La corvée (deuxième concours littéraire)/IV

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Texte établi par Société Saint-Jean-Baptiste, Édition des Patriotes (p. 37-56).

Le petit Monsieur


— Brrr ! il fait froid, vous savez, dit le père Servan en entrant dans la cuisine de la ferme. « Il est fini l’été des sauvages et ben fini… N’importe ! j’suis content d’voir mon blé-d’Inde — et j’en ai gros c’t’année — rendu dans la grainerie, tout prêt pour l’épluchette. Brrr ! j’suis tout transi…

Il ôta son chapeau, l’accrocha à un clou planté dans l’un des soliveaux au-dessus de sa tête, près du fusil ankylosé par la rouille et par l’âge, et se rapprocha du feu.

— Viens prendre une tasse de thé chaud, lui dit la mère Servan, une petite vieille aux mouvements vifs, à la personne proprette et dont les joues, encore rondes, avaient l’air de pommes d’apis mûres.

— T’as raison, répondit Servan. « Ça m’réchauff’ra. » Il ajouta une nouvelle bûche d’érable à celle qui brûlait déjà allègrement dans le poêle, puis s’alla mettre à table, traînant sa chaise sur le plancher.

— Ah ! l’temps change vite, dans not’pays ! s’écria-t-il. « C’matin il faisait presque chaud, il faisait beau et c’soir, nous v’la enfermés comme si c’était l’hiver, contents d’boire une goutte de thé pour réchauffer la pauvre carcasse qui s’en va… Tout d’même, c’est bon ce changement… Cette chaleur, ce silence, ce poêle qui ronfle… Ça nous change de l’été. Et ça m’rappelle un tas d’choses… des choses ben loin, aujourd’hui, des figures, des souvenirs…

Un moment il sirota son thé avec béatitude, puis, se retournant vers une jeune fille qui s’occupait activement de la table, il ajouta gaiement :

— Dis donc, Yvonne ? Si on appelait une courvée pour l’épluchage de c’blé-d’Inde ? Est-ce que ça t’irait, toi ?

— Oh ! oui ! approuva la femme, « faisons une épluchette ! »

— Tu n’dis rien, Yvonne ?

— Mais je veux bien, parrain, répondit la jeune fille, toute rougissante de plaisir. « On mangera de la tire ? »

— Tant qu’on voudra !

— Et nous danserons ?

— Des gigues, des quadrilles, oui, ma fille, si l’on veut.

— À quand la fête ?

— Mon Dieu, l’plus tôt possible. Samedi soir ferait ben not’affaire, répondit Servan. « Qu’en dis-tu ? »

— Hum ! l’temps est ben court pour avertir les jeunes gens, reprit la mère. « C’est aujourd’hui jeudi »…

— Oh ! il suffira d’le dire à Louis Valande, demain matin, et tout l’monde le saura, du village à la ville. C’est mieux qu’un journal que c’gars-là : c’est un télégraphe !

Servan se leva de table, alla chercher sa pipe sur le banc des seaux, prit un tison dans la braise du poêle, le posa sur le tabac dont sa pipe était encore à demi remplie, aspira avec force la fumée, puis alla s’asseoir posément dans l’ombre, réchauffé, content, fermant les yeux de bien-être et de volupté.

Prestement la table se débarrassait dans un cliquetis réjouissant de vaisselle entrechoquée, mais Servan, qui s’y plaisait d’habitude, bientôt ne l’entendit plus, perdu dans un rêve étrange et doux. De toute son âme il écoutait parler sa maison, son foyer, la voix de ses vieux meubles qui semblaient craquer d’aise dans la chaleur grandissante de ses murs, des marches de son escalier où tant des siens étaient passés ; de son seuil ; de son vieux poêle de Trois-Rivières dans lequel sa grand’mère avait fait son pain ; que sa mère avait utilisé, que sa femme utilisait encore — et de toutes ces voix, ces visions, ces souvenirs, prenaient corps, se concrétisaient les formes familières de ses grands parents, de son père, de sa mère, des enfants qu’il avait perdus, et, tout à coup, se sentant prêt à pleurer, Servan se leva brusquement et se rapprocha de la table.

