La marquise de Claye et Saint-Alban

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Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. Tourneux, GarnierIV (pp. 449-461).



LA MARQUISE DE CLAYE
ET
SAINT-ALBAN [1]




LA MARQUISE DE CLAYE, LE COMTE DE SAINT-ALBAN.

La marquise est dans sa chambre à travailler ; elle voit entrer Saint-Alban d’un air rêveur.

la marquise.

Ah ! vous voilà, Saint-Alban ! Où sont donc mes gens ? Il n’y a là personne pour annoncer ?

saint-alban. Non, madame.

la marquise, en souriant.

Il faut qu’il vous soit arrivé quelque grand malheur ; car, Dieu merci, je ne vous vois plus que lorsque vous êtes chagrin.

saint-alban, lui baisant la main.

Ah ! madame !

la marquise.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ? vous avez l’air soucieux. (Saint-Alban soupire et se tait.) Mais parlez donc, Saint-Alban, vous m’inquiétez. (Elle quitte son ouvrage.)

saint-alban.

Que vous dirai-je, madame ?

la marquise.

Tout ce que vous avez dans l’âme. (Il se promène ; la marquise se lève et le suit.) Ne suis-je plus votre amie ? (Il fait un geste de tête pour marquer sa reconnaissance.) Ne vous ai-je pas toujours regardé comme mon enfant ? (vivement.) Ah çà, parlez donc.

saint-alban.

Madame… Adieu.

la marquise.

Eh ! mais, où allez-vous donc ?

saint-alban.

Me noyer.

la marquise.

Vous noyer ! C’est un parti bien violent : dites-m’en au moins la raison.

saint-alban.

Ah ! elle est toute simple : la vie m’est insupportable ; je ne peux plus y tenir.

la marquise, en riant.

A qui le dites-vous ? Je sais vraiment bien qu’il est cruel de vivre ; quand vous aurez mon expérience, vous en serez bien autrement dégoûté.

saint-alban.

Ah ! je défie…

la marquise.

Pas un moment de tranquillité !

saint-alban.

Des maîtresses froides…

la marquise.

Ou infidèles, n’est-ce pas ?

saint-alban.

Des amis sans foi.

la marquise.

Point de bonheur durable.

saint-alban.

Nulle indulgence pour la jeunesse.

la marquise.

Point de crédit sans nom.

saint-alban.

Ou sans argent.

la marquise.

Le mérite perpétuellement bafoué.

saint-alban.

Du matin au soir la sottise encensée.

la marquise.

En bonne foi, cela peut-il se supporter ?

saint-alban.

Je ne comprends pas ce que l’on fait dans ce monde, ni comment on peut y rester.

la marquise.

Il faut être insensé pour aimer la vie ; il y a longtemps que je le pense. Mais, heureusement pour vous, vous aurez bientôt l’espérance d’en sortir, votre santé est si délabrée.

saint-alban, avec dépit.

Eh ! de par tous les diables, elle est parfaitement rétablie.

la marquise.

Quoi, tous ces maux que je vous ai vus…

saint-alban, d’un air d’impatience.

Sont totalement détruits. Je dors à merveille, j’ai le meilleur appétit du monde, et rien ne m’incommode ; je suis même très-robuste à présent.

la marquise, d’un air de compassion.

Je vous plains. Il est vrai que votre visage annonce la santé. Votre mère doit être bien satisfaite de vous voir aussi bien ; car vous êtes son idole.

saint-alban, avec transport.

Ah! c’est la plus digne femme...

la marquise.

Un peu capricieuse, n’est-ce pas ?

saint-alban.

Mais non, pas trop. Elle a de l’humeur, j’en conviens ; mais c’est toujours quelque motif d’intérêt pour ma sœur ou pour moi qui lui en donne. Eh ! quel est l’enfant assez dénaturé pour ne pas chérir l’effet d’un tel motif, quel qu’il soit ?

la marquise.

Vous avez beau dire, le commerce d’une mère qui contredit sans cesse, eût-elle les meilleures intentions du monde, doit à la fin devenir insupportable.

saint-alban.

