiritualité, au milieu des classes supérieures. Christianisme : au fond il veut la même chose ( - l’Église juive est déjà un phénomène de décadence de la vie), mais conformément à une profonde inculture, ignorant au juste l’objet de ses désirs ; s’arrêtant au " salut ", comme but suprême… Les instincts vigoureux de la vie ne sont plus considérés comme propres à engendrer la joie, mais bien plutôt à causer la souffrance : pour le bouddhiste, en tant que ces instincts poussent à l’action (mais l’action passe pour engendrer le déplaisir…) ; pour le chrétien, en tant qu’ils occasionnent l’inimité et la contradiction (mais la haine et l’offense passent pour engendrer le déplaisir pour troubler la " paix de l’âme ").

136.

Notre époque est mûre dans un certain sens (c’est-à-dire décadente), comme le fut l’époque de Bouddha… Voilà pourquoi un christianisme est possible sans les dogmes absurdes… Le bouddhisme et le christianisme sont des religions de déclin : par-delà la culture, la philosophie, l’art, l’État.

137.

Bouddha contre le " crucifié ". — Au milieu du mouvement nihiliste on peut encore séparer nettement le courant chrétien du courant bouddhiste. Le mouvement bouddhiste exprime un beau soir, la douceur d’un jour sur son déclin, — c’est la reconnaissance à l’égard de tout ce qui est écoulé, sans oublier ce qui a fait défaut : l’amertume, la déception, la rancune ; en fin de compte : le grand amour spirituel ; il a derrière lui le raffinement de la contradiction philosophique, de cela aussi il se repose : mais il lui emprunte encore le rayonnement intellectuel et la rougeur du couchant. ( - Son origine est dans les castes supérieures -.) Le mouvement chrétien est un mouvement de dégénérescence, composé d’éléments de déchet et de rebut de toute sorte : il n’exprime pas l’abaissement d’une race, il est, dès le début, un conglomérat de tous les éléments de déchet morbides qui s’attirent et se cherchent… C’est pourquoi il n’est point national, point conditionné par la race : il s’adresse aux déshérités de partout ; il a un fond de rancune contre tout ce qui est bien venu, contre tout ce qui domine, il a besoin d’un symbole qui exprime la malédiction contre les bien-nés et les dominateurs… Il est aussi en opposition avec tous les mouvements intellectuels, toutes les philosophies ; il prend parti pour les idiots et prononce une malédiction contre l’esprit. Il est plein de rancune contre ceux qui sont doués, savants d’esprit indépendant : il devine chez eux la santé robuste, la souveraineté.

138.

Comment se comporte une religion arienne, affirmatrice, le produit d’une classe dominante : la règle de Manou. Comment se comporte une religion sémitique, affirmatrice, le produit d’une classe dominante : la loi de Mahomet, l’Ancien Testament, dans ses parties d’origine reculée. Comment se comporte une religion sémitique, négatrice, le produit d’une classe opprimée : le Nouveau Testament (d’après les idées indo-ariennes, une religion de Tchândalâ). Comment se comporte une religion arienne, négatrice, née parmi les castes dominantes : le bouddhisme. C’est tout à fait dans la règle que nous n’ayons pas de religion de la race arienne opprimée : car ce serait là une contradiction : une race de maîtres est au sommet, ou bien elle périt.

139.

On parle aujourd’hui beaucoup de l’esprit sémitique du Nouveau Testament : mais ce que l’on appelle ainsi n’est que de l’esprit du prêtre, — et dans le code arien de la race la plus pure, dans la loi de Manou, cette façon de " sémitisme " c’est-à-dire d’esprit de prêtre, est pire que n’importe où. Le développement de l’état sacerdotal juif n’est pas original : les juifs ont appris à connaître leur modèle à Babylone, le schéma en est arien. S’il arrive plus tard à dominer de nouveau en Europe, sous la prépondérance du sang germanique, cela était conforme à l’esprit de la race dominante : un grand atavisme. Le Moyen Âge germanique visait à rétablir l’ordre des castes aryen. Le mahométisme s’est, d’autre part, inspiré du christianisme : l’utilisation de l’" au-delà " comme instrument de punition. Le modèle d’une organisation communale invariable, avec des prêtres à la tête - c’est le plus ancien produit de la culture asiatique sur le domaine de l’organisation - a nécessairement poussé à la réflexion et à l’imitation, à tous les points de vue. — Ce fut encore Platon, mais, avant tout, les Égyptiens.

140.

A. Dans la mesure où aujourd’hui le christianisme paraît encore nécessaire, l’homme apparaît inculte et fatal… B. A d’autres points de vue, il est non seulement nuisible, mais encore extrêmement dangereux, mais il est attirant et séducteur, parce qu’il correspond au caractère morbide de couches entières, de types nombreux de l’humanité actuelle… Ces types s’abandonnent à leur penchant en se livrant à l’aspiration chrétienne - ce sont les décadents de toutes espèces. Il faut distinguer ici sévèrement entre A et B. Dans le cas A, le christianisme est un remède, ou au moins un moyen de contrainte ( - en rendant même malade, le cas échéant : ce qui peut être utile pour briser la barbarie et la brutalité). Dans le cas B, il est symptôme de la maladie elle-même, il augmente la décadence ; ici il agit contre un système de traitement corroborant, il représente alors l’instinct du malade contre ce qui est salutaire. -

141.

Dieu a créé l’homme heureux, oisif, innocent et immortel : notre existence d’ici-bas est une vie fausse, déchue, souillée de péchés, une expiation… La lutte, le travail, la souffrance, la mort sont considérés et appréciés comme des objections contre la vie, comme quelque chose d’anti-naturel, quelque chose qui ne doit pas durer ; contre quoi l’on a besoin de remèdes, contre quoi l’on possède des remèdes !… L’humanité s’est trouvée depuis Adam jusqu’à aujourd’hui dans des conditions anormales : Dieu lui-même a donné son fils pour les fautes d’Adam, afin d’en finir de ces conditions anormales sur la terre : le caractère naturel de la vie est une malédiction ; le Christ remet dans les conditions normales celui qui croit en lui : il le rend heureux, oisif et innocent. — Or, la terre n’a pas fini par être fertile, sans travail ; les femmes n’enfantent pas sans douleurs ; la maladie n’a pas cessé ; les plus croyants sont aussi mal en point que les incrédules. Mais l’homme est délivré de la mort et du péché - des affirmations soutenues par l’Église, d’autant plus catégoriquement qu’elles ne permettent aucune espèce de contrôle. " Il est exempt de péchés " - non à cause d’un acte personnel, non par suite d’une lutte rigoureuse de sa part, mais racheté par l’acte de rédemption - par conséquent il devient parfait, paradisiaque… La vie vraie cependant n’est qu’une croyance (c’est-à-dire une illusion, une folie). Toute l’existence véritable de lutte et de combat, pleine de lumières et de ténèbres, n’est qu’une existence mauvaise et fausse : être sauvé par le Fils, voilà la tâche. " L’homme innocent, oisif, immortel, heureux " - cette conception qui forme l’objet des " suprêmes désirs ", doit être critiquée avant tout. Pourquoi la peine, le travail, la mort, la douleur (et, pour parler en chrétien, la connaissance) vont-ils contre les " suprêmes désirs " ? — Les paresseuses notions chrétiennes du " salut ", de l’" innocence ", de l’" immortalité ".

142.

L’homme supérieur se distingue de l’homme inférieur par son intrépidité et son défi au malheur : c’est signe de régression, lorsque les évaluations eudémoniques commencent à être considérées comme les plus hautes ( - l’épuisement physiologique, l’appauvrissement de la volonté - ). Le christianisme avec sa perspective de " béatitude " est l’horizon typique pour une espèce d’hommes souffrante et appauvrie. La plénitude de la force veut créer, souffrir, disparaître : pour elle le pieux salut des chrétiens est une mauvaise musique et les gestes hiératiques l’ennuient.

143.

Nous avons rétabli l’idéal chrétien : il nous reste à déterminer sa valeur : 1) Quelles sont les valeurs niées par l’idéal chrétien ? Que contient l’idéal contraire ? — La fierté, la distance, la grande responsabilité, l’exubérance, la superbe animalité, les instincts guerriers et conquérants, l’apothéose de la passion, de la vengeance, de la ruse, de la colère, de la volupté, de l’esprit d’aventure, de la connaissance ; on nie l’idéal noble : la beauté, la sagesse, la puissance, la splendeur, le caractère dangereux du type homme : l’homme qui détermine des buts, l’homme de l’avenir ( - ici le christianisme se présente comme conséquence du judaïsme. — ) 2) Est-il réalisable ? — Oui, mais il est soumis à des conditions climatériques, de même que l’idéal hindou. Tous deux négligent le travail. — Il met à part, en dehors du peuple, de l’État, de la communauté de culture, de la juridiction, il rejette l’instruction, le savoir, l’éducation, les bonnes manières, l’industrie, le commerce… il dégage de tout ce qui fait l’utilité et la valeur de l’homme - il circonvient l’homme par une idiosyncrasie de sentiments. Non politique, anti-national, ni agressif ni défensif - il n’est possible que dans une organisation politique et sociale fortement établie qui laisse pulluler, aux dépens de la société, ces parasites sacrés. 3) Il demeure en conséquence de la volonté de plaisir - et rien de plus ! La " félicité céleste " est tenue pour quelque chose qui se démontre soi-même, qui n’a plus besoin de justification, — tout le reste (la façon de vivre et de laisser vivre) n’est qu’un moyen pour atteindre ce but… Mais c’est là penser pauvrement : la crainte de la douleur, de l’impureté, de la perdition, motifs suffisants pour laisser tout aller à vau-l’eau. Cette façon de penser mesquine est le signe d’une race épuisée ; il ne faut pas s’y laisser tromper. (" Devenez comme les enfants. " - Une nature du même ordre : François d’Assise, névrosé, épileptique, visionnaire, comme Jésus.)

144.

Voyons ce que le " vrai chrétien " fait de tout ce que déconseille son instinct : il met en suspicion et traîne dans la boue tout ce qui est beau, riche, fier, tout ce qui brille, et ce qui est puissant, la conscience de soi, la connaissance - bref, toute la culture : son intention est d’enlever à celle-ci sa bonne conscience…

145.

Le christianisme est possible sous forme d’existence privée ; il suppose une société étroite, limitée, absolument anti-politique, — il appartient au conventicule. Un " État chrétien ", par contre, une "politique chrétienne" apparaissent comme un mensonge éhonté, de même qu’une conduite chrétienne de l’armée qui finirait par traiter en chef d’État-major général le " Dieu des armées ". La papauté, elle aussi, n’a jamais été capable de faire de la politique chrétienne… ; et lorsque les réformateurs font de la politique, comme fit Luther, on sait qu’ils procèdent selon Machiavel, tout comme de simples tyrans ou immoralistes.

146.

La " foi " ou les " œuvres " ? — Mais que les " œuvres ", l’habitude d’œuvres déterminées, finissent par engendrer une évaluation particulière et enfin un sentiment, cela est aussi naturel qu’il est anti-naturel de voir de simples " évaluations " sortir des "œuvres". Il faut s’exercer, non point à renforcer le sentiment de valeur, mais à agir ; il faut d’abord pouvoir faire quelque chose… Le dilettantisme chrétien de Luther. La foi est un pont aux ânes. Le fond c’est la conviction profonde de Luther et de ses pareils de leur incapacité aux œuvres chrétiennes ; c’est un fait personnel, caché par une méfiance extrême au sujet de la conduite, savoir si toute manière de faire n’est pas, en général, péché et œuvre du démon : en sorte que la valeur de l’existence est réduite à quelques états de soumission très intenses (la prière, l’effusion, etc.). — En fin de compte, Luther aurait raison : les instincts qui s’expriment dans toute la manière d’être des réformateurs sont les plus brutaux qu’il y ait. Leur existence n’était supportable pour eux que s’ils se détournaient absolument d’eux-mêmes, pour s’abîmer dans leur contraire, pour s’adonner à l’illusion (la " foi ").

147.

Les chrétiens n’ont jamais pratiqué les actes que Jésus leur avait prescrits, et l’impudente fable de la " justification par la foi " et de la signification supérieure et unique de celle-ci n’est que la conséquence du manque de courage et de volonté que l’Église met à revendiquer les œuvres que Jésus demandait. Le bouddhiste agit autrement que le non-bouddhiste ; le chrétien agit comme tout le monde et possède un christianisme des cérémonies et des états d’âme. Notre christianisme, en Europe, est si profondément mensonger que nous méritons vraiment le mépris des Arabes, des Hindous, des Chinois… Que l’on écoute les discours du premier homme d’État allemand sur ce qui, pendant quarante ans, a préoccupé l’Europe.

148.

L’ironie de la civilisation européenne, c’est que l’on tient telle chose pour vraie et que l’on fait telle autre chose. A quoi sert, par exemple, tout art de la vie et tout sens critique, si l’interprétation ecclésiastique de la Bible, la protestante aussi bien que la catholique, est maintenue avant comme après.

149.

On ne se rend pas assez compte de la barbarie des idées où nous autres Européens, nous vivons encore aujourd’hui. Est-il permis de croire encore de nos jours que le " salut de l’âme " dépend d’un livre !… Et l’on me dit que l’on croit cela encore aujourd’hui. A quoi sert toute éducation scientifique, toute critique des textes, toute herméneutique si une telle absurdité, comme l’explication de la Bible que maintient l’Église, n’a pas encore fait monter à tous les visages la rougeur de la honte ?

150.

C’est chez l’homme le comble de l’esprit mensonger, en matières psychologiques, que d’imaginer un être comme commencement, comme " en soi ", conformément à ce qui, selon sa petite mesure, lui paraît fortuitement bon, sage, puissant, précieux - et de supprimer ainsi toute la causalité, grâce à quoi existe seulement une bonté quelconque, une sagesse quelconque, puis puissance quelconque, grâce à quoi celles-ci ont seulement de la valeur. En un mot, de considérer des éléments de l’origine la plus tardive et la plus conditionnelle comme existant spontanément " en soi ", des éléments qui, loin de s’être formés lentement, seraient peut-être même l’origine de toute formation… Partons de l’expérience que nous avons de chaque cas où un homme s’est élevé bien au-dessus de la mesure humaine, et nous verrons que tout degré supérieur de puissance implique la liberté vis-à-vis du bien et du mal, tout aussi bien que vis-à-vis du " vrai " et du " faux ", et ne peut tenir compte de ce qu’exige la bonté : il en est de même pour tout degré supérieur de sagesse - la bonté y est supprimée tout aussi bien que la véracité, la justice, la vertu et d’autres velléités d’évaluations populaires. Enfin, n’est-il pas visible que tout degré supérieur de bonté suppose déjà une certaine myopie et une certaine contrainte intellectuelles, et aussi l’incapacité de distinguer sur un long espace de temps entre vrai et faux, entre utile et nuisible ? Pour ne rien dire du tout du fait qu’un haut degré de puissance, dans les mains d’une bonté supérieure, amènerait les conséquences les plus fâcheuses (" la suppression du mal "). — Il suffit, en effet, de voir quelles tendances le " Dieu de bonté " inspire à ses croyants : ils ruinent l’humanité au bénéfice des hommes " bons ". — Dans la pratique, ce même Dieu s’est montré, en face de la conformation véritable du monde, comme un Dieu de la plus grande myopie, un Dieu d’impuissance et de diablerie : d’où l’on peut conclure à la valeur de sa conception. En soi, le savoir et la sagesse n’ont point de valeur ; tout aussi peu que la bonté : il faut toujours connaître le but en vue duquel ces qualités prennent de la valeur ou en sont dépourvues. — On pourrait imaginer un but d’où un savoir extrême apparaîtrait comme une non-valeur (si par exemple l’illusion extrême était une des conditions de l’accroissement de la vie, de même si, par exemple, la grande bonté était capable d’entraver et de décourager l’élan du grand désir)… Il est avéré que, pour notre vie humaine, envisagée telle qu’elle est, toute la " vérité ", dans le style chrétien, toute la " bonté ", la " sainteté ", la " divinité " ont plutôt été jusqu’à présent de grands dangers, — maintenant encore l’humanité est en danger de périr à cause d’un idéal contraire à la vie.

151.

Le christianisme, par le fait qu’il a placé au premier plan la doctrine du désintéressement et de l’amour, a été bien loin encore d’élever l’intérêt de l’espèce plus haut que l’intérêt de l’individu. Son véritable effet historique, effet fatal, a été bien au contraire de sublimer l’égoïsme, de pousser l’égoïsme individuel jusqu’à l’extrême ( - jusqu’à l’extrême de l’immortalité personnelle). Grâce au christianisme on a accordé tant d’importance à l’individu, lui donnant une valeur si absolue, que l’on ne pouvait plus sacrifier celui-ci : mais l’espèce ne peut subsister que par des sacrifices d’hommes… Devant Dieu toutes les " âmes " deviennent égales : mais c’est là précisément la plus dangereuse de toutes les évaluations possibles. Si l’on place les individus au même niveau, on met l’espèce en question, et l’on favorise une pratique qui aboutit à la ruine de l’espèce : le christianisme est la contre-partie du principe de la sélection. Le dégénéré et le malade (" le chrétien ") doivent avoir la même valeur que l’homme bien-portant (" le païen "), une valeur plus grande encore, selon le jugement que Pascal a porté sur la santé et la maladie. Mais c’est là contrecarrer la marche naturelle de l’évolution et faire de la contre-nature une loi… Proclamer cet amour universel de l’humanité, c’est, dans la pratique, accorder la préférence à tout ce qui est souffrant, mal venu, dégénéré : de fait, il a abaissé et affaibli la vigueur, la responsabilité, le devoir supérieur de sacrifier des hommes. Selon le schéma de l’évaluation chrétienne, il ne restait plus qu’à se sacrifier soi-même : mais ce reste de sacrifice humain que le christianisme concédait et conseillait même, au point de vue de la discipline générale, n’a aucune espèce de sens. Pour la prospérité de l’espèce, il est indifférent qu’un individu quelconque se sacrifie ( - soit à la façon monacale et ascétique, soit à l’aide de la croix du bûcher et de l’échafaud, comme " martyr " de l’erreur). Pour l’espèce il est nécessaire que le mal-venu, le faible, le dégénéré périssent : mais c’est à ceux-là que le christianisme fait appel en tant que force conservatrice, renforçant ainsi cet instinct déjà puissant chez l’être faible, de se ménager, de se conserver, de se soutenir mutuellement Qu’est la "vertu" et la " charité " dans le christianisme, si ce n’est cette réciprocité dans la conservation, cette solidarité des faibles, cette entrave de la sélection ? Qu’est l’altruisme chrétien, sinon l’égoïsme collectif des faibles qui devine que si tous veillent les uns pour les autres, chacun sera conservé le plus longtemps ?… Si l’on ne considère pas un pareil état d’esprit, comme le comble de l’immoralité, comme un attentat à la vie, on fait partie de ce ramassis de malades et on en a les instincts… Le véritable amour des hommes exige le sacrifice au bien de l’espèce, — il est dur, il est fait de victoires sur soi-même, parce qu’il a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’appelle christianisme veut justement arriver à ce que personne ne soit sacrifié…

152.

Rien ne serait plus utile et ne devrait être autant encouragé qu’un nihilisme de l’action avec toutes ses conséquences. — De même que je comprends tous les phénomènes du christianisme, du pessimisme, de même je les exprime : " Nous sommes mûrs pour ne pas être ; pour nous il est raisonnable de ne pas être. " Ce langage de la " raison" serait aussi, dans ce cas, le langage de la nature sélective. Ce qui, par contre, est condamnable au-delà de toute expression, c’est le lâche palliatif d’une religion telle que le christianisme : plus exactement de l’Église qui, au lieu d’encourager à la mort et à la destruction de soi-même, protège tous les mal-venus et les malades et les pousse à se reproduire. Problème : quels moyens faudrait-il employer pour réaliser une forme sévère du grand nihilisme contagieux, une forme qui enseignerait et exercerait la mort volontaire avec une minutie vraiment scientifique ( - et qui ne s’arrêterait pas à laisser végéter faiblement les êtres en vue d’une post-existence mensongère - ) ? On ne saurait assez reprocher au christianisme d’avoir déprécié, par l’idée de l’immortalité personnelle, la valeur d’un pareil mouvement nihiliste, purificateur et grand, tel qu’il était peut-être déjà en train de se former : et encore par l’espoir de résurrection : bref, d’avoir toujours empêché l’acte du nihilisme, le suicide… Il substitua à celui-ci le suicide lent, et, graduellement, une petite existence pauvre, mais durable ; graduellement une vie tout à fait ordinaire, bourgeoise et médiocre, etc.

153.

Le christianisme est une dénaturation de la morale de troupeau, sous l’empire de l’aveuglement volontaire et du malentendu le plus absolu. La démocratisation en est une forme naturelle, une forme moins mensongère. C’est un fait que les opprimés, les inférieurs, toute la grande masse des esclaves et des demi-esclaves veulent arriver à la puissance. Premier degré : ils se libèrent, — ils se dégagent, en imagination d’abord, ils se reconnaissent, les uns les autres, ils s’imposent. Deuxième degré : ils entrent en lutte, ils veulent être reconnus ; droits égaux, " justice ". Troisième degré : ils exigent les privilèges ( - ils entraînent les représentants de la puissance de leur côté). Quatrième degré : ils veulent le pouvoir à eux seuls, et ils l’ont… Dans le christianisme il y a trois éléments à distinguer : a) les opprimés de toutes espèces, b) les médiocres de toutes espèces, c) les mécontents et les malades de toutes espèces. Au moyen du premier élément, le christianisme lutte contre la noblesse politique et son idéal ; au moyen du deuxième élément contre les exceptions et les privilégiés de toute espèce (soit au point de vue moral, soit au point de vue physique - ) ; au moyen du troisième élément contre l’instinct naturel des êtres bien portants et heureux. Lorsqu’il devient victorieux, le deuxième élément est mis en relief ; car alors le christianisme a gagné en sa faveur les êtres bien portants et heureux (qui lui servent de guerriers pour sa cause), de même les puissants (intéressés comme ils le sont à dominer la masse), — et dès lors, c’est l’instinct de troupeau, la nature moyenne, précieuse à tous les points de vue, qui obtiennent une sanction supérieure par le christianisme. Cette nature moyenne finit par prendre conscience d’elle-même ( - elle trouve le courage de s’avouer - ) au point qu’elle se reconnaît aussi la puissance sur le domaine politique… La démocratie est le christianisme rendu naturel : une façon de " retour à la nature ", provoqué lorsque la " contre-nature " extrême put être surmontée par l’évaluation opposée. — Conséquence : l’idéal aristocratique commence alors à perdre son caractère naturel (" l’homme supérieur ", " noble ", " artiste " " passion ", " connaissance " ; romantisme en tant que culte de l’exception, génie, etc.).

154.

L’évangile : la nouvelle que l’accès du bonheur est ouvert aux humbles, aux pauvres, — qu’il suffit de séparer des institutions, de la tradition, de la tutelle des classes supérieures : en ce sens, la montée du christianisme n’est pas autre chose que la doctrine socialiste par excellence. Propriété, acquisition, patrie, condition et rang social, tribunaux, police, gouvernement, église, construction, art, militarisme : tout cela ne sont que des entraves au bonheur, des erreurs et des embûches, œuvres du démon dont le christianisme annonce le châtiment - et tout cela est encore typique dans la doctrine socialiste. A l’arrière-plan de ces débordements, il y a l’explosion d’une répugnance concentrée contre les " maîtres ", l’instinct profond du bonheur qu’il y aurait rien qu’à se sentir libéré d’une si longue oppression… (C’est généralement le symptôme que les couches inférieures ont été traitées avec trop d’humanité, qu’elles commencent déjà à sentir sur la langue le goût d’un bonheur qui leur est interdit… Ce n’est pas la faim qui engendre les révolutions, c’est le fait que chez le peuple l’appétit vient en mangeant… )

155.

Quand les " maîtres ", eux aussi, peuvent devenir chrétiens. — Cela tient à l’instinct d’une communauté (race, tribu, famille, foyer) si elle considère les conditions et les aspirations à quoi elle doit sa conservation comme ayant de la valeur par elle-même, si elle rabaisse par exemple l’obéissance, l’appui mutuel, les égards, la sobriété, la compassion, — par conséquent tout ce qui se trouve sur son chemin et pourrait la contredire. Cela tient de même à l’instinct des dominants (soit des individus, soit des classes) s’ils pardonnent et distinguent les vertus grâce à quoi leurs sujets sont maniables et soumis ( - des conditions et des sentiments qui peuvent être aussi éloignés que possible de ceux que l’on admet). L’instinct de troupeau et l’instinct de domination s’entendent dans la vie pour préconiser une série de qualités et de conditions, — mais pour des raisons différentes : le premier agit par égoïsme immédiat, le second par égoïsme médiat. La soumission au christianisme de la race des maîtres est essentiellement la conséquence de la conviction que le christianisme est une religion de troupeau qui enseigne l’obéissance : en un mot, que l’on domine plus facilement des chrétiens que des non-chrétiens. Avec cet avertissement, le pape recommande aujourd’hui encore la propagande chrétienne à l’empereur de Chine. Il faut ajouter à cela que la force de séduction de l’idéal chrétien agit peut-être le plus fortement sur les natures qui aiment le danger, l’aventure et les contrastes, qui aiment tout ce qui comporte des risques, mais qui permet de parvenir à un non plus ultra du sentiment de puissance. Que l’on imagine sainte Thérèse au milieu des instincts héroïques de ses frères : — le christianisme apparaît comme une forme de l’exaltation de la volonté, de la force de volonté, comme une donquichotterie de l’héroïsme…

156.