— C’qui m’fait l’plus d’peine, dit-il, suivant son idée, « c’est que not’garçon ne pourra pas venir à c’courvée-là… V’ià trois ans j’me ouviens qu’il s’était ben amusé, l’bougre… Tu te souviens, Yvonne d’la cour qu’il te faisait ? Hein ? Que veux-tu ! c’est sa façon, à lui, d’montrer son affection… Puisqu’il t’aime, le gars…

— Voyons, parrain ! se récria la jeune fille.

— Eh ben, quoi ? S’pas défendu d’s’aimer, il me semble…

— Pour ça, non, approuva la mère Servan, affectueusement. « C’est même une grande joie pour nous autres, pauvres vieux, d’savoir que not’garçon, quand il prendra not’ place sur la ferme, sera ben éduqué, ben avantagé et ben marié…

— Quand ton père est mort, suivant ta mère de près, hélas ! reprit Servan, s’adressant à la jeune fille, je lui ai promis de faire de toi ma fille — notre fille — et je tiendrai ma promesse.

Le cœur gros d’une émotion mêlée de peine et de reconnaissance, Yvonne s’était arrêtée dans son travail et songeait.

— J’y pense ! s’écria la mère, « si tu envoyais un mot au garçon ? Il pourrait demander un congé au collège et venir passer l’samedi et l’dimanche avec nous. Comme ça il serait d’la courvée, l’pauvre p’tit »…

— T’as raison ! cria Servan, enthousiasmé, « il faut qu’André vienne à c’t’épluchette et qu’il s’amuse encore… Quand tu auras fini ton ouvrage, Yvonne, tu nous écriras un mot pour André, hein ? »

— Tout de suite, parrain.

Et la jeune fille, après avoir été chercher ce qu’il fallait, s’installa au bout de la table, la plume levée, songeant. Puis, lentement, elle se mit à écrire, énonçant tout haut, à mesure, les phrases qu’elle écrivait afin d’être bien comprise des deux vieillards qui s’étaient rapprochés et suivaient avec intérêt le tracé des caractères sur le papier. À tout moment ils approuvaient de la tête, pleins d’admiration pour le talent de la charmante enfant qu’ils aimaient comme leur propre fille et qu’ils voyaient déjà à la tête de leur ferme, heureuse épouse, bonne mère et fermière renommée.

Le lendemain, Servan rencontra Louis Valande au village. — J’compte sur toi pour faire connaître ma courvée, Louis… C’est pour samedi soir. Et sur la réponse enthousiaste du gars d’aller le dire partout, il rentra chez lui.

— Ça marche ! s’écria-t-il en entrant. On aura foule samedi. C’est Louis qui me l’assure. Où est Yvonne ?

— Dans la cuisine d’été, répondit la mère Servan.

— J’vas la trouver.

— T’as mis la lettre d’André à la poste ? cria la mère, juste au moment où Servan sortait.

— Mais oui ! c’question ! répliqua-t-il.

* * *

Le samedi, André Servan arriva vers six heures du soir, frais, rose et mis comme un monsieur de la ville. La mère en eut un éblouissement. Elle courut à lui et l’embrassa sur les deux joues. Non moins glorieux, mais plus calme, le père se contenta de lui serrer énergiquement la main. Yvonne, accourue de la cuisine, toute rose d’émotion, allait tendre ses joues au jeune homme, comme elle en avait l’habitude à chacune de ses visites, mais cette fois André lui tendit la main avec un tel parti pris de froideur et de cérémonie, qu’elle s’arrêta net, toute saisie.

— Mais embrassez-vous donc ! En v’là des manières ! s’écria Servan. Comme si vous étiez des inconnus l’un pour l’autre… Des enfants qui ont été élevés ensemble. Embrassez-vous tout d’suite !

André se mit à rire et courut à Yvonne qui se dérobait déjà.

