La guerre des Iroquois, 1600-1653

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DES MÉMOIRES DE LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA.
DEUXIÈME SÉRIE — 1897-98
VOLUME III                                                                            SECTION 1
LITTÉRATURE FRANÇAISE, HISTOIRE, ARCHÉOLOGIE, ETC.

LA GUERRE DES IROQUOIS
1600-1653
Par M. BENJAMIN SULTE

EN VENTE CHEZ

J. DURIE & SON, OTTAWA ; THE COPP-CLARK CO., TORONTO BERNARD QUARITCH, LONDRES


1897

section I, 1897                                              [65]                                              Mémoires S. R. C.


III — La Guerre des Iroquois-1600-1653,

Par M. BENJAMIN SULTE.
(Lu le 23 juin.)

Avant de pouvoir explique les luttes que la colonie du Canada eut à supporter au XVIIe siècle contre l’Iroquois, il faut se rendre compte des populations découvertes dans ces territoires par les premiers explorateurs. Ensuite le reste se présente facilement à notre intelligence ; les motifs des agressions des Iroquois viennent à la surface et rendent les événements plus compréhensibles, tandis qu’on a pris trop souvent l’habitude d’en parler sans chercher à voir clair dans la cause unique qui les a produites.

Une carte géographique sous les yeux, partons de la Pennsylvanie, et traversons le Connecticut, le Rhode-Island, le Massachusetts, le New-Hampshire, le Maine, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse, toute la province de Québec, la rivière Ottawa, le lac Nipigon, le saut Sainte-Marie, le lac Supérieur, le Wisconsin, le Michigan, l’Indiana et l’Ohio. Nous sommes, dans tout ce vaste cercle parmi des tribus algonquines, peuples chasseurs et pêcheurs, sans habitations stables, sans gouvernement, sans caractère élevé. Imprévoyants de toutes manières, ces gens vivaient au jour le jour, souffrant des rigueurs du climat, qu’ils ne savaient pas combattre, de la famine qui résultait souvent de leur manque d’organisation, de l’abondance pareillement, dont ils faisaient abus lorsqu’elle se présentait. Quant à la langue, c’était bien la même dans toute l’étendue en question, mais elle se divisait et se subdivisait en une infinité de dialectes et de patois qui la rendaient presque méconnaissable de 100 lieues en 100 lieues. Le parler le plus pur se rencontrait sur l’Ottawa, à l’île Manitoualin, au Wisconsin, aux Illinois. Le type physique était plutôt celui des Européens que des Asiatiques. La peau était blanche et non pas rouge. Il paraît évident que ces peuples avaient une origine commune, peu différente de la nôtre. Les hommes étaient des sauvages, des primitifs. n’ayant pas encore su comment s’élever au-dessus de la brute et ne le désirant pas. C’est le bas de l’échelle de l’humanité.

Examinons maintenant l’intérieur du cercle qui vient d’être tracé : le Haut-Canada, l’État de New-York et le nord de la Pennsylvanie. Il avait pour occupant la race huronne-iroquoise, composée de tribus sédentaires, ayant des villages fort bien bâtis, cultivant le sol, possédant une administration publique efficace, et des industries de beaucoup supérieures à celles des tribus algonquines. Très prévoyants en toutes saisons, ces gens vivaient confortablement et, de plus, le climat de leur pays les favorisait, de sorte qu’ils présentaient l’aspect d’un groupe quasi civilisé au milieu des barbares qui les entouraient. Leur développement en ce sens ferait d’eux peut-être aujourd’hui un empire comme on en a vu au temps des anciens Grecs — si l’Amérique n’eût pas été découverte. Cette supposition ne signifie pas qu’ils se seraient défaits de leurs pratiques cruelles, car la cruauté est ce qui résiste le plus longtemps chez les hommes, témoin l’Égypte, la Grèce, Rome et l’Espagne ; mais pour toutes fins, on les verrait, en 1900, approcher de l’état où nous avons trouvé le Mexique et le Pérou, sinon dans le luxe, du moins dans une position sociale avancée. La teinte rouge de leur peau indique une source autre que celle des Algonquins, dont ils diffèrent généralement sous les rapports essentiels. Il faut admettre qu’ils avaient fait quelques pas pour sortir de la condition du sauvage, et, par la même, ils tenaient une supériorité sur leurs voisins du grand cercle ci-dessus décrit. Comme les habitants de la Germanie, ils pouvaient se dire allmenn (allemands), les hommes par excellence. Leur langue était belle, pleine de ressources, et ne variait pas trop d’une tribu à une autre.

Vers l’année 1.600, les Hurons-Iroquois étaient placés comme suit : dans le Haut-Canada ils occupaient la moitié sud-ouest de cette province où sont les meilleures terres, sous un ciel plus favorable que la partie nord-est. Ceux qui étaient rapprochés du lac Simcoe et de la baie Georgienne furent appelés Hurons par les Français, à cause de la mode qu’ils avaient de relever leur cheveux comme une hure de sanglier. Les autres se nommaient la nation Neutre, le peuple du Tabac. Ces derniers s’étendaient vers Goderich, sur le lac Huron ; les Neutres, vers Saint-Thomas, sur le lac Érié.

À l’est des deux grands lacs, à Buffalolo, Rochester, Syracuse, Oswego, Utica, Albany, étaient cinq tribus que les Français nommèrent Iroquois parce que leurs orateurs terminaient leurs harangues, à la façon des Grecs d’Homère, en prononçant Iro ou plutôt Hiro : « J’ai dit ». Une sixième famille habitait le nord de la Pennsylvanie et portait le nom d’Andastes. Une septième, les Ériés, occupait le sud-est du lac de ce nom ; la huitième s’étendait jusqu’à la Virginie ; c’étaient les Tuscaroras.

Les Hurons, vers 1600, se trouvaient nombreux et pouvaient mettre trois mille hommes sous les armes, si nous ne nous trompons. Les Iroquois ne comptaient guère « dans le monde », par suite, à ce qu’il paraîtrait, des défaites subies dans les combats ; mais nous verrons bientôt que « ce peu qui en restait, comme lin germe généreux, poussa vigoureusement et remplit la terre », selon que s’exprimait un père jésuite cinquante ans plus tard.

Dans tous les pays d’Amérique nous avons trouvé les nations sauvages aux prises les unes avec les autres ; ainsi en a-t-il été partout sur le globe, depuis Adam et Eve.

Les Iroquois d’Albany, appelés Agniers (en anglais Mohawks) étaient les plus belliqueux des cinq groupes dont, nous avons parlé. Ils descendaient par la rivière Chambly et ravageaient les campements des Algonquins sur le Saint-Laurent, entre Montréal et Québec. Telle était la situation lorsque Champlain arriva, en 1603. Comme cet explorateur fréquentait nécessairement les Algonquins, il finit par se battre de leur côté pour sa sauvegarde personnelle (1609). Les historiens ont tiré de ce fait des conclusions exagérées, jusqu’à dire que Champlain s’attaquait à la plus redoutable confédération indienne que l’histoire de l’Amérique du Nord nous fait connaître. Il n’attaquait pas, il se défendait ; de plus, la confédération n’existait pas encore, et ce ne sont pas les coups d’arquebuse de Champlain qui l’ont fait naître. Autant dire qu’Énée emportant son père en Italie prévoyait la conquête du monde par les Romains. Observons aussi que les Agniers ne firent point la guerre aux Français pour commencer, mais qu’ils en voulaient aux Algonquins et que les Français, survenant dans le pays pour la première fois se trouvèrent mêlés au conflit. C’était un début assez malheureux, pourtant ils ne pouvaient l’éviter. Le pire, c’est qu’ils auraient dû s’y attendre et couper le mal dans la racine en allant écrase les Agniers chez eux. Québec étant gouverné de Paris, il fut impossible à Champlain d’obtenir main-forte. Toute la question est là.

En 1614, les Hollandais ou Flamands établirent le poste d’Orange, où est Albany à présent. L’année suivante, quelques-uns d’entre eux accompagnèrent les Iroquois qui allaient combattre une tribu quelconque, amie des Hurons. Trois Hollandais furent pris mais renvoyés aussitôt par ces Sauvages, qui les crurent Français d’après ce que les Hurons leur avaient dit des hommes blancs de Québec. Ces Européens supportaient donc les Iroquois à la·guerre ?

En 1615. les Hurons poussèrent une expédition jusqu’à Syracuse, dans l’État de New-York, et retraitèrent sans succès ; Champlain était avec eux, ce qui est bien plus grave que l’affaire de 1609.

Nous voilà parfaitement certains que les Hurons et les Iroquois se comportaient dès lors comme deux puissances rivales. Il est impossible de savoir depuis combien de temps durait cet antagonisme ; en tous cas il ne finit qu’avec la dernière bourgade huronne, quarante ans plus tard. Étienne Brulé était en 1615 chez les Andastes (Pennsylvanie) et ce peuple de langue huronne-iroquoise faisait la guerre aux Iroquois d’Onnontagué.

La Relation de 1460 (p. 6) nous fournit une bonne entrée en matière au sujet de ces deux frères ennemis : "Des cinq peuples qui composent toute la nation iroquoise, ceux que nous appelons Agnieronons ont été tant de fois au haut et au bas de la roue en moins de soixante ans, que nous trouvons dans les histoires peu d’exemples de pareilles révolutions.. : Vers la fin du dernier siècle, ils ont été réduits si bas par les Algonquins qu’il n’en paraissait presque plus sur la terre, néanmoins ce peu qui restait, comme un germe généreux, avait tellement poussé en peu d’années, qu’il avait réduit réciproquement les Algonquins aux mêmes termes que lui. Mais cet état n’a pas duré longtemps, car les Andastogehronnons leur, firent si bonne guerre pendant dix années, qu’ils furent renversés pour la seconde fois, et la nation en fut presque éteinte, du moins tellement humiliée que le nom seulement d’Algonquin les faisaient frémir et son ombre semblait les poursuivre jusque dans leurs foyers. « Cet écrasement des Agniers par les Andastes, montre que la confédération iroquoise, si elle existait déjà (1620-1630), n’était pas encore assez bien formée pour secourir celui de ses membre qu’un danger sérieux menaçait. La Relation continue : « C’était au temps où les Hollandais s’emparèrent de ces côtes-là et qu’ils prirent goût au castor de ces peuples, il y a quelque trente ans ». Les Relations de 1637 (p. 158) et 1647 (p. 8), ajoutent à ces renseignements : Les sauvages d’Andastohé, que nous croyons être voisins de la Virginie, avaient autrefois de grandes alliances avec les Hurons, en sorte qu’il se trouve encore dans leur pays des gens de leurs contrées" (des Hurons). Les Andastes habitaient sur les bords de la Suquehana et se rendaient jusqu’à la mer d’où ils rapportaient des coquillages qui servaient de monnaie dans les échanges entre tribus — c’est pourquoi on les appelaient « le peuple de la porcelaine ».

