La duchesse de Berry au château de Nantes

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LA


DUCHESSE DE BERRY


AU CHATEAU DE NANTES.




FRAGMENT




Au château, la duchesse de Berry me manifesta le désir d’écrire à son frère, le roi de Naples, et à sa sœur, la reine d’Espagne ; je n’ai à leur faire part, me dit-elle, que de ma mauvaise aventure ; j’ai peur qu’ils ne soient inquiets de ma santé, et que, vu l’éloignement où nous sommes les uns des autres, des rapports faux ne leur soient faits. — A propos, ajouta-t-elle, qu’est-ce que vous pensez de la conduite de ma sœur d’Espagne ? — Mais, Madame, répondisse, je crois qu’elle suit la bonne route. — Tant mieux, reprit-elle en soupirant ; pourvu qu’elle arrive à bien. Louis XVI a commencé comme elle.

En ce moment je demandai à Madame la permission de prendre congé d’elle : le général d’Erlon et le préfet passaient une revue à laquelle je ne pouvais me dispenser d’assister. — Quand vous reverrai-je ? me dit-elle.

— Mais, quand Votre Altesse voudra me faire demander ; elle sait que je suis à ses ordres. — Et vous vous y rendrez ? continua-t-elle en souriant.

— Ce sera à la fois un devoir et un honneur pour moi. — A ces mots je m’inclinai et sortis.

A peine avais-je fait trente pas hors du château, qu’un trompette de gendarmerie me rejoignit tout essoufflé, et me dit que Madame m’ordonnait de me rendre à l’instant auprès d’elle ; il ajouta que la duchesse paraissait furieuse contre moi. Je lui demandai s’il connaissait le motif de cette colère subite ; il me répondit que d’après quelques mots qu’il lui avait entendu dire à mademoiselle de Kersabiec, il l’attribuait à ce que M. de Ménars, au lieu d’avoir été placé dans son antichambre, avait été conduit dans la tour. Craignant qu’effectivement on n’eût pas eu pour lui tous les égards que j’avais recommandés, je me rendis aussitôt chez M. de Ménars, et le trouvai si malade, qu’il s’était jeté sur son lit sans avoir la force de se déshabiller. Je lui offris d’être son valet de chambre, mais comme il n’y avait encore ni chaise ni table dans son appartement, et qu’il ne pouvait se tenir debout, ce n’était pas un office facile à remplir : j’appelai à mon secours un gendarme, et nous parvînmes à nous deux à le mettre au lit. Lorsqu’il fut couché, je lui dis que Madame venait de me faire rappeler, et que nous allions probablement avoir une scène à cause de sa séparation d’avec elle. Il me dit de la tranquilliser sur son état, et de l’assurer qu’il sentait lui-même que ce n’était qu’une faiblesse passagère, et surtout d’appuyer sur ce qu’il était très content de son nouveau logement, afin de détourner, autant que possible, l’orage qui m’attendait.

Je me rendis immédiatement chez Madame. Lorsqu’elle m’aperçut, elle bondit plutôt qu’elle ne s’avança vers moi.

— Ah ! ah ! monsieur, me dit-elle d’une voix altérée par la colère, ah ! c’est comme cela que vous commencez, c’est ainsi que vous tenez vos promesses ; cela promet pour l’avenir. C’est affreux !

— Qu’y a-t-il donc, Madame ? lui demandai-je.

— Il y a que vous m’aviez promis de ne me séparer d’aucun de mes compagnons, et voilà déjà que pour débuter vous mettez Ménars dans un autre corps de logis que le mien.

— Madame est dans l’erreur, répondis-je ; M. de Ménars est dans la tour, il est vrai, mais la tour tient au corps de logis qu’habite Madame.

— Oui, mais il faut descendre et remonter par un autre escalier.

— Votre Altesse se trompe encore, repris-je, on peut se rendre chez M. de Ménars en descendant au premier et en suivant les appartemens.

— Si cela est ainsi, allons-y, monsieur, me dit-elle, je veux voir ce pauvre Ménars à l’instant. A ces mots elle me prit le bras et m’entraîna vers la porte. Je l’arrêtai.

— Est-ce que Madame ne se souvient plus qu’elle est aux arrêts ?

