La nouvelle aurore/1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 23-185).
◄  Épilogue

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

I

Les premiers objets dont il eut conscience, en revenant à soi, furent ses propres mains, jointes sur ses genoux, devant lui, ainsi que les manches de drap noir d’où elles émergeaient ; et ce furent ces manches qui arrêtèrent son attention. Leur vue le surprit à ce point que, d’abord, il ne songea même pas à s’étonner des bruits étranges qui l’entouraient : car ces manches, tout en étant de drap noir, se trouvaient bordées d’un filet rouge pourpre, comme il en avait toujours vu aux soutanes des prélats. Machinalement, il retourna ses mains : mais il n’y avait pas d’anneau épiscopal à aucun de ses doigts. Puis il releva les yeux, et regarda à l’entour de lui.

Il était assis sur une sorte de trône, par-dessous un dais. Un tapis recouvrait les marches de l’estrade, sous ses pieds ; et au delà s’étalaient les dos d’un groupe nombreux d’ecclésiastiques : prêtres séculiers en surplis et coiffés d’une barrette, avec deux ou trois franciscains en sandales, et une paire de blancs dominicains. À une dizaine de pas plus loin s’élevait une chaire improvisée, se dressant à ciel ouvert ; et dans la chaire apparaissait la haute figure d’un jeune moine qui semblait prêcher avec une ferveur passionnée. Autour de la chaire, derrière elle, et de tous les côtés dans un immense rayon, à portée de vue, surgissaient les tètes d’une foule innombrable, dans un silence profond ; et puis, plus loin encore, un gazon vert se dessinant contre un ciel bleu d’été.

Il regarda tout cela, mais sans y attacher aucune signification. Rien de tout cela ne trouvait à s’accorder avec ses expériences passées. Il ne savait ni où il était, ni à quoi il assistait, ni qui étaient ces hommes qu’il voyait, ni non plus qui il était lui-même. Simplement il regardait, et puis se remettait à examiner ses mains et toute sa figure.

Cet examen, non plus, n’avait rien à lui apprendre : car il se trouvait velu comme jamais encore il ne l’avait été. Sa soutane noire s’ornait de boutons rouges et d’une ceinture rouge. Il constata que ses souliers avaient des boucles dorées : sur sa poitrine, qu’il considéra ensuite, ne pendait aucune croix. D’un geste nerveux, et tout en s’efforçant de ne pas être remarqué, il ôta sa barrette : elle était noire avec un filet rouge. Son costume, décidément, était celui d’un prélat domestique. Il se recoiffa de sa barrette.

Puis il referma les yeux., et s’efforça de réfléchir : mais il avait beau faire, impossible de se souvenir de rien ! Nulle part il n’apercevait le moindre lien de continuité. Soudain il songea que, puisqu’il savait que sa tenue était celle d’un prélat domestique, et puisqu’il était en état de reconnaître un franciscain, c’était donc qu’il devait avoir vu de telles choses auparavant. Mais où ? Quand ?

De petites images commencèrent à se former devant lui, résultant de son grand effort mental : mais elles étaient petites et lointaines, comme des figures aperçues par le mauvais bout d’une lorgnette ; et puis elles n’apportaient aucune explication. Cependant, à force de concentrer sur elles toute sa pensée, il se rappela que lui-même, jadis, avait été un prêtre catholique : distinctement, il se souvint d’avoir dit la messe. Mais aucun moyen de savoir où, ni en quel temps. Son nom même, aucun moyen de se le rappeler !

Cette dernière constatation le fit frémir. Il ne savait pas qui il était ! Il ouvrit d’énormes yeux effrayés, et rencontra les yeux d’un vieux prêtre en surplis qui était en train de le considérer par-dessus son épaule. Et sans doute quelque chose, dans son visage angoissé, devait avoir frappé ce vieillard : car voici qu’il se détacha du groupe où il se tenait, gravit rapidement les deux marches, et accourut près de lui.

— Qu’y a-t-il, monsignor ? murmura-t-il respectueusement.

— Je me sens malade… mon père ! balbutia-t-il. Le vieux prêtre le regarda avec surprise, quelques instants.

— Croyez-vous qu’il vous soit possible de prendre patience encore une minute ? Le sermon va sûrement finir tout de suite.

Alors l’autre homme se ressaisit. Il comprit que, de toute nécessité, il était tenu de ne pas attirer sur soi l’attention de l’assistance.

— Oui, mon père, je puis attendre, si vous croyez que ce sera bientôt fini. Mais ensuite, il faudra que vous me rameniez chez moi !

Le prêtre continuait à le regarder avec une sollicitude inquiète.

— Je vous en prie, mon père, retournez à votre place ! Il n’y a rien de grave ! Revenez seulement me prendre, quand ce sera fini ! Le prêtre s’en alla, mais non sans s’arrêter plusieurs fois pour le regarder, avec la même expression d’inquiétude affectueuse.

Alors l’homme qui ne se connaissait pas soi-même fit un nouvel effort pour essayer de se rappeler-La chose était par trop absurde ! Il se dit qu’il allait commencer par reconstituer le lieu où il était. Puisque, sans aucun doute, il pouvait se rendre compte de sa propre qualité de prélat et des costumes de ces prêtres, c’est donc que sa mémoire n’était pas entièrement abolie. En face de lui et à droite, par delà les têtes de la foule, s’étendait une rangée d’arbres. Il y avait quelque chose de vaguement familier pour lui dans la disposition de ces arbres, mais pas assez pour lui rien apprendre d’utile. Plus loin encore, à droite, il découvrait d’autres arbres. Puis il regarda vers la gauche ; et là, pour la première fois, il aperçut des constructions. Mais ces constructions lui apparurent étranges : ni des maisons, ni des arcades, mais quelque chose d’intermédiaire entre les deux. Quelque chose qui semblait être une porte de ville, bizarrement compliquée.

Et puis, dans un éclair, il reconnut où il était. L’estrade sur laquelle il se trouvait assis était à droite de l’entrée de Hyde-Park. Ces arbres étaient les arbres du pare. L’espace ouvert, devant lui, était le commencement de l’allée de Rotten Row ; et une autre allée, dont il devait savoir le nom, — l’allée du Parc, voilà son nom ! — s’étendait derrière lui.

Impressions et questions, maintenant, lui venaient en foule à l’esprit : mais aucune d’elles n’avait de quoi lui apprendre ce qu’il faisait là, ni qui il était, ni ce qui se passait autour de lui. Et ce moine, prêchant au milieu de Hyde-Park ! Ce sermon catholique en plein air ! C’était ridicule,… et puis aussi dangereux ! Il en résulterait des troubles…

Il se pencha en avant, pour écouler, tandis que le prédicateur, d’un grand geste pathétique, semblait embrasser l’horizon tout entier.

— Mes frères, s’écriait-il, regardez autour de vous ! Il y a encore un demi-siècle, ceci était un pays protestant, et l’Église de Dieu n’y était qu’une secte parmi d’autres sectes. Et aujourd’hui, aujourd’hui, Dieu a triomphé, et la vérité s’est imposée à tous. Il y a un demi-siècle, nous n’étions qu’une poignée, entourée de milliers qui ignoraient Dieu : et aujourd’hui nous régnons sur le monde. Fils de l’homme, crois-tu que ces ossements desséchés puissent vivre ? Ainsi la voix de Dieu interrogeait le prophète. Et voici que ces cadavres se sont redressés sur leurs pieds, ont constitué une armée innombrable ! Que si, donc, le Seigneur a fait pour nous de si grandes choses, que ne fera-t-il pas encore dans l’avenir ? Mais le Seigneur n’agit que par l’entremise de l’homme. Comment entendraient-ils sans quelqu’un pour leur parler ? Faites en sorte que les ouvriers ne manquent pas à la vigne qui attend ! Déjà les grappes pendent, prêtes à être cueillies. Et entendez le Seigneur qui ordonne : Que l’on envoie des ouvriers dans ma vigne !

Les mots n’avaient rien que de banal, et étaient prononcés avec un accent étranger ; mais l’orateur avait en soi une force passionnée, et son individualité rayonnait sur l’énorme foule, enflammant la voix sonore, qui allait atteindre jusqu’aux auditeurs les plus éloignés. Puis, après un rapide signe de croix, que répéta unanimement toute l’assistance, le moine descendit delà chaire : et un grand murmure de paroles commença.

« Mais de quoi pouvait-il donc s’agir là ? se demandait l’homme assis sur l’estrade. Qu’est-ce que pouvait bien être cette vigne ? Et pourquoi ce moine adressait-il un tel appel au peuple anglais ? Tout le monde savait pourtant que l’Église catholique, en Angleterre, ne comptait toujours encore qu’un petit nombre de fidèles. Certes, ce nombre tendait à s’accroître, mais cependant… »

Il interrompit ses réflexions en voyant le groupe de prêtres s’avancer vers lui, et en observant que, de tous cotés, la foule était en train de se disperser. Il étreignit vivement les bras de son fauteuil, tâchant à se ressaisir. En tout cas, il ne fallait pas se rendre ridicule aux yeux de tous ces hommes ! Il convenait d’être discret, et de parler le moins possible.

Aussi bien, les choses s’arrangeaient-elles à souhait. Le vieux prêtre qui était venu vers lui précédemment se retourna vers le reste du groupe, et, tout bas, dit quelques mots aux religieux qui marchaient derrière lui ; sur quoi le groupe entier s’arrêta, et bon nombre de prêtres lancèrent un regard plein de sympathie à l’homme qui se tenait assis sous le dais. Puis le vieux prêtre s’approcha, seul, et posa sa main sur le bras du fauteuil.

— Venez par ici, monsignor ! murmura-t-il. J’ai commandé la voiture.

L’homme se leva docilement, accompagna le vieux prêtre au fond de l’estrade, et descendit les marches qui entouraient celle-ci de tous les côtés. Deux agents de police, vêtus d’un uniforme inaccoutumé, s’écartèrent du passage avec un salut respectueux. Les deux prêtres suivirent un petit sentier aboutissant à une poterne. Là, pareillement, une foule énorme se pressait : mais des barrières la retenaient sur les deux côtés du chemin, et l’homme qui ne se rappelait rien eut alors l’occasion de constater, pour la première fois, que tout le monde à présent était vêtu d’une manière absolument nouvelle pour lui. Enfin les deux prêtres arrivèrent à une voiture automobile d’une forme inconnue, qui les attendait sur une large voie, et dont la porte leur fut ouverte par un serviteur tête nue, accoutré d’une livrée pourpre la plus étrange du monde.

— Après vous, monsignor ! dit le vieux prêtre. L’autre passa devant lui, et s’installa dans la voiture. Le vieux parut hésiter un moment : puis, toujours debout sur la chaussée, il se pencha à l’intérieur de la voiture.

— Vous savez, monsignor, que vous avez un rendez-vous important au Doyenné ? Vous sentez-vous en état ?…

— Non, je ne peux pas,… je ne peux pas ! balbutia l’homme.

— En ce cas, il faut au moins que nous passions par là ! Je vais entrer, si vous le voulez bien, et vous excuser ; et puis il faut que nous déposions les papiers !

— Bien, comme vous voudrez !

Aussitôt le prêtre pénétra à son tour dans la voiture ; et la porte se referma ; et dès l’instant suivant, parmi une foule tenue en respect par la police, la grande voiture se mit en marche, sans aucun chauffeur visible, tout au moins sur le devant.

II

Il y eut d’abord un moment de silence ; et ce fut le vieux prêtre qui, ensuite, parla le premier. Ce prêtre était un vieillard d’une figure douce et fine, ressemblant un peu à une souris ; et ses cheveux blancs formaient une masse compacte sous sa barrette. Mais les mots qu’il employait étaient incompréhensibles pour son compagnon.

— Je… je ne saisis pas bien, mon père ! murmura celui-ci.

Le vieux prêtre lui lança un regard étonné.

— Je disais, — répondit-il d’une voix lente et distincte, — je disais que vous aviez une mine excellente, et je vous demandais ce qu’il y avait !

L’autre se tut un moment encore. Comment expliquer la chose ?… Puis il résolut de tout avouer franchement. Le vieillard le dévisageait avec une bonté respectueuse et tendre.

— Je crois bien que c’est un accès d’amnésie ! — murmurait celui que le vieillard appelait monsignor. — J’ai déjà entendu parler de phénomènes de ce genre. Le fait est que je ne sais plus du tout où je suis, ni ce qui se passe. Êtes-vous… êtes-vous certain de ne pas commettre une erreur ? Est-ce que vraiment j’ai le droit… ?

La surprise du vieux prêtre sembla grandir.

— Je comprends de moins en moins, monsignor. Qu’est-ce donc que vous ne pouvez pas vous rappeler ?

— Je ne peux me rappeler absolument rien ! répondit l’autre, d’une voix désolée. Absolument rien du tout ! Ni ce que je suis, ni où je vais, ni d’où je viens ! Pour l’amour du ciel, mon père, qui suis-je ? dites-moi qui je suis !

— Allons, monsignor, je vous en prie, calmez-vous ! Il ne se peut pas que…

— Je vous dis que je ne me rappelle rien du tout ! Tout s’en est allé de ma tête ! Je ne sais pas qui vous êtes ! Je ne sais pas en quel jour nous sommes, ni en quelle année, je ne sais absolument rien !

Il sentit le contact d’une main sur son bras ses yeux rencontrèrent un regard d’une puissance et d’une concentration singulières. Il s’adossa dans le fond de la voiture, étrangement reposé et calmé.

— Et maintenant, monsignor, écoutez-moi ! Vous savez sûrement qui je suis, le père Jervis ! Oui, je connais, moi aussi, ces sortes de crises. J’ai suivi autrefois des cours de psychologie. Vous allez vous ressaisir bientôt, je l’espère. Mais il faut que vous évitiez soigneusement toute agitation !

— Dites-moi bien vile qui je suis ! balbutia l’homme.

— Eh ! bien, écoutez ! Vous êtes monsignor Magterman, secrétaire particulier du cardinal archevêque de Londres. Vous revenez maintenant de Hyde-Park, dans votre propre voiture…

— Et qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que faisait cette foule ?

Toujours encore les yeux étaient fixés sur lui, pénétrants et impérieux.

— Vous avez présidé le sermon habituel du samedi à Hyde-Park, au profit des Missions Orientales. Vous souvenez-vous à présent ? Non ! N’importe, la mémoire vous reviendra bientôt. C’était le P. Antoine qui prêchait. Vous avez dû observer qu’il était un peu nerveux, n’est-ce pas ? C’était son premier sermon à Hyde-Park.

— J’ai bien vu qu’il était moine franciscain ! murmura l’autre.

— Oh ! ainsi, vous avez reconnu son habit ? Eh bien, vous voyez, votre mémoire n’est pas entièrement abolie. Et, dites-moi, quelle est la réponse à Dominus vobiscum ?

Et cum spiritu tuo.

Le prêtre sourit, et la pression de sa main sur le bras de l’autre homme se relâcha.

— Voilà qui est excellent ! il ne s’agit donc que d’une obnubilation partielle. Mais pourquoi, tout à l’heure, ne m’avez-vous pas compris quand je vous ai parlé en latin ?

