La gueuse parfumée/La mort de Pan

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Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1907 (pp. 257–270).

LA MORT DE PAN



Vous connaissez l’étrange récit que fait Plutarque, en son livre Des Oracles qui ont cessé.

« Le vaisseau du pilote Thamus étant un soir vers certaines îles de La mer Egée, le vent tomba tout à coup. L’équipage était bien éveillé, partie buvait, partie s’entretenait, lorsqu’on entendit une voix qui venait des îles et qui appelait Thamus. Thamus ne répondit qu’à la troisième fois, et la voix lui commanda, lorsqu’il serait entré en un certain lieu, de crier que le grand Pan était mort. On fut saisi de frayeur, on délibéra si on obéirait à la voix. Thamus conclut que s’il faisait assez de vent pour passer l’endroit indiqué, il se tairait ; mais que si le vent venait à manquer, il s’acquitterait de l’ordre qu’il avait reçu. Il fut surpris d’un calme au lieu où il devait crier ; il le fit ; aussitôt le calme cessa et l’on entendit de tous côtés des plaintes et des gémissements comme d’un grand nombre de personnes affligées et surprises. »

Eh bien, non ! malgré Thamus et Plutarque, et malgré cette belle histoire qui, au dire de Rabelais, tirait des œilz de Pantagruel, larmes grosses comme œufz d’austruche, non, le grand Pan n’était pas mort. J’en sais quelque chose — moi qui vous parle — ayant eu cette joie, en pleine Provence catholique et dix-huit siècles après Tibère Cæsar, d’offrir au dieu un sacrifice sur son autel rustique et toujours vénéré.

Je me hâte d’ajouter qu’à l’exemple de la Minerve des Païens innocents, se cachant en robe de bienheureuse sous les oliviers du Minervois, mon pauvre chèvre-pieds, quand je le découvris, dissimulait ses cornes sous une auréole, et en était réduit à l’humble état de saint de campagne.

Le singulier saint que Saint Pansi, et quel joyeux pèlerinage !

Pour arriver à sa chapelle, on montait au soleil, des heures et des heures, par un sentier tracé des chèvres et que chaque orage effaçait. Aussi parfois le perdions-nous, ce chemin sacré, dans les galets des torrents à sec et parmi les pierrailles des pentes. Alors le cortège s’arrêtait ; les garçons embrassaient les filles, et c’était une joie, des rires ! Mais le sentier se retrouvait bientôt, visible à peine et rayant d’un mince trait l’escarpement des ravines, ou marqué largement, sur un plus fidèle terrain, au travers des sauges en fleur, des marjolaines et des buis.

Puis à un tournant, dans une échappée, entre la roche aride de Peyrimpi et la croupe de Lure neigeuse et sombre, un monticule apparaissait, et sur le monticule, tout au bout, reluisant comme un éclat de vitre au soleil, la chapelle blanche de San-Pansi.

Et zou ! les enfants, à San-Pansi !

Devant la chapelle, une esplanade taillée dans le roc aplani, piquée de mousses, d’herbes maigres ; et au milieu, entre deux chênes, reste probable d’un bois sacré, un bloc de grès rouge creusé d’un trou.

La chapelle était au curé, le bloc de grès rouge à l’ermite. Le curé regardait le grossier monument d’un œil d’envie, et l’ermite n’eût pas donné sa vieille pierre pour la chapelle.

Car le maître à San-Pansi, grand prêtre et sacrificateur, ce n’était pas le curé, c’était l’ermite.

Œil mi-clos, face enluminée, avec sa barbe en pointe presque aussi rouge que sa face, cet ermite, disaient les vieilles, vous avait un air de païen.

Pour costume, une défroque d’abbé ; mais la défroque, depuis longtemps, avait perdu son apparence première. Tombant droit et veuve de ceinture, déchirée à tous les buissons, effrangée aux pointes des cailloux, tordue par le vent et fripée par la pluie, la soutane flottait en plis superbes qu’eussent enviés toge ou péplum. Quant au chapeau, privé comme il était de ces coquettes petites brides qui relèvent catholiquement les bords des coiffures ecclésiastiques, amolli d’ailleurs et repétri dans la vieillesse et la tempête, il eût fort bien, avec ses bords tombants où la coiffe se confondait, figuré sur la tête d’un chevrier sicilien ou d’un pâtre d’Ionie.

L’ermite, d’ordinaire, vivait tout seul sur son roc, avec une chèvre à demi sauvage. Mais comme — suivant la tradition immémoriale de ses prédécesseurs à San-Pansi — il joignait aux fonctions sacrées le rare métier de hongreur, deux fois par an on le voyait, au printemps et en automne, descendre dans la vallée soufflant de ses lèvres ironiques dans les quatorze trous de sa flûte en laiton.