— Ah ! c’est vrai, dit-elle en soupirant, je me croyais encore dans un château, tandis que je suis dans une prison. Au moins j’espère, général, qu’il ne m’est point défendu de faire prendre de ses nouvelles.

— J’ai voulu en apporter moi-même à Votre Altesse Royale, et je viens de chez lui.

— Eh bien ! comment va-t-il ?

Je racontai alors à Madame les soins que j’avais pris de lui. Ces marques d’attention, qu’elle sentit que j’avais données à elle-même bien plus qu’à M. de Ménars, la touchèrent vivement. — Général, me dit-elle d’un ton qui annonçait que toute sa colère était évanouie, je vous remercie de votre bonté pour Ménars ; mais il la mérite bien, car il n’était point partisan de mon équipée. Il me fit d’instantes prières pour me dissuader ; mais lorsqu’il vit que j’étais bien décidée ; il me dit : « Madame, voilà seize ans que je suis près de vous, et mon devoir est de vous suivre, mais cette fois ce sera sans applaudir à vos projets, qui ne peuvent que produire les plus fâcheux résultats, pour vous et pour la France. » Elle se tut un instant, puis ajouta avec un soupir : il avait peut-être raison, ce pauvre Ménars !

Il ne fallait plus songer à ma revue, je restai donc avec Madame jusqu’au moment du diner. On vint lui annoncer qu’il était prêt, je lui offris alors le bras pour la conduire dans la salle à manger.

— Si je ne craignais pas que l’on ne dît que je cherche à vous séduire, général, je vous proposerais de partager mon repas.

— Et moi, madame, si je n’avais pas peur d’être séduit, j’accepterais volontiers, car je n’ai rien pris depuis hier onze heures du matin.

— Comment, vous n’avez pas dîné hier ?

— Pas plus que Votre Altesse.

— Alors j’aurais tort de vous en vouloir, dit-elle en souriant, nous sommes quittes. — A propos, continua-t-elle, si je suis en prison, j’espère du moins que je ne suis pas au secret, et que M. Guibourg pourra dîner avec moi ?

— Je n’y vois pas d’inconvénient, madame, d’autant plus que je pense que c’est la dernière fois qu’il aura cet honneur.

Soit qu’elle n’entendit pas ces paroles, soit qu’elle n’y fît pas attention, la duchesse ne me répondit point, et comme nous étions arrivés à la salle à manger, elle s’assit à table ; je restai debout près d’elle.

— A propos, général, me dit-elle alors, me sera-t-il permis d’avoir des journaux ? — Je n’y vois aucun inconvénient, Madame, et si Votre Altesse Royale veut m’indiquer ceux qu’elle désire lire ?

— Mais voyons. — L’Écho d’abord, la Quotidienne et le Constitutionnel.

— Vous, madame, le Constitutionnel ?

— Pourquoi pas ?

— Seriez-vous prête à abjurer votre politique comme Henri IV a fait sa religion, et diriez-vous : Paris vaut bien une charte ?

— Croyez-vous que sa lecture pourrait me convertir ?

— Certes, c’est un journal très serré de raisonnement, et très entraînant de conviction.

— C’est égal, je me risque : je voudrais aussi le Courrier Français.

Le Courrier ! mais Votre Altesse n’y pense pas, elle va devenir jacobine.

— Ecoutez, général, moi, j’aime tout ce qui est franc et loyal, et le Courrier est franc et loyal : je désire aussi l’Ami de la Charte.

— Ob ! pour le coup !..

— Celui-là, c’est pour un autre motif, général, me dit-elle avec une extrême mélancolie, celui-là m’appelle toujours Caroline, et c’est mon nom de jeune fille, et je le regrette, car mon nom de femme ne m’a pas porté bonheur.

En ce moment M. Maurice Duval entra ; il venait de la revue : comme la première fois, il négligea de se faire annoncer ; comme la première fois, il souleva son chapeau à peine. Il paraît que ce jour-là M. le préfet était comme madame la duchesse de Berri et moi : il avait faim. Il alla droit au buffet où l’on venait de porter des perdreaux desservis de la table de Madame. Il se fit donner une fourchette et un couteau, et se mit à manger, tournant le dos à la duchesse.