— Ainsi c’était du latin ? Je l’avais pensé. Mais vous parlez trop vite, et je ne suis plus accoutumé à le parler moi-même.

Le vieillard le regarda avec un mélange d’ironie et de gravité.

— Pas accoutumé à le parler, monsignor ? Mais pourtant… Tenez, regardez un peu par la fenêtre ! Où sommes-nous ?

L’autre obéit. Il se sentait décidément réconforté. Oui, la chose était sûre ; sa mémoire n’avait subi qu’une altération partielle. Bientôt, sans doute, il la retrouverait tout entière. En face de la fenêtre de sa voiture se dressait la Tour Victoria. Il observa que l’aiguille de l’horloge marquait tout près d’une heure.

— Ceci est le palais du Parlement ! dit-il. Mais qu’est-ce donc que ce haut pilier, au milieu du square ?

— C’est l’image de l’Immaculée-Conception. Et comment donc avez-vous appelé cet édifice ?

— N’est-ce pas le Palais du Parlement ? murmura l’homme, se demandant si son cerveau n’était pas complètement effondré.

— Pourquoi l’appelez-vous ainsi ?

— Mais n’est-ce pas son nom ?

— C’était son nom autrefois : mais personne aujourd’hui ne songe plus à l’appeler de cette façon.

— Mon Dieu ! est-ce que je suis fou ? Dites-moi encore une chose, mon père, en quelle année sommes-nous ?

Les bons petits yeux de souris plongeaient au fond des siens.

— Voyons, monsignor, réfléchissez ! Faites un grand effort !

— Non, je ne sais pas, absolument pas ! Oh ! mon père, pour l’amour du ciel !

— Eh ! bien, calmez-vous ! Nous sommes en l’année mil neuf cent soixante-treize !

— Mais c’est impossible ; c’est impossible ! balbutia l’homme. Comment, mais je me rappelle parfaitement le début du siècle.

— Monsignor, je vous en prie, écoutez-moi ! Nous sommes aujourd’hui en l’année mil neuf cent soixante-treize. Vous êtes né en l’année… voyons un peu… en l’année mil neuf cent trente-trois. Vous avez tout juste quarante ans. Vous êtes le secrétaire et le chapelain du cardinal, — du cardinal Bellairs. Auparavant vous étiez curé de Sainte-Marie du Parc. Vous rappelez-vous à présent ?

— Je ne me rappelle rien.

— Vous rappelez-vous votre ordination ?

— Non. Une fois, cependant, je me souviens d’avoir dit la messe quelque part. Mais je ne sais pas où.

— Attendez, nous voici arrivés !

La voiture venait d’entrer vivement sous une porte cochère, avait tourné à gauche, et s’était arrêtée devant un perron.

— Maintenant, monsignor, je vais aller moi-même voir le prieur, et lui remettre les papiers. Vous les avez sur vous ?

— Je… je ne sais pas.

Le prêtre explora une poche, à l’intérieur de la voiture, et en retira un petit portefeuille.

— Vos clefs, s’il vous plaît, monsignor ! L’autre tâta désespérément, sur toute sa personne. Il voyait les yeux brillants du vieux prêtre fixés sur lui.

— Vous avez l’habitude de les garder dans votre poche gauche, sur votre poitrine ! dit le P. Jervis, d’une voix nette.

L’homme mit la main dans sa poche, en retira un trousseau de petites clefs, minces et plates, et le tendit tristement à son compagnon. Puis, pendant que celui-ci les examinait l’une après l’autre, l’homme qui avait perdu la mémoire se mit à regarder par la fenêtre, au delà du serviteur en livrée pourpre qui, debout et immobile, attendait avec la main sur la portière. Sûrement, cet endroit lui était connu, oui, c’était le Doyenné ! et ceci était le perron donnant accès au cloître de l’abbaye. Mais qu’était-ce que ce prieur qui demeurait là, et de quoi s’agissait-il ? Il se retourna vers le vieux prêtre qui, maintenant, était penché sur le portefeuille et en extrayait des papiers.

— Que faites-vous, mon père ? et qui allez-vous voir ?

— Je vais porter ces papiers, de votre part, au prieur… au prieur de Westminster. Le père abbé n’est pas encore installé. Il n’y a encore qu’un petit nombre de moines.

— De moines ? Le père abbé ?

Le vieillard le regarda de nouveau dans les yeux.

— Mais oui, répondit-il tranquillement. L’abbaye a été rendue aux bénédictins l’année dernière, mais ils n’en ont pas encore pris possession solennellement. Et ces papiers concernent, précisément, la grave question des rapports entre séculiers et réguliers. Mais je vous expliquerai cela plus tard. Il faut à présent que je monte auprès du prieur, tandis que vous allez rester assis à m’attendre. Et d’abord, dites-moi encore une fois : quel est votre nom ? Qui êtes-vous ?

— Je… je suis monsignor Masterman… secrétaire du cardinal Bellairs.

Le vieux prêtre sourit, tout en se relevant pour descendre.

— Voilà qui est parfait ! dit-il. Et maintenant, monsignor, ayez l’obligeance de rester assis en repos, jusqu’à ce que je revienne !

III

Il était assis dans le coin de la voiture, les yeux fermés, immobile, perdu dans des réflexions sans fin.

Il se félicitait, en tout cas, de la bonne chance qui l’avait fait tomber sur un ami tel que celui-là — le P. Jervis, oui, c’était bien ce nom-là ! — sur un ami qui savait tout à son sujet, et dont la discrétion, sûrement, lui était acquise. Le parti le plus sage, tout compte fait, était d’attendre tranquillement les instructions du P. Jervis, et de se laisser entièrement diriger par lui. Sans doute la mémoire abolie ne tarderait pas à revenir. Mais combien curieuse était cette impression qu’il avait eue au sujet de Hyde-Park et de Westminster ! Il aurait juré que l’Angleterre était un pays protestant, et que les catholiques ne constituaient qu’un tout petit fragment de sa population. La cathédrale de Westminster, d’ailleurs, n’avait-elle pas été construite tout récemment ? Mais, d’autre part, voici que l’on était en 1973… et… et il ne pouvait pas se rappeler en quelle année la cathédrale avait été construite ! Puis, de nouveau, l’égarement et l’angoisse s’emparèrent de lui. Il saisit ses genoux, de ses mains crispées, dans une véritable agonie de consternation. Bien sûr, il allait devenir fou, s’il continuait ainsi à ne se rien rappeler : ou plutôt… Ah ! voici enfin le P. Jervis de retour !

Les deux hommes restèrent un moment silencieux, pendant que la voiture se remettait en marche.

— Dites-moi ! fit soudain le vieux prêtre. Ne vous rappelez-vous pas des visages, — ou encore des noms, — d’hommes que vous ayez connus ?

L’autre concentra sa pensée, ardemment, dans un grand effort de mémoire.

— Oui, dit-il, je me rappelle certains visages. Et je me rappelle aussi certains noms. Mais impossible de me rappeler quels visages appartiennent à ces divers noms. Je me rappelle, par exemple, le nom de l’archevêque Bourne ; et puis… et puis celui d’un prêtre appelé Farquarson.

— Quel est le dernier livre que vous avez lu ?… Au fait, non, j’oubliais ! Soit : mais ne pouvez-vous pas vous rappeler le cardinal… le cardinal Bellairs ?

— Jamais je n’ai entendu parler de lui.

— Ni son visage, non plus, le visage de notre archevêque ?

— Pas la moindre notion !

Il y eut, de nouveau, un silence.

— Écoutez-moi, monsignor ! reprit le P. Jervis. Je vais vous conduire tout droit chez vous, et je vais faire coller un avis sur votre confessionnal, annonçant que vous n’êtes pas en état de confesser aujourd’hui. Vous allez avoir tout l’après-midi, — du moins depuis quatre heures, — absolument à vous, ainsi que le reste de la soirée. Nous n’aurons besoin de faire mention à personne de ce qui vous arrive, pas même au cardinal, aussi longtemps que nous pourrons espérer votre guérison. Mais, voyez-vous, il me parait impossible que vous ne présidiez pas le déjeuner d’aujourd’hui !

— Hein ?

M. Manners doit venir, comme vous savez, pour s’entendre avec le cardinal ; et si vous n’étiez pas là pour le recevoir…

D’un signe de tête, monsignor fit entendre qu’il comprenait.

— Je ferai tout ce que vous m’ordonnerez ! répondit-il. Mais, dites-moi, au moins, qui est M. Manners !

Désormais le vieux prêtre avait pris son parti de la situation. Il répondit, sans la moindre trace d’embarras :

— Manners est un membre important du gouvernement. C’est notre grand économiste politique. Et il doit venir s’entendre avec le cardinal au sujet de certaines mesures intéressant l’Église. Vous souvenez-vous, à présent ?

L’autre homme secoua tristement la tête.

— Eh ! bien, arrangez-vous simplement pour causer avec lui de choses banales ! Je me placerai en face de vous, à table, et veillerai à vous empêcher de rien dire de fâcheux. Maintenez-vous dans les généralités ! Parlez du sermon de Hyde-Park, de l’Abbaye ! Aussi bien, Manners ne s’attend-il pas à causer de politique à table, devant tant de personnes !

— Soit, je ferai de mon mieux.

Cependant la voiture s’arrêtait de nouveau. L’homme qui avait perdu la mémoire regarda au dehors, et, à son extrême soulagement, reconnut l’endroit où il se trouvait. C’était la porte de l’archevêché, dans l’Ambrosden Avenue ; et au delà il apercevait la longue nef de la cathédrale.

— Je connais ceci ! dit-il.

— Mais naturellement, vous le connaissez, mon cher monsignor ! répondit le P. Jervis, d’une voix rassurante. Et maintenant, suivez-moi ! Saluez toutes les personnes qui vous salueront, mais sans dire un mot !

Ils franchirent ensemble la porte d’entrée, que gardaient deux serviteurs en livrée, pénétrèrent dans un ascenseur qui les conduisit au second étage. Là, le vieux prêtre prit les devants, et, après avoir fait traversera son compagnon un large corridor, le fit entrer dans une grande chambre claire et plaisante, donnant sur la rue, avec une seconde porte qui paraissait communiquer avec une chambre à coucher. Fort heureusement, ils n’avaient rencontré personne en chemin.

— Nous voici arrivés ! dit gaiement le P. Jervis. Et à présent, monsignor, savez-vous où vous êtes ?

Mais l’autre homme, de nouveau, secoua tristement la tête.

— Allons, allons, essayez de vous rappeler ! Ceci est votre cabinet de travail ! Regardez votre bureau, monsignor ! Tous les jours vous y passez plusieurs heures.

L’autre regarda, ainsi qu’il lui était ordonné, d’un regard à la fois curieux et vague. Une lettre à demi écrite, et qui très certainement était écrite de sa propre main, s’étalait sur un buvard : mais le nom de son correspondant n’avait aucune signification pour lui ; et pareillement n’en avaient aucune les quelques mots qu’il lut ensuite. Il regarda autour de la chambre, examina les étagères, pleines de livres, les rideaux, le prie-Dieu… et, une fois de plus, une véritable terreur l’envahit.

— Je ne reconnais rien, mon père, absolument rien ! Tout cela est nouveau ! Pour l’amour du ciel !…

— N’importe, monsignor, calmez-vous ! Des accidents comme le vôtre arrivent souvent, et n’ont aucune importance. Mais il faut maintenant que je vous quitte pour une dizaine de minutes, afin d’aller préparer les places du déjeuner. Je vous engage à fermer votre porte et à ne laisser entrer personne. Et puis, pendant que je serai parti, occupez-vous à regarder tout ce qu’il y a dans la chambre !… Ah !

Le P. Jervis s’était interrompu brusquement, et avait couru vers un fauteuil où se trouvait un livre ouvert. Il prit le livre, jeta un coup d’œil sur le titre, et se mit à rire.

— Je le savais ! dit-il. J’en étais sûr ! Vous étiez en train de lire l’Histoire de Manners ! Tenez, justement, vous en étiez arrivé à cette page-là !

Il se rapprocha de monsignor pour lui montrer le livre. Celui-ci, qui était d’une apparence tout à fait inaccoutumée, portait, au haut des pages, les dates : 1906-1920. Le vieux prêtre secouait le livre dans sa main, en signe de triomphe. Une feuille de papier s’en détacha, et tomba à terre. Le P. Jervis s’empressa de la ramasser, et, dès qu’il y eut jeté les yeux :

— Tenez, dit-il, vous étiez en train de prendre des notes précisément sur cette période de 1920, sans doute afin de pouvoir en causer avec Manners. C’est une période qu’il connaît mieux que personne au monde. Il l’appelle la « crête de la vague ». Tout ce qui arrive aujourd’hui, à l’entendre, date de cette période-là.

— Mon père, je ne comprends pas un mot…

— Écoutez, monsignor, interrompit le vieux prêtre, voici un merveilleux sujet de conversation, pour notre déjeuner ! Arrangez-vous seulement pour amener Manners sur ce terrain, et vous n’aurez plus à vous soucier de rien ! Il adore la conférence, et il parle tout à fait comme un livre. Dites-lui que vous êtes en train de lire son Histoire, et que vous désireriez en avoir un résumé à vol d’oiseau !

Monsignor eut un geste d’adhésion.

— Ma foi, oui, dit-il, c’est ce que je vais faire ! D’un seul coup, j’apprendrai bien des choses précieuses.

— N’est-ce pas que voilà une excellente idée ? Et maintenant, monsignor, il faut que je m’en aille ! Examinez bien le contenu de votre chambre, peut-être cela vous aidera-t-il à ressaisir votre mémoire Je serai de retour dans dix minutes, et j’aurai encore le temps, avant le déjeuner, de vous donner toutes les explications nécessaires sur les autres convives. Mais, surtout, soyez bien tranquille ! Je vous promets que tout marchera sans accroc !

IV

Lorsque la porte se fut refermée, monsignor Masterman regarda autour de soi, lentement et soigneusement. Il avait l’idée que le brouillard se lèverait tôt ou tard, et que toutes choses lui redeviendraient familières. Ce qui lui était arrivé, il s’en rendait compte maintenant de la façon la plus sûre ; et le fait qu’il y avait certaines choses qu’il reconnaissait, telles que la cathédrale, et Hyde-Park, et l’habit d’un moine franciscain, et l’archevêché, ce fait l’aidait à ne pas désespérer. Puisqu’il se ressouvenait de ces choses-là, il ne voyait aucune raison pour l’empêcher de s’en rappeler d’autres.

Mais l’examen auquel il se livra fut pour lui une déception. Non seulement il n’y avait pas, dans toute la chambre, un seul objet qu’il connut : mais il voyait devant soi certains objets dont il ignorait l’usage. Sur le mur de droite, par exemple, s’alignait une rangée de petites boîtes noires, à peu près à la hauteur d’une taille d’homme ; ou bien encore il découvrait, dans un coin près de la fenêtre, une espèce de machine, toute en roues et en poignées, qui était pour lui un mystère absolu. Dans la chambre à coucher voisine, la même impression l’attendait. Assurément il devinait l’usage de toutes les choses qui s’y trouvaient, malgré la forme bizarre d’un bon nombre d’entre elles : mais il n’y avait aucune de ces choses qu’il eût conscience d’avoir connues, employées, précédemment.