Les temps sont proches où nous devrons payer cher d’avoir été chrétiens pendant deux mille ans : nous sommes en train de perdre le point d’appui qui nous permettait de vivre, — nous ignorons où nous devons diriger nos pas. Nous nous précipitons brusquement dans les évaluations contraires, avec cette mesure d’énergie engendrée précisément dans l’homme par cette surévaluation extrême de l’homme. Maintenant tout est faux, de fond en comble, partout des " mots ", pêle-mêle, faibles ou exaltés : a) On essaye une façon de solution terrestre, mais dans le même sens que le triomphe définitif de la vérité, de l’amour et de la justice (le socialisme : " égalité de la personne "). b) On cherche également à maintenir l’idéal moral (en laissant sa prépondérance à l’altruisme, à l’abnégation, à la négation de la volonté). c) On cherche même à maintenir l’au-delà : ne fût-ce que comme x anti logique ; mais on l’interprète de façon à ce que l’on puisse en tirer une sorte de consolation métaphysique de vieux style. d) On cherche à lire la conduite divine d’autrefois dans ce qui arrive, cette direction qui récompense, punit et éduque, et qui mène à un ordre de choses meilleur. e) On croit, avant comme après, au bien et au mal : de sorte que l’on considère comme tâche la victoire du bien et la destruction du mal ( - c’est bien anglais : le cas typique de cet esprit plat qu’est l’Anglais John Stuart Mill). f) Le mépris de ce qui est "naturel", du désir, de l’" ego " : tentative d’interpréter même l’intellectualité la plus haute et l’art le plus élevé comme une conséquence du renoncement à la personnalité, comme désintéressement. g) On permet à l’Église de s’immiscer encore dans tous les événements essentiels, dans tous les faits principaux de la vie individuelle, pour leur donner une consécration, un sens supérieur : nous avons toujours l’" État chrétien ", le " mariage chrétien ". -

157.

A méditer : comme quoi cette croyance néfaste en une providence divine continue à exister, cette croyance de jadis qui paralyse la main et la raison ; comme quoi, sous les formules " nature ", " progrès ", " perfectionnement ", " darwinisme", sous la superstition d’une certaine connexité entre le bonheur et la vertu, le malheur et la faute subsistent encore les idées et les interprétations chrétiennes. Cette confiance absurde en la marche des choses, la " vie ", " l’instinct vital ", cette brave résignation qui se figure qu’il suffit que quelqu’un fasse son devoir pour que tout aille bien - tout cela n’a de sens que si l’on admet une conduite des choses sub specie boni. Le fatalisme lui-même, notre forme actuelle de la sensibilité philosophique, n’est qu’une conséquence de cette longue foi en la volonté de Dieu, une conséquence inconsciente : comme si cela ne dépendait pas de nous que tout aille bien ( - comme si c’était notre droit de laisser aller les choses comme elles vont : l’individu n’étant qu’un mode de la réalité absolue - ).

158.

Formes plus cachées du culte de l’idéal moral chrétien. — L’idée molle et lâche de " nature ", inventée par les enthousiastes de la nature ( - à l’écart de tous les instincts en faveur de ce qu’il a de terrible, d’implacable, de cynique même dans les " aspects " les plus " beaux "), n’est qu’une sorte de tentative de déchiffrer, dans la nature, cette "humanité" christiano-morale ; — et la conception de Rousseau, comme si la " nature ", la liberté, la bonté, l’innocence, l’équité, la justice étaient identiques - c’est encore au fond le culte de la morale chrétienne. — Prendre des extraits dans les œuvres des poètes, pour se rendre compte de leurs admirations, par exemple pour les hautes montagnes, etc. — Ce que celles-ci étaient pour Goethe, — pourquoi il vénérait Spinoza -. Complète ignorance des raisons de ce culte… L’idée molle et lâche de l’" homme ", à la façon de Comte, de Stuart Mill, au besoin on en fait même un objet de culte… C’est toujours le culte de la morale chrétienne sous un nom nouveau… Chez les libres penseurs, par exemple chez Guyau. L’idée molle et lâche de " l’art ", envisagé au point de vue de la compassion pour tous ceux qui souffrent, pour les déshérités (il en est même ainsi de l’histoire par exemple chez Thierry) : c’est toujours le culte de l’idéal moral chrétien. Et si l’on veut encore parler de l’idéal socialiste, qu’est-ce, sinon une interprétation lourde et inexacte de l’idéal moral chrétien ?

159.

L’état de corruption. — Il faut comprendre le lien intime qui lie toutes les formes de la corruption, et ne pas oublier la corruption chrétienne (Pascal en est le type) ; ni la corruption socialiste-communiste (une conséquence de la corruption chrétienne ; — la plus haute conception de la société chez les socialistes est, au point de vue scientifique, la plus basse dans la hiérarchie des sociétés) ; la corruption de l’" au-delà " : comme si, en dehors du monde véritable, celui du devenir, il y en avait un autre, celui de l’être. Ici il ne saurait y avoir de traité : ici il faut extirper, détruire, faire la guerre, il faut arracher de partout l’étalon chrétien nihiliste et le combattre sous tous les masques… par exemple dans la sociologie actuelle, dans la musique actuelle, dans le pessimisme actuel ( - tout cela ne sont que des formes de l’idéal chrétien - ). Ou bien c’est une chose qui est vraie, ou bien une autre : vrai, cela veut dire : qui élève le type humain… Le prêtre, le pasteur des âmes, sont des formes mauvaises de l’existence. Toute l’éducation a été jusqu’à présent dans la détresse, sans direction et sans point d’appui, entachée de contradictions par rapport aux valeurs.

160.

Ce qui a été corrompu par l’abus que l’Église en a fait : 1) L’ascétisme : on a à peine encore le courage de mettre en lumière son utilité naturelle, son caractère indispensable au service de l’éducation de la volonté. Le monde absurde de nos éducateurs qui à présent à l’esprit " l’utile serviteur de l’État " comme schéma régulateur, croit s’en tirer avec l’" instruction ", le dressage du cerveau ; il ne possède même pas la notion qu’il y a quelque chose d’autre qui importe avant tout - l’éducation de la force de volonté ; on institue des examens pour tout, sauf pour ce qui est l’essentiel : savoir si on peut vouloir, si on peut promettre : le jeune homme termine son éducation sans avoir seulement un doute, une curiosité au sujet des problèmes supérieurs de l’évaluation de sa nature ; 2) Le jeûne : recommandable à tous les points de vue, — aussi comme moyen pour maintenir la subtile faculté de jouir de toutes les bonnes choses (par exemple s’abstenir de lectures, ne plus entendre de musique, ne plus être aimable ; il faut aussi avoir des jours de jeûne pour ses vertus) ; 3) Le " cloître " : l’isolement temporaire, en refusant sévèrement par exemple la correspondance : une façon de profonde méditation et de retour à soi-même, qui ne veut pas éviter les " tentations ", mais les " influences " de l’extérieur ; une sortie volontaire du cercle, du milieu ; une mise à l’écart, loin de la tyrannie des excitations qui nous condamne à ne dépenser nos forces qu’en réactions et qui ne permet plus à celles-ci de s’accumuler jusqu’à une activité spontanée (regardez donc de près nos savants : ils ne pensent plus que par réactifs, c’est-à-dire qu’il faut qu’ils lisent d’abord avant de penser) ; 4) Les fêtes. Il faut être très grossier pour ne pas ressentir comme oppression la présence des chrétiens et des valeurs chrétiennes car, grâce à eux, toute disposition solennelle s’en va au diable. Dans la fête il faut comprendre : la fierté, l’impétuosité, l’exubérance ; le mépris de toute espèce de sérieux et d’esprit bourgeois ; une divine affirmation de soi à cause de la plénitude et de la perfection animale, rien que des états en face desquels le chrétien ne peut pas dire un oui absolu. La fête c’est le paganisme par excellence. 5) Le découragement devant sa propre nature : le travestissement moral. — Le fait de ne pas avoir besoin de formule morale pour approuver une de ses propres passions donne la mesure pour savoir jusqu’à quel point quelqu’un, dans son for intérieur, peut dire oui à la nature, — jusqu’à quel point il lui faut avoir recours à la morale… 6) La mort.

161.

Ne jamais pardonner au christianisme d’avoir ruiné des hommes comme Pascal. Combattre sans trêve, dans le christianisme, cette volonté opiniâtre de briser les âmes les plus fortes et les plus nobles. N’avoir point de repos avant que soit détruite de fond en comble une chose : l’idéal de l’homme inventé par le christianisme, les prétentions que soulève le christianisme à l’égard de l’homme, son oui et son non par rapport à l’homme. L’absurde reliquat de la fable chrétienne, cet embrouillement dans la toile d’araignée des idées et des principes théologiques, tout cela ne nous regarde en rien, et si c’était mille fois plus absurde encore, nous ne remuerions pas un doigt pour nous y opposer. Mais nous combattons cet idéal qui, au moyen de sa beauté maladive et de sa séduction féminine, avec sa secrète éloquence diffamatrice, sourit à toutes les lâchetés, à toutes les vanités des âmes lasses - et les plus forts ont des heures de lassitude -, comme si tout ce qui, dans de pareils moments, pouvait sembler le plus utile et le plus désirable, la confiance, l’ingénuité, la modestie, la patience, l’amour des semblables, l’abnégation et la soumission à la volonté de Dieu, une sorte d’abdication de tout son moi, comme si tout cela était par soi-même quelque chose d’utile et de désirable ; comme si l’humble petite âme avortée, le vertueux animal de la moyenne, le mouton du troupeau, qui ose s’appeler homme, voulait non seulement avoir rang avant l’espèce d’homme plus forte, plus méchante, plus avide, plus altière, plus prodigue et, pour ce, cent fois plus exposée au danger, mais encore présenter à l’homme l’idéal absolu, le but, l’étalon, l’objet du plus haut désir. L’érection d’un pareil idéal fut jusqu’à présent la plus inquiétante tentation à quoi fut exposé l’homme : car, par elle, l’exception mieux venue, le coup de bonheur dans la création de l’espèce humaine, ces fortes individualités, où la volonté de puissance et de développement du type homme tout entier font un pas en avant, étaient menacées de destruction. Avec les évaluations de cet idéal, la croissance de ces hommes plus qu’humains devait être entravée dans ses racines. Car ces hommes acceptent volontairement, à cause de leurs exigences et de leurs tâches supérieures, une vie plus dangereuse (au point de vue économique je dirais : élévation des frais d’entreprise avec une plus grande improbabilité de réussite). Ce que nous combattons dans le christianisme ? — Qu’il veuille briser les forts, décourager leur courage, exploiter leurs mauvaises heures et leurs fatigues, transformer leur altière certitude en inquiétude et en misère de conscience ; qu’il s’entende à rendre venimeux et malades les instincts nobles, jusqu’à ce que leurs forces, leur volonté de puissance se retournent contre eux-mêmes - jusqu’à ce que les forts périssent des excès de leur mépris de soi et du mauvais traitement qu’ils s’infligent à eux-mêmes : cette épouvantable façon de périr dont Pascal présente l’exemple le plus célèbre.

162.

On a toujours attaqué le christianisme d’une façon non seulement timide, mais encore fausse. Tant que l’on ne considère pas la morale du christianisme comme un attentat capital contre la vie, ses défenseurs ont jeu facile. La question de la simple " vérité " du christianisme - soit par rapport à l’existence de son Dieu ou à l’exactitude historique de sa légende primitive - pour ne point parler du tout de l’astronomie et de la science chrétiennes - est une affaire toute secondaire, tant que l’on n’a pas mis en question la valeur de la morale chrétienne. La morale chrétienne vaut-elle quelque chose ou bien est-elle une honte et une profanation, malgré tout le caractère sacré que revêt son art de séduction ? Il y a des repères de toutes sortes pour le problème de la vérité ; et les plus croyants peuvent, en fin de compte, se servir de la logique des plus incrédules pour se créer le droit d’affirmer certaines choses - des choses qu’ils prétendront irréfutables, parce qu’ils croiront qu’elles se trouvent par-delà tous les moyens de réfutation - ce tour de force s’appelle. par exemple, criticisme kantien).

163.

Je considère le christianisme comme le plus néfaste mensonge de séduction qu’il y ait eu jusqu’à présent, comme le grand mensonge impie : je discerne les branches et les dernières pousses de son idéal sous tous les autres travestissements, je repousse tous les compromis avec lui, toutes les positions fausses, — je force à la guerre avec lui. La moralité des petites gens comme mesure des choses : c’est là la plus répugnante dégénérescence que la civilisation ait présentée jusqu’ici. Et cette espèce d’idéal est suspendu en permanence au-dessus de l’humanité, sous le nom de " Dieu " !

164.

Je n’ai été chrétien à aucune heure de ma vie : je considère tout ce que j’ai vu s’appeler christianisme comme une méprisable équivoque dans les mots, comme une véritable lâcheté devant toutes les puissances qui règnent par ailleurs… Se prétendre chrétien avec le service militaire obligatoire, le suffrage universel, la civilisation des journaux, — et parler au milieu de tout cela, de " péché ", de " rédemption ", d’" au-delà ", de " mort en croix " - : comment peut-on vivre au milieu de toutes ces promiscuités !

165.

Christianisme. — Celui qui garde aujourd’hui l’équivoque dans ses rapports avec le christianisme, je ne lui tendrai pas le dernier doigt de mes deux mains. Il n’y a ici qu’une seule espèce de loyauté : un non absolu, un non dans la volonté et dans l’action… Qui donc saurait me montrer quelque chose de plus réfuté, quelque chose qui soit jugé sans appel, par tous les sentiments de valeurs supérieures, autant que le christianisme ? Avoir reconnu en lui la séduction en tant que séduction, le grand danger, le chemin du néant, qui a su se faire passer pour chemin de la divinité, avoir reconnu que ces " valeurs éternelles " étaient des valeurs de calomnie - quoi d’autre serait l’objet de notre fierté, quoi d’autre nous distinguerait devant vingt siècles ?…

166.

Le renversement de l’ordre des rangs. — Au milieu de nous, les pieux faux monnayeurs deviennent les Tchândâla - ils occupent la place des charlatans, des empiriques, des faux monnayeurs, des faiseurs de tours : nous les tenons pour les corrupteurs de la volonté, pour les grands calomniateurs qui veulent se venger sur la vie, pour les insurgés parmi les malchanceux de la vie. De la caste des serviteurs, des Soudras, nous avons fait notre classe moyenne, notre " peuple ", la classe qui a entre les mains les décisions politiques. Par contre, le Tchândâla d’autrefois tient la tête : en première place, les blasphémateurs, les immoralistes, les indépendants de toute espèce, les artistes, les juifs, les jongleurs, — au fond, la classe la plus décriée de la société - : nous nous sommes élevés à des métiers honorables, mieux encore, c’est nous qui déterminons l’honneur sur la terre, la " noblesse "… Nous tous, nous sommes aujourd’hui les avocats de la vie. — Nous sommes la puissance la plus forte, nous autres immoralistes : les autres puissances ont besoin de nous… nous construisons le monde à notre image. Nous avons transporté l’idée du Tchândâla sur les prêtres, les prophètes de l’au-delà et ce qui se rattache à eux, la société chrétienne, sans excepter ce qu’est de même origine, les pessimistes, les nihilistes, les romantiques de la pitié, les criminels, les vicieux, — toute la sphère et l’idée de " Dieu " comme sauveur a été imaginée. Nous sommes fiers de n’avoir plus besoin d’être des menteurs, des calomniateurs qui mettent la vie en suspicion…


II. La morale comme expression de la décadence[modifier]

167.

Nous autres Hyperboréens (Préface)

a.

Si tant est que nous soyons des philosophes, nous autres hyperboréens, il semble cependant que nous le soyons autrement que l’on ne l’a été autrefois. Nous ne sommes pas des moralistes… Nous n’en croyons pas nos oreilles, lorsque nous les entendons parler, tous ces hommes d’autrefois. " Voici le chemin du bonheur ! " - C’est avec cette exclamation qu’ils se précipitent tous sur nous, avec une recette à la main, la bouche hiératique pleine d’onction. "Mais qu’importe à nous le bonheur ? " - répondons-nous avec étonnement. "Voici le bonheur ! " - reprennent ces saints vociférateurs endiablés : et voici la vertu, le nouveau chemin du bonheur !… Mais nous vous en prions, Messieurs. Croyez-vous donc que nous nous soucions de votre vertu ! Pourquoi irions-nous donc à l’écart, nous autres, pourquoi deviendrions-nous philosophe, rhinocéros, ours des cavernes, fantôme ? N’est-ce pas pour être débarrassé de la vertu et du bonheur ? Nous sommes, de par notre nature, beaucoup trop heureux, beaucoup trop vertueux, pour ne pas voir qu’il y a une petite séduction dans le fait de devenir philosophe ; c’est-à-dire immoraliste et aventurier… Nous avons pour le labyrinthe une curiosité particulière, nous tâchons, pour cela, de faire connaissance de monsieur le Minotaure dont on raconte des choses si dangereuses. Que nous importe votre chemin qui monte, votre corde qui aide à sortir ! qui aide à parvenir au bonheur et à la vertu ! à parvenir jusqu’à vous, je le crains bien… Vous voulez nous sauver au moyen de votre corde ! Et nous, nous vous supplions instamment de vous pendre avec !…

b.

A quoi sert tout cela en fin de compte ! Il n’y a pas d’autre moyen pour remettre la philosophie en honneur : il faut d’abord pendre les moralistes. Tant que ceux-ci parlent de bonheur et de vertu, ils amènent tout au plus les vieilles femmes et la philosophie. Regardez-les donc en face tous ces sages célèbres, tels qu’ils existent depuis des milliers d’années, ce sont tous des vieilles femmes, des femmes vieillottes, des mères, pour parler comme Faust. " Les Mères ! les Mères ! cela fait frissonner ! " - Nous faisons de la philosophie un danger, nous en changeons l’idée, nous enseignons la philosophie, en tant que principe dangereux pour la vie : comment saurions-nous lui venir en aide ? Pour l’humanité une idée vaudra toujours autant qu’elle lui coûte. Si personne n’a de scrupules à sacrifier des hécatombes à l’idée de " Dieu ", de " patrie ", de " liberté ", si l’histoire est la grande poussière que l’on fait autour de ce genre de sacrifice -, comment la prééminence de l’idée de philosophie sur de pareilles évaluations populaires, comme " Dieu ", " patrie ", " famille ", se démontrerait-elle autrement que par ceci que la philosophie coûte plus cher - coûte des hécatombes plus grandes ?… Transmutation de toutes les valeurs : cela coûtera un bon prix, je le promets. -

c.

Le début ne manque pas de gaieté : je le fais suivre immédiatement de choses sérieuses. Par ce livre on déclare la guerre à la morale, — et, de fait, je m’en prends avant tout aux moralistes. On sait déjà quel mot je me suis préparé pour cette lutte, le mot immoraliste : on connaît de même ma formule " par-delà le bien et le mal ". J’ai besoin de fortes oppositions, de la force lumineuse de ces idées contraires, pour plonger dans l’abîme de légèreté et de mensonge qui s’est jusqu’à présent appelé moral. Les siècles, les peuples, qu’ils soient les premiers ou les derniers, les philosophes et les vieilles femmes - sur ce point ils sont tous dignes les uns des autres. L’homme a été jusqu’à présent l’être moral par excellence, un objet de curiosité sans égale - et, en tant qu’être moral, il fut plus absurde, plus menteur, plus vaniteux, plus léger, plus préjudiciable à lui-même que ne saurait rêver le plus grand détracteur de l’humanité. La morale est la forme la plus maligne de la volonté de mentir, la véritable Circé de l’humanité : c’est ceci précisément qui l’a corrompue. Ce n’est pas l’erreur en tant qu’erreur qui, à cette vue, me cause de l’épouvante, ce n’est pas le manque de " bonne volonté ", de discipline, de convenance, de courage intellectuel dont nous souffrons depuis des milliers d’années : c’est le manque de naturel, le fait épouvantable que la contre-nature elle-même a été vénérée avec les plus grands honneurs, sous le nom de morale, et qu’elle est restée suspendue, telle une loi, au-dessus de l’humanité. Comment est-il possible que l’humanité n’ait pas été mise en garde depuis longtemps contre cette forme de l’erreur la plus inquiétante et la plus dangereuse ? — que c’est moi le premier qui la mets en garde ?… Se méprendre en une telle mesure, — non point en tant qu’individu ou en tant que peuple, mais en tant qu’humanité ! De quoi c’est-il le signe ? — Que l’on enseigne à mépriser les instincts inférieurs de la vie, que l’on voit dans la plus profonde nécessité de croissance vitale, dans l’amour de soi, le principe mauvais, que l’on voit par le principe dans le but typique de la régression, la contradiction des instincts, dans l’" altruisme ", dans la perte du point d’appui, dans le dépouillement de la personnalité, dans l’" amour du prochain " une valeur supérieure, que dis-je ! la valeur par excellence. Comment ? L’humanité elle-même serait-elle en décadence ? L’aurait-elle été toujours ? Ce qui est certain c’est que l’on ne lui a enseigné comme valeurs supérieures que des valeurs de décadence. La morale de l’oubli de soi est la morale de régression par excellence. — Une possibilité reste encore ouverte, c’est que ce n’est pas l’humanité qui est en décadence, mais les maîtres de celle-ci !… Et, en effet, voici ma proposition : les maîtres, les conducteurs de l’humanité étaient des décadents : de là transmutation de toutes les valeurs dans un sens nihiliste (de l’" au-delà "…). Ils s’appelaient moralistes, quelles que soient d’autre part leurs qualités, philosophes peut-être, prêtres, prophètes, voyants, saints : ils croyaient tous, tant qu’ils étaient, à la morale, ils étaient d’accord pour une chose, — rendre l’humanité " meilleure "…

d.

Un immoraliste que pouvait-il, par contre, exiger de lui-même ? Quelle sera la tâche que je me proposerai dans ce livre ? — Ce sera peut-être aussi de rendre l’humanité " meilleure ", mais dans un autre sens, dans un sens opposé : je veux lui dire de la délivrer de la morale, et surtout des moralistes, — de lui faire entrer dans la conscience son espèce d’ignorance la plus dangereuse… Rétablissement de l’égoïsme humain ! -


1. Considérations générales

168.

Théorie et pratique. — Distinction néfaste, comme s’il existait un instinct de connaissance particulier qui se précipite aveuglément sur la vérité, sans égard aux questions d’utilité et de danger : et, séparé de cet instinct, tout le monde des intérêts pratiques… En opposition avec cela je cherche à montrer quels sont les instincts qui se sont mis en activité derrière tous ces théoriciens purs, — comment, sous l’empire de leurs instincts, ils se sont tous précipités fatalement sur quelque chose qui, pour eux, était la " vérité ", pour eux et seulement pour eux. La lutte des systèmes, y compris celle des scrupules de la théorie de la connaissance, est une lutte d’instincts bien définie (les formes de la vitalité, de la régression, des classes, des races, etc.). On peut ramener ce que l’on appelle l’instinct de connaissance à un instinct d’assimilation et d’asservissement. C’est pour obéir à cet instinct que les sens, la mémoire, les impulsions se sont développés. La réduction des phénomènes aussi rapide que possible, l’économie, l’accumulation du trésor acquis sur le domaine de la connaissance (c’est-à-dire du monde approprié et rendu maniable)… La morale est une science si singulière parce qu’elle est pratique au plus haut degré : en sorte que le point de vue de la connaissance pure, la probité scientifique sont abandonnés aussitôt, dès que la morale exige ses réponses. La morale dit : j’ai besoin de certaines réponses, — que les raisons, les arguments, les scrupules viennent après coup, ou qu’ils ne viennent pas. - " Comment doit-on agir ? " - Si l’on songe que l’on a affaire à un type développé souverainement, dont il s’est " agi " depuis des milliers d’années, chez qui tout est devenu instinct, opportunité, automatisme, fatalité, l’urgence d’une pareille question de morale vous paraîtra même tout à fait comique. " Comment doit-on agir ? " - La morale a toujours reposé sur un malentendu : de fait, une espèce qu’une fatalité intime poussait à agir de telle façon voulait se justifier en imposant sa norme comme norme universelle. " Comment doit-on agir ? " - ce n’est pas là une cause, mais un effet. La morale suit, l’idéal vient à la fin. — D’autre part l’apparition des scrupules moraux (autrement dit la conscience des valeurs selon quoi l’on agit) révèle un certain état maladif ; les époques fortes et les peuples vigoureux ne réfléchissent pas à leurs droits, aux principes qui les font agir, à l’instinct et à la raison. La conscience qui vient c’est l’indice que la véritable moralité, c’est-à-dire la certitude instinctive dans l’action, s’en va au diable… Les moralistes sont, chaque fois que se crée un nouveau monde de la conscience, le signe d’une lésion, d’un appauvrissement, d’une désorganisation. — Les êtres profondément instinctifs craignent la logique du devoir : on trouve parmi eux des adversaires pyrrhoniens de la dialectique et de la connaissance en général… Une vertu est réfutée avec un " pour ". Thèse : l’apparition des moralistes appartient aux époques où c’en est fini de la moralité. Thèse : le moraliste est un élément dissolvant dans l’instinct moral, quelle que soit la part qu’il croit avoir à son rétablissement. Thèse : ce qui pousse effectivement le moraliste, ce ne sont pas les instincts moraux, mais les instincts de décadence traduits en formules de morale ( - l’incertitude dans les instincts lui apparaît à lui comme de la corruption). Thèse : les instincts de décadence qui, par les moralistes, veulent se rendre maîtres de la morale instinctive des fortes races et des époques vigoureuses sont : 1) Les instincts des faibles et des déshérités. 2) Les instincts des exceptions, des solitaires, des déracinés, de l’abortus en grand et en petit. 3) Les instincts de ceux qui souffrent habituellement, qui ont besoin d’une interprétation noble de leur état et qui, pour cela, doivent être physiologistes aussi peu que possible.

