La Voltairomanie

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(p. 1-48).
LA VOLTAIROMANIE

ou

LETTRE

D’UN

JEUNE AVOCAT,

En forme de Mémoire.

EN REPONSE

Au Libelle du Sieur de Voltaire, intitulé : Le Préſervatif, &c.
OU
L E T T R E
D’un Jeune Avocat, en forme

En Réponse au Libelle du Sieur de Voltaire, intitulé : Le Préservatif, etc.
CEtoit : naturellement à M. l’Abbé D. F. à répondre au Libelle que Voltaire vient de publier contre lui. Mais le voyant, Monſieur, réſolu à ne jamais ſe départir de la douceurs & de la modération, qu’il a juſqu’ici fait paroître à l’égard de ce Poëte, & conſiderant d’ailleurs qu’il eſt d’un âge & d’un caractére, qui pardornnent trop aiſément les injures, je me ſuis d’autant plus volontiers chargé de ſa défenſe, que les liens de l’eſtime, de l’amitié, & de la plus vive reconnoiſſance m’attachent à lui pour toujours. Trouvant aujourd’hui l’occaſion d’exercer, pour une ſi bonne cauſe, un faible talent, que j’ai conſacré depuis peu au Barreau, je vais punir, ſeulement avec ma plume, un homme accoutumé à être autrement payé de ses ſottiſes. L’infâme Écrit du Sieur Voltaire, dont le Sçeau eſt imprimé ſur chaque page & à chaque ligne, fait horreur à tous les gens de probité, & ne réjoüit que les ignobles Partiſans.[1] Il ne manquoit plus que ce trait affreux à la renommée d’un Écrivain téméraire, pour qui ni les mœurs, ni la bienſéance, ni l’humanité, ni la vérité, ni la Religion n’ont jamais eu rien de ſacré. Son ignorance & sa déraiſon ont plus d’une fois donné des ſcenes au Public ; mais la critique qu’il a inſérée dans ſon Libelle, de quelques endroits des Ouvrages de M. l’Abbé D. F. est preſqu’en tout ſi pitoyable & ſi folle, qu’on peut à peine la concevoir. Ce ſeroit donc perdre ſon tems, que d’entreprendre de la réfuter : Il ſuffit de dire, que c’eſt un eſprit faux, en matière de ſience, comme en martière de goût ; & quelqu’un a dit avec vérité, que tout ſon mérite bien apprecié, étoit à peu près celui d’un Violon.

Quoique ſon dernier Libelle ſoit écrit (comme tout ce qu’il a publié juſqu’ici en proſe) ſans jugement, ſans ſoin, ſans ſuite, ſans ſtyle, & que toutes ſes petites objections ſoient dépourvûës de lumières & de bon ſens, je répondrois peut-être à ce qui concerne le Littéraire ; ſ’il ne ſ’étoit tout-à-fait rendu indigne de cet honneur, par l’inſolence de ſa plume ; D’ailleurs, comment raiſonner avec un homme, à qui l’orguëil & la rage tienne lieu de raiſon ?

Un Écrivain un peu ſenſé ſe ſeroit-il livré de pareils excès ? Quand M. L’Abbé D. F. ſeroit tel, qu’il a l’audace de le dépeindre, s’enſuivra-t’il que Voltaire est un honnête-homme, & un grand Auteur ? Paſſera-t’il moins chez tous les connoiſſeurs pour ignorer abſolument le Théatre, où il n’a-jamais été applaudi, que pour la vaine harmonie de ſes pompeuſes tirades, & pour sa hardieſſe ſatyrique ou irréligieuſe.[2] Sa Henriade ſera-t’elle moins un cahos ébloüiſſant, un mauvais tiſſu de fictions uſées ou déplacées, où il y a autant de proſe que de vers, & plus de fautes contre la langue que de page ? Poëme ſans feu ſans invention, ſans goût, ſans génie. Son Temple du Goût ſerat’il moins la production d’une petite tête yvre d’orguëil ? Son Charle XII. ne paſſera-t’il : pas toujours pour l’ouvrage d’un Ignorant étourdi, écrit dans le goût badin d’une Caillette bourgeoiſe, qui brode des avantures ? Mauvais Roman ! Encore les Romanciers ſe piquent-ils de suivre la Géographie, & de ne point démentir les faits connus. Ses Lettre, où il a oſé porter ſes extravagances juſqu’à l’Autel, le tiendront-elles moins éloigné de Paris toute ſa vie, dans l’appréhenſion des recherches dangereuſes, ordonnées par le ſage & juſte Arrêt du Parlement, qui a condamné ce monſtrueux Ouvrage au feu ? Malgré les déclamations & les airs triomphans de ſa profonde ignorance, les Élémemt de la Philosophie de Newton, ſeront-ils jamais autre choſe, que l’ébauche d’un Écolier qui bronche à chaque pas, & qu’un livre ridicule dans l’une & l’autre édition preſque simultanée : Livre, qui a rendu son préſomptueux Auteur la riſée de la France & de l’Angleterre.[3] Enfin, Voltaire ſera-t’il moins un homme deſhonoré dans la ſociété civile, par ſes lâches impoſtures, par ſes fourberies, par ſes honteuſes baſſeſſes, par ſes vols publics & particuliers, & par ſa ſuperbe impertinence, qui lui a attiré juſqu’ici de ſi flétriſſantes diſgraces ?[4]

Tout le monde sçait que M. l’Abbé D. F. n’a rien fait qui ait mérité la haine & la fureur du ſieur Voltaire. Il l’a toujours ménagé dans ſes Écrits, & depuis même la publication de ſon injurieux Libelle, il a parlé de ſa Tragédie de Zaire, avec une politeſſe & une honnêteté, à laquelle on n’avoit pas droit de s’attendre. Jamais le Stoïciſme n’a ſemblé porter ſi loin l’inſenſibilité. La modération & la charité conviennent à une perſonne de ſon état ; mais ſes amis ne ſont pas obligés aux mêmes égards, envers un calomniateur.

N’eſt-il pas bien étrange que celui qui jouë aujourd’hui ? un ſi odieux rolle, à l’égard de deux perſonnes diſtinguées dans la République des Lettres, je veux dire M. l’Abbé D. F. & l’illuſtre Rouſſeau, ſoit celui-là même qui a dit gravement dans la Préface de ſa Tragédie d’Alzire : « Il eſt bien cruel, bien honteux pour l’eſprit humain, que la Littérature ſoit infectée de ces haines perfonnelles, de ces cabales, de ces intrigues, qui devroient être le partage des Eſclaves de la Fortune. Que gagnent les Auteurs, en ſe déchirant cruellement ? Ils aviliſſent une profeſſion qu’il ne tient qu’à eux de rendre reſpectable. Faut-il que l’art de penſer, le plus beau partage des hommes, devienne une ſource de ridicule, & que les gens d’eſprit, rendus ſouvent par leurs querelles le joüet des ſots, ſoient les bouffons du Public, dont ils devroient être les Maître ? »

Quel Prothée que Voltaîre ! Ne croiroit-on pas en liſant ces paroles, que c’eſt l’homme du monde le plus ſage, le plus circonſpect, le plus modéré ? Ne le, Prendroit-on pas pour un Caton, pour un homme qui a des mœurs, qui eſt à couvert des haine perſonnelles, & qui ne cherche qu’à rendre reſpectable la profeſſion des Lettres ? Né s’imagine-t-on pas qu’il eſt incapable de rien faire, qui puiſſe lui attirer des réponſes, & le rendre le joüet des ſots ? Mais cet homme, qui aſpire à être le Maître du pulic, & qui nous donne de ſi belles leçons, eſt le Philoſophe de la Comédie, qui débite la plus belle morale du monde ſur la douceur & la modération, & qui à l’inſtant ſe met en fureur ſans ſujet, & en vient aux mains.

Comment n’a-t’il pas-rougi de la ſeule idée de l’horrible Lettre qui eſt à la fin de ſon Libelle ? Croira-t’on que celui qui fait aujourd’hui un ſi honteux reproche à M. l’Abbé D. F. eſt celui-là même, qui fit ſon apologie il y a 13 à 14 ans, & qui démontra dans un petit Mémoire dreſsé par lui même, la fauſſeté & l’abſurdité de l’accuſation ? Il le fit à la ſollîcitation de feu M. le Président de Bernières, qui par complaiſance le logeoit alors chez lui & que Voltaire. oſe appeller ſon ami[5]. Mais par quel attachement, ou plûtôt par quelle aveugle partialité, & par qu’elle profuſion de loüanges, l’Abbé D. F. n’a-t’il pas payé pendant 10 ans un ſervice, qui n’avoit été du côté de Voltaire qu’une deférence aux Volonté de ſon Hôte & de ſon Bienfaiteur ?

