La cité dans les fers/Les chefs se concertent

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Éditions Édouard Garand (p. 25-27).

XII

LES CHEFS SE CONCERTENT


Le petit Gendron, la casquette rabattue sur les yeux, faisait les cent pas devant le logis très bourgeois qui porte le numéro 418 de la rue X…

Il attendait son ami Duval, journaliste comme lui, et comme lui, membre du Chien d’Or, le club réactionnaire le plus influent.

Les chefs se réunissaient ce soir pour décider de questions de la plus vitale importance.

Gendron avait joint le mouvement des Nationaux par curiosité professionnelle. Reporter depuis nombreuses années, et réputé parmi ses confrères comme le plus habile « dénicheur de lièvres » selon le terme du métier, il avait flairé parmi ces gens qui se groupaient, une mine de nouvelles inépuisables.

Blasé pour avoir vu avorter trop de projets il ne croyait pas, au sérieux d’un tel mouvement qu’il appela, dans les débuts, une conspiration d’opéra comique.

Force lui fut, graduellement, de se rendre compte qu’il était en face de quelque chose de formidable et que, pour une fois, il s’était trompé.

Petit à petit, il avait adopté les idées du groupe, et aujourd’hui, il en était l’un des principaux protagonistes. Il faisait partie de ce qu’on appelait l’État-Major.

Il semblait préoccupé. Il regardait souvent sa montre. Il venait de constater qu’il était dix heures et quart lorsque Duval déboucha à l’angle de la rue voisine.

— Il y a une demie heure que je t’attends, lui dit-il en guise de bonsoir.

— Ce n’est pas ma faute. J’ai été retardé au journal.

(Duval travaillait au journal du matin « Le Jour » ).

— La situation est plus sérieuse qu’on ne pense. Le feu est aux poudres depuis le scandale d’Ottawa. Qu’est-ce qu’on en dit au Jour. Vous devez être au courant chez vous puisque vous êtes l’organe officiel des radicaux français.

— J’ai essayé de faire parler notre directeur. Il s’est contenté de branler la tête en disant que Bertrand avait fait une gaffe et que les ministres étaient décidés à écraser les Nationaux par tous les moyens.

— Ce sera difficile. En tous cas, ce n’est pas pour cela que je t’attendais. Il faut que tu retournes au journal immédiatement et fasses publier la nouvelle suivante : « Les Chefs Nationaux répudient l’acte de leur leader ! Le bloc se désagrège. La bisbille est dans le camp ». Ne dis pas de qui tu tiens ce tuyau. Tu as rencontré par hasard quelqu’un très au courant. Et puis… ne viens plus aux réunions avant que je te le dise. Tu es parmi les suspects. On te file.

— Comment sais-tu cela ?

— C’est mon affaire. Ils ont une liste en mains de supposés affiliés au « Chien d’Or ». Sur le nombre cinq en font véritablement partie. Ils sont tous avertis de ne plus se montrer pour quelque temps. Il faut coûte que coûte dépister la police fédérale. Sans cela le coup avorte.

— Je ferai comme tu voudras. Cette nouvelle que tu veux faire publier est une fausse tactique.

— Ce sont les ordres de Boivin.

— Vous allez décourager vos gens.

— Tous les clubs ont le mot d’ordre. C’est simplement temporaire pour donner le change aux radicaux. Dans quelque temps je te conterai tout. Tiens… ajouta-t-il en baissant la voix… Vois-tu là-bas ce bonhomme. C’est un flic. Il t’a suivi. Va-t-en mystérieusement en prenant les petites rues ; sonne à deux ou trois portes, profère à haute voix quelques paroles incompréhensibles et amuse-le ainsi jusqu’au journal… je te laisse… Demain midi… rendez-vous au lieu ordinaire.

Gendron partit du côté opposé, contourna une rue, et revint sur ses pas.

Le flic — c’en était un — suivait Duval de loin.

Quand il eut disparu, Gendron retourna au numéro 418. Il enleva une brique à la muraille, appuya deux fois, puis quatre fois sur la sonnette dérobée.

La porte s’ouvrit.

Il pénétra dans une espèce de salon bourgeois, où se trouvaient réunis quelques personnes.

Il fit un signe à l’une d’elles, qui le conduisit peu après dans un couloir.

Au fond de ce couloir, il y avait une porte.

Il tourna une fois puis trois fois la poignée de gauche à droite. D’elle-même la porte s’ouvrit sur un vestibule ; un judas était pratiqué du côté gauche du mur.

— Qui va là ? fit une voix.

— « Je suis un chien qui ronge l’os » répondit-il. Un pan de la muraille pivota sur lui-même et Gendron s’y engageant, se trouva dans la salle des délibérations du « Chien d’Or » le quartier général de la réaction.

Toutes ces précautions étaient nécessaires. Après le coup de théâtre d’Ottawa, on pouvait s’attendre à tout. Le chef de police Barnabé, la créature du Régime, et qui, en plus, avait des raisons particulières d’en vouloir à Bertrand, se doutait de quelque chose.

Au milieu de la salle, pour tout ameublement, se trouvait une vaste table circulaire en noyer noir. Une trentaine de personnes étaient assises autour. Sur la table des revolvers chargés s’étalaient au cas d’une surprise.