— Comment donc ! mais je ne demande pas mieux ! s’écria-t-il. « Allons, viens embrasser ton grand frère ! dit-il plus bas à la jeune fille en lui coupant la retraite. À ce terme de grand frère, Yvonne s’arrêta, baissa les yeux, se laissa embrasser, pâle et froide, puis s’en alla lentement vers la cuisine attenante. Les deux vieillards se regardèrent avec surprise, inquiets, ne comprenant rien à ce qui se passait.

— Qu’est-ce qu’elle a donc, la p’tite ? dit la mère Servan. « Lui as-tu dis quelque chose de déplaisant, André ? »

— Mais non, répondit le jeune homme avec indifférence, « elle est intimidée, sans doute »…

— C’est curieux, reprit Servan. « Je vas aller lui parler. »

— Laisse-donc, père ! Elle va revenir… J’ai faim ! Mère, as-tu de tes bonnes tartes aux pommes à m’offrir ?

— Mais oui, j’en ai, s’écria joyeusement la mère. Tiens, va te mettre là, à ta place… Seulement ne va pas manger à ta faim. André, garde un peu d’appétit pour le réveillon.

— Oui, ajouta Servan. « Nous allons nous amuser ce soir. Après l’épluchette, le réveillon, et vive le plaisir !

À table, André parla du collège, de ses maîtres, de ses camarades, de ses brillantes relations… Il se vanta avec la suffisance puérile et maladroite du petit jeune homme dont la tête s’est enflée aux dépens du cœur et de l’intelligence, et qui s’ignore encore profondément.

— Et l’on n’a pas fait de difficulté, au collège, pour te donner congé ? demanda Servan.

— Non. Mais mes camarades se sont moqués de moi quand ils ont su qu’il s’agissait d’une épluchette, d’une « courvée » comme vous dites si drôlement… Pourquoi une épluchette ?

— Comment ! pourquoi ? s’écria la mère, suffoquée.

— Ça ne se fait plus guère, continua André. « Pourquoi ne pas acheter une de ces machines américaines qui font tant de besogne en si peu de temps ? Les inventions existent pour qu’on s’en serve et la science…

— Laisse-moi donc tranquille avec ta science ! dit Servan, impatienté. « Tes inventions sont en train d’faire des automates, des machines avec nos habitants… Tu dis qu’les courvées s’en vont ? Tant « pire » ! C’est encore un peu de ce qui nous faisait contents, affables et « recevants » qui s’en va. Eh ben ! tant que j’vivrai, moi, la courvée s’ra en honneur à la maison et c’est pourquoi j’en ai organisé une pour c’soir… L’école — la ville plutôt — t’a ben changé, mon gars ?… J’me souviens que tu ne les dédaignais pas, les courvées, v’là trois ans…

— Peut-être. Mais j’ai vieilli, j’ai changé depuis… Je me suis instruit… Ça me paraît aujourd’hui un peu enfantin, un peu ridicule ce rassemblement, cette foule avec sa grosse gaieté, ses cris, ses jeux… Non ! si je suis venu c’est à cause du congé que m’a procuré votre lettre, d’abord, et pour avoir le plaisir de vous revoir. Mais puisque corvée il y a, je veux bien en être, si cela peut vous faire plaisir.

Le père allait ajouter quelque chose, mécontent du ton de voix qu’avait pris son fils, mais il n’en eut pas le temps : une voiture venait de s’arrêter à la porte, chargée d’invités, à en juger par le bruit qu’on faisait, et il se contenta d’ajouter :

— Il faut que ces jeunes gens s’amusent et soient bien reçus, André. Tu vas me faire le plaisir de quitter tes airs dédaigneux et d’leur faire les honneurs d’la maison avec Yvonne.