Les cinq nations iroquoises étaient placées à peu près dans l’ordre suivant : Agniers (Mohawks), au nord d’Albany et de Schenectady ; Onneyouts (Oneida), derrière Oswego ; Onnontagués (Onondagos), vers Syracuse Goyogonins (Cayugas), près Rochester ; Tsonnontouans (Senecas), à l’est de Buffalo. Les Ériés venaient ensuite, le long d’une partie du lac Érié, près de Cleveland et de Sandusky.

Champlain écrit : Iroquois, Irocois, Yrocois ; les jésuites : Hiroquois, Iroquois. Les Hollandais appelaient les Agniers : Maquois ; les Anglais en ont fait Mohawks. Quand les Algonquins voyaient venir les Iroquois, ils s’écriaient : Nattaoué ! les ennemis.

L’apparition des Français dans le Haut-Canada n’était pas de nature à intimider les Iroquois, puisqu’il ne s’agissait que de quelques hommes, les uns missionnaires, les autres courant à la recherche des pelleteries, mais en 1634 ce nombre augmenta, et bientôt toute une politique nouvelle et à longue portée fut conçue par les Cinq-Nations, comme on désignait les Iroquois. Eux-Mêmes se qualifiaient d’Onguehonwe : hommes supérieurs ; et encore de Hotinnonchiendis : les cabanes ou maisons parfaites. La tendance à former une union entre les cinq branches se manifesta à mesure que les chefs comprirent les changements qui s’opéraient. Derrière eux, ils avaient les Anglais de la Virginie, les Suédois du New-Jersey, les Hollandais du Manhattan (New-York) et d’Orange, lesquels ne leur disaient rien de bon au cœur, mais cependant-les incitaient à se procurer du castor, dont le commerce était profitable aux deux parties. Les plus belles peaux se rencontraient dans le Haut-Canada, et les Hurons et les Iroquets les livraient aux Français. Ces Troquets, peuple de langue algonquine qui disait avoir possédé l’île de Montréal, occupaient le territoire compris entre Kingston, Vaudreuil et la rivière Rideau.

Les Iroquois avaient donc devant eux leurs anciens ennemis doublés d’Européens accapareurs, comme ils avaient derrière eux d’autres hommes de race blanche prêts à tout envahir. Ils décidèrent d’employer la diplomatie afin de n’être pas serrés entre ces deux influences et de les exploiter à leur profit. De ce plan, qui fut poursuivi avec une ténacité et une adresse rares, naquit la guerre permanente contre les Hurons et les Français, non pas la guerre de 1600 à 1630, consistant en une ou deux maraudes d’Agniers chaque année ou tous les deux ou trois ans, mais une suite d’opérations calculées d’avance et visant à un but unique à double effet : contenir les Européens, agrandir la domination des Iroquois. Cette conception « nationale » est digne du génie des Romains. N’oublions pas les Sokokis, de la rivière Connecticut, et les, Loups (Mahingans, Mohicans), des deux rives de l’Hudson, gens de langue algonquine, ennemis des Iroquois, mais que ceux-ci battirent complètement sous les yeux des Hollandais, de manière à tenir ces deux peuples sauvages sous leur dépendance. De fait, à partir de 1630, on trouve les Sokokis et les Loups naturalisés Iroquois. En regardant autour d’eux les Iroquois pouvaient voir dans le Maine les Abénakis, dans le Bas-Canada les Algonquins, puis les Iroquets, les Hurons, les Neutres, les Petuneux, les Mascoutins, les Eriés, les Andastes. Il s’agissait, pour exécuter leur plan, de détruire toutes ces nations les unes après les autres ou les unes par les autres. L’impéritie du gouvernement français ne mit que peu ou point d’obstacles à son exécution. Quant aux Anglais, Suédois et Hollandais, ils recueillaient des bénéfices du triomphe de nos ennemis, parce que le commerce des fourrures passait ainsi de leur côté sans sacrifice de leur part. Les Français qui allaient faire la traite dans le Haut-Canada n’y séjournaient pas longtemps chaque fois et les Iroquois le savaient bien. Il n’y avait à craindre que les Hurons et, pour ce qui est des six ou huit robes noires " qui demeuraient tout à fait dans la contrée, on les prenait pour les principaux commerçants français-les premiers qu’il fallait détruire. Ce fut là tout le mobile de l’Iroquois dans son acharnement à poursuivre les missionnaires, car d’idée de religion il n’eut jamais, et il n’a cela absolument rien compris. On a prétendu que le diable inspirait à ces Sauvages la haine du christianisme ; cela est possible, mais nous n’avons aucun moyen de nous en assurer. L’Iroquois étant un être tout matériel ne se trompait pas sur ses intérêts immédiats en ce bas monde ; c’est pourquoi, voulant prendre du castor, il anéantit les Hurons qui le gênaient et enveloppa dans sa vengeance les hommes blancs qui favorisaient ses ennemis héréditaires. Les apôtres de Jésus-Christ n’eussent probablement pas été inquiétés si les commerçants de fourrures n’avaient pas vécu à leurs côtés. Au mois d’août 1635, Champlain s’adressant-au cardinal de Richelieu, insistait sur la nécessité de restreindre par la force les courses désastreuses des Iroquois : « Il ne faut que cent vingt hommes armés à la légère, dit-il, pour éviter les flèches ce que ayant avec eux deux ou trois mille Sauvages de guerre, nos alliés dans un an on se rendrait maître absolu de tous ces peuples, en y apportant l’ordre requis, et ceci augmentera le culte de la religion et un trafic incroyable ». Le ministre ne fit rien. Champlain mourut le 25 décembre de cette année. Le Canada fut laisse à lui même et, pour surcroît de désolation, les Hollandais d’Albany vendirent des armes à feu aux Iroquois. Ceux-ci se mirent résolument en campagne (1636-37) et leurs bandes infestèrent à la fois le Haut et le Bas-Canada. La guerre contre les Hurons était en plein mouvement dès 1636. Il n’y a pas de doute que, par les Hollandais et les Suédois, les Cinq-Nations savaient que la France était engagée dans deux ou trois guerres dont elle pouvait difficilement sortir victorieuse. Devons-nous comme les Iroquois, tirer une conclusion et dire que la France ne pouvait rien faire pour sa colonie ? Le peu de secours que nous lui demandions n’aurait diminué ni ses ressources, ni son armée, ni son prestige en Europe, et en nous l’accordant, elle eût établi son empire dans l’Amérique du Nord.

Le spectacle que nous présentent certaines parties de l’Afrique en ce moment est la répétition de ce qui s’est vu en Amérique entre les premiers commerçants européens de nations différentes qui ont paru dans ces pays nouveaux : s’ils ne font pas la guerre eux-mêmes, ils portent les sauvages à attaquer les comptoirs rivaux.

Les Wenrohronons (ainsi nommés dans une Relation) qui vivaient au delà du lac Érié, à plus de 80 lieues des Hurons étaient d’anciens amis des Neutres. Les Iroquois les attaquèrent en 1639 et les dispersèrent ; plus de six cents de ces malheureux, la plupart femmes et enfants, furent recueillis par les Hurons et par les Neutres de Khiæetoa, dont la bourgade était située au nord-est de Sarnia — plus tard mission Saint-Michel. Ces Wenrohronons devaient être une branche des Ériérohnons, peuple du Chat, établi vers Cleveland et Sandusky, non loin de quelques bourgades des Neutres, lesquelles s’avançaient jusqu’à Toledo après avoir franchi la rivière Détroit. Leur langue était celle des Hurons, des Neutres et des Iroquois. La dispersion de 1639 refoula le principal groupe des Érié vers le centre de l’État actuel de l’Ohio, où ils demeurèrent une douzaine d’années dans de grands villages, cultivant la terre pour vivre, selon leur ancienne coutume.

Les Neutres (Attiwindorons) qui, jusqu’à 1638, avaient gardé leur neutralité traditionnelle entre les Hurons et les Iroquois, devinrent en butte aux coups de ces derniers. Ils occupaient l’espace compris entre la rivière Niagara, Sarnia, Gode-ich et Hamilton et comptaient trente-six villages renfermant quatre mille guerriers en 1616, le même nombre en 1641, avec une population de 12, 000 âmes à cette dernière date ; mais ce chiffre avait été plus élevé quelques années auparavant. Sur la carte de Galinée, 1670, on voit, près de l’emplacement de la ville de Hamilton, ces mots, placés à la tête d’une rivière : Ici était autrefois la nation Neutre. En défrichant le sol dans cette localité, on a trouvé sur l’étendue d’une ferme ordinaire, huit cents casse-têtes, [1] laissés là probablement à la suite d’une bataille où les gens de l’endroit auraient eu le dessous, puisqu’il n’est resté personne pour ramasser ces armes. La rivière en question va tomber au lac Érié vers son embouchure, non loin de Saint-Thomas, comté d’Elgin, il a été découvert des vestiges abondants et curieux d’un village, ou même, croit-on, de la « capitale » du peuple Neutre. Les missions ou chapelles les plus importantes que les jésuites établiront jusqu’à 160 dans le territoire de cette nation se nommaient Notre-Dame-des-Anges, près Brantford, Saint-Alexis, près Saint-Thomas, Saint-Joseph, dans le comté de Kent, Saint-Michel, au nord-est de Sarnia, et Saint-François, un peu à l’est de Sandwich ; il y avait en outre quatre ou cinq villages de Neutres de l’autre côté de la rivière Détroit, sur le sol actuel des États-Unis.[2]

La conquête en règle du Haut-Canada commença par une attaque des Iroquois contre les Neutres, de manière à effrayer ceux-ci et à les contenir tandis que, par la suite, les Hurons seraient envahis à leur tour. De fait l’écrasement final des Neutres n’eut lieu qu’en 1650, après la défaite totale des Hurons. Le génie des Iroquois leur dicta, à partir de 1639-40, un plan d’opérations comparable à celui qui s’empara de Napoléon en 1805. Subjuguer, les unes après les autres, les races qui les entouraient et traiter comme des quantités négligeable, les établissements des Français, des Hollandais, etc., devint leur politique visible, et ils la poursuivirent sans relâche durant un quart de siècle, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée du régiment de Carignan.