Une réfléxion critique, mais honnête & polie, ſur la Tragédie ébauchée de la mort de César, & un léger Badinage ſur le Temple du goût, ont été érigez pas Voltaire en traits horribles de noirceur & d’ingratitude. Mais s’étant plaint l’Abbé’D. F. même, par une Lettre particuliere, & de la Réfléxion & du Badinage, on lui a donné ſur cela toute la ſatiſfaction qu’il pouvoit ſouhaiter. Il en a été très-content, & il l’a écrit à l’Abbé D. F. en 1735, dans les termes les plus affectueux & les plus expreſſifs.[6] Cependant 15 jours ; après la date de cette Lettre d’amitié & de réccnciliation parfaite, il s’aviſe d’inſulter l’Abbé D. F. dans le Mercure. On lui demande honnêtement la cauſe de ce changement ſubit : Nulle réponſe. Il continuë d’inſulter l’Abbé D. F. par de mauvaiſes épigrammes qu’il fait courir. On ſe tait ; on mépriſe l’injure : il redouble ; la patience de l’Abbé D. F. l’enhardit, & il pouſſe l’affront juſqu’à l’excès dans des Imprimés ſcandaleux.

Après cela, il a la folie de prétendre avoir encore des droits ſur le cœur de l’Abbé D. F. Ignore-t’il qu’il eſt de principe dans la ſociété, que les offenſes effacent les bons offices ? À plus forte raiſon, quand l’offenſe eſt très-grande, & que le bon office n’eſt qu’une juſtice, renduë, & renduë en conſidération d’un Bienfaiteur dont on dépend. Voltaire, logé & nourri chez le P. de Bernieres, allié de M. l’Abbé D. F.[7] avoit-il pû ſe diſpenſer de faire ce qu’il fit ?

Mais depuis quand eſt-il permis d’appeller Procès-criminel, ( terme dont V. a l’effronterie d’uſer) un ordre précipité du Magiſtrat de la Police, ſur la dépoſition équivoque d’un Delateur inconnu, & ſuborné ? Jamais les Ordres reſpectables du Roi ont-ils flétri l’honneur de ſes Sujets ? Comme la politique du gouvernement, & l’ordre public exigent quelquefois qu’on s’aſſure, ſur un ſimple avis, de la perſonne d’un Sujet, on ſeroit bien à plaindre, ſi dans ces cas on étoit deſhonoré. Eh, qui eſt-ce qui n’auroit pas ſans ceſſe à craindre de perddre ſon honneur ? Auſſi un Gentilhomme ſur, il y a quelques années, condamné par Meſſieurs les Maréchaux de France à trois mois de Priſon, pour avoir fait un reproche de cette nature à un autre Gentilhomme.

Pour ce qui regarde M. l’Abbé D. F. tout le monde sçait que le tour affreux, qui lui fut joüé eu 1725, par les fougueux & dangereux amis d’un homme qui n’eſt plus, ne lui a fait aucun tort auprès des honnêtes-gens : Sa Religion & ſes bonnes mœurs ſont connues. Après 15 jours d’une diſgrace, qu’il n’avoit ni prévuë ni méritée, il ſut honorablement rendu à la Société & à ſon Emploi littéraire. Le Magiſtrat de la Police prit la peine de le juſtifier lui-même ; non-seulement aux yeux de ſa famille, mais encore par une Lettre qu’il écrivit a M. l Abbé Bignon, quï peut s’en reſſouvenir[8]. Quelle douleur le Magiſtrat ne témoignat’il pas Plus d’une fois, de s’être laifſé trop légèrement prévenir, d’avoir été, ſans le ſçavoir, l’inſtrument d’une baſſe vengeance, & de n’avoir pas connu plûtôt la naiſſance, le caractére & les mœurs de celui qu’il avoit inconſidérément & indignement maltraité !

Autre trait de malignité & d’injuſtice de la part du ſieur Voltaire. Il parle dans ſon Libelle de la fameuſe harangue fictive de l’Abbé S. pour laquelle l’Abbé D.F. fut inquiété au commencement de 1736. Tout le, monde ſçait aujoud’hui que cette Piéce lui avoit été ſurpriſe par le Libraire Ribou. Comment l’auroit-il venduë trois louis à un miſérable qui mouroit de faim, & n’avoit pas de ſouliers, & qui eſt aujourd’hui fugitif pour ſes dettes ? d’ailleurs, eſt-ce que trois pages ont jamais été payées d’avance trois louis d’or ? Le menſonge eſt bien groſſier. L’Abbé. D.F. n’a jamais été le Vendeur, ni l’Editeur de cette Pièce ; il n’en a été non plus ni l’Auteur ni le Copiſste. Il ne l’avoit pas même lûë entierement., lorſqu’on la lui déroba. Il eſt aujourd’hui public qu’il n’y a eu aucune part, & l’on ſçait d’ailleurs qu’il a toujours déteſté la Satyre perſonnelle. Le véritable Auteur de cette Pièce, n’en fait plus myſtére. Mais il n’en étoit pas de même durant le cours de, cette affaire fâcheuſe. Il auroit couru quelque riſque, s’il eût été connu, parce qu’on étoit alors extrêmement aigri contre lui. Il s’étoit fié à l’Abbé D.F. qui eut la généroſité de lui garder fidelement le ſecret juſqu’à la fin, & qui aima mieux s’expoſer à tout, que de trahir la confiance d’un homme qui avoit compté ſur ſa probité, & qui par juſtice & par reconnoiſſance, a depuis payé tous les frais que cette affaire a occaſionnés. Il n’y a qu’un Voltaire dans le monde, à qui toutes les vertus font inconnuës, qui ſoit capable de tirer de-là un ſujet de reproche & d’invective. Quand l’Abbé D.F. auroit prêté ſa plume à une cauſe auſſi belle & auſſi importante, que celle des Chirurgiens contre la Faculté, les Ecrits qui ont paru ſur ce ſujet, ont été ſi goûtés du Public, que l’aveu qu’il en feroit, ne peurroit que lui procurer beaucoup d’honneur. On auroit beau ſoupçonuer la reconnoiſſance libérale du Corps de S. Côme : Voltaire, tout riche qu’il eſt par ſes rapines typographiques, ne reçoit-il pas encore le produit de ſes Tragédies & de ſes éditions ? Le reproche ſur ce point ſeroit donc mal fondé. Le titre de Défendeur des droits d’autrui, & la reconnoiſſance des Parties, n’ont rien qui rabaiſſe un Ecrivain. Penſer autrement, c’eſt inſulter la glorieuse profeſſion d’Avocat. Mais l’Abbé D.F. a proteſté ſur ſon honneur, à la face du Ciel & de la Terre, qu’il n’eſt Auteur d’aucun des Ecrits qui ont paru en faveur des Chirurgiens. Sied-il à un homme tel que Voltaire, qui paſſe ſa vie à 40 lieuës d’ici, de lui donner ſur cela un démenti public, ſans la moindre-preuve ? L’Abbé D.F. eſt lié d’amitié avec deux ou trois Chirurgiens les plus célèbres de Paris, dont il eſtime également la capacité, le bon-eſprit & la politeſſe. Cela a-t-il pu fonder l’imputation de quelques Médecins mépriſables, qui l’ont accuſé d’être l’Ecrivain de leurs adverſaires, & celle de Voltaire leur imbécille écho ?

