La corvée (deuxième concours littéraire)/VIII

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (p. 93-106).

« Vieux-Temps »
(Une corvée dans le Nord)




Tout en bas du village de Saint-J., là où finissent les rangées de maisons plus ou moins jolies, deux chemins se croisent : l’un, qu’on nomme La Chapelle, monte abruptement et conduit en pleine campagne ; l’autre, qui descend, mène à de gras pâturages, paradis des belles vaches Holstein à la robe noire et des Jersey café au lait. À la croisée de ces chemins, Madame Stanislas Cadorette habite une maison d’autrefois, aux pierres irrégulières, perdues dans le mortier, aux fenêtres faites de multiples carreaux. Deux trembles jumeaux, excessivement élevés et plantés à droite et à gauche de la maison, font paraître celle-ci très basse ; elle a cependant deux étages du côté qui monte et trois de celui qui descend.

Cette pittoresque demeure s’appelle « Vieux-Temps ». Nulle main ne l’a encore profanée sous prétexte de restauration ; on n’a pas infligé de colonnes blanches à son perron vermoulu ; ses planchers ignorent les tapis turcs et, dans les vastes pièces, aucun plafonnier d’albâtre ne pend à des poutres émaillées. C’est le bon vieux temps et ses charmes discrets : porte pleine au heurtoir de fer forgé, catalognes claires et proprettes, humble lampe sur la cheminée. Lorsque, dans ma toilette moderne, j’entre sous ce toit séculaire, je me sens un véritable anachronisme, tandis que Madame Cadorette, avec sa robe de simple percale, ses cheveux en bandeaux et son langage archaïque, doit rappeler aux murs de sa maison la paysanne normande ou picarde qui, jadis, pendit un jour la crémaillère dans la vaste cheminée.

Malgré la grande affinité qui existe entre « Vieux-Temps » et sa maîtresse, Madame Cadorette n’y est pas heureuse. Quand je lui exprime l’envie que me causent et sa maison pittoresque et le grand jardin d’où, par les jours de beau temps, l’on voit une Laurentide bleue se profiler au-dessus des sapins, elle hausse les épaules et répond : « Si vous aviez vu notre terre ! »… Quel ton d’infini regret ! Ce paradis perdu, dont le souvenir hante ma vieille amie, est une ferme de Sainte Anne des Plaines, entourée de cette terre canadienne noire et forte qui fait les champs opulents si admirés au cours de nos randonnées en auto. Mais ce n’est pas un paysage que regrette la pauvre femme, c’est la maison même qu’elle habitait. Il me semble voir, tant elle m’en a parlé, la vaste et claire cuisine, ce poêle énorme de fonte où disparaissaient des troncs d’arbres presque entiers, et le chaudron, jamais assez grand pour les « bouillis » monstres qu’elle faisait aux « engagés ». Je vois aussi les chambres spacieuses et j’entends les bruits joyeux qui les remplissaient quand tous les Cadorette, disséminés dans la Province, arrivaient en août chez leur tante de Ste-Anne pour « casser » le blé d’Inde. Les jeunes appelaient cela la « Corvée » ; les vieux, qui avaient gardé les expressions d’autrefois, disaient la « Courvée ». Que cette réunion familiale était gaie ! Aussi, quand, à la mort de son mari, Madame Cadorette dut tout vendre, tout abandonner pour aller vivre au village, elle ne put renoncer à sa fête annuelle et emporta de Ste-Anne le grand chaudron à bouillis et quatre épis de son blé d’Inde sucré, le meilleur de la Province, paraît-il… Plusieurs années ont passé depuis ce jour ; des dix enfants Cadorette il ne reste plus à « Vieux-Temps » que les deux derniers, mais le blé d’Inde que, chaque année, Charlemagne sème dans le grand jardin, est toujours le véritable descendant des quatre épis de Sainte-Anne.

