La légende du Louvre - Louis XIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LA
LEGENDE DU LOUVRE

LOUIS XIII.

I

Albert, Brantès et Cadenet,
Du royal enfant qu’on oublie,
Cultivent la mélancolie
Dans l’étroit coin d’un jardinet :

Fleur mystérieuse, fleur rare,
Exprès mise là par le ciel
Pour que le trio fraternel
Précieusement l’accapare !

Laissez croître ce blond genêt,
Laissez grandir ce lis de France,
En qui repose l’espérance
D’Albert, Brantès et Cadenet.

A la cour, nul, hormis du Lude,
Ne sait leur nom ni leur état ;
D’un village obscur du Comtat
Ils viennent ; leur destin prélude.

L’aîné, voyez le doigt de Dieu,
Est fauconnier, et ce roi blême
Au monde ne connaît et n’aime
Que la chasse au vol, son seul jeu.

Providence ! lois infinies !
Ordre des choses ! qui le sait ?
Le destin fait bien ce qu’il fait,
Mais l’histoire a ses ironies.

Pourquoi suis-je ou ne suis-je pas ?
Qu’importe qu’on vive ou qu’on meure,
Si c’est au caprice de l’heure
Que toute se mesure ici-bas ?

pensée, action, rien ne compte,
Si l’occasion n’a point lui,
Crime hier, et gloire aujourd’hui :
Par où l’un descende l’autre monte.

Quelle part de sang, quelle part
Faut-il de cendre expiatoire
Pour faire l’humus où l’histoire.
Cueille ses palmes au hasard ?

Le crime de l’un sert à l’autre,
Non moins criminel cependant ;
Les catastrophes vont s’aidant,
Après ton tour viendra, le nôtre.

« Il faut bien faire un fils aîné ! »
Se dit de temps en temps L’histoire,
Amoncelant l’or et la gloire
Sur tel ou tel prédestiné.

L’écroulement et les ruines
N’émeuvent jamais qui sait voir ;
Jour de haine et de désespoir
Pour Concini, fête pour Luynes !


II


Sous les ifs et les marronniers
Des bosquets du Louvre, dans l’ombre,
Grandit cet enfant pâle et sombre,
Seul entre ses trois fauconniers.

On tend des pièges, on épie
Et la couvée et son départ,
On lit des traités du grand art,
On s’amuse à voler la pie !

Et le jour se passe, et la nuit,
Après la prière commune,
Sans remords comme sans rancune,
On repose en Dieu, loin du bruit.

Sans remords, j’ai bien dit peut-être,
Mais sans rancune ! Où vais-je, moi ?
Sans rancune, ce fils de roi
Sur qui pèse l’orgueil d’un maître !

Sans rancune, cet oiseleur
Qui se nomme le roi de France !
Cette âme sournoise à l’outrance
Qui couvre tout de sa pâleur !

Non, la chasse, quoi qu’on soutienne,
N’a point de charmes assez forts
Pour empêcher que du dehors
La sourde rumeur ne lui vienne.

A travers ses jeux, ses ébats,
Dans l’isolement qui l’accable,
Une voix profonde, implacable,
Lui parle sans cesse et tout bas ;

Voix puissante, sinistre, amère ;
« Suis-je assez lâche, assez honni !
Ces étrangers, ce Concini,
Misérables ! Et cette mère ! »


III


Après une nuit sans sommeil,
Il s’est levé, livide, étrange.
Albert dresse un piège à mésange,
L’aube scintille au ciel vermeil.

L’enfant-roi, le monarque imberbe,
Par terre assis sur son talon,
Joue avec un émérillon
Qui dévore un moineau dans l’herbe,

Quand soudain, cinq heures sonnant,
Et le coq chantant sa fanfare,
Brantès, que la terreur effare,
Débusque d’un sentier tournant.