Mais, madame, elle ne contredit jamais ; au contraire, elle a plus d’égards, plus de crainte de nous faire de la peine… Je vous jure que c’est une femme unique. Si elle nous présente avec force nos devoirs, c’est toujours en nous consultant qu’elle nous les rappelle. Enfin elle s’y prend de manière qu’on a mille fois plus de plaisir à lui sacrifier ses désirs qu’à les satisfaire. Je l’ai éprouvé vingt fois.

la marquise.

Vous me comblez de joie, car je craignais que sa tendresse ne fût mal entendue et ne vous rendît malheureux.

saint-alban.

Ah ! madame, mon seul tourment à cet égard est de ne pas assez mériter ses bontés. Je donnerais ma vie pour qu’elle fût heureuse. (Il reprend l’air soucieux.) Mais, hélas !… il ne manquait à mon sort qu’une mère adorable.

la marquise.

On peut, à la rigueur, se consoler de ce malheur-là.

saint-alban.

Non, madame, car sa santé s’affaiblit… son âge… elle avance en âge… Quelle perte pour nous, lorsqu’elle ne sera plus ! cette perspective est à désoler… Il n’y a que ma sœur au monde qui puisse la remplacer.

la marquise.

Oui, elle est aimable, votre sœur.

saint-alban.

Si elle est aimable ! elle joint à toutes les vertus de ma mère les agréments de la jeunesse. Voilà tout ce que je puis vous en dire… cependant…

la marquise.

Quoi ?

saint-alban.

On ne jouit de rien de tout cela.

la marquise.

D’où vient ?

saint-alban.

C’est qu’elle est mariée ; c’est qu’elle aime son mari ; c’est que ce mari l’adore ; c’est qu’elle ne donne à son frère que les moments perdus pour le mari… Pour surcroît de malheur, ce mari va dans sa terre pour un an, et ma sœur a la manie de l’y suivre.

la marquise.

Mais si elle est heureuse avec lui ?

saint-alban.

Je ne veux pas, madame, qu’elle soit heureuse de cette façon-là ; et d’ailleurs je vois le chagrin qu’elle a de se séparer de ma mère et de moi… Mais on ne vit que de contradiction et de traverses… Cette jolie maison de campagne que vous savez que ma mère m’a donnée…

la marquise.

Eh bien ?

saint-alban.

Je l’ai fait arranger délicieusement. C’est un chef-d’œuvre.

la marquise.

Je l’ai ouï dire.

saint-alban.

Je me faisais un délice de l’habiter. Mais point. Je ne puis y aller que je ne sois accablé de tous les oisifs d’alentour, qui viennent m’assassiner d’éloges ou de critiques.

la marquise.

C’est un inconvénient ; mais vous y avez, ce me semble, un voisinage agréable qui peut vous en dédommager. La maison de Bélincourt…

saint-alban.

Serait la seule qui me convînt. Mais elle est trop bruyante, la compagnie y est trop nombreuse, les appartements trop vastes… Le bonheur s’évapore au milieu de tout cela.

la marquise.

De sorte que vous vous plaisez plus chez vous, et que l’on vous voit peu chez Bélincourt ?

saint-alban.

Pardonnez-moi, madame ; j’y vais tous les jours.

la marquise.

Qui vous y oblige ?

saint-alban.

C’est que… C’est que je ne puis m’en empêcher.

la marquise.

Ah ! j’entends ! vous êtes amoureux de sa fille.

saint-alban.

Comme un fou, madame, puisqu’il faut vous le dire.

la marquise.

Et vous êtes sûrement aimé ? (Saint-Alban soupire et se tait.) J’entends. Ce silence est le oui des honnêtes gens. Eh bien, j’en suis ravie. Julie est belle, riche ; vous vous convenez à merveille. Vous pensez sans doute à ce mariage ?

saint-alban.

Que trop !

la marquise.

Comment que trop ? Ne dites-vous pas que vous l’aimez et qu’elle ne vous hait pas ?

saint-alban.

Eh bien, madame, son père, sa mère, Julie elle-même se sont ligués tous les trois contre moi et abusent de ma passion pour m’ôter à jamais le repos. Ils mettent mon mariage à des conditions… qui me sont antipathiques et auxquelles je ne puis consentir.

la marquise.

Vous m’étonnez ; lesquelles donc ?

saint-alban.

Ils prétendent, par je ne sais quel principe, que si je veux me marier, il me faut un emploi ; qu’à mon âge, avec du bien et de la naissance, il est honteux de ne rien faire.

la marquise.

