La Vue/Le Concert

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Alphonse Lemerre, éditeur (p. 119-177).




LE CONCERT




Minuit sonne très loin ; tout seul près de ma lampe,
Oubliant le moment présent, je me retrempe
Dans les vieux souvenirs d’heureux jours disparus ;
J’ai devant moi, sur ma table, des paquets drus
De lettres qui me sont précieuses ; chacune
A sa propre valeur ; dans ma main j’en tiens une
Spécialement chère et que je sais par cœur ;
Fréquemment je la prends et la relis par peur

D’en perdre ou d’en changer un seul mot ; l’écriture
Est fine, mais lisible et ferme, calme et sûre ;
La lettre est grande, c’est un fort papier d’hôtel ;
Sur la première page un dessin bleu de ciel
S’étale dans le haut, prend la largeur entière
De la feuille et se montre avant tout, de manière
À ce que sa réclame invite le regard ;
Sur la page il s’adjuge, en hauteur, plus du quart ;
Sa couleur bleue est claire et cependant criarde ;
Accoudé sur ma table et penché, je m’attarde
À contempler sur la lettre ce joli coin
De pays, inconnu pour moi, mais qui de loin
M’attirait autrefois, et vers lequel, poussée
Par son impatience ardente, ma pensée,
Pendant un trop long mois, s’en alla si souvent.





À gauche du dessin on voit tout le devant
De l’hôtel qui dépasse, énorme, haut, immense ;
On ne sait à quel point la façade commence ;
L’hôtel trône sur la terre, il éclipse tout,
Il semble qu’on ne doit jamais en voir le bout,
Tant il est colossal, monstrueusement vaste ;
Alentour rien n’est là pour lui faire contraste ;
Il s’isole dans sa puissante majesté,
Sans concurrence pour son rang incontesté,
Pour sa prédominance. En bas, devant la porte,
Un omnibus arrive à l’instant ; il apporte
Directement de la gare un important flot
De voyageurs ; sur son large toit plat, en haut,
Sont ficelés de gros bagages : plusieurs malles
Différentes par leur contenance, inégales,
Avec des cadenas partout, des sacs de nuit,

Des caisses, des paniers et tout ce qui s’ensuit,
Le tout bien empilé. Déjà plusieurs personnes
Sortent de l’omnibus ; des garçons et des bonnes
Sont accourus avec hâte sur le trottoir
Au-devant des nouveaux venus à recevoir.
Le portier, en livrée et tenant sa casquette
À la main, vient sourire à tout le monde ; il guette
Le regard de chacun, afin de prodiguer
Ses saluts souples, sans jamais s’en fatiguer ;
Sa livrée est rigide, irréprochable et belle ;
Il prend son métier au sérieux ; il excelle
Dans l’art de contenter tout le monde à la fois,
Répondant avec la même obligeante voix,
Dans les langues les plus diverses de la terre
Qui, pour lui, n’ont aucun secret, aucun mystère,
Aucun détour ; car il les parle couramment
Et sans difficulté, sinon élégamment,
Avec les étrangers des quatre coins du globe.
Il s’incline devant une personne en robe
À carreaux, ayant un voile épais, et qui vient

De quitter l’omnibus la première ; elle tient
Un sac léger pour les choses très précieuses
Qu’on craint de perdre ; ses manières gracieuses
Sentent la bienveillance indulgente à l’endroit
Des inférieurs qu’elle approche et qu’elle voit ;
Elle a de la bonté, de la condescendance
Et ne veut pas tenir les humbles à distance ;
Elle conserve son sourire protecteur,
Sans abdiquer pourtant un reste de hauteur ;
Elle tient à toujours paraître noble et fière
Sans qu’on la trouve trop hautaine, trop altière ;
Elle permet aux gens un soupçon limité
De hardiesse dans la familiarité ;
Elle se trouve très bonne quand elle daigne
Jeter un regard sur la plèbe. Une duègne
La suit, mal mise, vieille, osseuse, ayant l’aspect
De la compagne qui sert de porte-respect ;
C’est une femme sans ressource, une parente
Pauvre, peut-être assez proche, cousine ou tante
Qu’on nourrit par raison de famille ; elle vit

De générosités, mais rien ne lui suffit ;
Elle voudrait pouvoir se plaindre ; elle est aigrie
Par sa condition ; elle est presque maigrie
Par une rage qui la consume au dedans ;
Elle relate tous les jours mille incidents
Dont la suite partout renaissante stimule
Son mécontentement jaloux ; elle accumule
Les désirs de révolte et les petits griefs :
À table on ne lui sert jamais que les reliefs
Des autres, tant mieux s’il en reste ; elle est vêtue
De vieilles robes hors d’usage ; on l’habitue
À ne pas se permettre un avis personnel,
À n’être qu’un écho complaisant, éternel
De la pensée à peine exprimée et du dire
De chacun ; ce qu’on aime il faut qu’elle l’admire,
ll faut qu’elle haïsse aussi tout ce qu’on hait ;
Elle ne compte pas, d’ailleurs, elle se tait,
Le plus souvent passive et sans rôle, muette ;
Sa position dans le monde n’est pas nette ;
On doit la traiter en égale, soi-disant,

Mais sans cesse un regard froid, presque méprisant,
Lui rappelle sa place effacée et servile ;
On entend qu’elle soit souple et qu’elle annihile
Tout vestige gênant de personnalité
Sous l’empire de la plate nécessité.
Elle porte à deux mains une vieille valise ;
Un groom, sanglé, correct, sans qu’elle le lui dise,
En la voyant chargée ainsi, s’est avancé,
Rempli d’intentions bonnes, vif, empressé,
Et s’est jeté sur la valise pour la prendre ;
Il brûle du désir sincère de se rendre
Utile en quelque chose ; il cherche à soulever
Doucement le gros sac pesant, pour arriver
À faire lâcher prise à la duègne ; il flaire
D’avance l’excellent pourboire et voudrait plaire ;
Comme service il n’a qu’à constamment ouvrir
Quelque porte vitrée et qu’à se découvrir
Devant les gens afin d’être avenant, aimable ;
ll est forcément plus sage, plus raisonnable
Que ne voudrait son âge ; il se livre très peu,

Faute de temps, à la criaillerie, au jeu,
Aux récréations bruyantes, aux gambades,
Aux cache-cache fous avec les camarades,
Aux sauts sur les rebords des grilles, sur les bancs.