169.

La morale comme tentative d’établir la fierté humaine. — La théorie du " libre arbitre " est antireligieuse. Elle veut créer à l’homme un droit de se prendre pour cause de ses conditions et de ses actes supérieurs : elle est une forme du sentiment de fierté croissante. L’homme sent sa puissance, son " bonheur ", comme on dit : il faut bien qu’en face de cet état sa "volonté" soit en jeu, autrement elle ne lui appartiendrait pas. La vertu c’est la tentative de considérer un fait de la volonté, dans le présent, ou dans le passé, comme un antécédent nécessaire à chaque sentiment de bonheur élevé et intense : si la volonté de certains actes est régulièrement présente dans la conscience, on peut prévoir qu’un sentiment de puissance en sera l’effet, — C’est là une simple optique de la psychologie : avec toujours la fausse supposition que rien ne nous appartient, à moins que ce ne soit sous forme de volonté dans notre conscience. Toute la doctrine de la responsabilité est attachée à cette psychologie naïve, à savoir que la volonté seule est une cause et qu’il faut avoir conscience que l’on a manifesté sa volonté pour pouvoir se considérer soi-même comme une cause. — Un autre moyen pour tirer l’homme de l’abaissement que provoquerait la suppression des états élevés et intenses, comme s’il s’agissait d’états étrangers, c’est la théorie de la descendance. Ces états élevés et intenses peuvent du moins être interprétés comme des influences de nos ancêtres ; nous dépendons les uns des autres, étant solidaires, nous grandissons à nos propres yeux en agissant selon une norme connue. La tentative des familles nobles de mettre la religion en accord avec leur sentiment de dignité. — Les poètes et les voyants font de même ; ils se sentent fiers qu’on les tienne pour dignes de pareils rapports avec les ancêtres, qu’on les choisisse pour de pareils rapports, — ils attachent de l’importance à ne pas entrer en ligne de compte en tant qu’individus, à être seulement des porte-paroles (Homère). Le cabotinage comme conséquence de la morale du "libre arbitre". — On fait un pas en avant dans le développement du sentiment de puissance, lorsque l’on a suscité soi-même ses états supérieurs (sa perfection), — par conséquent on concluait toujours à sa propre volonté… (Critique : toute action parfaite est précisément inconsciente et non plus voulue ; la conscience exprime un état personnel imparfait et souvent maladif. La perfection individuelle conditionnée par la volonté, sous forme de conscience, de raison, avec la dialectique, est une caricature, une sorte de contradiction de soi… Le degré de conscience rend la perfection impossible… Une des formes du cabotinage.) Maintenant on s’empare progressivement de tous ses états supérieurs, de tous les sentiments qui vous inspirent de la fierté, on accapare toutes les actions et toutes les œuvres. Autrefois, on croyait se faire honneur à soi-même lorsque l’on ne se considérait pas comme responsable de ses actions les plus élevées, mais qu’on les prêtait à Dieu. La contrainte de la volonté était tenue pour ce qui donne à un acte une valeur supérieure : Dieu passait alors pour en être l’auteur… — Vient le contre-mouvement : celui des moralistes, avec toujours le même préjugé, celui de croire que l’on n’est responsable de quelque chose que si on l’a voulu. La valeur de l’homme est fixée comme valeur morale : par conséquent sa valeur doit être une causa prima par conséquent, il doit y avoir un principe dans l’homme, un " libre arbitre " qui serait cause première. — Il y a là toujours l’arrière pensée : si l’homme n’est pas cause première, en tant que volonté, il est irresponsable, — par conséquent il n’est pas de la compétence morale, — la vertu et le vice seraient donc automatiques et machinaux… En somme : pour que l’homme puisse avoir du respect devant lui-même il faut qu’il soit capable aussi de devenir méchant.

170.

Nous élèverions des doutes au sujet d’un homme si nous entendions qu’il a besoin de raisons pour demeurer honnête : ce qui est certain c’est que nous éviterions de le fréquenter. Ce petit mot de " car " compromet dans certains cas ; il suffit même parfois d’un seul " car " pour se réfuter. Si nous apprenons, dans la suite, qu’un tel aspirant à la vertu a besoin de mauvaises raisons pour rester respectable, ce n’est pas cela qui nous poussera à augmenter notre respect pour lui. Mais il va plus loin encore, il vient à nous et il nous dit en plein visage : " Vous troublez ma moralité avec votre mauvaise foi, monsieur l’incrédule ; aussi longtemps que vous ne croyez pas en mes mauvais arguments, je veux dire en Dieu, en un au-delà qui punit, en un libre arbitre, vous mettez entrave à ma vertu… Morale : il faut supprimer les incrédules : ils empêchent la moralisation des masses. " Aujourd’hui nous accueillons avec une légère ironie toute prétention à vouloir fixer la condition de l’homme, nous tenons à l’idée que malgré tout on ne devient que ce que l’on est (malgré tout : je veux dire l’éducation, l’instruction, le milieu, le hasard et les accidents). C’est pourquoi nous avons appris, dans les choses de la morale, à retourner d’une curieuse façon le rapport entre la cause et l’effet, — il n’y a peut-être rien qui nous distingue plus foncièrement des anciens croyants en la morale. Nous ne disons plus par exemple : " Si un homme dégénère au point de vue physiologique, c’est le vice qui en est la cause. " Nous ne disons pas davantage : " La vertu fait prospérer l’homme, elle apporte longue vie et bonheur. " Notre opinion est au contraire que le vice et la vertu ne sont point des causes, mais seulement des conséquences. On devient un honnête homme parce que l’on est un honnête homme : c’est-à-dire parce que l’on est né capitaliste de bons instincts et de conditions prospères… Vient-on au monde pauvre, né de parents qui, en toutes choses, n’ont fait que gaspiller et n’ont rien récolté, on est " incorrigible ", je veux dire mûr pour le bagne et la maison d’aliénés… Nous ne pouvons plus imaginer aujourd’hui la dégénérescence morale séparée de la dégénérescence physiologique : la première n’est qu’un ensemble de symptômes de la seconde ; on est nécessairement mauvais comme on est nécessairement malade… Mauvais : le mot exprime ici certaines incapacités qui sont physiologiquement liées au type de la dégénérescence : par exemple la faiblesse de volonté, l’incertitude et même la multiplicité de la " personne ", l’impuissance à supprimer la réaction à une excitation quelconque et de se " dominer ", la contrainte devant toute espèce de suggestion d’une volonté étrangère. Le vice n’est pas une cause ; le vice est une conséquence… Le vice sert à résumer, dans une délimitation assez arbitraire, certaines conséquences de la dégénérescence physiologique. Une proposition générale comme celle qu’enseigne le christianisme - " l’homme est mauvais "- serait justifiée, si l’on pouvait admettre que le type du dégénéré fût considéré comme type normal de l’homme. Mais c’est là peut-être une exagération. Ce qui est certain, c’est que la proposition peut avoir son droit partout où le christianisme prospère et tient le dessus : car, par là, on démontre l’existence d’un terrain morbide, d’un domaine pour la dégénérescence.

171.

Critique des sentiments de valeur subjectifs. — La conscience. Autrefois on faisait ce raisonnement : la conscience rejette cette action ; par conséquent cette action est condamnable. De fait, la conscience réprouve une action parce qu’elle a longtemps été réprouvée. Elle ne fait que redire : elle ne crée pas de valeurs. Ce qui déterminait autrefois à rejeter certaines actions, ce n’était pas la conscience : mais le jugement (ou le préjugé) au sujet des conséquences… L’approbation de la conscience, le sentiment de bien-être que cause la " paix avec soi-même " sont du même ordre que le plaisir d’un artiste devant son œuvre, — ils ne prouvent rien du tout… Le contentement n’est pas une mesure pour évaluer ce à quoi il se rapporte (tout aussi peu que le manque de contentement peut servir d’argument contre la valeur d’une chose. Nous sommes loin d’en savoir assez pour pouvoir évaluer la mesure de nos actions : il nous manque pour cela la possibilité de prendre un point de vue objectif : lors même que nous réprouverions un acte, nous ne serions pas juge, mais partie… Les nobles sentiments qui accompagnent un acte ne prouvent rien au sujet de la valeur de celui-ci : malgré un état d’élévation très pathétique, l’artiste peut accoucher d’une très pauvre chose. Il vaudrait mieux dire que ces impulsions sont trompeuses : elles détournent notre regard, notre force de jugement critique, elles détournent de la précaution, du soupçon que nous faisons une bêtise… elles nous rendent bêtes.

172.

L’idée qu’il appartient à l’humanité de résoudre une tâche générale, que dans son ensemble celle-ci tend vers un but quelconque, cette idée très obscure et arbitraire est encore fort jeune. Peut-être s’en débarrassera-t-on de nouveau avant qu’elle ne devienne une " idée fixe "… Elle ne forme pas un ensemble, cette humanité : elle est une multiplicité indissoluble de phénomènes vitaux, ascendants et descendants, — elle ne possède pas de jeunesse à quoi succède une maturité et enfin une vieillesse. Au contraire, les couches sont confondues et superposées - et dans quelques milliers d’années il pourra y avoir des types d’hommes plus jeunes que ceux aujourd’hui démontrables. La décadence, d’autre part, appartient à toutes les époques de l’humanité : partout il y a des déchets et des matières de décomposition : c’est le processus vital lui-même qui fait que les éléments de régression et de déchet s’éliminent.

Sous l’empire du préjugé chrétien, cette question n’a pas du tout été posée : le sens était donné par le salut de chaque âme particulière ; le plus ou moins dans la durée de l’humanité n’entrait pas en ligne de compte. Les meilleurs chrétiens désiraient que la fin vint aussitôt que possible ; on n’avait aucun doute au sujet de ce qui était nécessaire à l’individu… La tâche se présentait dans le présent pour chaque individu, comme elle devait se présenter dans n’importe quel avenir pour les hommes de l’avenir : la valeur, le sens, le cercle des valeurs étaient fixes, absolus, éternels, uns avec Dieu… Ce qui déviait de ce type éternel était impie, diabolique, criminel… Chaque âme trouvait en elle-même le point d’appui de sa valeur : salut ou damnation ! Le salut de l’âme éternelle ! Forme extrême de la personnalisation… Pour chaque âme il n’existait qu’un seul perfectionnement ; un seul idéal ; un seul chemin du salut… Forme extrême de l’équivalence liée à un agrandissement optique de sa propre importance jusqu’à la folie… Rien que des âmes follement importantes, tournant autour d’elles-mêmes avec une peur épouvantable…

Personne ne croit plus maintenant à ces grands airs absurdes : et nous avons passé notre sagesse à travers le crible du mépris. Malgré cela on conserve avec persistance l’habitude optique qui consiste à chercher une valeur dans l’homme en le rapprochant d’un homme idéal : on maintient au fond, tant la perspective de personnalisation que l’équivalence devant l’idéal. En somme, on croit savoir ce qui, par rapport à l’homme idéal, forme l’objet du désir suprême… Mais cette croyance n’est que la suite des mauvaises habitudes introduites par l’idéal chrétien dans une proportion énorme : car seul un " enfant gâté " pouvait concevoir ce type idéal, tel qu’il apparaît toujours à nouveau, à chaque examen attentif. On croit savoir, en premier lieu, que le rapprochement d’un seul type est désirable ; en deuxième lieu de quelle espèce est ce type ; en troisième lieu que tout écart de ce type est une régression, une entrave, une perte de force et de puissance chez l’homme… Rêver des conditions où cet homme parfait aurait pour lui l’énorme majorité du nombre : nos socialistes eux-mêmes, sans parler de messieurs les utilitaires, ne sont pas arrivés plus loin. — Par là un but semble s’introduire dans l’évolution de l’homme : en tous les cas la croyance en un progrès vers l’idéal, la seule forme sous laquelle on imagine aujourd’hui une façon de but dans l’histoire de l’homme. En résumé : on a déplacé dans l’avenir la venue du " règne de Dieu ", on l’a placé sur la terre, lui donnant un sens humain, — mais au fond on n’a fait que maintenir la croyance en l’idéal ancien…

173.

L’homme, une petite espèce d’animal surexcité qui, heureusement, a son temps ; la vie sur la terre en général : un instant, un incident, une exception sans conséquence, quelque chose qui, pour le caractère général de la terre, demeure sans importance ; la terre elle-même, comme toute constellation, un hiatus entre deux néants, un événement sans plan, sans raison, sans volonté, sans conscience, la pire nécessité, la nécessité bête… Quelque chose se révolte en nous contre cette façon de voir ; le serpent de la vanité nous dit que " tout cela doit être faux : car cela révolte… Tout cela ne pourrait-il être qu’apparence ? Et l’homme malgré tout, pour parler avec Kant, serait… - "

174.

La nécessité des valeurs fausses. — On peut réfuter un jugement en démontrant qu’il est conditionné : mais par là la nécessité de l’émettre n’est pas supprimée. Les valeurs erronées ne peuvent être exterminées par le raisonnement : tout aussi peu qu’une optique fausse dans les yeux d’un malade. Il faut comprendre la nécessité de leur présence : elles sont la conséquence de causes qui n’ont rien à voir avec des raisons.

175.

Il faut considérer tout ce qui s’était accumulé comme une émanation de cette suprême idéalité morale : et comment presque toutes les autres valeurs s’étaient cristallisées autour de cet idéal. Ceci démontre que cet idéal a été désiré le plus longtemps et avec la plus grande ferveur, — qu’il n’a pas été atteint : autrement, il aurait déçu (c’est-à-dire qu’il aurait été suivi d’une évaluation plus modérée). Le saint considéré comme l’espèce la plus puissante de l’humanité - : cette idée a élevé à un point si supérieur la valeur de la perfection morale. Il faut imaginer toute la connaissance s’efforçant de démontrer que l’homme moral est le plus puissant, le plus divin. — La victoire remportée sur les sens, sur les désirs - tout cela éveillait la crainte ; — ce qui était contre nature apparaissait comme quelque chose de surnaturel, venant de l’au-delà…

176.

Le désir fait paraître plus grand ce que l’on veut posséder ; il augmente même par le fait qu’il n’est pas satisfait, — les plus grandes idées sont celles que le désir le plus violent et le plus prolongé a produites. Nous prêtons aux choses une valeur toujours plus grande à mesure qu’augmente notre désir d’elles : lorsque les " valeurs morales " sont devenues les valeurs supérieures on peut en induire que l’idéal moral était réalisé moins que tout autre (en tant qu’il passait pour être l’au-delà de tous les maux, le moyen de salut). Avec une ardeur toujours croissante, l’humanité n’a fait qu’embrasser des nuages : elle a fini par appeler " Dieu " son désespoir et son impuissance…

177.

L’hypothèse morale ayant pour but la justification de Dieu disait : il faut que le mal soit fait volontairement (ceci seulement pour que l’on puisse croire que le bien est également fait volontairement), et, d’autre part, tout mal et toute souffrance ont un but de salut. L’idée de " faute " ne devait pas remonter jusqu’à la cause primitive du monde, et l’idée de " punition " était considérée comme un bienfait éducateur, par conséquent comme l’acte d’un Dieu bon. Domination absolue de l’évaluation morale au-dessus de toute autre évaluation ; on était certain que Dieu ne pouvait être méchant et ne pouvait rien faire de nuisible, c’est-à-dire qu’au mot de perfection ne s’attachait qu’une idée de perfection morale.

178.

De qui la morale est-elle la volonté de puissance ? — Le trait commun dans l’histoire de la morale depuis Socrate, c’est la tentative faite pour amener les valeurs morales à la domination sur toutes les autres valeurs : de façon à ce qu’elles soient non seulement les guides et les juges de la vie, mais encore les guides et les juges 1) de la connaissance, 2) des arts, 3) des aspirations politiques et sociales. " Devenir meilleur " considéré comme la seule tâche, tout le reste n’est que moyen vers ce but (ou perturbation, entrave, danger : et doit par conséquent être combattu jusqu’à la destruction… ) - Il y a un mouvement semblable en Chine. Il y en a un aussi aux Indes. Que signifie de la part des valeurs morales cette volonté de puissance qui, en des évolutions prodigieuses, s’est déroulée jusqu’à présent sur la terre ? Réponse : — trois puissances sont cachées derrière elle : 1) l’instinct du troupeau dirigé contre les forts et les indépendants ; 2) l’instinct de celui qui souffre et du déshérité dirigé contre les heureux ; 3) l’instinct du médiocre dirigé contre les exceptions. — Avantage énorme de ce mouvement quelle que soit la dose de cruauté, de fausseté et d’esprit borné qui y a participé (car l’histoire de la lutte de la morale avec les instincts fondamentaux de la vie est elle-même la plus grande immoralité qu’il y ait eu jusqu’à présent sur la terre…).

179.

La prédominance des valeurs morales. — Suite de cette prédominance : la corruption de la psychologie, etc., la fatalité qui partout y est attachée. Que signifie cette prédominance ? De quoi est-elle l’indice ? D’une affirmation ou d’une négation plus impérieuses sur ce domaine. On a utilisé toutes les façons d’impératif, pour faire apparaître les valeurs morales comme déterminées ; elles ont été ordonnées le plus longtemps : — elles semblent instinctivement être des commandements intérieurs… Les conditions de subsistance de la société s’expriment par le fait que les valeurs morales sont considérées comme indiscutables. La pratique : c’est-à-dire l’utilité qu’il y a à s’entendre réciproquement au sujet des valeurs supérieures, est parvenue là à une sorte de sanction. Nous voyons utilisés tous les moyens par quoi la réflexion et la critique peuvent être paralysés sur ce domaine : — quelle est encore l’attitude de Kant ! sans parler de ceux qui considèrent que c’est immoral de vouloir faire ici des " recherches ". -

180.

Comment est-il possible que quelqu’un n’ait de respect devant lui-même que par rapport aux valeurs morales, qu’il subordonne toute autre chose à ces valeurs et en fasse peu de cas, en comparaison du bien, du mal, de l’amendement, du salut de l’âme, etc. ? par exemple Henri Fréd. Amiel. Que signifie l’idiosyncrasie morale ? — je veux dire tant au point de vue psychologique qu’au point de vue physiologique, par exemple chez Pascal. Il s’agit donc de cas où de grandes qualités autres ne manquent pas ; encore dans le cas de Schopenhauer qui visiblement estimait ce qu’il ne possédait pas, ce qu’il ne pouvait posséder… - N’est-ce pas la conséquence d’une simple habitude d’interprétation morale de conditions qui, de fait, sont des conditions de douleur et de déplaisir ? n’est-ce pas une espèce particulière de sensibilité qui ne comprend pas la cause de ses nombreux sentiments de déplaisir, mais qui croit se les expliquer par des hypothèses morales ? De cette façon un sentiment de bien-être occasionnel, une impression de force apparaissent toujours sous l’optique de la " bonne conscience ", illuminés par la proximité de Dieu, par la conscience du salut !… Donc l’idiosyncratisme moral possède sa valeur véritable : 1) soit dans le rapprochement du type de vertu dans la société : il est le " brave homme ", l’homme " équitable ", — un état moyen de haute considération : médiocre dans ses capacités, mais dans toutes ses aspirations, honnête, consciencieux, ferme, vénéré, éprouvé ; 2) soit qu’il croit posséder cette valeur parce que, d’une façon générale, il ne saurait comprendre autrement toutes ses conditions -, il est inconnu à lui-même, il s’interprète de la sorte. — La morale est le seul schéma d’interprétation en face duquel l’homme puisse se supporter lui-même : — une espèce de fierté ?…

181.

Les grandes falsifications sous le règne des valeurs morales : — 1) dans l’histoire (y compris la politique) ; 2) dans la théorie de la connaissance ; 3) dans le jugement porté sur l’art et les artistes ; 4) dans l’estimation des hommes et des actes (des peuples et des races) ; 5) dans la psychologie ; 6) dans la construction des philosophies (" ordre moral " et choses semblables) ; 7) dans la physiologie, doctrine de l’évolution, " perfectionnement ", " socialisation ", " sélection ").

182.

1. La falsification par principe de l’histoire, pour lui faire donner la preuve de l’évaluation morale : a) la décadence d’un peuple et la corruption ; b) l’essor d’un peuple et la vertu ; c) apogée d’un peuple ("de sa culture"), conséquence de son élévation morale. 2) La falsification par principe des grands hommes, des grands créateurs, des grandes époques : On veut que la foi soit la distinction des grands : cependant le manque d’égard, le scepticisme, le droit de se soustraire à une croyance, l’" immoralité " font partie de la grandeur (César, Frédéric le Grand, Napoléon, mais aussi Homère, Aristophane, Léonard de Vinci, Goethe). On intercepte toujours ce qui est l’essentiel chez eux, leur " libre arbitre ". -

183.

Le grand faux monnayage nihiliste avec un habile mauvais usage des valeurs morales : a) l’amour considéré comme un dépouillement de la personnalité ; de même la compassion. b) Seul l’intellect, dépouillé de sa personnalité (" le philosophe "), connaît la vérité, " l’être véritable et l’essence véritable des choses ". c) Le génie, les grands hommes sont grands, parce que ce n’est pas eux-mêmes et leur cause qu’ils cherchent : la valeur de l’homme grandit dans le rapport où il se ruine lui-même. d) L’art, l’œuvre du " sujet pur, de volonté libre ", méconnaissance de l’" objectivité ". e) Le bonheur, but de la vie ; la vertu, moyen pour arriver à ce but. La condamnation pessimiste de la vie chez Schopenhauer est une condamnation morale. Transposition des mesures du troupeau sur le domaine métaphysique. L’" individu " manque de sens, il faut par conséquent lui donner une origine dans l’" en soi " (et une signification de son existence comme " erreur " ; les parents ne sont qu’une " cause occasionnelle ".

184.

Les grands crimes dans la psychologie : 1) On a falsifié tout déplaisir, tout malheur, en y mêlant la culpabilité (la faute), (on a enlevé son innocence à la douleur) ; 2) On a stigmatisé tous les sentiments de plaisir intense (la pétulance, la volupté, le triomphe, la fierté, l’audace, la connaissance, l’assurance et le bonheur en soi), on les a mis en suspicion, y voyant le péché et la séduction ; 3) On a prêté les noms les plus sacrés aux sentiments de faiblesse, aux lâchetés intimes, au manque de courage personnel, on les a affublés des noms les plus sacrés, pour enseigner qu’ils sont désirables au sens le plus élevé ; 4) On a donné une fausse interprétation à tout ce qui est grand dans l’homme, pour en faire le reniement et le sacrifice de soi en faveur de quelque chose d’autre, pour les autres ; même chez le connaisseur, même chez l’artiste le dépouillement de la personnalité a été traîtreusement présenté comme la cause de la connaissance la plus haute, du savoir le plus profond ; 5) On a falsifié l’amour pour en faire l’abandon (et l’altruisme), tandis qu’en réalité il est une prise, et que seulement dans la surabondance de la personnalité il abandonne quelque chose de lui-même. Seules les personnes les plus entières peuvent aimer ; celles qui ont dépouillé leur personnalité, " les objectifs " sont les plus mauvais amants (demandez donc aux femmes !). Il en est de même de l’amour de Dieu ou de la " patrie " : il faut pouvoir se reposer fortement sur soi-même. (L’égoïsme c’est l’intensification du moi, l’altruisme l’intensification du non-moi) ; 6) On a considéré la vie comme une punition, le bonheur comme une tentation, la passion comme quelque chose de diabolique ; la confiance en soi comme impie. Toute cette psychologie est une psychologie de l’entrave, une sorte d’emmurage par crainte ; d’une part le grand nombre (les déshérités et les médiocres) veut se mettre en garde contre les plus forts ( - et les détruire dans leur développement), et, d’autre part, il veut sanctifier et faire garder seuls en honneur les instincts qui le font le mieux prospérer lui-même. Comparez le sacerdoce juif.

185.