Velu comme un bouc, puant et cynique, si vous l’aviez vu en train de boire, un jour de fête, de quelle humeur il recevait les processions qui, l’une après l’autre, tout le matin, montaient du fin fond des vallées !

— « Bon ! ceux de Noyers… ceux de Ribiers », grognait-il, entendant chanter. Puis, sa moustache essuyée d’un revers de main :

« Pichoun aganto la campano. »

Et le voilà parti à travers la pente, barbe au vent, soutane retroussée, tandis que le pauvre clerson essoufflé, perdu dans les buis d’où sa tête à peine sortait, le suivait de loin en remuant sa grande cloche.

— « Que te n’embarre de bestiari ! » disait l’ermite, en revenant s’asseoir pour boire, jusqu’à ce qu’une autre procession arrivât.

Mais toutes les processions rentrées, la messe une fois dite, et le curé descendu au village :

— « Ici, les enfants ! » criait l’ermite.

Et, debout devant le vieil autel, avec je ne sais quoi de religieux dans son œil cynique, il inaugurait gravement une étrange et païenne cérémonie.

Ne dites pas que ceci est faux, ne le dites pas, car je l’ai vu ! J’ai vu les gens, enfants et filles, tomber sur le roc à genoux, tandis que le soleil rougissait d’un reflet dernier les pierres de l’autel et la face sereine de l’ermite. Je me suis prosterné comme eux, comme eux j’ai offert le miel et le fromage, et comme eux — ne riez pas trop ! — j’ai frotté mon ventre au grès sacré qui rendait les filles fécondes et les garçons vigoureux.

J’avais huit ans alors ; et plus tard, en mes heures d’adolescence, quand le professeur à propos d’Horace nous parlait de Pan ou de Faune, des satyres amis des montagnes ou des sylvains qui peuplent les bois, ma pensée tout à coup s’envolait vers l’ermitage, et je revoyais l’humble autel, la rustique cérémonie, les gâteaux de miel roux, les fromages pressés entre des feuilles odorantes, et le sourire de l’ermite pontifiant dans les rayons du soir.

Cette impression, instinctive d’abord, se changea plus tard en certitude, et je finis par me convaincre logiquement que la chapelle de San-Pansi était bien le refuge agreste à l’abri duquel le pauvre dieu spolié avait pu, parmi les rocs et les bois, traverser, sans être inquiété, les durs siècles du moyen âge.

Un jour même, déjeunant avec des curés, chez l’ermite (j’étais alors frais émoulu de l’université et tout fier de ma jeune science), j’engageai à ce propos avec le vieux desservant de Bevons une intéressante discussion pagano-archéologique :

— Ainsi donc, monsieur le curé, vous ne savez rien de votre saint, si ce n’est qu’il s’appelle Pansi et qu’il guérit de la colique ?

— D’abord, mon saint est un saint local, répondit le brave homme en se versant à boire ; on ne le trouve, il est vrai, sur aucun calendrier, mais, à défaut de titres écrits, il a pour lui la vénération de cinq vallées, une tradition séculaire et constante, et ce n’est pas le premier exemple d’un grand bienfaiteur, d’un saint de campagne, canonisé aux siècles de foi par la reconnaissance publique et justement vénéré encore, lorsque, à travers les révolutions et les âges, tout monument de son existence s’est perdu.

— Sans doute, monsieur le curé ; et pourtant ce ne serait pas non plus la première fois qu’un dieu de l’antiquité païenne, un de ces démons que le Christ vainqueur chassa des temples, serait parvenu sous un sacrilège déguisement à usurper un reste d’encens et de culte.

Ici le vieux prêtre ouvrit les yeux curieusement.

— Vous savez sans doute mieux que moi, monsieur le curé, que la vieille religion, reléguée loin des villes, conserva longtemps, dans les campagnes, au sein des vallons, sous l’ombre des bois, ses autels cachés et ses mystères.

— Passez !… passez !… murmura le curé ; mais où prétendez-vous en venir ?

— A constater ceci tout simplement : que votre San-Pansi n’est autre que Pan, que vos paroissiens sont des idolâtres, et que vous vous trouvez — sans le savoir, j’aime à le croire — grand prêtre du dernier des faux dieux.

— Bravo ! bravo ? monsieur le savant, s’écria l’ecclésiastique assemblée. Car on est toujours un peu jaloux entre prêtres, et plus d’un, en son cœur, se réjouissait de l’embarras que le bon vieux curé, métropolitain de San-Pansi, laissait voir.

Dans la porte toute grande ouverte pour donner du jour au rez-de-chaussée sans fenêtre, un merveilleux paysage s’encadrait : à droite, à gauche, Jabron et Buech, avec leurs minces filets d’eau traçant sur leurs lits de cailloux blancs, larges d’une demi-lieue, une imperceptible ligne noire ; les Alpes au fond ; et plus près de nous, Lure couchée et sa grande croupe qui barrait le ciel.