— Tout de même, ne comptez pas sur moi pour les amuser, répondit André, avec dépit. « Je n’en ai ni le goût, ni le courage… »

— Ah ! mon Dieu ! pensa la mère. « On m’a changé mon p’tit ! Et une inquiétude, soudain, la mordit au cœur : « Est-ce que ce beau monsieur-là serait jamais un cultivateur, un habitant ? »

— Bonsoir, m’sieu Servan ! bonsoir madame… Tiens ! bonsoir, André ! T’as pas voulu manquer l’épluchette ?

Une trombe d’invités entraient dans l’immense cuisine où devait se faire la corvée. Les hommes parlaient haut, se serraient les mains avec la phrase consacrée sur les lèvres :

— Tiens ! un tel ? Comment ça va ?

— Bien, bien… et toi ?

Les femmes riaient entre elles, causaient en se regardant l’une l’autre de la tête aux pieds, détaillant chapeaux, figures et toilettes, et toutes firent fête à André quand, commandé, poussé par le regard de sa mère, il se fut décidé à avancer. Mais les attentions tombèrent vite devant l’attitude ironique du jeune homme et l’on se tourna vers Yvonne qui recevait à la porte, les yeux un peu fatigués, mais souriante et très brave.

Les chapeaux, les manteaux, les pardessus s’enlevaient, s’empilaient aux clous, le long des murs, sur les chaises, sur les marches de l’escalier… On transportait des bancs, des chaises ; le poêle ronflait dans la pièce voisine ; une allégresse flottait dans l’air et des senteurs alléchantes passaient, par intervalles, qui faisaient lever le nez aux gars et rire les jeunes filles.

— J’ai fait du cidre, c’t’année, annonça Servan, quand tout le monde se fut installé. « J’paye une ronde avant d’se mettre à la besogne. Yvonne, continua-t-il, se tournant vers la jeune fille, « veux-tu aller tirer du cidre ? C’est bon. Et nous, les gars, allons chercher les sacs de blé-d’Inde à la grainerie. Viens-tu, André ? »

Mais André fit la sourde oreille. Ce que voyant, Valande goguenarda :

— Faut pas qu’y salisse ses beaux habits ! Allons-y, père Servan, nous et les gars.

— André n’nous a pas entendus, murmura Servan avec un peu de gêne.

Ils revinrent quelques minutes plus tard, chargés de sacs de maïs bruissants et chevelus qu’ils versèrent en tas au milieu de la chambre, sur le plancher. Yvonne, aidée de la mère Servan, était déjà en train de passer le cidre aux invités. André se tenait à l’écart, l’air dédaigneux.

— Une danse ronde autour du tas d’blé-d’Inde ! cria Valande en saisissant une jeune fille par la main.

— Oui, oui ! une danse ronde ! reprirent les autres.

— Allez-y ! dit Servan.

Et la danse ronde se forma, évolua, un peu folle et bruyante à cause du plancher de bois nu et des gros souliers qui le raclaient, mais pleine d’entrain et d’agreste poésie. On chanta « L’oiseau bleu, » « Mon père a tué le loup, » etc., etc., et quand on s’arrêta, plus d’un et plus d’une avaient soif d’avoir chanté. Encore une fois les verres de cidre circulèrent, puis chacun venant prendre son épis de maïs au monceau central, se mit à le dévêtir proprement de son enveloppe. Les chaises et les bancs manquaient : les femmes prirent ce qu’on en put trouver, et les garçons, les hommes restèrent debout derrière elles ou s’assirent sur le parquet, en tailleur. Des rires éclatants fusaient, des petits cris, des exclamations… Partout on caquetait tandis que les mains travaillaient et, quand il se faisait la moindre accalmie, on entendait le bruit très doux, pareil à celui de la soie qu’on déchire, de l’enveloppe arrachée violemment du maïs mûr et sec.

André était disparu depuis un instant. Servan ne s’en aperçut pas tout d’abord, mais une des jeunes filles en ayant fait malicieusement la remarque, il s’empressa de s’informer.