Deux bonnes à bonnets blancs, à tabliers blancs
Attendent à l’écart ; leur allure est moins plate,
Leur offre de service est moins immédiate ;
Elles sont pourtant sans mauvaise volonté ;
Une, qu’on voit de face, a le nez effronté,
La figure éveillée et la bouche rieuse ;
Elle est d’une nature insouciante, heureuse,
Chantant à tout propos et s’amusant d’un rien ;
Elle observe les gens, et bien que son maintien
Ne soit aucunement malhonnête, équivoque,
Elle recherche leur côté faible et s’en moque,
Contente de voir tous ces visages nouveaux
Sortir de l’omnibus énorme, à deux chevaux ;
Elle s’applique à bien trouver les ridicules,
Ceux qui frappent aussi bien que les minuscules ;

Elle les extrait par la pensée ; aussitôt,
Sans que rien dans ses traits la trahisse, d’un mot,
Elle sait les mettre en lumière, en évidence ;
Tantôt c’est le dédain, tantôt l’outrecuidance,
Qu’elle blâme, tantôt c’est la forme d’un nez
Qu’elle trouve trop gros, trop long, ou pas assez ;
Elle se donne du bon temps, détaille, épluche,
Ne juge pas assez fraîche certaine ruche,
Condamne pour son trop d’empois certain volant,
Désapprouve un corsage ajusté, trop collant,
Ou déniche le bout blanc d’une balayeuse
Qui dépasse ou qui pend peut-être. Moins joyeuse,
L’autre bonne, auprès d’elle, a l’esprit moins tourné
Vers le dénigrement sans but, moins ramené
Invinciblement vers l’inutile critique ;
Elle ne tient pas à lui donner la réplique
Et n’écoute qu’à peine ; elle a le sentiment
Du devoir qui domine en elle fermement ;
Elle estime qu’il faut travailler et se taire ;
D’après elle, on aura beau crier et beau faire,

On ne changera pas le monde ; il vaut donc mieux
Tâcher de prendre sa besogne au sérieux
Et sans se plaindre ; elle est pondérée et logique ;
Elle est d’une nature entêtée, énergique,
Incapable de se calmer, de s’engourdir
Dans la paresse, prête à toujours se raidir
Contre l’adversité, contre la maladie,
Sûre que seule la volonté remédie
À tous les maux ensemble.

Attendant sur le seuil
Et repassant les mots aimables de l’accueil,
Le gérant, prévenant et courtois, grand et mince,
A des manières qui lui donnent l’air d’un prince ;
Sa mise, son allure et sa correction
Frisent de près la plus stricte perfection ;
Sa coiffure collée et lisse est impeccable
Et la blancheur de ses manchettes remarquable ;
Il est extrêmement délicat et soigneux,
Recherché du petit au grand, méticuleux ;

On croit retrouver dans sa personne une trace
D’élégance native et d’authentique race ;
On est surpris et même inquiet, intrigué
Par cet aspect avant tout poli, distingué ;
On a le sentiment flou de la déchéance
D’un homme dont l’ancienne et haute préséance
A sombré dans de longs et pénibles revers ;
Il a dû se débattre et lutter à travers
D’innombrables ennuis et dans des multitudes
D’incalculables maux et de vicissitudes ;
Il s’est rejeté sur cet emploi de gérant,
Se résignant avec courage, préférant
Travailler que vivre en flatteur à la remorque
D’amis suffisamment bons auxquels on extorque
Le nécessaire sous simple forme d’emprunts
Qu’on ne pourra jamais rendre, pas plus aux uns
Qu’aux autres.

Près du beau gérant de noble caste
Qui garde grand air, bien que déchu de son faste,

Se tient, respectueux, patient, bedonnant,
Un gros maître d’hôtel au physique étonnant ;
Devant, on voit passer le bout de sa serviette
Chiffonnée et pourtant encore blanche et nette,
Qu’il serre par un geste instinctif sous son bras ;
Il paraît enchanté d’être imposant et gras,
Ne pouvant pas trouver l’embonpoint ridicule ;
Il estime son ventre et ne le dissimule
En aucune façon ; il a bien plutôt l’air
De le porter avec orgueil, d’en être fier ;
Dans sa position immobile, il se cale
Sur ses deux pieds et, sans modestie, il étale
Ce ventre bienheureux qu’il rend même plus gros
En unissant ses deux mains derrière son dos ;
La gloire d’un aspect tel l’enivre, le grise ;
Il goûte fortement son bonheur et méprise
Les gringalets au ventre hypothétique et plat ;
Il est reconnaissant envers le ciel, béat ;
Sa satisfaction est absolue et pleine ;
On l’envierait à bon droit.

Deux hommes de peine
Avec des tabliers longs sont postés en bas
Auprès de l’omnibus, à trois ou quatre pas ;
Tous deux attendent qu’on commence à leur descendre
Les malles, les paquets et les sacs pour les prendre ;
Car le cocher n’est plus sur son siège ; debout
Sur l’omnibus il est seul et dépasse tout ;
Il débute au hasard, sans idée, et se baisse
Vers les deux angles blancs et pareils d’une caisse
Close hermétiquement, qu’il faudra déclouer
Et non ouvrir ; il va d’abord la secouer
Dans tous les sens pour la décoller de sa place,
Puis la donner aux deux hommes postés de face
Pour mieux la recevoir dans leurs mains ; le cocher
Semble grand, bien qu’il soit en train de se pencher ;
Il est fort et musclé ; son chapeau haut de forme
Est solidement fait, large, excessif, énorme ;
Sa livrée a beaucoup d’étoffe, de longueur ;
Elle peut convenir quand même, à la rigueur,

Quand il est debout ; mais sa forme qui dessine
La taille et couvre trop les jambes la destine
À la position raide, assise ; il lui faut,
Pour aller bien, un siège inabordable et haut.
Le cocher est un gros père calme et bonasse ;
Sa figure placide, inoffensive et grasse,
Lui donne une apparence étrange de poupard ;
Il raconte toujours la vérité sans fard ;
Sa franchise le rend en même temps crédule ;
On lui dirait : « Il fait nuit » lorsque la pendule
Marque midi précis, il répondrait : « Vraiment ! »
Car il ne peut jamais supposer que l’on ment,
Que l’on déguise sa pensée ou que l’on trompe ;
Il n’a jamais voulu croire que l’on corrompe
En certain cas les gens par des sommes d’argent ;
Il est si pur qu’il en est inintelligent ;
Il serait pleinement capable d’être dupe
D’un enfant de trois ou quatre ans, encore en jupe ;
On ne peut présumer l’exacte profondeur
De sa naïveté crasse, de sa candeur ;

Il voit le monde entier bon, charitable, intègre ;
Sa foi dans le dernier qui lui parle est célèbre ;
On en profite pour lui jouer tous les jours
Sans le fâcher les plus abominables tours ;
Comme il prend tout ce qu’on dit au pied de la lettre,
On peut, sans se donner grand mal, lui faire admettre
Les contes les plus fous, les plus extravagants ;
On lui débite des histoires de brigands
Qui vous envoient d’un coup au cœur dans l’autre monde,
Et dont la vue, au coin d’un sentier, vous inonde
De sueur froide ; dans sa confiance il croit
Aux secrets que chacun sait par son petit doigt ;
Il ne connaît pas la malice ; il exagère
La bonne qualité d’être ouvert et sincère ;
Les paroles pour lui ne sont pas des rébus
Au sens caché qu’il faut déchiffrer.