Mais ce principe-là est celui de tous les gens raisonnables.

saint-alban.

Quoi ! parce que je suis né avec plus d’avantage qu’un autre, il faut que je me tourmente, afin de me rendre plus malheureux que celui que le sort n’a pas aussi bien traité ?

la marquise.

En quoi vous rendez-vous donc si malheureux, si en prenant un emploi convenable à votre naissance, dans lequel vous serez utile à l’État, vous épousez encore celle que vous aimez ?

saint-alban.

C’est-à-dire qu’en épousant celle que j’aime, j’épouserai en même temps la nécessité de vivre loin d’elle les deux tiers de ma vie et l’obligation de sacrifier sans cesse mon bonheur à une bienséance de convention. Je ne saurais vivre ainsi. J’aime mieux renoncer à tous les honneurs et à toutes les approbations de ce monde. Il n’en ira pas moins bien sans que je m’en mêle, et mes semblables n’en seront ni plus ni moins heureux.

la marquise.

Mais si chacun disait ainsi ?…

saint-alban.

Oh ! l’on ne manquera point de gens pressés de gouverner les autres ; mais pour ceux qui veulent bien l’être, pour Dieu, qu’on les laisse en paix.

la marquise.

Mais que pense Julie sur tout cela ?

saint-alban, impatienté.

Ah ! on n’en sait rien. Elle est d’une nonchalance ! Quelquefois je crois qu’elle pense comme moi, et dans d’autres moments elle me met au désespoir. Et… vous allez me croire fou,… figurez-vous, madame, que je ne suis heureux auprès d’elle que lorsque j’ai du chagrin.

la marquise.

Comment ? cela est bien bizarre.

saint-alban.

Cela est ainsi. Lorsqu’elle me voit soucieux, mélancolique, il n’y a rien qu’elle ne mette en œuvre pour me faire oublier ce qui cause ma tristesse ; et elle y réussit aisément. Ses soins sont si délicats, si tendres, qu’ils redoublent ma passion pour elle. Mais à peine suis-je rendu à moi-même et dans mon assiette ordinaire qu’elle retombe dans sa nonchalance. Alors l’humeur me gagne, j’ai de l’impatience, elle en rit, et dit, sans s’émouvoir, qu’avant peu je me moquerai de moi-même de concert avec elle. De bonne foi, peut-on tenir à cela ?

la marquise.

Cela est fort dur en effet. A votre place je la laisserais là.

saint-alban, vivement.

La laisser là ! Ah ! madame ! y pensez-vous ? Il faudrait que je fusse fou. Je tiens à mon amour plus qu’à ma vie.

la marquise.

Cela est bien fort.

saint-alban.

Non, il n’y a rien de trop ; vous pouvez le prendre à la lettre.

la marquise.

Mais je ne vous conçois pas. Après tout ce que vous venez de me dire, quels grands plaisirs trouvez-vous donc à cet amour ?

saint-alban.

Mille, madame, dix mille ; tous les jours de nouveaux… Et puis croyez qu’on chérit bien plus cette passion pour les peines dont elle console, que pour les plaisirs qu’elle donne.

la marquise.

Cela est vrai. (Ils se rasseyent ; après un moment de silence elle dit : ) Et Riquemont, qu’en faites-vous ?

saint-alban.

Je ne le vois plus.

la marquise.

Et pourquoi ?

saint-alban.

Dispensez-moi, madame, de répondre en détail à cette question. Je l’avais cru mon ami depuis dix ans. Il me le disait ; il me l’avait même prouvé, à ce qu’il me semblait. Ou je me suis trompé, ou il a cessé de m’aimer. Cette illusion détruite m’a causé la plus vive douleur ; et sans Julie, mais surtout sans Serigni, dont les soins ne se sont jamais démentis, je ne sais ce qui m’en serait arrivé.

la marquise.

J’ignorais cela. Je suis fâchée d’avoir à changer d’opinion sur Riquemont. Y a-t-il longtemps que vous ne vous voyez plus ?

saint-alban.

Huit à dix mois, et je vous jure qu’il n’y en a pas deux que j’ai pris mon parti sur lui ; encore a-t-il fallu, pour y parvenir, tous les soins et toute la tendresse de Serigni.

la marquise, souriant malignement sans le regarder.