Cadenet le suit, non moins blême,
Et non moins éperdu d’effroi.
« Sire, le spectre du feu roi !
Disent les deux frères, — lui-même ! »

Louis, que le trouble entreprend :
« Parle, Brantès. — Le ciel se couvre,
Sire, sur les remparts du Louvre,
On l’a-vu ! — Qui ? — Henri le Grand !

— Mon père ! illusions funèbres !
Et tu l’as reconnu ? Poursuis…
— Les gardes, depuis plusieurs nuits,
Le voyaient fuir dans les ténèbres.

« Hier, l’un d’eux que je connais
M’a dit : — Trouve-toi vers telle heure
A telle place, et que je meure,
Si tu ne vois le Béarnais !

— Mon père, dont le corps repose
A Saint-Denis, dans les tombeaux !
— Ses yeux, ainsi que deux flambeaux,
Brillaient sous sa visière close.

« Il marchait calme, à pas comptés,
Dans son armure de bataille,
Et, blottis contre la muraille,
Nous regardions, épouvantés !

— A-t-il parlé ? — Parlé ? Non, sire.
— Et c’était bien lui ?… le feu roi ?
Mon père ? — Cadenet et moi,
Nous sommes là pour vous le dire.

— A moi son fils, il parlera.
Du ciel ou de l’enfer qu’il vienne,
N’importe ! sa cause est la mienne,
Cette nuit, Albert me suivra. »

IV


Fatal, silencieux et morne,
Le Louvre étend son noir profil ;
Parmi les nuages d’avril,
La lune au ciel montre sa corne.

Le hibou, par l’ombre couvert,
Vient d’endormir ses ritournelles,
Le qui-vive des sentinelles
Retentit au loin et se perd.

Partout nuit et silence ! Une heure
Sonne à Saint-Germain l’Auxerrois,
Puis tout se tait : pas une voix
Dans la séculaire demeure…

Cependant le père et le fils,
Sur une terrasse écartée
Dont la lune baigne, argentée,
Les grillages en fleur de lis,

Henri quatre avec Louis treize,
Le linceul et le cordon bleu,
Causent ensemble devant Dieu,
Qui défend que la mort se taise.

Mystères de sang et de deuil,
Secrets de honte et d’épouvante,
Cachés à la clarté vivante
Dans les profondeurs du cercueil,

Énigmes dont l’histoire austère
N’a jamais dévoilé la nuit,
Choses que le crime enfouit,
Et qu’on croit dormir sous la terre,

Non. jusqu’au dernier jugement,
Dieu ne veut pas qu’on vous ignore,
Le sépulcre sourd et sonore
Vous rejette confusément !

Tandis que l’humaine science
Vous nie en citant ses témoins,
Vous tachez l’ombre de vos points,
Vous parlez à la conscience.

Spectres que la nuit lâche ou tient,
Voix du tombeau, de la statue,
Dans l’acte qui venge et qui tue,
Qui sait quelle part vous revient ?


V


Le coq chante, le ciel s’enflamme
Des aurores du jour nouveau,
A Saint-Denis, dans son caveau,
Dort le feu roi : paix à son âme !

Mais Louis a rejoint Albert,
Le grand éleveur d’oiseaux rares ;
Merle et pinson de leurs fanfares
Remplissent le bois déjà vert.

Un gerfaut perché sur la manche
Du maître, — tout à son emploi, —
Joue avec le chapeau du roi
Et mordille sa plume blanche.

On les prendrait pour deux élus,
Ce fauconnier et son élève,
L’un à son art. l’autre à son rêve,
Parmi leurs cages, et leurs glus !

Tout à coup : — « Exécrable engeance !
S’écrie, ému jusqu’au transport,
L’enfant qui trépigne et se tord.
Ces Florentins ! Oh ! ma vengeance !

« Ces Italiens de malheurs !
Ce laquais, et cette sorcière ! »
Et son pied battait la poussière,
Et son œil brillait tout en pleurs !

Puis, après une brève pause,
Pendant laquelle Albert s’est tu :
« Faut-il que je sois sans vertu ! —
A-t-il repris, — et que je n’ose !