Qu’après cela, cet habile homme faſſe gravement l’éloge des Quakres, qu’il croit mieux connaître que M. Boſſuet, & qu’il a ſi ridiculement célébrés dans ſes Lettres. Qu’il canoniſe un Ouvrage Anglois ſur la Religion,[9] dont la Traduction Françoiſe imprimée en Hollande, en Conſéquence du jugement du Cenſeur Royal, Dorcteur de Sorbonne, n’a point eu l’entrée en France, & a été regardée comme un Livre dangereux pour la foi ; Que notre grand Théologien, qui a oſé cenſurer les Pensées de Paſcal, & deſier tous les Docteurs de lui prouver l’immortalité de l’ame, décide que la Religion eſt ſolidement défenduë dans l’Alciphron : Qu’il traite de plaiſanterie l’objection ſolide qu’un habile Géomettre a daigné lui faire dans les Obſervations, ſur ſa file de Soldats, dont le vingtième, ſelon Voltaire, devroit paroître, vingt fois plus petit que le premier :[10] Qu’il trouve admirable cette penſée ridicule & puérile, rapportée dans le Dictionnaire Néologique. (N’eſt-il pas juſte que la ſcience ait des ménagemens pour l’ignorance qui eſt ſon aînée, & qu’elle trouve toujours, en poſſeſſsion ? ).[11] Qu’il entreprenne de juſtifier le Comique romaneſque, ſérieux, & attendriſſant tint juſqu’aux larmes, par l’exemple la Comédie du Heautontimorumenos de Térence, où il n’y eut jamais rien de pareil, & par un vers d’Horace, dont il corrompt le ſens groſſièrement, puiſqu’il ne s’y agit que de la colère d’un Vieillard :

 
Interdum vocem Comedia tollit,
Iratuſque Chremes tumido delitigat ore.

Qu’il impute à l’Abbé D.F. les nombreuſes éditions faites en Hollande & ailleurs de ſon Dictionnaire Néologique ; éditions où il n’a aucune part, & que chacun a groſſies a ſon gré[12]. Qu’il chériſſe l’eſtime contemoraine de ſes Ecrits, autant qu’il ſe conſole des mépris contermporains de ſa perſonne : Qu’il exerce une critique forte & pointilleuſe ſur le plus bel endroit de la plus belle Piéce d’éloquence de M. Boſſuet : Qu’il eſſaye de juſtifier, par de pitoyables raiſons, les contradictions palpables de ſa premiere Epître ſur le bonheur, & qu’il tâche de donner le change au Lecteur, qui n’aura poiht cette mauvaiſe Piéce ſous les yeux : Qu’enfin il rapporte ce qu’il a cru trouver de plus foible dans, les trois Epîtres de M. Rouſſeau, qui ont paru il y a deux ans, ſe donnant bien de garde de citer les traits admirables qui le peignent ſi-bien & ſi agréablement[13]. Tout cela eſt naturel à un homme tel que le ſieur de Voltaire, qui fait profeſſion de heurter en tout l’opinion commune des hommes, & de s’éloigner de tout ce qui approche de la droite raiſon. Il a eſſayé jusqu’ici de renverſer ſucceſſivement le monde Moral, le monde Littéraire, le monde Phiſique[14] Qu’attend-on encore de lui ?

je ne dois pus paſſer ſous ſilence trois impostures groſſiéres du Libelle de Voltaire. La premiere eſt que l’Abbé D.F. ſelon lui, eſt l’Auteur de certaines Réfléxions périodiques, qui s’impriment à Paris toutes les ſemaines chez le ſieur Briaſſon Libraire, ruë S. Jacque. Je ne prétends point rabaiſſer ici cet Ouvrage qui a ſon mérite ; mais en vérité, ſi V. l’a lû avec un peu d’attention, il faut qu’il n’ait ni diſcernement ni goût, pour ſoupçonner que l’Abbé D.F. en eſt l’Auteur. Il peut être permis à certaines gens de prendre le change ; mais qu’un homme de Lettres s’y trompe, cela eſt bien honteux. Il doit diſtinguer les ſtyles, avec les yeux de l’eſprit, comme avec l’œil corporel on diſtingue les caractéres de deux différentes écritures. Les Connoiſſeurs, les Gens d’eſprit ne s’y méprennent jamais, Auſſi n’y a-t’il que des hommes ſans Lettres, ou quelques ſots Lettrés, qui ayent attribué les Réflexions, périodiques à l’Abbé D.F. dont le ſtyle eſt tout différent.

La deuxiéme imposture, eſt que V. ſuppoſe, que l’Abbé D.F. a fait impromer en Hollande vingt Libelles contre lui. L’Abbé D.F. m’a proteſté, du ton le plus affirmatif, qu’il n’avoit jamais fait imprimer aucun Libelle en Hollande ni-ailleurs, contre Voltaire. Je ne me ſuis pas contenté de lui demander ſur cela ce qui en étoit ; j’ai écrit en Hollande, pour m’informer des Libelles qui ont pû paroître contre Voltaire depuis quelques années, & l’on m’a répondu qu’il n’en avoit paru aucun : y eut-il jamais une impudence pareille ? Voltaire ne veut point paroître agreſſeur : il feint qu’ont l’a inſulté, afin d’avoir droit d’inſulter à ſon tour. Il ſuppoſe des Libelles publiés contre lui, qui puiſſe lui donner lieu d’en publier lui-même[15].

C’eſt auſſi dans le même eſprit, qu’il a inventé le Libelle compoſé contre lui à la Campagne, chez M. de Bernieres, par l’Abbé D.F. qui, ſi l‘on en croit, le montra à M. Tiriot, qui l’obligea à le jetter au feu. Et c’eſt la troiſiéme impoſture dont il s’agit ici. M. Tiriot eſt un homme auſſi eſtimé des honnêtes gens, que Voltaire en eſt déteſté. Il traîne, comme malgré lui, les reſtes honteux d’un vieux lien, qu’il n’a pas encore eu la force de rompre entierement. Or on a demandé à M. Tiriot, qui eſt cité ici pour témoin, ſi le fait étoit vrai : & M. Tiriot a été obligé de dire qu’il n’en avoit aucune connoiſſance. On propoſe ici un défi à Voltaire. Le ſéjour à la Campagne chez feu M. le P. Bernieres, eſt dans, les vacances de 1725. Si un Libelle imprimé cette année contre Voltaire exiſte, qu’on le montre. S’il répond que l’Abbé D.F. l’a jetté lui-même au feu, qu’il cite des Témoins. Car aſſurément il ne doit point être cru ſur ſa parole. M. Tiriot, dit-il, l’obligea de le jetter au feu. Et voila M. Tiriiot qui déclare la fauſſeté du fait. Le ſieur Voltaire eſt donc le plus hardi & plus inſenſé des menteurs.

Nôtre impoſteur a écrit depuis quelques jours des Lettres, où il tâche de faire croire, qu’il n’eſt point l’Auteur du Préservatif, parce qu’on lui a mandé que cet Ecrit étoit trouvé pitoyable par tout le monde, & qu’il faiſoit autant de tort à l’homme d’eſprit qu‘à l’homme de probité. Cependant on a entre les mains, dans des Lettres particulieres qu’il a écrites, une grande partie de ce que le Libelle contient, & cela conçu dans des mêmes termes ; ſurtout, ſes déclamations & ſes raionnemens ſur l’Alciphron, ſur les Quakres, ſur fa belle découverte touchant le rayon viſuel, ſur la pretendüe ingratitude de l’Abbé D.F. &c. D’ailleurs, qui pourroit méconnoître la Proſe de V. ſi remarquable par ſont ſtyle fougueux, inexact, découſu ; par ſes penſées vagues, ſans chaux & ſans ciment ; enfin par ſont admirable Logique ? On connoît de plus l’Edixeur & les Colporteurs de ſon Libelle. En faut-il davantage ?

Dois-je faire mention ici d’un trait impertinent du Libelle de Voltaire, à la Pag. 35 ? L’Auteur des Obſervations ( dit Voltaire, ) s’aviſe de parler de Guerre ; il a l’indolence de dire que feu M. le Maréchal de Tallard, gagna la Bataille de Spire contre toutes les règles par une méprise, & parce qu’il avoit la vüe courte. Eh, qui eſt-ce qui auroit mieux appris le métier de la Guerre à notre Poëte, qu’à l’Abbé D.F. Seroit-ce la belle apparition de Voltaire au Camp devant philiſbourg en 1734, où ce Chevalier de la triſte figure apprêta tant à rire à notre Armée ? N’eſt-il pas plaiſant de le voir aujourd’hui joüer le perſonnage de Réparateur des torts ? L’Obſervateur n’a parlé que d’après M. le Marquis de Feuquiéres ; eſt-ce l’autorité de Voltaire, ou la Lettre anonyme qu’il cite, qui nous détrompera & qui infirmera le témoignage d’un grand homme de Guerre, qui étoit aſſurément au fait de tous les faits militaires de ſon tems. V. parle ici en étourdi inſolent, de feu M. le M. de Feuquiéres. Un homme de néant, tel que lui, croit qu’un homme de qualité eſt ſuſceptible d’une baſſe envie. Un autre auroit pû dire avec décence, que ſur ce fait M. le M. de Feuquiéres avoit été mal informé.