Il revint vers son bureau et s’assit, désespéré. Il prit un ou deux livres qu’il voyait là, des calendriers et recueils d’adresses. Dans chacun de ces livres, son nom se trouvait dûment inscrit. Il relut la lettre commencée, sur son buvard : impossible même de deviner comment aurait dû finir la phrase interrompue de la troisième page !

Toujours encore, cependant, il s’efforçait d’extraire du fond de sa conscience quelque chose dont il pût se souvenir, — fermant les yeux et enfonçant la tête dans ses mains. Mais rien ne surgissait devant lui que des images fragmentaires et fugitives. Tantôt c’était un visage sur lequel il ne pouvait mettre aucun nom, tantôt une pensée ou une phrase qui ne s’entourait d’aucun contexte. Nul cadre à tout cela, nul plan unique réunissant l’un à l’autre ces fragments de souvenirs. C’était comme s’il avait eu devant soi des milliers de petits morceaux d’un vase brisé, dont il ne parvenait pas même à deviner la forme…

Puis une pensée soudaine le frappa. Il se releva en sursaut, et courut dans sa chambre à coucher. Un haut miroir pendait là, entre les fenêtres. Il se dirigea vers lui, et regarda curieusement le reflet de sa propre figure. Oui, sans aucun doute, c’était bien lui-même qu’il voyait : chaque trait du visage long et pâle lui était familier, comme aussi l’expression d’ensemble, une sorte de gravité professorale. Tout au plus lui semblait-il que ses cheveux étaient un peu plus gris qu’ils auraient dû l’être.

CHAPITRE II


I

— Je serai ravi, monsignor, dit l’homme d’État au maigre visage plein d’intelligence, je serai ravi de pouvoir vous faciliter la compréhension de mon livre en vous résumant à grands traits la série de ce qui m’apparaît être les étapes dominantes de l’évolution de notre vingtième siècle.

Un profond silence tomba sur toute la grande table.

En vérité, songeait intérieurement Mgr Masterman,

c’était chose merveilleuse que tout, jusque-là, se fût passé sans l’ombre d’un accroc, ainsi que l’avait d’ailleurs annoncé le bon P. Jervis ! Aussi bien ses yeux, pendant le repas, avaient-ils rencontré plus d’une fois ceux du vieux prêtre, fixés sur lui avec un sourire d’approbation satisfaite.

Pendant une bonne demi-heure, avant le déjeuner, le P. Jervis était venu causer avec lui, afin de le préparer à son rôle de président de la table. Les deux amis avaient examiné avec grand soin la situation et le caractère des principaux convives, — tous prêtres, d’ailleurs, à l’exception de M. Manners et de son secrétaire. Le P. Jervis avait donné au prélat un petit plan de la table, indiquant la place réservée à chacun ; il avait décrit l’apparence personnelle de chacun, et noté sur chacun deux ou trois faits saillants. Puis le reste de l’entretien avait été consacré à approvisionner l’homme qui avait perdu sa mémoire de quelques thèmes habituels de conversation : la singulière douceur de la température ; le succès de l’exposition organisée par un certain peintre à la mode ; le dernier congrès eucharistique, qui avait eu lieu à Tokio, et dont le cardinal était revenu tout récemment ; enfin le projet d’une remise à neuf de l’intérieur du palais archiépiscopal.

Les deux prêtres n’avaient pas eu le temps de s’en dire plus long. Mais le fait est que ces sujets-là, sous l’adroit pilotage du P. Jervis, s’étaient trouvés parfaitement suffisants ; et le repas s’était poursuivi de la manière la plus agréable jusqu’au moment, concerté d’avance, où monsignor avait parlé à M. Manners de son désir de connaître le plan général du vaste ouvrage de l’homme d’État sur l’Évolution historique du vingtième siècle.

Ou plutôt il y avait bien eu, çà et là, de petits accrocs. Par exemple, les mets du déjeuner, la manière de les servir, et aussi la manière de les manger avaient valu à monsignor quelques instants d’extrême embarras ; et il y avait eu une certaine circonstance où le président du déjeuner s’était vu forcé de feindre un accès soudain de surdité, pour pouvoir se dispenser de répondre à un convive dont il avait oublié le nom, touchant un sujet qui lui était totalement inconnu. Mais tout cela avait passé inaperçu ; et deux ou trois petites défaillances fugitives avaient pu aisément êtres mises au compte de la distraction de Mgr Masterman, — distraction dont il avait eu la joie d’apprendre qu’elle était, chez lui, un travers quasi proverbial.

Maintenant tous les grands dangers se trouvaient écartés ; et M. Manners allait se lancer dans sa conférence. Monsignor promena un regard presque heureux autour de la haute salle à manger, et, son verre en main, se carra sur sa chaise de président, pour écouter et pour retenir.

— La véritable crise de la situation religieuse, — commença Manners, d’un ton de voix tout « professionnel », avec les yeux fermés sous son large front, — il convient de la placer dans la période qui va de 1918 à 1925.

« C’était, comme vous ne pouvez manquer de vous en souvenir, une période de terrible agitation sociale. Ai-je besoin de vous rappeler la célèbre révolution des pays latins, à commencer par l’Italie et le Portugal, révolution dirigée surtout contre l’autorité politique, tandis que, dans les pays germaniques et anglo-saxons, une révolution parallèle s’adressait surtout au capital et à l’aristocratie ? Jamais autant que durant cette période le socialisme n’a été près de dominer le monde civilisé ; et d’ailleurs vous savez que, en certains endroits, il est vraiment parvenu à établir sa domination.

« Or, la difficulté principale, au fond de tout cela, était l’état où se trouvait la religion. À quoi j’ajouterai, messieurs, — dit le conférencier par manière de parenthèse, en rouvrant les yeux comme pour interpeller plus directement ses auditeurs, — que toujours et partout c’est la religion qui s’est trouvée à la racine de tout mouvement politique ou social. En fait, il ne peut pas en être autrement. Le plus profond de tous les instincts de l’homme est sa religion, c’est-à-dire son attitude à l’égard des problèmes éternels ; et c’est de cette attitude que doivent dépendre ses rapports avec les choses temporelles. Cela est ainsi même dans le cas de l’individu ; et combien plus encore dans le cas de collectivités ou de nations, puisque chaque foule est mue par les principes communs aux unités qui la composent ! Tout cela est, d’ailleurs, universellement reconnu aujourd’hui ; mais il n’en a pas été ainsi de tout temps. Durant la période en question, notamment, les hommes ont essayé de traiter la religion comme si elle n’était que l’un des départements de la vie, au lieu d’être le fondement essentiel de toute vie.

« Mais aussi la religion, durant cette période, traversait-elle une crise étrange. Le fait seul qu’elle pût être traitée de la manière que je viens de vous dire suffit déjà à attester combien l’irréligion avait fait de progrès. Non pas, au reste, qu’il puisse exister vraiment une « irréligion », si ce n’est par un emploi tout conventionnel du mot ; l’homme « irréligieux » est un homme qui a résolu d’admettre ou bien qu’il n’y a pas de monde futur, ou bien que ce monde est trop éloigné pour exercer aucune influence sur notre vie présente. Et il va sans dire que c’est encore là une religion, ou du moins une croyance dogmatique, tout comme les religions opposées.

« Quant aux causes de cet état du sentiment religieux, voici mon opinion à ce sujet :

« La religion, jusqu’au temps de la Réforme, avait été une affaire d’autorité, tout de même qu’elle l’est de nouveau à présent. Mais l’énorme développement des diverses sciences, et l’extension plus énorme encore des connaissances populaires, avaient détourné l’attention de ce qui nous apparaît aujourd’hui, dans toutes les nations civilisées, un axiome évident et indubitable : à savoir, qu’une Révélation divine doit nécessairement s’incarner dans une autorité vivante, garantie par Dieu. De plus, à cette date, la science et les connaissances exactes en général n’avaient pas encore atteint le point où elles sont parvenues un peu plus tard : c’est-à-dire le point où nous les avons vues confirmer dans tous les détails (autant du moins qu’elles étaient capables d’une telle confirmation) certains faits qui constituaient la Révélation divine, et puis aussi où nous les avons vues se rendre compte décidément de leur impuissance foncière à confirmer ou à réfuter d’autres parties de cette Révélation. Plusieurs sciences, à ce moment, avaient simplement réussi à établir d’autres faits qui paraissaient, aux yeux des personnes très imparfaitement instruites de cette période, mettre en doute ou même contredire telles conséquences pouvant être déduites de la Révélation. La psychologie, par exemple, — pour étrange que cela doive nous sembler aujourd’hui. — tendait effectivement à fournir une explication de notre nature humaine différente de celle de la Révélation. Pareillement la science sociale, en ce temps-là, se dirigeait volontiers dans le sens de la Démocratie et même du Socialisme. Je sais que cela nous apparaît aujourd’hui monstrueux, et à peine croyable : mais le fait est que des hommes qui avaient des titres à être appelés des savants maintenaient sérieusement que la méthode de gouvernement à la fois la plus sage et la plus stable consistait dans l’extension des libertés, — c’est-à-dire dans le renversement de tout l’ordre éternel des choses, dans la faculté accordée à l’inexpérience de dominer l’expérience, dans la faculté accordée à l’ignorance de régler, par ses votes, les destinées de l’intelligence et de la beauté. Oui, et cependant tel était bien le cas. D’où résultait, — étant données les actions et les réactions inévitables de toutes ces doctrines, — que l’idée d’une autorité venue d’en haut, en matière de religion, était considérée comme « anti-démocratique », tout de même qu’en matière de gouvernement et de vie sociale. Les hommes avaient appris un petit fragment de la Vérité ; et, naïvement, ils s’imaginaient que ce fragment était la Vérité tout entière. »

M. Manners s’arrêta, pour reprendre haleine. Visiblement, ce discours était pour lui un plaisir infini. Il était né conférencier ; et en vérité ses phrases, avec tout ce qu’elles avaient de solennel, acquéraient dans sa bouche une vie et un relief singuliers. Mais surtout elles surprenaient et fascinaient le prélat assis à la tête de la table : car elles lui révélaient un changement prodigieux, et tout à fait inexplicable pour lui, dans la pensée humaine du temps. Il gardait en effet, à l’arrière-plan de son esprit, le souvenir que les mots dont se servait à présent l’orateur, des mots tels que « les hommes instruits », « les hommes d’expérience », etc., étaient ceux-là même dont se servaient les représentants de l’irréligion pour se désigner eux-mêmes ; et voici que ce Manners, un savant et un homme d’État, affirmait le plus tranquillement du monde que, dorénavant, toutes les personnes instruites et expérimentées se trouvaient être des chrétiens catholiques !

Aussi est-ce avec un redoublement d’intérêt qu’il écouta la suite du discours de M. Manners.

— « Et maintenant, disait celui-ci, voyons un peu de quelle façon la vérité catholique est redevenue, une fois de plus, la religion du monde civilisé, comme elle l’avait été cinq siècles auparavant !

« Et tout d’abord il convient de noter que, dès le début de notre siècle, la pensée populaire, en Angleterre comme ailleurs, avait consenti à reconnaître que, si le christianisme était vrai, d’une vérité réelle et positive, sa seule incarnation possible était l’Église catholique. Non seulement cela était admis par les agnostiques les plus résolus, mais la chrétienté populaire elle-même commençait à se tourner vers cette voie. Naturellement, comme vous pouvez bien le penser, il y avait encore des survivances et des réactions. En Angleterre, par exemple, il y avait un petit groupe de chrétiens appelés anglicans, qui s’efforçaient de maintenir une vue différente ; et puis il y avait ce mouvement éphémère, appelé modernisme, qui occupait encore une troisième position. Mais, par-dessous toutes ces petites résistances, le mouvement était bien celui que je vous ai dit. De plus en plus, le monde civilisé comprenait que l’unique choix devait être entre l’Église catholique ou rien du tout. Et, pendant quelques années, il a semblé humainement possible que la solution adoptée fût en faveur de rien du tout.

« Mais j’arrive maintenant aux causes de ce que j’appellerai la Renaissance de l’Esprit divin. D’un seul mot, je pourrais dire que toutes ces causes se réduisent à une seule : l’accord nouveau des sciences. Aussi bien, prenons rapidement chacune de ces sciences, et jetons un coup d’œil sur leur évolution !

« Prenons, en premier lieu, la psychologie. Dès la fin même du dix-neuvième siècle, on avait commencé à comprendre que, derrière la simple matière, une force inexplicable était à l’œuvre. Cette force avait reçu différents noms : on l’avait appelée notamment le « moi subliminal », pour la distinguer de notre « moi conscient » ; et c’était elle qui avait donné naissance à toute espèce de superstitions absurdes, telles que les doctrines des deux sectes, aujourd’hui heureusement éteintes, des théosophes et des scientistes chrétiens. Mais, de proche en proche, tout le monde avait eu l’impression que l’Église avait déjà étudié les manifestations de cette force, depuis près de 2000 ans, et que, par suite, une Institution qui avait observé les faits avec une précision positivement incomparable avait aussi quelque chance d’en avoir donné une explication méritant tout au moins d’être considérée. De plus, on avait commencé à voir ce que nous voyons tous aujourd’hui de la façon la plus immédiate : à savoir, que la religion apportait à la solution de l’énigme des choses certains éléments qu’elle était seule à pouvoir apporter, tout de même que, par exemple, ce que le jargon scientifique d’alors se plaisait à appeler la « suggestion religieuse » se trouvait eu état d’obtenir des résultats impossibles à obtenir par la « suggestion » ordinaire. Enfin les recherches psychologiques touchant les phénomènes que l’on désignait alors du nom de « personnalités alternées» préparaient les voies à l’admission entière de la doctrine catholique touchant les cas de « possession » et la pratique des « exorcismes », doctrine que tout homme d’un esprit « scientifique » se croyait tenu de rejeter avec mépris un demi-siècle auparavant. En résumé, donc, la psychologie avait découvert à nouveau qu’il y avait une force cachée agissant derrière les phénomènes physiques ; que cette force, qui elle-même sûrement n’était pas matérielle, pouvait, à l’occasion, revêtir les caractères d’une intervention personnelle ; et, en dernier lieu, que l’Église catholique, longtemps dédaignée, se trouvait avoir été plus scientifique que les savants les plus autorisés, dans son observation des faits. À quoi s’ajoutait encore que, décidément, cette force mystérieuse, lorsqu’on la traitait suivant la méthode catholique, était en état d’accomplir ce que nulle autre méthode n’avait le pouvoir d’obtenir d’elle.