L’omnibus,
Quoique très dégagé, n’est pas encore vide ;
Une femme hésitante, inquiète, timide,

Avance sa jambe au dehors pour la poser
Sur le marchepied large ; elle paraît n’oser
Que difficilement se montrer ; il lui coûte
D’affronter le plein air, les yeux ; elle redoute
L’approche de la foule et son encombrement ;
En public elle assiste au brusque effondrement
De sa force, de ses facultés les meilleures ;
Elle reste parfois chez elle plusieurs heures
Avant de s’apprêter et de prendre un parti ;
Son corps pusillanime est à moitié sorti ;
Elle a peur d’avancer sa figure craintive
Et fait secrètement l’inspection furtive
Des gens ; elle a tendance à voir de toutes parts
Des bouches devisant contre elle, des regards
La détaillant ; l’idée intime qu’on l’observe
La hante du matin jusqu’au soir et l’énerve ;
Toujours elle soupçonne et veut se méfier,
Pensant qu’on passe dans le but de l’épier ;
Elle croit qu’on la montre au doigt ou qu’on la nomme.
Devant le marchepied, lui faisant face, un homme

Veut l’aider à descendre et lui tend une main
Sur laquelle elle va peser ; sans être nain
Il est assez petit, court, pour qu’on le remarque ;
Il est trapu, bouillant, têtu ; quand il s’embarque
Dans la discussion d’un point quelconque, il faut,
À toute force, qu’il garde le dernier mot ;
Ses dires doivent être acceptés sans contrôles,
Sans examen ; il a le cou dans les épaules
Et son dos plat et droit surprend par sa largeur ;
Sa taille l’a rendu despotique et rageur ;
Il est chez lui le seul, l’indiscutable maître,
Et ne perd jamais une occasion de l’être ;
Il professe que la bonne cohésion
D’un groupement dépend de l’humble adhésion
Et de l’obéissance exacte, immédiate
De tous aux ordres brefs, précis, d’un autocrate ;
Il dit qu’on n’obtient rien de bon par la douceur.
Il se tient entre deux gros enfants, frère et sœur ;
À sa gauche, distraite, absente, la fillette
Regarde en l’air avec suite ; elle s’inquiète

Des bagages divers, multiples, s’entassant
Sur l’omnibus ; elle est fixe, s’intéressant
Au brave cocher dont les manœuvres futures
Seront sans doute très routinières et sûres,
Car il agit toujours de la même façon.
Seul, de l’autre côté du père, le garçon
Reste à deux ou trois pas ; il a les jambes nues ;
Toutes ces choses qu’il n’a pas encore vues
L’étonnent alentour ; du regard il parcourt
Lentement tout ce qui l’environne ; il est lourd,
Solidement construit, gras ; il tient de son père
Et ne grandira guère ; il possède une paire
De mollets dont la courbe imposante ressort ;
Il est, sans le vouloir, brutal, dangereux, fort ;
Ses camarades le craignent dans les disputes
Qui s’échauffent et qui dégénèrent en luttes ;
Ils redoutent ses coups de pied, ses coups de poing
Qui peuvent faire grand mal, car son embonpoint
N’est pas flasque ou malsain ; au contraire, il résiste,
Inattaquable, dur, insensible, et consiste

En autre chose qu’en graisse ou qu’en gonflement
Répartis dans le corps tout entier mollement.
Dans l’omnibus, après la femme timorée
Dont la descente est si pénible, qui se crée
Tant de tourments fictifs, et qui trouve moyen
De voir des pièges quand d’autres n’observent rien,
Apparaît patiente et tranquille une tête ;
C’est une femme grande et maigre qui s’arrête
Sans se permettre la moindre hâte, attendant
Que le passage se dégage, en regardant
Par les vitres au loin ; c’est une subalterne,
Une inconnue à la personnalité terne ;
On apprend son prénom seul ; sa condition
La condamne à la plus humble soumission ;
Elle se plie à tout sans révolte et sans rage,
Quel que soit l’ordre qu’on donne.





Au premier étage
De l’hôtel court un long et somptueux balcon ;
Des gens trouvent qu’il y fait agréable et bon,
Car ils y restent ; toute une famille unie,
Où ne s’immiscent ni trouble ni zizanie,
Est très étroitement groupée et prend le frais ;
Ses membres sont nombreux et se tiennent de près ;
Ils ont tous une vague et même ressemblance
Qui prouve leurs liens et le peu de distance
Les séparant en fait de proche parenté ;
Ils respirent le calme intime et la santé ;
Ils ont cette parfaite et régulière joie
De ceux que le sort ne blesse ni ne rudoie.
Semblant l’âme du groupe et trônant au milieu,
Une femme est assise ; elle sourit un peu,
Se trouvant, sans raison bien définie, heureuse ;

Aucune ride trop précoce ne se creuse
Dans l’ensemble de son visage demeuré
Irréprochable pour n’avoir jamais pleuré ;
Ses jours se sont passés paisibles, sans orages,
Sans crises, sans à-coups et sans terribles pages ;
Elle n’a pas connu les longs déchirements,
Les deuils réitérés ni les revirements
De la fortune ; sans angoisse elle se fie
À son étoile. Son bras gracieux s’appuie
Avec enlacement sur un enfant frisé
Au caractère gai, vif, au regard rusé,
À la mine mobile, éveillée, espiègle ;
Il aime rire et n’est pas fréquemment en règle
Pour ses devoirs, pour ses pensums et ses leçons ;
Il adore les jeux, les tours de polissons ;
Il est assourdissant, incorrigible, diable,
D’une nature trop prompte, peu maniable ;
Au travail il est mou, manque de bon vouloir,
Cherche des faux-fuyants, paresse comme un loir,
Se refuse à trouver de l’intérêt ; l’étude

Lui semble uniquement rébarbative et rude ;
Mais sitôt qu’il s’agit de prouesses, d’ébats,
De bonds, il se met dans d’indicibles états,
Devient le plus ardent de tous. Il a deux frères
Plus grands que lui, qui se disent de grands mystères
Et qui, debout à sa gauche, parlent tout bas ;
L’aîné, délicat, mince, avec des cheveux ras,
Réclame du silence et veut que l’autre écoute
Religieusement quelques mots qu’il ajoute
À sa tirade dont il prolonge la fin ;
Il est précocement intelligent et fin ;
Il sait traduire avec surabondance et verve
Les mille événements ou défauts qu’il observe ;
Il semble heureusement doué, spirituel,
Mais sans vengeance, sans jamais un mot cruel
Dit par derrière ; c’est à peine s’il débute
Dans la vie, et déjà, non sans profit, il scrute
Les tendances, le moi de chaque individu,
Qu’il retrace sans qu’un détail en soit perdu,
Sans qu’il omette ou passe une seule nuance ;