Ce Serigni devait bien vous les continuer dans un moment où vous en avez tant de besoin, et ne pas s’en aller courir le monde.

saint-alban, étonné.

Courir le monde ? lui ! il n’y a jamais pensé. Il est ici, je l’ai encore vu hier, je le verrai ce soir ; je le vois tous les jours.

la marquise, le regarde en souriant.

Ah ! ah ! j’ai cru qu’il était loin de vous.

saint-alban.

Je comprends, madame.

la marquise.

Vous comprenez ? Eh bien, voulez-vous encore vous noyer ?

saint-alban.

Ah ! madame, pour un seul dédommagement, combien de peines !

la marquise.

Comment, un seul dédommagement ? Y a-t-il une peine au monde qu’on ne puisse oublier auprès d’un ami comme Serigni ?… Mais voyons donc la somme de vos prétendus malheurs. Vous n’avez rien à désirer du côté de la fortune. Vous avez une maison de campagne qui vous plaît, et dont la jouissance flatte sans cesse votre goût ; de votre aveu, votre santé est parfaite ; votre mère est une femme adorable, qui vous aime passionnément, qui travaille sans cesse à votre bonheur et qui y réussit. Ne m’avez-vous pas dit tout cela ?

saint-alban.

Je n’en disconviens pas.

la marquise.

Votre sœur vous est chère ; mais elle a un mari qui l’adore. Je sens qu’on ne tient pas à cela. Vous avez été obligé de vous détacher d’un ami ingrat. C’est un chagrin réel, et contre lequel je ne connais point de prompt remède ; mais heureusement vous avez pris votre parti, et ce n’est pas apparemment pour un événement auquel vous ne pensez plus, que vous haïssez la vie. C’est donc parce que Julie est indolente, et ne veut se marier que lorsque vous aurez embrassé un état ? Car voilà le grief important, n’est-ce pas ? (Saint-Alban soupire et se tait.) Quoi, cela suffit-il pour vous faire oublier tout ce que vous est Julie, tout ce qu’a fait pour vous Serigni ? Revenez à vous et rougissez. Voyez ces deux amis à vos côtés dans les différentes époques de votre vie. Avez-vous du chagrin ? Voyez comme leur tendresse active, mais discrète, s’attache à vous consoler lorsque vous voulez l’être, et sait adroitement détourner votre âme des objets qui la flétrissent. Êtes-vous heureux ; quelle satisfaction est répandue sur le visage de votre ami ! On n’a qu’à le regarder, si on veut connaître votre situation… La sérénité et la vertu sont peintes sur son visage. Je ne crois pas qu’il y ait un spectacle plus doux que celui d’un homme honnête et content, et c’est le spectacle que Serigni vous offre journellement… Et vous appelez cela un seul dédommagement !

saint-alban.

Arrêtez, madame, vous me faites en effet rougir.

la marquise.

Vous conveniez, tout à l’heure, que chaque jour vous donnait dans votre passion une satisfaction nouvelle. Citez-moi donc à présent un chagrin, une peine, qui vous autorise à vous plaindre de la vie.

saint-alban.

Il est certain que je ne puis rien citer qui, en apparence, vaille la peine de tourmenter un homme raisonnable ; mais ignorez-vous que ce sont précisément les misères répétées qui rendent la vie amère et insupportable ?

la marquise.

Soit. Mais aussi pourquoi ne voulez-vous compter pour un bonheur que les sentiments vifs ? Cela est bien mal entendu. Ils coûtent toujours trop, et ne rendent que du chagrin.

saint-alban.

Je l’ai souvent éprouvé.

la marquise.

Ou, ce qui est pis encore, ils dégoûtent des impressions douces, qui deviennent insipides à la suite d’un transport violent. Il y a mille choses agréables qui sont de tous les instants ; on en jouit bien, mais on a l’ingratitude de l’oublier.

saint-alban.

Qui sait si ce n’est pas précisément parce qu’elles n’ont aucune suite fâcheuse ?

la marquise.

Cela se peut : mais un repas, une promenade par un beau temps, faite avec des gens qu’on aime et dont l’âme est riante et pure comme un beau jour… Une lecture agréable, intéressante… Une conversation douce…

saint-alban.