« Rien au dedans comme au dehors
Ne se fait que par leurs mains viles,
Ils tiennent mes meilleures villes,
Ils sont maîtres de mes trésors !

« Je suis en bas, eux sont au faîte.
L’époux de la Galigaï,
Il entre, ce ruffian haï,
Chez moi son chapeau sur la tête !

« Léonora dans son filet
Tient la reine comme une anguille,
Et ce Concini qui me pille
Me traite comme son valet !

« Dame et marquise, cette mie !
Connétable, ce compagnon !
Et moi, je couche au Louvre ! Non,
C’est trop de honte et d’infamie !

« — Souviens-toi, m’a dit le feu roi,
Dont l’ombre hier m’est apparue,
Souviens-toi, mon fils, de la rue
De la Ferronnerie ! — Et moi,

« Pauvre enfant, quand la tombe s’ouvre,
Pour me dicter sa volonté,
Dans ce lit tout ensanglanté,
Comme un lâche, je couche au Louvre !

« Cet homme et sa Léonora
M’entourent de leur sortilège,
Et je pleure ! Quand régnerai-je ?
Qui donc enfin me vengera ? »


VI


Luynes, fauconnier exemplaire
Qu’on ne prend jamais en défaut,
A mis en cage son gerfaut.
Sans humeur comme sans colère,

Silencieux, calme et pensif,
Il écoute gémir son prince,
Et taille un morceau de bois mince
Avec la lame d’un canif.

A quoi songe-t-il à cette heure,
Ce dresseur d’oiseaux comtadin ?
Quel rêve l’attire soudain ?
Quel mirage inouï, quel leurre ?

Éternelles ambitions,
Orgueil humain toujours le même,
Convoitise ardente et suprême,
Mobile de nos actions,

De quels pensers démoniaques
N’enflammez-vous pas ses esprits !
« Je prendrai ce qu’un autre a pris,
J’aurai ses cordons et ses plaques.

« A bas ce favori caduc,
Ce coquin dont la France est lasse !
En le tuant, j’aurai sa place ;
Il est marquis, je serai duc !

« A mon tour ses commanderies,
Ses honneurs, son luxe enragé,
Tout cet or dont il s’est gorgé,
Sa vaisselle et ses pierreries !

« Mort au traître, vive le roi !
Aide au peuple dans sa souffrance !
Il n’est que maréchal de France,
Je serai connétable, moi ! »

Coups de poignard et d’arquebuse,
Sont là pour corriger le sort.
Pour que l’un entre, l’autre sort ;
C’est le jeu : l’histoire s’amuse.


VII


Les yeux vers l’horizon tournés,
Luyne entend Louis qui tempête.
« Sire, dit-il, qui vous arrête ?
Vous êtes le maître, ordonnez !

 — Ordonner, moi, sans sou ni maille !
Moi, cet enfant, ce roitelet,
Ordonner ! Qui donc, s’il vous plaît,
Va m’obéir ? Albert, tu railles.

« Est-ce Brantès, son frère, ou toi,
Mon bel oiseleur qu’on renomme,
Qui me déferez de cet homme ?
Car, s’il ne meurt, je ne suis roi !

« Le temps m’est lourde l’heure me tarde.
Oh ! cet Italien maudit,
Qui le tuera ? — Sire, j’a dit.
Parlez, le reste me regarde !

« Du Hallier y jouera, son nom.
Vitry, Sarroque et Lachesnaye
Sont aussi d’avis qu’on essaie ;
Sire, il faut vouloir, sinon, non ! »


VIII


Vouloir ! don terrible et suprême,
Qu’en nous le destin seul a mis,
Loi des forts et des, insoumis,
Que nul ne trouve qu’en soi-même.

Savoir trancher le nœud gordien,
Se résoudre et ne point débattre,
Mâle vertu des Henri quatre,
Dont le roi Louis ne sait rien !