Charlevoix, commentant la situation dit : « Les Iroquois assurés d’être soutenus des Hollandais qui leur fournissaient des armes et des munitions et à qui ils vendaient les pelleteries qu’ils enlevaient à nos alliés, continuaient leurs courses et leurs brigandages. Les rivières et les lacs étaient infestés de leurs partis ; le commerce ne pouvait plus se faire sans de grands risques. Les Hurons, soit par indolence, soit par la crainte d’irriter un ennemi qui avait pris sur eux une supériorité qu’ils ne pouvaient plus se dissimuler, soit enfin qu’ils ne fussent point encore persuadés que les Iroquois en voulaient à toute la nation, laissaient désoler leurs frontières, sans prendre aucune mesure pour éteindre un incendie qui les environnait de toutes parts. » Le frère Sagard (1625) nomme les Hurons Houandates, dont on a fait Owendat, Wyandots et Yandots. Ils habitaient entre les baies Matchedash et Notawasaga, et la rivière Severn et le lac Simcoe. Leurs cultures consistaient en citrouilles, blé d’Inde, fèves, tabac, chanvre. Voici les noms de leurs quatre principales tribus : l’Ours (Antigouantans), le Loup (Antigonenons), le Faucon (Arendoronons), le Héron (Tahontaenrats).[3] Les cinq ou six principales missions des pères jésuites se nommaient Sainte-Marie (Attasonchronons), Saint-Joseph (Ihonatiria), Saint-Ignace, Saint-Michel, la Conception (Assossani), Saint-Joseph (Teanaustayoe).

D’après Champlain, les Hurons, en 1615, comptaient de 20, 000 à 30, 000 âmes, ce qui embrasse probablement les gens du Tabac ou Petuneux. En 1639, les missionnaires portent à 12, 000 âmes le groupe huron, sans y inclure la nation du Tabac (Tinnontates) qui habitait les pentes occidentales des montagnes Bleues, à la tête de la baie de Nottawasaga, dans le township de ce dernier nom, à deux jours de marche des villages hurons, et avait neuf ou dix bourgades renfermant à peu près 10, 000 âmes en tout. On a retrouvé les traces de trente-deux villages et de quarante cimetières ou dépôts d’ossements humains dans cette région. À partir de 1640, les Petuneux furent plus que jamais unis aux Hurons. Les chapelles de Saint-Jean, Saint-Mathieu et Saint-Mathias étaient, chez eux, le centre de dix ou douze missions dispersées dans les comtés de Simcoe et de Grey. M. David Boyle, bien connu par son érudition en ces matières, dit que ce peuple était plus intelligent et plus industrieux que les autres sauvages de l’Amérique du nord.

Au mois de juin 1641, les Hurons, descendant à la traite de Trois-Rivières, trouvèrent ce poste bloqué par les Iroquois que l’on pensait occupés bien loin de là ; mais aussitôt que l’une de leurs expéditions avait porté un coup quelque part. Ces infatigables destructeurs feignaient de ne plus poursuivre leur fortune, pour aller se rabattre sur un autre point et par ce moyen, faisant toujours la guerre, ils exerçaient leur jeunesse de manière à recommencer des campagne sans cesse fructueuses et que notre faiblesse encourageait.

Les Neutres devaient leur nom au rôle pacifique qu’ils jouaient entre les diverses tribus huronnes-iroquoises u nord et du sud des lacs Ontario et Érié. Ils n’avaient pas la même attitude vis-à-vis certains autres peuples, principalement les Mascoutins ou gens du Feu, de langue algonquine, qui demeuraient au delà de la rivière Détroit. Cette nation très nombreuse étendait sa droite jusqu’à l’extrémité ouest du lac Érié, tandis que sa gauche touchait la baie de Saginaw. Les Neutres, coalisés avec les Ottawas, faisaient la guerre aux Mascoutins dès 1615, de sorte que ces derniers répondaient aux attaques qui leur venaient par le lac Érié et par le lac Huron ; car les Ottawas (langue algonquine) habitaient le comté de Bruce et l’île Manitoualin. Ces hostilités duraient encore en 1642 comme le montre la Relation de 1644 p. 97 : Le peuple des Neutres est toujours en guerre avec ceux de la nation du Feu. Ils y allèrent l’été dernier (ce passage est du mois de juin 1643) en nombre deux mille, et attaquèrent un bourg bien muni d’une palissade et qui fut fortement défendu par neuf cents guerriers qui soutinrent l’assaut ; enfin ils le forcèrent, après un siège de dix jours, en tuèrent bon nombre sur la place ; prirent huit cents captifs, tant hommes que femmes et enfants, après avoir brûlé soixante et dix des plus guerriers, crevé les yeux et cerné tout le tour de la bouche aux vieillards, que par après ils abandonnèrent à leur conduite afin qu’ils traînent ainsi une vie misérable. Voilà le fléau qui dépeuple tous ces pays ; car leur guerre n’est qu’à s’exterminer. Cette nation du Feu est plus peuplée, elle seule, que tous ensemble ceux de la nation Neutre, tous les Hurons et les Iroquois ennemis des Hurons ; elle contient grand nombre de villages qui parlent la langue algonquine, qui (laquelle) règne encore plus avant. »

On peut considérer les Mascoutins au cours des années 1615-1660, comme le principal peuple de l’État actuel du Michigan, depuis la ville de Détroit jusqu’au passage de Makinaw.

Le spectacle de ces luttes de barbares, semblable à celui que le centre de l’Europe avait vu il y a vingt siècles, se présente à nous sous son aspect géographique : c’était un mouvement rotatoire autour du lac Huron. Les Hurons, les Petuns (nation du Tabac), les Neutres, les Iroquois allaient attaquer vers le sud les Ériés et les Mascoutins. Ces derniers semaient à leur tour la terreur chez les Ottawas du comté de Bruce et de l’île Manitoualin, et jusque chez les Amikoués (peuple du Castor) dans le district d’Algoma sur la terre ferme au nord du lac Huron. Autour de cette nappe d’eau courait ainsi le tourbillon militaire qui affaiblissait sept ou huit peuples vaillants au bénéfice futur des Iroquois.

L’année 1643 fut marquée par un changement notable dans la stratégie des Iroquois Jusqu’alors, ils s’approchaient de nos postes en troupes nombreuses, et cela pendant l’été seulement, quand les rivières était libres ; mais, à partir de, cette époque, ils modifièrent leur plan de campagne et se divisèrent par bandes de vingt, trente, quarante, cent hommes, et se répandirent sur tous les passages du Saint-Laurent. « Quand une bande s’en va écrivait le P. Vimont, l’autre lui succède ; ce ne sont que petites troupes bien armées qui partent, les unes après les autres, du pays des Iroquois pour occuper-la Grande-Rivière (l’Ottawa) et y dresser par tout des embuscades dont ils sortent à l’improviste, se jetant indifféremment sur les Montagnais, les Algonquins les Hurons et les Français. On nous a écrit de France que le dessein des Hollandais est de faire tellement harceler les Français par les iroquois, à qui ils fournissent des armes, qu’ils les contraignent à quitter le pays et même d’abandonner la conversion des sauvages. » La colonie française n’avait point de soldats pour la défendre, encore moins pour aller faire la guerre au Haut-Canada. Les Iroquois, voulant à tout prix, isoler les Français de leurs alliés (1644), formèrent dix bandes qui se partagèrent tout le pays. Les deux premières occupaient les portages de la Chaudière et du Rideau (où est la ville d’Ottawa) ; la troisième surveillait le Long-Saut ; la quatrième se tenait dans les lacs des Deux-Montagnes et Saint-Louis ; la cinquième occupait l’île même de Montréal ; la sixième interceptait le passage de la branche nord de l’Ottawa ou rivière des Prairies ; les septième, huitième et neuvième se tenaient sur le Richelieu, le lac Saint-Pierre et aux environs de Trois-Rivières ; la dixième, enfin, colonne volante et plus considérable se réservait pour l’attaque du pays des Hurons.

Au printemps de cette année, le P. Bressani fut enlevé près de Trois-Rivières et ses compagnons sauvages massacrés. Dans la bande qui exécuta ce coup, il y avait six Hurons et trois Loups (Mohicans) naturalisés Iroquois. Pendant un demi siècle on rencontre dans les rangs des Cinq-Nations des mélanges de ce genre provenant des peuples conquis. En septembre (1644). M. William Kieft — gouverneur général de la Nouvelle-Belgique, tira le père Bressani des mains de ses bourreaux et le fit passer en Hollande.

Au mois de juillet 1644 arrivèrent de France un certain nombre de personnes, parmi lesquelles une compagnie de soldats commandée par un nommé Labarre. Les Iroquois régnaient en maîtres par tout le Canada, mais comprenant que la chance des armes pouvait tourner contre eux si les troupes françaises entraient en lutte, ils parlèrent de la paix, espérant par cette démarche faire discontinuer l’envoi des renforts de cette nature, et calculant bien qu’il serait toujours temps, une fois la quiétude rétablie parmi nous, de préparer quelque terrible surprise contre la colonie, ou les Hurons ou les Algonquins, et peut-être les trois ensemble. Ce stratagème leur réussissait invariablement, pare que les Français s’y laissaient prendre avec une incroyable facilité, et d’ailleurs, ils n’étaient pas en mesure d’agir autrement. Vingt-deux soldats partirent, l’automne de 1644 avec les Hurons descendus à la grande traite de Trois-Rivières ; ils revinrent à Trois-Rivières le 7 septembre 1645 en compagnie de soixante canots hurons chargés de pelleteries. Il y eut en ce lieu une assemblée solennelle (le toutes les nations, où la paix générale fut proclamée à la demande des chefs iroquois ; mais une année ne s’était pas écoulée après cela, que ceux-ci levaient la hache de guerre en apprenant que la France ne promettait aucun nouveau secours à la colonie. Tous les Français du Canada ne comptaient que quelques centaines d’âmes (hommes, femmes, enfants, religieux et religieuses) réunies en trois endroits : Québec, Trois-Rivières, et Québec.

Les Iroquois reparurent en armes, l’automne de 1646, au moment où le P. Jogues s’embarquait à Trois-Rivières pour aller passer l’hiver parmi eux selon qu’ils en avaient exprimé le désir. Ce missionnaire fut assommé d’un coup de hache et l’on fit également périr Lalande, son domestique. Nous donnerons plus tard la liste des personnes massacrées, de 1636 à 1664, par les Iroquois.

Le fort Richelieu (aujourd’hui Sorel) avait perdu deux hommes assommés par les maraudeurs  ; un autre gisait blessé dangereusement. On abandonna la place sans garde, faute de troupes  ; les Iroquois la brûlèrent. Bientôt après, leurs bandes se répandirent à la sourdine, depuis Montréal jusqu’à Québec et le long de l’Ottawa, pour surprendre les chasseurs algonquins et français.

Le P. Vimont, dans la Relation de 1645 (p. 19) dit : «  La guerre des Iroquois n’est non plus la guerre des Français, que la guerre des Parthes n’était la guerre des Romains  ».