Comment, sous la pression de la morale ascétique du renoncement de soi, les sentiments de l’amour, de la bonté et de la pitié, même ceux de la justice, de la générosité, de l’héroïsme, furent-ils précisément méconnus : Chapitre principal. Ce sont la richesse de la personnalité, la plénitude de soi, la surabondance et le don, le bien-être instinctif et l’affirmation de soi qui constituent le grand sacrifice et le grand amour : c’est un fort et divin personnalisme d’où sortent ces passions, avec autant de certitude que le désir de dominer, d’empiéter, que la certitude intérieure d’avoir un droit sur tous. Les sentiments contraires, selon l’acception commune, sont bien plutôt un même sentiment ; et si l’on ne reste pas dans sa peau, ferme et brave, on n’a rien à donner et il est bien inutile de tendre la main pour protéger et soutenir… Comment a-t-on pu transformer le sens de ces instincts, au point que l’homme a pu considérer comme précieux ce qui va contre son moi ? le sacrifice de son moi à un autre moi ! Honte à ce misérable mensonge psychologique qui a eu jusqu’à présent le verbe si haut dans l’Église et dans la philosophie infestée par l’Église ! Si l’homme est profondément enclin à pécher, il ne peut que se haïr lui-même. Et, au fond, il n’aurait pas le droit d’avoir vis-à-vis de ses semblables un autre sentiment qu’à l’égard de lui-même ; l’amour des hommes a besoin d’une justification, — on la trouve dans le fait que Dieu a ordonné cet amour. — Il s’ensuit que tous les instincts naturels de l’homme (ses penchants à l’amour, etc.) lui paraissent interdits par eux-mêmes, et qu’il n’y a droit, après les avoir reniés, qu’en vertu de l’obéissance à un ordre de Dieu… Pascal, l’admirable logicien du christianisme, alla jusque-là ! Que l’on considère ses sentiments à l’égard de sa sœur. " Ne pas se faire aimer ", c’est cela qui lui semblait être chrétien.

186.

Les résidus de la dépréciation de la nature par la transcendance morale : valeur du renoncement, culte de l’altruisme ; croyance à une récompense dans le jeu des enchantements ; croyance à la " bonté ", au " génie " même, comme si l’un comme l’autre étaient la conséquence du renoncement ; la continuation de la sanction de l’Église dans la vie civile ; vouloir à tout prix méconnaître l’histoire (comme si elle était œuvre éducatrice pour des fins morales) ou être pessimiste en regard de l’histoire (ce dernier état d’esprit est une conséquence de la dépréciation de la nature tout aussi bien que cette pseudo-justification, cette insistance à ne pas vouloir regarder ce que voit le pessimiste - ).

187.

" La morale pour la morale. " - C’est là un degré important dans la dénaturation de la morale : elle apparaît elle-même comme valeur dernière. Dans cette phase, la religion s’est imprégnée d’elle : c’est le cas du judaïsme par exemple. Et de même il existe une phase où elle se sépare de nouveau de la religion et où nul Dieu ne lui paraît assez "moral" : alors elle préfère un idéal impersonnel… C’est le cas maintenant. " L’art pour l’art " - principe tout aussi dangereux : on introduit ainsi dans les choses une opposition dangereuse, — et l’on aboutit à une calomnie de la réalité ("idéalisation" dans le sens de la laideur). Lorsque l’on dégage un idéal de la réalité, on abaisse la réalité, on l’appauvrit ou la calomnie. " Le beau pour le beau ", " le vrai pour le vrai ", " le bien pour le bien " - ce sont là trois formes du mauvais œil pour la réalité. — L’art, la connaissance, la morale sont des moyens : au lieu de reconnaître en eux l’intention de rendre la vie plus intense on les a mis en rapport avec une opposition de la vie, avec "Dieu", — en quelque sorte comme des révélations d’un monde supérieur que l’on voit transparaître de temps en temps à travers celui-ci… " Beau et laid ", " vrai et faux ", " bien et mal " - ces séparations et ces antagonismes révèlent des conditions d’existence et de gradation, non seulement chez l’homme en général, mais chez n’importe quel complexe solide et durable qui veut se séparer de ses adversaires. La guerre qui est ainsi créée est le point essentiel : elle est un moyen de séparation qui renforce l’isolement.

188.

La dénaturation de la morale. — On veut séparer les actes des hommes qui les exécutent ; on veut tourner la haine et le mépris contre le " péché " ; on croit qu’il existe des actes qui, par eux-mêmes, sont bons ou mauvais. Rétablissement de la "nature" : par lui-même un acte est absolument dépourvu de valeur : l’important c’est de savoir qui agit. Le même "crime" peut être, dans un cas, un privilège supérieur et dans un autre une flétrissure. De fait, c’est l’égoïsme des juges qui interprète une action (ou l’auteur de celle-ci) selon qu’elle leur est utile ou nuisible à eux-mêmes ( - dans le rapport où il y a ressemblance et dissemblance avec eux).

189.

Combien il est faux de dire que la valeur d’un acte dépend de ce qui l’a précédé dans la conscience ! — Et l’on a mesuré la moralité d’après cela, même la criminalité… La valeur d’un acte doit être mesurée d’après ses conséquences - disent les utilitaires - : l’évaluer d’après son origine implique une impossibilité - celle de connaître cette origine. Mais peut-on donc connaître les conséquences ? A cinq pas tout au plus. Qui peut dire ce que provoque, suscite un acte, ce qu’il éveille contre lui ? Sert-il de stimulant ? D’étincelle qui met le feu à une matière explosible ?… Les utilitaires sont naïfs. Et, en fin de compte, il nous faudrait savoir d’abord ce qui est utile : là encore leur regard ne s’étend pas plus qu’à cinq pas… Ils n’ont pas idée de la grande Économie qui ne peut pas se passer du mal. On ne connaît pas l’origine, on ne connaît pas les conséquences : — dès lors un acte a-t-il en général quelque valeur ? Il reste l’acte lui-même : les phénomènes qui l’accompagnent dans la conscience, le oui et le non qui suivent son exécution : la valeur d’un acte réside-t-elle dans les phénomènes subjectifs qui l’accompagnent ? ( - ce serait là mesurer la valeur de la musique d’après le plaisir ou le déplaisir qu’elle nous cause… qu’elle cause à son compositeur…). Il est visible que l’acte est accompagné de sentiments de valeur, le sentiment de puissance, de contrainte, d’impuissance, par exemple la liberté, l’esprit léger - et, pour poser autrement la question : pourrait-on réduire la valeur d’une action à des valeurs physiologiques : savoir si elle est l’expression de la vie complète ou de la vie entravée ? — Il se peut que sa valeur biologique s’y exprime… Si donc l’acte ne peut être estimé ni d’après son origine, ni d’après ses conséquences, ni d’après les phénomènes qui l’accompagnent, sa valeur demeure inconnue…

190.

L’" homme bon " comme tyran. — L’humanité a toujours répété la même erreur : elle a fait d’un moyen pour arriver à la vie une mesure de la vie ; au lieu de trouver la mesure dans le plus extrême surhaussement de la vie elle-même, dans le problème de la croissance et de l’épuisement, elle a utilisé les moyens d’une façon de vie tout à fait déterminée, à l’exclusion de toutes les autres formes de la vie, bref elle les a utilisés pour critiquer la vie et y faire une sélection. C’est-à-dire que l’homme aime enfin les moyens à cause d’eux-mêmes et qu’il les oublie en tant que moyens : en sorte que ces moyens parviennent maintenant à sa conscience sous forme de but, comme étiages de fins particulières… C’est-à-dire qu’une espèce d’hommes déterminée tient ses conditions d’existence pour des conditions à imposer légalement, pour la " vérité ", le " bien ", la " perfection " ; elle tyrannise… C’est une des formes de la foi, de l’instinct, si une espèce d’homme ne se rend pas compte que sa propre espèce est conditionnée, ne se rend pas compte de sa relativité en comparaison des autres espèces. Il semble du moins que c’en est fini d’une espèce d’hommes (peuple, race) lorsqu’elle devient tolérante, concède des droits égaux et ne songe plus à vouloir être maître. -

191.

Si, basés sur l’instinct de la communauté, nous nous imposons des préceptes et nous interdisons certains actes, nous ne nous interdisons pas, si nous possédons quelque raison, une façon d’" être ", un "sentiment ", mais seulement un certain courant, une certaine application de cet " être ", de ce " sentiment ". Mais alors arrive l’idéologue de la vertu, le moraliste, et il dit : " Dieu voit les cœurs ! Que sert-il de vous priver de certaines actions : vous n’en êtes pas meilleurs pour cela ! " Réponse : Monsieur l’homme vertueux aux longues oreilles, nous ne voulons absolument pas être meilleurs, nous sommes très satisfaits de nous-mêmes, nous ne voulons seulement pas nous nuire les uns aux autres, — c’est pourquoi nous défendrons certains actes dans certaines conditions, c’est-à-dire en égard de nous-mêmes, tandis que nous ne saurions honorer assez les mêmes actes, à condition qu’ils s’appliquent à des adversaires de la communauté, par exemple à vous. Nous élevons nos enfants en vue de ces préceptes, ils grandissent sous cette discipline : Si nous étions animés de ce radicalisme qui plaît à Dieu et que recommande votre sainte déraison, si nous avions l’esprit assez mal fait pour condamner la source de ces actes, le " cœur ", le " sentiment ", ce serait là condamner notre existence et avec elle sa condition suprême - un sentiment, un cœur, une passion à qui nous rendons les honneurs suprêmes. Nous évitons par notre décret que ce sentiment n’éclate d’une façon inopportune et cherche à s’ouvrir des voies, — nous agissons sagement en nous donnant de pareilles lois, nous sommes moraux, nous aussi. Ne soupçonnez-vous donc pas combien il nous en coûte, quels sacrifices, quelle discipline, combien de victoires sur nous-mêmes, de quelle dureté nous avons besoin ? Nous sommes véhéments dans nos désirs, il y a des moments où nous voudrions nous dévouer nous-mêmes… Mais, " l’esprit public " se rend maître de nous… observez donc que c’est là presque une définition de la moralité.

192.

Naturalisme moraliste : réduction de la valeur morale, surnaturelle, émancipée en apparence, à sa " nature " véritable : c’est-à-dire à l’immoralité naturelle, à l’" utilité " naturelle, etc. Je puis désigner les tendances de ces considérations sous le nom de naturalisme moraliste : ma tâche c’est de faire revenir les valeurs morales, émancipées en apparence, et qui ont perdu leur nature, à leur nature véritable - c’est-à-dire à leur " immoralité " naturelle.


2. Comment on fait régner la vertu (Préface)

193.

De l’idéal du moraliste. — Ce traité a pour sujet la grande politique de la vertu. Nous l’avons écrit pour l’utilité de ceux qui ont à cœur d’apprendre, non pas comment on devient vertueux, mais comment on rend vertueux, comment on fait régner la vertu. Je veux même démontrer que, pour vouloir une chose - le règne de la vertu - on n’a pas le droit de vouloir cette autre chose ; c’est précisément par là que l’on renonce à devenir vertueux. Le sacrifice est grand ; mais un pareil but mérite peut-être un pareil sacrifice. Et même des sacrifices plus grands encore !… Et quelques-uns des moralistes les plus célèbres s’y sont risqués. Car ceux-là ont déjà reconnu et anticipé la vérité qui doit être enseignée pour la première fois dans ce traité : à savoir que l’on ne peut atteindre absolument le règne de la vertu que par les mêmes moyens nécessaires pour atteindre une domination quelconque, dans tous les cas pas au moyen de la vertu… Ce traité a pour sujet, ainsi que je l’ai indiqué, la politique de la vertu : il détermine un idéal de cette politique, il dépeint celle-ci, telle qu’elle devrait être, si quelque chose pouvait être parfait sur cette terre. Or, nul philosophe n’hésitera à désigner le type de la perfection en politique : c’est le machiavélisme. Mais le machiavélisme pur, sans mélange, cru, vert, dans toute son âpreté est surhumain, divin, transcendant ; jamais les hommes ne l’atteignent, à peine l’effleurent-ils. Dans cette espèce de politique plus étroite, dans la politique de la vertu, l’idéal ne semble également jamais avoir été atteint. En admettant que l’on ait des yeux pour les choses cachées, on découvre, même chez les moralistes les plus indépendants et les plus conscients ( - et c’est bien le nom de moraliste qu’il faudra donner à ces politiciens de la morale, à tous les créateurs de nouvelles forces morales), on découvre, dis-je, des traces de ce fait qu’eux aussi ont payé leur tribut à la faiblesse humaine. Eux tous aspirent à la vertu, pour leur propre compte, du moins à leurs heures de fatigue : défaut essentiel et capital chez un moraliste - lequel a pour paraître qu’il l’est, c’est là une autre affaire. Ou plutôt ce n’est point une autre affaire : un pareil renoncement à soi par principe (au point de vue moral c’est une dissimulation) fait partie du canon du moraliste et des devoirs qu’il s’impose à lui-même : sans eux, il n’arrivera jamais à sa manière de perfection. Indépendance à l’égard de la morale et aussi à l’égard de la vérité, à cause de ce but qui compense tout sacrifice : à cause du règne de la morale - tel est ce canon. Les moralistes ont besoin de l’attitude de la vertu et aussi de l’attitude de la vérité ; leur faute ne commence qu’au moment où ils cèdent à la vertu, où ils perdent leur domination sur la vertu, où ils deviennent moraux eux-mêmes, où ils deviennent véridiques. Un grand moraliste, entre autres choses, doit aussi être nécessairement un grand comédien ; son danger c’est de voir sa dissimulation devenir imperceptiblement une seconde nature, de même que c’est son idéal de séparer d’une façon divine son esse et son operari : tout ce qu’il fait, il faut qu’il le fasse sub specie boni, — un idéal supérieur, lointain, plein d’exigences ! Un idéal divin ! Et, en effet, l’on dit que le moraliste imite ainsi un modèle qui n’est autre que Dieu lui-même : Dieu, le plus grand des immoralistes de l’action qu’il y ait jamais eu, mais qui néanmoins s’entend à rester ce qu’il est, le Dieu bon…

194.

Critique de la loi de Manou. — Le livre tout entier repose sur le mensonge sacré. Est-ce le bien de l’humanité qui a inspiré tout ce système ? Cette espèce d’hommes qui croyait au côté intéressé de toute action était-elle intéressée ou non à faire réussir ce système ? Vouloir rendre l’humanité meilleure - d’où vient l’inspiration de cette intention ? Où est prise l’idée de la chose meilleure ? Nous trouvons une espèce d’hommes, l’espèce sacerdotale, qui a le sentiment d’être le modèle, la tête, l’expression supérieure du type homme : c’est en parlant d’elle-même qu’elle imagine l’idée de la chose " meilleure ". Elle croit à sa prépondérance, elle la veut effectivement : la cause du mensonge sacré est la volonté de puissance… Établissement de la domination : à cette fin, la domination des idées qui fixe dans le sacerdoce un non plus ultra de puissance. La puissance par le mensonge - eu égard au fait qu’on ne la possède pas physiquement, militairement… Le mensonge comme supplément de la puissance, — une nouvelle conception de la " vérité ". On se trompe si l’on admet qu’il y a eu ici évolution inconsciente et naïve, une façon de duperie de soi… Les fanatiques ne sont pas les inventeurs de pareils systèmes d’oppression imaginés dans tous leurs détails… Ici la circonspection la plus froide a été à l’œuvre : la même circonspection que celle de Platon, lorsqu’il imagina son " État ". — " Il faut vouloir les moyens lorsque l’on veut le but " - tous les législateurs voyaient clair dans cet examen de politicien. Nous possédons le modèle classique qui est spécifiquement arien : nous pouvons donc rendre responsable du mensonge le plus systématique qui ait jamais été fait l’espèce d’homme la mieux douée et la plus avisée… On a imité ce modèle presque partout : l’influence arienne a corrompu le vieux monde…

195.

Celui qui sait comment naît une réputation aura de la méfiance même à l’égard de la réputation dont jouit la vertu.

196.

La morale est tout aussi " immorale " que toute autre chose sur la terre ; la moralité elle-même est une forme de l’immoralité. Le grand soulagement que procure cette conviction. La contradiction disparaît dans les choses, l’unité qu’il y a dans tout ce qui arrive est sauvée.

197.

Par quel moyen une vertu arrive-t-elle à la puissance ? — Exactement par les mêmes moyens qu’un parti politique : la calomnie, la suspicion, la destruction souterraine des partis qui s’opposent à lui et qui possèdent déjà le pouvoir, changement de leurs noms en les débaptisant, persécution et railleries systématiques. Par conséquent rien que par des " immoralités ". Comment un désir agit-il avec lui-même pour se transformer en vertu ? — Il se débaptise ; il nie systématiquement ses intentions ; il s’exerce à se mal comprendre ; il s’allie avec des vertus existantes et reconnues ; il affiche une grande inimitié contre les adversaires de celle ci - Il s’agit de s’acheter, si possible, la protection des puissances sacrées ; il faut enivrer, enthousiasmer ; la tartuferie de l’idéalisme : le gager un parti, soit qu’il triomphe, soit qu’il périsse… devenir inconscient, naïf…

198.

La fausseté. — Tout instinct souverain se sert des autres comme d’un instrument, il en fait sa cour, ses flatteurs : il ne se laisse jamais appeler par ses vilains noms : et il ne tolère pas d’autres louanges, à moins qu’il ne soit en même temps loué indirectement. Autour de tout instinct souverain se cristallisent toutes les louanges et tous les blâmes pour devenir un ordre fixe et une étiquette. — C’est là une des causes de la fausseté. Tout instinct qui aspire à la domination, mais qui se trouve encore sous un joug, a besoin de se servir, pour se fortifier et pour soutenir le sentiment de sa dignité, de tous les beaux noms et de toutes les valeurs reconnues : ce qui fait qu’il ose se présenter le plus souvent sous le nom du " maître " qu’il combat et dont il veut se libérer (par exemple, sous le règne des valeurs chrétiennes, le désir de la chair ou le désir de puissance). — C’est là l’autre cause de la fausseté. Dans les deux cas, règne une naïveté absolue : la fausseté n’entre pas dans la conscience. C’est un signe d’instinct brisé lorsque l’homme voit séparément l’élément d’impulsion et son " expression " (" le masque ") - signe de contradiction intérieure et entrave à la victoire.

La sensualité dans ses déguisements : 1) Sous forme d’idéalisme (" Platon "), particulier à la jeunesse, créant la même image grossissante sous laquelle apparaît la bien-aimée dans les cas particuliers ; une incrustation, un agrandissement, une transfiguration, mettant de l’infini autour de toute chose. — 2) Dans la religion de l’amour : " un beau jeune homme, une belle femme ", divin de quelque façon, un fiancé, une fiancée de l’âme. — 3) Dans l’art, comme force " décorative " : de même que l’homme voit la femme, en lui attribuant en quelque sorte toutes les qualités existantes, de même la sensualité de l’artiste réunit en un seul objet tout ce qu’il vénère et tient haut - de la sorte il complète un objet (il l’" idéalise "). La femme, consciente du sentiment que l’homme éprouve à son égard, vient au-devant de ses efforts d’idéalisation, en se parant, en marchant et en dansant bien, en exprimant des pensées délicates : de même elle observe la pudeur, la réserve, la distance - avec le sûr instinct que par là le pouvoir idéalisateur de l’homme grandira. ( - Avec la prodigieuse subtilité de l’instinct féminin, la pudeur n’est nullement de l’hypocrisie consciente : la femme devine que c’est précisément la chasteté naïve et véritable qui séduit le plus l’homme et le pousse à une estimation trop élevée. C’est pourquoi la femme est naïve par la subtilité d’instinct qui lui conseille l’utilité de l’innocence. Une intention volontaire de clore les yeux sur elle-même… Partout où la simulation fait plus d’effet lorsqu’elle est inconsciente elle devient inconsciente.)

199.

Un idéal qui veut s’imposer ou se maintenir cherche à s’appuyer : a) sur une origine supposée ; b) sur une prétendue parenté avec des puissances idéales qui existent déjà : c) sur le frisson du mystère, comme si une puissance indiscutable parlait là ; d) sur la calomnie à l’égard de l’idéal adverse ; e) sur une doctrine mensongère de l’avantage qui en résulte, par exemple : le bonheur, le repos de l’âme, la paix, ou encore l’aide d’un Dieu puissant, etc. — Pour la psychologie de l’Idéaliste : Carlyle, Schiller, Michelet. A-t-on ainsi mis à jour toutes les mesures de défense et de protection par quoi un idéal se maintient : l’a-t-on ainsi réfuté ? Il s’est simplement servi des moyens qui font vivre et grandir tout ce qui est vivant, — ces moyens sont tous " immoraux". Mon expérience : toutes les forces et tous les instincts grâce auxquels il y a vie et croissance sont chargés de l’anathème de la morale : la morale étant l’instinct de la négation de la vie. Il faut anéantir la morale pour délivrer la vie.

200.

a) Les chemins de la puissance : introduire la nouvelle vertu sous le nom de vertu ancienne, — éveiller l’" intérêt " pour elle (montrer le " bonheur " qui en résulte et le contraire) ; l’art de la calomnie contre tout ce qui résiste ; — utiliser pour sa glorification les avantages et les hasards ; — faire de ses partisans des fanatiques, par les sacrifices et les séparations ; — le grand symbolisme. b) La puissance réalisée : 1. les moyens de contrainte de la vertu ; 2. les moyens de séduction de la vertu ; 3. l’étiquette (de cour) de la vertu.

201.

Associer le vice à quelque chose de si catégoriquement pénible que l’on finit par fuir devant le vice pour se débarrasser de ce qui est lié à lui. C’est le célèbre cas de Tannhäuser. Tannhäuser, exaspéré par la musique de Wagner qui lui fait perdre toute sa patience, n’y tient plus, même chez Madame Vénus : tout à coup la vertu commence à avoir du charme pour lui ; une jeune vierge de Thuringe se met à monter en prix et, ce qui est plus grave encore, il goûte même la mélodie de Wolfram d’Eschenbach…

202.

Le patronat de la vertu. — L’avidité, le désir de dominer, la paresse, la niaiserie, la crainte : ils ont tous un intérêt dans la cause de la vertu, c’est pourquoi elle est inébranlable.

203.

Conséquences de la lutte : celui qui lutte essaye de transformer son adversaire pour en faire son antipode, — dans son esprit seulement, bien entendu. Il cherche à croire en lui-même au point qu’il peut avoir le courage de la " bonne cause " (comme s’il détenait celle-ci) : comme si la raison, le goût, la vertu étaient combattus par son adversaire… La foi dont il a besoin, comme le moyen de défense et d’agression le plus fort qu’il y ait, est la foi en lui-même, mais mal interprétée sous le nom de foi en Dieu. — Il n’imagine jamais les avantages et les utilités de la victoire, mais toujours seulement la victoire à cause de la victoire, sous le nom de " victoire de Dieu "-. Toute petite communauté (et même tout individu) se trouvant en lutte cherche à se convaincre de ceci : " Nous avons le bon goût, le bon jugement et la vertu de notre côté… " La lutte oblige à une pareille exagération de l’estime de soi.

204.

Toute société a la tendance de réduire ses adversaires jusqu’à la caricature - du moins dans son imagination - et de les affamer en quelque sorte. Une pareille caricature c’est, par exemple, notre " criminel ". Au milieu du régime aristocratique de l’Empire romain, le juif était réduit à la caricature. Parmi les artistes, c’est " M. Prud’homme " et le " bourgeois " ; parmi les gens pieux, l’impie ; parmi les aristocrates, l’homme du peuple. Parmi les immoralistes, le moraliste devient une caricature : c’est pour moi, par exemple, le cas de Platon.


3. Le troupeau

205.