Il est un prince à l’air bizarre,
Dont Shakspeare a peint le portrait,
Et que rappelle trait pour trait
Ce roi de France et de Navarre.

En Danemark, sous notre ciel,
Et de quelque nom qu’on le nomme,
Hamlet, Louis, c’est le même homme,
L’idéal vit dans le réel.

Ame d’angoisses poursuivie,
Les spectres hantent son chevet.
A peine en ce monde, il revêt
Le deuil lugubre de sa vie.

Un meurtre, dont tous les échos
S’épouvantent, dans les ténèbres,
Au fond des abîmes funèbres.
A poussé son père, un héros !

Entre sa mère incriminée
Et quelque infâme suborneur.
Dans le Louvre ou dans Elseneur,
A commencé sa destinée.

A l’écart, soupçonneux, banni,
La haine emplit sa solitude,
Toujours Claudius et Gertrude,
Partout Marie et Concini !

A son âme obsédée et terne
Des visions parlent la nuit,
L’ombre du feu roi le poursuit
Sur les remparts, sous la poterne.

D’obscurs compagnons de plaisir,
Mais sains d’esprit et la main prompte,
Le gouvernent sans qu’on les compte,
Guettant l’heure pour la saisir.

Et l’action le sollicite !
Sourds et perpétuels combats !
Hier encore il ne voulait pas,
Il veut ce matin…. Il hésite !

Mais Luynes, Sarroque et Vitry
Savent bien où le bât lui pèse ;
Qu’il règne donc ce Louis treize…
Le maréchal d’Ancre a péri !


IX


Ce Florentin maître du monde,
Ce précurseur de Mazarin,
Du haut du trône souverain
A roulé dans la fange immonde.

Ils ont déterré, dépouillé,
Traîné son corps troué de balles,
Ils ont mangé, ces cannibales,
Son cœur sur des charbons grillé ;

Sa femme, politique habile,
La Galigaï, la Dori,
Sur un bûcher, au pilori,
Vient d’expirer, pauvre sibylle !

Pauvre Léonora, qu’hier
Tous saluaient plus bas que terre !
Qu’il règne ce roi solitaire,
Le champ est libre, le ciel clair.

Qu’il règne donc, qu’il émerveille
Les temps nouveaux ouverts pour lui.
Hélas ! l’ennui reste l’ennui,
Au lendemain comme la veille.

La faiblesse a beau s’émouvoir,
Au second rang, quoi qu’elle fasse,
Il faut qu’elle rentre et s’efface,
Et laisse les autres pouvoir.

Velléité morose et sombre,
Appétit des gens maladifs,
Soubresauts cruels et tardifs
D’un roi qui s’en veut d’être une ombre !

Dans son palais, dans son château,
A Saint-Germain et dans le Louvre,
Toujours voir quelqu’un qui vous couvre,
Marcher dans les plis d’un manteau !

Redevenir après l’orage
Ce qu’on avait d’abord été,
Quand tous vous disent : majesté !
Se dire : mon néant ! ô rage !

On a mis bas les murs caducs,
A grands frais balayé l’étable,
On a fait Luynes connétable,
Brantès et Cadenet sont ducs.

Mais qu’avez-vous fait pour vous-même,
Sire ? Vous êtes-vous fait roi ?
Ce sang, ces décombres, pourquoi ?
Vous craint-on, si l’on ne vous aime ?

A Concini, mort sous vos coups,
A succédé le grand ministre,
Et vous, ô monarque sinistre,
Toujours inquiet et jaloux,

L’œil éteint, les lèvres pâlies,
Vous errez d’ennuis en rigueurs,
Implacable dans vos langueurs,
Perfide en vos mélancolies !

Car il n’est tyran ici-bas
Plus mauvais que l’homme ordinaire,

Et la douleur rend sanguinaire
L’âme qu’elle n’élève pas.

Infortuné Louis de France,
Pourquoi compter ses vilains tours ?
Il a tant consumé de jours
A bâiller sa longue souffrance !