Il a sur l’enfant qui l’écoute l’influence
La plus entière ; il le domine, l’obligeant
À toujours suivre son avis en transigeant ;
Il lui fait accepter ses doctrines, ses vues,
Comme choses d’avance exactes, convenues ;
Il a par ses deux ans de plus un ascendant
Irrévocable ; pour l’autre il est évident
Que son frère aîné sait démêler et voit juste.
Une fillette bien charpentée et robuste,
Se divertissant d’un rien et regardant tout,
Reste plantée avec assurance, debout,
Les bras inertes et droits, derrière la chaise
De la femme qui, bien que sa bouche se taise
Laisse s’épanouir tant de félicité
Sur son visage ; la plus grande qualité
De la fillette est sa radicale franchise ;
Elle ne pose pas ; jamais elle ne vise
À la sensation passagère, à l’effet,
Dans les mots qu’elle dit, les gestes qu’elle fait ;
Elle n’est et jamais ne sera cachottière ;

Elle est simple, en dehors, se livre tout entière,
N’a pas de compromis ; tous ses regards sont vrais ;
Elle médite, puis parle aussitôt après,
Sans savoir si la chose a besoin d’être tue
Ou s’il importe peu qu’elle soit vite sue ;
Elle obéit à la première impulsion
Et se laisse entraîner par son expansion ;
Elle ne connaît pas encore le mensonge,
Ni le fugitif, ni celui qui se prolonge,
Ni le naïf qui se devine, ni l’adroit
Qui se présente avec vraisemblance, qu’on croit,
Et qui, pour rester fort, acceptable, plausible,
Et ne pas sortir des limites du possible,
Exige de nouveaux mensonges reliés
À lui-même et savants, mûris, étudiés.
Regardant la fillette au cœur plein de droiture,
Un homme, à l’artistique et pompeuse coiffure,
Incline un peu son corps rigide, tendrement,
Avec délicatesse, en père doux, aimant ;
Du bout des doigts, par un jeu taquin, il sépare

Quelques cheveux de la petite, et se prépare,
Dans son enfantillage, à les faire glisser
Sur son index tendu, comme pour les lisser ;
Ses larges favoris sont divergents ; leurs pointes
S’écartent noblement, étrangères, disjointes,
Découvrant beaucoup son menton ; il est tiré
À quatre épingles, s’est complaisamment miré
En faisant sa toilette exquise, inattaquable,
Et semble s’approuver lui-même ; il est affable,
Sautillant, souriant et cérémonieux ;
On ne peut saluer plus largement ni mieux
Qu’il ne fait ; il est à cheval sur l’étiquette ;
Il a surveillé la coupe de sa jaquette
Dans laquelle il est pris à merveille et serré
Comme s’il avait un corset ; il est ferré
Sur les cas épineux de blason, de noblesse ;
Il veut être pris au sérieux ; il se blesse
Du sans-gêne ou du plus léger manque d’égards
Et le fait sentir par d’immobiles regards ;
Dans sa trop chatouilleuse intransigeance il traite

D’impair son nom et de grossièreté parfaite
Le moindre mot qu’il juge atroce et trivial,
Même s’il n’est qu’un peu gaulois ou jovial.
À sa droite se penche un très jeune ménage
Dont la lune de miel dure encore et qui nage
Dans l’absolu bonheur ; la femme, en plus distrait,
En plus écervelé surtout, est le portrait
De l’autre ; elle ne peut qu’être sa sœur cadette ;
Elle a des bracelets épais ; une fossette
Se creuse, seule, au beau milieu de son menton ;
Elle est insouciante et prend tout sur un ton
Fantaisiste, enjoué ; c’est une enfant gâtée,
Habituée à se voir heureuse, flattée,
À régner sur son proche entourage ; elle vit
Au milieu d’un concert louangeur ; il suffit
Qu’on veuille un instant faire obstacle à son caprice
Pour qu’elle se trouve au désespoir, au supplice,
Et toujours on finit par rire et lui céder
En demandant pardon de l’avoir fait bouder ;
On revient en premier vers elle, on la console

Par une repentante et sincère parole ;
On n’est content que lorsque enfin elle a souri.
Près d’elle, affectueux et câlin, son mari
Est assez jeune pour manquer d’expérience ;
Il débute, mais il a toute confiance
En ceux qui veulent son bien ; il écoute et suit
Les conseils qui, dans son cerveau, portent leur fruit ;
Il est parfaitement beau, sans être bellâtre ;
Débordant de gaîté, de vie, il idolâtre
Sa jeune femme qu’il enlace d’un seul bras
Lui montrant avec l’autre une personne en bas ;
Il ne peut s’éloigner d’elle un instant sans transes,
Sans appréhensions pénibles, sans souffrances ;
Il est, malgré lui, plein de chimères, jaloux,
Et ne peut retenir quelques mots aigres-doux
Quand elle a causé trop longtemps avec un autre ;
Si le reproche la fâche, il pleure, se vautre
À ses pieds, pour se faire absoudre, se traitant
De brutal, de bandit, de monstre, se prêtant
Tous les instincts les plus ignobles, tous les vices,

Trouvant qu’il n’est pas au monde de précipices
Assez profonds pour qu’un criminel tel que lui
S’y jette et reste au fond, mort, sanglant, enfoui.





Plus haut, sur un balcon isolé, deux anglaises
Aux facies osseux, aux jupes écossaises,
Sont droites comme des i, comme des piquets ;
Elles sont promptes à faire tous leurs paquets
En voyageuses sans exigence, intrépides,
Passant leur vie au fond des express, des rapides,
Ou se promenant sur le pont des paquebots ;
Elles savent au moins des bribes et des mots
Des plus lointains jargons, des pires idiomes ;
Elles ont vu tous les empires ou royaumes,
Parcouru l’Orient sec, l’humide Occident,
Connu l’aventureux imprévu, l’accident,

Les réveils ébahis dans le train qui déraille,
Pratiqué partout la table d’hôte où l’on raille
Sans sourire, à voix très basse, le front trop grand
De l’inconnu qui vous fait face et qui vous rend
Discrètement, avec loyauté, la pareille
En s’escrimant sur la largeur de votre oreille,
Sur votre nez trop en pointe ou trop relevé,
Sur la gêne, sur le ridicule achevé,
Sur la prétention sotte de votre mise
Ou sur votre apparence insigne de bêtise.
Les deux femmes ont tout sondé, tout visité,
Mais par désœuvrement pur, sans nécessité,
Sans soif d’apprendre, sans que leur esprit stérile
Ait cueilli quelque fait captivant entre mille ;
Leurs patients espoirs n’ont été ni déçus
Ni surpassés par les sites, les aperçus ;
Elles n’ont pas cherché de couleurs personnelles
Dans leurs impressions ni piteuses ni belles,
Et n’ont pas entassé de souvenirs puissants.