— Regardez, disais-je, regardez là-haut, sur Lure, cette entaille à peine visible qui tranche l’arête de neige : c’est le pas des Portes. Par là passait la voie romaine, et par là, sans doute, avant les Romains et leurs larges routes pavées, lorsqu’il n’y avait qu’un étroit sentier, descendirent les premiers colons grecs apportant avec eux l’olivier et les dieux du pays de lumière.

Du pas des Portes, la route les dirigeait ici ; et quand, arrivés sur le monticule où nous sommes, ils virent autour d’eux le cirque que nous voyons, mais combien plus majestueux encore : immense, couvert de forêts, alors que ces montagnes aujourd’hui sans verdure faisaient de toutes parts jaillir les eaux vives de leurs sources, et que ces ravines arides, dont le soleil ronge la marne, résonnaient sous les chênes du bruit perpétuel des cascades, vous étonnerez-vous que, saisis d’abord d’un religieux respect, ils aient voulu, par-dessus le front des bois, dresser un autel au grand Tout, au dieu en qui se personnifiait l’âme des choses, à Pan, image et représentation de la nature, bienfaisant et formidable comme elle, fait comme elle d’ombre et de jour, divin par sa face resplendissante, et lié à l’animal par ses jambes de bouc, son poil rude et ses cornes ? Vous étonnerez-vous ?…

— Et les voilà bien nos docteurs à la mode, s’écria le curé en m’interrompant, parce qu’ils auront quelque part découvert un endroit commode pour un temple, ils vont, ils vont, leur tête se monte… Mais, à ce compte, vous pourriez supposer un autel païen sur tous les rochers de la contrée.

— Oh ! que nenni, monsieur le curé ; tous les rochers de la contrée ne sont pas, comme celui-ci, centralement placés et visibles de partout ; tous ne figurent pas un piédestal naturel, fait pour tenter un peuple artiste ; tous, enfin, ne portent pas, reconnaissable encore, le nom d’un dieu ; car, à défaut même d’autres preuves, il serait permis de supposer que le nom grec de Pan s’est, sur de grossières lèvres campagnardes, transformé en celui de Pansi, tandis que le dieu lui-même, le dieu de la nature créatrice et de l’universelle génération, devenait peu à peu dans d’étroits cerveaux, San-Pansi, le bon San-Pansi, qui donne aux femmes la fécondité et guérit les enfants de la colique. Les preuves, d’ailleurs, ne manquent point…

— Voyons, monsieur, voyons ces preuves.

— N’insistons pas trop sur le vieil autel, il est pauvre, rongé du temps, et sans doute vous récuseriez son témoignage. Mais n’est-ce pas une preuve aussi que ce nom de Peyrimpi, pierre impie, qu’a la montagne dont San-Pansi n’est qu’un chaînon ? Et le nom ne fut-il pas excellemment donné par les premiers prêtres chrétiens à ce nid de païens incorrigibles ? Les inscriptions grecques trouvées à deux pas d’ici, faut-il que je vous les rappelle :

| herophile, grand prêtre de mercure et illustre fils d’hopile… | etc… Or, Pan était fils de Mercure, et souvent leur culte se confondait. Les preuves ? Mais elles sont partout : dans l’image de votre saint que, je vois portant la houlette, barbu et cornu, comme Moïse, direz-vous, et je dirai, moi, comme un satyre ; dans la date de votre fête, qui se trouve tomber précisément à l’époque des lupercales ; dans les grappes d’hyèble sanglant dont ces enfants là-bas se rougissent le visage comme faisaient les prêtres du dieu ; dans les maux que guérit San-Pansi avec sa pierre ; dans ces offrandes de miel et de laitage, conformes au plus pur rituel païen ; elles sont enfin, terminai-je en riant pour ne pas envenimer la querelle, elles sont éclatantes et visibles surtout dans la ligure de votre ermite, qui, par une harmonie singulière entre ce qui fut et ce qui est, m’apparaît précisément la vivante image du dieu : velu comme lui et rappelant par son poil dru les végétations qui couvrent la terre, rouge et luisant de visage pour signifier l’éclat du jour. Il n’a, il est vrai, ni jambe de bouc ni sayon de peau tigrée d’étoiles ; mais, au fait, je n’ai jamais bien examiné les pieds du gaillard sous sa soutane ; et les mille trous, les taches sans nombre dont elle est parsemée peuvent, aussi bien que les bigarrures d’une peau de bique, symboliser les constellations qui peuplent le ciel.