Un autre progrès a eu pour champ d’action l’étude des Religions comparées. Cette étude était toute nouvelle, vers la fin du dix-neuvième siècle ; et, comme toutes les sciences nouvelles, elle avait tout d’abord prétendu détruire les doctrines des autres sciences avant de songer à édifier sa propre doctrine. Par exemple, il y avait alors des personnes raisonnables qui avançaient, par manière d’argument contre le christianisme, le fait qu’un bon nombre de dogmes et de rites chrétiens se trouvaient aussi dans d’autres religions. Il nous est très difficile aujourd’hui, même avec un effort d’imagination, de nous représenter un état d’esprit tel que celui-là ; mais il faut se rappeler que la science des Religions comparées était encore très jeune, et avait à la fois l’inexpérience et l’arrogance de la jeunesse. Avec le temps, toutefois, l’argument susdit a commencé à disparaître, sauf des manuels élémentaires ; et c’est devenu chose évidente pour tous que, tandis que telle ou telle religion particulière possédait tel ou tel dogme appartenant aussi au christianisme, ce dernier, lui, les possédait tous ; en un mot, que le christianisme contenait les éléments principaux de toutes les religions, ou du moins tous les éléments qui donnaient force et vie aux autres religions, et puis qu’il possédait en propre divers autres éléments indispensables pour relier en un tout cohérent ces dogmes détachés. Pour employer une métaphore très simple, on comprenait à présent que le christianisme se dressait dans le monde comme un phare sur une hauteur, et que c’étaient des reflets partiels et imparfaits de sa lumière qui apparaissaient, avec plus ou moins de clarté, dans les divers systèmes de croyances qui entouraient cet unique système vivant. Si bien que, en fin décompte, les cerveaux même les moins intelligents en sont venus à reconnaître que la seule explication scientifique de ce phénomène consistait à tenir le christianisme pour l’ensemble humain de croyances le plus parfait qu’il y eût eu jamais au monde.

« Une troisième cause, messieurs, m’apparaît dans la nouvelle philosophie de la connaissance, qui a commencé à prévaloir fort peu de temps après le début de notre siècle. Jusqu’à ce moment, en effet, les soi-disant sciences physiques avaient tyrannisé les esprits au point de leur faire admettre un principe absolument arbitraire, et à peine croyable : le principe suivant lequel toute évidence incapable d’être ramenée aux termes propres de ces sciences n’avait aucun droit au titre d’évidence véritable. Les hommes exigeaient que les vérités d’ordre purement spirituel fussent, selon leur expression, « prouvées », ce qui signifiait pour eux : réduites à des termes d’ordre physique. Mais peu à peu, fort heureusement, l’on s’était rendu compte de l’inanité d’une telle prétention. Tout le monde avait commencé à percevoir que chaque ordre de choses, dans la vie, avait son évidence propre, et qu’il existait parfaitement, par exemple, des preuves morales, des preuves esthétiques, des preuves philosophiques, ayant pour le moins autant de valeur que les preuves purement « scientifiques » ; et puis aussi que ces diverses preuves n’étaient pas « interchangeables ». Demander une preuve « physique » pour un article d’ordre moral, on comprenait que cela était aussi insensé que de demander, par exemple, une preuve chimique de la beauté d’une peinture, ou une preuve mathématique de l’amour d’une mère pour son enfant. Cette idée tout à fait élémentaire semble être tombée, comme un coup de foudre, sur bien des hommes qui se revêtaient du titre de « penseurs » ; et je n’ai pas besoin de vous dire que son avènement a complètement détruit toute une artillerie d’arguments employés jusque-là contre la religion révélée. « Il est vrai que, d’abord, le camp philosophique a tenté de venir à l’aide du camp scientifique au moyen du pragmatisme ; mais l’échec de cette tentative a été très rapide ; car si les méthodes du pragmatisme, consistant à mesurer la valeur d’une doctrine d’après le degré où elle répondait à la conscience humaine, si donc ces méthodes avaient pour effet de mettre en lumière un principe positif et indiscutable, c’était bien celui-ci : que la religion catholique était la forme la plus haute de la pensée, puisque, de siècle en siècle, elle avait répondu à tous les besoins des tempéraments les plus opposés.

« Et maintenant, abordons un autre point de la question !…

(M. Manners souleva le verre qu’il tenait entre ses doigts, et le but avec une apparence d’extrême satisfaction. Puis il se lécha les lèvres une ou deux fois, et reprit son discours.)

« Abordons maintenant le domaine de la politique ! Le socialisme, sous son espèce purement économique, était une tentative généreuse, en somme, pour abolir la loi de la compétition, c’est-à-dire la loi naturelle de la survivance des plus aptes. C’était, dis-je, une tentative : et elle a abouti, comme nous le savons, à un désastre ; car elle n’a servi qu’à établir, en tant qu’elle a réussi, la loi de la survivance du nombre, exerçant un pouvoir tyrannique à la fois sur les minorités prises collectivement et sur l’individu.

« Mais, avec tout cela, c’était une tentative généreuse et légitime, fondée sur la reconnaissance instinctive de ce principe, que la concurrence n’est pas la loi suprême de la vie universelle. Sans compter qu’il y avait encore, au fond du socialisme, d’autres idéals qui, en théorie, étaient des plus louables : par exemple, l’idée que c’est la société qui légitime et qui sauvegarde l’individu, et non pas l’individu qui fait cela pour la société ; ou bien cette autre idée, que l’obéissance est une vertu précieuse, trop négligée communément, et ainsi de suite.

« Or voici que, presque soudainement, le monde semble s’être aperçu que tous ces idéals du socialisme, — par-dessus ses méthodes et ses dogmes, — avaient toujours été les idéals du christianisme, et que l’église, en promulguant sa Loi d’Amour, avait devancé d’environ deux milliers d’années les découvertes du socialisme ! El puis l’on a vu que, en fait, ces idéals avaient reçu leur incarnation sous la forme des ordres religieux, comme aussi que, par la doctrine de la Vocation, — c’est-à-dire de la faculté accordée à l’individu de se soumettre volontairement à un supérieur, — les droits de l’individu se trouvaient respectés, tandis que, d’autre part, se trouvaient affirmés les droits non moins sacrés de la société.

« De tout cela un excellent exemple nous est fourni dans le système de la Loi des Pauvres.

« Vous vous souvenez que, en Angleterre jusqu’à la Réforme, et dans les pays catholiques longtemps encore après, il n’y avait pas de Loi des Pauvres, parce que les maisons religieuses se chargeaient de l’entretien des malades et des indigents. Or, lorsque les établissements religieux avaient été supprimés en Angleterre, c’était l’état qui avait eu à les remplacer dans leur œuvre. Il n’y avait pas moyen de songer à anéantir simplement l’existence du pauvre, comme avait tenté de le faire la reine Elisabeth. Et ainsi l’inévitable était arrivé ; d’être assisté par l’État, dans un asile d’indigents, avait commencé à devenir une marque de déshonneur, si bien que, souvent même, les pauvres avaient préféré mourir de faim, plutôt que d’être secourus dans ces conditions. Au début du vingtième siècle, les lois sur les retraites des vieillards et l’assistance d’État avaient constitué un louable effort pour remédier à cette plaie sociale, en secourant les pauvres d’une manière qui ne risquât point d’outrager leur dignité. Mais, naturellement, cet effort avait échoué comme les autres ; et nous avons peine à comprendre que les hommes d’État de ce temps n’aient point prévu qu’il en serait fatalement ainsi. Les retraites de vieillesse et l’assistance d’État, à leur tour, ont commencé à être considérées comme une marque de honte, pour cette simple cause que l’indignité ne consiste nullement dans le fait de recevoir un secours, mais bien dans les motifs qui font accorder ce secours, et dans la position qui en résulte pour le secourant et le secouru. L’État ne peut donner des secours que pour des motifs économiques : tandis que l’Église les donne pour l’amour de Dieu, et que l’amour de Dieu n’a jamais endommagé la dignité de personne. Eh ! bien, vous savez comment tout cela a fini. L’Église s’est présentée, une fois de plus, et, sous certaines conditions, a offert de délivrer entièrement l’État de ce pesant fardeau. D’où sont sortis deux résultats : en premier lieu, tous les griefs des pauvres se sont évanouis ; et, en second lieu, toute la population pauvre de l’Angleterre, en l’espace d’une dizaine d’années, s’est imprégnée de sympathies, sinon de croyances, catholiques. Et cependant tout cela n’était rien qu’un retour à l’ancien état de choses, mais un retour rendu absolument nécessaire par l’échec de toute tentative pour substituer une méthode humaine aux méthodes divines.

« Et maintenant, jetons un coup d’œil sur l’ensemble de la situation !

« Le socialiste n’envisageait que les droits de la société ; l’anarchiste ne voulait voir que ceux de l’individu. Comment les réconcilier ? Ici encore, l’Église est venue et a répondu : par la famille, religieuse ou laïque ! Car c’est dans la famille que les deux droits sont également reconnus : l’autorité y cohabite avec la liberté. Et cela parce que l’union de la famille réside dans l’amour, qui est la seule conciliation possible de l’autorité et de la liberté.

« Cet argument, tel que je l’expose là, est d’une simplicité sans pareille. Mais il n’en a pas moins fallu beaucoup de temps pour le faire admettre ; et ce n’est qu’après les terribles conflits des vingt premières années du siècle, et le discrédit complet de l’absurde tentative du socialisme pour établir la loi de l’amour au moyen de la force, que le monde civilisé a enfin commencé à se pénétrer de l’argument susdit.

« Vers le même temps, aussi, l’évolution des arts ramenait insensiblement nos pères au respect de l’Église. L’art, ainsi que vous vous en souvenez sûrement, avait essayé de devenir réaliste durant les dernières années du dix-neuvième siècle. Mais la réflexion et l’expérience avaient vite fait voir tout ce qu’un tel essai avait d’insensé. On avait compris qu’un véritable réalisme était chose impossible, et que toujours, forcément, une œuvre d’art devait s’employer à une représentation plus ou moins symbolique. Et ainsi tout le monde en est arrivé peu à peu à admettre, de nouveau, ce que le moyen âge avait admis de la façon la plus constante : à savoir, que l’art consistait à pénétrer par dessous la surface matérielle de nos perceptions, afin de saisir les idées derrière les objets, la substance derrière les accidents, la réalité véritable derrière les apparences. Zola en littérature, Richard Strauss en musique, les peintres français de l’école impressionniste, tous ces hommes avaient poussé le réalisme à ses limites extrêmes, et en avaient ainsi démontré l’impossibilité. Si bien que, là encore, là comme partout ailleurs, on s’était aperçu que l’Église catholique seule avait, de tout temps, possédé le secret. Depuis ce moment, une réaction symboliste avait pris naissance, qui a été l’origine de notre art contemporain, essentiellement poétique, à la fois, et catholique.

« Sans compter qu’il y avait, naturellement, une foule d’autres petits mouvements analogues, parallèles à ceux-là, presque dans chacun des domaines de la vie et de la pensée : et tous ces mouvements tendaient vers la même direction, et convergeaient, pour ainsi dire, de tous les points cardinaux, à l’extrémité du tunnel que l’Église avait dû se creuser de siècle en siècle, à travers l’entassement de la sottise et de l’ignorance humaines. De toutes parts, on aboutissait à la conclusion que c’était l’Église qui avait toujours eu raison. Sur tous les domaines, elle avait été condamnée. Pilate, le représentant de l’autorité civile, l’avait déclarée coupable de sédition ; Hérode, le sceptique, incarnation de l’esprit scientifique, lui avait reproché d’être une supercherie ; Caïphe l’avait accusée au nom d’une religion nationale. Les Grecs l’avaient proclamée l’ennemie de l’art ; les Latins l’ennemie de la loi ; les Pharisiens hébreux l’ennemie de la religion. La condamnation avait été inscrite, au-dessus de sa croix, dans les trois langues grecque, latine, et hébraïque. Et on croyait l’avoir vue mourir sur la croix : mais voici que, à l’aube du troisième jour, on la retrouvait vivante à jamais ! Sur tous les points elle avait réussi à se justifier. Les hommes avaient inventé une nouvelle religion, un nouvel art, un nouvel ordre social, une nouvelle philosophie ; ils avaient creusé et exploré dans tous les sens ; et, à la fin, lorsqu’ils avaient achevé leur travail et s’attendaient à en recueillir la récompense, voici qu’ils s’étaient retrouvés en présence du calme et souriant visage de l’Église catholique, ressuscitée d’entre les morts une fois de plus, et assise, avec autorité, à la droite de Dieu ! »

Il y eut un moment de silence.

— Et voilà, messieurs, reprit M. Manners, voilà en quelques mots le résumé que monsignor m’a fait l’honneur de me demander ! J’espère ne pas vous avoir retenus trop longtemps.

II

— Tout cela est bien l’aventure la plus extraordinaire que l’on puisse rêver ! disait Mgr Masterman, quelques instants plus tard, en rentrant dans sa chambre avec le P. Jervis.

— Oh ! certainement, Manners explique fort bien les choses ! répondit en souriant le vieux prêtre. Je suis sûr que tout le monde a eu plaisir à l’entendre. Mais aussi, songez qu’il a passé vingt ans de sa vie à étudier ces questions historiques, et…

— Non, reprit l’autre, ce n’est pas à ce point de vue que je me plaçais. Ci qui, pour moi, est absolument étonnant, c’est que tout ce qu’il nous a dit ne soit pas un rêve ou une prophétie, mais bien une relation authentique des faits. Serait-il vraiment possible, dites-moi, que le monde entier fût redevenu chrétien ?

Le vieux prêtre le regarda avec un peu d’inquiétude.

— Monsignor, est-ce que décidément votre mémoire… ?

Le prélat fit un geste d’impatience.

— Mon père, reprit-il, c’est exactement comme je vous l’ai dit tout à l’heure, avant de descendre. Je vous promets de vous prévenir, si ma mémoire me revient. Mais à présent, je ne sais absolument rien. J’avais simplement l’idée, je ne sais de quelle manière, que le christianisme était en train de disparaître du monde, que la plupart des hommes de pensée avaient tout à fait cessé d’y croire : et maintenant voici que j’apprends que c’est tout juste le contraire ! Je vous en prie, traitez-moi comme si je venais de me réveiller, après avoir dormi pendant cinquante ans ! Dites-moi les choses comme à un enfant ! Est-ce que, en vérité, le monde est redevenu chrétien ?

— Eh ! bien, monsignor, je vais essayer de vous renseigner. Oui, on peut dire en gros que le monde est aujourd’hui chrétien, tout au moins de la même façon que l’Europe était chrétienne, par exemple, au douzième siècle. Il y a, naturellement, des exceptions, des survivances de l’erreur ancienne : notamment dans l’Orient, où d’énormes régions s’obstinent à garder leurs superstitions d’autrefois ; il y a l’Allemagne, avec son socialisme ; et puis il y a un peu partout des hommes éminents qui ne sont pas explicitement catholiques. Mais, dans l’ensemble, on peut vraiment dire que le monde est chrétien. Voici, tout d’abord, l’Angleterre. Le catholicisme n’y est pas encore définitivement établi comme religion d’État : mais ce n’est qu’une question de temps, et l’on peut très bien dire que toutes nos lois sont chrétiennes.

— Le divorce ?

— Le divorce a été aboli il y a trente ans, répondit tranquillement le P. Jervis. Les bénéfices du clergé ont également été restaurés, il y a une dizaine d’années ; et nous avons nos tribunaux ecclésiastiques, absolument comme avant la Réforme.

— Mais alors, qu’entendez-vous en disant que le catholicisme n’est pas encore établi comme religion d’État ?

— Je veux dire qu’aucun serment religieux n’est exigé des fonctionnaires, et que nos évêques et abbés n’ont pas encore de sièges réservés au Parlement.

— Et comment se font les élections ?