Voltaire n’eſt pas moins ridicule dans ſon raiſonnement, contre la fameuſe Pompe de feu M. du Puy, Maître des Requêtes, dont l’Abbé D.F. a parlé dans fa feüille 147. On ne lui fera pas la grace de répondre à ſon galimatias. Il ſuffit de dire que tout Paris a vû de ſes yeux ce qui eſt annoncé dans cette Lettre, viſée par le même M. du Puy. Il eſt plaiſant de voir un petit Phiſicien de deux jours, oſer argumenter contre ce qu’il n’a point vû, contre ce qu’il n’a pû concevoir, & y oppoſer un argument dont il n’entend pas lui-même les termes. Car, au ſentiment d’un homme fort verſé dans les méchaniques, Voltaire parle ici ſans ſçavoir de quoi il parle.

Un très habile Géométre-Phyſicien avoit envoyé l’Obſervateur une 'Remarque ſur l’étonnant Problême de Volfaire, & au ſujet de ſa démonſtration ſur la file de vingt ſoldats, dont le vingtiéme doit être vû, ſelon lui, plus petit que le premier. Le Sieur Voltaire croit ſe tirer d’affaire, en diſant d’un air gai, dans ſon Libelle, que ce Géométre a voulu plaiſanter, & ſe moquer de l’Abbé D.F. Il n’eſt pas queſtion, dit-il, dans ma propoſition de la Triſſection de l’angle : Je n’en ai pas dit un mot. Voici ſur cela la réplique du Géométre, qui m’a été communiquée.

« Non, il n’eſt point queſtion, M. de Voltaire, dans votre Propoſition, du Problême de la Triſſection de l’angle. Mais il eſt queſtion dans vos Remarques, d’un diſcours que vous donnez pour une démonſtration victorieuſe, & dans lequel on trouve un paralogiſme auſſi groſſier, qu’eſt celui par lequel vous ſuppoſez qu’on diviſe l’angle en parties égales, parce qu’on diviſe en parties égales la baſe de l’angle. Or non-ſeulement votre prétenduë démonſtration ſuppoſe la Triſſection de l’angle par ce moyen ridicule ; mais elle ſuppoſe encore la diviſion de l’angle en raiſon donnée ; ce que ni les Sections coniques, ni aucune ligne courbe, ni aucun calcul connu ne peut nous fournir. »

Eh bien, Eſt-ce de l’Obſervateur, ou du Novice Géométre, que cet habile homme s’eſt mocqué dans ſa Critique[16] ? Ne faut-il pas être bien ſtupide, pour vouloir juger de la grandeur d’un Angle, par la grandeur de la Baſe, comme l’ignorant Voltaire, fait dans ſon extravagante propoſition.

Neuton ( dit encore V. p. 9.) n’a point trouvé par expérience que les corps tombent de 15 pieds dans la premiere ſeconde. C’eſt Hugens qui a déterminé cette chute dans ſes beaux Théoremes de Pendule. Secondement, ce n’eſt qu’à des diſtances très-conſidérables & inacceſſibles aux homme, que cette difference ſeroit ſenſible, &c. Voici ſur cela ce qu’un ſçavant homme répond au Sieur Voltaire. « Non, Neuton n’a point trouvé le premier par expérience, que les corps tombent de 15 pieds dans une ſeconde. Mais Neuton a adopté cette experience ; & l’ayant généraliſée, il a trouvé qu’à la diſtance de la Lune, ces même corps tomberoient de 15 pieds dans une minute. Il eſt vrai que ce n’eſt, qu’à des diſtances très-conſidérables & inacceſſibles aux hommmes vulgaires, que cette différence eſt ſenſible ; mais elle le devient à M. Neuton, & à ceux qui raiſonnent conformément à ſes principes. Si le Sieur V. avoit bien lû Neuton, il auroit lû ces paroles à la derniere page. In hac Philoſophia propoſitiones deducuntur ex phenomenis, & redduntur generales per inductionem. Quidquid enim ex phenomenis non deducitur, hypotheſis vocandum eſt. Hypotheſes ſeu Metaphyſice, ſeu Phyſicæ, ſeu qualitatum occultarum, ſeu mechanica, in Philoſophia experimentali locum non habent »

Le Sieur V. reproche à l’Abbé D.F. une mépriſe dans la traduction de l’Eſſai sur le Poëme Epique, compoſé, dit-il, par lui même en Anglois. 1°. V. n’a point compoſé ſeul en Anglois cet Ecrit ; mais l’ayant fait d’abord en François, un Anglois l’a aidé à le traduire dans ſa Langue. 2°. L’Abbé D.F. n’a point fait à Voltaire l’honneur de traduire en François ce malheureux Eſſai. C’eſt feu M. de Plelo, depuis Ambaſſadeur en Dannemark, & tué près de Dantzic, qui, pour s’amuſer à Paris, fit cette traduction dans le tems qu’il apprenoit l’Anglois. Le ſort de V. eſt de ſe rromper en tout ce qu’il dit. Cette traduction eſt imprimée chez Chaubert.

On a remarqué que le Sieur V. s’aviſe de traiter plus d’une fois dans ſon Libelle M. l’Abbé D.F. d’ignorant. L’Abbé D.F. avoüe, qu’aprés avoir étudié toute ſa vie, il eſt fort ignorant en effet : il connviendra auſſi, ſi l’on veut, que le Sieur de V. qui a paſſé tout la ſienne à faire des vers & des folies, eſt très ſçavant. Ses Ouvrages historique & philoſophiques en ſont une bonne preuve C’eſt un prodige que ce Sçavant. A peine a-t-il étudié deux jours la matiere la plus épineuſe & la plus étenduë, qu’il la poſſede à fond, & qu’il eſt capable d’en faire des leçons aux plus grands Maîtres. Tout le monde ſçait ce qui lui arriva à Paris, il y a un peu plus de deux ans. Il n’y avoit que huit jours qu’il commençoit à d’appliquer à la Géométrie, qu’il alla trouver un de nos plus grands Géométres de l’Académie des Sciences pour conferer avec lui ſur un Probleme, qu’il falloit dix années de Géométrie pour pouvoir réſoudre. Il ſe croyoit déja de pair avec tous les ſçavant de l’Europe. Voila la ſcience du perſonnage. A peint eſt-il en Angleterre qu’après avoir étudié la Langue pendant trois mois, il met en Anglois un Eſſai sur le Poëme Epique, qu’il avoit compoſé en François : puis ayant fait corriger cette traduction par ſon Maître de Langue, il la donne au Public. Il eſt vrai que les Anglois dirent alors que c’étoit un tiſſu de Galliciſmes & de Barbariſmes. Qu’importe ? Voltaire faiſoit voit qu’il avoit un genie divin pour les Langues, comme pour toutes les Sciences, & tout les beaux Arts. Cet Alexandre de la Littérature aſpire hautement à la Monarchie univerſelle des Lettres. Il fera bientôt la guerre à toutes les Académies, & il détrônera tous les Sçavans pour ſe mettre à leur place. Ne ſe prétend-t’il pas auſſi grand Poëte que M. Rouſſeau ? N’a-t’il pas tâché de dégrader tous nos Auteurs dans ſon Temple du Goût ? Eſt-ce un Ceſar ? Eſt-ce un Pompée ?
Nec quemquam jam ferre poteſt Caſarve priorem, Pompeiusve parem

Lucan.

Cependant on dit que V. eſt à 45 ans auſſi ſçavant, (& auſſi ſage) qu’à vingt. C’eſt de quoi on ne peut douter. Appliquons-lui, docte febricitans, de l’Epitaphe du P. Hardoüin, rapportée dans le Nouvelliſte du Parnaſſe, ſi toutefois il eſt permis de lui appliquer ce qui convient à un fou ſçavant, & non à un fou charlatan, ou à un harmonieux Energumène.

Mais j’oublie que c’eſt trop me rabaiſſer, que de répondre à la Littérature du Libelle de V. & je ne ſonge pas que j’avois réſolu de ne lui oppoſer ſur ce point qu’un ſouverain mépris. D’ailleurs l’article que je viens de traiter, eſt peut-être trop ſérieux, & vous intéreſſe peu. Pour vous dédommager, Monsieur, je vais vous faire part d'un Epigramme compoſée depuis peu par un de nos bons amis, au ſujet des impertinences qui ſont répanduës dans ſon dernier Ouvrage.


