La corvée (deuxième concours littéraire)/IX

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (pp. 107-118).

Le plumage des oies



Du temps que je demeurais chez nous, les gens aimaient beaucoup à faire des courvées, les grands frères y allaient et revenaient toujours fort tard dans la nuit ; et le lendemain matin, au déjeuner, ils racontaient leurs prouesses, car c’était des prouesses que chacun accomplissait à ces courvées où se jouait la renommée des plus forts ou des plus galants. Et nous, les petits, nous souffrions de ne pas être grands. Ah ! viendrait-il ce jour où nous aurions vingt ans ? Et il devait venir… et je ne devais prendre qu’une part bien petite à ces courvées si miroitantes pour ma jeune imagination. Et pourtant il y en a des souvenirs de courvées dans ma vie. Je n’aurais qu’à retourner errer sur les chaumes, dans les champs de chez nous, et je vous en raconterais… Je vous parlerais de l’arrachage du lin, de ces journées presque féériques où l’un des arracheurs sort grandi par la lutte en tenant dans ses mains la queue du renard. Je vous ferais connaître les jeunesses qui sont venues lever la Grange-Neuve… ou celles qui ont arraché la pièce de patates du pied de la côte, l’automne où nous avons acheté la terre du voisin. Et la cuisine de la vieille maison… de combien de courvêes n’a-t-elle pas été témoin ? Il faudrait l’interroger pour qu’elle révélât tout ce monde de choses qu’elle emporte avec elle. Mais je veux lui dérober un souvenir ; elle me pardonnera bien car je l’aime toujours.

Eh donc ! un soir ce que j’ai vu et dont plusieurs n’ont peut-être pas entendu parler, c’est une courvée pour plumer les oies. Cet automne-là maman avait une grosse récolte d’oies et elle avait dit que nous rassemblerions les amis pour les plumer. Imaginez donc ! Pas moyen pour la famille de plumer quarante grosses oies dans une seule veillée ; et, passer une semaine à s’ébouillanter les doigts, le père n’aimait pas ces animaux jusqu’à ce point-là. Il ressemblait en cela à tous les cultivateurs de chez nous. Car chez nous les cultivateurs n’aiment pas en général à élever les oies et il faut entendre, au printemps, quand vient la couvaison, les discussions entre les hommes et les femmes. Les hommes, habitués aux rudes besognes, ne s’arrêtent pas à ces choses qu’ils jugent pas sérieuses ; les femmes, elles, apprécient l’utilité des oies pour le cultivateur : ça ne prend pas grand soin et ça rapporte beaucoup ; et les maris n’entendent pas, cela de la même manière : des oies… ça ne paie pas : ça mange du grain comme trois chevaux et c’est toujours rendu partout. Y a-t-il une pièce de blé qui commence à pointer… ça se fait des chemins dans l’herbe et c’est de même jusqu’aux récoltes, sans compter les visites dans les champs du voisin. Et les femmes par cet instinct de pitié pour ce qui n’est pas aimé, trouvent toutes sortes d’arguments en faveur de leur cause : pas d’oies pour les repas de famille au temps du jour de l’an et des jours gras… quel carnaval Seigneur ! Et puis le grain… les garçons en ont toujours quelques platées pour la pouliche… pour qu’elle paraisse bien le dimanche soir, et c’est là où il va le grain… Mais la corde sensible c’est le point d’orgueil : tout le canton est en train d’en élever ce printemps, et ils seront les seuls à ne pas en avoir ; et quand la femme d’un tel qui est curieuse comme quatre leur demandera s’ils ont bien réussi, ils seront obligés de répondre, la tête basse, qu’ils n’en ont pas. Et vous comprenez que les hommes se rendent. Pourtant, l’automne, quand il faut courir ces damnées oies dans la boue devant l’étable, c’est là qu’il s’en fait des promesses ; mais vienne le printemps ! Sur la boue où l’on a fait des promesses, l’herbe verte fait oublier les mauvais jours d’automne et l’on garde encore des oies.

