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La litho-typographie

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LA


LITHO-TYPOGRAPHIE




LETTRE DU DOCTEUR NEOPHOBUS AU DOCTEUR OLD-BOOK,
à Buckingham, en Bucking-street.




Je ne suis point étonné, monsieur, que votre savante ville de Buckingham se soit émue à l’apparition de la litho-typographie. Paris n’était guère moins empressé de savoir à quoi s’en tenir sur cette découverte qui doit renouveler la face du monde, et auprès de laquelle l’invention de Guttemberg n’est qu’un simple jeu d’enfans. Je puis heureusement vous en parler aujourd’hui en connaissance de cause, car la litho-typographie est dans le travail de l’enfantement. Parturiunt montes.

Je dois vous prévenir d’abord que la litho-typographie n’est pas tout-à-fait ce que son nom à trois radicaux semblait vous promettre, l’art de reproduire l’écriture sur la pierre avec des types. Elle n’emploie point de types, et le procédé par lequel Énoch imprima son livre sur les rochers de la haute-Égypte, n’est pas encore retrouvé. Nous vous le gardons pour l’année prochaine, car il faut être lentement rétrograde dans le progrès, quand on attaque de front toutes les industries vivantes de la civilisation. D’ici là, nos poètes d’album doivent renoncer à voir retracer leurs légères inspirations sur l’albâtre et sur le granit. Quel jour glorieux pour la littérature, monsieur, que celui où je pourrai vous annoncer une couple de stances tirées sur porphyre de la première qualité, avec des marges à volonté pour les amateurs ? Nous ne produiront plus un distique qui n’ait en vue le monolithe, et c’est alors qu’elles auront le droit d’aspirer à l’immortalité, ces heureuses productions du génie qui défieront hardiment toutes les conflagrations naturelles et sociales, si ce n’est le marteau du tailleur de pierres !

Quand l’on considère cependant la masse énorme de papier imprimé qui surcharge déjà notre pauvre globe, et qui en dérange sensiblement l’équilibre, on doit convenir, et je ne dissimulerai pas cette objection, qu’il y aurait péril imminent dans la demeure sublunaire de l’homme, si toutes les feuilles volantes de la publicité se trouvaient soudainement transformées en pierres de taille. Graces soient donc rendues à l’inventeur de la litho-typographie de n’avoir inventé que l’application fort naturelle d’un procédé fort connu. Je suis bien persuadé que s’il avait voulu inventer autre chose, il ne lui en aurait pas coûté davantage.

L’art de la litho-typographie se réduit en effet à décalquer sur une ou plusieurs pierres lithographiques qui rendent des épreuves à volonté, autant de feuillets manuscrits, imprimés ou gravés, qu’il lui semble bon, c’est-à-dire à mettre en œuvre dans un tirage expéditif une des pratiques vulgaires du fac-similé. Le secret que le gouvernement se propose d’acheter à haut prix, consiste dans la préparation du feuillet qui doit être préalablement imprégné d’une matière chimique, ou, pour s’exprimer correctement, d’une matière employée par la chimie, car il n’y a point de matière chimique proprement dite. Si vous prenez la peine de venir à Paris pour jouir des progrès de la litho-typographie, vous découvrirez facilement cette matière chimique avec votre dégraisseur ou avec votre teinturier.

Voilà, monsieur, la nouvelle que les journaux nous annoncent depuis un mois dans le style laconique de la réclame, qui devient de jour en jour plus concis, à cause du grand renchérissement des célébrités dans les temps d’exposition. Au cours ordinaire, les réputations les mieux conditionnées ne valaient pas plus de trente sous la ligne, et il fallait n’avoir pas six francs dans la poche pour se passer d’être un grand homme. Aujourd’hui, la gloire est hors de prix, et pour qu’un génie se révèle avec quelque éclat, il faut qu’il se dépouille de la tête aux pieds. C’est ce qui a fait dire aux philosophes que les faveurs de la renommée coûtaient bien cher !

Voici maintenant les résultats promis par la litho-typographie, et vous me permettrez de me servir d’un exemple pour vous les faire apprécier.