— Oh ! de ce côté, rien n’a changé depuis la loi qui, aux environs de 1918, admettait les femmes aux mêmes droits que les hommes. Naturellement, le droit de vote est entouré de maintes garanties. Sur cent personnes adultes, c’est à peine s’il y en a deux qui ont le droit de voter. D’où résulte que nous sommes gouvernés par des personnes instruites, et sachant ce qu’elles font.

— Arrêtez ! El y a-t-il encore une monarchie ?

— Mais certainement ! C’est Edouard IX, — un tout jeune homme, — qui est à présent sur le trône.

— Continuez, je vous prie !

— Donc, le christianisme a repris son pouvoir. Naturellement, il reste encore des infidèles, qui écrivent parfois des lettres aux journaux, tiennent des meetings, et ainsi de suite. Mais, en pratique, ils ne comptent pas. Pour ce qui est des biens d’Église, on peut dire que tous nos biens de jadis nous ont été rendus : j’entends pour ce qui est des édifices religieux, et aussi des revenus. Toutes les cathédrales sont à nous, ainsi que tontes les églises paroissial construites avant la Réforme, et aussi toutes les autres églises dans les paroisses où il n’y a pas eu de résistance protestante organisée.

— Je croyais que vous disiez qu’il n’y avait plus de protestants ?

Le P. Jervis se mit à rire.

— Mais, monsignor, est-ce que sérieusement vous ne savez rien de tout cela ? Est-ce que vraiment vous désirez que je continue à vous renseigner sur des choses que vous ne pouvez manquer de connaître aussi bien que moi ?

— Pour l’amour du ciel, mon père, continuez ! Si vous saviez comme tout cela me paraît incroyable…

— Eh ! bien, oui, naturellement, il reste encore quelques protestants. Ils possèdent quatre ou cinq églises à Londres, et je crois bien qu’ils ont même une espèce d’évêque. Mais personne ne fait plus attention à eux.

— Et tout le reste du pays est catholique ?

— Mais oui, depuis le roi jusqu’aux plus bas degrés de la société. Les derniers restes des biens ecclésiastiques ne nous ont été rendus que l’année passée. Voilà pourquoi les moines ne sont pas encore revenus à Westminster !

— Et dans les autres pays ?

— Commençons par Rome ! La maison de Savoie l’a rendue au Saint-Siège, il y a environ vingt-cinq ans ; et le Saint-Père…

— Comment s’appelle-l-il ?

— Grégoire XIX, c’est un Français. Eh ! bien, le Saint-Père est maintenant redevenu le souverain temporel de sa métropole ; mais c’est une commission internationale qui se charge de tous les détails de l’administration. Quant à la France, depuis sa victoire décisive de 1922…

— Comment, quelle victoire décisive ?

— Mais vous vous rappelez bien la guerre européenne de 1922 ?

Monsignor poussa un profond soupir.

— C’est affreux, vraiment ! dit-il. Une nuit complète s’est répandue en moi. Continuez, je vous prie !

— La France, après cette victoire, qui achevait de lui restituer sa grandeur ancienne, n’a point tardé à redevenir ardemment catholique. En même temps que le pouvoir royal y était restauré, l’Église y a été placée de nouveau sous la protection de l’État.

— Et que se passe-t-il dans les autres pays ?

— L’Espagne et le Portugal, naturellement, sont tout à fait catholiques, comme la France. Dans ces deux pays, la monarchie a été rétablie presque simultanément, aux environs de 1935. Mais l’Allemagne… oh ! c’est l’Allemagne qui est le point faible !

— Pourquoi cela ?

— C’est que, voyez-vous, le socialisme continue d’y sévir avec une force extraordinaire. Berlin est la capitale de la franc-maçonnerie. C’est de là que les francs-maçons du monde entier tirent leur mot d’ordre. Et le fait est que tout le monde demeure inquiet, à cause de l’Allemagne. L’empereur Frédéric, que ce soit par ignorance ou par entêtement, s’attache à un matérialisme antichrétien ; et la conséquence en est que…

— L’empereur d’Allemagne ?

— Oui, mais je dois ajouter que l’on commence à entrevoir la possibilité de sa conversion. La semaine prochaine, précisément, il doit se rendre à Versailles : cela est un bon signe.

— Et l’Amérique ?

— Oh ! l’Amérique d’aujourd’hui ressemble tout à fait à l’Angleterre.

— Vous voulez dire qu’elle n’est plus républicaine ?

— Mais naturellement ! murmura le P. Jervis. Il y a eu toute sorte de troubles là-bas, vers 1925, des guerres civiles et le reste. Mais, en tout cas, les choses ont fini pour le mieux. Aujourd’hui, naturellement, une bonne moitié de l’Amérique peut être considérée comme catholique ; mais il s’y rencontre encore un bon nombre d’athées et de socialistes.

— Et l’Australie ?

— L’Australie est devenue entièrement irlandaise et catholique.

— Et l’Irlande elle-même ?

— Oh ! l’Irlande s’est énormément développée, du jour où elle a reconquis son indépendance. Mais l’émigration a continué, et c’est au dehors que réside, en vérité, la force irlandaise.

Monsignor se prit la tête dans les mains.

— Tout cela me fait l’effet d’un rêve monstrueux ! dit-il.

— Ne croyez-vous pas que je ferais mieux de remettre à plus tard… ?

— Non, continuez ! Je ne demande qu’un résumé très général. Dites-moi encore : qu’est devenu l’Orient ?

— Oh ! les vieilles superstitions y subsistent encore par endroits, mais leur fin n’est plus qu’une question de temps.

— Et ainsi, murmura monsignor, ainsi l’ensemble du monde peut être considéré comme chrétien ?

Le vieux prêtre sourit.

— Oui, mais il ne faut pas oublier l’Allemagne il y a de grandes forces en Allemagne. C’est là que réside le danger. Et puis, il ne faut pas oublier, non plus, que le monde nouveau n’a pas encore fait choix d’un arbitre universel, tel que le souhaiteraient tous les esprits raisonnables. Le particularisme conserve encore des racines profondes ; et il n’est nullement certain que nous ne verrons pas se produire, d’un jour à l’autre, une terrible guerre européenne.

— Et cet arbitre universel…

— Oui, nous travaillons tous à faire reconnaître le Souverain Pontife comme arbitre universel un pou de la même manière qu’il l’était dans l’Europe du moyen âge. Naturellement, dès le jour où les souverains consentiront à admettre solennellement cette autorité suprême, l’avenir du monde se trouvera assuré. Mais il s’en faut que cela soit fait, et, en attendant… Mais dites-moi, monsignor, j’ai vraiment peur de vous imposer une fatigue d’esprit excessive. Êtes-vous toujours aussi certain de votre ignorance ? Ne vous rappelez-vous pas au moins en partie… ?

— Ce n’est pas seulement la nouveauté de ce que vous m’apprenez qui m’accable : mais tout cela me paraît si absolument contraire à ce que j’avais vaguement l’impression de connaître ! Je me sens tout anéanti de surprise.

— Tout cela est l’effet de votre fatigue. Je regrette de vous en avoir trop dit. Je suis sûr que le cardinal vous ordonnera de prendre du repos. Vraiment, je ne peux pas vous dire combien je suis désolé d’avoir..

— Un mot encore ! Pourquoi m’avez-vous parlé en latin, tout à l’heure ?

— C’est l’habitude commune des ecclésiastiques. Aussi bien les laïques eux-mêmes emploient-ils volontiers le latin. L’Europe est dorénavant bilingue. Chaque pays conserve sa propre langue et y ajoute le latin. Il va falloir que vous retrouviez votre provision de latin, monsignor ! Et maintenant, je crois que vous feriez bien de venir avec moi chez le cardinal.

— Et qu’allez-vous dire au cardinal ?

— Ne pensez-vous pas que le mieux serait de lui raconter exactement la chose, telle qu’elle est arrivée ? Je me charge du récit, après quoi vous n’aurez même plus besoin de vous expliquer.

L’autre homme réfléchit un moment.

— Fort bien, mon père, je vous remercie ! Mais dites-moi encore : l’anglais, est-ce que je le parle comme il faut ?

— Mais oui, tout à fait !

— Et à ce déjeuner, est-ce que… ? Est-ce que personne ne s’est aperçu de rien ?

— Vous vous en êtes tiré admirablement. Une ou deux fois, vous avez paru un peu distrait : mais cela s’accordait avec vos habitudes.

Les deux prêtres se sourirent amicalement l’un à l’autre.

— Savez-vous ? dit le P. Jervis. Je vais aller d’abord, seul, causer avec le cardinal ; et puis je viendrai vous prendre pour vous conduire auprès de lui.

CHAPITRE III


I

— Soyez sans inquiétude, murmura le P. Jervis environ un quart d’heure plus tard, en conduisant monsignor vers la chambre du cardinal. Vous n’aurez aucune explication à donner. J’ai déjà tout expliqué.

Parvenu devant la porte, il frappa ; de l’intérieur de la chambre, une voix répondit.

L’homme qui avait perdu sa mémoire aperçut, assise dans un large fauteuil devant un bureau, la haute et maigre figure d’un prélat vêtu de noir avec des boutons écarlates, et coiffé d’une petite calotte écarlate par-dessus ses cheveux grisonnants. Monsignor eut d’abord quelque peine à distinguer les traits du visage, placé à contre-jour devant la fenêtre. Mais du moins put-il constater aussitôt que, encore bien que ce visage lui adressât un sourire amical, ce visage-là, aussi, lui était entièrement inconnu.

Le cardinal se leva en voyant approcher les deux piètres, et s’avança vers eux, les mains tendues.

— Mon cher monsignor ! dit-il à Masterman, en saisissant sa main avec un mélange de bonté et de fermeté.

— Éminence,… je ne… balbutia le prélat.

— Allons, allons ! pas un mot avant de m’avoir entendu ! Notre bon P. Jervis m’a tout raconté. Venez vous asseoir là !

Il lui désigna un fauteuil près de la cheminée, l’y fit asseoir, et s’assit en face de lui, de l’autre côté du foyer. Le vieux prêtre resta debout.

— Écoutez bien les diverses choses que j’ai à vous dire ! reprit en souriant le cardinal. Et, tout d’abord, je commence par vous donner un ordre, au nom de la sainte obéissance. En compagnie du P. Jervis, si seulement le médecin vous le permet, vous allez partir pour un petit tour d’Europe, par l’aérien de minuit !

— L’aé… ?

— L’aérien ! dit le cardinal. Cela vous fera du bien. Le P. Jervis prendra sur soi toutes les responsabilités matérielles et vous n’aurez absolument aucun souci à vous faire, de ce côté-là. Je vais télégraphier à Versailles en mon propre nom, et deux de mes serviteurs vous accompagneront. Vous n’aurez, en somme, rien d’autre à faire que de recouvrer la santé. J’ajoute que votre présence là-bas est indispensable. Au reste, je suis absolument certain que tout se passera le mieux du monde. Mon bon père Jervis, voudriez-vous prier le docteur de venir un moment ici ?

Tout en continuant à écouter le cardinal, qui, de son côté, continuait à lui parler du même ton affectueux et tranquillisant, monsignor ne put s’empêcher d’observer les mouvements du P. Jervis. Celui-ci était allé vers une rangée de boîtes noires, toutes pareilles à celles que le prélat avait vues dans sa propre chambre, et avait enlevé le couvercle de l’une d’elles. Puis il avait murmuré quelques mots dans la boîte, l’avait refermée, et était revenu prendre sa place derrière le cardinal.

— Si votre mémoire ne se décide pas à se remettre en ordre, mon cher monsignor, poursuivait le cardinal, il faudra que vous rappreniez votre métier ! Mais j’ai l’idée que cela même ne vous sera pas bien difficile. Le P. Jervis m’a dit de quelle admirable façon vous vous étiez comporté à table, tout à l’heure ; et déjà M. Manners m’avait dit, en vous quittant, qu’il avait trouvé en vous un hôte parfait et un incomparable auditeur. Aussi n’avez-vous pas à craindre que personne s’aperçoive de rien. Veuillez donc, avant tout, vous ôter de l’esprit la crainte de ne pas pouvoir remplir vos fonctions ! Je vous attendrai, au retour de votre tournée, dans un mois ou deux ; et toutes choses reprendront leur train accoutumé. Je vais simplement annoncer que vous êtes parti en congé. Vous avez toujours travaillé assez dur, certes, pour mériter de vous reposer !

Soudain, quelque part dans la chambre, une voix calme et respectueuse fit entendre quelques mots en latin. La voix paraissait venir de l’une des boîtes, sur le mur.

Le cardinal hocha la tête, en signe de consentement. Le P. Jervis sortit, et revint bientôt en compagnie d’un personnage vêtu d’un long manteau noir, et suivi d’un serviteur qui portait un sac. Le sac fut posé sur une table, le serviteur sortit, et le nouveau venu s’inclina devant le cardinal et baisa son anneau.

— Je vous ai prié de venir afin d’examiner Mgr Masterman ! dit le cardinal. Mais avant tout, mon cher docteur, il faut me promettre une discrétion absolue ! Vous direz simplement, au sortir d’ici, que vous avez trouvé notre ami un peu surmené.

Monsignor fit mine de vouloir se relever, mais le cardinal le retint assis.

— Vous souvenez-vous d’avoir vu ce monsieur ? demanda-t-il.

Monsignor dévisagea attentivement le médecin.

— Jamais je ne l’ai vu de ma vie ! dit-il.

Le médecin sourit de l’air le plus franc et le plus naturel.

— Allons, allons, monsignor, dit-il, essayez de vous rappeler !

— Il semble bien que nous soyons là en présence d’un cas d’amnésie à peu près complète ! reprit le cardinal. Mon cher monsignor, expliquez un peu au docteur comment cela vous est arrivé !

Le malade fit un effort. Il ferma les yeux, un moment, pour se bien ressaisir ; et puis il raconta tout au long l’espèce de réveil qu’il avait eu dans Hvde-Park, ainsi que tout ce qui s’en était suivi. Le P. Jervis, de temps à autre, lui adressait une question, où il répondait de la façon la plus raisonnable. Enfin, le médecin, qui s’était assis tout près de Masterman, et avait épié chaque mouvement de son visage, s’adossa dans le fauteuil, en souriant.

— Eh ! bien, monsignor, dit-il, il me semble que votre mémoire est restée très suffisamment bonne ! Voudriez-vous, mon père, lui poser encore une autre question, une question difficile, sur quelque chose qui soit arrivé depuis ce matin ?

— Pouvez-vous vous rappeler les divers points de l’explication de M. Manners ? demanda le vieux prêtre.

Monsignor réfléchit un moment.

— La psychologie, les religions comparées, le pragmatisme, l’art, la politique, en dernier lieu le mouvement de restauration. Tels étaient les points principaux.

— Voilà qui est étonnant ! s’écria le P. Jervis. Moi-même n’avais gardé le souvenir que de quatre points !

— Et quand avez-vous vu le cardinal pour la dernière fois ? demanda brusquement le médecin.

— Jamais encore je ne l’avais vu, à ma connaissance ! murmura monsignor.

Le cardinal se pencha en avant, et, affectueusement, lui mit la main sur l’épaule.

— Cela ne fait rien, mon pauvre ami ! dit-il. Et maintenant, docteur…

— Votre Éminence voudrait-elle, à son tour, le questionner sur un point très important ? Quelque chose qui n’ait pu manquer de lui causer une impression profonde ?