Ce mois d’août que je passe à Saint-J. amène la fameuse Corvée. Depuis huit jours, Madame Cadorette prépare « Vieux-Temps » pour les hôtes attendus. Aux fenêtres fraîchement lavées je l’ai vue mettre des rideaux blancs. D’une armoire elle vient de sortir une catalogne toute neuve, qui, dans son genre, est une œuvre d’artiste. C’est le dernier ouvrage d’Eugénie, la fillette qu’elle a perdue ; j’aime ses larges bandes bleu très pâle, roses, vert foncé. On dirait que la petite « habitante » qui l’a faite a voulu reproduire un beau soir comme ceux que nous avons maintenant, car ce bleu, c’est bien le ciel pâle de sept heures, le rose, l’horizon que le soleil vient de quitter, et la bande verte rappelle la ligne sombre des bois de sapins. « J’irai au village cet après-midi, me dit Madame Cadorette ; il me faut du coton jaune pour leurs draps. Pour vous, j’en ai réservé des blancs, mes plus beaux, ceux que j’ai toujours de côté pour les morts. » (! ! !)

* * *

« Vieux-Temps » possède enfin ses hôtes : la tante Maria, de Montréal, et son petit Charles-Auguste, bambin de l’âge de Jean Cadorette, huit ans, je crois. Il y a encore les deux fils de ma vieille amie et leurs femmes. Tout le monde s’est revu avec joie et les embrassades de l’arrivée ont rempli la maison de ce « bruit d’abeille » dont parle Rostand.

« Notre “visite” nous a apporté le beau temps ! » dit Madame Cadorette. Et c’est heureux, pensé-je, car le Nord a besoin de soleil : la ramure des sapins est si compacte quand la lumière ne s’y joue pas ! Et voici que cinq heures sonnent, moment fixé pour la Corvée. Dans le jardin où le blé d’Inde est roi, toute une cour descend. Très vite, nos personnes amusées disparaissent sous le feuillage profus. Un champ de maïs, c’est une forêt vierge en miniature ; les vrilles des plants de citrouille qui y sont parsemés remplacent les lianes et sont comme elles inextricables ; il faut faire son chemin entre les plants serrés, écarter ces grandes feuilles pâles et lancéolées…

C’est joli ici : « Vieux-Temps », vu de loin, est presque majestueux ; le soleil qui baisse donne aux vieilles pierres des tons roses et bleus. Les trembles dépassent le toit pointu et l’ornent de deux énormes bouquets. Mais ce n’est pas le moment de la contemplation ; la Corvée est déjà commencée. Autant de bruits secs, autant d’épis cassés, qu’une main lance aussitôt dans le petit sentier. Cric, crac… j’ai fait ma première « casse ». C’est gentil, un épi ! À voir la mèche brune qui le surmonte, on croirait qu’une frimousse se cache derrière l’enveloppe verte. Tirons donc une feuille pour voir… Qu’est-ce qui a robes par-dessus robes ? Pas rien que l’oignon, je vous jure ! Mon épi en a trois, quatre, cinq, combien donc ? Oh ! quel joli sourire font ces rangées de grains blancs, pareils à des dents ! Tiens, c’est tout chaud sous ces feuilles ; le soleil a caressé l’épi avant moi ; les fils vert tendre qui le remplissent sont tièdes comme, sur une nuque, des cheveux fins. Mais, voyons, ce n’est pas le moment de contempler, ai-je dit… Et cric et crac, je casse, ils cassent, nous cassons. De partout, les épis volent, les épis tombent ; on dirait qu’un prestidigitateur jongle avec le blé d’Inde de « Vieux-Temps ». Cependant, le soleil baisse toujours ; dans le grand jardin il y a pour tout bruit le froissement du feuillage et, à intervalles, un froufroutement prolongé : ce sont les vingt pigeons blancs de Charlemagne qui font la navette, en un vol unique et splendide, du toit de l’écurie à celui de « Vieux-Temps ». Oh ! la belle, la merveilleuse journée !…

« Six heures ! » crie tout-à-coup Madame Cadorette. « Assez travaillé, mes enfants Jean, mon petit garçon, viens avec Charles-Auguste ramasser tout ce blé-d’Inde et le mettre dans ma grande cuve à laver, pour qu’on fasse l’épluchette, à soir… »

Tout le monde sort du feuillage sauf Jean et son cousin. Où sont donc ces petits ? Les messieurs fouillent le blé-d’Inde, les y croyant cachés ; peine perdue ! C’est Charlemagne qui, entendant sous l’escalier des rires étouffés, découvre les deux enfants. Ils se sont cachés là pour exécuter quelque forfait, je m’imagine.