— Ah ! laissez-donc, père Servan, cria le fils Leroux, un voisin. « On sait bien qu’André n’est pas d’not’monde !… On peut bien l’excuser, vous savez… »

— Pas d’not’monde ! s’exclama Servan, « pas d’not’monde ! Apprends, mon gars, qu’André est fils d’cultivateur, d’habitant comme toi et qu’il ne s’ra pas autre chose »…

— J’vous d’mande pardon, m’sieu Servan, reprit Leroux. « Je n’ai pas dit ça pour vous offenser. Comme André n’paraissait pas s’plaire beaucoup à l’épluchette, j’ai cru…

— C’est bon, dit le père, je n’t’en veux pas. Et il ajouta, s’adressant principalement à sa femme : « Je vas chercher André »…

Quelques minutes plus tard il rentra suivi de son fils. Servan avait l’air mécontent, tandis qu’André montrait une nervosité qui ne disait rien de bon.

— Ah ! le v’là, m’sieu André ! s’exclama Leroux, goguenard. « Il faut que tu trouves l’épi rouge, André ! j’suis sûr que tu vas tomber dessus du premier coup…

— Oui, oui, dit Servan, « les mains à la pâte ! » Et sa voix prit un accent qui fit dresser les oreilles aux invités.

— Le fils Servan flanche à l’ouvrage, se dirent-ils. Et les jeunes filles se regardèrent entre elles, les unes avec surprise, les autres narquoisement. André rougit, mais s’approcha et se mit en devoir, lui aussi, de déshabiller les épis. Autour de lui le tapage, un instant calmé par cette scène, reprenait ; les yeux brillaient, une chanson s’ébauchait, coupée par une exclamation, et Leroux continuait son monologue de beau garçon qu’on admire et qui s’en rend compte tout à fait. Il suivait des yeux le travail qu’accomplissait André, sachant probablement ce qui devait arriver, car tout à coup, il poussa un cri de triomphe.

— Il en a un ! il en a un ! André a trouvé un épi rouge !

— André ? Un épi rouge ?… C’est pourtant vrai ! Viens voir, Yvonne…

Yvonne ne bougea pas, mais la mère Servan s’approcha, s’essuyant les mains à son tablier. Il y eut un silence curieux, plein de choses. Un rire étouffé fusa ; des chuchotements se firent entendre.

— Tu sais, dit Servan à son fils, « que celui qui trouve un épi rouge doit aller embrasser son amie de cœur »…

— Oui, je sais, répondit André. « Mais je n’ai pas d’amie de cœur »…

— Pas d’amie de cœur ! s’écria Servan. Et naïvement son regard alla vers Yvonne. Qu’est-ce que tu dis donc là, garçon ?

— C’est dommage qu’la ville soit si loin, dit Leroux, ironique. « André ne serait pas long à s’en trouver une »…

André se retourna vers lui avec colère : — Toi, Leroux, tu me ferais plaisir en gardant tes réflexions pour toi : je n’ai rien à te dire et tu n’as pas à parler.

— Oh ! oh ! voyons ! dit Servan, s’interposant.

— J’vous d’mande ben pardon, m’sieu André, reprit Leroux, avec un salut cérémonieux qui fit rire les autres. « Permettez-moi d’aller mettre mes gants… Et puis, tu sais, — et sa voix eut soudain un ton de défi, — si tu ne veux embrasser personne, il faut le dire et me passer l’épi : j’embrasserai pour toi »…

— Fais donc ! dit dédaigneusement André. Et il lui tendit l’épi rouge.

Clac ! Un gros baiser retentit qui jeta l’assemblée dans une gaieté folle. Puis on se remit à l’épluchette avec une énergie nouvelle. Tout à coup, André laissa tomber furtivement l’épi dont il venait d’entr’ouvrir l’enveloppe et s’empressa d’en prendre un autre. Mais Leroux, qui devait être pour quelque chose dans ce hasard extraordinaire, jeta le cri d’alarme.

— André en a trouvé un autre !

— Un autre épi rouge ! Mais il n’y en a donc que pour lui ? cria la mère Servan, de loin. Ah ! ben, j’espère ben que c’fois-ci, tu vas l’embrasser !