Le cardinal parut chercher.

— Voici ! dit-il. Vous rappelez-vous le message qu’un exprès a apporté, hier soir, de Windsor ?

Monsignor secoua la tête.

— Cela suffit ! dit le médecin. Ne vous fatiguez pas à vouloir chercher davantage !

Il se releva, alla prendre son sac, et rouvrit. Il en retira un instrument qui ressemblait assez à un petit appareil photographique, mais avec une foule de cordons faits d’une matière très souple, et dont chacun se terminait par un disque de métal,

— Savez-vous ce que c’est que ceci, monsignor ? demanda-t-il, tout en s’occupant à ajuster les cordons.

— Je n’en ai aucune idée.

— Bon, bon !… Et maintenant., monsignor, ayez la bonté de déboutonner votre gilet, afin que je puisse appliquer cet instrument sur votre dos et votre poitrine !

— Est-ce que c’est un stéthoscope ?

— Ma foi, c’est quelque chose dans le même genre ! répondit en souriant le médecin. Mais comment connaissez vous ce nom-là ? Enfin, n’importe ! Étes-vous prêt ?

Il posa l’appareil principal sur le coin de la table, près du fauteuil ; et puis, très rapidement, se mit à appliquer les disques en divers endroits de la tête, de la poitrine et du dos de son client ébahi. Chacun de ces disques restait fixé fortement à l’endroit où l’avait appliqué la main de l’opérateur. Nulle autre sensation d’ailleurs, chez l’opéré, qu’un léger picotement, produit par la ontraction delà peau, à chaque point de contact.

— Pourriez-vous fermer un moment ce volet, mon père ? dit alors le médecin au P. Jervis. Voilà qui est parfait ! Merci !

Il se pencha sur la boîte carrée, et parut y regarder quelque chose. Tout le monde attendait en silence.

— Eh ! bien ? demanda enfin le cardinal.

— Tout à fait satisfaisant, Éminence ! Il y a bien une petite décoloration, mais qui n’a rien d’anormal chez une personne du tempérament de monsignor, à la suite delà moindre excitation nerveuse. Vraiment, je ne découvre rien d’inquiétant, et je puis attester que monsignor, — poursuivit-il en regardant son client tout encombré de fils, — ne nous présente pas le moindre symptôme de rien qui ressemble à une maladie mentale ! L’homme qui avait perdu sa mémoire poussa un soupir de soulagement.

— Est-ce que je puis voir, docteur ? demanda le cardinal.

— Mais certainement, Éminence. ! Et monsignor Lui-même pourra regarder, s’il lui plaît. Lorsque le cardinal et le P. Jervis eurent fini leur inspection de l’intérieur de la boîte, le médecin montra celle-ci au malade.

— Prenez bien garde à ce bouton, s’il vous plaît ! Voilà ! mettez vos yeux là-dessus !

Au centre de la boîte, abrité par une petite plaque de verre, apparaissait un globe lumineux. Ce globe semblait tinté de couleurs légèrement changeantes, où dominait un bleu grisâtre ; mais, presque à la manière d’une pulsation, on y voyait paraître de temps à autre, et puis s’effacer, une autre couleur, d’un rouge pâle.

— Qu’est-ce que c’est que cela ? demanda monsignor, en relevant la tête.

— Cela, mon cher monsignor, expliqua complaisamment le médecin, c’est un reflet de votre état psychique. L’instrument est d’une simplicité extrême, tout en étant naturellement très délicat à manier. Il a été découvert…

— Cela a-t-il quelque rapport avec le magnétisme ?

— En effet, c’est ainsi que l’on disait autrefois ! Il va sans dire que toute perturbation mentale a son contre-coup matériel, et voilà comment il se fait que nous sommes à même de l’observer matériellement ! L’instrument a été découvert par un moine, comme tant d’autres.

— Mais cela est merveilleux !

— Tout est merveilleux, monsignor ! Au reste, il est bien vrai que cet instrument-ci a causé une véritable révolution. Il est devenu le symbole de toutes les nouvelles méthodes de la médecine.

— Et quelles sont ces méthodes ?

Le médecin se mit à rire.

— Voilà une question un peu bien grosse ! dit-il.

— Sans doute, mais…

— Eh bien ! en un mot, c’est l’ancien système retourné à l’envers. Il y a un siècle, lorsqu’un homme était malade, on commençait par soigner son corps. À présent, quand un homme est malade, nous commençons par lui soigner l’esprit. C’est que, voyez-vous, l’esprit constitue une bien plus grande partie de l’homme que le corps, ainsi que nous l’a toujours enseigné la théologie. Et, en conséquence, traiter l’esprit…

— Mais c’est la doctrine des scientistes chrétiens !

Le médecin parut tout étonné.

— C’était une hérésie d’autrefois, docteur, — dit en souriant le cardinal, — une hérésie qui niait la réalité de la matière. Non, monsignor, nous ne nions pas du tout la réalité de la matière. La matière est parfaitement réelle ! Seulement, comme le dit très bien le docteur, nous préférons nous en prendre à la racine véritable de la maladie, plutôt qu’à ses contre-coups corporels. Nous continuons bien à employer des remèdes, mais simplement pour faire disparaître les symptômes douloureux.

— Et ainsi, murmura monsignor, ainsi l’on a pour principe aujourd’hui, dans le traitement des maladies corporelles… ?

— Mais il ne reste plus de maladies corporelles ! interrompit le médecin. Naturellement, il y a des accidents et des symptômes externes : mais tout le reste a entièrement disparu. Presque toutes les maladies de naguère étaient causées par le sang ; et l’on est parvenu maintenant, en agissant sur la circulation, à immuniser tout à fait les tissus. Sans compter que les découvertes récentes sur l’innervation…

— De sorte qu’il n’y aurait plus de maladies ?

— Hélas ! monsignor ! reprit le cardinal, avec une patience toute paternelle, il y en a encore des centaines, et qui ne sont que trop réelles, à coup sûr : mais presque toutes ces maladies sont mentales, ou encore psychiques, comme disent les savants. Et nous avons des spécialistes pour chacune d’elles. Les mauvaises habitudes de pensée, par exemple, aboutissent toujours à produire certaines affections de l’esprit ; et il existe des hôpitaux pour ce genre d’affections, comme aussi des maisons d’isolement.

— Pardonnez-moi, Emmenée, intervint le médecin, mais je crois qu’il ne serait pas bon de trop entretenir monsignor de ce sujet-là ! Pourrais-je lui poser une ou deux questions ?

Puis, sur la réponse affirmative du cardinal, le médecin se rassit, et demanda à l’homme qui avait perdu la mémoire :

— Écoutez, monsignor ! est-ce que vous aviez l’habitude de dire la messe tous les jours ?

— Je… je ne sais pas, balbutia le malade.

— Mais oui, docteur, certainement ! déclara le père Jervis.

— Et vous vous confessiez une fois par semaine ?

— Deux fois par semaine ! dit le P. Jervis. C’est moi qui suis le confesseur de monsignor.

— Parfait ! dit le docteur. Pour le moment, je conseillerais, en règle générale, une seule confession par quinzaine. Quant à la messe, je ne vois pas d’inconvénient à la maintenir comme par le passé. Mais monsignor ne pourra réciter, tous les jours, qu’une moitié au plus de ses oraisons quotidiennes ; et défense absolue d’y joindre aucune pratique de dévotion, sauf naturellement l’examen particulier.

« Quant au reste, poursuivit le médecin, d’un ton de voix plus impérieux, j’ordonne un changement complet de milieu. Ce changement devra durer au moins un mois, sinon davantage. Si le rapport du prêtre-médecin à qui sera envoyé l’examen n’est pas satisfaisant, l’absence de monsignor aura à être prolongée. Il faut absolument que le malade ne s’occupe d’aucune affaire dont il pourra se dispenser.

— Et croyez-vous qu’il puisse partir dès ce soir ? demanda le cardinal.


— Le plus tôt sera le mieux ! répondit le médecin, en se relevant.

— Qu’est-ce donc qui m’est arrivé ? demanda monsignor.

— Rien qu’une petite explosion mentale, et qui, fort heureusement, n’a pas affecté le mécanisme du cerveau. Nulle trace, comme je vous l’ai dit, d’aliénation, ni de rupture d’équilibre. Je ne puis pas vous promettre que le dommage soit capable d’être pleinement réparé ; mais il me semble qu’un peu d’application réussira aisément à remédier aux inconvénients qui résultent pour vous de l’accident. De vous seul dépendra, monsignor, d’allonger ou de raccourcir le délai, jusqu’au jour où vous pourrez reprendre vos fonctions ici. Aussitôt que vous vous serez remis au courant, il vous sera possible de redevenir tout à fait l’homme que vous étiez. Eminence, messieurs, au revoir !

II

Les horloges de Londres sonnaient minuit lorsque les deux prêtres arrivèrent sur le pont, soigneusement abrité, de l’aérien s’apprêtant au départ.

Pour Mgr Masterman, le spectacle était proprement une stupeur. Pas un détail qui ne lui fut nouveau. De l’endroit où il se tenait, sur le pont supérieur, ses yeux apercevaient au-dessous de lai une cité lumineuse qui lui semblait appartenir à un royaume de féerie. Il n’y avait plus, naturellement, de cheminées, mais des flèches, et des tours, et des pignons se dressaient devant les yeux comme dans un rêve, tout brillants contre le ciel sombre, illuminés d’un rayonnement à la fois très puissant et très doux. À droite, tout près de la station des aériens, s’élevait la tour de Saint-Édouard, sur laquelle trois quarts de siècle avaient déposé maintenant de douces teintes orangées. À gauche, c’était une série de constructions d’un dessin architectural que le voyageur ne comprenait point, mais dont l’aspect l’enchantait ; en face, le bloc du Palais de Buckingham lui apparaissait tel qu’il avait l’impression de l’avoir toujours connu.

Le pont du navire volant où il se tenait se trouvait suspendu au moins à 300 pieds de hauteur par-dessus le niveau du sol. Monsignor avait, tout à l’heure, examiné l’aérien entier du dehors, et avait eu comme un vague souvenir de le connaître déjà. Il lui semblait que cette notion de vaisseaux aériens éveillait dans son esprit de vagues souvenirs, mais beaucoup plus vagues que ceux des automobiles et des chemins de fer. Lorsque, une heure ou deux auparavant, il avait demandé au P. Jervis s’ils partiraient de Londres par le train, puis le paquebot, le vieux prêtre lui avait répondu que ces moyens n’étaient plus employés que pour de très petits voyages. À présent, debout sur le pont, il observait et rêvait.

Dans le calme profond d’alentour, il écoutait avec curiosité un étrange bourdonnement remplissant l’air avec un rythme continu de montée et de descente, comme le bruit d’une ruche. Tout d’abord il croyait que ce bourdonnement provenait des machines du vaisseau ; mais bientôt il s’aperçut que c’était la rumeur des rues de Londres, à ses pieds ; et, du même coup, il découvrit pour la première fois que les piétons étaient infiniment rares, dans ces rues, tandis que toutes les chaussées étaient encombrées de voitures des formes les plus diverses. Ces voitures faisaient entendre un son de cor très doux sur leur passage, mais ne portaient aucune lumière, car les rues se trouvaient tout à fait aussi claires qu’en plein jour, avec des reflets qui semblaient descendre de sous le toit des maisons. Cet effet de lumière avait pour conséquence de faire apparaître la ville comme vue à travers une vitre ou une couche liquide, — le tout constituant un tableau merveilleusement net et élégant, où tous les mouvements auraient résulté d’un seul grand appareil ordonné et précis.

Le contact d’une main, sur le bras de monsignor, l’interrompit dans sa contemplation.

— Vous aimerez sans doute à voir le départ ? dit le prêtre. Venez par ici !

Le milieu du pont, lorsque les deux voyageurs s’en approchèrent, leur offrit une image parfaitement rassurante et aimable. Des groupes de tables et de fauteuils y étaient semés çà et là, et une douzaine environ de voyageurs s’y étaient installés commodément. Tout à fait au centre du pont, une barrière basse protégeait l’issue d’un escalier ; et les deux hommes allèrent se poster auprès de cette espèce de puits.

— Ceci, voyez-vous, est un modèle tout nouveau ! dit en souriant le P. Jervis. Il y a quelques mois, tout au plus, qu’on l’emploie.

— Oui, je vous en prie, dites-moi tout ! demanda monsignor.

— Eh ! bien, regardez par là, au bas du second escalier ! Les marches que voici conduisent au pont de la seconde classe, et celles qui suivent aboutissent aux appareils du navire. Voyez-vous cette tête d’homme, en pleine lumière, juste au-dessous de nous ? C’est le premier ingénieur. Assis dans un compartiment de verre, il peut observer les alentours dans tous les sens. Les machines se trouvent juste en face de lui, et le…

— Un moment, s’il vous plaît ! Par quelle force est mû le navire ? Est-ce que c’est ici le système du plus léger que l’air ?

— Voyez-vous, toute la coque extérieure du navire est creuse. Chacun des objets que vous apercevez ici, même les fauteuils et les tables, tout cela est fait d’un métal que vous connaissez certainement, l’aérolite. Cela est mince comme du papier, et plus solide que l’acier. Or donc, c’est la coque du navire qui lient lieu de l’ancien ballon. La sécurité, également, est beaucoup plus grande : car le navire est partagé par des cloisons automatiques en une foule de petits compartiments, de telle sorte qu’un accroc ici ou là n’a, pratiquement, aucune importance. Et lorsque le navire est au repos, comme maintenant, tous ces tubes ne contiennent que de l’air : mais lorsque l’on s’apprête au départ, une pompe introduit dans ces tubes, du réservoir qui se trouve placé au-dessous, le gaz le plus volatil que l’on connaisse, communément appelé l’aéroline. On introduit ce gaz jusqu’à ce que la pesanteur spécifique de l’ensemble du vaisseau se trouve aussi rapprochée que possible de la pesanteur spécifique de l’air. Comprenez-vous ?

— Oui, je crois comprends ; et, en effet, tout cela me paraît assez simple.

— Le reste s’obtient au moyen de roues et de vis, mues par l’électricité. La queue du navire, — vous la verrez dès que l’on sera en marche, — est une invention toute récente. C’est absolument comme la queue d’un oiseau, capable de se tourner en tous sens. En plus, il y a deux ailes, de chaque côté, qui peuvent servir, à l’occasion, de propulseurs, dans les cas où les écrous fonctionneraient mal. Mais le plus souvent ces ailes ne servent qu’à faciliter le balancement et le glissement. Comme vous le voyez, la perspective d’un accident est à peu près impossible, sauf pour ce qui est des collisions. Si l’un ou l’autre des appareils ne veut pas aller, il y a toujours quelque chose d’autre pour le remplacer.

— De sorte que ce modèle ressemble beaucoup à un oiseau ?

— Mais oui, monsignor, naturellement ! répondit le P. Jervis avec son sourire amusé. Les hommes ont fini par comprendre qu’il serait insensé pour eux de vouloir corriger les desseins de Dieu. Tenez, voici que l’on fait des signaux ! Nous allons partir ! Venez jusqu’à la proue ! Nous y serons mieux pour tout voir !