Il eut trop souvent pour appui
L’exécuteur des œuvres hautes ;
Mais qui ne pardonne ses fautes
A cet impitoyable ennui ?

Envers Chalais il fut atroce ;
Il laissa, dur comme un arrêt,
Cette mère qui l’implorait
Se confondre au bord d’une fosse.

Mais il avait lui-même, hélas !
L’âme si fort endolorie,
Et sur sa figure amaigrie
Se laissaient voir tant de tracas !

Puis d’un mot on se débarrasse :
« Monsieur le cardinal le veut ! »
On condamne parce qu’il pleut.
S’il faisait beau, l’on ferait grâce !

Petite cause, grand effet !
On s’en veut de son infortune,
Et l’inclémence et la rancune
Sont au fond de tout ce qu’on fait.

Ah ! vous êtes plus responsable,
Sire, que vous ne le croyez,
De ces destins que vous broyez
Sous vos pas comme grains de sable.

Des exemples ! mais combien donc
Vous en faut-il, Louis le Juste ?
Vous avez du sang jusqu’au buste,
Et marchez sourd à tout pardon !

Vos meilleurs amis sont infâmes,
Vous les livrez à Richelieu…
A votre aise, c’est votre jeu ;
Mais tuez-les sans épigrammes.

Regarder sa montre tout haut,
Quand on sait qu’une mère pleure,
Parler de ce mauvais quart d’heure
Qu’on passe sur un échafaud,

C’est horrible, et l’on n’ose y croire,
Car vous aviez le cœur si bon !
Louis quinze, un autre Bourbon,
Terrible dans son humeur noire,

Eut de ces mots, qu’un doux ennui
Inspire au cœur de, l’homme sage :
« La marquise pour son voyage
Aura mauvais temps aujourd’hui ! . »

Mais ce maussade des maussades,
Louis quinze. au moins fut clément,
Ce spleenitique eut par moment
De chevaleresques passades.

Il aima la femme en vainqueur,
En sultan peut-être, n’importe ;
Il la voulut de toute sorte,
 Il eut des yeux, sinon du cœur…


X


Tandis que ce fils d’Henri quatre,
Les demoiselles, Dieu puissant !
Lui font peur ; il va rougissant
Devant, une gorge d’albâtre !

Tout déconcerte son effort.
Sa main, pour saisir une lettre,
N’ose plonger et se commettre
Dans le chaste sein d’Hautefort…

Fourrager avec des pincettes.
Parmi ces roses et ces lis !…
Lavallière verra le fils
Mettre à profit, d’autres recettes.

Entre le héros aviné,
Prompt aux attaques, aux batailles,
Et le Salomon de Versailles,
De sultanes environné,

Quel trait d’union que cet homme,
Sans passion, ni cœur, ni foi !
Hautefort le charme, pourquoi ?
Qu’il parle ; que veut-il en somme ?

Quand chez la reine il vient la voir,
Il s’assied en un coin, morose,
Sans dire un seul mot, sans qu’on ose
Desserrer les dents tout le soir.

Ou, s’il parle à cette adorée,
Si galamment il fait sa cour,
Il l’entretient, au lieu d’amour,
De chiens, d’oiseaux et de curée,

La menace de Richelieu,
Géronte de la comédie !…
Elle, gaie, altière, étourdie,
Prend la menace pour un jeu ;

Mais le barbon cardinalesque
A l’œil sur le couple amoureux.
Il n’est démêlés si nombreux,
Intermède si romanesque,

Dont il ne tienne le ressort,
Selon qu’on le flatte ou l’irrite,
Aidant au jeu la favorite,
Ou lui donnant le coup de mort.

Cette fois la dame est discrète,
Impossible de la gagner ;
En ce cas, il faut l’éloigner,
Son éminence a la main prête.

De cet amant troublé de peurs,
Confit en peines ridicules,
On fera parler les scrupules,
On exploitera les vapeurs,

Et la jeune et rieuse infante,
Dont on révolte la fierté,
Verra surgir à son côté
Quelque rivale triomphante.