— Qui ? demanda Leroux, railleur.

— Je n’ai pas trouvé d’épi rouge, dit André, avec dépit. Voyez plutôt.

— Et celui que tu viens d’laisser tomber ? s’écria Leroux. Je le vois d’ici… Il est rouge comme la joue d’ta voisine…

André hésita. Un moment il eut l’envie folle de jeter l’épi qu’il tenait à la tête de celui qui le raillait là-bas, du regard, mais il se contint. Rapidement il se pencha vers sa voisine, l’embrassa sur les deux joues, puis regarda autour de lui avec défi. Il y eut un moment de surprise, puis tous les yeux se tournèrent vers Yvonne qu’on venait de voir à deux pas du groupe, mais qui tournait le dos, maintenant et paraissait très occupée. Encore une fois les époux Servan se regardèrent, une immense surprise dans les yeux.

Le tas de maïs était presque épuisé. Servan s’avança :

— C’t’assez pour l’moment. Un quart d’heure de r’pos, puis viendra l’réveillon. Amusez-vous un peu.

Un brouhaha et les invités se levèrent, se secouèrent, s’éparpillèrent un peu partout, les uns s’empressant de sortir, les autres organisant un quadrille ou se poursuivant de pièce en pièce. André suivit Leroux qui sortait en chantonnant.

— Leroux, lui dit-il, quand il l’eut rejoint, « tu vas me faire le plaisir de te mêler de tes affaires, hein ? Je ne veux pas…

— Tiens ! Mais c’était pour s’amuser que j’ai fait ça ! répondit Leroux.

— Je ne veux pas me mêler à vos jeux, reprit André, s’échauffant. « Ils sont idiots, vos jeux »…

— Ah ! Eh ben, pourquoi venais-tu à la courvée, alors ?

— Je suis venu pour faire plaisir à mes parents, non aux imbéciles de l’épluchette…

— Oh ! oh ! Je t’avertis que si tu m’appelles imbécile, j’réponds par crevé…

— Leroux !

— M’sieu !

— Brute ! Et André eut un mouvement violent, comme pour lancer sa main sur la figure de l’autre.

— Ah ! non ! pas ça ! dit Leroux en saisissant les bras d’André entre ses mains puissantes. « Tu pourrais te faire mal, mon p’tit, et ça f’rait d’la peine à ton papa… Rentrons à la maison et soyons sages »…

André, dans l’impossibilité absolue de bouger, tremblait de rage et d’humiliation. Quand Leroux l’eut lâché cependant il ne tenta pas de continuer la querelle, mais rentra rapidement chez lui, pour disparaître tout à fait. Cela eut pour effet de créer une gêne, un malaise qui écourta la veillée. On n’apporta plus de maïs après le réveillon et les couples s’en allèrent bientôt, les uns après les autres, ou plusieurs à la fois. Quand le dernier fut sorti, Servan eut un grand soupir de soulagement. Yvonne, lentement s’en alla… La mère Servan s’assit sans rien dire, fixant la table mise et toute bouleversée, une tendresse aux yeux. Il y eut un silence plein d’angoisse, puis tout à coup on entendit un sanglot, un sanglot convulsif d’enfant qui ne peut plus se contenir et les deux vieux, lentement, tournèrent leurs regards vers la chambre voisine.


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— C’est Yvonne, murmura la femme.

Alors le père Servan se leva, la face empourprée de colère, tendant le poing vers l’étage supérieur de la maison où son fils devait se trouver :

— Ah ! le r’négat ! l’mauvais fils, le lâche ! cria-t-il.

Mais la mère qui pleurait aussi, maintenant, dit avec difficulté :

— Mon pauvre vieux ! Si pourtant c’était tout d’not’faute c’qui nous arrive là ? On voulait en faire un m’sieu, d’not’fils, un savant, eh ben ?

— Un m’sieu, un savant ! Ah ! misère ! gronda Servan, en écrasant une larme sur sa joue, avec sa grosse main tremblante.


Un Canadien.