En votre qualité de membre du club de Roxburghe, vous avez nécessairement l’honneur de connaître mylord duc de Marlborough. Si M. de Malbrouk n’est pas mort, comme on nous le chante, ne manquez pas de passer chez lui avant votre départ, et de lui demander à emprunter le précieux Décaméron de Valdarfer, qu’il paya 52,000 fr. en 1812. Il s’en fera un véritable plaisir ; mais n’entreprenez pas d’en tirer parti à Londres, où le genre de spéculation que je veux vous proposer ne serait pas bien vu de ces esprits routiniers qu’on tient chez vous pour raisonnables. Venez à Paris où tout est bon.

’Une fois arrivé, détachez un à un tous les feuillets du Décaméron de Valdarfer, et imprégnez-les soigneusement de la matière chimique que vous savez, sans vous soucier de mylord duc et de son splendide volume. L’exemplaire n’y perdra pas la moindre chose, un beau livre ancien ne perdant rien à être déboîté de sa vieille reliure, coupé feuillet à feuillet, imprégné de matière chimique, et soumis à l’action du cylindre ou de la presse. Le programme et les journaux vous en sont garans. Tirez ensuite à six mille, et hardiment, car vous avez pour souscripteurs assurés :

Messieurs les pairs de France ;

Messieurs les députés ;

Messieurs les ministres ;

Messieurs les conseillers d’état ;

Messieurs les membres des cinq académies ;

Messieurs les officiers de l’Université ;

Messieurs les préfets ;

Messieurs du jury d’exposition ;

Messieurs les actionnaires, directeurs, rédacteurs et gérans des journaux progressifs ;

Messieurs les dix-sept cents de l’association des gens de lettres ;

Et, surtout, Messieurs les banquiers toujours si disposés à encourager les entreprises utiles. Monsieur le baron Rotschild vous prie instamment de lui tenir soixante-trois exemplaires en réserve, pour les soixante-trois bibliothèques de ses soixante-trois châteaux.

Vous pouvez ajouter à cela sept ou huit amateurs qui ne regardent pas à la dépense, quand il s’agit de s’embouquiner d’un in-folio de plus, sauf à coucher avec lui s’il ne reste pas d’autre place, comme feu mon ami M. Pillet. Il n’est pas un de ces honorables personnages qui ne soit enchanté de posséder identiquement le Décaméron de Valdarfer, au même prix que M. le duc de Marlborough. Total, trois cents millions, c’est un assez joli denier. Je ne parle pas des frais de tirage et de papier, qui sont une pure bagatelle indigne d’être portée en compte dans une affaire de cette importance.

Ou bien, si vous voulez simplifier l’opération, faites mieux. Je suppose que vous avez un billet de mille francs, cela se trouve journellement dans le portefeuille d’un savant ; prenez votre billet de mille francs, imprégnez votre billet de mille francs de matière chimique, et tirez à un million. Il ne faut regarder ni à la valeur des pierres (on en trouve maintenant à Montmartre), ni à celle du papier serpente lithographique (on en fait aujourd’hui avec des orties). En vingt-quatre heures, vous avez un milliard, et vous l’envoyez à la caisse d’épargne ; le sage met toujours quelque chose de côté pour sa vieillesse.

Tels sont, monsieur, les résultats infaillibles de cette sublime découverte qui fait pâmer de joie tous les adeptes du progrès. L’imprimerie et la gravure ont vécu ; elles sont enfoncées comme Racine. Elzevir est une perruque, et Marc-Antoine un polisson. Nous attendons incessamment l’ordonnance qui envoie la bibliothèque du roi au vieux papier.

« Arrêtez ! me direz-vous ; cette prétendue découverte est absurde et infâme : absurde, parce que son usage apparent n’aura jamais que des résultats ridicules ; infâme, parce que son usage illicite peut entraîner les plus grands dangers. Ce qu’elle mérite d’un gouvernement intelligent, c’est une répression rigoureuse, ou du moins une exacte surveillance. Malédiction sur vos livres litho-typographiés, et honte éternelle aux sots qui les regarderont comme des livres. Votre litho-typographie est l’abomination de la désolation dans la grande Sion de la civilisation !… »

Eh ! mon Dieu, monsieur Old-Book, ne vous emportez pas ! je ne suis pas si éloigné de votre opinion que vous l’imaginez, et j’allais dire à peu près ce que vous dites, en me servant de termes plus modérés. La litho-typographie a des inconvéniens sensibles qui la dénoncent au commerce, à la diplomatie, à la justice, mais elle ne peut rien aux innocens plaisirs des bibliophiles. Elle ne mérite pas leur colère.