EPIGRAMME.


AVez-vous vû cette Critique,
Dont on noircit l’Obſservateur ?
Oüi ; c’eſt de l’Ecrivain du Roman Hiſtorique,[17]
Du pauvre Fiérenfat[18], & de l’Hiſtoire épique.[19]
Eh bien, l’Ouvrage eſt-il digne de ſon Auteur ?
Très-Digne ; il y ſoutient au mieux ſon caractere ;
Car prenant dans ſa bile amére
L’injure pour raiſon, la fureur pour flambeau
Ma foi, le Sens-commun eſt plus ſon adversaire,
Que Desfontaines & Rouſſeau.

Voici le Fragment d’une Lettre de M. Rouſſeau à M. l’Abbé D.F. datée du 14 Novembre 1738.

« Il m’eſt tombé, Monſieur, entre les mains une miſérable Brochure où vous êtes cruellement déchiré, & où je ne ſuis pas oublié. Voltaire s’y reconnoît à chaque mot : digne récompenſe du ſacrifice que vous avez fait tant de fois de vos lumieres, en faveur de cet indigne Poëte, à qui je prens la liberté de répondre pour vous, dans les vers que vous allez lire. »

Petit Rimeur antichrétien,
On reconnoît dans tes Ouvrages
Ton caractere, & non le mien.
Ma principale faute, helas ! je m’en ſouviens,
Vint d’un Cœut, qui ſéduit par tes patélinage,
Crut trouver un ami dans un parfait vaurien,
Charme des foux, horreur des ſages,
Quand par lui mon eſprit aveuglé, j’en convien,
Hazardoit pour roit ſes ſuffrages.
Mais je ne me reproche rien,
Que d’avoir ſali quelques pages
D’un nom auſſi vil que le tien.

« C'eſt en effet, Monſieur, le ſeul reproche que vous ayez à vous faire, mais dont il vous eſt facile de vous laver auprès de tout ce qu’il y a d’honnêtes gens, que la conduite & les impudences de ce malheureux révoltent tous les jours de plus en plus, & qui attendent avec impatience le dernier coup de foudre, qui le doit écraſer. Elle ne peut être en de meilleurs mains que les vôtres, & vous ne ſçauriez l’emploïer ſur un ſujet qui en ſoit plus digne, &c. »

Les recherches, faites au ſujet des prétenduës Satyres publiées en Hollande contre le Sieur V. ont fait tomber entre mes mains un Livre de M. de S. Hyacinthe, intitulé Le Chef d’œuvre de l‘inconnu. Dans une édition de ce fameux Ouvrage, à la Haye, chez Pierre Huffon 1732, on trouve à la fin le morceau ſuivant, dans la Déification du Docteur Ariſtarchus Maſſo, par le même M. de S. Hyacinthe, p. 362. Le Sieur Voltaire n’accuſera-t’il point l’Abbé D.F. d’être l’Auteur de cet Ecrit ? N’y trouvera-t’il point ſon ſtile ?

EXTRAIT de l’Ouvrage intitulé :
Déification du Docteur Ariſtarchus
Maſſo. Par M. de S. H.

« un Officier François, nommé Beauregard, s’entretenoit avec quelques perſonnes, que la curioſité avoit comme moi attirées au pié de la double montagne. Un Poëte de la même Nation, portant le nez au vent, comme un Cheval Houzard, vint effrontément ſe mettre de la converſation, & parlant à tors & à travers, s’abandonna à quelques ſaillies inſultantes, que l’Officier déſaprouva. Le Poëte s‘en mit peu en peine, & continua. L’Officier s’éloignant alors, alla dans un détour, par où il ſçavoit que ce Poëte devoit paſſer pour aller parler à un Comédien. Il y vint en effet, accompagné d’un homme à qui il récitoit des vers, & qu’il ne croïoit pas devoir être le témoin d’une de ſes infortunes. Car l’Officier arrêtant le Poëte par le bras, J’ai toujours oüi dire que les impudens étoient lâches, lui dit-il, j’en veux faire l'épreuve, & ne puis mieux m’adreſſer qu’à vous. Voïons, Monſieur le bel eſprit, ſi vous vous ſervirez bien de cette épée que vous portez, je ne ſçai pourquoi ; ou préparez-vous à recevoir de cette canne le châtiment de votre inſolence. Telle qu’une Catin pâlit & s’effraïe aux éclats redoublés du tonnerre, tel le Poëte pâlit au diſcours de l’Officier, & la frayeur lui inſpirant avec le repentir des ſentiments d’humilité & de prudence : »

J’ai péché, lui dit-il, & je ne prétends pas
Emploïer ma valeur à défendre mes fautes,
J’offre mon échine & mes côtes
Au juſte châtiment que prépare ton bras
Frape, ne me crains point, frape, je te pardonne,
Ma vie eſt peu de choſe, & je te l’abandonne.
Tu vois en ce moment un Poëte éperdu,
Digne d’être puni, content d’être battu,
N’oppoſer nul effort à ta valeur ſuprême.
Beauregard n’aura point de vainqueur que lui-même.

« Ces beaux diſcours ne ſservent ici de rien, dit l’Officier, défendez-vous, ou prenez garde à vos épaules. Le Poëte n’ayant pas la hardieſſe de ſe défendre, l’Officier le chargea de quantité de coups de bâton, dans l’eſperance que l’outrage & la douleur lui inſpireroient du courage, puiſqu’ils en inſpirent aux plus lâches ; mais la prudence du Poëte redoubla, à proportion des coups qu’il reçut ; ce qui fit que l’homme qui l’avoit accompagné, s’écria, en s’adreſſant à l’Officier : »

Arrêtez, arrêtez l’ardeur de votre bras,
Battre un homme à jeu ſûr n’eſt pas d’une belle ame,
Et le cœur eſt digne de blâme
Contre les gens qui n’en ont pas.

« L’Officier alors, après avoir ainſi diſpoſé le Poëte à ſes remontrances, Sectateur des Muſes, lui dit-il, apprenez qu’il eſt plus important d’être ſage, qu’il n’est néceſſaire d’être Poëte, & que ſi les Lauriers du Parnaſſe mettent à couvert de la foudre, ils ne mette point à l’abri des coups de bâton. En diſant ces mots, il jetta dans un champ celui qu’il avoit en main. Mais, ô prodige ! ce bâton devint dans l’instant même un arbre, &c»

Vous jugerez comme il vous plaira ce morceau de l’Ouvrage de M. de S. Hyacinthe ; vous voyez du moins par là, qu’il y a long-tems que les folies & les triſtes avantures de notre Poëte ont retenti dans l’Europe.
VERS DE M. ROUSSEAU.
Sur la philoſophie Neutonienne
de VOLTAIRE

Rare eſprit, genie inventif
Qui ſoutiens qu’à toi ſeul la Nature connue
N’a de principe opératif
Que dans l’attraction par Neuton ſoutenue,
Voltaire, explique-nous le principe attractif,
Qui fit tomber ſur tes épaules
Ces orages de coups de Gaules
Dont tu reçus le prix en argent effectif


VERS DU MEME
Envoyez à M. L'Abbé D.F.
Au ſujet de V. & de ſa ſecte.

Vous ſentez bien, turbulens rimailleurs,
Vos vieux battus, d’aller chercher querelle
A de facheux & diſcourtois railleurs,
Qu’Apollon même a pris en ſa tutelle.
Si donc en vous reſte un grain de cervelle,
N’écrivez plus ; ſurtout gardez-vous bien
De moleſter un nouveau Lucien,
Qui mit jadis ſi bien à la compote,
Pour réparer l’honneur Parnaſſien
Les vers défunts du très-défunt La Motte;

Lycambe, trop ſenſible à l’honneur, ſe pendit autrefois, pour les vers qu’Archiloque avoit faits contre lui. Ne craignons rien de pareil du déſeſpoir d’un homme tel que Voltaire. Tout ce qu’il y a de plus deshonorant gliſſe ſur ſon eſprit & ſur ſon cœur. D’ailleurs l’éponge de ſon orgüeil y affece bien-tôt toutes les traces de la honte.

je voulois finir ici ma Lettre, & je croyois que c’étoit trop m’humilier, que de répondre exactement à tous les points Littéraires du Libelle du Sieur Voltaire : J’étois même honteux en quelque ſorte, d’avoir inſiſté ſur quelques-uns des principaux, & d’avoir pris la peine de mettre en évidence, ſur ces articles, ſon impéritie & ſon extravagance. Mais peut-être qu’il ſeroir encore aſſez impudent, pour s’applaudir de ſes autres objections frivoles, ſi l’on omettoit d’y répondre, & que nos mépris ſerviroient à nourrir ſon orguëil, & s’il étoit poſſible, à augmenter ſa ſatuité. D’ailleurs ſes Partiſans (quoique le troupeau ſoit réduit à un petit nombre de gens ſans conſéquence) pourroient ſe prévaloir de notre ſilence,. & dire que Voltaire a eu au moins la gloire de confondre ſon adverſaire, par rapport, à quelques Articles ſur leſquels on n’a pû le juſtifier, Achevons donc de terraſſer le téméraire Critique, & donnons les derniers coups de pinceau au tableau de ſa folie & de ſa fauſſe érudition.