Sur le trottoir, un peu plus loin, quelques passants
Sont dispersés. Un homme assez vieux, mais que l’âge
N’a pu rendre ni plus réfléchi ni plus sage,
Erre sans but ; il est robuste, mâle, ardent,
Encore vert, encore impulsif, imprudent ;
Malgré sa barbe blanche il reste incorrigible
Et se fera toujours traiter d’enfant terrible
Par les femmes ; jusqu’à son fatal dernier jour
Il tendra toutes ses facultés vers l’amour,
Tressaillera de joie au son d’une voix fraîche,
S’attendrira devant l’or d’une ancienne mèche
Coupée et conservée, et sera remué
Par un regard soit chaud, soit pâle, exténué ;
Il est inconséquent, versatile, volage ;
Il passe de la jeune ignorante, sauvage,
Qui veut détourner sa bouche et qui se défend,

À la dévergondée adroite qui se vend ;
La femme est tout pour lui ; rien d’autre ne l’occupe
Ni ne l’enthousiasme ; en croisant une jupe
Il se retourne, toise, estime, et son esprit
Trotte ; quand un joli visage lui sourit,
Une commotion se produit ; un bien-être
L’ensoleille, le rend plus qu’un roi, le pénètre,
Lui procure un moment inoubliable, doux ;
Il aime les cheveux blonds, les noirs et les roux,
Évoque tantôt la pétulante Espagnole,
Tantôt l’Orientale inexpressive, molle,
Étendue au milieu des étoffes, des ors,
S’enivrant de senteurs lourdes, de parfums forts
Et dont le maître, en vrai tyran jaloux, dégaine
À tout propos — tantôt la libre Américaine
Émancipée à seize ans et dont la beauté
Fait des victimes sur son passage. À côté
De l’homme à barbe blanche une femme petite
Trouve, à part soi, que son compagnon va trop vite
En besogne, qu’il se montre peu pondéré,

Trop impatient du dénouement espéré ;
En effet, n’étant pas éconduit, il caresse
L’espérance de la conquérir et la presse
De prononcer le mot décisif, de céder ;
Il déniche de forts arguments pour plaider
Sa bonne cause ; la femme est assez légère
Et cultive l’intrigue intense et passagère ;
Elle place avant tout les louanges, l’encens,
La contemplation, et ne peut vivre sans ;
Pourvu qu’on soit à ses pieds, pourvu qu’on l’adule,
Elle se livre sans réserve, capitule,
Se laisse courtiser, accepte le faux-pas,
Même si, restant froide, elle n’éprouve pas
L’équivalent de la tendresse qu’elle inspire ;
Elle tient à l’éloge, aime s’entendre dire
Mille choses sur son charme, sur son esprit
Incisif, imprévu, qui jamais ne tarit.

Trois enfants attentifs, anxieux, jouent aux billes ;
Ils appartiennent à différentes familles

Et n’ont entre eux aucun lien, aucun rapport ;
Le plus âgé, carré d’épaules, semble fort
À ce jeu-là ; prenant tout son temps, il se baisse,
S’accroupit, se ramasse ; il tient sa bille épaisse
Dans l’arrondissement creux de son second doigt
En ne l’emprisonnant que jusqu’au tiers ; on voit
L’effort mystérieux, contenu, de son pouce
Qui s’apprête longtemps d’avance à la secousse
Grâce à laquelle la bille repartira ;
L’enfant s’applique, juge, espère qu’elle ira
Droit au but, sans sauter au hasard, à sa guise ;
Il calcule, évalue, approfondit et vise,
Oubliant un instant lui-même et l’univers ;
Apparaissant un peu courbée et de travers
Sa langue, comme pour l’aider, se montre et passe,
Et sa pointe inactive est frémissante et basse ;
L’enfant craint de faillir ; tout son être est tendu,
Son bras paralysé, son souffle suspendu.
Debout, épiant la bille, ses camarades
Ne sont pas disposés aux rires, aux boutades ;

Ils attendent figés, inquiets, soucieux,
Et resteront ainsi plantés, silencieux,
Jusqu’au moment prochain, délassant, où l’issue
Du coup, si puissamment réfléchi, sera sue.

Un homme, ayant la tête ingrate d’un pion
Sans envolée et sans imagination,
Tient ouvert avec ses deux mains un épais livre,
Et, le regard baissé, fixe, semble poursuivre
Le fin mot d’un problème ; il demeure enfoncé
Dans les pièges, dans les tracas de l’énoncé ;
Les subtilités, les finesses de l’algèbre,
Où se rebute, où se dépite et s’enténèbre
L’intelligence lente et rebelle d’autrui,
Sont familières, sans nulle impasse pour lui ;
Il n’a pas rencontré d’artiste qui l’émeuve ;
Il est toujours à ses calculs, en fait la preuve,
S’absorbe incessamment dans un travail mental
Sans s’effaroucher d’un nombre monumental ;
Rien ne peut le gêner, le perdre, le distraire,

Quand il se livre à ses fictions ; au contraire,
Dans la foule, dans la cohue il est ravi ;
Au milieu d’une fête il se trouve servi
À souhait, il sourit de bonheur, il exulte
De savoir s’isoler dans le pire tumulte ;
Sans prêter d’importance au bavardage, il suit
Son idée et médite ainsi qu’en pleine nuit,
Quand le silence long, studieux, de ses veilles
Laisse tranquilles sa pensée et ses oreilles.

Un élégant sanglé, coquet, est à l’affût
D’un sourire ; il fait un exemplaire salut
Sans pourtant abaisser les yeux ; il le décoche
Avec art, garde son chapeau bas et rapproche
Les talons ; son maintien apprêté, sa raideur
Ne réfléchissent ni surface ni tiédeur
Dans son hommage ; sa nature habile et plate
Le pousse au compliment qui déconcerte ; il flatte
À bout portant, est plein d’harmonieux échos,
Conte aux amis le bien que derrière leur dos

Les gens s’acharnent à dire d’eux sans relâche ;
Il force toutes les qualités, prend à tâche
D’amplifier les beaux côtés, de flagorner,
De négliger les maux, les travers et d’orner
Ses phrases d’un amas ampoulé d’épithètes.
D’un mouvement pareil, simultané, deux têtes
Répondent à son grand salut obséquieux ;
Ce sont celles de deux femmes dont les doux yeux
Sourient ; elles sont dans une voiture ouverte
Qui fuit légèrement, au trot fougueux, alerte,
De deux chevaux bouillants, téméraires, piaffants,
Tapageurs au delà de tout, ébouriffants ;
Le cocher, bien que sûr de leur courage, effleure
Leurs deux croupes du bout de son fouet ; il les leurre
Sur sa sévérité dont ils n’ont pas besoin.
La voiture s’approche, elle tourne le coin
De la route ; les deux femmes diffèrent ; l’une,
Avec une figure énorme, en pleine lune,
Est le type de la bonne grosse qui joint
Le comique et la belle humeur à l’enbonpoint ;

Son menton est triple ou quadruple ; l’autre dame,
Au contraire, jouit d’une figure en lame
De couteau ; dans la vie elle trouve tout laid ;
Tout l’énerve, tout la choque, tout lui déplaît ;
Elle respire, elle est à son aise et jubile
Quand elle a le moyen sûr d’épancher sa bile ;
Son sourire est pincé, grimaçant et contraint ;
Elle le fait éclore à regret, elle craint
De paraître, même en passant, trop avenante,
De s’abaisser à trop de grâce malsonnante,
De perdre son renom de vipère.