Le pont supérieur aboutissait aune barrière, au-dessous de laquelle saillait, vers le niveau du pont inférieur, la proue véritable du vaisseau. Sur cette proue, dans un petit compartiment de verre durci, se tenait le pilote entouré de ses roues. Mais celles-ci ne ressemblaient à rien de ce que se rappelait l’homme stupéfait qui les regardait. D’abord, elles étaient toutes petites, et puis elles se trouvaient disposées en demi-cercle autour du pilote, formant en face de celui-ci comme un grand clavier.

— Attention, dit le P. Jervis, nous partons !

Au même instant trois appels de cloche sonnèrent, d’en bas, bientôt suivis d’un quatrième. Le pilote, dès la première sonnerie, s’était redressé et avait regardé autour de soi ; au quatrième coup de cloche, il se pencha soudain sur les roues, comme un musicien qui commencerait à jouer sur un piano. Pendant les premiers instants, monsignor eut conscience d’un léger mouvement balancé, qui se trouva remplacé, presque aussitôt, par une faible sensation de resserrement des deux tempes, rien de plus. Cela même, d’ailleurs, ne fut que passager ; et lorsque monsignor put de nouveau regarder autour de soi, ses veux tombèrent sur le rebord du navire. Il saisit convulsivement le bras de son compagnon.

— Voyez, dit-il, qu’est-ce que c’est ?

— Mais oui, nous voici partis ! répondit tranquillement le vieux prêtre.

Au-dessous d’eux, de chaque côte, s’étendait maintenant une vue à vol d’oiseau, presque illimitée et merveilleusement belle, d’une cité illuminée, — séparée d’eux par ce qui semblait un abîme incommensurable. De l’énorme hauteur où ils s’étaient élevés, Londres apparaissait comme un plan de ville très compliqué, avec des taches sombres entrecoupées de lignes lumineuses. Et puis, pendant que le spectateur effaré contemplait cet horizon de féerie, voici qu’il aperçut, devant soi, deux taches sombres d’une étendue énorme, avec un torrent lumineux coulant entre elles.

— Et cela ? murmura-t-il. Qu’est-ce que c’est ? Le vieux prêtre ne parut pas même s’apercevoir de son agitation.

— Mais oui, dit-il naturellement, il y a des maisons sur tout le chemin, jusqu’à Brighton, et c’est précisément leur rangée qui nous sert de direction. Je crois même que cet aérien-ci prend des passagers à Brighton.

Les deux hommes entendirent un pas s’approcher, derrière eux.

— Bonsoir, monsignor ! dit une voix. N’est-ce pas que voilà une nuit admirable ?

Le prélat se retourna, tout confus, et vit un homme en uniforme qui le saluait respectueusement.

— Ah ! capitaine ! dit le P. Jervis. C’est vous qui allez nous faire traverser le détroit ?

— Eh ! oui, mon père ! Je suis de service tous les jours, cette semaine.

— Je ne parviens pas à comprendre… commença monsignor.

Mais une discrète poussée du P. Jervis l’arrêta. Le capitaine, cependant, avait entendu le début delà question, et lui avait attribué un sens tout différent.

— Que voulez-vous, monsignor, dit-il, il faut bien faire son métier ! Toute cette semaine, c’est le Saint-Michel qui est de service ; la semaine suivante, c’est le Saint-Gabriel ; et ainsi de suite.

— Comment ?

— Oui, au fait, se hâta de reprendre le P. Jervis, comment donc est venue l’idée de dédier les vaisseaux aux archanges ? J’ai oublié.

— Oh ! mon père, cela est de l’histoire ancienne pour moi, dit le capitaine. Mais excusez-moi, je crois qu’on m’appelle !

Il s’inclina de nouveau, et s’éloigna rapidement.

— De sorte que ces vaisseaux aériens s’appellent de noms d’archanges ? demanda monsignor à son compagnon.

— Mais oui, répondit le P. Jervis, on aime beaucoup tous les noms de ce genre. Quoi de plus naturel, d’ailleurs, que de mettre des navires volants sous la protection des anges ?… Mais, au fait, monsignor, vous feriez bien de ne jamais adresser de questions qu’à moi, si vous ne voulez pas que l’on s’aperçoive de votre étrange aventure.

Monsignor s’empressa de changer de sujet.

— Quand serons-nous à Paris ? demanda-t-il.

— Nous arriverons un peu en retard, je crois bien, à moins que nous regagnions le temps perdu. En principe, nous devrions arriver à trois heures. J’espère que l’arrêt à Brighton ne durera pas trop longtemps. Mais ce vent qui est en train de se lever risque de nous retarder plus ou moins gravement.

— Je suppose que la descente à la station et le nouveau départ exigent quelque temps ?

Le P. Jervis se mit à rire.

— Mais les aériens ne descendent jamais, à aucune station, avant le terme du voyage ! dit-il. Ce sont les voyageurs des stations intermédiaires qui viennent à eux. Aussi bien doivent-ils déjà nous attendre, car nous allons être à Brighton dans cinq minutes.

Bientôt, en effet, très loin vers le sud, sous le ciel plein d’étoiles, la voie lumineuse au-dessus de laquelle voyageait l’aérien sembla de nouveau se répandre brusquement en un autre grand réseau de lumières. Au delà, ces lumières se trouvaient comme coupées brusquement par une longue ligne onduleuse d’obscurité presque complète.

— Brighton ! la mer ! et voici déjà les passagers qui attendent !

Monsignor eut d’abord quelque peine à se reconnaître, dans l’éclat des lumières qui illuminaient la ville étendue à ses pieds : mais peu à peu il reconnut quelque chose comme un radeau flottant, dont les contours étaient faits de flamme.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il.

— C’est un quai aérien, naturellement chargé d’aéroline. Il s’élève en ligne droite de la station d’au-dessous, et est maintenu en position à l’aide d’écrous. Vous allez le voir redescendre après que nous serons partis. Venez à l’arrière, nous verrons mieux de là.

Au moment où ils atteignirent l’autre extrémité du vaisseau, le vol de celui-ci s’était ralenti jusqu’à donner l’impression de l’immobilité ; et aussitôt que monsignor put se pencher sur la balustrade, il vit que l’aérien glissait très lentement tout contre le rebord du large radeau qu’on avait aperçu précédemment. Puis il y eut un instant de remous, une vibration légère ; et puis monsignor entendit des voix et un bruit de pas sur le pont du navire.

— Voilà qui est fait prestement, n’est-ce pas ? demanda le P. Jervis.

Cinq minutes plus tard, les trois coups de cloche retentirent, comme au départ de Londres ; et au quatrième coup, soudain, monsignor vit descendre, plonger rapidement comme une pierre au fond d’un puits, la vaste plate-forme qui, tout à l’heure, lui avait semblé aussi immuable que le sol d’où elle s’était élevée. Dès l’instant suivant, le voyageur, ayant regardé au-dessous de soi, découvrit que l’aérien se trouvait déjà assez loin, par-dessus la tache sombre de la mer.

— Voulez-vous que nous descendions un peu dans l’intérieur du navire ? lui demanda le vieux prêtre.

La descente des marches ne présentait aucune difficulté. Malgré un vent assez vif, le vaisseau volait sans la moindre oscillation, et bientôt les deux voyageurs débouchèrent sur l’entrepont.

Celui-là était beaucoup plus encombré que le pont supérieur. Des bancs couraient le long du rebord, sous d’énormes fenêtres, et presque tous ces bancs étaient occupés, comme aussi les sièges qui leur faisaient vis-à-vis, séparés d’eux par des rangées de tables. Au centre se dressait un étroit comptoir couvert de bouteilles, et devant lequel une vingtaine d’hommes se tenaient debout, en train de se rafraîchir. À l’arrière de l’entrepont, une rangée déportes semblaient donner accès à des cabines.

— Voulez-vous voir l’oratoire ? demanda le P. Jervis.

— L’oratoire ?

— Mais oui, naturellement. Les navires à long trajet, qui ont à bord des chapelains attitrés, possèdent même des chapelles Saint-Sacrement. Mais ces petites lignes-ci n’ont que de simples oratoires.

Monsignor le suivit, muet de surprise, jusqu’au fond du vaisseau. Là, derrière d’épais rideaux, il aperçut un petit autel, une lampe suspendue au plafond, et une statue de saint Michel.

— Mais cela est prodigieux ! murmura le prélat, en découvrant quelques personnes agenouillées. Je suppose, reprit-il, que ces paquebots, et les chemins de fer, et tout le reste appartiennent à l’État ?

Le P. Jervis secoua la tête.

— C’est qu’on a essayé sous le régime socialiste, dit-il. On a essayé toute sorte de choses qui étaient dans l’air depuis longtemps, et dont l’échec décisif nous a laissé de précieuses leçons. Voyez-vous, monsignor, dans ce bas monde, dès que la concurrence s’arrête, l’effort s’arrête aussi. La nature humaine, en fin de compte, doit être prise telle qu’elle est. Les socialistes avaient oublié cela. Non, aujourd’hui, nous encourageons autant que possible l’initiative privée, sous le simple contrôle de l’État.

Au sortir de la chapelle, le P. Jervis demanda à monsignor :

— Ne voudriez-vous pas vous reposer un peu ? Nous n’arriverons pas avant trois heures ; et le cardinal a fait réserver sur l’aérien une chambre pour nous.

Il désignait du doigt une petite cabine, sur la porte de laquelle son nom se trouvait inscrit. Monsignor s’empressa d’accepter.

— Mais oui, dit-il, je le veux bien ! J’ai tant de choses à méditer !

Il s’enferma dans la cabine, où le P. Jervis lui avait promis de venir le réveiller une demi-heure avant l’arrivée. Il ôta ses souliers bouclés, s’étendit sur la couchette, et essaya de mettre un peu d’ordre dans ses pensées. Mais impossible d’y parvenir : des milliers d’idées continuaient à tourbillonner dans son esprit.

Bientôt, fatigué de rester étendu, il se rassit, écarta le petit rideau qui couvrait la fenêtre ronde de la cabine, et regarda au dehors. On ne pouvait voir que très peu de chose ; mais, par degrés, les yeux du voyageur distinguèrent comme un réseau lumineux qui semblait glisser quelque part, très bas au-dessous de lui, et qu’il supposa être déjà une ville française. De nouveau il tacha passionnément à retrouver, au fond de sa mémoire, quelques bribes de souvenirs qui lui permissent de concilier son passé avec la série de ses impressions nouvelles. Mais en vain. Il était comme un enfant qui aurait un cerveau d’homme mur. Il se sentait plongé dans un mode d’existence où toutes choses lui apparaissaient renversées sens dessus dessous, et pourtant très nettes, très simples, et aussi naturelles qu’il était possible ; et c’était surtout cette simplicité et ce naturel qui l’accablaient de stupeur.

Ainsi il se tenait immobile, écoutant inconsciemment le souffle vigoureux de l’air que fendait le navire, et parfois des échos des voix humaines échangeant des paroles sur le pont, au-dessus de sa tête une ou deux fois un son de cloche, annonçant que le pilote avait à communiquer un message à quelqu’un des autres fonctionnaires du bord. Ainsi se tenait assis sur sa couchette John Masterman, prélat de S. S. Grégoire XIX, secrétaire de S. E. le cardinal Gabriel Bellairs, et prêtre de la Sainte Église romaine, travaillant à se persuader qu’il était vraiment sur un navire aérien, en route pour se rendre à la cour du roi catholique de France, et puis que, d’une manière générale, le monde civilisé tout entier fondait dorénavant sa conduite sur les croyances que lui-même, en sa qualité de prêtre, devait naturellement considérer comme siennes !

Enfin un coup léger, sur la porte, le tira de sa rêverie.

— Il est temps de vous lever, monsignor, lui dit amicalement le P. Jervis. Nous voici tout près d’arriver à Saint-Germain !

CHAPITRE IV


I

— Parlez-moi un peu des costumes ! dit monsignor au P. Jervis, lorsque, le lendemain matin après le déjeuner, à Versailles, les deux prêtres sortirent à pied de leur logement pour aller présenter au Château leurs lettres de créance. J’avoue que ces costumes me semblent bien fantastiques !

On avait logé les voyageurs dans l’un des grands palais de la vaste avenue qui s’ouvre à la sortie de la cour du Château royal de Versailles, et se poursuit en droite ligne jusqu’à Paris. Arrivés en automobile de Saint-Germain, ils avaient été reçus avec un respect infini par le propriétaire du palais, à qui, suivant toute apparence, le cardinal anglais les avait très instamment recommandés ; et aussitôt leur hôte les avait conduits au premier étage, dans un petit ensemble de pièces décorées suivant le goût du dix-huitième siècle. Il y avait là deux chambres à coucher, un petit salon, et une chapelle. Les deux domestiques qu’ils avaient amenés de Londres se trouvaient logés sur le même palier.

— Fantastiques ? répéta en souriant le P. Jervis. Ne les trouvez-vous pas charmants ?

— Oui, sans doute, mais…

— Rappelez-vous toujours notre nature humaine, monsignor ! En fin de compte, c’était seulement un excès de vanité personnelle qui portait autrefois les hommes à affecter de vouloir se passer de tout agrément extérieur. N’est-il pas beaucoup plus simple et plus naturel d’aimer et de rechercher la beauté ? N’est-ce pas ce que fait instinctivement tout enfant ?

— Oui, oui, cela est vrai. Et, en effet, impossible de nier que ces costumes soient étonnamment pittoresques ; mais je ne peux pas m’empêcher de croire que, en outre, ils doivent signifier quelque chose.

— Hé, sûrement, ils signifient quelque chose ! Et je ne peux pas imaginer, pour ma part, comment les hommes ont jamais réussi à se passer de cette signification-là. On assure que, il y a encore à peine cent ans, tous les hommes s’habillaient de la même manière. Comment était-ce possible, et comment parvenait-on à reconnaître à qui l’on avait affaire ?

— Oh ! j’ai l’idée que cela se faisait à dessein ! murmura monsignor. Voyez-vous, j’ai l’idée que les bourgeois avaient quelquefois honte de leur condition, et désiraient qu’on les prît pour des gens du monde.

Le P. Jervis haussa les épaules.

— — Mais voilà ce que je ne peux pas comprendre ! dit-il. Si quelqu’un avait honte de sa condition, pourquoi donc y demeurait-il ?

— J’ai songé depuis hier, répondit vivement monsignor, que peut-être la différence des deux états de choses résulte de la doctrine nouvelle touchant la vocation. Du moment où un homme est persuadé que suivre sa vocation est ce qu’il peut faire de plus honorable, je suppose, en effet, que… Mais tenez, cet homme-là, tout en bleu, avec sa grande plaque, qu’est-ce que c’est ? dit-il, en s’interrompant tout à coup.

— Oh ! c’est un grand homme ! dit le P. Jervis. Naturellement, c’est un boucher, mais…

— Un boucher ?

— Mais oui, cela est bien évident. Il y a la couleur bleue, et cette coupe spéciale ! Mais attendez un instant, je vais voir son écusson !

Lorsque l’homme en bleu passa près des deux prêtres, il les salua avec déférence. Les prêtres rendirent son salut non moins respectueusement.