« L’Obſervateur (dit-il pag. 10) rapelle une ancienne diſpute Littéraire, entre M. Dacier & le Marquis de Sévigné, au ſujet de ce paſſage d’Horace : Difficile eſt proprie communia dicere. Il rapporte le Factum ingénieux de M. de Sévigné. Pour M. Dacier, dit-il, il ſe défend en Sçavant ; c’eſt tout dire. Des expreſſions mauſſades & injurieuſes ſont les ornemens de ſon erudition. » Ce font en effet les paroles de l’Obſervateur, raporttés par le Sieur Voltaire. »

« Il y a, continuë le Critique, dans ce diſcours de l’Obſervateur trois fautes bien étranges. 1°. Il eſt faux que ce ſoit le caractere des Sçavans du ſiécle de Loüis XIV. d’employer des injures pour toutes raiſons. 2°. Il eſt très-faux que M. Dacier en ait uſé ainſi avec le M. de Sévigné. Il le comble loüanges, &c. 3°. Il eſt indubitable que Dacier a raiſon pour le fond,& qu’il a très-bien traduit ce Vers d’Horace. Difficile eſt proprié communia dicere (qu’il a rendu ainſi) il est très-difficile de bien traiter des ſujets d’invention… Ainſi l’Abbé D.F. n’a pas entendu Horace, n’a pas lû l’écrit de M. Dacier, qu’il critique, & a tort dans tous les points. » On va voir tout à l’heure ſi l’Abbé D.F. ſur ces trois points a effectivement tort.

A entendre l’Auteur du Préſservatif, ne diroit-on pas que l’Obſervateur à copié le Factum de M. de Sevigné ? Il a rapporté, dit-il, le Factum, &c. Que cette expreſſion impropre fait bien ſentir que V. n’a jamais vû le Recuëil intitulé, Diſſertation critique ſur l’Art Poëtique d’Horace ! Il y a dans ce Recuëil trois Factums de M. de S. & deux de M. Dacier, L’Obſervateur n’a cité que deux morceaux du dernier Factum de M. de Sévigné.

Le Critique trouve trois fautes dans le Diſcours de l’Obſervateur ! Mais 1°. dans ſa refléxion, eſt-il queſtion des Sçavans du ſiécle de Loüis XIV ? Le plaiſant Logicien, qui d’un fait particulier tire une conſéquence générale ! L’Obſervateur ne reproche ni à ces Sçavans, ni à M. Dacier, d’employer des injures pour toutes raiſons. Il dit ſimplement que des expreſſions injurieuſes & mauſſades, ſont les ornemens de ſon érudition. Cela eſt bien différent. Mais dans le fait même, ſur les Sçavans du ſiécle de Loüis XIV. le Critique fait bien qu’il ignore ce que tout le monde ſçait. Eſt-ce que les Théophiles Reynauds, les Valois, les Thiers, les Launois, les Nicolaïs, & une infinité d’autres Sçavans du. 17e. ſiecle, n’ont pas orné leurs Ecrits polémiques d’injures & d’invectives ? C’eſt à ce ſujet qu’un Critique Moderne à dit, injuriarum & calumnia ſaculum dixeris. Eſt-ce que d’Aubignac, Scudery, & tant d’autres Auteurs n’ont pas atraqué indignement Corneille & Racine ? Bouhours & Menage ſe ſont-ils traités fort honnêtement ? Avec quelle impoliteſſe Menage a-t’il écrit contre Baillet, attaqué avec encore plus de dureté & d’aigreur, Par le Pere Bauchet Jéſuite ? Combien M. de Valincourt, pour avoir critiqué avec autant de ſolidité que d’enjoûment la Princesse de Cléves, n’a-t’il pas été injurié par un mauvais Ecrivain, par un Pitaval de ſon tems ? Enfin qui eſt-ce qui ignore la Réponſe de l’Abbé de Villars, aux Sentimems de Cléanthe (ce Cléanthe étoit M. Barbier d’Aucourt) & qui ne connoit pas l’Antimenagiana, où des peſornnes d’un mérite reconnu ſont accablées d’injures. Je ne parlerai point de la querelle violente intenté au P. Mallebranche, par M. Arnaud, ni des Ecrits horribles de ce Docteur & de tant d’autres, contre la Société des jéſuites. Par ce détail, qu’il ſeroit faclile d’entendre, jugés ſi les Sçavans du ſiécle de Loüis XIV. étoient auſſi doux, auſſi modérés que le Sieur Voltaire le prétend. Ne diroit-on pas qu’il a juré de ne dire jamais que des choſes fauſſes ?

2°. M. Dacier, ſelon notre Critique, à comblé de loüanges M. de S. & il conclut ſon Mémoire par lui demander ſon amitié. Il eſt vrai que M. Dacier, dans ſon premier Factum, dit poliment à M. de Lamoignon, arbitre de la querelle Littéraire : les dépens que je demande c’eſt l’amitié de M. de Sévigné. Mais ſe voyant enſuite vivement pouſſé par ſon adverſaire, il change bien de ton. Eſt-ce à M. de Sévigné, dit il, de regler l’uſage des mots latins, & ne doit-il pas plutôt s’y ſoumettre ? Pour me ſervir des termes de la Réplique de M. de Sévigné, ce début eſt-il bien gracieux ? A la pag. 77. après avoir remarqué( avec Platon) « qu’il eſt certaines gens, qui n’ayant pas la force de concevoir les choſes générales & abſtraites, ſont obligés de repoſer toujours leur imagination ſur ce qui eſt matériel & palpable, il ajoute, que ces gens-là, ſelon Platon, ne vivent qu’en ſonge, car ils prennent l’ombre pour le corps : au lieu que ceux qui connoiſſent la beauté, la ſageſſe & la juſtice, & les choſes particulieres qui y participent, en ont des idées ſi diſtinctes, qu’ils ne prennent jamais celles-ci pour celle-là, ni celle-là pour celle-ci, la copie pour l’original, ni l’original pour la copie ; ceux-là vivent véritablement. Je ſuis faché que la vie de M. de S. ſelon Platon, ne ſoit qu’un ſonge ; mais j’eſpere qu’il ſe réveillera bientôt, & qu’il vivra véritablement. » Ne voilà-t’il pas un diſcours bien poli, adreſſé par an Sçavant, qui n’étoit que cela, à un homme de qualité, tel que le Marquis de Sévigné, qu’il repréſente ici comme un réveur ? Si je voulois citer d’autre endroits encore des Factums de M. Dacier, je crois que tout le monde m’accorderoit ſans peine que, comme l’Obſervateur l’a dit avec vérité, des expreſſions mauſſades & injurieuſes ſont les ornemens de ſon érudition.