Lutter contre les Iroquois était impossible. Les Hurons, bien que de la même race qu’eux, n’avaient aucun esprit militaire, ne devinaient rien de l’imminence du péril, ne savaient mettre de l’ordre nulle part et utilisaient comme des enfants les arquebuses dont les Français commençaient à les armer. Les Algonquins avaient pour tout partage une certaine bravoure individuelle, sans la moindre discipline, et ils étaient toujours prêts à commettre quelques étourderies, à tout gâter, après quoi ils se repliaient sur Trois-Rivières, Sillery ou Québec, attirant l’ennemi sur leurs pas. Les Iroquois avaient des plans d’opération adoptés dans leurs conseils et sagement mûris  ; ils agissaient avec ensemble  ; leurs bandes pouvaient se mettre à l’abri dans des lieux où personne n’osait les poursuivre, pas même les Français, qui manquaient absolument de soldats. La partie était inégale et le résultat évident. La colonie française restait sans défense sous le couteau de l’Iroquois, et il est inconcevable qu’elle n’ait pas été anéantie jusqu’au dernier homme. Examinons une autre scène.

«  Au-delà de la nation Neutre, écrivait le P. Ragueneau qui était alors chez les Hurons  ; tirant un peu vers l’Orient  ; on va à la Nouvelle-Suède où habitent les Andastoëronnons, alliés de nos Hurons, et qui parlent comme eux, éloignés de nous en ligne directe de cent cinquante lieues  ». (Relation, 1648, p. 46.)

Les Andastes (nord de la Pennsylvanie) au commencement, de 1647, voyèrent demander aux Hurons de se joindre à eux contre les Iroquois. Ces sauvages, dit le P. Ragueneau (Relation. 1648, p. 58), sont peuple de langue huronne et de tous temps alliés de nos Hurons. Ils sont très belliqueux et comptent, en un seul bourg, treize cents hommes portant armes.  » Les deux envoyés des Andastes dirent aux Hurons «  que, s’ils perdaient courage et se sentaient trop faibles contre leurs ennemis ils le fissent savoir… Nous avons appris, expliquèrent-ils, que vous aviez des ennemis  ; vous n’aurez qu’à nous dire : levez la hache, et nous vous assurons ou qu’ils feront la paix ou que nous leur ferons la guerre… Charles Ondaaiondiont, excellent et ancien Chrétien fut député vers eux… Il partit d’ici (pays des Hurons) le 13 d’avril (1647) et n’arriva à Andastoë qu’au commencement de juin… pour les solliciter à leur moyenner une paix entière ou à reprendre la guerre qu’ils avaient, il n’y a que fort peu d’années, avec les Iroquois annieronnons.  » Les Andastes envoyèrent une embassade aux Iroquois de quatre cantons pour arranger une paix entre eux et les Hurons, et par, là forcer les Agniers à mettre bas les armes, car c’étaient toujours ces derniers qui tenaient campagnes contre toutes les nations. (Relations, 1647, p. 8 ; 1648. pp. 48, 58-60.) Charlevoix ajoute : « L’occasion était belle pour reprendre sur les Iroquois la supériorité que les Hurons avaient eue autrefois, mais ils ne voulurent en profiter que pour se mettre en état de parvenir à une bonne paix  ; et parce qu’ils n’avaient pas pris les moyens les plus sûrs pour y réussir, qui était de se bien préparer à la guerre ils furent les dupes de la mauvaise foi et des artifices de leurs ennemis. »

En d’autres termes, les Hurons trahirent le secret et firent savoir aux Iroquois les positions à eux faites par les Andastes  ; en retour de cette confidence, les Iroquois leur promirent mer et monde : c’était ce que voulaient les Hurons et aussi les Iroquois. Nicolas Perrot ne tarit pas sur les lâchetés des Hurons, en parlant des quarante années durant lesquelles il les a connus.

Charlevoix poursuit : « Il y a bien de l’apparence que les Hurons remercièrent (refusèrent les offres) les Andastes… Tandis qu’ils s’amusaient à négocier avec les Onnontagués, les Agniers et les Tsonnontouans tombèrent à l’improviste sur deux grands partis de chasse de la bourgade de Saint-Ignace et les défirent entièrement. On fut ensuite quelque temps sans entendre parler d’aucune hostilité, et il n’en fallut pas davantage pour replonger les Hurons dans leur première sécurité.

Charles, que nous avons laissé chez les Andastes, eut occasion de visiter la Nouvelle-Suède et de constater qu’il n’y avait pas de missionnaire parmi les Européens de cet établissement, lequel était en correspondance régulière avec les Hollandais du fleuve Hudson. C’est même par cette voie qu’il apprit l’assassinat du P. Jogues, survenu quelques mois auparavant chez les Iroquois. « Nous jugeons, rapporte le P. Ragueneau sur le dire de Charles que cette habitation d’Européens, alliés des Andastoeronnons, sont la plupart Hollandais et Anglais ou plutôt, un ramas de diverses nations qui, pour quelques raisons particulières, s’étant mis sous la protection du roi de Suède ont appelé ce pays-là, la Nouvelle-Suède. Leur interprète dit à Charles qu’il était Français de nation. » (Relation, 1648, p. 59-60.) Charles partit d’Andastoë le 15 août et rentra à. Sainte-Marie des Hurons le 5 octobre ayant été poursuivi par les Tsonnontouans.

La première nation qui abandonna le Haut-Canada fut celle de l’Iroquet dont le gros se rapprocha de Trois-Rivières.

La seule traite de pelleteries qu’il y eût à Trois-Rivières, en 1647, se fit par les Attikamègues du Saint-Maurice et quelques Iroquets. Les Hurons ne descendirent pas de leur pays, à cause de la guerre.

De 1640 à 1648, le nombre des colons arrivés au Canada est insignifiant  ; ce qui s’explique par le désarroi des affaires de France, l’inertie des Cent-Associés, les ravages que les Iroquois exerçaient aux portes de nos établissements. M. de Montmagny, dès longtemps découragé d’un tel état de choses, fut rappelé en 1648, et M. d’Ailleboust, son successeur ne possédait ni argent ni aide d’aucune sorte pour remédier à la situation. Il fut remplacé en 1651 par M.de Lauzon, qui trouva moyen d’aggraver nos misères et nos périls en ne s’occupant à peu près que de ses intérêts personnels.

L’affaire des Andastes paraît avoir décidé les Iroquois à en finir pour jamais avec les Hurons. Ils se sentaient capables d’exécuter ce projet et choisissait le moment où les nouvelles de France ne parlaient que de guerre contre les Espagnols, de révoltes dans l’intérieur du royaume et de tueries identiques à celles que nos sauvages commettaient de temps en temps.

Un grand massacre eut lieu le 4 juillet 1648 à la bourgade Saint-Joseph, du pays des Hurons, d’où les guerriers étaient absents. Le P. Antoine Daniel mourut percé de flèches et son corps fut jeté dans la chapelle incendiée avec tout le village.

Au mois de juillet 1648, les Iroquois bloquaient Trois-Rivières lorsqu’arrivèrent inopinément deux cent cinquante Hurons conduits par cinq chefs de guerre renommés, avec le P. Bressani et trois Français, et qui firent lever le siège de la place. La traite eut lieu comme autrefois. Au commencement d’août, les cinquante ou soixante canots hurons repartirent, embarquant « vingt-six Français : cinq pères, un frère, trois enfants, neuf travaillants et huit soldats, outre quatre qu’on devait prendre à Montréal », note le Journal des jésuites. La plupart de ces personnes périrent, sans doute, lors des massacres qui eurent lieu, quelques mois plus tard, dans la région des lacs. Ce convoi de 1648 devait être, pour six ans, le dernier qui se rendrait aux missions de l’ouest.

Le départ de M. de Montmagny du Canada marquait la fin d’un régime qui avait prévalu depuis 1636 ; mais les nouveaux arrangements ne valaient pas mieux que les anciens, et la colonie continua à s’enfoncer dans la triste situation qu’on lui imposait.

« Le nouvel état de 1648, dit M. Gérin constituait sur l’ancien une épargne de 19.000 francs, qui était laissée à la disposition du Conseil. D’Ailleboust s’empressa d’appliquer cette épargne à la formation d’une compagnie de soldats qui devaient se transporter sans cesse d’un point à un autre de la colonie, à la poursuite des Iroquois. Il donna à son neveu, Charles d’Ailleboust des Musseaux, le commandement de ce camp volant. Il est évident que cette mesure profitait surtout à Montréal qui était de tous les postes le plus exposé. »[4]

Monsieur de Montmagny avait projeté de former un camp volant dont les soldats, espèce de milice volontaire, tiendraient la campagne et poursuivraient l’ennemi lorsqu’il se montrerait dans le voisinage des habitations. [5] Les ressources pécuniaires lui ayant fait défaut, son successeur s’en occupa et y réussit.

« D’après le règlement du roi, observe Faillon, ce camp volant devait être composé de quarante soldats et M. d’Ailleboust, qui en comprenait la nécessité, l’accrut encore de trente hommes en 1651. » [6]

Un fort avait été construit ou augmenté à Sillery l’été de 1647. En 1649 on commença la muraille sur les deniers de la communauté, c’est-à-dire les 19, 000 francs affectés par le roi pour les affaires du pays. Les sauvages fugitifs de l’ouest et du Saint-Maurice s’y réfugièrent en bon nombre vers 1651[7]

Le printemps de 1619 arrivé, M. d’Ailleboust envoya à Montréal M. Desmousseaux son neveu, avec 40 hommes qu’il commandait sous le nom de camp volant, afin d’y aider à repousser les ennemis, ce qui lui fut plus aisé que de les battre, car aussitôt qu’ils entendaient le bruit des rames de ses chaloupes, ils s’enfuyaient avec une telle vitesse qu’il n’était pas facile de les attraper et de les joindre ; ce renfort encouragea beaucoup les nôtres aussitôt qu’il parut à quoi contribua beaucoup le nom et la qualité de celui qui commandait. Si l’on avait eu l’expérience que l’on a aujourd’hui, avec la connaissance que nous avons présentement (après 1670) de leur pays 40 bons hommes bien commandés se seraient acquis beaucoup de gloire, auraient rendu des services très signalés au pays et auraient retenu nos ennemis dans une grande crainte par les coups qu’ils auraient faits sur eux, mais nous n’avions pas les lumières que nous avons aujourd’hui et nous étions moins habiles à la navigation du canot qui est l’unique moyen ((de transport) dont on doit user contre ces gens-là que nous sommes maintenant. [8]

M. Dollier avait été officier de cavalerie avant que de devenir prêtre. En 1666, aumônier des troupes qui attaquèrent le canton des Agniers, il se rendit compte des choses militaires du Canada, sans doute, mais que pouvait-il espérer d’une demi-compagnie de soldats lorsque, en 1649-50, la puissance iroquoise était à son apogée et que le prestige de ses armes se quintuplait de l’état déplorable des affaires de France — situation bien comprise des Agniers, des Onneyouts, des Onnontagués, des Gayogouins et des Tsonnontouans — les Iroquois, en un mot. Champlain, quinze années auparavant, réduit à modérer ses demandes de secours au plus bas chiffre et mis en présence d’un danger qui n’était presque rien  ; comparé à l’état de 1649, indiquait un effectif de cent vingt soldats comme indispensable, et certes  ! il possédait un coup d’œil que personne de son temps n’a su dépasser. Ceci est une question militaire. Les deux compagnies réclamées par Champlain, une fois arrivées ici et dirigées par lui, eussent brisé dans l’œuf la confédération iroquoise. Faute d’avoir compris cela, on se voyait, en 1649. obligé de faire quoi  ? – une parade de quarante fusiliers, alors que mille hommes eussent à peine suffi pour renverser ce que l’on avait laissé s’édifier, c’est-à-dire un pouvoir dix fois plus grand que le nôtre. Les quarante hommes du camp volant ne suffisaient même pas à défendre Montréal, parce que l’ennemi faisait une guerre d’embûches qui tuait nos soldats isolés et les colons, sans attaquer le corps de la place. Que restait-il pour Trois-Rivières et Québec ? Rien. Et pourtant les Iroquois, qui ne dirigeaient point tous leurs coups vers Montréal, s’en allaient inquiéter les établissements situés sur un parcours de 60 lieues en descendant le fleuve.