Au fin fond,
Un lac immense, beau de tous côtés, profond,
S’étend, calme comme un miroir. Sur l’eau limpide
Un superbe bateau, propre, neuf et rapide,

Mange beaucoup de place ; il est lourd, imposant,
Prétentieux et d’un voisinage écrasant ;
Il s’avance de face ; il est mû par deux roues
Trempant des deux côtés. Un homme aux grosses joues
Circule, les mains dans les poches, sur le pont ;
Il paraît bon enfant, sympathique, tout rond,
Mais son laisser-aller visible est hypocrite ;
Avec sa graisse il n’a pas un profond mérite
À tromper les naïfs, car son extérieur
Ne pourrait être plus attirant ni meilleur ;
En voyant sa bedaine ample et sa bonhomie,
On est conduit à lui tendre une main amie,
À sourire de ses jeux de mots ; sur-le-champ
On sent qu’il est dans vos tracés, dans votre camp,
Qu’il veut embrasser vos intérêts, qu’il est apte
À vous servir pour son propre plaisir ; il capte
L’estime, mais sous ses accommodants dehors
Il recèle un esprit ténébreux et retors ;
Il est dangereux, traître, astucieux, perfide ;
Le gros scandale est son affaire ; il est avide

De mystères privés ; il sait s’approprier
Les secrets, les mettre à l’étude, les trier ;
Il espionne les gens, les vise, les guette
Sans que son jeu transpire.

Une vieille coquette
Romanesque, vibrante, est placée à l’avant
Et regarde debout, seule, triste et rêvant ;
Elle n’a pas encore abandonné l’œillade,
Comprend le suicide amoureux, la noyade
Ou le fatal réchaud ; son cœur s’est entêté
À battre vite ; les premières nuits d’été,
Quand la nature sent sa force qui redouble,
Quand tout revit, quand tout sort, lui causent un trouble
Délicieux ; alors elle songe aux moments
Extra-terrestres dont profitent les amants ;
Elle regrette sa fugitive jeunesse ;
Elle est sentimentale, ardente, a soif d’ivresse,
Contemple les soleils couchants, aime les vers,
Copie ensemble les beaux qu’elle a découverts,

A fait sécher dans ses livres des fleurs bien chères.

Près d’elle un passager entre deux passagères
Doit jouir d’un renom désopilant, badin ;
Il est petit avec l’allure d’un gandin ;
Un monocle, inhérent à sa personne, habite
Inamovible, ancré, le creux de son orbite ;
L’homme s’adonne à la distinction, au chic ;
Les deux femmes sont un inlassable public
Pour ses répliques, ses charges, ses gaudrioles ;
Elles s’esclaffent à l’avance, elles sont molles,
Tant elles rient à chaque idée, à chaque mot.





Perdu sur l’onde morte, endormie, un canot
Semble n’avoir aucun élan ; un homme y rame
Sans surmenage ; c’est à peine s’il entame

La surface polie et parfaite de l’eau ;
Il s’oublie au milieu du lac ; il trouve beau
L’horizon reculé de tous les côtés, ample ;
Il s’étale dans ses réflexions, contemple ;
C’est un imprévoyant, un bohème, un rêveur,
Un fainéant ; il faut sans cesse qu’un sauveur
Le tire du bourbier dans lequel il s’enfonce ;
Aucun métier ne lui réussit ; on renonce
À lui mettre du plomb en tête, à corriger
Sa paresse ; on préfère en rire et l’obliger ;
C’est vainement qu’on lui fait honte, qu’on le prêche ;
Il sait que chaque fois qu’il sombre on le repêche ;
Il est admis qu’il n’a pas la vocation
Du noble entêtement, de l’application,
Et qu’il faut à certains jours lui tendre la perche ;
On l’excuse, on l’adopte, on l’aime, on le recherche ;
Il est né gaspilleur, léger, et mourra tel.





Beaucoup plus près, à droite, en face de l’hôtel,
S’étend partout un grand jardin public ; au centre
Un kiosque élevé, vers lequel se concentre
L’attention, est plein d’ardents musiciens ;
Le chef d’orchestre sent bien que ce sont les siens,
Qu’aucun n’est étranger ou novice ; il est maître
De tous leurs mouvements, sait leur faire connaître
Sa moindre intention ; il nuance à son gré,
Leur communique son âme, son feu sacré ;
Il les manie, il les enflamme, il les anime ;
En ce moment précis, rare, il atteint la cime
D’un crescendo fini, mûr ; c’est l’éclosion
D’un de ces grands tutti pleins dont l’explosion
Donne un frisson heureux, séduit, grise, transporte,
Tant elle est empoignante, irrésistible, forte,
Tant son timbre est fondu, satisfaisant et chaud ;

Le chef serre bien sa baguette et la tient haut,
S’apprêtant, dans sa fougue enthousiaste, à fendre
L’air avec elle, quand il la fera descendre ;
Seul debout il se hausse encore, se grandit ;
Il utilise son bras gauche qu’il brandit
En raidissant son poing ; il veut que chacun donne
Tout ce qu’il a, que tout vibre, que tout résonne,
Qu’on se démène, qu’on s’emballe pour de bon.
Assis, presque étalé, le premier violon
Se renverse, affectant l’inspiratrice pose
Du génial, illustre et flambant virtuose ;
Il trouble son regard, presse son instrument
Contre sa joue, avec ivresse, éperdument ;
Il appuie, en peinant, son archet pour qu’il morde,
Avec intensité, l’endroit vif de la corde,
Et son troisième doigt adhérent, expressif,
S’immobilise dans un effort excessif
Vers le milieu de la plaintive chanterelle,
S’arrangeant pour que la note pleure et soit belle.
Le voisin, moins rempli de soi, moins théâtral,

Fait la même partie, en prenant moins de mal ;
Il est moins boursouflé, moins divin dans son geste ;
Il pousse son archet très haut ; il ne lui reste
Que peu d’espace avant d’en atteindre le bout ;
Il a beau ralentir, il dépensera tout
En attendant ainsi que la note prochaine
Le fasse revenir sur ses pas et s’enchaîne ;
On craint qu’elle ne lui vienne en aide trop tard ;
Il est épris de sa carrière, de son art,
Et goûte la musique impérissable et saine.
Les violons sont au nombre d’une dizaine
Des deux côtés du chef ; inégaux, les archets
Ne sont jamais au point pareil de leurs trajets,
Mais les proches, entre eux, sont assez parallèles.
Juste en face du chef plusieurs violoncelles
S’alignent ; les joueurs allongent fort le bras
Car ils ont à tenir sur une corde, en bas,
Avec un doigt tendu, raide, une note haute ;
Un d’eux, l’œil fixe, a grand’peur de faire une faute ;
Sans se préoccuper de celui qui conduit,