« Voulez-vous me dire ce que vous êtes en train de faire ? » demande Madame Cadorette.

— « J’sus t’après manger des “frémilles” pour amuser Tit Charles, » répond Jean.

Horreur ! ce garnement dit vrai… Il

suce à pleines lèvres le corps noir d’une énorme fourmi !

— « Mon infâme, ousque t’as pris ces plans-là ? »

— « Ben, sa mère, c’est Tit Charles Il me paye pour me voir faire… J’mange deux frémilles pour une cent… J’les casse par la moquié d’abord et j’suce le blanc qu’y a dans le gros morceau… C’est pas méchant pan toute… c’est surette… ça goûte quasiment comme les “caboches”. Ça paye pas si ben que les chenilles, par exemple ; Tit Charles me donnait une cent chaque pour les croquer en deux ; mais j’les envalais pas parce que ça colle trop et j’ai pas pu aller plus loin que six ! »

— « Mon malpropre, dit Madame Cadorette, dégoûtée… C’est-y pas toé qu’avais mal au cœur à l’école parce que le Frère disait que saint Jean Baptiste mangeait des sauterelles, et te v’la qui fais ben pire encore ! Jette-moé ces bibites-là tout de suite et ramasse le blé-d’Inde dans le p’tit chemin, que je puisse passer pour aller traire la vache… Puis, écoutez-moé, tous les deux : si jamais je vous reprends à des inventions de même, vous mangerez une volée à faire peur aux poules ! »

* * *

La campagne sous un ciel gris, ce n’est point beau. Aujourd’hui les bois n’ont pas un relief, les champs, pas une couleur ; le chemin de La Chapelle, de « Vieux-Temps » jusqu’à la Montée, a été lugubre. J’ai pourtant préféré cette monotone promenade à un séjour dans la maison où chacun se ressent du vilain temps : Madame Cadorette a mal aux jambes et aux nerfs, les gamins sont bruyants ; nous remarquons d’ailleurs que, depuis avant-hier, jour de la Corvée, Charles-Auguste change beaucoup ; il semble que son naturel, un instant chassé par la timidité, revient au triple galop ; ce petit monsieur brave maintenant sa mère, se moque de sa tante, parle aux autres effrontément. Je reviens donc bien lentement, dans la poussière du chemin, regardant le ciel si bas qu’il semble près de déchirer ses nuages aux pointes des sapins. Mais pourquoi contempler cette grisaille quand j’ai en moi des souvenirs ensoleillés ? Hier était encore un jour à marquer d’une pierre blanche, car ce lendemain de Corvée fut fête à lui seul. L’excellente Madame Cadorette avait dit, le matin : “ Qui casse le blé-d’Inde le mange ! » et, pour mettre sa menace à exécution, elle chauffa le gros poêle, sortit le fameux chaudron de Ste-Anne, dans lequel s’engouffrèrent tous nos

épis, et prépara un « bouilli ». Quel air de fête eut à midi la table de « Vieux-Temps » ! Il n’y brillait certes pas de cristaux autour d’un surtout ciselé mais la nappe blanche et rouge était immaculée, et dans maints petits plats, tous les trésors du jardin s’étaient logés : c’étaient les tranches rosées des tomates sur la verte laitue, les betteraves pourpres, l’or pâle du céleri… Et, sur tout cela, un clair soleil et le sourire de notre hôtesse régnaient. Bonne Madame Cadorette, je la vois encore nous servir… Son bouilli, nous le vanta-t-elle ! ! ! ! « C’est du bœuf de par icitte, avec une belle brique de lard au travers, des carottes de chez nous ; y a aussi dix beaux p’tits paquets de fèves, un par personne… Mangez… mangez… y a qu’ça de plaisir dans le monde ! » Pauvre femme, on pourrait la croire bien terre-à-terre ; pourtant, une fois les repas donnés aux autres, elle s’assied, fourbue, au coin de la table de sa cuisine, pour ne manger à la pointe de son couteau que des restes refroidis.