« Le nouveau gouverneur monta lui-même à Ville-Marie, au printemps de l’année 1649, et réjouit par sa présence tous les colons, charmés de voir ainsi dans sa personne, l’un des Associés de Montréal occuper la place de gouverneur du pays. Les hostilités incessantes des Iroquois ne permettaient guère de voyager alors sur le fleuve sans escorte, et nous voyons que M. d’Ailleboust, en faisant ce voyage, avait dans sa chaloupe douze soldats armés. Cependant, toute l’année 1648 et surtout la suivante, la plupart des Iroquois ayant été occupés à harceler les Hurons dans leur pays et à y mettre tout à feu et à sang, on n’eut à repousser à Ville-Marie que de petits partis de ces barbares, dont M. de Maisonneuve vint aisément à bout par sa prudence et le courage intrépide de ses soldats. Il ne perdit qu’un seul homme… M. d’Ailleboust annonça à M. de Maisonneuve que la grande Compagnie, voulant reconnaître les bons et agréables services que le pays recevait de Ville-Marie sous son digne gouverneur, en avait augmenté la garnison de six soldats, et qu’au lieu de 3,000 livres qui lui avaient été assignées pour lui et sa garnison, il en recevrait à l’avenir 4,000. »

Un peu plus loin, le même auteur dit que, en 1648. on avait appris la tiédeur que les Associés de Montréal manifestaient envers cette œuvre[9]  ; ce qui explique pourquoi M. d’Ailleboust avait tourné ses prières du côté de la compagnie générale dite des Cent-Associés pour secourir sa colonie en détresse.

Le 16 mars 1649. les Iroquois tombèrent par surprise sur les missions de Saint-Louis et de Saint-Ignace du Haut-Canada. Il y eut un massacre général, ou à peu près. Les PP. Jean de Brébeuf et Gabriel Lallemant subirent, avant que d’expirer, des tortures inouïes. Le 17, Sainte-Marie fut attaquée sans être prise, mais le 25 mai les Hurons abandonnèrent ce lieu pour se rendre à l’île Manitoualin, Vers le même temps, le bourg Saint-Jean fut emporté par l’ennemi et le P. Charles Garnier y trouva la mort.

Tout plia devant les Cinq-Nations  ; elles firent du Haut-Canada, une annexe de leurs domaines de chasse qui s’agrandissaient d’année en année. Les armes françaises n’avaient pas défendu ce territoire  ; les Iroquois en conclurent que nous ne valions pas les Peaux-Rouges, et ils préparèrent de nouveaux plans de conquête.

Une partie des Hurons échappés de ces boucheries se jetèrent dans les montagnes de la nation du Petun, vers Goderich, où trois pères jésuites avaient établi des missions trois mois auparavant. D’autres se réfugièrent dans l’île de Saint-Joseph, en aval du saut Sainte-Marie, où il y avait une mission depuis près d’un an. Un autre groupe se dirigea vers l’île de Manitoualin, comme il vient d’être dit  ; en ce dernier endroit, les pères songèrent d’abord à transporter leur maison principale, mais ensuite l’île Saint-Joseph eut la préférence.

Les Chats (Ériés) refoulés au centre de l’État de l’Ohio par les Iroquois en 1639, donnèrent asile à l’une des cinq bandes de Hurons que le désastre de 1649-50 chassait de leur pays. Tous furent exterminés ensemble par la suite.

Parlant de ce qui s’était passé en 1649-50, la Relation des jésuites de 1660 (p. 14) dit : « Les uns se jetèrent dans la nation Neutre, pensant y trouver un lieu de refuge par sa neutralité qui, jusqu’alors, n’avait pas été violée par les Iroquois, mais ces traîtres s’en servirent pour se saisir de toute la nation du Petun. Celle-ci a été obligée de se réfugier chez les Algonquins supérieurs (à l’ouest du lac Huron). D’autres coururent dix journées durant dans les bois  ; d’autres voulurent aller à Andostoé, pays de la Virginie  ; quelques-uns se réfugièrent parmi la nation du Feu (les Mascoutins) et la nation des Chats, même un bourg entier se jeta à la discrétion des Tsonnontouans, qui est l’une des cinq nations iroquoises et qui s’en est bien trouvé, s’étant conservé depuis ce temps-là en forme de bourg séparé de ceux des Iroquois, où les Hurons vivent à la huronne, et les anciens chrétiens gardent ce qu’ils peuvent du christianisme. »

Une note placée à la page 344 des relations du P. Bressani, porte en substance que la première bande des Hurons se retira dans l’île Manitoualin.[10] La deuxième se rendit aux Iroquois, espérant en être mieux traitée. La troisième chercha un asile dans l’île de Michilimakinac, mais, pourchassée par l’ennemi, elle se retira dans la baie Verte, et, plus tard, s’avança vers le sud-ouest du lac Supérieur et se fixa sur le Mississipi. La quatrième demanda refuge à la nation du Chat (Ériés) dans l’Ohio. La cinquième est celle qui descendit à Québec, vécut quelques années à l’île d’Orléans et ensuite s’établit à Lorette.

La nation du Petun ne semble pas avoir subi de grandes pertes dans ces massacres, mais elle émigra vers le haut Mississipi où Chouard et Radisson la retrouvèrent en 1660 et le P. Allouez en 1667.

Au mois d’août 1649 des soldats (une dizaine probablement) partent de Trois-Rivières pour le pays des Huron, avec quatre engagés des jésuites : Pierre Tourmente, Charles Roger, Pierre Oliveau et un nommé Raison.

Vers le 22 septembre le P. Bressani revint des missions du Haut-Canada voyageant en compagnie des bandes de Sauvages amis et des Français qui se rendaient à Trois-Rivières. « Les Français rapportèrent pesant cinq mille de castor, qui était plus de 26 mille livres pour eux  ; et Desfossés, [11] soldat, avec son frère, qui y avaient été un an aux Hurons, apportèrent pour leur part 747 livres pesant, qui leur fut payé à 4 francs la livre, et l’autre à 5 livres 5 sols. » [12] Les autres français, formant partie de la même expédition apportaient 25, 000 livres pesant de castors, qu’ils faillirent perdre en arrivant à Trois-Rivières, car les Iroquois les surprirent à une demi-lieue du fort et ne furent repoussés qu’après un combat très animé.

Le P. Bressani et les Hurons repartirent au commencement d’octobre, mais ils durent rebrousser chemin à la rivière des Prairies, au nord de Montréal, par crainte des Iroquois. Ceux-ci infestaient les bords du Saint-Laurent par petites bandes dit Charlevoix, pillaient et brûlaient les maisons, tuaient les colons isolés. Chaque jour, on les voyait jusqu’aux portes de Québec. Ils ravageaient aussi les territoires du Saint-Maurice et de l’Ottawa.

Non contents de poursuivre dans le nord et dans l’ouest les débris des tribus huronnes et algonquines vaincues et dispersées, les Iroquois engageaient partout autour d’eux des hostilités nouvelles. Leur audace, leur habileté, leur esprit de gouvernement, joints aux tristes circonstances que notre administration traversait, devaient leur assurer, durant plusieurs années, la prépondérance, par la terreur, sur tout le cours du Saint-Laurent et autres pays.

Les Sokokis, sauvages du sud-ouest, du Maine et du New-Hampshire, prenaient à leur tour les armes contre les Agniers. Ceux-ci, dans l’hiver de 1651-52, envoyaient un parti de guerre au pays des Andastes, mais ils étaient repoussés avec perte. [13]

Le P. Ragueneau écrivait de Sainte-Marie de Manitouàlin le 13 mars 1650 : « Nous restons encore treize Pères dans cette mission, avec quatre Frères coadjuteurs, vingt-deux domestiques qui ne nous quittent jamais, et onze autres, gagés pour un temps plus ou moins considérable, six soldats et quatre enfants-en tout soixante personnes. »

L’année 1650 fut une longue série d’angoisses pour le Bas-Canada, mais les malheurs que l’on entrevoyait ne se produisirent point. Les Iroquois employèrent cette année à anéantir la nation Neutre et à étendre leurs conquêtes vers l’ouest. À automne de 1650 ils remportèrent une première grande victoire sur ce peuple et, au printemps suivant, lui portèrent le dernier coup. La moitié des malheureux Neutres devinrent fugitifs, le reste prisonniers ou tués dans les combats. Le 3 septembre 1651, la mère de l’Incarnation écrivait que l’anéantissement de ce peuple rendait les Iroquois plus insolents que jamais.

En même temps qu’arrivait à Québec la nouvelle de l’abandon du Haut-Canada par les Français et les Sauvages attachés à notre cause, on apprenait qu’une autre guerre était commencée dans le Sud. Le 30 août 1650, la mère de l’Incarnation écrivait de Québec : « Un captif qui s’est sauvé des Iroquois rapporte que les guerriers andoovesteronons et ceux de la nation Neutre ont pris deux cents Iroquois. Si cela est vrai, on les traitera d’une terrible façon, et ce sera autant de·charge pour nous. » Les Andastes avaient, en effet levé la hache contre les Tsonnantouans, de concert avec les Neutres. D’après d’autres nouvelles, reçues à Québec le 22 avril 1651. et notées au Journal des jésuites, les Iroquois, au nombre de quinze cents, avaient à leur tour attaqué la nation Neutre, l’automne précédent et avait enlevé un village ; mais, poursuivis comme ils se retiraient, ils perdirent deux cents hommes. Les Cinq Nations, résolues à triompher, avaient envoyé douze cents guerriers contre les Neutres.