La morale dans l’évaluation des races et des classes. — Considérant que les passions et les instincts fondamentaux expriment, dans toute race et dans toute classe, quelque chose des conditions d’existence de celles-ci ( - du moins des conditions sous lesquelles elles ont longtemps vécu), exiger qu’elles soient " vertueuses ", ce sera demander : — à ce qu’elles transforment leur caractère, à ce qu’elles changent de peau et effacent leur passé ; — à ce qu’elles cessent de se différencier ; — à ce qu’elles se rapprochent par la similitude de leurs besoins et de leurs aspirations, — plus exactement : à ce qu’elles périssent… La volonté d’une seule morale se trouve donc être la tyrannie d’une espèce, l’espèce sur la mesure de laquelle est faite cette morale unique, au détriment des autres espèces : c’est la destruction ou l’uniformisation en faveur de la morale régnante (soit pour ne plus lui être dangereux, soit pour être exploité par elle). " Suppression de l’esclavage " - en apparence un tribut apporté à la " dignité humaine ", en réalité la destruction d’une espèce foncièrement différente ( - on sape ainsi par la base ses valeurs et son bonheur - ). Ce en quoi une race adverse ou une classe adverse possèdent leur force est interprété chez elles comme ce qu’il y a de plus méchant, de pire : car c’est par là qu’elles nous nuisent ( - on calomnie et débaptise leurs " vertus "). C’est une objection contre un homme et un peuple lorsqu’ils nous nuisent : mais, considéré à leur point de vue, ils ont besoin de nous, parce que nous sommes de ceux dont ils peuvent tirer quelque utilité. L’exigence de l’" humanisation " (qui très naïvement se croit en possession de la formule " qu’est-ce qui est humain ? ") est une tartuferie dont se sert une espèce d’hommes déterminée, pour arriver à la domination : plus exactement un instinct déterminé, l’instinct de troupeau. — " Égalité des hommes " : ce qui se cache sous la tendance de mettre au même niveau - toujours plus d’hommes en tant qu’hommes. L’" intérêt ", par rapport à la morale commune (artifice : faire des grands appétits, le désir de dominer et la cupidité, des protecteurs de la vertu). En quoi les hommes d’affaires de toutes espèces, les gens avides de gain, tout ce qui doit faire crédit et prétend en obtenir, a besoin de pousser à l’uniformité de caractère et à des évaluations semblables : le commerce mondial et l’échange sous toutes ses formes contraignent à la vertu et ne l’achètent en quelque sorte. De même l’État, la domination sous toutes ses formes par les fonctionnaires et les soldats ; de même la science, pour pouvoir travailler avec confiance et économiser ses forces. — De même le clergé. On fait donc triompher ici la morale commune, parce que, par elle, on réalise un avantage ; et pour lui assurer la victoire on fait la guerre et on emploie la violence contre l’immoralité - d’après quel " droit " ? D’après aucun droit : mais conformément à l’instinct de conservation. Les mêmes classes se servent de l’immoralité lorsqu’elle leur est utile.

206.

Les conditions et les désirs qu’il faut louer : — paisible, équitable, sobre, modeste, respectueux, plein d’égards, brave, chaste, honnête, fidèle, croyant, droit, confiant résigné, apitoyé, secourable, consciencieux, simple, doux, juste, généreux, indulgent, obéissant, désintéressé, sans envie, bon, laborieux. - A distinguer : jusqu’à quel point de pareilles qualités sont conditionnées, comme moyens pour arriver à une volonté et à un but déterminés (souvent à un " mauvais but ") ; ou bien comme conséquences naturelles d’une passion dominante (par exemple l’intellectualité) ; ou encore comme expression d’une nécessité, je veux dire comme conditions d’existence (par exemple citoyen, esclave, femme, etc.). En résumé : tous, tant qu’ils sont, on ne les considère pas comme " bons " à cause d’eux-mêmes, mais conformément à la mesure de la " société ", du " troupeau ", comme moyen pour arriver au but de ceux-ci, nécessaire pour les maintenir et les faire progresser, conséquence aussi d’un véritable instinct de troupeau chez l’individu : ils sont donc au service d’un instinct qui est foncièrement différent de ces conditions de vertu. Car, dans ses relations avec l’extérieur, le troupeau est égoïste, impitoyable et plein d’inimitié, de méfiance et d’esprit tyrannique. C’est chez l’homme " bon " que l’on peut faire ressortir l’antagonisme : il faut qu’il possède les qualités opposées à celles du troupeau. Inimitié du troupeau contre la hiérarchie : son instinct le dispose en faveur de l’égalité (Jésus-Christ). A l’égard des isolés forts (les souverains) il est hostile, injuste, sans mesure, indiscret, impertinent, sans égard, lâche, mensonger, faux, impitoyable, dissimulé, curieux, avide de vengeance.

207.

L’instinct du troupeau évalue le centre et la moyenne comme ce qu’il y a de supérieur et de plus précieux : l’endroit où se trouve la majorité ; la manière dont elle s’y trouve. Par là, cet instinct s’oppose à toute hiérarchie qui considère une élévation d’en bas vers en haut en même temps comme un abandon du grand nombre, pour descendre vers le petit nombre. Le troupeau considère l’exception, tant celle qui se trouve au-dessous que celle qui se trouve au-dessus de lui, comme quelque chose qui prend à son égard une attitude hostile et dangereuse. Son artifice par rapport à l’exception d’en haut, les hommes les plus forts, plus puissants, plus sages, plus féconds, c’est de les décider au rôle de gardiens, de bergers, de conducteurs - ce qui fait d’eux ses premier serviteurs : il a transformé de la sorte un danger en un bienfait. Au centre la crainte cesse ; on n’y est seul avec rien et personne ; il n’y a point de place pour le malentendu ; là il y a égalité ; là on ne sent pas comme un reproche sa propre existence, mais comme l’existence véritable ; là règne le contentement. La méfiance s’exerce à l’égard des exceptions ; être une exception est considéré comme une faute.

208.

Critique des vertus du troupeau. — L’inertie est active : 1) dans la confiance, parce que la méfiance nécessite la tension, l’observation, la réflexion ; — 2) dans la vénération, où l’espace qui sépare de la puissance est grand et la soumission nécessaire : pour ne point craindre on essaie d’aimer, de vénérer et d’interpréter les différences de pouvoir par des différences de valeur : en sorte que les rapports ne révoltent plus ; — 3) dans le sens de la vérité : qu’est-ce qui est vrai ? On donne une explication qui nécessite un minimum d’effort intellectuel : de plus, le mensonge exige une tension ; — 4) dans la sympathie : se mettre à égal niveau, essayer d’éprouver le même sentiment, accepter un sentiment qui existe déjà, quel soulagement ! c’est quelque chose de passif en face de l’activité qui se garantit et utilise sans cesse les droits les plus propres de l’évaluation : cette activité ne laisse point de repos : — 5) dans l’impartialité et la froideur du jugement : on craint l’effort de la passion et on préfère se tenir à l’écart, rester " objectif " ; — 6) dans la loyauté : on aime mieux obéir à une loi qui existe que de s’en créer une, que de commander à soi-même et aux autres la crainte du commandement : — plutôt se soumettre que de réagir ; 7) dans la tolérance : la crainte d’exercer le droit, de juger.

209.

L’apparence hypocrite dont sont fardées toutes les institutions civiles, comme si elles étaient des créations de la moralité… par exemple le mariage ; le travail ; la profession ; la patrie ; la famille ; l’ordre ; le droit. Mais comme elles sont toutes fondées en vue de l’espèce d’hommes la plus médiocre, pour protéger celle-ci contre les exceptions et les besoins de l’exception, il faut trouver naturel que l’on mente beaucoup ici.

210.

L’esprit de clocher et l’attachement à la glèbe de l’évaluation morale, avec son point de vue de l’utile et du " nuisible ", a son bon côté ; c’est la perspective nécessaire d’une société qui n’est capable d’apercevoir que les suites immédiates et proches : — L’État et le politicien ont déjà besoin d’une façon de penser plutôt hyper morale : car il leur faut calculer un ensemble d’effets beaucoup plus complexe. De même on pourrait imaginer une économie universelle qui aurait des perspectives si lointaines que toutes ses exigences particulières paraîtraient au moment même injustes et arbitraires.

211.

La morale comme moyen de séduction. — " La nature est bonne, car un Dieu sage et bon en est la cause. Qui donc est, par conséquent, responsable de la " corruption des hommes " ? Les tyrans et les séducteurs, c’est-à-dire les classes dirigeantes, — il faut les anéantir. " - C’est la logique de Rousseau (à comparer la logique de Pascal qui en déduit la conclusion du péché originel). Il faut comparer aussi la logique analogue de Luther. Dans les deux cas, on cherche un prétexte pour introduire un insatiable besoin de haine sous forme de devoir moral et religieux. La haine contre la classe dominante cherche à se sanctifier… (la " culpabilité d’Israël " : base de la puissance des prêtres). Il faut comparer encore la logique analogue de saint Paul. C’est toujours la cause de Dieu qui sert de tremplin à ces réactions, la cause du droit, de l’humanité, etc. Dans le cas du Christ, la jubilation du peuple apparaît comme cause de l’exécution ; un mouvement anti sacerdotal dès le début. Chez les antisémites eux-mêmes, c’est toujours le même tour d’adresse : accabler l’adversaire d’arguments moraux et se réserver le rôle de la justice vengeresse.

212.

" La délivrance de tout péché "

On parle de la " profonde injustice " du pacte social : comme si le fait qu’un tel est né sous des conditions favorables, un tel autre sous des conditions défavorables constituait de prime abord une injustice ; ou même que celui-ci est venu au monde avec telles qualités, celui-là avec telles autres. Le plus sincère parmi ces adversaires de la société décrète : " Nous-mêmes, avec toutes les mauvaises qualités morbides et criminelles que nous avouons, nous ne sommes que le résultat inévitable d’une oppression séculière des faibles par les forts." Ils reprochent leur caractère aux classes dominantes. Et l’on menace, on se met en colère, on maudit ; on devient vertueux à force de s’indigner, — on ne veut pas être devenu en vain un méchant homme, une canaille… Cette attitude, une invention de nos dix dernières années, s’appelle aussi pessimisme, à ce que l’on m’a dit, pessimisme d’indignation. On a la prétention de juger l’histoire, de la dépouiller de sa fatalité, de trouver derrière elle une responsabilité et, en elle, les coupables. Car c’est de cela qu’il s’agit, on a besoin de coupables. Les déshérités, les décadents de toute espèce sont en révolte contre leur condition et ont besoin de victimes pour ne pas éteindre, sur eux-mêmes, leur soif de destruction ( - ce qui, en soi, pourrait paraître raisonnable). Mais il leur faut une apparence de droit, c’est-à-dire une théorie qui leur permette de se décharger du poids de leur existence, du fait qu’ils sont conformés de telle sorte, sur un bouc émissaire quelconque. Ce bouc émissaire peut être Dieu - il ne manque pas en Russie de pareils athées par ressentiment -, ou l’ordre social, ou l’éducation et l’instruction, ou les juifs, ou les gens nobles, ou bien, en général, tous ceux qui ont réussi de quelque façon que ce soit. " C’est un crime d’être né sous des conditions favorables : car de la sorte on a déshérité les autres, on les a mis à l’écart, condamnés au vice et même au travail "… " Qu’y puis-je, si je suis misérable ! Mais il faut que quelqu’un y puisse quelque chose, autrement ce ne serait pas tolérable ! "… Bref, le pessimisme par indignation invente des responsabilités, pour se créer un sentiment agréable - la vengeance… " Plus douce que le miel " l’appelait déjà le vieil Homère. -

Que l’on n’apporte pas plus d’intelligence, je veux dire de mépris, à une pareille théorie, c’est la faute à cet héritage du christianisme que nous gardons tous dans le sang : de sorte que nous sommes tolérants à l’égard de certaines choses seulement parce que, de loin, elles ont une odeur quelque peu chrétienne… Les socialistes font appel aux instincts chrétiens, c est là leur plus subtile sagesse… Le christianisme nous a habitués à la conception superstitieuse de l’" âme ", à l’" âme immortelle ", à la monade de l’âme qui possède ailleurs sa véritable demeure et qui est tombée seulement par hasard, dans telles ou telles circonstances, parmi les choses terrestres, qui s’est faite " chair" : mais sans que son être en soit touché par là, et encore moins conditionné. Les rapports sociaux, les rapports de parenté et les relations historiques ne sont pour l’âme que des occasions, des embarras peut-être ; en tous les cas celle-ci n’est pas l’œuvre de ceux-là. Par cette idée, l’individu devient transcendant ; appuyé sur elle il peut s’attribuer une importance extravagante. De fait, c’est le christianisme qui a incité l’individu à s’ériger en juge sur toutes choses, la folie des grandeurs est devenue presque un devoir, car l’individu doit faire valoir des droits éternels contre tout ce qui est temporaire et conditionné. Qu’importe l’État ! Qu’importe la société ! Qu’importent les lois historiques ! Qu’importe la physiologie ! Ici quelque chose prend la parole qui est au-delà du devenir, quelque chose d’immuable dans l’histoire tout entière, quelque chose d’immortel ou de divin : une âme. — Une autre idée chrétienne, non moins folle, s’est incrustée bien plus profondément et transmise dans la chair de la modernité l’idée " l’égalité des âmes devant Dieu ". C’est là que se présente le prototype de toutes les théories de droits égaux : on a enseigné à l’humanité, à balbutier d’abord religieusement la phrase de l’humanité, plus tard on en a fait pour elle une morale : quoi d’étonnant si l’homme finit par prendre cette phrase au sérieux, par l’utiliser au point de vue pratique… je veux dire politique, démocratique, socialiste, pessimiste par indignation…

Partout où l’on cherchait des responsabilités, c’était l’instinct de vengeance qui était à l’œuvre. Cet instinct de vengeance, durant des milliers d’années, s’est rendu maître de l’humanité au point qu’il détermine toute la métaphysique, toute la psychologie, toute la science historique, mais avant tout la morale. Partout où est allée la pensée humaine, elle a entraîné dans les choses le bacille de la vengeance. Elle a rendu malade, par son moyen, Dieu lui-même, elle a privé l’existence entière de son innocence : et cela en ramenant tout état de faits à une volonté, à des intentions et des actes de responsabilité. Toute la doctrine de la volonté, cette falsification néfaste dans la psychologie tout entière, a été principalement inventée en vue de la punition. C’était l’utilité sociale de la punition qui garantissait à cette idée sa dignité, sa puissance, sa vérité. Il faut chercher les promoteurs de cette psychologie - la psychologie de la volonté - dans les classes qui ont la pénalité entre les mains, avant tout dans la classe des prêtres qui se trouvaient à la tête des plus anciennes communautés : ceux-ci voulaient s’arroger le droit de se venger, — ils voulaient créer pour Dieu un droit à la vengeance. Dans ce but l’homme était imaginé " libre " ; dans ce but toute action devait être imaginée comme voulue, l’origine de toute action se trouvant dans la conscience. Mais, par ces propositions, la vieille psychologie est réfutée. Aujourd’hui que l’Europe semble être entrée dans le mouvement contraire, que nous autres Alcyoniens nous nous efforçons d’extirper de nouveau du monde l’idée de faute et de punition, aujourd’hui que nous nous donnons la plus grande peine de l’éteindre, et que nous mettons tout notre sérieux à purifier de cette impureté la psychologie, la morale, l’histoire, la nature, les institutions et les sanctions sociales, Dieu lui-même - en qui devons-nous voir nos antagonistes naturels ? Précisément dans ces apôtres de la vengeance et du ressentiment, dans ceux qui sont par excellence ces pessimistes indignés, qui se font une mission de sanctifier leur malpropreté sous le nom d’" indignation "… Nous autres qui souhaitons que le devenir regagne son innocence, nous voudrions être les missionnaires d’une idée plus pure : l’idée que personne n’a donné à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents, ni ses ancêtres, ni lui-même, que la faute de son existence n’incombe à personne… Il n’existe pas d’être qui puisse être rendu responsable du fait que quelqu’un est né dans ces circonstances et dans ce milieu. — C’est une grande consolation de savoir qu’il n’existe pas de pareil être… Nous ne sommes pas les résultats d’une intention éternelle, d’une volonté, d’un désir, par notre moyen on ne fait pas la tentative de réaliser un " idéal de perfection " ou bien un " idéal de bonheur ", ou bien un " idéal de vertu ", — nous sommes d’ailleurs tout aussi peu la méprise de Dieu, une méprise dont il eut peur lui-même (on sait que l’Ancien Testament commence par cette idée). Il n’existe nul endroit, nul but, nul sens sur quoi nous puissions décharger notre être, notre façon d’être de telle ou telle manière. Mais avant tout, personne ne serait capable de nous décharger : on ne peut pas juger, mesurer, comparer ou même nier l’ensemble ! Pourquoi pas ? — Pour cinq raisons, accessibles toutes les cinq aux intelligences, fussent-elles même les plus médiocres : par exemple parce qu’il n’existe rien en dehors du Tout… Et, encore une fois, c’est là une grande consolation, car c’est là que repose l’innocence de tout ce qui est.

213.

L’idée d’un " acte répréhensible " nous fait des difficultés. Rien de tout ce qui arrive en général ne peut être répréhensible en soi : car on ne saurait vouloir l’éloigner ; toute chose est tellement liée au tout que, si l’on voulait exclure quelque chose, on exclurait en même temps le tout. Un acte répréhensible ce serait donc, généralisé, un monde réprouvé… Et alors encore : dans un monde réprouvé la réprobation serait aussi répréhensible… Et la conséquence d’une façon de penser qui rejette tout serait une pratique qui affirme tout… Si le devenir est un grand anneau, toutes choses ont une égale valeur, elles sont également éternelles, également nécessaires. — Dans toutes les corrélations de oui et de non, de préférence et d’exclusion, d’amour et de haine, une seule perspective s’exprime, l’intérêt que présentent des types déterminés de la vie : en soi tout ce qui est prononce un oui.

214.

La faiblesse de la bête de troupeau engendre une morale semblable à celle qu’engendre la faiblesse du décadent : ils se comprennent, ils s’unissent ( - les grandes religions de décadence comptent toujours sur le secours du troupeau). Tous les traits maladifs sont absents chez la bête de troupeau, celle-ci a même une valeur inappréciable ; mais son incapacité à se diriger nécessite pour elle un " berger ", — c’est ce que comprennent les prêtres… L’État n’est ni assez intime, ni assez secret : la " direction des consciences " lui échappe. En quoi la bête de troupeau est-elle rendue malade par le prêtre ?

215.

Il y a un effet de la décadence, profond et absolument inconscient, qui s’exerce même sur l’idéal de la science : notre sociologie tout entière démontre cette proposition. Il reste à lui reprocher qu’elle ne connaît par expérience que les produits de désagrégation de la société, ce qui lui fait prendre inévitablement comme norme du jugement sociologique ses propres instincts de désagrégation. La vie décroissante, dans l’Europe actuelle, formule par eux son idéal social : celui-ci ressemble, à s’y méprendre, à l’idéal des vieilles races qui se survivent… L’instinct de troupeau d’autre part - une puissance devenue maintenant souveraine - est quelque chose de foncièrement différent de l’instinct d’une société aristocratique : c’est de la valeur des unités que dépend la signification de la totalité… Notre sociologie tout entière ne connaît pas d’autre instinct que celui du troupeau, c’est-à-dire de tous les zéros totalisés, — où chaque zéro a des " droits égaux ", où c’est vertueux d’être zéro… L’évaluation qui sert à juger aujourd’hui les différentes formes de la société s’identifie absolument à celle qui prête à la paix une valeur supérieure à la guerre : mais un pareil jugement est anti biologique, il est même un produit de la décadence dans la vie… La vie est une conséquence de la guerre, la société elle-même est un moyen pour la guerre… M. Herbert Spencer, en tant que biologiste, est un décadent, — il l’est aussi en tant que moraliste (il voit dans la victoire de l’altruisme quelque chose de désirable !!!).


4. La morale en tant que manifestation contre nature

216.

Il faut considérer quelles sont les pertes que subissent toutes les institutions humaines, dès que l’on fixe une sphère supérieure, divine et supra-terrestre, qui doit d’abord sanctionner ces institutions. En s’habituant à ne voir la valeur que dans cette sanction (par exemple pour le cas du mariage) on a mis à l’écart la dignité naturelle de l’institution, on a même complètement nié celle-ci dans certains cas. La nature est jugée défavorablement dans la mesure où l’on a mis en honneur la contre-nature d’un Dieu. " Nature " devint équivalent de " méprisable ", de " mauvais ". La fatalité d’une croyance en la réalité des qualités morales supérieures sous le nom de Dieu : par là toutes les valeurs véritables étaient niées et considérées par principe comme des non-valeurs. C’est ainsi que l’anti-naturel monta sur le trône. Avec une logique implacable on aboutissait à exiger, d’une façon absolue, la négation de la nature.

217.

Castratisme moral

La Loi formule foncièrement réaliste de certaines conditions dans la conservation d’une communauté, la loi interdit certains actes, exécutés dans une direction définie, surtout lorsque ces actes se dirigent contre la communauté : elle ne défend pas le sentiment qui inspire cet acte, — car elle a besoin de ces mêmes actes, exécutés dans un sens différent, c’est-à-dire contre les ennemis de la communauté. C’est alors qu’intervient l’idéaliste de la morale et il dit : " Dieu regarde les cœurs : l’acte lui-même n’est rien ; il faut extirper le sentiment d’inimitié d’où il découle… " On se rit de tout cela dans les conditions normales ; ce n’est que dans ces cas exceptionnels, où une communauté vit absolument en dehors de la contrainte, où elle fait la guerre pour son existence, que l’on prête l’oreille à de pareilles choses. On abandonne un sentiment dont on ne peut plus concevoir l’utilité. C’était par exemple le cas au moment de l’apparition de Bouddha, dans une société très paisible et affligée d’une extrême fatigue intellectuelle. Ce fut également le cas dans la première communauté chrétienne (et aussi dans la communauté juive) qui avait, pour condition première, la société juive absolument non politique. Le christianisme ne pouvait croître que sur le terrain du judaïsme, c’est-à-dire dans un peuple qui avait déjà renoncé à sa vie politique et s’adonnait à une sorte d’existence parasitaire au milieu du régime romain. Le christianisme fait un pas de plus : on a le droit de " s’emmasculiner " davantage encore, — les circonstances le permettent. On expulse la nature de la morale lorsque l’on dit : " Aimez vos ennemis ", car dès lors la nature qui commande d’aimer son prochain et de haïr son ennemi a perdu son sens dans la loi (dans l’instinct) ; il faut alors que l’amour du prochain trouve des fondements nouveaux (comme une sorte d’amour de Dieu). Partout on introduit l’idée de Dieu et on extirpe l’idée d’utilité ; partout on nie l’origine véritable de toute morale ; on détruit de fond en comble la génération de la nature qui consiste précisément à reconnaître une morale naturelle. D’où vient la séduction d’un pareil idéal mutilé ? Pourquoi n’en sommes-nous pas dégoûtés, comme nous le sommes, par exemple, à l’idée que nous nous faisons du castrat ?… La réponse saute aux yeux, car ce n’est pas non plus la voix du castrat qui nous dégoûte, malgré la cruelle mutilation qui en est la cause ; au contraire, cette voix est devenue plus douce… Par le fait que l’on a extirpé à la vertu ses " parties viriles ", celle-ci a pris des intonations féminines qu’elle n’avait pas précédemment. Si l’on songe, d’autre part, à l’épouvantable dureté, aux dangers et aux incertitudes qu’une existence de vertus viriles entraîne avec elle - l’existence d’un Corse, même d’un Corse d’aujourd’hui, ou bien celle d’un Arabe païen (qui est semblable dans toutes ses particularités à l’existence des Corses : certains chants arabes pourraient être composés par des Corses) - on comprendra comment c’est précisément l’espèce d’hommes la plus robuste qui se laisse fasciner et ébranler par ces intonations voluptueuses de " bonté ", de " pureté "… Une mélodie pastorale… une idylle… l’" homme bon " : de telles choses font le plus d’effet lorsque la tragédie court les rues.

Mais par là nous avons encore reconnu comment l’" idéaliste " ( - le castrat idéal) sort d’une réalité tout à fait déterminée et comment il est autre chose qu’un homme fantasque… Il a reconnu précisément que, pour sa façon de réalité, une telle prescription brutale, interdisant certains actes, n’avait pas de sens (parce que l’instinct qui le pousserait à un acte est affaibli par le long manque d’exercice, de contrainte à l’exercice). Le " castriste " formule une somme de nouvelles conditions de conservation pour des hommes d’une espèce déterminée : en cela il est réaliste. Les moyens qui lui servent à imposer sa législature sont les mêmes que ceux des anciennes législatures : l’appel à toute espèce d’autorité, à " Dieu ", l’utilisation de l’idée de " faute " et de " punition ", — ce qui veut dire qu’il accapare, à son profit, tout ce qui appartient à l’idéal ancien, mais il y joint une nouvelle interprétation : la faute, par exemple, devient une chose intérieure (sous forme de remords). En pratique, cette espèce d’hommes disparaît dès que cessent les conditions exceptionnelles de son existence - une sorte de bonheur d’insulaire, de Tahitien, tel que le possédèrent les petits juifs dans les provinces romaines. Leur seul adversaire naturel était le terrain d’où ils sont sortis. C’est contre ce terrain qu’il leur fallut lutter, développer les instincts qui servent à l’offensive et à la défensive : leurs adversaires sont les partisans de l’ancien idéal ( - cette espèce d’inimitié est représentée d’une façon grandiose par saint Paul pour ce qui est de l’idéal judaïque, par Luther pour ce qui est de l’idéal clérical et ascétique). La forme la plus douce de cette opposition est certainement celle des premiers bouddhistes : peut-être n’y a-t-il rien à quoi fut consacré plus de travail qu’à décourager les sentiments d’inimitié et à les affaiblir. La lutte contre le ressentiment apparaît presque comme la première tâche du bouddhiste : c’est par là seulement que l’on garantit la paix de l’âme. Se séparer, mais sans rancune : cela laisse présumer, en effet, une humanité étonnamment adoucie et assagie, — des saints…

L’habileté du castratisme moral. — Comment le castratisme fait-il la guerre aux passions et aux évaluations morales ? On n’a pas entre les mains de moyen violent et physique, on peut seulement faire une guerre de ruse, d’" enchantement " de mensonge, en un mot de l’" esprit ". Première formule : on accapare d’une façon générale la vertu en faveur de son idéal ; on nie l’idéal plus ancien, jusqu’à en faire l’opposition à tout idéal. Il faut pour cela un véritable art dans la calomnie. Deuxième formule : on prend un type particulier que l’on fixe comme étalon général ; on projette ce type dans les choses, derrière les choses, derrière la destinée des choses - et on l’appelle Dieu. Troisième formule : on décrète que les adversaires de son idéal sont les adversaires de Dieu ; on invente à son propre usage le droit au grand pathos, le droit à la puissance, le droit de maudire et de bénir. Quatrième formule : on fait dériver toute souffrance, toutes les choses inquiétantes, terribles et fatales d’une opposition contre son idéal : — toute souffrance suit, comme la punition après la faute, même chez les partisans (à moins que ce ne soit une épreuve, etc.). Cinquième formule : on va jusqu’à considérer la nature comme opposition à son propre idéal : on prétend que c’est une preuve de patience, une sorte de martyre de supporter si longtemps la vie dans le naturel ; on s’applique à avoir du dédain dans l’allure et les attitudes en face des " choses naturelles ". Sixième formule : la victoire de la contre-nature, du castratisme idéal, la victoire du monde des purs, des bons, des innocents, est projetée dans l’avenir, comme la fin finale, le grand espoir, la " venue du règne de Dieu ". — J’espère qu’il y a encore lieu de rire de cette élévation artificielle d’une petite espèce d’hommes, qui s’érige en mesure absolue des choses ?…

218.