Il dévore des yeux sa musique et la suit
De tout près avec une application rare ;
Sans doute il sait peu sa partie ; il accapare
Un pupitre pour lui seul, comme si chacun,
Au lieu de partager à deux, en avait un ;
Il ne pense qu’à son confortable et préfère
Laisser son voisin geindre et se tirer d’affaire ;
Il recherche le plus commode, sans rougir
De prendre tout pour son propre compte et d’agir
En homme épris de sa personne, en égoïste.
Dans un coin, seul de son espèce, un hautboïste
Est à l’écart et sans partenaire, isolé ;
En jouant il fait un visage désolé,
Son instrument le force à s’allonger la mine ;
L’ensemble de l’orchestre échauffé le domine ;
Dans le vacarme un timbre aussi grêle est perdu ;
Le son produit ne peut qu’à peine être entendu
Par lui-même ; d’avance il renonce à la lutte.
Un homme à grande barbe, en soufflant dans sa flûte,
Prend au contraire un air guilleret et joyeux ;

Il sourit à la fois de la bouche et des yeux ;
Mais sa gaîté factice est tout extérieure ;
Elle s’en tient à sa figure ; elle n’effleure
Ni n’envahit en rien son être, son esprit ;
Si refrogné qu’il soit, si maussade, il sourit
Dès qu’il soulève son instrument et qu’il joue,
Quitte à reprendre, quand il s’arrête, sa moue ;
Ses doigts un peu contraints, s’allongeant de travers,
Sont faits à toutes les difficultés, experts
À trouver sans même y penser les places bonnes.
Côte à côte, manquant d’espace, deux trombones
S’en donnent de tout leur cœur, se réjouissant
D’obtenir un son crâne, éclatant et puissant,
Qui va chercher le fond du tympan et qui vibre ;
Dans leurs doigts la coulisse est patinante et libre ;
Ils jouent avec ardeur, avec entrain et feu,
Quoique semblant, dans leur pose, presser très peu
Contre leurs lèvres qui rentrent, leur embouchure.
Un cor, voulant donner sa note intacte et pure,
Lâche son souffle avec prudence ; il est craintif,

Inquiet de ce qui va venir, attentif ;
Entre ses deux sourcils contractés une ride
S’imprime, large et courte ; elle ne se décide
À paraître que sous l’empire de l’effort
Quand il joue ; aussitôt qu’il cesse elle s’endort,
S’efface doucement sans à-coups, se nivelle
En attendant que la cause se renouvelle ;
Son sort intermittent, fugitif, est lié,
Accollé pour toujours, forcément marié
À celui des beaux sons du cor ; elle n’existe
Et ne sort du néant que par eux. Un harpiste
Lève les yeux tout en égrenant ses accords ;
Sa pose fait songer aux célestes transports,
Aux concerts éthérés des anges, aux cantiques,
À l’espoir d’outre-tombe, aux extases mystiques ;
Les doigts du virtuose enivré sont osseux,
Pleins de nerfs, de puissance acquise ; ils sont de ceux
Qu’on soumet de bonne heure au travail, qu’on exerce ;
La harpe en équilibre hésitant se renverse
En arrière vers l’homme, obéissante. Au fond

Trois joueurs tirent l’œil en émergeant ; ils font
Des sons graves sur trois contrebasses énormes
Qui dressent fièrement leurs manches uniformes ;
C’est l’accompagnement, la base, le soutien
De l’orchestre qui marche et s’échafaude bien ;
Les cordes fortement résistantes et grosses
Ne sont pas sans cesse en transition ni fausses ;
Elles perdent l’accord seulement quelquefois ;
Les trois hommes baissant les yeux tiennent leurs doigts
Très écartés, car un spacieux intervalle
Nécessitant un saut agile, s’intercale
Entre les sons les plus strictement contigus,
Même s’ils sont déjà hauts, resserrés, aigus.
Un des joueurs, cassé, vieux, se voûte et s’affaisse.
Un homme tient à deux genoux sa grosse caisse ;
Il dévore le chef d’orchestre du regard
Afin de ne donner ni trop tôt ni trop tard
Le coup vivifiant, magistral, qu’il apprête ;
Il va marquer avec précision le faîte
Du crescendo ; pour mettre encore plus d’éclat

Et de vibration durable, il lève à plat,
Dans sa main gauche qu’il raidit, une cymbale ;
Une autre renversée et de rondeur égale
Tient sur la grosse caisse à l’endroit indiqué,
Pour que le coup puisse être aisément appliqué.
L’orchestre est tout entier en vedette ; il imprègne
Les alentours de ses sonorités ; il règne ;
Il réunit à lui les flâneurs en causant
Une sensation d’attrait, en s’imposant ;
Il est vu de partout, montré de loin, il plane.





Dans le public un homme inattentif ricane ;
Son rire est méchamment ironique et peu franc ;
Sa bouche est méprisante ; il est au premier rang
Du cercle régulier, nombreux, que font des chaises
Entourant le kiosque. Un enfant prend ses aises

En toute liberté ; son maintien insolent
Est celui d’un garçon énervant, turbulent ;
Il est assis la tête au dossier ; il se vautre
En croisant haut ses deux jambes l’une sur l’autre ;
Il est insupportable, ingrat, mal élevé ;
Son instinct batailleur, brouillon, n’est entravé
Par aucune contrainte assez dure ou sévère ;
On lui relâche la bride, on lui laisse faire
Ses caprices les plus bêtes et saugrenus.
Une femme a ses doigts maigres à demi-nus
Qui sortent librement de légères mitaines.
Une autre, infatuée, a des mines hautaines ;
Sa bouche de pimbêche a l’air de se pincer
Pour prendre les devants et pour bien évincer
Tous les impertinents qui trouveraient l’audace
De faire en l’accostant sa connaissance. En face,
Parmi les gens qu’on voit de plus près, mais de dos,
Un homme somnolent, apoplectique, gros,
S’abandonne à la plus inféconde inertie ;
Rien ne dérange sa torpeur ; sa calvitie

Est débordante sous le bas de son chapeau
Qui, sans la protéger, s’applique sur sa peau.
L’ensemble indéfini, chaotique, des têtes,
Attentives pour la plupart et déjà prêtes
À recueillir dans son entier l’accord nouveau,
Paraît atteindre à peu près au même niveau ;
La différence des statures s’annihile
Parmi ces corps qui se succèdent à la file
Et se confondent.