En 1649 les bandes iroquoises avaient déjà atteint le territoire du Saint-Maurice en passant du lac Saint-Pierre par la rivière Machiche, et elles massacraient les Attikamègues ainsi que les autres Algonquins vivant dans ces territoires. Des groupes de Nipissiriniens, de Hurons, de peuples du haut de l’Ottawa, arrivaient par les cours d’eau du nord pour se réfugier à Trois-Rivières et à Québec. La désolation était répandue à 300 lieues à la ronde du côté de l’ouest. Le 11 mai, deux hommes furent massacrés sur une ferme près de Trois-Rivières et deux autres à la rivière Champlain. La mère de l’Incarnation parle des coups qui se faisaient ce printemps autour de Québec. Le 7 juin 1650 le P. Bressani s’embarqua avec vingt-cinq ou trente Français et autant de Sauvages pour tenter de revoir les missions huronnes du Haut-Canada, mais tous ensemble revinrent avant que d’avoir remonté l’Ottawa. Les hommes qui n’avaient pas de famille s’enfuyaient vers le bas du fleuve dans l’espérance de rencontrer des navires qui les amèneraient hors de ce pays. Au commencement d’août, neuf Français furent tués à Trois-Rivières. L’année 1651 présenta un spectacle semblable.

Les Hurons, fuyant la hache de l’ennemi, arrivaient sans relâche implorer la protection de notre petite colonie. « Si cette poignée de monde que nous sommes en Canada d’Européens, ne sommes plus fermes que trente mille Hurons que voilà défaits par les Iroquois, il nous faut résoudre à être brûlés ici à petit feu avec la plus grande cruauté du monde, comme tous ces gens l’ont quasi été.

« Le secours ne peut venir que de la France parce qu’il n’y a pas assez de force dans tout le pays pour résister aux Iroquois. » [14]

Le fort de Trois-Rivières, situé sur la terre haute appelée le Platon, qui domine le fleuve, était, en 1641, entouré d’un fossé sec que l’on franchissait sur un pont-levis. Il n’y avait point de palissade pour entourer le fort, mais simplement quelques pièces de canon. Le village était placé à 300 pieds à gauche, côté nord-est, sur un autre platain, un peu plus bas, communément nommé la Table, et dominant aussi le fleuve. À droite, on descendait brusquement plus de 60 pieds pour tomber dans la basse-ville aujourd’hui, où il y avait des cultures.

Il est dit, en 1648, que des prisonniers iroquois étaient détenus dans un bastion du fort, ce qui donne à croire que ce dernier formait une grande maison carrée, ayant aux angles des bastions ou demi-tourelles pour faciliter la défense. C’était là toute la fortification de la place, car le village était sans palissade. Toute la Table ou plateau de la haute-ville actuelle était cultivée, ou du moins en bonne partie défrichée, car elle était toute concédée  ; c’est pourquoi il ne restait d’affecté aux pâturages que la prolongation de la basse-ville, dont M. de Montmagny accorda la concession aux habitants (1648) pour en faire une commune. Vers cette date, on comptait une vingtaine de terres concédée près du village et au cap de la Madeleine.

Le P. Jacques Buteux écrivait le 21 septembre 1649 : « Dans cette résidence des Trois-Rivières où nous donnons nos soins, aux Français et aux Sauvages, nous n’avons pas d’autres forts que des forts en bois, et d’autres remparts que des marais desséchés où l’on peut aisément mettre le feu. »

Le 6 juin 1651, à Trois-Rivières, Pierre Boucher reçoit du gouverneur général une commission de capitaine de milice pour cette ville, portant instruction de diviser les habitants par escouades et de les exercer au maniement des armes. [15] Nous considérons cet acte comme le premier établissement officiel de la milice dont la pensée fut reprise ou développée par le comte de Frontenac en 1673.

Le 17 mars 1650, la mère de l’Incarnation écrivait : « On assemble la jeunesse pour aller sur les Iroquois. Il est possible que cette jeunesse de Québec fût déjà organisée en milice, mais nous n’en savons rien de plus.

Les maraudeurs iroquois savaient fort bien s’attaquer aux bestiaux partout où ils en trouvaient. La commune de Trois-Rivières en renfermait un bon nombre dès 1648, et il y avait des prairies à foin au sud fleuve, à Sainte-Angèle aujourd’hui. Au printemps de 1649, on envoya du blé à Québec où régnait la disette. Il y avait alors près de vingt ans que le pays produisait du blé, des bestiaux, des cochons, des pois du foin, sans compter le maïs indigène. « Les trois quarts des habitants ont par leur travail à la terre de quoi vivre », disait la mère de l’Incarnation le 1 septembre 1652. Il est évident qu’elle oubliait Montréal, où cette proportion était beaucoup moindre.

« Le secours venu de France cette année est absolument nécessaire [16]aux Trois-Rivières, car à vrai dire, ce poste n’a pu subsister que par miracle. »

Le 25 octobre 1651 on apprit que les Iroquois avaient tué vingt-cinq Attikamègues sur la rivière Saint-Maurice.

Il y avait six ans que la colonie de Montréal était renfermée dans sa palissade, vivant des provisions apportées de France, lorsqu’elle se décida, en 1648-49. à faire des défrichements comme on en voyait autour de Québec, de Sillery à Portneuf et à Trois-Rivières. La société dite de Montréal venait de se réorganiser à Paris. En 1651 on récolta du blé sur ces nouvelles terres, bien qu’on fût sans cesse harcelé par les Iroquois. Effrayés par ces maraudeurs, les Algonquins s’éloignaient de la place, diminuant par là même ses moyens de défenses. Enfin, toujours, remplis d’espoir, les colons attendaient des jours meilleurs. [17]

« Les hommes qui composaient les trois premières recrues de Montréal ne furent pas des paysans d’une bien forte trempe. Le progrès de l’agriculture, pendant les premières années, fut en effet, très lent. En 1646 d’après Dollier de Casson on faisait encore tout venir de France. La sœur Morin nous apprend que « tous ces colons restèrent près de onze ans renfermés dans le fort », y vivant en commun sans se créer d’établissement propre. Pendant ce temps, depuis plusieurs années déjà, dans le voisinage de Québec, les gens du Perche s’étaient établis sur des domaines isolés. Toutefois, n’oublions pas que les colons de Montréal étaient plus exposés que tous autres, aux attaques des Iroquois, et ceci explique sans doute, en grande partie  ; cette longue inaction. Maisonneuve, d’Ailleboust, Closse étaient avant tout des chefs militaires. Maisonneuve était entré dans le métier des armes à l’âge de treize ans et il y était, toujours demeuré depuis. D’Ailleboust était très entendu dans l’art des fortifications. Tous deux se trouvaient éminemment qualifiés pour conduire les opérations militaires de la colonie, mais il faut reconnaître en même temps qu’ils étaient beaucoup moins aptes à jouer le rôle de patrons agricoles.

« Les jésuites, comme la Société de Montréal, avaient eu, à l’origine, des protecteurs puissants et généreux : le duc de Ventadour, le marquis de Gamache, le commandeur de Sillery  ; même la duchesse d’Aiguillon s’intéressait à eux et leurs premières Relations célèbrent le grand nombre de personnes qui favorisent leurs missions d’Amérique. Avec le temps, la plupart de ces fondateurs étaient morts ou s’étaient désintéressés, et l’œuvre commencée réclamait toujours de nouveaux secours.[18]

« L’œuvre de Montréal avait une raison pour ne point compter beaucoup sur l’appui du gouvernement de Québec  ; celui-ci la voyait d’un mauvais œil. Précisément parce qu’elle avait débuté avec éclat, et que, dès le premier jour, elle avait pu affirmer son indépendance, elle avait fait naître bien des jalousies. Québec n’avait pas oublié l’attitude fière des chefs montréalais qui ne voulaient point relever de son autorité, et maintenant que la nécessité contraignait Ville-Marie à s’allier à lui. C’est à contre cœur qu’il la recevait. » [19]

En 1651, la sœur Bourgeois écrit que « Montréal ne compte plus que dix-sept hommes en état de lutter contre les Iroquois. Le supérieur des jésuites constate qu’il ne reste en tout qu’environ cinquante Français à Montréal  »   ; il faut entendre par ces mots le total de la population. [20] Voyant la situation comme désespérée, M. de Maisonneuve prit le parti d’aller chercher du secours en France, laissant d’Ailleboust des Musseaux pour commander en son absence avec Lambert Closse. [21]

Cette année 1651 on abandonna les cinq ou six maisons habitées par des colons en dehors de l’enceinte fortifiée.

Québec n’était encore qu’une espèce de village dont les trente demeures étaient éparpillées sur le flanc du cap, la haute-ville et les environs.

Nous ne saurions dire combien de feux il y avait à Trois-Rivières, mais on y comptait vingt-huit ménages formant une population stable de 100 âmes.

Tout le Canada pouvait renfermer 600 Français : hommes, femmes et enfants compris.

Ce qui manquait toujours au pays, c’était une force militaire suffisante pour protéger les cultivateurs et même la traite des fourrures, puisque le Haut-Canada était perdu pour le commerce et que le Saint-Maurice et le Saguenay venaient de tomber au pouvoir des Iroquois. Les gentils hommes de la compagnie, des Habitants s’aveuglaient étrangement sur la situation et, tant pour leur compte que dans l’intérêt de tous, leur ligne de conduite attire peu l’admiration, d’après ce que nous connaissons d’eux et ce qu’exposa vers 1676 Aubert de la Chênaye : « Il ne leur fut pas difficile de trouver de gros crédits à la Rochelle, parce qu’on empruntait au nom de la communauté, quoiqu’elle ne consistât qu’en six familles. Lesquelles, de pauvres se trouvant dans de gros maniements agrandirent leurs maisons, et leur mauvais ménage altéra leur crédit et leur fit prendre conseil après quelques années de jouissance, pour ne pas payer la Rochelle, qui s’en plaignit à Paris [22]et, après beaucoup de sollicitation, on créa un syndic pour faire des obligations au nom de la communauté pour de grosses sommes encore dues à la ville de la Rochelle. Leurs vaisseaux tous portés en Normandie, ils y firent leurs embarquements en partie à La Rochelle. Le gouverneur et les familles s’entrefaisaient des reproches et le roi ayant bien voulu les écouter, eut la bonté de nommer du corps de la compagnie [23]des personnes de la première dignité pour prendre attention à ce quise passait dans cette colonie. Ce furent MM. de Morangis, de la Marquerie, Verthamont et Charm, et depuis M. de Lamoignon, de Boucherat et de Lauzon, ce dernier, aussi du : corps de la compagnie, s’offrit de passer au pays pour accommoder les difficultés Son embarquement se fit à la Rochelle. C’était un homme de lettres. » [24]

Jean de Lauzon ne figure pas dans la première liste des Cent-Associés en 1627, mais il n’en était pas moins activement occupé de l’établissement du Canada depuis cette date et il continua ainsi jusqu’à 1663. À vrai dire, il fut la cheville ouvrière de la compagnie durant ces trente-six années, si bien qu’il transporta avec lui à Québec le siège de l’administration et que de 1651 à 1657. on semble n’avoir point tenu compte du bureau de-Paris.