Comme celle-ci, par exemple… J’avoue…

la marquise.

Une confidence faite ou reçue… Que sais-je ? Si l’on veut être juste, à chaque moment on trouvera une source continuelle de satisfactions… Mieux que tout cela, une action vertueuse dont on a été témoin.

saint-alban.

Ah ! j’avoue qu’il n’y a rien qui réconcilie tant avec la vie qu’un mot honnête ou une belle action ; mais il nous arrive une fois dans la vie d’en être le témoin, et tous les jours on a le spectacle des méchants sous les yeux.

la marquise.

Donnez-vous la peine de rechercher la vertu, et vous la trouverez peut-être aussi commune dans le monde que le vice ; mais elle reste ignorée, parce qu’elle veut l’être, et rarement ses témoins ont-ils intérêt de la mettre au jour.

saint-alban.

Eh bien, lorsqu’on l’aura trouvée, on aura la consolation de savoir qu’elle existe. Cela est-il comparable à la douleur de la voir presque toujours persécutée ?

la marquise.

Ne mérite-t-elle pas bien qu’on vive pour la défendre ? Mais il y a plus que cela : c’est que ce dégoût de la vie est faux, et n’existe que dans une tête dérangée ou mal organisée. Encore n’est-il que momentané.

saint-alban.

Je ne sais pas cela. Il est dans la nature de naître, de s’accroître, de se multiplier, de se détruire par degrés. Pourquoi n’éprouverait-on pas le désir et le besoin de sa fin comme tous les autres ?

la marquise.

Cette opération de la nature est la plus pénible de toutes. Elle est accompagnée d’angoisses et d’efforts violents qui la font redouter. Tout ce qu’on peut faire est de s’y soumettre, et non d’en hâter le moment. L’amour de la vie est dans tous les cœurs, et en cela on ne saurait trop admirer l’adresse de la nature.

saint-alban.

Il est certain qu’elle n’avait pas d’autre moyen de conserver son ouvrage qu’en lui imprimant le désir de sa conservation.

la marquise.

Aussi a-t-elle rendu ce désir invincible. Tenez ; voyez un malheureux condamné à une prison perpétuelle : du matin au soir il n’a devant les yeux que les quatre murs et ses remords. Au bout d’un mois sa vie doit lui paraître écrite autour des murailles qui l’enferment. Quelle situation ! Cependant ces murs sont autour de lui, il a la faculté de mouvoir sa tête, et il ne tente pas de terminer son sort. Voilà le seul cas où il serait permis, ce semble, d’appeler la mort à son secours ; et si l’on craint moins les tourments des remords que d’en voir la fin, nous en pouvons conclure que l’amour de la vie est profondément gravé dans le cœur de l’homme, et que monsieur de Saint-Alban ne se noiera pas encore aujourd’hui.

saint-alban.

Votre opinion peut être vraie en général ; je conviens même qu’à beaucoup d’égards mon sort peut paraître doux, et moi-même je l’ai souvent trouvé tel. Je n’ai jamais cru avoir à m’en plaindre auprès de Serigni, auprès de vous, madame, auprès de ma sœur, de ma mère, auprès de Julie. Mais lorsque je suis seul et que je réfléchis sur la quantité de petites épines qui me blessent…

la marquise.

Eh ! pour Dieu, restez donc auprès de votre mère, de votre sœur, de Julie, de vos amis. Occupez-vous de leur bonheur, et ne les calomniez pas comme vous le faites par des murmures injustes et déplacés. Comparez leurs peines aux vôtres. Croyez-vous qu’ils en soient exempts ? Travaillez de concert à vous les adoucir réciproquement.

saint-alban.

C’est l’espèce des miennes qui est insupportable : qu’on m’en délivre, et je serai heureux.

la marquise.

Eh ! si vous n’aviez pas celles-là, n’en auriez-vous pas d’autres ?



  1. Ce dialogue et les deux suivants, ont paru pour la première fois sans date et sans indication d’origine dans l’édition donnée par Belin, en 1818, des Œuvres de Diderot. Le fait de la représentation des Philosophes, indiqué dans le second, Cinq-Mars et Derville, nous donne la date de celui-ci, 1760, et nous permet d’attribuer sinon la même, dans tous les cas une date fort rapprochée, aux deux autres.