3°. Le docte Voltaire adjuge la victoire à M. Dacier, & il ſoutient, que dans le vers d’Horace, Communia veut dire Intacta, des ſujets neufs. Cela n’eſt pas pourtant auſſi certain qu’il le dit ; l’Abbé D.F. pourroit bien avoir raiſon avec le Marquis de Sévigné, & il n’eſt pas le ſeul qui ait donné gain de cauſe à celui-ci. M. de Brueys, dans ſa Paraphrase ſur l’Art Poëtique d’Horace, a adopté le ſentiment de M. de Sévigné. Le P. Tarteron a donné une explication bien differente de celle de M. Dacier. Enfin dans le tems de cette diſpute, M. de Sévigné, ainſi qu’il l’aſſure lui même, avoit pour partiſans un grand nombre de beaux eſprits. Voici ce que M. de Valincourt lui écrivoit dans une Lettre du 5 Janvier 1698. « Vous perdez bien de ne ſçavoir pas le Grec. On a trouvé un paſſage dans Hermogene, qui décide ſi nettement à votre égard la queſtion du Communia, qu’il n’y a pas de replique. Voyez quelle gloire ce ſeroit pour vous, de défaire M. Dacier par un paſſage Grec. Ce ſeroit bien le cas de dire, Suo hunc ſibi gladio jugulo. Je vous l’envoyerai, ſi vous voulez en Latin. » Certainement on ne pourroit pas dire de Voltaire, ſuo hunc ‚ſibi gladio jugulo, en lui citant un paſſage Grec. Il faudroit plûtôt lui alléguer l’autorité de quelque Moderne, auſſi preſomptueux qu’ignorant. Après ce que vous venez de voir, Voltaire n’a-t’il pas bonne grace de reprocher à l’Abbé D.F. de ne pas entendre Horace ? Vous voyez que tout le Diſcours de notre Critique ſur le Vers dont il s’agit, eſt des plus riſibles. Ne nous en étonnons poin : C’eſt Voltaire qui raiſonne.

Autre remarque de ce judicieux Ecrivain, p. 20. « En faiſant, dit-il, l’extrait d’une certaine Harangue Latine de M. Turretin, l’Obſervateur ſe plaint de la diſette des Mecenes, & de la malheureuſe ſituation des Sçavans &c. » Admirez l’étourderie ou l’imbécillité du Critique. Il fait un crime à l’Obſervateur de rapporter les preuves de M. Turretin, touchant les cauſes de la décadence des Lettres. Verum, dit cet Ecrivain, ut in cauſæ arcem invadamus cur litteræ parum excolantur hæc eft levis ratio, nimirum præmii defectus Mæcenatum inopia. Voltaire n’auroit-il : touché ce point, que pour apprendre : au Public, qu’il a eu autrefois une penſion de la Cour ? Il ſatisfait volontiers, ſa vanité, aux dépens de la vérité & de la raiſon.

Pag. 39. il déclame avec violence contre le jugement que l’Obſervateur a porté ſur un certain Livre traduit de l’Anglois, intulé : l’Alciphron ou le petit Philoſophe. Ce jugement, je l’avouë, eſt extrêmement ſévere, & donne une idéé fort déſavantageuſe du Livre & de l’Auteur. J’ai eu la curioſité d examiner l’Ouvrage, & je ne puis m’empêcher de dire, que dans un ſens, c’eſt un Livre pernicieux. Cependant, ſi l’on en croit le Docteur de Cirey, c’eſt un Saint Livre, rempli des plus forts argumens contre les Libertins. Voici la véritable idée du Livre, qui n’eſt rien moins que Saint. L’Ouvrage eſt en forme de Dialogues : Alciphron, ou le petit Philoſophe, débite des plaiſanteries plates, ou plûtôt des blaſphêmes Horribles, contre la Religion Chrétienne, tels que la vile canaille de Londres ſeroit capable d’en débiter dans un cabaret. Rien de plus indécent, ni de plus ſcandaleux, que le tableau offert aux yeux du Lecteur par Alciphron. Quel Saint Livre ! Voltaire goute fort une pareille ſainteté. A l’égard des réponſes aux objections du petit Philoſophe, je crois que c’eſt parce qu’elles ſont foibles & mal conſtruites, que Voltaire les honore de ſes loüanges. Le Livre les mérite à peu près autant, que la ſcandaleuſe & abominable Epître à Uranie. L’Auteur du Saint Livre plaiſante quelquefois de ſon chef, ( je crois, ſans mauvaiſe intention) d’une façon fort peu religieuſe. Enfin il paroît bien ſe défier lui-même de la ſolidité de ſes preuves en faveur de la Religion, puiſqu’il dit dans ſa, Préface : On m’accuſera peut-être de reſſembler à ces meres, qui étouffent leurs enfans à force de les careſſer.

Notre Critique trouve mauvais que l’OBſervateur ait dit que Ciceron étoit plus verbeux que Seneque, & il diſſimule le ſens dans lequel on l’a dit. Qui ne ſçait pas qu’il y a plus d’abondance & de nombre dans Ciceron ? Cependant Seneque eſt plus.verbeux, parce que malgré ſon ſtyle haché, il ne dit que des riens, & que ſes fréquentes antitheſes répétent ſouvent la même idée.

IL reprend dans ſon article 12. cette phraſe, Venus a été obſervée au méridien au-deſſous du Pole, tirée de la feuille 202. ce qui lui donne lieu de dire doctement, que les Planetes ne ſont que dans le Zodiaque, & non au-deſſous du Pole. Que le Sieur Voltaire eſt Sçavant ! S’il étoit auſſi judicieux, il auroit compris que cette Planete, vûë au Méridien au-deſſous du Pole, étoit alors dans l’autre Hemisphére, & par conſéquent au-deſſous du Pole Arctique, par rapport à l’Obſervateur.

La belle chicane, que de cenſurer le terme de ſyſtème, en parlant de la doctrine admirable de Neuton ſur la lumiere ! Mais Neuton n’a-t’il pas tiré des concluſions de ſes expériences, & n’a-t’il pas en conſéquence établi des dogmes ? Le Vide n’eſt-il pas la baſe de ſon édifice ? C’eſt donc un ſyſtéme. M. Algarotti ne fait aucune difficulté de ſe ſervir de cette expreſſion, en parlant du Neutonianiſme. Voltaire voudroit-il ſe croire Neutonien plus éclairé, que ce Sçavant Auteur ? Cela ne ſeroit pas impoſſible, puiſqu’il ſe préfere à tout le monde.

Il compare ridiculement dans ſon article 25. ces deux expreſſions, au ſein des mers, au ſein de la France. Eſt-ce la même choſe ? Le ſein de la France, ne peut-être conçû dans les entrailles de la terre ; mais le ſein des mers repréſente les abymee de la mer. Donc on n’a pas pû placer une Iſle enchantée au ſein des mers, & c’eſt une vraye faute. Enfin le Critique, négligeant de conſulter les Errata reproche juſqu’aux fautes d’impreſſion, comme corporiſié, pour corporaliſé.

Puiſque l’occaſion s’en préſente, j’ajouterai ici que c’eſt avec le même bon ſens que Voltaire, dans ſes Lettres Philoſophiques, Ouvrage ſi juſtement flétri, a l’impudence de dire que le Pere le Brun a emprunté ſon Livre de celui du Docteur Prymm. Cette accuſation eſt precédée de l’expoſition de pluſieurs traits ridicules, dont aucun ne ſe trouve dans le Livre du ſçavant & reſpectable Oratorien. D’ailleurs, il n’y a qu’a comparer ces deux Ouvrages ; on verra qu’ils ne reſſemblent point. MaiS voici la méthode du Sr. Voltaire. Il entend dire à quelqu’un (ſçavant ou igonrant, peu lui importe) que telle choſe eſt. Si cette choſe n’a point encore été écrite, auſſitot Voltaire ſe hâte de l’écrire, après l’avoir fait paſſer par la filiere tortue de ſont imagination déréglée. Déja il brûle de l’imprimer : il l’imprime ; & ce n’eſt que par l’indignation ou les riſées du Public, que la vérité peut parvenir a le détromper. Tel eſt le génie, le ſçavoir, le bon ſens, du plus orgüeilleux & du plus humilié de tous les Ecrivains.

Dans un autre endroit de ſes exécrables Lettres, il oſe appeller l’Ouvrage de Pere le Brun, une impertinente declamation. C’eſt ainſi qu’il qualifie impudemment un Ecrit excellent, compoſé par les ordres d’un tres grand Prélat.

Je finirai par une reflexion ; c’eſt que dans les quinze Volumes des Obſervationsee, la fureur du Sieur Voltaire, qui paroît les avoir bien examinés, n’a pû relever qu’environ une douzainne de prétenduës fautes, ou dans la plûpart il eſt l’écho d’un Pitaval, d’un Chevalier de Mouhy, & de quelques autres miſérables Cenſeurs de l'Abbé D.F.[20] Ne voila-t’il pas un Préſervatif bien ſpécifique ? En échange de ce préſervatif, offrons-lui un remede, & : un remede qui lui convient, c’eſt l’Ellebore. Le pauvre V. perd ſon, tems depuis deux années, a vouloir comprendre Neuton, dont il n’entend pas encore les premiers élémens, quelque peine qu’un ſçavant Italien ait priſe pour les lui faire concevoir. Il a été ſi honni, ſi berné, ſi conſpué, pour ſes ſottiſes philoſophiques, qu’en vérité il merite qu’on ait déſormais un peu pitié de lui, & qu’on le laiſſe tranquillement profiter des humiliations que ſon Neutonianiſme lui a procurrées.