Madame le regarda avec une expression que je n’oublierai jamais, et reportant les yeux sur moi :

— Général, me dit-elle, savez-vous ce que je regrette le plus dans le rang que j’ai perdu ?

— Non, Votre Altesse.

— Deux huissiers pour me faire raison de monsieur.

Cette conduite m’avait révolté comme la duchesse, et pour n’en être pas témoin, je me levai et sortis.

C’était la première fois que je voyais Madame, et j’avoue que l’impression qu’elle fit sur moi ne s’effacera jamais.

Marie-Caroline, comme toutes les jeunes filles napolitaines, quel que soit le rang dans lequel elles sont nées, n’a reçu que peu ou point d’éducation : chez elle, tout est nature et instinct ; les exigences de l’étiquette lui sont insupportables, et les formes du monde inconnues. Elle se laisse entraîner sans essayer de se retenir, et se livre avec un abandon naïf aussitôt qu’on lui a inspiré quelque confiance. Capable de supporter toutes les fatigues et tous les dangers avec la patience et le courage d’un soldat, la moindre contradiction l’exaspère ; alors sa figure, naturellement pâle, s’anime ; elle crie et bondit, menace et pleure comme un enfant ; puis, bientôt, comme un enfant encore, aussitôt qu’on a l’air de faire ce qu’elle veut, elle sourit, s’apaise et vous tend la main. Contre la nature des princes, elle est reconnaissante et n’en rougit pas ; du reste, aucune haine, aucun fiel dans l’âme, même contre ceux qui lui ont fait le plus de mal. Qui l’a vue une heure connaît son caractère, qui l’a vue un jour connaît son cœur.

Le lendemain à dix heures, le colonel d’artillerie commandant le château entra dans ma chambre ; il venait m’annoncer une nouvelle colère de Madame : elle avait une cause à peu près pareille à celle du jour précédent.

M. Guibourg, ainsi que m’en avait prévenu le général d’Erlon, avait été réintégré en prison pendant la nuit, de sorte que lorsque Madame avait demandé pourquoi il ne venait pas déjeuner, on lui avait annoncé cette nouvelle, à laquelle ma phrase de la veille aurait dû la préparer, si elle l’avait entendue. La duchesse avait crié à la trahison, et m’avait appelé Jésuite. Cette injure avait quelque chose de si curieux dans sa bouche, que j’en riais encore lorsque j’arrivai chez elle.

Elle me reçut avec la même pétulance que la veille, et presque avec les mêmes paroles.

— Ah ! c’est comme cela, monsieur ! Je ne l’aurais jamais cru, vous m’avez trompé, et indignement.

Je feignis encore l’étonnement, et lui demandai ce qu’elle avait.

— J’ai que Guibourg a été enlevé cette nuit et conduit en prison, malgré la promesse que vous m’aviez faite, que je ne serais pas séparée de mes compagnons d’infortune.

— M. le général d’Erlon n’a cru devoir comprendre par ces paroles, mes compagnons d’infortune, que ceux qui ont partagé vos fatigues et vos dangers, mademoiselle de Kersabiec et M. de Menais : aussi n’avez-vous été séparée ni de l’une ni de l’autre ; vous voyez bien, Madame, que M. le général d’Erlon, ni moi, n’avons manqué à la parole que nous avions donnée à Votre Altesse.

— Mais au moins pourquoi ne m’avoir point prévenue ?

— Je n’ai encore de ce côté aucun reproche à me faire, puisqu’en autorisant M. Guibourg à dîner hier avec vous, j’ai ajouté ces paroles : d’autant plus que ce sera probablement le dernier repas qu’il aura l’honneur de faire avec Votre Altesse.

— Je n’ai point entendu cela.

— Le général l’a cependant dit, madame, interrompit doucement mademoiselle de Kersabiec.

— Mais pourquoi ne pas s’être expliqué d’une manière plus claire ?

— Parce que Votre Altesse, répondis-je, avait déjà éprouvé tant de secousses dans la journée, que je voulais lui conserver au moins une bonne nuit, et que je savais qu’elle ne pourrait dormir, si elle était informée que pendant son sommeil, on devait transférer M. Guibourg en prison.

— Et vous, Stylite, pourquoi ne m’avez-vous rien dit, puisque vous aviez compris les paroles du général ?