Et La Fayette aura son tour.
La tendre Louise-Angélique

De ce grand roi mélancolique
Un moment connaîtra l’amour.

Elle apprendra ses pénitences,
Ses troubles d’esprit, ses douleurs,
Pour elle il cueillera des fleurs,
Pour elle il rimera des stances.

Elle, à force de l’approcher,
Sentimentale et secourable,
Par cette grandeur misérable
Enfin se laissera toucher.

Puis, quand cette âme affable et douce,
Pleine de candeur et de foi,
Se sera donnée à ce roi
Que tout chagrine et tout repousse,

Le cardinal sortant d’un mur,
Entre la dame et son monarque,
Avec les ciseaux de la parque,
Se dressera sinistre et dur.

Même faiblesse, pauvre sire,
Envers d’Hautefort, la beauté
Qu’il aime avec mysticité,
Et La Fayette, qu’il désire !

Même roman brisé soudain !
C’est pour la blonde et pour la brune,
A. choisir entre l’infortune,
La raillerie ou le dédain !

Hautefort, superbe et coquette,
Ironique et de parti prompt,
Prit la rupture sans affront ;
La victime fut La Fayette !


XI


Ses grands beaux yeux pensifs et doux,
Svelte, adorable, enchanteresse,
Avec la reine sa maîtresse,
La voilà causant à genoux.

Tout à l’heure, en chapeau de paille,
Et des fleurs plein son tablier,

Elle a remonté l’escalier,
Et la bouquetière travaille.

Dans ses jolis doigts en fuseau,
L’œillet se marie à la rose ;
Elle trie, arrange, dispose,
Avec un gazouillis d’oiseau.

Anne, qui la regarde faire,
Rêve aux beaux jours évanouis,
Lorsque soudain paraît Louis,
Et tout change dans l’atmosphère.

Le rayon de soleil s’éteint
Qui dansait dans la grande chambre,
C’était juin ou mai, c’est décembre :
Dans les bois nus le vent se plaint.

Le cœur se resserre et s’effraie,
La gaité s’arrête en son vol ;
Ce n’est plus ni le rossignol,
Ni l’alouette,… c’est l’orfraie !

C’est la cloche des trépassés,
L’insondable mélancolie.
« Au cloître, au couvent, Ophélie,
Dieu vous réclame, obéissez ! »

« L’amour d’Hamlet, éclair qui brille,
Illusion sans lendemain !
Laissez-le suivre son chemin,
Allez au cloître, pauvre fille ! »

Et l’on entend gémir un glas,
Et dans cet air frais et sonore,
Tout parfumé naguère encore
D’aubépines et de lilas,

S’exhale, horrible et funéraire,
Pleine de miasme mortel,
Parmi les cierges de l’autel,
L’humidité du sanctuaire.

Aux accens lugubres et sourds,
L’orgue mêle sa voix profonde,
Et l’on entrevoit, — loin du monde,
Loin du printemps et des amours,

Loin du ciel bleu, loin de la vie,
Dans un vague sinistre à l’œil,
Cheminer une vierge en deuil,
D’autres précédée et suivie.

Et le morne De profundis
Plonge au sein de la basilique,
Menant sœur Louise-Angélique
Qui fut La Fayette jadis,

Quand sa gloire charmait le Louvre
Au temps des royales amours.
Ainsi s’écoulent les beaux jours,
Ainsi vers la tombe qui s’ouvre,

Tout s’achemine, tout s’en va.
La faveur d’un grand roi, délire
Et vanité ! Mais qui peut lire
Dans les desseins de Jéhovah ?

Allez, chaste visitandine,
Sœur Angélique, allez en paix ;
Cachez sous des voiles épais
Votre jeunesse incarnadine.

Allez gémir, prier sans fin,
Ophélie, en votre oratoire,
Et laissons travailler l’histoire…
La France a besoin d’un dauphin.

HENRI BLAZE DE BURY.