Je crois la Voltairomanie aſſez bien démontrée, par tout ce que je viens de dire. Plût à Dieu que Voltaire ne fût que dépourvu de lumieres & de jugement, qu’il ne fût qu’inſenſé ! Ce qu’il y a de pis, eſt qu’il eſt faux, impudent & calomniateur. Son portrait eſt à la tête du 6 ch. de Téophraſte. Qu’il écrive déſormais tout ce qu’il lui plaira, en proſe ou en vers : on l’a mis, ou plûtôt il s’eſt mis lui-même, hors d’état d’obtenir la moindre créance dans le monde. Au reſte quelque maltraité qu’il paroiſſe ici, on a encore uſé d’indulgence. Que de choſes ne ſçait-on pas, qu’on veut bien s’abſtenir de publier ! Les horreurs de ſon Libelle diſpenſent néanmoins de la modération.

Il eſt certain que s’il pouvoit être guéri de ſon orgüeil, qu’il eſt impoſſible d’exprimer, il ſeroit moins foû, moins impie, moins téméraire, moins brutal, moins fougueux, moins déciſif, moins détracteur, &c. Or, qu’y a-t’il de plus capable d’abattre cet orgüeil monſtrueux, principe radical de tous ſes vices & de tous ſes opprobes, que ce qui eſt conténu dans cettre Lettres ſalutaire, dont votre charité ne manquera pas de lui faire part ?

Je ſuis, &c.

A Paris le 12
Décembre 1738.

  1. Tel est le Poliçon, Éditeur connu, & Colporteur intéreſſé, de toutes les rapſodies de Voltaire ; ou un certain petit Abbé Normand, qui a eu le front de porter : le Libeile dont il s’agit, dans des Maiſons où va l’Abbé D. F. En conſéquence de quoi, le petit Abbé Normand a reçu défenſe d’y remettre le Pied.
  2. V. avouë au commencement de ſon Epître à Madame du Châtelet qui est â la tête de ſon Alzire, que cette Pièce eſt un de ces Ouvrages de Poëſie, qui n’ont qu’un tems, qui doivent leur mérite à la faveur paſſagere du Public, & à l’illuſion du Théatre, pour tomber enſuite dans la foule & l’obſcurité. V. annonce ici lui-même le ſort de tous ſes Ouvrages. On ne dit rien de ſon Plagiat ſcholaſtîque & continuel : on ſçait que ſes plus beaux habits sont de friperie.
  3. Il y a deux Lettres de Londres, à ce ſujet. Dans l’une on mande que le Livre de V. fut la Philoſophie de Neuton, qu’il n’entend point, y eſt ſifflé comme à Paris : dans l’autre qu’il faut que Voltaire ſoit fou, au propre.
  4. 1°. Le digne châtiment qu’il reçut â Séve, dans le tems de la Régence ; châtiment, dont il ſe crut bien dédommagé par les mille écus que ſon avarie reçut, pour conſoler ſon honneur. 2°. Le célèbre Traitement de la Porte de l’Hôtel de Sully ; en conséquence duquel il fut chaſsé de France, pour les folies que cette noble baſtonade lui fit faire. 3°. Baſtonade encore â Londres, de la main d’un Libraire Anglois ; accident douloureux, qui lui fit ſolliciter vivement & obtenir la grace de revenir en France. C’eſt ainſi que le même fléau qui l’en avoit fait ſortir, l’y a fait rentrer, pour eſſuyer pluſieurs autres affronts’d’une autre eſpèce. Quand ſerat’il raſſaſié d’ignominies ?
  5. M. le Président de B. ami de Voltaire, petît-fils d’un Payſan ! La profeſſion d’hommes de Lettres eſt bien avantageuſe. Cet ami le chaſſe de chez lui en 1726, après ſon diſcours inſolent dans la Loge de la Demoiſelle le Couvreur.
  6. La Lettre de V. à ce ſujet, eſt imprimée, dans les Obſervation, tom. 5.
  7. Feu M. le P. de Bernieres étoit frere, de Pere, de Madame la Marquiſe de Flavacourt, & de Madame la Présidente de Louraille, couſines de l’Abbé Deſfontaines, qui étoit d’ailleurs ſon ami & ſon confident. Un Faquin, par ſes airs de protection nous oblige de parler de ces circonſtances.
  8. Elle fut lue ſolennellement dans l’Aſſemblé du Journal & en conséquence l’Abbé D. F. fut ſur le champ rétabli, par M. l’Abbé Bignon, qui voulut bien recueillir les voix de l’Aſſemblée
  9. Alciphron, ou, le petit Philoſophe.
  10. Si 20 Soldats doivent partager ainſi en 20 parties égales l’angle que forme le rayon visuel, il s’enſuit, ſelon Voltaire, que l’angle : eſt alors coupé également ; V. a donc trouvé par cette Belle opération la triſſection de l’angle. Il dit que le Sçavant Géometre s’eſt mocqué de l’Abbé D.F. & il ne voit pas que c’eſt de lui qu’il ſe mocque. Y a-t’il en effet rien de plus riſible que le raiſonement de V. ſur ce point ? On en parlera cy après.
  11. Il faudroit auſſi par la même raiſon, que la Vieilleſſe reſpectat la Jeuneſſe : car la Jeuneſſe précède la Vieilleſſe. On ne devient vieux, qu’après avoir été jeune. V. admire cet impertinent concetto. Quel goût ! Toutes les autres. citations qu’il rapporte, bien, examinées, ſon auſſi ridicule.
  12. L’Abbé D.F. ne reconnoît que les deux éditioons de Paris, 1725
  13. Ce. qu’il en rapporte comme défectueux, eſt au deſſus des meilleurs Vers de V. en ce genre. Le Claudien, le Stace de notre ſiécle n’a garde de goûter la Poëſie de notre Horace. Le Proſaïque enflé ou lâche, & un ſtyle plat ou vide dee ſens, c’eſt le caractere de la plûpart des Vers de l’inſenſe contempteur de ceux de Rouſſeau.
  14. Par ſes Lettres, par ſon Temple du Goût ; par ſes Elémens de la philosophie de. Neuton.
  15. C’eſt le Loup de la fable qui dit à l’Agneau, Et je ſçai que de moi, tu médis l’an paſſé. Heureuſement le maigre Loup de Girey, ne dévorera pas aiſément l’Agneau, à qui il en veut. Il y a ici de bons chiens pour lui donner la chaſſe, a lui, & à tous ſes petits Louveteaux affamés.
  16. Voltaire joüe avec réfléxion le perſonnage du Distrait de la Bruyere. « Menalque rit plus haut que les autres : il cherche où eſt celui qui montre ſes oreilles, & à qui il manque une perruque, &c.
  17. Charle XII
  18. L’Enfant Prodigue, Comédie de Voltaire
  19. La Henriade
  20. Entr’autres, ce Groteſque du Temple d’Eſculape, ce Therſite de la Faculté, ſoupçonné pourtant de quelque eſprit, quoique froid Auteur d’une inſipide & ennnuyeuſe Comédie, & d’une feüille volante contre Saint Côme, où il n’y a pas tout à fait une demie dragme d’eſprit, ni, un deme ſcrupule de bon ſens. Tout le monde ſçait par cœur les jolis Vers d’un de nos plus aimable Poëte ſur ce double Bâtard d’Apollon, qui quoiqu’aſſez jeune encore, marche ſi glorieuſement ſur les pas du plus vieux radoteur de ſes Confréres oiſifs. On lui devoit ce petit éloge depuis ſix mois. On en doit auſſi un depuis long-tems à un certain viſage obſcur, Rimeur cauſtique, bien payé de quelques noirceurs de ſa Muſe impudente ; petit Cyclope, qui depuis vingt ans fabrique jour &, nuit ſur ſa foible enclume des vers tel quels, pour les deux Troupes, ſes Nourrices, attendant que le hazard, ou le ſecours d’autrui, faſſe à la fin ſortir quelque bon Ouvrage de ſa Forge. Je ne dirai rien d’un, autre, qui, par un Acte Typoraphique, paſſé par-devant Briaffon, vient de ſubſtituer aux Epiciers de Paris un Recüeil complet de ſes Œuvres mêlées