Plus près, dans la portion
Indépendante du parc, l’animation
Bat son plein ; des enfants vivaces qu’on surveille
S’ébaudissent, tantôt s’entendant à merveille,
Tantôt se chamaillant et prêts aux coups de poings.
Une fillette saute à la corde à pieds joints,

Restant fidèlement presque à la même place.
Une autre rebondit moins vite ; elle est mollasse ;
Tout en s’environnant de sa corde, elle court,
L’enjambant de son pas réglé, piaffant et court ;
La corde est à son point le plus bas ; elle touche
Rapidement le sable et, trop longue, s’y couche ;
Elle doit s’étaler autant à chaque coup.
Une femme gardant les deux gamines coud ;
Son joug est sans tracas ; jamais elle ne trouble
La satisfaction de leurs jeux ; elle double
Avec une légère étoffe un caraco.





Servant la clientèle, un marchand de coco
A son récipient au dos comme une hotte ;
Le cylindre solide et métallique frotte,
En le relevant par derrière, son collet ;

Un homme tient de sa main droite un gobelet
Sous l’étroit robinet ouvert ; le marchand verse
Et rit béatement de voir que son commerce
Va bien ; il a de la gaîté dans le regard ;
Il est trop cramponnant, expansif et bavard ;
Il aime disserter longuement sur la pluie
Et le beau temps ; il est déconfit et s’ennuie
Quand il n’a pas de bonne âme pour l’écouter ;
Un autre homme servi le premier va goûter
La boisson ; le bras rond et loin du corps il monte
Son gobelet et, l’œil vers le liquide, escompte
L’heureux moment qu’il va passer en avalant.





Deux garçons aux mollets trapus jouent au volant ;
Le plus petit mord sa lèvre, tant il s’applique ;
Ils sont dans un sentier capricieux, oblique,

Qui court au milieu du gazon et des massifs ;
Le petit lève au ciel ses grands yeux attentifs
Qui passagèrement sont convergents ; il guette,
Pour le surprendre au beau milieu de sa raquette,
Le volant qui finit sa courbe et, déja droit,
Retombe impondérable et toujours à l’endroit.

Plus à droite, dans un coin de la même allée,
Une femme aux traits fort jeunes s’est installée
Sur le lieu le plus loin de tout, le plus désert ;
Elle a sur ses genoux un livre encore ouvert ;
Ses yeux ont délaissé la page, elle les lève,
Et, sous l’impression du chapitre, elle rêve
Aux existences des personnages fictifs
Passionnés, vivants, ambitieux, actifs,
Dont les conflits ou les baisers forment l’intrigue ;
Elle s’arrête pour suspendre sa fatigue
Et se demande avec doute si, quelque jour,
Elle aussi connaîtra le dévorant amour
Qui trouble le sommeil et fait qu’on se décide,

En cas de trahison, au meurtre, au suicide ;
Belle, avide d’ivresse, elle cherche à savoir
Si cet amour peut en réalité se voir
Tel que la plume des romanciers nous le montre,
Ou s’il est chimérique et s’il ne se rencontre
Qu’en dépoétisé, qu’en faible, qu’en petit.





Le sentier continue à droite ; il aboutit
Au milieu d’une allée unie et spacieuse
Entretenue avec luxe, délicieuse,
Appropriée à la promenade, aux loisirs.
Des gens d’humeur folâtre achètent des plaisirs ;
Une femme, en levant beaucoup les doigts en croque ;
Elle a pris une pose incommode, baroque,
Mais instinctive ; son menton est avancé,
Et sa taille pliée en deux ; elle a pensé

À l’unité de sa jupe ; elle est inquiète
Et redoute la plus imperceptible miette ;
Prévoyant le gâchis qui descend, elle sait
L’éviter. La marchande est grasse et sans corset ;
Elle fouille dans sa solide boîte ronde,
Lourde par elle-même, élevée et profonde
Encore presque pleine et qu’on croit volontiers
Inépuisable, sans fin pour des jours entiers ;
Posé par terre, près de la boîte, un couvercle
Est assez haut ; moins grand que son pourtour, un cercle
Adhère à sa surface, un peu proéminent,
Enraciné, formant clôture, dominant,
Ayant presque l’aspect d’une très basse grille ;
Au centre, mise sur un pivot, une aiguille
Mobile, en équilibre, est prête à tourner fort ;
Elle est faite pour un naïf tirage au sort ;
Son parcours est fixé sur un cadran à nombres ;
Les chiffres sont épais, espacés, plutôt sombres.
Affectant de ne pas sourire, deux plaisants,
Tâchant d’être toujours, à tout prix, amusants,

Chicanent avec des questions la marchande,
Sans broncher, sans que leur bouche raille ou se fende ;
Ils se sont condamnés au flegme, à la froideur,
Et s’interdisent tout symptôme de rondeur ;
La marchande fait son choix ; elle est aguerrie
Contre le badinage et la taquinerie ;
Elle écoute et ne se décontenance pas ;
Dans la vie elle a trop d’autres pressants tracas
Pour s’occuper du bel esprit qu’on fait sur elle.

Deux enfants, en jouant, se sont pris de querelle ;
Ils arrivent à la menace, aux vilains mots,
Aux injures ; tous deux s’en veulent à propos
De quelque infâme et trop flagrante tricherie
Commise par l’un d’eux avec effronterie.

Trois hommes dans l’allée ombreuse vont de front ;
Le plus âgé, le plus respectable, interrompt
Sa marche lente, car ce qu’il va dire exige
Beaucoup d’attention soutenue ; il oblige

Ses camarades à stationner aussi ;
Il lui semble que son argument est grossi
Par un arrêt dont le saisissement ajoute
À l’intonation de celui qu’on écoute ;
Il se trouve plus grave ainsi, plus solennel,
Croit que sa phrase a plus d’imprévu, plus de sel ;
Grâce à cette manœuvre, il est retardataire
De deux pas.

Une femme à la démarche austère
Croise les trois amis ; c’est de dos qu’on la voit ;
Son maintien est guindé, rébarbatif et froid ;
Elle prend, sans raison valable, des manières
Méprisantes pour tous, majestueuses, fières ;
Son abord est hautain, rigide, glacial,
Exigeant un respect unique, spécial.
Auprès d’elle, sa fille est dédaigneuse et raide ;
Sa taille boudinée et recherchée est laide ;
Elle a le caractère intolérable, aigri,
Cherchant en vain, depuis son jeune âge, un mari ;

Car sa dot, par le bon temps qui court est trop mince,
Trop ridicule pour rendre amoureux un prince ;
Et même chez les moins éclaboussants bourgeois
La belle n’a jamais eu l’embarras du choix ;
Comme coiffure elle a, sur la nuque, une natte
Qui forme catogan.




Qui forme catogan. Sous le dessin la date
S’épanouit complète ; elle me fait songer ;
Le millésime écrit me force à prolonger
Ma rêverie ; enfin, d’un coup d’œil, j’examine
La très chère écriture aisée et féminine ;
Puis, tout bas, je relis pour la centième fois,
Essayant d’évoquer, à chaque mot, la voix.