Avons-nous vraiment consommé ce monceau de blé-d’Inde qu’elle apporta, depuis les épis laiteux à la fine saveur jusqu’aux « fleuris » que préfère Charlemagne ? Sainte pénitence, vous étiez loin ! C’est la faute de Madame Cadorette, après tout… Elle disait sans cesse : « Bon, bon… mangez… gênez-vous pas… » Et, alors, nous mordions, à la façon des écureuils, dans les épis juteux, et c’était bon ! ! ! !

Je ris encore d’une répartie que fit Jean, pendant qu’au dessert nous savourions mûres et « bleuets » parfumés. « Sa mère, dit tout-à-coup Charles-Auguste, Jean est simple,’c’est effrayant. J’sus t’après lui conter que notre chatte blanche a eu des p’tits chiens et il cré ça ! »

— « Ben, c’est pas si drôle, fit Jean, étonné ; notre grosse poule a ben eu des canards ! »

Cher petit Jean !

Mais n’est-ce pas lui qui vient au-devant de moi ? Il est porteur de quelque nouvelle, je suis sûre. Aurait-il fait bonne pêche et va-t-il m’annoncer pour le dîner mulets gras, perchaude ou un embryonnaire achigan ?

« Mademoiselle, vous savez pas ? ? »

— « Non, Jean, je ne sais pas du tout… »

— « Imaginez que ma tante s’en va à soir ! ! ! »

— « Comment donc, mon mignon ? Tes grands cousins sont partis hier, mais Tante Maria et son petit garçon devaient rester jusqu’à dimanche. »

— « Ça fait rien, ils partent pareil, ma tante est en ’iable ! »

Nous arrivons au seuil de « Vieux-Temps » sans que j’aie compris le bavardage de mon petit ami. Il ouvre la porte et je vois sa maman assise au bas de l’escalier, la tête dans ses mains. Évidemment quelque chose va mal.

« Hein, sa mère, c’est vrai qu’ils s’en vont ? »

— « C’est ben trop vrai, répondit Madame Cadorette ; Maria part ce soir, et cela pour l’amour de son Charles-Auguste. Vous avez vu nos deux garçons ben tannants ce matin, c’était rien auprès de c’t’après-midi. Ils m’ont cassé une vitre de l’écurie, estropié un poulet. Pour les punir, je les ai fait monter sur la galerie. Croyez-vous qu’ils sont restés tranquilles ? Jamais de la vie ! Pour changer, ils jetaient des pierres aux pigeons de Charlemagne. Tout de même, je tâchais de les endurer à cause de Maria. Vers quatre heures, ils se sont décidés à trier mes tomates ; c’est alors qu’une bataille a commencé ; ce Charles-Auguste est devenu quasiment enragé et a garoché deux grosses tomates qui se sont écrasées en plein sur la catalogne d’Eugénie. C’est ben simple j’me sentais pus… j’sus sortie — la bonne Sainte Anne elle-même m’aurait pas arrêtée — je vous l’ai attrapé par les oreilles, comprenez-vous… et j’y ai dit : “Toé, mon p’tit garçon, j’te garantis que le jour où tu partiras, j’irai pousser sur l’train…” Il a ben fallu que sa mère m’entende d’en haut ; elle est descendue, avec un air de barreau de chaise, pour me dire qu’elle partait. J’y ai répond : “ Maria, tâche d’avoir plus de bon sens qu’ça… va pas te fâcher pour l’amour de ces achalants ! ” Elle a dit : “ Quand on est tanné de mon enfant, on est tanné d’moé itou j’m’en vas… ” — Que voulez-vous que j’fasse ? Faut ben les laisser partir ! »

Oh ! la corvée si belle, si gaie, qu’elle finit mal ! Ma vieille amie est bouleversée, son cœur hospitalier, tout malade ; il voudrait, je suis sûre, pouvoir donner à ses nerfs une de ces volées qui font peur aux poules. Moi aussi, je suis navrée, et je dis avec inquiétude : « Croyez-vous que vos parents sont fâchés pour toujours ? »

— « Craignez pas, me dit Madame Cadorette avec son fin sourire ; ils reviendront ben “faire boucherie” avec nous autres pour les fêtes !… »

Je suis invitée à la Corvée d’hiver de Madame Cadorette. J’irai voir le jardin tout blanc… « Vieux-Temps » sera bien gris sous les trembles dénudés !…

Germaine CORDON
(« France »)
Montréal, novembre 1916.