L’origine de l’idéal. — Examen du sol où il croît. a) Partir des conditions " esthétiques " où le monde apparaît plus plein, plus arrondi, plus parfait, — c’est l’idéal païen : là l’affirmation de soi prédomine, depuis le bouffon. (On abandonne quelque chose de soi -.) Le type supérieur : l’idéal classique - témoignage que tous les instincts principaux sont prospères. On est de nouveau en face du style supérieur : le grand style. Expression de la " volonté de puissance " elle-même. L’instinct que l’on craint le plus ose s’affirmer. b) Partir de conditions particulières où le monde apparaît plus vide, plus pâle, plus ténu, où la " spiritualisation ", l’absence des sens prennent rang de perfection, où l’on évite le plus tout ce qui est brutal, tout ce qui est directement animal, trop près de nous ( - on calcule, on choisit - ) : le " sage ", l’" ange " ; sacerdotal = vierge = ignorant ; c’est la caractéristique physiologique de pareils idéalistes - : l’idéal anémique. Dans certaines circonstances, cela peut être l’idéal des natures qui représentent le premier idéal, l’idéal païen (c’est ainsi que Goethe voit en Spinoza son " saint "). c) Partir de conditions où nous envisageons le monde comme trop absurde, trop mauvais, trop pauvre, trop décevant, pour y deviner encore ou même y souhaiter l’idéal ( - on nie, on détruit - ) : c’est la projection de l’idéal dans ce qui est contre nature, contraire aux faits et à la logique ; la condition de celui qui juge ainsi ( - l’" appauvrissement " du monde, conséquence des souffrances : on prend, on ne donne plus - s’appellera l’idéal contre nature. (L’idéal chrétien est une formation intermédiaire entre le deuxième et le troisième, prédominant tantôt sous telle forme, tantôt sous telle autre.) Les trois idéals. a) Soit un renforcement de la vie ( - païen) ; b) Soit une atténuation de la vie ( - anémique) ; c) Soit encore une négation de la vie ( - contre naturel). On a le sentiment de la " divinisation " : dans la plus grande plénitude, — dans le choix le plus délicat, dans la destruction et l’anéantissement de la vie…

219.

a) Le type conséquent. Ici l’on comprend que l’on n’a pas non plus le droit de haïr le mal, que l’on n’a pas le droit de lui résister ; que l’on n’a pas non plus le droit de se faire la guerre à soi-même ; qu’il ne suffit pas d’accepter la souffrance qu’entraîne une pareille pratique ; que l’on vit totalement dans les sentiments positifs ; que l’on prend le parti des adversaires en parole et en action ; que, par une superfétation d’états paisibles, bienveillants, conciliants, secourables et charitables, on appauvrit le sol réservé aux autres états… que l’on a besoin d’une pratique continuelle. Qu’atteint-on par là ? — Le type bouddhiste, ou la vache parfaite.

Ce point de vue n’est possible que lorsqu’il ne règne aucun fanatisme moral, c’est-à-dire lorsque l’on ne hait pas le mal à cause de lui-même, mais seulement parce qu’il ouvre des voies qui nous occasionnent des dommages (l’inquiétude, le travail, les soucis, les complications, la dépendance). Ceci est le point de vue bouddhiste ; on n’a pas de haine à l’égard du péché, l’idée de " péché " fait complètement défaut.

b) Le type inconséquent. On fait la guerre contre le mal, — on croit que la guerre, à cause du bien, n’entraîne pas les conséquences morales qui sont généralement celles de la guerre et n’influe pas sur le caractère de la même façon (c’est à cause de ces conséquences que l’on déteste la guerre et qu’on la considère comme un mal). De fait, une pareille guerre contre le mal corrompt bien plus qu’une inimitié quelconque de personne à personne ; généralement c’est " la personne " qui prend de nouveau, du moins en imagination, la place de l’adversaire (le diable, les mauvais esprits, etc.). Cette attitude hostile d’observation et d’espionnage, en face de tout ce qui est mauvais en nous et pourrait posséder une origine mauvaise, finit par l’état d’esprit le plus tourmenté et le plus inquiet : en sorte que le " miracle ", l’extase, la solution dans l’au-delà deviennent maintenant désirables… Le type chrétien, ou le parfait cagot.

e) Le type stoïque. La fermeté, la domination de soi, le caractère inébranlable, la paix, conséquence d’une longue volonté implacable - le calme profond, l’état de défense, la forteresse, la méfiance guerrière - la fermeté des principes ; l’unité de la volonté et de la science ; le respect de soi-même. Type de l’ermite. La parfaite bête à cornes.

220.

Il ne faut pas confondre deux types de la morale : une morale, par quoi l’instinct demeuré bien portant se défend contre la décadence qui se prépare, — et une autre morale, par quoi cette décadence se formule précisément, se justifie et aide à la descente… La première est généralement stoïque, dure, tyrannique - le stoïcisme lui-même fut une pareille morale d’enrayure - ; l’autre est exaltée, sentimentale, elle a pour elle les femmes et les beaux sentiments.

221.

La conception de la hiérarchie des passions tout entière : comme si être dirigé par la raison était chose juste et normale, — tandis que les passions sont immorales, dangereuses, mi-bestiales et comme si, conformément à leur but, celles-ci n’étaient pas autre chose que des envies de plaisir. La passion est ravalée : 1) lorsqu’elle elle se manifeste d’une façon insolite, sans être nécessaire, sans être, elle, le mobile ; 2) lorsqu’elle envisage quelque chose qui n’a pas de valeur supérieure, un plaisir… La méconnaissance de la passion et de la raison, comme si cette dernière était un être à part et non pas seulement un état de rapport entre différentes passions et différents désirs ; comme si toute passion ne renfermait pas en elle sa quantité de raison…

222.

La morale religieuse. — L’émotion, le grand désir, les passions de la puissance, de l’amour, de la vengeance, de la possession - : les moralistes veulent les éteindre, les arracher, en " purifier " l’âme. La logique dit que ces désirs occasionnent souvent de grands ravages, — par conséquent ils sont mauvais, condamnables. L’homme doit s’en débarrasser : avant de l’avoir fait il ne sera pas un homme bon. C’est la même logique qui dit : " Si un membre te scandalise, arrache-le. " Dans le cas particulier dont ce " naïf campagnard ", le fondateur du christianisme, recommanda la pratique à ses disciples, dans le cas d’irritabilité sexuelle, il ne s’ensuit pas seulement que le membre vient à manquer mais encore que le caractère de l’homme se transforme, il est châtré… Il en est de même de la folie du moraliste, qui, au lieu de demander que les passions soient maîtrisées, en demande l’extirpation. Sa conclusion est toujours : ce n’est que l’homme châtré qui peut devenir l’homme bon. Les grandes sources de force, ces torrents de l’âme, souvent dangereux et jaillissant avec impétuosité, au lieu d’utiliser leur puissance pour l’asservir et l’économiser, l’esprit moral, cet esprit étroit et néfaste, veut les faire tarir.

223.

L’" homme bon ", ou l’hémiplégie de la vertu. — Pour toute espèce d’homme demeurée vigoureuse et près de la nature, l’amour et la haine, la reconnaissance et la vengeance, la bonté et la colère, l’action affirmative et l’action négative sont inséparables. On est bon, à condition que l’on sache aussi être méchant ; on est méchant parce que, autrement, on ne saurait être bon. D’où vient donc cet état maladif, cette idéologie contre nature, qui refuse une double tendance, — qui enseigne comme vertu suprême de ne posséder qu’une demi-valeur ? D’où vient cette hémiplégie de la vertu, invention de l’homme bon ?… On exige de l’homme qu’il s’ampute de ces instincts qui lui permettent de faire de l’opposition, de nuire, de se mettre en colère, d’exiger la vengeance… A cette dénaturation correspond alors cette conception duelle d’un être purement bon et d’un être purement mauvais (Dieu, l’esprit, l’homme), résumant, dans le premier cas, toutes les forces, intentions et conditions positives, dans le dernier toutes les négatives. — Par là une pareille évaluation se croit " idéaliste " ; elle ne doute pas que c’est dans sa conception du " bien " qu’elle a fixé le but des désirs suprêmes. Lorsqu’elle a atteint son sommet, elle envisage une condition où tout le mal serait annulé et où il ne resterait véritablement que les êtres bons. Elle n’admet donc même pas comme certain que, dans cette opposition, le bien et le mal sont conditionnés l’un par l’autre ; elle veut, au contraire, que le mal disparaisse et que le bien demeure : l’un a le droit d’exister, l’autre ne devrait pas exister du tout… Quel est, en somme, l’être qui désire là ? - On s’est donné, de tous temps, et surtout aux époques chrétiennes, la peine de réduire l’homme à cette demi-activité qui est le "bien" : aujourd’hui encore il ne manque pas d’êtres déformés et affaiblis par l’Église, pour qui cette intention est identique à l’" humanisation " en général, ou à la " volonté de Dieu ", ou encore au " salut de l’âme ". On exige ici, avant tout, que l’homme ne fasse pas le mal, que, dans aucune circonstance, il ne nuise ou n’ait l’intention de nuire… Pour y réussir, on recommande d’extirper toutes les possibilités d’inimitié, de supprimer les instincts du ressentiment, on recommande la " paix de l’âme ", mal chronique. Cette tendance, développée par un type d’homme particulier, part d’une supposition absurde : elle considère le bien et le mal comme des réalités, en contradiction l’une avec l’autre (et non point comme des valeurs complémentaires, ce qui répondrait à la réalité), elle conseille de prendre le parti du bien, elle exige que l’homme bon renonce et résiste au mal jusqu’en ses plus profondes racines, — par là elle nie véritablement la vie qui recèle dans tous ses instincts l’affirmation aussi bien que la négation. Et, loin de comprendre cela, elle rêve de retourner à l’unité, à la totalité, à la force de la vie : elle s’imagine que c’est un état de salut, quand enfin l’anarchie intérieure, les troubles qui résultent de ces impulsions contraires ont pris fin. — Peut-être n’y eut-il pas jusqu’à présent idéologie plus dangereuse, plus grand scandale in psychologicis que cette volonté du bien : on fit grandir le type le plus répugnant, l’homme qui n’est pas libre, le tartufe ; on enseigna qu’il faut être tartufe pour se trouver sur le vrai chemin qui mène à Dieu, que la vie du tartufe est la seule vie qui plaît à Dieu… Et, là encore, c’est la vie qui garde raison, — la vie qui ne s’entend pas à séparer l’affirmation de la négation : — que sert-il de mettre toute sa force à déclarer que la guerre est mauvaise, à ne pas vouloir nuire, à ne pas vouloir dire non ! On fait quand même la guerre ! on ne peut pas faire autrement ! L’homme bon qui a renoncé au mal, affligé, comme cela lui paraît désirable, de cette hémiplégie du mal, ne cesse nullement de faire la guerre, d’avoir des ennemis, de dire non, d’agir négativement. Le chrétien, par exemple, déteste le " mensonge " ! — et que n’appelle-t-il pas mensonge ! C’est précisément par cette croyance à une opposition morale entre le bien et le mal que le monde s’est rempli pour lui de choses haïssables qu’il faut combattre éternellement. " L’homme bon " se voit comme entouré du mal, sans cesse assailli par le mal, il aiguise sa vue et finit par découvrir des traces du mal dans tout ce qu’il fait : et c’est ainsi qu’il finit, comme cela est logique, par tenir la nature pour mauvaise, l’homme pour corrompu, la bonté pour un état de grâce (c’est-à-dire pour humainement impossible). En résumé : il nie la vie, il conçoit comment le bien, en tant que valeur supérieure, condamne la vie… De la sorte son idéologie du bien et du mal devrait être réfutée pour lui. Mais on ne réfute pas une maladie… Et c’est ainsi qu’il conçoit une autre vie !…

224.

Critique de l’homme bon. — L’honnêteté, la dignité, le sentiment du devoir, la justice, l’humanité, la loyauté, la droiture, la bonne conscience, — par ces mots bien sonnants affirme-t-on et approuve-t-on vraiment des qualités à cause d’elles-mêmes ? Ou bien des qualités et des conditions, indifférentes par leur valeur, sont-elles seulement considérées à un point de vue qui leur donne de la valeur ? La valeur de ces qualités résidait-elle en elles-mêmes, ou dans l’utilité et l’avantage qui en résulte (qui semble en résulter ou que l’on en attend) ? Il va de soi que je n’entends pas ici une opposition entre l’ego et l’alter dans le jugement : il s’agit de savoir si ce sont les conséquences de ces qualités qui doivent avoir de la valeur, soit pour leur représentant, soit pour l’entourage de celui-ci, la société, l’" humanité ", ou si elles ont cette valeur par elles-mêmes… Autrement dit : est-ce l’utilité qui ordonne de condamner, de réprimer, de nier les qualités opposées ( - la duplicité, la fausseté, la mauvaise foi, le manque de parole, l’inhumanité - ) ? Condamne-t-on l’essence même de ces qualités ou bien seulement les conséquences de celles-ci ? — Autrement dit : serait-il désirable qu’il n’existât pas d’hommes possédant de pareilles qualités ? — C’est en tout les cas ce que l’on croit… Mais c’est là précisément que se trouve l’erreur, la courte vue, l’esprit borné de l’égoïsme étroit. Ou encore : serait-il désirable de créer des conditions où tout avantage se trouverait du côté des hommes justes, — en sorte que les natures et les instincts opposés seraient découragés et périraient lentement ? C’est là en somme une question de goût et d’esthétique : serait-il désirable que l’espèce d’homme la plus "honorable", c’est-à-dire la plus ennuyeuse subsistât seule ? les gens carrés, les gens vertueux, les braves gens, les gens droits, les bêtes à cornes ? Si l’on supprime, en imagination, l’énorme surabondance des " autres ", l’homme juste lui-même finira par ne plus avoir droit à l’existence, par ne plus être nécessaire -, et par là on comprend que c’est seulement la grossière utilité qui a pu mettre en honneur une vertu si insupportable. C’est peut-être le contraire qui serait à désirer : créer des conditions, où l’" homme juste " serait abaissé à l’humble condition d’" instrument utile " - bête de troupeau idéale, au meilleur cas berger de ce troupeau : bref, une condition où il ne serait plus placé dans une sphère supérieure qui exige d’autres qualités. -

225.

Il y a des peuples et des hommes absolument naïfs qui s’imaginent qu’un beau temps continuel est quelque chose de désirable : ils croient aujourd’hui encore in rebus moralibus que l’" homme bon ", et seulement l’" homme bon " est quelque chose de désirable - et que la marche de l’évolution humaine doit aboutir à ceci que lui seul demeure (et que c’est dans ce sens seulement qu’il faut diriger toutes les intentions - ). C’est là une pensée antiéconomique au plus haut degré, c’est le comble de la naïveté, l’expression de l’effet agréable que laisse l’"homme bon " (- il n’éveille pas de crainte, il permet le relâchement, il donne ce que l’on peut prendre).

226.

Un homme vertueux appartient déjà à une espèce inférieure, parce qu’il n’est pas une " personne ", mais que sa valeur lui vient du fait qu’il est conforme à un schéma humain fixé une fois pour toutes. Il n’a pas sa valeur par lui-même : il peut être comparé, il a des semblables, il ne doit pas être unique… Vérifiez les qualités de l’homme bon. Pourquoi nous font-elles du bien ? Parce qu’elles ne nous forcent pas à la guerre, parce qu’elles ne nécessitent pas la méfiance, les précautions, le recueillement et la sévérité : notre paresse, notre bonté d’âme, notre insouciance prennent du bon temps. C’est ce sentiment de bien-être que nous projetons en dehors de nous pour le prêter à l’homme bon, pour lui en faire une qualité, une valeur.

227.

Origine des valeurs morales. — L’égoïsme vaut ce que vaut physiologiquement celui qui le possède. Chaque individu représente toute la ligne de l’évolution non seulement tel que l’entend la morale, comme quelque chose qui commence avec la naissance) : s’il représente l’évolution ascendante de la ligne homme, sa valeur est en effet extraordinaire ; et le souci qu’inspire la conservation et la protection de sa croissance peut être extrême. Le souci de la promesse d’avenir qui est en lui donne à l’individu bien venu un si extraordinaire droit à l’égoïsme.) S’il représente, dans l’évolution, la ligne descendante, la décomposition, le malaise chronique, il faut lui attribuer peu de valeur : et la plus simple équité exige qu’il enlève aux hommes bien venus aussi peu de place, de force et de soleil que possible. Dans ce cas, la société a pour devoir d’assigner à l’égoïsme ses limites les plus étroites ( - l’égoïsme peut parfois se manifester d’une façon absurde, maladive, séditieuse - ) : qu’il s’agisse d’individus ou de couches populaires tout entières qui s’étiolent et dépérissent. Une doctrine et une religion de l’" amour ", entrave de l’affirmation de soi, une religion de la patience, de la résignation, de l’aide mutuelle, en action et en paroles, peuvent être d’une valeur supérieure dans de pareilles couches, même aux yeux des dominants : car elles répriment les sentiments de la rivalité, du ressentiment, de l’envie qui sont propres aux êtres mal partagés - elles divinisent pour eux, sous le nom d’idéal, d’humilité et d’obéissance, l’état d’" esclavage ", d’infériorité, de pauvreté, de maladie, d’oppression. Cela explique pourquoi les classes (ou les races) dominantes, ainsi que les individus, ont maintenu sans cesse le culte de l’" altruisme ", l’évangile des humbles, le " Dieu sur la croix ". La prépondérance des évaluations altruistes est la conséquence d’un instinct en faveur de ce qui est mal venu. L’évaluation la plus profonde juge ici : " je ne vaux pas grand-chose " ; — c’est là un jugement purement physiologique, c’est, plus exactement, le sentiment d’impuissance, le défaut d’un grand sentiment affirmatif de puissance (dans les muscles, les nerfs, les centres du mouvement). L’évaluation se traduit, selon la culture spécifique de ces couches, en jugement moral ou religieux (la prépondérance des jugements religieux ou moraux est toujours un signe de culture inférieure) : elle cherche à trouver des fondements, dans les sphères par où l’idée de " valeur " est arrivée à sa connaissance. L’interprétation par laquelle le pécheur chrétien croit se comprendre lui-même est une tentative pour trouver justifié le manque de puissance et de confiance en soi : il aime mieux se sentir coupable que de se trouver vainement mauvais. C’est déjà un symptôme de décomposition que d’avoir besoin d’interprétation de ce genre. Dans d’autres cas, le déshérité ne cherche pas la raison de son infortune dans sa " faute " comme fait le chrétien, mais dans la société : tel le socialiste, l’anarchiste, le nihiliste, — en considérant leur existence comme quelque chose dont quelqu’un doit être la cause, ceux-ci se rapprochent du chrétien qui croit aussi pouvoir mieux supporter son malaise et sa mauvaise conformation lorsqu’il a trouvé quelqu’un qu’il peut en rendre responsable. L’instinct de la vengeance et du ressentiment apparaît ici, dans les deux cas, comme un moyen de supporter l’existence, comme une sorte d’instinct de conservation : de même que la préférence accordée à la théorie et à la pratique altruistes. La haine de l’égoïsme, que ce soit de celui qui vous est propre (chez le chrétien) ou de celui des autres (chez le socialiste) apparaît ainsi comme une évaluation où prédomine la vengeance ; et, d’autre part, comme une ruse de l’esprit de conservation chez ceux qui souffrent par l’augmentation de leurs sentiments de mutualité et de réciprocité… En fin de compte, comme je l’ai déjà indiqué, cette décharge du ressentiment qui consiste à juger, à rejeter et à punir l’égoïsme (celui qui vous est propre ou l’étranger) est encore l’instinct de conservation chez les déshérités. En somme, le culte de l’altruisme est une forme spécifique de l’égoïsme qui se présente régulièrement dans des conditions physiologiques particulières. — Lorsque le socialiste exige, avec une belle indignation, la " justice ", le " droit ", les " droits égaux ", il se trouve seulement sous l’empire de sa culture insuffisante qui ne sait pas comprendre le pourquoi de sa souffrance : d’autre part c’est un plaisir pour lui ; — s’il se trouvait en de meilleures conditions il se garderait bien de crier ainsi : il trouverait alors son plaisir ailleurs. Il en est de même du chrétien : celui-ci condamne, calomnie et maudit le " monde ", — il ne s’excepte pas lui-même. Mais ce n’est pas là une raison pour prendre au sérieux ses criailleries. Dans les deux cas, nous sommes encore parmi des malades à qui cela fait du bien de crier, à qui la calomnie procure un soulagement.

228.

Ce n’est pas la nature qui est immorale lorsqu’elle est sans pitié pour les dégénérés : la croissance du mal psychique et moral dans l’espèce humaine est, au contraire, la conséquence d’une morale maladive et anti-naturelle. La sensibilité du plus grand nombre des hommes est maladive et antinaturelle. A quoi cela tient-il si l’humanité est corrompue sous le rapport moral et physiologique ? — Le corps périt lorsqu’un organe est altéré. On ne peut pas ramener le droit de l’altruisme à la physiologie, tout aussi peu que le droit à être secouru, l’égalité du sort : tout cela sont des primes pour les dégénérés et les mal venus. Il n’y a pas de solidarité dans une société où il y a des éléments stériles, improductifs et destructeurs, lesquels auront d’ailleurs des descendants encore plus dégénérés qu’eux-mêmes.

229.

Un commandement de l’amour des hommes. — Il y a des cas où la procréation serait un crime : en cas de maladie chronique et chez les neurasthéniques du troisième degré. Que faut-il faire dans ce cas ? — On pourrait toujours tenter d’encourager ces êtres à la chasteté, par exemple à l’aide de la musique de Parsifal : Parsifal lui-même, cet idiot typique, n’avait que trop de raisons pour ne pas se reproduire. L’inconvénient, c’est qu’une certaine incapacité de se " dominer " ( - de ne pas réagir contre certaines excitations, contre les plus petites excitations sexuelles) fait précisément partie des conséquences de l’épuisement général. On se méprendrait si l’on imaginait par exemple un Léopardi chaste. Le prêtre, le moraliste jouent là un jeu perdu d’avance ; il vaudrait mieux encore envoyer chez le pharmacien. En dernière instance, il reste à la société à remplir un devoir : il existe peu d’exigences aussi pressantes, aussi absolues que l’on puisse lui adresser. La société, grand mandataire de la vie, porte devant la vie, la responsabilité de toute vie manquée, — elle pâtit aussi de celle-ci, donc elle doit l’empêcher. Dans les cas nombreux, la société doit empêcher la procréation : elle peut se réserver pour cela, sans égard à l’origine, le rang et l’esprit, les mesures coercitives les plus dures, la privation de la liberté, dans certaines circonstances même la castration. — La défense de la Bible " Tu ne tueras point ! " est une naïveté à côté du sérieux de la défense vitale adressée aux décadents : " Vous n’engendrez point ! "… La vie elle-même ne reconnaît pas de solidarité, pas de " droits égaux " entre les parties saines et les parties dégénérées de son organisme : il faut éliminer ces dernières - autrement l’ensemble périt. — La compassion avec les décadents, les droits égaux, même pour les malvenus - ce serait la plus profonde immoralité, ce serait la contre-nature elle-même érigée en morale !

230.

Ce que j’essaye de rendre sensible de toutes mes forces : a) qu’il n’y a pas de confusion plus néfaste que celle que l’on fait entre la discipline et l’affaiblissement : ce qui a été fait jusqu’à présent… La discipline, telle que je l’entends, est un moyen pour accumuler les forces prodigieuses de l’humanité, pour que les générations puissent édifier leur œuvre sur le travail de leurs ancêtres - non seulement extérieurement, mais intérieurement, s’édifiant organiquement sur les racines du passé afin d’augmenter leur ampleur… b) que cela constitue un danger extraordinaire de croire que l’humanité pourrait se développer dans son ensemble et devenir plus forte si les individus devenaient faibles, égaux, répondant à une moyenne… L’humanité est une chose abstraite : le but de la discipline, même dans le cas le plus particulier, ne peut être que l’homme le plus fort ( - celui qui n’est pas dompté est faible, dissipé, inconstant - ).