Il y a deux espèces de livres rares : premièrement, ceux qui sont dignes d’être réimprimés, et l’imprimerie y pourvoira, si elle n’y a pas pourvu ; secondement, ceux dont la rareté fait tout le prix, et que la litho-typographie reproduirait à cent mille, sans atténuer la valeur de l’édition originale, parce que cette valeur consiste dans l’identité de la chose et non pas dans sa figure. La verroterie produit de faux diamans, et on souffle de fausses perles avec des écailles d’ablette, mais la Pérégrine et le Régent ne sont pas encore tombés dans un grand discrédit.

Le fac similé d’un livre rare n’a jamais joui d’une bien grande considération aux yeux des amateurs. La contre-façon de la Mère Jeanne de Postel, dont l’original valait deux cents francs, se trouvait aisément dans le commerce pour vingt sous, et le Cymbalum mundi de Desperriers s’est inutilement enrichi de la curieuse préface de Prosper Marchand, des notes piquantes de La Monnoye, des charmantes vignettes de Bernard Picart : les éditions du XVIe siècle ne seraient pas payées au poids de l’or, les réimpressions du XVIIIe siècle seraient surpayées au poids du billon. Cependant, le Cymbalum mundi est un livre délicieux dont la rareté ne fait pas le seul mérite ; mais ceci est un des caractères les plus distinctifs de la bibliomanie. Elle se soucie peu du livre, et fait des folies pour l’exemplaire.

Si des réimpressions de ce genre ont été jugées dignes quelquefois de prendre place dans les bibliothèques choisies, elles ont dû cet avantage à des circonstances particulières qui les élevaient elles-mêmes au rang des livres précieux. La collection de Caron est un choix singulier et bien fait qui se recommande par un format élégant et commode, et par une sorte de rareté relative. La collection de Techener est une bibliothèque facétieuse tout entière, distinguée ; par le choix du papier et la perfection de l’exécution typographique. Il en est de même de quelques autres, et on ne voit pas toutefois que les jolis volumes dont ces ingénieuses entreprises ont fait naître le goût chez certains amateurs, s’élèvent beaucoup dans les ventes au-dessus des prix ordinaires, à moins que leur valeur propre, qui est fort peu de chose, ne soit relevée par le luxe d’un tirage à part, ou d’une reliure de Bauzonnet. Ajoutons ici que l’exactitude typographique d’un fac-similé parfaitement figuré n’augmente en aucune manière les chances de succès de ces éditions postiches. La fidélité du calque est une chose à considérer dans la reproduction d’un manuscrit on dans celle d’une édition princeps, parce qu’elle peut donner lieu à des comparaisons utiles et curieuses. Dans la reproduction d’un livre plus ou moins rare, sorti d’une imprimerie qui en a produit mille autres plus ou moins communs, c’est une superfluité fort insignifiante, et, le plus souvent, fort maussade.

La réimpression du livre rare est d’ailleurs une œuvre d’industrie et de goût ; elle demande un compositeur habile, un correcteur intelligent, des ouvriers attentifs à la pureté, à l’égalité du tirage. C’est un livre qu’elle produit. La contre-épreuve litho-typographique n’est qu’un cadavre. Elle ressemble beaucoup à l’original, j’y consens ; mais elle lui ressemble comme une figure de Curtius ressemble à une statue. La litho-typographie vous donnera des bibliothèques, le jour où Curtius vous composera des musées.