Donc un soir de décembre on fit la courvée. Ce fut un soir de tempête ; d’abord il avait neigé depuis le petit jour et dans l’après-midi le vent prit. Mais y a-t-il une tempête pour faire manquer une veillée quand on a vingt ans et qu’il y a des créatures, ou quand on va voir les vieux ? Vers six heures, les garçons et les filles du père Fabien arrivèrent. Ne faîtes pas la grimace les demoiselles de la ville s’il n’est que six heures : à la campagne on ne perd pas de temps. La belle Lisette avait mis son beau manteau pour paraître plus jolie ; elle se doutait peut-être que Léon y serait… Clara était toute souriante avec ses petites joues rougies par le froid. — C’est épouvantable de voir comme il y a de la neige dans les chemins, disaient les garçons. — Vous comprenez, reprenait le père, qu’après une journée pareille, les chemins sont boulants. « Voyons, passez vous dégréer dans le salon, dit enfin la mère. — C’est ça, passez là-dedans, nous autres nous allons dételer la bête, reprit un grand frère en riant. Soudain on frappe à la porte. « Entrez ». La porte s’ouvre… une bouffée d’air froid coule sur le plancher… et les sœurs mariées entrent avec leurs brassées et leurs marmots ; et c’est un « bonsoir tout le monde »… des becs aux vieux… une poignée de main par ici… une répartie par là ; et c’est une bande de petits emmitouflés jusqu’aux yeux que le grand-père serre dans ses bras… qu’il élève en l’air ; et la vieille qui va au travers de tout ça, embrassant l’un… enlevant le châle de l’autre… et en en jetant par dessus le marché une couple sur le plancher avec la queue de sa jupe d’étoffe. Puis, au milieu de cette scène de famille, des voix… des rires arrivent du dehors. On ouvre la porte… on regarde… Imaginez-vous que Baptiste à Pierre vient de renverser sa blonde, mademoiselle Luce, en prenant la montée, et que les frères et les sœurs des deux parvenus, qui viennent de passer sans broncher, sont à terre de rire. Un cri n’attend pas l’autre. « Parlez nous d’un charretier »… « C’est de la faute de ma pouliche, » rétorque à tue-tête Baptiste qui se débat dans la neige. Mais l’on coupe court à toutes les petits malices… on aide les deux malheureux à se relever et l’on entre à la maison ; et Luce en secouant sa blouse de fourrures songe à l’aventure qui n’en restera pas là.

Au-dedans, la courvée va commencer. On a choisi la cuisine pour la besogne ; cinq petites tables, autour de chacune desquelles peuvent se ranger quatre personnes, ont été disposées près de la grande et sur le poêle, dans le plat à vaisselle, l’eau boue. Les lampes ont été toutes allumées : il y en a sur la tablette ordinaire… il y en a sur la corniche du poêle de cuisine… il y en a sur le bureau des chaudrons… il y en a jusqu’à côté de l’horloge, et ça ressemble plutôt aux préparatifs d’une noce.

Mais comment ça se plume des oies ? Regardez : la mère en prend deux, les plonge dans l’eau bouillante et vous les distribue, puis recommence. Et vous, vous êtes installé sur le coin d’une table avec votre compagnée et vous vous mettez immédiatement à arracher les plumes ; les plus habiles commencent par le dos et finissent par le cou en passant par la bouchée des dames ; les moins habiles arrachent au hasard et n’avancent à rien. Ce soir, deux qui se poussent ce sont Baptiste et Luce, ils ont commencé en même temps que Léon et ils ont un brin plus d’avance. Et le voilà ce damné Baptiste qui se lève la tête en criant d’un air vainqueur : « Une autre de mieux ». Léon qui se sent pointé s’adresse à Philippe, le petit brun qui se dépêche comme un enragé de l’autre côté de la table avec Clara : « Sais-tu une chose ? » Et Philippe qui sait ce qui va venir prend un air vicieux et répond en accentuant : « Non ». — « Il paraît que Baptiste a renversé ce soir en arrivant ; il trouve que ce n’est pas toujours drôle faire le bras croche. » C’est un rire général. Les deux amoureux rougissent légèrement… puis, le moment d’après, Luce jette un demi regard dans les yeux de son cavalier et lui glisse un clin d’œil qui veut dire : « Je pense qu’ils voudraient être à notre place hein ? »

Les sœurs mariées plus sérieuses et surtout plus habituées que les filles, éventrent les oies plumées. C’est toute une besogne que d’éventrer une oie, comme une poule du reste. Il faut d’abord un couteau bien coupant ; il faut ensuite avoir de l’accoutumance. Alors vous fendez la fale délicatement, vous rapetissez votre main, et vous allez chercher le gésier et les autres fonctionnements de l’intérieur. Vous ouvrez le gésier (car sans cela l’ouvrage n’est pas complet) et les marmots qui sont toujours dans vos jambes, grimpent autour de vous pour voir ce qu’il y a là-dedans. Et Dieu sait s’il y en a des perles pour les petits enfants ; il y a même de l’argent ; bien plus, mais il faut dire que ce n’est arrivé qu’une fois, je me rappelle avoir trouvé un diamant (vous riez ?) un véritable diamant que je gardai longtemps comme ce que j’avais de plus précieux au monde. Mais quand j’eus des yeux d’enfant d’école, je m’aperçus que ce n’était qu’une méchante pierre et je la repoussai dédaigneusement.

Ce qui a à peu près le même effet que la découverte d’une mine d’or c’est la découverte d’une masse d’œufs. — « Mais regardez donc ! Que ça en aurait pondu des œufs ça ! » et chacun va voir la masse d’œufs.