— Par la même raison que le général, Madame.

— Oh ! si vous vous mettez tous contre moi ! d’ailleurs j’ai assez de la guerre ; et puis à tout prendre, — elle me regarda et me tendit la main, — n’est-ce pas, Stylite, qu’il est bon enfant ?

— Oui, Votre Altesse, c’est malheureux qu’il ne veuille pas être des nôtres.

J’abandonnai la main de Madame que je tenais.

— Tout ce que Votre Altesse aura droit d’exiger de respects, je les aurai ; tous les services qu’elle me demandera, et que je serai assez heureux pour pouvoir lui rendre, je les lui rendrai ; tout ce qu’elle aura de désirs même, si je les devine, je les préviendrai. — Je m’arrêtai.

— Et pour tout cela ?...

— Je ne demanderai qu’une chose à Votre Altesse, c’est de prier mademoiselle Stylite de ne jamais revenir sur le même sujet.

— Tu l’entends, Stylite, dit Madame. Parlons d’autre chose. Avez-vous quelquefois vu mon fils, général ?

— Je n’ai pas eu cet honneur.

— Eh bien ! c’est un brave enfant, bien fou comme moi, bien entêté comme moi, mais bien Français comme moi.

— Vous l’aimez beaucoup ?

— Autant qu’une mère peut aimer son fils.

— Eh bien ! que Votre Altesse Royale me permette de lui dire alors que je ne comprends pas comment, lorsque tout a été fini dans la Vendée, lorsqu’après les combats de la Vieillevigne et de la Pénissière tout espoir a été perdu, elle n’a pas eu l’idée de retourner aussitôt près de ce fils qu’elle aime tant ; nous lui avons fait beau jeu.

— Général, c’est vous qui avez saisi ma correspondance ? je crois.

— Oui, Madame. — Et vous avez lu mes lettres ?

— J’ai eu cette indiscrétion.

— Eh bien ! vous avez dû voir que du moment où j’étais venue me mettre à la tête de mes braves Vendéens, j’étais résolue à subir toutes les conséquences de l’insurrection. — Comment ! c’est pour moi qu’ils se sont levés, qu’ils ont compromis leur tête, et je les aurais abandonnés ? — Non, général, leur sort sera le mien, et je leur ai tenu parole. D’ailleurs il y a long-temps que je serais votre prisonnière, que je me serais rendue moi-même, pour tout finir, si je n’avais eu une crainte.....

— Laquelle ?

— C’est que je savais bien qu’à peine prisonnière je serais réclamée par l’Espagne, la Prusse et la Russie. Le gouvernement français, de son côté, voudrait me faire juger, et c’est tout naturel : la sainte-alliance ne permettrait pas que je comparusse devant une cour d’assises, car la dignité de toutes les têtes couronnées de l’Europe y est intéressée ; de ce conflit d’intérêt à un refroissement, et d’un refroidissement à une guerre il n’y a qu’un pas ; et je vous l’ai déjà dit, je ne voulais pas être le prétexte d’une guerre d’invasion. — Tout pour la France et par la France, c’était la devise que j’avais adoptée, et dont je ne voulais pas me départir. — D’ailleurs, qui pouvait m’assurer que la France une fois envahie ne serait point partagée ? — Je la veux tout entière, moi !

Je souris.

— Pourquoi riez-vous ? me dit-elle. — Je m’inclinai sans répondre. — Voyons, pourquoi riez-vous, je veux le savoir ?

— Je ris de voir à votre Altesse Royale tant de craintes d’une guerre étrangère...

— Et si peu d’une guerre civile, n’est-ce pas ?

— Je prie Madame de remarquer qu’elle achève ma pensée et non point ma phrase.