231.

Voici ma conclusion : l’homme véritable représente une valeur bien supérieure à celle de l’homme que pourrait " souhaiter " n’importe quel idéal, et que l’on a présenté jusqu’ici ; tout ce que l’on a désiré par rapport à l’homme ne fut que digression absurde et dangereuse, par quoi une espèce d’hommes particulière voudrait ériger en loi, au-dessus de l’humanité, ses propres conditions de conservation et de croissance : tout désir de cet ordre a abaissé jusqu’à présent la valeur de l’homme, sa force et sa certitude de l’avenir : la pauvreté de l’homme et son intellectualité médiocre se dévoilent aujourd’hui le mieux encore lorsqu’il poursuit l’objet de ses désirs ; la faculté qui permet à l’homme de fixer des valeurs a été jusqu’à présent trop mal développée pour faire la part de la valeur effective de l’homme et non pas seulement de la valeur " qu’il désire " : l’idéal fut jusqu’à présent la véritable force calomniatrice du monde et de l’homme, une force qui répandit sur la réalité son souffle empoisonné, la grande séduction vers le néant…

III. La philosophie comme expression de la décadence[modifier]

232.

Critique de la philosophie grecque. — L’apparition des philosophes grecs depuis Socrate est un symptôme de décadence ; les instincts anti-helléniques prennent le dessus… Le " sophiste " est encore entièrement hellénique - de même Anaxagore, Démocrite, les grands Ioniens -, ceux-ci comme forme de transition. La polis perd la foi en sa culture, considérée comme la seule vraie, à son droit de domination sur les autres polis… On échange les cultures, c’est-à-dire " les dieux ", — on y perd la foi en la seule prérogative du deus autochthonus - Le bien et le mal, d’origines différentes, se mêlent : la frontière qui sépare le bien et le mal s’efface… Alors vient le " sophiste "… Le " philosophe ", par contre, est réactionnaire : il veut la vertu ancienne. Il voit les raisons de la décadence dans la décadence des institutions, il veut d’anciennes institutions ; — il voit la décadence dans la décadence de l’autorité : il cherche des autorités nouvelles (voyage à l’étranger, dans les littératures étrangères, dans les religions exotiques…) ; — il veut la polis idéale, après que l’idée de polis a fait son temps (à peu près de la même façon que les juifs se maintinrent comme peuple lorsqu’ils furent tombés dans la servitude). Ils s’intéressent à tous les tyrans : ils veulent rétablir la vertu par force majeure. Peu à peu tout ce qui est véritablement hellénique est rendu responsable de la décadence (et Platon est tout aussi ingrat prophètes envers David et Saül). La décadence en Grèce est considérée comme une objection entre les bases de la culture hellénique : erreur fondamentale des philosophes -. Conclusion : envers Périclès, Homère, la tragédie et la rhétorique que le monde grec disparaît. Cause : Homère, le Mythe, la moralité antique, etc. Le développement anti-hellénique de l’évaluation philosophique : — l’influence égyptienne (" la vie après la mort " considérée comme jugement) ; — l’influence sémitique (la " dignité du sage ") ; l’influence pythagoricienne, les cultes souterrains, le silence, la terreur de l’au-delà employée comme un moyen, les mathématiques : évaluation religieuse, une sorte de rapport avec le tout cosmique ; — l’influence ecclésiastique, ascétique, transcendantale ; — l’influence dialectique, — j’imagine qu’il y a déjà chez Platon une horrible et pédantesque minutie dans les idées ! Décadence du bon goût intellectuel : on ne se rend déjà plus compte de ce qu’il y a de laid et de criard dans toute dialectique directe. Les deux mouvements de décadence vont côte à côte jusqu’à leurs extrêmes : a) la décadence opulente, aimable et malicieuse, aimant le luxe et l’art, et b) l’assombrissement sous forme de pathos religieux et moral, l’endurance stoïcienne, la négation des sens à la façon de Platon, la préparation du sol pour le christianisme.

233.

Jusqu’où va la corruption des psychologues par l’idiosyncrasie morale : — Personne parmi les anciens philosophes n’a eu le courage d’affirmer la théorie de la volonté qui n’est pas libre (c’est-à-dire d’affirmer une théorie qui nie la morale) ; — personne n’a eu le courage de définir comme un sentiment de puissance ce qu’il y a de typique dans la joie, dans cette espèce de joie (" bonheur ") : car la joie qui procure la puissance était considérée comme immorale ; personne n’a eu le courage de considérer la vertu comme une conséquence de l’immoralité d’une volonté de puissance, au service de l’espèce, ou de la race, ou de la polis) - (car la volonté de puissance était considérée comme une immoralité). Dans toute l’évolution de la morale il n’y a pas une seule vérité : tous les éléments d’idées avec lesquels on travaille sont des fictions : tous les faits psychologiques sur lesquels on se base sont des faux ; toutes les formes de la logique que l’on introduit dans ce royaume du mensonge sont des sophismes. Ce qui distingue les philosophes de la morale eux-mêmes, c’est la complète absence de toute propreté, de toute discipline de l’intelligence : ils tiennent les " beaux sentiments " pour des arguments : leur poitrine soulevée leur paraît être animée par le souffle de la divinité… La philosophie morale est la période scabreuse dans l’histoire de l’esprit. Le premier grand exemple : sous le nom de morale, sous le patronage de la morale, on s’est livré au délit le plus grave qu’on puisse commettre, faisant en réalité œuvre de décadence à tous égards. On ne peut pas assez insister dans l’affirmation que ce sont les grands philosophes grecs qui représentent la décadence de toute véritable capacité grecque et que leurs tendances sont contagieuses… Cette " vertu " rendue complètement abstraite fut la plus grande séductrice, poussant les hommes à se rendre eux-mêmes abstraits : c’est-à-dire à se séparer [du monde]. Le moment est très remarquable : les sophistes touchent à la première critique de la morale, à la première connaissance de la morale : — ils placent, les unes à côté des autres, la plupart des évaluations morales ; — ils donnent à entendre que toute morale se justifie au point de vue de la dialectique : c’est-à-dire qu’ils révèlent comment toute fondation d’une morale doit nécessairement être sophistique, — proposition qui a été démontrée après coup, dans le plus grand style, par les philosophes antiques depuis Platon (jusqu’à Kant) ; — ils établissent la première vérité qu’une " morale en soi ", un " bien en soi " n’existent pas, que c’est folie de parler de vérité sur ce domaine. — Où donc était, à cette époque la probité intellectuelle ? La culture grecque des sophistes avait pris naissance dans tous les instincts grecs ; elle fait partie de la culture de l’époque de Périclès aussi nécessairement que Platon n’en fait pas partie : elle a ses précurseurs en Héraclite, en Démocrite, dans les types scientifiques de l’ancienne philosophie : elle trouve par exemple son expansion dans la culture supérieure d’un Thucydide. Et elle a fini par avoir raison : tout progrès de la connaissance psychologique ou morale a restitué les sophistes… Notre esprit d’aujourd’hui est au plus haut point celui d’Héraclite, de Démocrite et de Protagoras… Il suffit même de dire qu’elle est protagorique parce que Protagoras résuma en lui les deux hommes, Héraclite et Démocrite. (Platon, un grand Cagliostro, — que l’on songe à la façon dont le jugea Epicure ; à la façon dont le jugea Timon, l’ami de Pyrrhon. — La loyauté de Platon est-elle peut-être hors de doute ?… Mais nous savons du moins ce qu’il voulut que l’on enseignât comme vérité absolue, des choses qui ne lui apparaissaient même pas comme vérités conditionnées : je veux dire l’existence personnelle et l’immortalité personnelle de l’" âme ".

234.

Les sophistes ne sont pas autre chose que des réalistes : ils formulent les valeurs et les pratiques familières à tout le monde pour les élever au rang de valeurs, — ils ont le courage, particulier à tous les esprits vigoureux, de connaître leur immoralité… Croit-on peut-être que ces petites villes libres grecques, qui volontiers se seraient dévorées de jalousie, ont été guidées par des principes d’humanité et de justice ? Fait-on peut-être à Thucydide un reproche du discours qu’il mit dans la bouche des ambassadeurs athéniens lorsqu’ils traitèrent avec les Méliens au sujet de la destruction ou de la soumission ? Parler de vertu au milieu de cette tension épouvantable ce n’était possible qu’à des tartufes accomplis - ou bien à des isolés, vivant à l’écart, des ermites, des fuyards et des émigrants en dehors des bornes de la réalité… tous gens qui usèrent de la négation pour pouvoir vivre eux-mêmes. - Les sophistes étaient des Grecs lorsque Socrate et Platon prirent le parti de la vertu et de la justice, ils étaient des juifs ou je ne sais trop quoi. — La tactique de Goethe pour défendre les sophistes est fausse : il veut les élever au rang des gens de bien et des moralisateurs, — mais c’était précisément leur honneur de ne pas faire de blagues avec les grands mots de la vertu…

235.

La raison profonde qui présidait à une éducation dans le sens de la morale fut toujours la volonté de réaliser la certitude d’un instinct : en sorte que ni les bonnes intentions ni les bons moyens n’eurent besoin de pénétrer d’abord, comme tels, dans la conscience. De même que le soldat fait l’exercice, l’homme devrait apprendre à agir. De fait, une pareille inconscience fait partie de toute perfection : le mathématicien lui-même agite inconsciemment ses combinaisons… Que signifie donc la réaction de Socrate qui recommanda la dialectique comme chemin de la vertu et qui s’amusait à voir que la morale ne pouvait se justifier d’une façon logique… Mais c’est précisément ce qui fait sa bonne qualité, — sans elle, elle ne vaut rien !… Cela signifie exactement la dissolution des instincts grecs que de mettre en avant la démonstrabilité, comme condition de la valeur personnelle dans la vertu. Ils sont eux-mêmes des types de décomposition, tous ces grands " vertueux ", tous ces grands faiseurs de mots. En pratique, cela signifie que les jugements moraux ont perdu le caractère conditionné d’où ils sont sortis et qui leur donnait seul un sens ; on les a déracinés de leur sol gréco-politique pour les dénaturer, sous l’apparence de la sublimation. Les grandes conceptions " bon ", " juste " sont séparées des conditions premières dont elles font partie, sous forme d’" idées " devenues libres, elles sont des objets de dialectique. Derrière elles on cherche une vérité, on les considère comme des entités ou comme le signe d’entités : on invente un monde où elles sont chez elles, un monde d’où elles viennent. En résumé : le scandale a déjà atteint son comble chez Platon… Il était nécessaire dès lors d’inventer aussi l’homme abstrait et complet : — l’homme bon, juste, sage, le dialecticien en un mot, l’épouvantail de la philosophie antique ; une plante séparée du sol : une humanité sans aucun instinct déterminé et régulateur ; une vertu qui se "démontre" par des raisons. C’est là, par excellence, " l’individu " parfaitement absurde ! Le plus haut degré de la contre-nature… Bref, la dénaturation des valeurs morales avait pour conséquence de créer le type dénaturé de l’homme, — l’homme " bon ", l’homme " heureux ", le " sage ". — Socrate est un moment de perversité profonde dans l’histoire des valeurs.

236.

Le problème de Socrate. — Les deux antithèses : le sentiment tragique, le sentiment socratique, — mesurés selon les lois de la vie. En quel sens le sentiment socratique est un phénomène de décadence : en quel sens il y a cependant encore une santé vigoureuse, une grande force dans l’attitude, dans les capacités et l’endurance de l’homme scientifique ( - la santé du plébéien, dont la méchanceté, l’esprit frondeur, la sagacité, ce qui reste au fond de canaille est maintenu dans ses limites, par la sagesse ; " laid "). Enlaidissement : la raillerie à l’égard de soi-même, la sécheresse dialectique, l’intelligence comme tyran contre le " tyran " (l’instinct). Chez Socrate tout est exagéré, excentrique, caricature, un bouffon avec les instincts de Voltaire. Il découvre une nouvelle espèce de combat ; il est le premier maître d’armes dans la société distinguée d’Athènes ; il ne représente que l’intelligence supérieure : il l’appelle " vertu " ( - il devina que c’était pour lui le salut : il n’était pas libre d’être intelligent, c’était de rigueur pour lui) ; être maître de soi, pour entrer en lutte muni d’arguments, et non point avec passion ( - la ruse de Spinoza, — lente introduction de l’erreur des passions) ; — découvrir comment on parvient à séduire chacun de ceux que l’on passionne, découvrir que la passion procède d’une façon illogique ; habitude dans la raillerie à l’égard de soi-même, pour nuire, dans sa racine, au sentiment de rancune. Je cherche à comprendre de quel état partiel et idiosyncratique on peut déduire le problème socratique, son identification de la raison, de la vertu et du bonheur. Il a exercé un véritable charme avec cette théorie absurde : la philosophie antique ne parvient plus à s’en débarrasser. Manque absolu d’intérêt objectif ; haine de la science ; idiosyncrasie de se considérer soi-même comme problème. Hallucinations acoustiques chez Socrate ; élément morbide. Cela répugne le plus de s’occuper de morale lorsque l’esprit est riche et indépendant. D’où vient que Socrate soit monomane moral ? — Toute philosophie " pratique ", dans les cas de nécessité, vient au premier plan. La morale et la religion, lorsqu’elles deviennent l’intérêt principal, sont le signe d’un état de nécessité.

237.

— L’intelligence, la clarté, la dureté et la logique considérées comme armes contre la sauvagerie des instincts. Ceux-ci doivent être menaçants et dangereux, autrement cela n’aurait pas de sens de développer l’intelligence jusqu’à la tyrannie. Faire de l’intelligence un tyran : — pour ce, il faut que les instincts soient des tyrans. Voilà le problème. — Il était alors très actuel. Solution : Les philosophes grecs sont placés sur le même fait fondamental de leurs expériences intérieures que Socrate : à cinq pas de l’excès, de l’anarchie, de la débauche, — ils sont tous des hommes de la décadence. Ils considèrent Socrate comme un médecin : la logique est pour eux volonté de puissance, de domination de soi, de " bonheur ". La sauvagerie et l’anarchie des instincts sont chez Socrate symptômes de décadence. La superfétation de la logique et de la raison de même. Les deux choses sont anormales, elles dépendent l’une de l’autre. Critique. La décadence se laisse deviner dans cette préoccupation du " bonheur " (c’est-à-dire du " salut de l’âme ", ce qui est un état de danger). Le fanatisme qu’elle met à s’intéresser au " bonheur " montre ce que le fond a de pathologique : c’était un intérêt vital. Être raisonnable ou périr, telle était l’alternative devant laquelle ils se trouvaient tous. Le moralisme des philosophes grecs montre qu’il se sentait en danger…

238.

Pourquoi tout se réduisait à du cabotinage. — La psychologie rudimentaire qui ne comptait que les moments conscients dans l’homme en tant que causes), qui considérait la conscience comme un attribut de l’âme, qui cherchait une volonté (c.-à-d. une intention) derrière toute action - cette psychologie aurait pu répondre simplement, en premier lieu : Que veut l’homme ? Réponse : le bonheur (on n’osait pas dire la " puissance " : c’eût été immoral) ; — par conséquent, il y a dans toute action de l’homme une intention d’atteindre par elle le bonheur. En deuxième lieu : si l’homme n’atteint pas effectivement le bonheur, à quoi cela tient-il ? Aux méprises qu’il commet en ce qui concerne les moyens. — Quel est infailliblement le moyen pour arriver au bonheur ? Réponse : la vertu. — Pourquoi la vertu ? — Parce qu’elle est la sagesse la plus haute et parce que la sagesse rend impossible la faute qui consiste à se tromper dans les moyens ; en tant que raison la vertu est le chemin du bonheur. La dialectique est l’occupation continuelle de la vertu, parce qu’elle exclut tout trouble de l’intellect, toutes les passions. De fait, l’homme ne veut pas le " bonheur ". La joie est un sentiment de puissance : lorsque l’on exclut les passions, on exclut les conditions qui provoquent au plus haut degré le sentiment de puissance, par conséquent la joie. La sagesse la plus haute est un état froid et clair qui est loin de provoquer ce sentiment de bonheur qu’apporte avec elle toute espèce d’ivresse… Les philosophes antiques combattent tout ce qui grise, tout ce qui entrave la froideur et la neutralité de la conscience… En s’appuyant sur leur fausse hypothèse ils étaient conséquents : ils considéraient la conscience comme l’état élevé, l’état supérieur, la condition de la perfection, — tandis qu’en réalité c’est le contraire qui est vrai… Pour autant qu’une chose est voulue, qu’une chose est sue il n’y a pas de perfection dans l’action, dans quelque ordre que soit celle-ci. Les philosophes anciens étaient les plus grands bousilleurs dans la pratique, parce que théoriquement ils s’étaient condamnés au bousillage… En pratique, tout revenait à du cabotinage, — et celui qui s’apercevait de la trame, Pyrrhon par exemple, jugeait comme tout le monde, c’est-à-dire que, pour ce qui est de la bonté et de l’équité, les " petites gens " sont bien supérieures aux philosophes. Toutes les natures profondes de l’antiquité ont regardé avec dégoût les philosophes de la vertu : on voyait en eux des querelleurs et des cabotins. (Jugement porté sur Platon par Epicure, par Pyrrhon.) Résultat : Dans la pratique de la vie, dans la patience, la bonté et l’aide mutuelle les petites gens leur sont supérieurs ( - c’est à peu près le jugement que revendiquent Dostoïevski et Tolstoï pour leurs moujiks), ils sont animés d’une plus grande philosophie dans la pratique de la vie, ils ont une façon plus courageuse d’en finir avec ce qui est nécessaire…

239.

Critique des philosophes. — Les philosophes et les moralistes se font illusion lorsqu’ils s’imaginent sortir de la décadence en luttant contre celle-ci. Cela est en dehors de leur volonté, et, bien qu’ils se refusent à le reconnaître, on s’aperçoit plus tard qu’ils étaient parmi les plus vigoureux promoteurs de la décadence. Envisageons les philosophes de la Grèce, par exemple Platon. Platon sépara les instincts de leur attachement à la polis, à la lutte, à la bravoure militaire, à l’art et à la beauté, aux mystères, à la croyance en la tradition et les ancêtres.. Il était le séducteur des nobles, lui-même séduit par le roturier Socrate… Il nia toutes les conditions premières qui avaient fait le " Grec noble " de vieille roche, il introduisit la dialectique dans la pratique quotidienne, il conspira avec les tyrans, fit de la politique de l’avenir et donna l’exemple le plus parfait des instincts séparés des choses anciennes… Il est profond, passionné dans tout ce qui est anti hellénique… Ils représentent, les uns après les autres, les formes typiques de la décadence, ces grands philosophes : l’idiosyncrasie morale et religieuse, l’anarchisme, le nihilisme ([Grec : ] adiaphora), le cynisme, l’endurcissement, l’hédonisme, le réactionisme. La question du " bonheur " de la " vertu ", du " salut de l’âme " est l’expression de la contradiction physiologique dans ces natures en décadence : il leur manque l’équilibre dans les instincts, le but.

240.

Les véritables philosophes des Grecs sont ceux qui précèdent Socrate ( - avec Socrate quelque chose se transforme). Ce sont des personnages distingués qui se placent à l’écart du peuple et des mœurs, ayant beaucoup voyagé, sérieux jusqu’à l’austérité, avec l’œil lent, instruits dans les affaires d’État et la diplomatie. Ils anticipent sur les sages toutes les grandes conceptions des choses : ils représentent eux-mêmes ces grandes conceptions, ils se mettent eux-mêmes en systèmes. Rien ne donne une idée plus haute de l’esprit grec que cette fécondité soudaine en types, que cette intégralité involontaire dans la série des grandes possibilités de l’idéal philosophique. — Je ne vois qu’une seule grande figure dans ceux qui viennent après : figure tardive et nécessairement la dernière, — le nihiliste Pyrrhon : — son instinct est dirigé contre tout ce qui, dans l’intervalle, avait pris le dessus, les socratiques, Platon. (Pyrrhon revient, par-delà Protagoras, à Démocrite…)

La sage fatigue : Pyrrhon. Vivre humble parmi les humbles. Point de fierté. Vivre de façon vulgaire ; vénérer et croire, croire tout ce que les autres croient. Se garder de la science et de l’esprit, de tout ce qui gonfle. Être simplement d’une patience indescriptible, être insouciant et doux, [GR : ] apatheia, mieux encore [GR : ] pranzês. Un bouddhiste pour la Grèce, grandi parmi le tumulte des écoles ; tard venu ; fatigué ; la protestation de la lassitude contre le zèle des dialecticiens ; l’incrédulité qu’inspire aux âmes fatiguées l’importance de toute chose. Il a vu Alexandre, il a vu les pénitents hindous. Sur de pareils hommes, tard venus et raffinés, tout ce qui est bas, tout ce qui est pauvre, tout ce qui est idiot exerce sa séduction. Cela narcotise ; cela détend (Pascal). D’autre part, ils vinrent à l’unisson de la foule, ils échangent un peu de chaleur avec tout le monde : ils ont besoin de chaleur, ces hommes fatigués… Surmonter la contradiction ; point de lutte, ne pas souhaiter les distinctions honorifiques ; nier les instincts grecs. (Pyrrhon vivait avec sa sœur qui était sage-femme). Travestir la sagesse pour qu’elle ne distingue plus ; l’affubler d’un manteau de pauvreté et de haillons ; se livrer aux travaux les plus vulgaires : se rendre au marché et vendre des cochons d’Inde… La douceur, la clarté, l’indifférence ; mépriser les vertus qui nécessitent des attitudes : se placer à un niveau uniforme, même dans la vertu : dernière victoire sur soi-même, dernière indifférence. Pyrrhon est semblable à Epicure, ils représentent, l’un et l’autre, deux formes de la décadence grecque. Ils sont parents par leur haine de la dialectique et de toutes les vertus des comédiens - les deux choses réunies s’appelaient alors philosophie ; — avec intention, ils estiment peu tout ce qu’aimaient les philosophes ; ils choisissent pour le désigner les noms les plus vulgaires et les plus méprisés ; représenter un état où l’on n’est ni malade, ni bien portant, ni mort, ni vivant… Epicure est plus naïf, plus idyllique, plus reconnaissant ; Pyrrhon plus expérimenté, plus blasé, plus nihiliste… Sa vie fut une protestation contre la grande doctrine de l’identité (Bonheur, vertu, connaissance). On n’accélère pas la vie véritable par la science : la sagesse ne rend pas " sage "… La vie véritable ne veut pas le bonheur, elle se désintéresse du bonheur…

241.

La lutte contre la " foi ancienne ", telle que l’entreprit Epicure, était, au sens rigoureux, la lutte contre le christianisme préexistant, — la lutte contre le monde ancien déjà obscurci, entaché de morale, pénétré du sentiment de la faute, devenu vieux et malade. Ce n’est pas la " corruption des mœurs " de l’antiquité, mais précisément son moralisme qui créa les conditions sous lesquelles le christianisme put se rendre maître de l’antiquité. Le fanatisme moral (bref : Platon) a détruit le paganisme en transmuant sa valeur et en versant du poison à l’innocence. — Nous devrions enfin comprendre que ce qui fut détruit là était une chose supérieure, si on la compare à ce qui domina par la suite ! — Le christianisme est sorti de la corruption psychologique, il n’a pris racine que sur un sol corrompu.

242.

La science considérée comme discipline ou comme instinct. — Chez les philosophes grecs, j’aperçois un abaissement des instincts : autrement ils n’auraient pas commis l’extraordinaire méprise de considérer l’état conscient comme le plus précieux. L’intensité de la conscience est en rapport inverse avec la facilité et la rapidité de la transmission cérébrale. Là règne l’opinion contraire, relativement aux instincts : ce qui est toujours la preuve que les instincts sont affaiblis. Il faut, en effet, que nous cherchions la vie parfaite là où elle est la moins consciente (c’est-à-dire là où elle s’aperçoit le moins de sa logique, de ses raisons, de ses moyens et de ses intentions, de son utilité). Le retour à un simple fait, celui du bon sens, du bon homme, des " petites gens " de toute sorte. Emmagasinées depuis plusieurs générations, la loyauté et la sagesse n’ont jamais eu conscience de leurs principes, les principes leur inspiraient même une certaine terreur. Le désir d’une vertu qui raisonne n’est pas raisonnable… Un pareil désir compromet un philosophe.

243.