Tout le monde rit à cette conclusion imprévue, le curé comme les autres, et l’ermite lui-même. Mais un petit abbé qui se trouvait là, tournant vers moi, sans lever les yeux, sa pâle figure ultramontaine :

— Monsieur, dit-il, je vous félicite. Tout ceci est fort doctement et fort ingénieusement conjecturé. Dom Carbasse, l’honneur de son ordre, et qui mérita, au siècle dernier, d’être surnommé le destructeur des faux saints, vous envierait cette magistrale procédure canonique.

— Pure plaisanterie… monsieur !…

— Non pas, non pas ; il en reste encore, il en reste trop, après dix-huit siècles, de ces superstitions mal extirpées, qui sont pour l’Église un scandale et pour certaines gens matière à honteux profits.

Là-dessus le bilieux petit abbé se levant, jeta au pauvre ermite qui desservait la table un long regard, regard de prêtre, passionné, tenace et froid, où se pouvait lire toute la haine que nourrit le clergé de campagne contre la tumultueuse et joyeuse bohème des frères libres de Saint-François.

Dix ans plus tard, une après-midi de ce mois, les hasards de la promenade m’ont conduit du côté de San-Pansi.

Quels changements j’y ai trouvés ! Murs recrépis, chapelle neuve, une cloche dans un clocher… Ce n’était plus l’ermitage d’autrefois, criblé de crevasses et de trous et tout verdi par les petites grappes des plantes grasses, où, d’après le dire des mauvaises langues, l’ermite, chaque matin, tapait de sa clef sur une tuile pour sonner la messe aux lézards.

— Terrible ! frère Terrible ! criai-je ; car, j’avais oublié de vous le dire, l’ermite s’appelait Terrible de son petit nom.

A ma voix. Terrible apparut ; mais rasé, sans poil, méconnaissable, avec cette allure particulièrement résignée qui caractérise les chiens tondus. Terrible portait chapeau luisant, roide soutane, et, que San-Pansi me pardonne ! je crois même qu’il ne sentait pas le vin.

Comme je m’affligeais de le voir ainsi, il me raconta une histoire lamentable :

Le vieux desservant était dans l’enfance, et un petit vicaire qu’on lui avait adjoint (l’abbé du déjeuner, sans doute) , tyrannique et sec, menait tout. Fanatique pour Rome, exclusivement dévot à la Vierge, dès les premiers jours on devina qu’il aurait San-Pansi en horreur. Il voulait d’abord abolir ermitage et pèlerinage.

Mais les villageois résistèrent. Lui, cependant, bouleversait tout, gâchant le plâtre et recrépissant. Il remplaça par un tableau fabriqué tout frais à Paris, représentant je ne sais quoi et puant encore la peinture, la toile immémoriale où se voyait le grand San-Pansi avec la houlette, parmi les arbres, au milieu des chèvres, sous un ciel bleu parsemé d’étoiles d’or. Il rasa l’ermite, il lui imposa chapeau net et soutane propre. Puis un matin, parlant en chaire, il annonça aux fidèles stupéfaits, mais vaincus par ce coup d’audace, que San-Pansi désormais ne s’appellerait plus San-Pansi, que ce Pansi était un faux saint, qu’on ne lui devait aucun culte, et qu’à la demande expresse de Monseigneur, N. S. P. le pape venait, honneur insigne ! de placer la chapelle purifiée et restaurée sous l’invocation de Saint Pie.

— Saint Pie ! Saint Pie !… qui connaît ça ? conclut le vieux satyre en haussant les épaules.

— Mais les fromages ? les pots de miel ?…

— interdit, comme tout le reste !

Et me montrant l’autel de grès :

— Vienne la fête, et s’il y pense, l’enragé m’enverra ma pierre rouler là-bas dans le vallon.

Pauvre vieux sacrificateur ! Des larmes luisaient dans son œil, et je le surpris portant au menton sa main crispée pour tirer une barbe rouge qui n’y était plus.

Nous nous quittâmes navrés, et sans boire.

Je redescendais la colline, et tandis que fuyaient devant mon bâton les cailloux du sentier, sonores et coupants comme des fragments de brique, tout à coup, songeant à cette fin misérable d’un dieu :

— Oui, Pan est mort, bien mort !… m’écriai-je.

A ce cri, un oiseau s’envola dans l’air silencieux, un coup de vent subit fit courber la cime des chênes, et, par-dessus le bruit des feuillages émus, une plainte harmonieuse et vague me répondit.

C’était le vieil ermite, prêtre inconscient d’un culte aboli qui, debout dans les rayons rouges du couchant, sur le roc de la plate-forme, nu-tête et ses oreilles pointues se détachant de son crâne ras, confiait à Pan ses tristesses en soufflant un air mélancolique dans sa grande flûte de hongreur