Et puis, cette ressemblance n’est pas d’une identité si désespérante qu’on l’imagine. Cette magnifique hyperbole est tout bonnement du style de programme à l’adresse des ignorans. Il n’y a rien de moins identique qu’une feuille de papier imprimé et une feuille de papier litho-typographié. Ce qu’il y a de désespérant, c’est l’audace avec laquelle on débite des bourdes pareilles à la face d’une nation éclairée et d’un jury de savans qui la représentent à leurs risques et périls. Il n’est personne qui ne sache que le caractère d’imprimerie est en saillie sur la forme quand elle se trouve pressée par le tympan ; les arêtes s’y détachent donc avec netteté, les déliés avec finesse ; l’œil de la lettre y reste limpide et brillant. Rien de tout cela dans la litho-typographie, qui retrouverait en vain l’introuvable papier des imprimeurs anciens, si elle ne trouve en même temps quelque moyen de faire illusion sur le foulage, et je la mets au défi d’y parvenir. C’est qu’elle n’agit pas par impression, mais par expression. L’imprimerie a fait empreinte, elle fait tache ; le type métallique mord sur le papier, elle y bave. La litho-typographie s’est trompée sur son véritable nom, qui est connu de temps immémorial ; elle s’appelle LA MACULATURE.

Vous voyez, monsieur, qu’il n’y a pas de quoi s’indigner contre un procédé qui ne saurait faire illusion au plus maladroit des connaisseurs. Notre vieil ami Jean-Chrétien Fabricius, irrité comme vous, il y a quarante ans, de l’audace d’une autre espèce de contrefacteurs, fulminait contre eux cette terrible imprécation, dans le goût d’Obadiah : Damnandœ vero memoricoe sunt JOHN HILL et LOUIS RENARD, qui insecta ficta proposuere. Qu’en est-il arrivé ? C’est que Jean Hill et Louis Renard en ont été pour leurs frais, et que l’insecte factice n’a jamais été reçu dans une collection d’amateurs. Il en sera de même du livre factice des litho-typographes, à qui Dieu fasse paix. J’attends ces présomptueux chiffons à la première vente, et vous verrez comment justice en sera faite. Il n’y a pas d’assez petites subdivisions dans les valeurs monétaires pour en exprimer l’estimation.

Quant aux autres avec lui que vous avez aperçus, et que les prôneurs même de cette sotte industrie ne se dissimulent point, c’est une autre question. Oh ! sans doute, l’imprimerie et la librairie, déjà si sérieusement compromises dans leur existence, doivent en redouter les progrès. La contrefaçon contre laquelle nos savantes associations littéraires se prononcent avec tant de vigueur, n’aura plus besoin de se réfugier en Belgique, et l’on pourra, au besoin, s’épargner la dépense d’une matière chimique, de quelque nature qu’elle soit, pour reproduire, avec une désespérante identité, un livre fraîchement imprimé, avant que les exemplaires brochés soient rendus à l’éditeur. Toute feuille qui sort de la presse donne sa contre-épreuve à un coup de barre, et il n’y a plus qu’à jeter cette contre-épreuve sur la pierre lithographique. Les forbans étrangers trouveront là une dangereuse concurrence, et les nôtres y gagneront une bonne prime. Ceci est une des conséquences inévitables du progrès et ce que le progrès veut, Dieu le veut.

La reliure, qui commençait à peine à reprendre une place parmi les nobles métiers, et à balancer les anciens chefs-d’œuvre de nos Derome et de nos Padeloup, sera ruinée de fond en comble, et j’en ai quelque regret. Qui voudrait, en effet, d’un exemplaire d’un vieux livre, établi depuis l’an de grace 1839, et par conséquent suspect de falsification, sinon dans son ensemble, ce qui est impossible, au moins dans quelques-unes de ses parties, tant qu’il se trouvera des exemplaires authentiques, munis par le cachet d’un ouvrier mort du sceau imprescriptible de leur âge, qui sera désormais le seul garant de leur pureté ? Combien n’est-il pas de volumes dont l’absence d’un feuillet peut modifier la valeur, et cela dans une proportion incalculable ? Mais ceux-là n’ont pas eu l’honneur du maroquin antique, des solides tranchefiles de Duseuille, reconnaissables entre mille, et des riches dentelles de Boyer. La vieille reliure augmentera encore de prix ; la nouvelle perdra sa considération naissante, et Simier sera obligé de se faire litho-typographe.