— Oh ! cela ne peut pas me blesser, général, car lorsque je vins en France, j’étais trompée sur la disposition des esprits, je croyais que la France se soulèverait, que l’armée passerait de mon côté ; enfin je rêvais une espèce de retour de l’Ile d’Elbe. Après les combats de Vieillevigne et de la Pénissière, je donnai l’ordre positif à tous mes Vendéens de rentrer chez eux ; car je suis Française avant tout, général, et la preuve, c’est qu’en ce moment rien que de me retourner en face de ces bonnes figures françaises, je ne me crois plus en prison. Toute ma peur est qu’on ne m’envoie autre part ; ils ne me laisseront certes pas ici, je suis trop près des émeutes. — On a bien parlé de m’envoyer à Saumur, mais Saumur est encore une ville d’émeutes. — Au reste, ils sont plus embarrassés que moi, allez, général. — En disant ces dernières paroles, elle se releva et se promena comme un homme, et les mains derrière le dos. Au bout d’un instant, elle s’arrêta tout court et reprit :

— A propos, général, parmi les effets que vous avez bien voulu vous charger de m’envoyer, et que j’ai reçus, il devait y avoir une boîte pleine de bonbons, et elle ne s’y est pas trouvée.

Je tirai la boîte de ma poche, et je l’ouvris

— Ah ! dit Madame, elle est vide ; — au fait, des bonbons, cela se mange.

— Quels sont ceux que Madame préfère, j’aurai l’honneur de lui en envoyer ?

— Du chocolat au rouleau avec des dragées dessus.

— Alors Madame permet ?...

— Général, des bonbons, — cela s’accepte.

Il était six heures et demie, madame allait dîner ; je pris congé d’elle. — A demain, général, me dit-elle avec une gaîté toute d’enfant, et n’oubliez pas mes bonbons surtout.

Je sortis.

A neuf heures, le général d’Erlon prit la peine de passer lui-même chez moi pour me dire que l’on croyait être certain de la présence du général Bourmont à la Chaslière. Si cela est, général, répondis-je, je vais prendre avec moi cinquante chevaux, et demain matin M. de Bourmont sera ici.

A onze heures j’étais en route.

A minuit on réveillait Madame, mademoiselle Stylite et M. de Ménars. Ils montèrent dans une voiture qui les conduisit à la Fosse, où les attendait un bateau à vapeur, sur lequel se trouvaient déjà l’adjoint du maire de Nantes, MM. Robineau de Bougon, colonel de la garde nationale ; Rocher, porte-étendard de l’escadron d’artillerie de la même garde ; Chousserie, colonel de gendarmerie ; Ferdinand Petit-Pierre, adjudant de la place de Nantes, et Joly, commissaire de police de Paris. Madame était accompagnée, en se rendant au bateau, de M. le général d’Erlon, de M. Ferdinand Favre et de M. Maurice Duval. En descendant de voiture, elle me chercha des yeux, et ne me voyant pas, elle demanda où j’étais. On lui répondit que j’étais en expédition. — Allons, dit-elle, encore une gentillesse de plus. — M. le général commandant la division, M. le préfet et M. le maire de Nantes devaient accompagner Madame jusqu’à Saint-Nazaire, et ne la quitter qu’après son embarquement sur le brick la Capricieuse.

En mettant le pied sur le bateau, Madame s’informa si M. Guibourg la suivrait ; le préfet lui répondit que la chose était impossible. Alors elle demanda une plume et de l’encre, et lui écrivit le billet suivant : « J’ai réclamé mon ancien prisonnier, et l’on va écrire pour cela. Dieu nous aidera, et nous nous reverrons. Amitié à tous nos amis. Dieu les garde ; courage, confiance en lui. Sainte Anne est notre patrone à nous autres Bretons. »

Ce billet fut confié à M. Ferdinand Favre, qui le remit religieusement à son adresse.

A quatre heures, le bateau partit, glissant en silence au milieu de la ville endormie ; à huit heures, on était à bord de la Capricieuse.

Madame resta deux jours en rade, les vents étaient contraires ; enfin le 11, à sept heures du matin, la Capricieuse déploya ses voiles, et remorquée par le bateau à vapeur, qui ne la quitta qu’à trois lieues en mer, elle s’éloigna majestueusement ; quatre heures après, elle avait disparu derrière la pointe de Pornic.

Quant à moi, je revins le 9 à cinq heures du matin à Nantes, n’ayant, comme on le pense bien, trouvé personne au château de la Chaslière.


DERMONCOURT. [1]

  1. Ce fragment fait partie de l’ouvrage du général Dermoncourt, la Vendée et Madame, qui paraîtra la semaine prochaine, chez Guyot, place du Louvre, n. 18.