Lorsque, par l’usage, dans une longue chaîne de générations, il s’est accumulé assez de finesse, de bravoure, de prévoyance, de modération, la force instinctive de cette vertu incorporée rayonne aussi dans l’esprit, et ce phénomène devient visible que nous nommons la loyauté intellectuelle. Il se présente très rarement et fait défaut chez les philosophes. On peut peser au trébuchet l’esprit scientifique d’un penseur, ou, pour m’exprimer au point de vue moral, sa loyauté intellectuelle, sa finesse, sa bravoure, sa prévoyance, sa modération devenues instinct et transportées sur le domaine de l’esprit : il suffit de lui faire parler morale… et alors les philosophes les plus célèbres montrent que leur esprit scientifique est seulement une chose consciente, une tentative, une entreprise de " bonne volonté ", une fatigue, et qu’au moment où leur instinct se met à parler, au moment où ils moralisent, c’en est fait de la discipline et de la conscience de leur esprit. L’esprit scientifique : il s’agit de savoir s’il est simplement le résultat d’un dressage extérieur, ou bien le résultat final d’une longue discipline et d’un exercice moral prolongé. — Dans le premier cas, il intervient dès que parle l’instinct (par exemple, l’instinct religieux et l’instinct du devoir) ; dans l’autre cas il tient lieu et place de ces instincts et ne les laisse plus parvenir à leurs droits, les considérant comme des malpropretés et des séductions…

244.

La lutte contre Socrate, Platon et toutes les écoles socratiques part de l’instinct profond qui enseigne que l’on ne rend pas l’homme meilleur lorsqu’on lui présente la vertu comme démontrable et comme exigeant des fondements… En fin de compte, nous nous trouvons en face de ce fait mesquin : l’instinct agonal forçant tous ces dialecticiens nés de glorifier leurs aptitudes personnelles, comme qualités supérieures, et de représenter tout le reste de ce qui est bon comme conditionné par celles-ci. L’esprit anti-scientifique de toute cette " philosophie " : elle veut garder raison.

245.

Cela est extraordinaire. Depuis les débuts de la philosophie grecque nous apercevons une lutte contre la science, avec les moyens d’une théorie de la connaissance ou d’un scepticisme : et à quelle fin ? Toujours en faveur de la morale… (La haine contre les physiciens et les médecins). Socrate, Aristippe, l’école mégarique, les Cyniques, Epicure, Pyrrhon - assaut général contre la connaissance en faveur de la morale… (Haine contre la dialectique.) Il reste un problème à résoudre : ils s’approchent de la sophistique pour se débarrasser de la science. D’autre part les physiciens sont tous assujettis, au point qu’ils admettent, parmi leurs fondements, la théorie de la vérité, la théorie de l’être : par exemple l’atome, les quatre éléments (juxtaposition de l’être, pour expliquer la multiplicité et le changement - ). L’enseignement du mépris à l’égard de l’objectivité de l’intérêt : retour à l’intérêt pratique, à l’utilité personnelle de toute connaissance… La lutte contre la science se dirige : 1) contre son allure (objectivité), 2) contre ses moyens (c’est-à-dire contre la possibilité de celle-ci), 3) contre ses résultats (considérés comme enfantins). C’est la même lutte qui fut reprise plus tard par l’Église au nom de la piété : l’Église hérite de tout l’attirail de combat utilisé dans l’antiquité. La théorie de la connaissance y joue le même rôle que chez Kant, que chez les Hindous… On ne veut pas avoir à s’en occuper : on veut avoir la main libre pour suivre son propre " chemin ". Contre quoi se défendent-ils au juste ? Contre l’obligation, contre la contrainte par la loi, contre la nécessité d’aller la main dans la main - : je crois que l’on appelle cela liberté… En cela s’exprime la décadence : l’instinct de solidarité est dégénéré, au point qu’il est considéré comme de la tyrannie : ils ne veulent point d’autorité, point de solidarité, ils refusent d’entrer dans le rang pour suivre la lenteur infinie des mouvements. Ils ont la haine de la marche régulière, de l’allure scientifique, ils ont la haine de l’indifférence en ce qui touche le but et la personne, de l’œuvre de longue haleine, propre à l’homme scientifique.

246.

Problème de philosophie et de l’homme scientifique. — Influence de l’âge ; habitudes dépressives (vie sédentaire à la façon de Kant ; surmenage ; nutrition insuffisante du cerveau ; lecture). Question plus importante : savoir s’il n’y a pas déjà un symptôme de décadence dans le fait de diriger ses vues sur de pareilles idées générales ; l’objectivité considérée comme désagrégation de la volonté. Celle-ci présuppose une grande adiaphorie à l’égard des instincts violents : une espèce d’isolation, une position exceptionnelle, une résistance contre les instincts normaux. Type : la séparation de la terre natale ; en des cercles toujours plus étendus ; l’exotisme croissant ; le mutisme des anciens impératifs - ; cette interrogation perpétuelle " où aller ? " (le "bonheur") est encore l’indice d’une séparation des formes d’organisation, l’indice d’une extirpation. Problème : savoir si l’homme scientifique est un symptôme de décadence plus que le philosophe : — dans son ensemble, il n’est pas séparé, ce n’est qu’une partie de lui-même qui est absolument vouée à la connaissance, dressée pour un point de vue et une optique spéciale -, il a besoin de toutes les vertus d’une forte race, il a besoin de santé, d’une vigueur extrême, de virilité et d’intelligence. Il est plutôt le symptôme d’une grande multiplicité de culture que d’une lassitude de la culture. Le savant de la décadence est un mauvais savant. Tandis que le philosophe de la décadence apparut, jusqu’à présent du moins, comme le philosophe-type.

247.

Qu’est-ce donc qui est rétrograde chez le philosophe ? — Le philosophe enseigne les qualités qui lui sont propres comme seules qualités nécessaires pour arriver au bien supérieur (par exemple la dialectique, chez Platon). Il laisse s’élever graduellement toutes les espèces d’hommes jusqu’à ce qu’elles aient atteint son type, type supérieur. Il méprise ce qui est généralement apprécié ; il ouvre un gouffre entre les valeurs supérieures du prêtre et la valeur du monde. Il sait ce qui est vrai, ce qui est le but, ce qui est le chemin… Le philosophe type est ici dogmatique absolu ; — s’il a besoin de scepticisme, c’est pour pouvoir parler dogmatiquement de ce qui, pour lui, est l’essentiel.

248.

Le philosophe opposé à son rival, par exemple à la science alors il devient sceptique ; alors il se réserve une forme de la connaissance qu’il conteste à l’homme scientifique ; alors il marche la main dans la main avec le prêtre, pour ne pas éveiller le soupçon de l’athéisme, du matérialisme ; il considère une attaque dirigée contre lui comme une attaque dirigée contre la morale, la vertu, la religion, l’ordre ; — il sait faire tomber ses adversaires dans le décri, les traiter de " séducteurs ", de " destructeurs " ; alors il marche la main dans la main avec le pouvoir. Le philosophe, en lutte avec d’autres philosophes : il essaye de les faire apparaître comme des anarchistes, des incrédules, des adversaires de l’autorité. En somme, tant qu’il lutte, il lutte exactement comme un prêtre, comme un membre du clergé.

249.

Le philosophe considéré comme le développement du type ecclésiastique. — Il renferme en lui l’héritage du prêtre. — Même lorsqu’il est un rival il est forcé de lutter pour les mêmes choses, avec les mêmes moyens que le prêtre de son temps. — Il aspire à l’autorité la plus élevée. Qu’est-ce qui donne l’autorité, lorsque l’on n’a pas entre les mains la puissance physique (lorsque l’on ne tient pas le troupeau, lorsque l’on ne possède pas d’armes…) ? Comment gagne-t-on surtout l’autorité sur ceux qui possèdent la force physique et l’autorité ? (Les philosophes entrent en concurrence dans leur vénération pour le prince, le conquérant victorieux, le sage homme d’État.) Ils sont forcés de faire naître l’idée qu’ils ont entre les mains une puissance plus haute, plus forte - Dieu. Rien ne leur est assez fort : on a besoin de l’intermédiaire et du service des prêtres. Ils s’entremettent comme puissances indispensables. Ils ont besoin, comme condition d’existence : 1) que l’on croie à la supériorité absolue de leur Dieu, à leur Dieu, 2) qu’il n’y ait pas d’autre accès, pas d’accès direct pour arriver à Dieu. La seconde exigence crée, à elle seule, l’idée de l’" hétérodoxie " ; la première celle des " incrédules " (c’est-à-dire ceux qui croient à un autre Dieu - ).

250.

Les prêtres - et, avec les demi-prêtres, les philosophes - ont appelé, de tous temps, vérité une doctrine dont l’effet éducateur était bienfaisant ou paraissait l’être, — une doctrine qui rendait " meilleur ". Ils ressemblent par là à un naïf empirique, à un faiseur de miracles sorti du peuple, qui, parce qu’il s’est servi d’un poison comme remède, nie que ce soit un poison… " Vous les reconnaîtrez à leurs fruits " -c’est-à-dire nos " vérités " : c’est là aujourd’hui encore le raisonnement des prêtres. Ils ont gaspillé leur sagacité, d’une façon assez fatale, pour donner à la " preuve de force " (ou à la preuve par " les fruits ") la prééminence et même la prédétermination sur toutes les autres formes de la démonstration. " Ce qui rend bon doit être bon ; ce qui est bon ne peut pas mentir " - c’est ainsi qu’ils concluent inexorablement. — " Ce qui porte de bons fruits doit être vrai ; il n’y a pas d’autre critérium de la vérité. "… Mais, en tant que le fait de rendre meilleur est considéré comme argument, le fait de rendre plus mauvais doit être considéré comme réfutation. On démontre que l’erreur est erreur en examinant la vie de ceux qui la représentent : un faux pas, un vice réfutent… Cette façon indécente d’antagonisme, celle de derrière et d’en bas, la façon des chiens, n’est pas morte, elle non plus : les prêtres, en tant qu’ils sont psychologues, n’ont jamais rien trouvé de plus intéressant que de renifler les choses secrètes de leurs adversaires, — ils font preuve de christianisme en cherchant l’ordure dans le " monde ". Avant tout chez les hommes qui tiennent le premier rang dans le monde, chez les " maîtres " ; on se souvient comment Goethe fut de tous temps combattu en Allemagne (Klopstock lui-même et Herder donnèrent en cela le " bon exemple ", — qui se ressemble s’assemble).

251.

Il est difficile ici de garder son sérieux. Au milieu de tous ces problèmes, on ne saurait faire une figure d’enterrement.. La vertu, en particulier, a des attitudes telles qu’il faudrait être dyspeptique pour ne pas compromettre sa dignité. Et tout grand sérieux - n’est-il pas déjà, par lui-même, une maladie ? un premier enlaidissement ? Le goût pour la laideur s’éveille en même temps que s’éveille le sérieux ; c’est déjà déformer les choses que de les prendre au sérieux… Prenez la femme au sérieux : comme la plus belle femme devient laide aussitôt !…

252.

L’erreur et l’ignorance sont néfastes. — L’affirmation que la vérité existe et que c’en est fini de l’ignorance et de l’erreur exerce une des plus grandes séductions. En admettant qu’elle soit crue, la volonté d’examen, de recherche, de prudence, d’expérience en est immédiatement paralysée : elle peut même passer pour criminelle, parce qu’elle est un doute à l’égard de la vérité… La " vérité " est par conséquent plus néfaste que l’erreur et l’ignorance, car elle paralyse les forces qui pourraient servir au progrès et à la connaissance. La paresse prend maintenant le parti de la " vérité " - (" Penser est une peine et une misère ") ; de même l’ordre, la règle, le bonheur de la propriété, la fierté de la sagesse, — en somme la vanité. — Il est plus commode d’obéir que d’examiner ; il est plus flatteur de penser " je possède la vérité " que de voir l’obscurité autour de soi… avant tout : cela tranquillise, cela donne confiance, cela allège la vie, — cela rend le caractère "meilleur" en ce sens que la méfiance s’en amoindrit. La " paix de l’âme ", le " repos de la conscience " : tout cela sont des inventions qui ne sont possibles qu’à condition que la vérité soit là. - — " Vous les reconnaîtrez à leurs fruits "… La " vérité " est vérité, car elle rend les hommes meilleurs… Le système se continue : tout ce qui est bon, tous les succès sont mis au compte de la " vérité ". Ceci est la preuve de force : le bonheur, le contentement, le bien-être, tant de la communauté que de l’individu, sont compris maintenant comme des conséquences de la foi en la morale… Le résultat contraire, l’insuccès, découle d’un manque de foi.

253.

Les causes de l’erreur se trouvent tout aussi bien dans la bonne volonté de l’homme que dans sa mauvaise volonté : — dans des cas innombrables l’homme se cache la réalité à lui-même, il la macule, pour ne pas souffrir dans sa bonne et dans sa mauvaise volonté. Dieu considéré par exemple comme conducteur des destinées humaines ; l’interprétation de sa propre petite destinée, comme si tout était envoyé et imaginé pour le salut de l’âme, — ce manque de " philologie " qui apparaîtra forcément à une intelligence plus subtile comme de la malpropreté et du faux monnayage, s’inspire en règle générale de la bonne volonté. La bonne volonté, les " nobles sentiments ", les " états d’âme élevés " se servent des mêmes moyens - qui sont des moyens d’imposteur et de faux monnayeur - des moyens que la passion, que la morale réprouve et appelle égoïstes : l’amour, la haine, la vengeance. Les erreurs sont ce que l’humanité a payé le plus cher ; et, en somme, ce sont les erreurs de la " bonne volonté " qui lui ont causé le plus grand dommage. L’illusion qui rend heureux est plus funeste que celle qui entraîne directement des conséquences nuisibles : cette dernière aiguise la sagacité, rend méfiant, purifie la raison, — la première se contente de l’endormir… Les beaux sentiments, les impulsions nobles appartiennent, pour parler physiologiquement, aux moyens narcotiques : leur abus entraîne les mêmes conséquences que l’abus d’un autre opium, — l’affaiblissement des nerfs…

254.

Les confusions psychologiques : le besoin de croire confondu avec le " vouloir le vrai " (par exemple chez Carlyle). Mais de même, le besoin d’incrédulité a été confondu avec le " vouloir le vrai " ( - le besoin de se débarrasser d’une croyance pour cent motifs, d’avoir raison contre un " croyant " quelconque). Qu’est-ce qui inspire les sceptiques ? La haine des dogmatiques - ou bien le besoin de calme, la fatigue, comme chez Pyrrhon. Les avantages que l’on attendait de la vérité étaient les avantages que donnait la croyance en elle ; — car, par elle-même, la vérité pourrait être absolument pénible, nuisible, néfaste -. On s’est seulement remis à combattre la vérité lorsque l’on s’était promis des avantages de la victoire, — par exemple la liberté vis-à-vis des puissances régnantes. La méthode de la vérité n’a pas été trouvée pour des motifs de vérité, mais pour des motifs de puissance, la volonté d’être supérieur. Par quoi se démontre la vérité ? Par le sentiment de l’augmentation de la puissance, — par l’utilité, — par son caractère indispensable, — bref, par des avantages. Mais c’est là un préjugé : un indice qu’il ne s’agit pas du tout de vérité… Que signifie par exemple le " vouloir le vrai " chez les Goncourt ? chez les Naturalistes ? — Critique de l’" objectivité ". Pourquoi connaître : pourquoi pas plutôt se tromper ?… Ce que l’on a voulu, ce fut toujours la foi, — et non pas la vérité… La foi est créée par des moyens opposés à ceux dont se sert la méthode de la science - : elle exclut même ces derniers. -

255.

Martyrs. — Tout ce qui se base sur le respect a besoin, pour être combattu, de certains sentiments audacieux, tranchants et même impudents de la part des agresseurs… Si l’on considère, dès lors, que, depuis des milliers d’années, l’humanité n’a révéré que des erreurs sous le nom de vérités, qu’elle a flétri même toute critique de ces vérités, considérant ces critiques comme des preuves d’un mauvais sentiment, il faut s’avouer, avec tristesse, qu’un bon nombre d’immoralités était nécessaire pour donner l’initiative de l’attaque, je veux dire de la raison… Qu’il soit pardonné à ces immoralistes s’ils se sont toujours donné à eux-mêmes des airs de " martyrs de la vérité " : pour dire le vrai, ce n’est pas l’instinct de vérité, mais l’esprit corrosif, le scepticisme impie, la joie de l’aventure qui les fit être négateurs. — Dans l’autre cas ce sont des rancunes personnelles qui les poussent dans le domaine des problèmes, — ils luttent contre des problèmes pour garder raison contre des personnes. Mais, avant tout, c’est la vengeance qui est devenue scientifiquement utilisable, — la vengeance des opprimés, de ceux qui ont été poussés dehors, ou même opprimés par la vérité régnante. La vérité, je veux dire la méthode scientifique, a été utilisée et encouragée par ceux qui devinaient en elle un instrument de combat, — une œuvre de destruction… Pour se faire reconnaître, en tant qu’adversaires, ils avaient du reste besoin d’un appareil semblable à celui dont se servaient ceux qu’ils attaquaient : — ils affichaient l’idée de vérité d’une façon aussi absolue que leurs adversaires, — ils devinrent des fanatiques, au moins dans leur attitude, parce qu’aucune autre attitude n’était prise au sérieux. La persécution, la passion et l’insécurité des persécutés faisaient alors le reste, — la haine grandissait et, par conséquent, la première impulsion diminuait, afin de pouvoir demeurer sur le terrain de la science. Finalement ils voulurent tous avoir raison d’une façon tout aussi absurde que leurs adversaires… Les mots " conviction ", " foi ", la fierté du martyr, — tout cela sont des conditions défavorables pour la connaissance. Les adversaires de la vérité ont fini par accepter d’eux-mêmes toute la manière subjective de décider de la vérité, c’est-à-dire au moyen d’attitudes de sacrifice, de décisions héroïques ; — ce qui fait qu’ils ont prolongé le règne de la méthode antiscientifique. Étant martyrs ils compromettent leur propre acte.

256.

Théorie et pratique. — Distinction dangereuse entre " théorique " et " pratique ", par exemple chez Kant, mais aussi chez les anciens : — Ils font comme si la spiritualité pure leur présentait les problèmes de la connaissance et de la métaphysique. — Ils font comme si, quelle que soit la réponse que donne la théorie, la pratique devait être jugée d’après une mesure personnelle. A la première tendance, j’oppose ma psychologie des philosophes : leur calcul le plus étrange et leur " spiritualité " restent seulement la dernière pale empreinte d’un fait physiologique ; il y manque absolument la spontanéité ; tout est instinct, tout est dirigé, de prime abord, dans des voies déterminées… A la deuxième tendance, je me demande si nous connaissons une autre méthode pour bien agir que de bien penser. Dans le dernier cas il y a action, le premier présuppose la pensée. Possédons-nous une capacité pour juger autrement la valeur d’un genre de vie et la valeur d’une théorie : par induction, par comparaison ?… Les naïfs s’imaginent que nous sommes là en meilleure posture, que nous savons là ce qui est "bien", — les philosophes se contentent de le répéter. Nous concluons qu’il y a là une croyance et rien de plus… " Il faut que l’on agisse ; par conséquent, l’on a besoin d’une règle de conduite " - disaient même les sceptiques de l’antiquité. C’est l’urgence d’une décision qui est considérée comme argument pour tenir quelque chose pour vrai !… " Il ne faut pas agir " disaient leurs frères plus conséquents, les Bouddhistes, et ils imaginèrent une ligne de conduite qui permit de se dégager de l’action… Se ranger, vivre comme l’" homme simple ", tenir pour vrai et juste ce qu’il tient pour vrai et juste : c’est là la soumission à l’instinct du troupeau. Il faut pousser son courage et sa sévérité jusqu’à considérer cette soumission comme une honte. Ne pas vivre avec deux mesures !… Ne pas séparer la théorie et la pratique !…

257.

Rien n’est vrai de ce qui a autrefois passé pour tel. — Tout ce qui fut méprisé autrefois parce que c’était profane, interdit, méprisable, néfaste - tout cela ce sont des fleurs qui croissent aujourd’hui au bord des sentiers riants de la vérité. Toute cette vieille morale ne nous regarde plus en rien : il n’y a pas une idée en elle qui mérite encore de l’estime. Nous l’avons enterrée, — nous ne sommes plus ni assez grossiers ni assez naïfs pour nous en laisser imposer de la sorte… Pour le dire plus poliment : nous sommes trop vertueux pour cela… Et, si la vérité, au sens ancien, fut " vérité " seulement parce qu’elle était affirmée par la morale ancienne, parce que la morale ancienne eut le droit de l’affirmer, il s’en suit qu’aucune vertu d’autrefois ne nous est plus nécessaire… Notre critérium du vrai n’est nullement la moralité : nous réfutons une affirmation en démontrant qu’elle est dépendante de la morale, qu’elle est inspirée par de nobles sentiments.

258.

Toutes ces valeurs sont empiriques et conditionnées, mais celui qui croit en elles, celui qui les vénère, ne veut précisément pas reconnaître ce caractère. Les philosophes croient tous en ces valeurs, et une des formes de leur vénération, ce fut leur effort pour faire d’elles des vérités a priori. Caractère falsificateur de la vénération… La vénération est la preuve supérieure de la loyauté intellectuelle : mais, dans toute l’histoire de la philosophie, il n’y a point de loyauté intellectuelle, — il n’y a que " l’amour du bien "… D’une part, l’absolu manque de méthode pour examiner la valeur de ces valeurs ; d’autre part, la répugnance à examiner ces valeurs, à admettre qu’elles sont conditionnées. Sous la domination des valeurs morales tous les instincts anti-scientifiques se liguaient pour exclure la science…

259.

Pourquoi les philosophes sont des calomniateurs. — L’inimitié perfide et aveugle des philosophes à l’égard des sens, — combien il y a de la populace et du brave homme dans toute cette haine ! Le peuple considère toujours un abus dont il a ressenti les conséquences néfastes, comme un argument contre ce dont il a été abusé : tous les mouvements insurrectionnels contre les principes, que ce soit sur le domaine de la politique ou sur celui de l’économie, argumentent toujours de façon à présenter un abus comme nécessaire et inhérent au principe. C’est là une histoire lamentable : l’homme cherche un principe sur lequel il puisse s’appuyer pour mépriser l’homme, — il invente un monde pour pouvoir calomnier et salir ce monde : de fait, il étend toujours sa main vers le néant, et de ce néant il fait " Dieu ", la " vérité ", et, en tous les cas, un juge et un condamnateur de cet être… Si l’on veut avoir une preuve de la façon profonde et foncière dont les besoins véritablement barbares de l’homme cherchent à se satisfaire, même dans son état domestiqué et sa "civilisation", il faut chercher les leitmotivs de toute l’évolution de la philosophie. — On trouvera une espèce de vengeance sur la réalité, une destruction sournoise des évaluations, au milieu desquelles vit l’homme, une âme insatisfaite qui considère l’état de discipline comme une torture et qui éprouve une volupté particulière à arracher, maladivement, tous les liens qui l’y rattachent. L’histoire de la philosophie est une rage secrète contre les conditions de la vie, contre les sentiments de valeur de la vie, contre la décision en faveur de la vie. Les philosophes n’ont jamais hésité à affirmer un monde, à condition qu’il soit en contradiction avec ce monde, qu’il mette entre les mains un instrument qui puisse servir à parler mal de ce monde. La philosophie fut jusqu’à présent la grande école de la calomnie et elle en a tellement imposé qu’aujourd’hui encore notre science, qui se fait passer pour l’interprète de la vie, a accepté la position fondamentale de la calomnie, et qu’elle manipule ce monde comme s’il n’était qu’apparence, cet enchaînement de causes comme s’il n’était que phénoménal. Quelle est la haine qui est en jeu ? Je crains que ce soit toujours la Circé des philosophes, la morale, qui joue à ceux-ci le mauvais tour de les forcer à être de tous temps, des calomniateurs… Ils croyaient aux " vérités " morales, ils trouvaient là les valeurs supérieures, — que leur restait-il à faire, sinon de dire " non " à l’existence à mesure qu’ils la comprenaient davantage ?… Car cette existence est immorale… Et cette vie repose sur des hypothèses immorales : et toute morale nie la vie. - Supprimons le monde-vérité : pour ce faire, il nous faut supprimer les valeurs supérieures qui ont eu cours jusqu’ici, la morale… Il suffit de démontrer que la morale, elle aussi, est immorale, dans le sens où l’immoralité a été condamnée jusqu’ici. Lorsque nous aurons brisé de la sorte la tyrannie des valeurs qui ont eu cours jusqu’ici, lorsque nous aurons supprimé le monde-vérité, un nouvel ordre des valeurs suivra naturellement. Le monde-apparence et le monde-mensonger - voilà la contradiction. Ce dernier fut appelé jusqu’ici " monde-vérité ", " vérité absolue ", " Dieu ". C’est lui que nous aurons supprimé. Logique de ma conception : 1) La morale comme valeur supérieure (maîtresse de toutes les phases de la philosophie, même du scepticisme). Résultat : ce monde ne vaut rien, il n’est pas le " monde-vérité ". 2) Qu’est-ce qui détermine la valeur supérieure ? Qu’est exactement la morale ? — L’instinct de décadence ; c’est pour les épuisés et les déshérités une façon de se venger. Preuve historique : les philosophes sont toujours des décadents… au service de la religion nihiliste. 3) L’instinct de décadence qui se présente comme volonté de puissance. Preuve : l’immoralité absolue des moyens dans toute l’histoire de la morale.