Le père s’est réservé pour lui de brûler les chicots ; il fait lentement de grandes éclisses de cèdre, ouvre la porte du poêle et les fait prendre sur la braise d’érable ; puis il promène d’un trait la flamme sur la dépouille. La mère entre temps va de l’un à l’autre, trouve que les filles sont plus d’avance que les hommes, que le duvet va faire de bons oreillers. Et puis elle ne tarit pas d’éloges sur le compte de ses oies : « Regarde-moi ça mon vieux… deux doigts d’épais sur le ventre ; c’est durement beau de voir ça. » — « Ils m’ont assez mangé d’avoine et de blé pour en avoir de la reconnaissance, » rétorque le vieux qui ne se laisse jamais prendre. Et pour narguer à son tour il raconte l’histoire du trou à bale. Et si vous saviez comme elle est amusante l’histoire du trou à bale. Tenez je vous la conte en deux mots. Défunt grand-père n’aimait pas les oies lui non plus. Or un jour, voilà qu’il les surprend sur le fenil à manger l’orge qu’il avait battue la veille. Sans perdre de temps il fonce dans le tas avec sa fourche et en couche deux par terre ; les autres, mortes de peur, n’ont pas le temps de descendre le pont et se jettent dans le trou à baie. Grand-mère arrive épouvantée en criant : « Mon doux ! mes oies ! mes oies ! » Ses pauvres oies avaient les reins sensibles je vous l’assure ; même il y en eut trois qui moururent à la peine. Trois avec les deux que grand-père avait servies ça faisait cinq ; grand’mère n’en a jamais gardées depuis et grand-père se repentait bien de n’avoir pas essayé le trou à bale plus vite.

Et d’histoire en histoire, de plaisanterie en plaisanterie, de plume en plume, l’ouvrage s’achève. Les champions, chez les invités, c’est Baptiste et mademoiselle Luce, quoique Philippe et Clara leur aient joliment brûlé les talons. Deux qui ont fait parler les malins ce soir ce sont Léon et Lisette. Il n’y a plus de doute là-dessus : ils vont publier la semaine prochaine, ils étaient trop distraits. On enlève la plume et le duvet et l’on passe dans l’autre côté pour le réveillon. Pensez donc, les invités ne sont pas pour s’en aller rien dans le ventre, et ce n’est pas leur peur ; il y en a de quoi sur la table ; des poulets rôtis… des bonnes patates jaunes… du pain d’habitant fait avec de la farine de l’année et combien d’autres choses qui mettent l’eau à la bouche… jusqu’aux belles confitures de fraises… et des fraises ramassées dans le clos sur la côte. Mais il faut débiter ce coq-là. Il y a échange de politesse : « Charge toi donc de ça toi… tu es plus accoutumé ». — « C’est à toi plutôt… tu es plus vieux. » Et comme d’habitude, c’est le plus vieux qui a la besogne. Les joyeux repas que ceux qui closent une courvée. Il y a dans l’air des traits d’esprit… des malices toutes gauloises et au milieu des gros rires francs des hommes et des rires clairs des femmes, on sent qu’un lien indéfinissable, qui ressemble à l’esprit de famille, unit tout le monde. Pas de grandes civilités qui mettent toujours du froid et de l’hypocrisie et qui gênent les appétits de fer, mais une franche bonhommie, et je sais nombre de repas où plusieurs se sont dit des vérités assez piquantes pour égratigner l’amour-propre en toute autre circonstances. Le diable de Baptiste est toujours en verve : « N’en donnez pas à Léon, crie-t-il, il n’est pas fatigué lui. » « Tu me paieras ça », rétorque l’autre en faisant un signe de tête et la conversation tombe sur les Anciens. « Croyez-vous hein ! dans l’ancien temps, le monde ne travaillait pas fort »…

« Je pense bien… ils n’avaient rien à faire en fin de compte deux vaches au plus… un cheval, une dizaine d’arpents de terre faite » ”. Mais la grand’mère n’entend pas ça de même ; quand il est question de l’ancien temps… c’est de son temps à elle ; c’est son enfance, sa jeunesse qui passent et d’instinct, elle défend ce coin de sa vie : « Arrêtez un peu mes drôles. Dans l’ancien temps on travaillait dur, je m’en rappelle moi ; on coupait à la faucille et tout le monde y allait ; on faisait de l’abatis, les filles comme les hommes, et puis vos terres…, si elles sont toutes faites, aujourd’hui, c’est dû à nous autres. Dans son jeune temps, je pense que le défunt père vous aurait donné du fil à retordre l’un après l’autre. » Chacun se leva de table là-dessus. Les hommes attelèrent leurs chevaux, les femmes emmaillotèrent leurs petits, les filles se donnèrent un petit air d’amoureuses et tout le monde s’en alla. Je crois que Baptiste fit plus attention à sa pouliche qu’à mademoiselle Luce cette fois-là. La porte de la cuisine se referma sur la tempête du dehors : « Il s’est fait de l’ouvrage ce soir dit le père tranquillement. » « Je vous assure, reprit la mère, que c’est Marie qui était contente des deux oies que je lui ai données. »

Puis elle est allée chercher son chapelet de bois et nous nous sommes agenouillés.

Émile GAGNON
(Jean Noëllet)
Québec, novembre 1916.