Les trois années du gouvernement de M. d’Ailleboust devant expirer l’automne de 1651, la compagnie des Cent-Associés tint une séance à Paris chez le sieur Cheffault, son secrétaire. Le 2 janvier 1651 les noms de Jean de Lauzon, Duplessis-Kerbodeau [25]et Robineau Bécancour furent présentés au roi et à la reine pour le choix d’un gouverneur pendant trois ans. Lauzon fut accepté. [26]

Le 14 octobre M. de Lauzon arrivait à Québec avec M. Duplessis-Kerbodeau, nommé gouverneur de Trois-Rivières. Les appointements de ce dernier étaient élevés à 5,250 livres. Il y a apparence que Robineau avait fait le voyage avec eux. Tous ces commerçants de fourrures s’entendaient ensemble.

Pour compenser l’augmentation accordée à M.. Duplessis, on venait de retrancher 1,000 francs à M. de Maisonneuve sur ce qui lui était versé annuellement depuis 1648 pour lui et sa garnison, le réduisant par là à 3,000 francs. Le gouverneur général obtenait pour lui-même un supplément de 2,000 livre, sans autre charge que d’accroître la garnison de Québec de trois soldats. Le 9 novembre M. de Maisonneuve s’embarqua, pour la France.[27]

« L’arrivée de Lauzon, en 1651. înaugnra les misères et les humiliations de Villemarie. Le premier acte du nouveau gouverneur fut de retrancher à Maisonneuve le supplément de 1,000 livres qui lui avait été accordé sous d’Ailleboust. À Québec, remarque amèrement M. Faillon, le conseil attribuait des pensions aux jésuites, aux hospitalières, à la fabrique de la paroisse, au chirurgien, au boulanger et à beaucoup d’autres, et il n’y avait pour Villemarie que 3,000 livres destinées au gouverneur et à sa garnison, et 1,000 livres pour le garde-magasin de la compagnie des Habitants. » [28]

L’état des affaires, à Paris, était déplorable. La guerre civile s’y continuait de plus belle. L’arrangement ou paix de Rueil, en 1649, avait bien terminé la vieille Fronde ou Fronde parlementaire, mais la dispute se ravivant sous une nouvelle forme, mademoiselle de Montpensier et le prince de Condé se prononcèrent contre la cour, tandis que Turenne, tournant le dos aux mécontents, se mit au service de cette même cour qu’il venait de combattre. La reine, Mazarin, avec le roi (âgé de neuf ans), avaient une première fois quitté Paris, le 13 septembre 1648, pour Saint-Germain  ; ils étaient rentrés dans la capitale peu après, mais le 6 janvier 1649, il leur avait fallu retourner à Saint-Germain. C’est après cela que la grande Mademoiselle s’était révoltée, se mettant à la tête de la Fronde des seigneurs, parce que les princes de Condé, de Conti et de Longueville venaient d’être arrêtés (18 janvier 1650). Condé fut bientôt libéré et prit les armes. Au premier moment, Mazarin feignit d’assumer tout le blâme que l’on imputait à la cour et, pour sauver celle-ci, s’exila à Cologne. Telle était la situation lorsque M. de Maisonneuve arriva en France. La cour était réfugiée à Saint-Germain. Le roi venait de déclarer sa majorité par un lit de justice, le 7 septembre 1651. Condé, battu par Turenne sous les murs de Paris, rentra dans la ville ayant son adversaire sur ses talons, le 2 juillet 1652. Mademoiselle fit tirer le canon de la Bastille pour protéger la retraite du prince et se crut un moment victorieuse pour toujours  ; cependant les intérêts en jeu de part et d’autre semblèrent se concilier, la cour retourna à Paris le 21 octobre. Mademoiselle fut envoyée dans ses terres, Mazarin reprit le pouvoir (février 1653) avant même que tout fût pacifié, car la lutte ne se termina qu’à la fin de 1653.

Les nouvelles de France avaient parmi nous un retentissement qui paralysait les courages. Les Iroquois étaient au courant de tout cela et redoublaient d’ardeur et de confiance. La mère de l’Incarnation dit en quelques mots (26 septembre 1652) combien peu l’on comptait sur le secours de la mère-patrie.

L’année 1652 s’annonçait au Canada sous de fâcheux auspices. Le danger de plus en plus menaçant du côté des Iroquois, joint à la certitude maintenant acquise du peu de secours sur lequel on pouvait compter de la part de la France, mettait la petite colonie au bord d’un abîme dans lequel chacun se voyait rouler, pour ainsi dire.

Les nouvelles reçues de sources diverses portaient que le point de concentration et d’attaque des Iroquois serait Trois-Rivières. Il y a apparence que le camp volant passa dans ce lieu une partie de l’hiver de 1651-52, où qu’il s’y rendit de bonne heure au printemps. Dès les premiers jours de mars, M. de Lauzon, grand sénéchal, accompagné de René Robineau et de quinze soldats, y fit une visite. Déjà les ennemis avaient commencé leurs ravages dans les environs.

Voici un trait que raconte M. Dollier au sujet de M. de Lauzon : « Celui-ci avait promis à M. de Maisonneuve dix soldats dont il lui avait fait passer les armes par avance  ; il envoya ces dix hommes au Montréal  ; mais il les fit partir si tard (automne de 1652) et les mit si nus dans une chaloupe qu’ils y pensèrent geler de froid  ; on les prenait pour des spectres vivants qui venaient tout squelettes, qu’ils étaient, affronter les rigueurs de l’hiver. C’était une chose assez surprenante de les voir venir en cet équipage en ce temps-là, d’autant plus qu’il était le 10 décembre  ; cela fit douter longtemps que ce fussent des hommes et on ne s’en put convaincre que lorsqu’on les vit de fort près  ; au reste ces hommes étaient les plus malingres si nous regardons leur constitution  ; même deux de ces dix étaient encore enfants, lesquels à la vérité, sont depuis devenus de fort bons habitants dont l’un s’appelle St-Ange[29] et l’autre se nommait La Chapelle.[30] Ces pauvres soldats ne furent pas plutôt ici (à Montréal) qu’on tâcha·de les réchauffer le mieux qu’on put en leur faisant bonne chère et en leur donnant de bons habits, et ensuite on s’en servit comme des gens à repousser les Iroquois que nous avions tous les jours sur les bras. » : [31]

Montréal n’espérait rien de bon du nouveau gouverneur général et cela explique le voyage de M. de Maisonneuve en France.

« 1652 M. de Lauzon fut gouverneur à la place de M. d’Ailleboust ; persécuta Lemoine et retrancha mille livres à M. de Maisonneuve que la compagnie lui donnait, dont il fut puni, en ce que les Iroquois prirent dans cette année le reste des Hurons réfugiés à l’île d’Orléans, tuèrent l’aîné et une partie de la famille du sieur de Lauzon, le tout à la vue de Québec. Le Montréal était dans un grand péril. » [32]

« En 1652, Lauzon supprima le camp volant  ; c’est-à-dire qu’il fit perdre à Villemarie la plupart des avantages qu’elle avait retirés de l’administration de M. d’Ailleboust. Plus tard même, il tenta sans y réussir de prélever un droit sur les marchandises qui passaient devant Québec à destination de Montréal. » [33]

Le 7 juillet 1652, à Trois-Rivières, le major Lambert Closse [34]de la garnison de Montréal[35] et M. des Mazures, officier du camp volant, sont présents à un contrat de mariage.[36]

Le 5 août 1652, à Trois-Rivières, dans un acte d’Ameau, on lit : « Guillaume Guillemot, Escuyer, sieur Duplessis Kerbodot, capitaine du camp volant, gouverneur du fort et habitation des Trois-Rivières, nommé par M. de Lauzon » ; [37] il achète une terre en cette occasion.

Au combat de la banlieue de Trois-Rivières, le 19 août suivant, sont tués ou amenés prisonniers par les Iroquois : M. Duplessis-Kerbodeau, et les nommés Langoulmois, Lapalme, Lagrave, Saint-Germain et Chaillon, tous soldats.[38]

En octobre 1652, le major Closse marche contre les Iroquois avec vingt-quatre hommes de Montréal, ce qui nous semble avoir été alors le chiffre total des gens en état de porter les armes dans cette ville. M. de Maisonneuve écrit de France qu’il lui faut au moins cent hommes de renfort pour que les Français se maintiennent à Montréal.[39]

Le 4 novembre 1652, Nicolas Rivard,[40] « capitaine de milice du cap de la Madeleine », vend une terre à Gilles Trottier. [41] Il portait le même titre l’année précédente.

Au milieu de décembre 1652, les Iroquois enlevèrent deux Hurons près de Trois-Rivières, puis ils construisirent un fort à 3 lieues dans les bois, à l’ouest du village, afin de couper le chemin aux chasseurs qui fréquentaient ces endroits durant la saison des neiges. Pareille démarche ne s’était pas encore vue dans le Bas-Canada. On fortifia, tant bien que mal, le poste de Trois-Rivières, et l’hiver se passa en faisant bonne garde. Sitôt que le fleuve fut libre, au printemps de 1653, les bandes de maraudeurs reparurent, guettant les chasseurs et les hommes travaillant à la campagne.

Le commerce des pelleteries se ressentait de l’influence fâcheuse de toutes ces guerres. En 1653, le peu de traite qui se fit à Trois-Rivières procura quelques ressources qui furent appliquées aux fortifications. Le castor, la branche la plus considérable de ce commerce, y fut presque nul. Pas une seule peau de ce genre ne fut apportée à Montréal cette année, quoique la chasse eût été plus abondante que d’ordinaire. Tout allait donc aux Iroquois qui trafiquaient avec les Hollandais. Du côté du nord du Saint-Laurent, on commençait à ouvrir des relations avec des peuples inconnus, mais déjà les Iroquois rôdaient aux sources du Saint-Maurice et du Saguenay, et bientôt nous allions les voir terroriser tous les postes du nord, y compris Tadoussac.