— Vous êtes en retard, Gendron, lui dit Boivin.

— J’ai dû attendre Duval. Vous savez qu’il est suivi. Je lui ai donné les nouvelles que vous voudriez voir publiées.

— Par qui savez-vous qu’il est suivi ?

— Par le général Williams lui-même que je suis allé interviewer ce matin. On me croit blanc comme neige dans cette affaire et cela me permet, sous prétexte de renseigner le public d’avoir mes petites entrées un peu partout. Tout en questionnant le général j’ai adroitement subtilisé une feuille de papier sur sa table. Elle contenait le nom de personnes suspectes de faire partie de notre société. Ils sont tous sur leurs gardes.

— Par qui Williams est-il renseigné ? demanda Bertrand.

— C’est ce que je n’ai pas encore su. Je ne crois pas que ce soit par l’un de nos adeptes. Il agit un peu au hasard. Cette liste lui venait d’Ottawa.

— Nous éclaircirons ce point plus tard résuma Boivin. La soirée avance et nous avons un ordre du jour plutôt chargé. De ce soir, continua-t-il, l’offensive est commencée. Nous décrétons que l’est Canadien, — les provinces maritimes et la province de Québec, — se sépare de la Confédération et se forme en république. Dans quelques semaines nous le proclamerons officiellement. Nous avons offert la présidence à André Bertrand qui a choisi les membres de son cabinet. Il nous faut agir sans tâtonnements. Le procédé n’est peut-être pas très démocratique de former un ministère en petit comité. Nous n’avons pas le choix des moyens. Il est nécessaire que le peuple sache à quel maître obéir. Monsieur Bertrand va nous dire quels sont ceux qui font partie du gouvernement provisoire.

— Dans l’occurrence, le ministère le plus important est celui de la guerre ou comme on voudra mieux l’appeler celui de la Défense Nationale. J’ai cru que la nomination d’Eusèbe Boivin à ce poste sera bien accueilli. En plus d’être un ouvrier de la première heure il a l’expérience de l’organisation militaire. Jules Pagé, le courtier en obligations, aura les Finances ; Charles Picard, la Justice ; Louis Gendron, l’Instruction Publique ; Julien Lambert, les Postes ; Henri Beaudin, les Chemins de Fer et la Marine.

Il donna la liste complète.

Unanimement elle fut ratifiée.

— Nous recevrons, ces jours-ci, des États-Unis, via Lacolle, où nous avons acheté les douaniers, soixante-cinq mille fusils avec des munitions ; 20 mitrailleuses et 50 obusiers. Ce sera pour les débuts. Toutes les gardes indépendantes sont prêtes à marcher. Elles se sont mises au service de Boivin qui retourne à son ancienne carrière, et, à qui ce soir, je confère le grade de généralissime. Le 24e régiment, le régiment de Chambly, son ancien régiment, est gagné à notre cause, ainsi que le 143e de Québec. Parmi les officiers de la garnison, tous les Canadiens-Français ont prêté le serment d’allégeance au Nouveau Régime. J’ai besoin de trois hommes pour Québec, Trois-Rivières et Hull. Qui veut se charger de prendre la haute main de l’organisation locale de ces différentes villes ?

Presque tous offrirent leurs concours.

Il choisit Arsène Dupré comme gouverneur de Hull.

— Je ne vous cache pas, Dupré, que vous avez le poste le plus délicat comme le plus périlleux. Agissez avec prudence. À la première occasion vous recevrez tout ce qu’il faut au cas d’émeute.

Le poste de gouverneur de Québec échut à Jean Lalande et celui des Trois-Rivières à François Poirier.

Les figures étaient tendues par la concentration des pensées. Il y passait en même temps quelque chose d’héroïque. L’atmosphère était saturée d’un je ne sais quoi de théâtral et d’empoignant, et cela paraissait dans les gestes qui étaient plus amples, plus grandioses, plus solennels. Tous ces hommes risquaient leur tête et ils le savaient.

La voix aigre de Charles Picard s’éleva dans le silence qui suivit les paroles d’André Bertrand.

— Messieurs, dit-il, quelqu’un a proposé un jour que l’on s’empare des chemins de fer et des télégraphes. À mon avis, il serait temps de mettre ce projet à exécution.

— Nous y avons pensé, répondit Henri Beaudin. Toutes nos mesures sont prises. Aussitôt que l’urgence s’en fera sentir, ce sera l’affaire de quelques heures.

— Quant à l’argent des banques, ce serait folie d’y toucher et ce serait contre nos principes, opina Boivin. Nous compenserons les revenus qu’une telle opération nous aurait donnée, en confisquant les biens des suspects. Un comité est actuellement à préparer la liste des citoyens qu’il faut arrêter et mettre sous séquestre. Après la proclamation officielle de la République, leurs propriétés tomberont sous le contrôle de l’État.

Quand l’assemblée se dispersa le soleil était disparu depuis quelques heures.

Bertrand se rendit au poste télégraphique le plus rapproché.

« Georges malade. Venez ». Ce message fut transmis à New-York, à William C. Riverin, et l’opérateur qui l’expédia fut loin de se douter que ces quelques mots renfermaient tout un plan de campagne, qu’ils étaient lourds de sens et d’une importance capitale.