Ce danger n’est pas de conséquence pour nous, monsieur, qui préférons deux ais de bois couverts d’un cuir brut, une bonne peau de truie estampée d’Allemagne, ou un bon vélin cordé de Hollande, à toute cette basane maroquinée que Bozérian et Courteval ont brodée de si lourdes arabesques. Nos incunables ne seront jamais confondus, grace au ciel ! dans leur costume à la vieille mode, avec le fac-similé litho-typographique. La litho-typographie ne s’est pas encore avisée de litho-typographier la couverture de ces volumes vénérables que le vulgaire appelle des bouquins.

Reste le grand péril social, dont l’invention que vous savez menace le commerce. C’est matière de cours d’assises. Puisque la société fait le progrès, que la société s’en défende. Il n’y a rien de plus juste. Nous sommes tout-à-fait étrangers à ce débat, nous autres élaborateurs obscurs de savantes inutilités, prolétaires inconnus de la république des lettres, ouvriers sans lucre et sans trafic, dont le nom ne vaut pas les frais d’une couche d’encre et d’une feuille de papier. L’industriel qui parviendrait à tirer quelque chose du mien chez un banquier, posséderait un secret plus rare que celui de la litho-typographie. Qu’on aille plutôt demander à M. Aguado quel crédit il est disposé à faire sur un billet signé Néophobus, et on m’en dira des nouvelles. Je ne vois donc aucune raison pour m’inquiéter d’un mal qui ne peut m’atteindre, et j’en laisse le touchant souci à messieurs les philantropes de l’Académie des Sciences morales. Ils sont payés pour cela.

En attendant que la litho-typographie embarrasse la justice distributive dans l’application de la pénalité, elle lui donne bien du mal dans l’application de la récompense. Et, d’abord, comment assez reconnaître le mérite d’une découverte qui ne tend rien moins qu’à l’avilissement de toutes les bibliothèques et à l’anéantissement de toutes les presses ? Les médailles sont si chétives, les pensions nationales si sordidement économiques, et la croix d’honneur si commune ! À qui d’ailleurs décerner cette palme réclamée de toutes parts ? Croiriez-vous que la litho-typographie a maintenant quarante-quatre éditeurs responsables, tous également possesseurs du fameux secret de la matière chimique, tous également habiles à maculer du papier blanc avec du vieux papier imprimé, tous imprégnant, imprimant, défigurant, dénaturant, contrefaisant et postulant ? Le parti le plus sûr serait d’accorder le prix à Senefelder, qui a du moins inventé quelque chose. L’art de la lithographie, qui n’est pas sans reproche, rachète, en effet, ses inconvéniens par de précieux avantages ; il sert la facilité du génie comme celle de la médiocrité ; il permet aux talens inspirés d’autographier leur pensée avec une vivacité qui disparaît souvent sous le travail correct et pur, mais lent et froid du burin. C’est une assez belle chose. Mais quoi ? Senefelder lui-même ne s’attribuait pas tout l’honneur de sa découverte. Il convenait, dans la sotte naïveté de sa modestie, que son procédé lui avait été enseigné par un de ces jongleurs de la foire qui le vendent cinq sous sur les places publiques, et qui n’en tirent pas vanité. On est donc pour le moment à la recherche du jongleur de Senefelder, sauf à en couronner un autre, si celui-là ne se retrouve pas ; après quoi il restera démontré ce que vous savez depuis lui : c’est que toutes les sciences du progrès commencent à un charlatan et finissent de même.

Si j’avais l’honneur d’être membre du jury, j’accorderais sans hésiter la récompense promise à M. Techener, notre actif et ingénieux Pickering, qui a publié il y a dix ans les premiers essais de la litho-typographie dans deux jolies contrefaçons des Dits de Salomon et des Faits merveilleux de Virgile ; je lui donnerais ensuite, au nom des gens de goût, une seconde récompense plus flatteuse et mieux méritée, pour avoir su renoncer de bonne heure à ce mode économique mais grossièrement matériel de réimpression, qui ne satisfait ni les yeux ni l’esprit, et qu’il faut dévouer à toute l’indignation des bibliophiles. Delenda est Carthago. Cela veut dire littéralement : Qu’on nous délivre de ce vilain papier, si méchamment barbouillé par des manœuvres !


NEOPHOBUS.