M. de Lauzon, voyant que la traite du Haut-Canada et du Saint-Maurice ne rapportait plus rien, forma une compagnie de quelques marchands de Québec pour exploiter celle du Saguenay, dont la compagnie dite des Habitants possédait le monopole depuis quatre ou cinq ans. On accusait ces Habitants[42] d’être en déficit de plus d’un demi-million de francs. M. Aubert de la Chênaye, cité plus haut, blâme fortement leur conduite.

Cinquante Français (des habitants sans doute), que de Lauzon avait enrôlés pour faire un camp volant, partirent de Sillery le 2 juillet 1653, sous la conduite d’Eustache Lambert,[43] dans l’intention de remonter le fleuve et de contenir les Iroquois qui se montraient par bandes à divers endroits du pays. Le plan des Iroquois consistait à bloquer Trois-Rivières et à emporter la place  ; pour cela ils marchaient au nombre de plusieurs centaines, qui apparurent à la fois sur les côteaux et sur le fleuve, coupant toutes les communications. Un de leurs détachements enleva près de Québec le père Poncet, jésuite, dont ils se servirent bientôt pour demander la paix, car la défaite humiliante qu’ils subirent le 22 août à l’assaut de Trois-Rivières (où commandait Pierre Boucher) leur inspira de ruser comme de coutume en parlant de la paix. On y consentit, ne pouvant faire autrement  ; il y eut échange de prisonniers  ; l’automne vit la joie et la tranquillité régner partout. Bien entendu que nos gens ne comptaient pas trop sur la durée de ce calme surprenant, mais dans l’espoir des secours de France, c’était toujours du temps de gagné. Cette trêve, en somme, dura une trentaine de mois qui furent marqués par quelques coups isolés des Iroquois dans nos campagnes. Les principales forces de ce peuple étaient alors occupées contre les autres nations sauvages qui les avoisinaient, à l’est et au sud de leur pays. On se souvient que, auparavant, ils avaient conquis le Haut-Canada. Nous les verrons, après quelques années, entreprendre la conquête de l’Ouest et y parvenir. Tout cela, parce que nous n’avions un peu de troupes de notre côté pour aller mettre le feu chez les Iroquois et par là protéger nos cultivateurs. On a fait l’éloge de ce régime inqualifiable  !

Le 8 septembre 1653 eut lieu la procession du jubilé à Québec, où l’on pria pour obtenir du ciel le prompt retour de M. de Maisonneuve avec les renforts qu’il avait promis : d’amener de France. Le Journal des jésuites renferme la note suivante : « Les Onneyouts voyent la procession où il y avait plus de 400 fuseliers en bel ordre. » La Relation de 1659  ; p. 18, dit de son côté : « On fit marcher quatre cents mousquetaires bien armés… qui donnèrent de l’épouvante aux Iroquois… ce qui les fit juger que cette paix leur était d’autant plus nécessaire qu’ils remarquaient d’adresse en nos Français à manier les armes, dont ils venaient d’expérimenter quelques effets aux Trois-Rivières. » M. l’abbé Faillon (II, 171) commente ainsi ces textes : « On doit supposer que la plupart des hommes armés de la sorte étaient des Sauvages de Sillery ou de l’île d’Orléans, et que ces quatre cents mousquetaires n’étaient pas capables d’inspirer une grande terreur, puisque les cent hommes que M. de Maisonneuve conduisait étaient regardés et furent, en effet, comme les sauveurs du pays. »

« De 1648 à 1652, quelques-uns commencèrent à faire de la culture (Montréal) à leur compte et, en 1653, Villemarie prit enfin la forme d’une véritable colonie. Cette année-là, Maisonneuve amena de France cent cinq colons recrutés principalement dans le Maine et dans l’Anjou. Un grand nombre de ces derniers se firent concéder des étendues de terre et, à l’aide des gratifications que leur accorda la société de Notre-Dame de Montréal, commencèrent à exploiter leurs concessions. » [44]

D’après la mère de l’Incarnation, il y avait, en 1653, « plus de deux mille Français » dans la colonie, mais nos calculs ne montrent pas plus de 675 âmes dans la population fixe, de sorte que, si l’on y ajoute les. « Français », population flottante, on est à peine justifiable de dire qu’il y avait en tout 900 âmes. La mère de ·l’Incarnation a dû écrire : « près de mille » et les copistes ont lu : « plus de deux mille ». M. l’abbé Ferland, [45]prenant le chiffre de deux mille au sérieux, observe que « c’était bien peu encore pour une colonie commencée depuis quarante-cinq ans, tandis que les colonies de la Nouvelle-Angleterre, suivant Josselyn, renfermaient 100, 000 âmes quelques années plus tard. D’après des manuscrits de la sœur Bourgeois cités par M. l’abbé Faillon, il n’y aurait eu que cinq ou six maisons dans la haute-ville de Québec et quelques magasins à la basse-ville. La sœur ne parle sans doute que des maisons qui se trouvaient dans le voisinage des ursulines ou de l’hôtel-Dieu… » et il continue en énumérant le Cap-Rouge, Sillery, la côte Sainte-Geneviève, N.-D.-des-Anges, Longue-Pointe, Château-Richer, Beauport, l’Ange-Gardien, le cap Tourmente et la côte de Lauzon, tous lieux où il y avait quelques habitants — mais ce n’était point la ville.

Nos calculs donnent 675 âmes pour toute la population française stable du Canada, l’été de 1653, savoir : 400 pour Québec et son groupe, 175 pour Trois-Rivières et le cap de la Madeleine, 100 pour Montréal.

À la fin de septembre de cette année, M. de Maisonneuve amena de France un contingent de cent à cent-huit hommes, la plupart ayant un métier, mais n’étant ni cultivateurs ni soldats — ce qui n’empêche point M. Dollier et, après lui maint auteur de les qualifier de « recrues » et d’ajouter qu’ils allaient défendre Montréal. On en a fait ainsi des recrues militaires. La vérité est que, à partir de 1657, ils ont été obligés de prendre les armes contre les Iroquois qui redevenaient dangereux et une quarantaine, sinon cinquante de ces braves gens périrent dans les combats des années suivantes.

Le lecteur a pu voir, au cours du présent article, quel genre de colonie les pompeux auteurs de la charte des Cent-Associés, Richelieu en tête, avaient imaginé et mis en pratique, pour justifier les écrivains actuels qui trouvent toute chose admirable au Canada durant les temps héroïques, c’est-à-dire alors que la mauvaise foi des gouvernants exploitait la patience, l’industrie et le courage des colons.

  1. Voir les ouvrages de M. David Boyle sur les Sauvages du Haut-Canada.
  2. Voir The Coutry of the Neutrals, par Janes H. Coyne, St-Thomas, 1895.
  3. Voir Relation du P. Bressani, publiée en 1853, p. 322. Nous suivons l’étude que M.abbé W. R. Harris doyen de St-Catharines, nous donne dans son bel ouvrage : History of the Early Missions in Western Canada, publié par Hunter, Rose. Toronto, 1893.
  4. Léon Gérin, dans la Science sociale, Paris, 1891, p. 564.
  5. Relation, 1(48, p. 4.)
  6. Faillon, Histoire de la Colonie, II, 96.
  7. Journal des jésuites, pp. 88, 131 ; Histoire de la Colonie, II, 90 ; Relation, 1651, p. 7.
  8. Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 70.
  9. Faillon, Histoire de la Colonie, II, 96, 98.
  10. Elle se retira tout d’abord à l’île Ahoendoe, à présent Christian-Island, qui reçut en ce moment le nom de Sainte-Marie.
  11. Journal des jésuites, P. 129.
  12. Simon Desfossés est parrain d’un Sauvage à Trois-Rivières, le 22 septembre 1649.
  13. Journal des jésuites, 19 avril et 5 juin 1652.
  14. La M. de l’Incarnation, — 30 août 1651.
  15. Voir Revue canadienne, 1879, P. 4.
  16. Relation, 1651, p. 2. Quel était ce secours  ? La mère de l’Incarnation le mentionne aussi dans ses lettres, édition Richaudeau, I, 460.
  17. Faillon, Histoire de la Colonie, II, 102-3, 107, 117.
  18. Résultat : il fallait que le conseil de la colonie sustentât ces nécessiteux.
  19. Léon Gérin, la Science sociale, Paris, 1891, pp. 556-7, 564-6.
  20. Dans l’Histoire des Canadiens-Français, III 27, nous avons pris les mots «  cinquante Français  » pour autant d’hommes  ; c’était une erreur.
  21. Faillon, Vie de la sœur Bourgeois, 1-30  ; Histoire de la Colonie, II, 130-33  ; Relation, 1051, p. 2  ; Journal des jésuites, 157-9  ; Ferland, Cours, 1, 399  ; Suite, Histoire des Canadiens-Français, II, 26.
  22. Aux Cent-Associés, toujours responsables des affaires du Canada.
  23. Parmi les Cent-Associés.
  24. Documents de la Nouvelle-France, Québec, 1883 I, 250.
  25. Ce doit être un autre individu que Duplessis-Bochart qui commandait la flotte du Canada en 1632-37. Voir le Bulletin des Recherches historiques, Lévis, 1896.
  26. Dollier de Casson, Histoire du Montréal, Addenda, p. 265.
  27. Histoire des Canadiens-Français, — III, 15, 28, 30, 34, 37, 139  ; V, 39.
  28. Léon Gérin, la Science sociale, Paris, 1891, p. 566.
  29. André Charly dit Saint-Ange.
  30. Honoré Langlois dit Lachapelle.
  31. Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 82  ; Faillon, Hist. de la Colonie, II, 136 : Hist des Canadiens-Français, III, 37-8.
  32. Belmont, Histoire du Canada, p. 6.
  33. Léon Gérin, la Science sociale, Paris, 1891, p. 566.
  34. Major  ? Sergent-major probablement.
  35. M. de Maisonneuve étant parti pour la France, l’automne de 1651 M. des Musseaux avait reçu le commandement de Montréal. – Dollier, Histoire du Montréal, pp. 81, 83, 86.
  36. Greffe d’Ameau.
  37. Vers la fin de l’administration de M. de Montmagny (1648) on avait séparé de son pouvoir la nomination du gouverneur de Trois-Rivières.
  38. Journal des jésuites, p. 174-5. Greffe d’Ameau, 1651-1663.
  39. Dollier, Histoire du Montréal, p. 86-7.
  40. Ancêtre de Sévère Riyard, maire de Montréal en 1880.
  41. . Greffe d’Ameau.
  42. Voir Société royale du Canada, 1896, pp. 14-17.
  43. Il était dans le pays depuis une dizaine d’années.
  44. Léon Gérin, la Science sociale, Paris, 1891, p. 557.
  45. Cours, I, 414.