— Mais oui, reprit le P. Jervis, c’est un très haut personnage. Un membre du Conseil National pour le moins !

— Et vous dites que cet homme-là a pour métier de tuer des bœufs ?

— Oh ! non, plus maintenant ! Il a renoncé à la pratique de sa profession, et sans doute c’est lui qui représente ses confrères au Conseil.

— Est-ce que tous les métiers ont leurs corporations, et sont tous représentés au Conseil National ?

— Mais oui, naturellement ! Comment voudriezvous que, sans cela, les intérêts de la profession fussent dûment ménagés ? Si tous les citoyens votaient simplement en tant que citoyens, les intérêts des diverses professions ne seraient point du tout représentés. Tenez, voici un orfèvre, qui, très probablement, revient de faire visite au roi ! Un ouvrier l’accompagne.

Une voiture ouverte passa très rapidement à côté des deux prêtres. Deux hommes s’y trouvaient assis, tous les deux vêtus de la même couleur rose, avec de beaux reflets métalliques. Mais l’un était coiffé d’une simple toque, tandis que son compagnon portait une grande toque blasonnée.

— Et les femmes ? Je n’aperçois aucun signe distinctif dans leur toilette !

— Oh ! pardon, les femmes aussi sont soumises à des règlements, mais leurs emblèmes sont plus difficiles à discerner. Elles y ont beaucoup plus de liberté que les hommes ; mais, d’une façon générale, chaque femme est forcée d’adopter une couleur dominante, la couleur du chef de famille. Et toutes, naturellement, portent des écussons. C’est que les Françaises ont à présent des lois somptuaires, comme autrefois.

— Quelle chose étonnante !

— Ces lois somptuaires ne concernent ni le prix du costume ni sa matière, seulement sa coupe et sa couleur. Il y a cependant certaines limites absolues, aux deux extrémités, et les modes ont à se maintenir entre ces limites. Il en est de cela, voyez-vous, comme de ces professions dont je vous parlais hier. Nous encourageons l’individu à être aussi individualiste que possible, et nous nous efforçons de repousser très loin les limites au delà desquelles il est défendu d’aller. Mais ces limites sont impératives. Nous tâchons à développer simultanément les deux extrêmes, la liberté et la loi. Mais aussi, c’est que nous avons eu assez de la voie moyenne, de la médiocrité uniforme, sous le régime socialiste !

— Et vous affirmez que tout le monde se soumet à ces règlements ?

— Hé. pourquoi voudriez-vous que l’on refusât de s’y soumettre ? N’est-il pas absolument évident pour chacun que ces règlements sont la sagesse même, pour ne rien dire de leur parfaite commodité pratique ? Il n’y a que l’Allemagne qui, naturellement, s’obstine à maintenir ce qu’elle appelle la « liberté » ; et il en résulte un chaos lamentable.

— Et vous affirmez qu’il n’y a point d’envie ni de jalousie entre les divers métiers ?

— Mais non, du moins au sens social, encore qu’il existe une concurrence terrible. Chacun, sous la nouvelle royauté, est tenu d’avoir un métier. Naturellement, ceux-là seuls qui pratiquent le métier ont le droit de porter le costume complet ; mais, quant aux écussons, les ducs eux-mêmes doivent les porter.

— Et vous pourriez me citer un duc anglais qui serait un boucher ?

— Un boucher ?… je ne puis pas m’en rappeler un pour le moment. Mais, par exemple, il y a le duc de Southminster, qui est boulanger !

Monsignor se tut. Oui, en vérité, tout cela lui apparaissait aussi simple qu’étonnant.

Ils avaient dépassé maintenant les portes de l’énorme et magnifique Château de Versailles. Au delà de l’immense cour où ils se trouvaient s’élevaient les centaines de fenêtres des chambres où les rois de France vivaient, de nouveau, comme ils y avaient vécu deux siècles auparavant. Au centre du palais, sous le léger ciel d’été, flottait la bannière royale ; et les armes de France, sur leur fond bleu, indiquaient que le roi était au palais. Soudain, une sonnerie venant d’un portique latéral, à une centaine de pas de l’endroit où étaient parvenus les deux prêtres, força le P. Jervis à s’arrêter.

— Nous ferions mieux de nous écarter un peu, dit-il. Nous sommes tout juste sur le passage.

— Qu’y a-t-il donc ?

— C’est quelqu’un qui va sortir du palais !… regardez !

Jaillissant de l’ombre dans la pleine lumière, avec des flamboiements d’argent, s’avançait un détachement de cuirassiers. Deux hérauts chevauchaient en tête ; et les échos de l’appel prolongé de leurs clairons se répercutaient des deux côtés du Château.

Derrière cette troupe brillante de cuirassiers monsignor aperçut des chevaux blancs et un étincellement d’or. Il se retourna vers les portes par lesquelles son compagnon et lui venaient d’entrer dans la cour ; et là, comme sortie tout d’un coup du sol, se tenait une foule respectueuse, attendant le passage de son souverain. Elle formait deux rangées, bordant l’ample avenue par laquelle jadis, — se rappelait monsignor, — des milliers de femmes étaient venues chercher furieusement la reine qui régnait en ce temps-là.

Se retournant de nouveau vers le palais, monsignor aperçut, au milieu d’une vingtaine de gardes à cheval, un grand carrosse doré que conduisaient des chevaux blancs, et au-dessus duquel se dressait la couronne de France.

Deux hommes se tenaient assis dans le carrosse, occupés sans arrêt à saluer de droite à gauche. L’un était un homme jeune et de petite taille, à la mine très vive, avec une barbe brune coupée en pointe. L’autre était un gros homme massif, aux cheveux blonds, le visage sanguin. Tous les deux étaient vêtus de robes pareilles, où prédominaient le rouge et l’or ; et tous les deux portaient de larges chapeaux à plume ayant un peu la forme des chapeaux de prêtres.

Puis le carrosse franchit les hautes portes dorées, et un nuage de poussière, soulevé par les sabots des chevaux, cacha même le second groupe de cuirassiers qui fermait le cortège. Au moment où les deux prêtres se retournaient vers le palais, ils virent que la bannière descendait du poteau élevé où ils l’avaient vue flotter tout à l’heure.

— C’est le roi de France et l’empereur d’Allemagne ! observa le P. Jervis, en se recoiffant. Maintenant vous avez vu l’autre côté du tableau.

— Comment cela ?

— Eh ! bien, répondit en souriant le vieux prêtre, je veux dire que nous traitons nos rois en rois ; et, en même temps, nous encourageons nos bouchers à être vraiment des bouchers et à s’en glorifier. La loi et la liberté, voyez-vous ! Discipline absolue, et, avec cela, encouragement zélé de l’individualisme. Combien cela diffère de l’ancienne marmite socialiste, où toutes choses cuisaient ensemble et avaient le même goût !

II

Ils eurent à attendre quelques minutes dans une antichambre, avant de pouvoir présenter leurs lettres d’introduction ; et le P. Jervis profita de ce loisir pour rappeler brièvement à son compagnon les noms et l’histoire d’un certain nombre de personnages avec lesquels ils auraient peut-être l’occasion de s’entretenir. Sur trois de ces personnages, en particulier, il fallait que monsignor se trouvât renseigné.

C’était, en premier lieu, le roi lui-même. De nouveau, le P. Jervis raconta à son compagnon la mémorable réaction qui, après la dernière victoire française, en 1922, avait été la conséquence logique d’un conflit entre un socialisme dorénavant usé et les anciennes doctrines conservatrices revenues en honneur. Cette réaction avait placé sur le trône de France le père du roi actuel, et puis, lorsque le roi ainsi restauré était mort, il y avait environ deux ans, son fils lui avait succédé. Âgé maintenant d’à peine vingt ans, il n’était pas encore marié : mais le bruit courait de prochaines fiançailles avec une princesse espagnole. Ce jeune roi semblait très loin d’avoir atteint sa majorité, mais il jouait son rôle de roi avec une dignité parfaite, tout en y prenant un plaisir d’enfant ; et la race, foncièrement romantique, de ses sujets avait été ravie de le voir ressusciter une bonne partie des traditions d’éclat et de magnificence des siècles précédents, dépouillées seulement des scandales qui les avaient jadis accompagnées. De jour en jour, la France retournait à son ancienne chevalerie, et par là même à sa puissance de jadis.

Le second des personnages qu’il était indispensable à monsignor de connaître était le cardinal archevêque de Paris, le cardinal Guinet, un très vieil homme, occupant un très haut rang dans l’Église, et qui sûrement aurait été élu au dernier conclave s’il avait eu simplement quelques années de moins. Le cardinal Guinet était, par excellence un « intellectuel » ; entre autres choses, on le regardait comme l’un des premiers physiciens de L’Europe. Il n’était entré dans les ordres qu’à plus de quarante ans.

Et, en troisième lieu, il y avait le secrétaire de l’archevêque, Mgr Allet, diplomate des plus remarquables, un homme de grand avenir.

Le P. Jervis compléta sa leçon en mentionnant encore quelques autres figures, et en particulier celle du frère du roi, héritier présomptif de la couronne : c’était une façon d’original, épris de solitude, et n’apparaissant à la cour que très rarement. Quant à l’empereur d’Allemagne, sur celui-là monsignor savait déjà tout ce qu’il avait à savoir d’important.

Soudain, la porte de la grande salle d’attente s’ouvrit, et un ecclésiastique accourut vers les deux voyageurs, les mains tendues, avec un torrent d’excuses en langue latine.

— Voilà précisément Mgr Allet ! murmura le P. Jervis à l’oreille de son compagnon.

Le nouveau venu échangea d’abord quelques paroles de politesse avec les deux Anglais ; puis, abandonnant son latin, il se mit à parler anglais sans la moindre trace d’accent.

— J’ai appris la mésaventure qui vous est arrivée, monsignor ! dit-il à Masterman. Ces médecins nous conduisent avec une verge de fer, n’est-ce pas ? Mais figurez-vous que la même chose est arrivée à Son Éminence elle-même, il y a quelques années ! Son médecin lui a interdit de travailler pendant six mois ; et, en effet, ce petit repos a suffi pour tout remettre en ordre. Son Éminence était encore ici il y une demi-heure. Quel dommage que vous l’ayez manquée ! Elle était venue arranger les derniers détails de la célèbre dispute. Vous avez entendu parler de cela ?

— Non, pas un mot.

Le visage du jeune prélat s’illumina.

— Eh ! bien, dit-il, vous allez pouvoir écoutez le plus éloquent orateur et l’homme le plus intelligent de France. La chose va a voir lieu cet après-midi. Mais, — et Mgr Allet prit une mine plus grave, — mais la dispute doit se faire en latin, et peut-être monsignor Mastennan, avec les exigences de son régime…

— Oh ! non ! s’écria Mastennan, je n’ai rien à craindre d’une telle forme d’amusement ! Au contraire, je serai ravi de pouvoir écouter sans avoir besoin d’intervenir en personne. Et quel est le sujet de la discussion ?

— La séance a été organisée surtout à l’adresse de l’empereur d’Allemagne, répondit le prélat français. Les deux principaux théologiens de Paris vont débattre la question de l’Église. La thèse de l’adversaire, qui parlera d’abord, est que l’Église représente bien Dieu sur la terre, mais que l’infaillibilité n’est pas indispensable pour que les hommes reconnaissent cette mission divine de l’Église et lui obéissent.

— Oui, dit le P. Jervis, je sais que c’est là en effet, l’un des points sur lesquels l’empereur diffère d’opinion avec nous. Il veut bien admettre avec nous les avantages pratiques de l’Église, mais il lui refuse à elle-même le caractère divin.

— Donnez-moi vos lettres ! reprit le secrétaire. Je ferai en sorte que vous receviez une invitation du roi pour assister à la séance.

Les deux Anglais lui remirent leurs lettres. Après de nouveaux compliments, le prélat les reconduisit jusqu’à la porte de la vaste salle ; puis un personnage imposant, tout en velours noir, une chaine au cou, les accompagna dans l’antichambre suivante ; puis ce fut un officier de dragons ; et jusqu’au bas de l’escalier nos voyageurs eurent encore, pour les escorter, deux superbes valets de pied vêtus de l’ancienne livrée royale. Dans la cour, monsignor fit quelques pas en silence.

— Ne craignez-vous pas une réaction anticléricale ? demanda-t-il soudain.

— Comment ? Que voulez-vous dire ?

Alors monsignor éclata. Il avait accepté dorénavant la théorie suivant laquelle une crise morbide de sa mémoire avait fait de lui un homme d’un siècle auparavant, un contemporain de la période dont il était en train de lire l’histoire au moment où l’accident s’était produit ; et c’était donc en se plaçant à ce point de vue qu’il exposait au P. Jervis les sentiments provoqués en lui par tout ce qu’il découvrait.

Aussi employa-t-il une éloquence et une verve étonnantes à étaler devant le P. Jervis tous les arguments qui se rencontraient, d’ordinaire, sur les lèvres des plus sérieux parmi les adversaires de lÉglise au dix-neuvième siècle : déplorant l’accroissement des ordres religieux, la tendance grandissante des ecclésiastiques à s’emparer du pouvoir temporel, l’hostilité de l’Église à l’égard de l’instruction pleine et libre, voire même les dangers du célibat des prêtres. Au sortir de l’immense cour, il s’interrompit pour reprendre haleine ; et le P. Jervis, en riant, le frappa sur le bras.

— Mon cher monsignor, dit-il, je ne puis songer à lutter avec vous ! Vous êtes trop éloquent. Oui, certes, je me souviens d’avoir lu dans l’histoire que c’étaient là les choses que l’on avait coutume de dire, et je suppose que, aujourd’hui encore, il se trouve en Allemagne, notamment, des socialistes pour continuer à les dire. Mais chez nous, voyez-vous, aucun homme instruit ne songe plus à de tels arguments ; ni non plus aucun homme sans instruction. Comme toujours, c’est le demi-instruit qui est l’ennemi. Il en a été ainsi de tout temps. Les mages de l’Orient et les bergers se sont agenouillés côte à côte, à Bethléem. Seul, le bourgeois s’est tenu à l’écart.

— Tout cela n’est pas une réponse, fit, un peu aigrement, monsignor.

— Vous voulez décidément une réponse en règle ? reprit le vieux prêtre, avec son bon sourire. Soit, commençons par le célibat des prêtres ! Or, il est parfaitement vrai que l’on considère presque comme un déshonneur pour un homme de n’avoir pas une nombreuse fa raille. La moyenne, dans les nations civilisées, est de dix enfants par maison. Mais avec tout cela le prêtre, lai, n’est nullement méprisé à cause de son célibat. Et pourquoi ? Parce qu’un prêtre est un père spirituel ; parce qu’il enfante pour Dieu des enfants spirituels, et se charge de les nourrir et de les élever. Pour un athée, naturellement, cela n’a pas de sens ; aux yeux d’un agnostique, le bienfait d’un tel rôle paraît douteux. Mais il faut vous rappeler, mon cher monsignor, que ces deux espèces-là sont à peu près éteintes parmi nous. La totalité presque complète du monde civilisé d’aujourd’hui est si profondément convaincue de la réalité du ciel et de l’autorité de l’Église qu’elle s’accorde à considérer tout naturellement un prêtre comme produisant beaucoup plus de famille. C’est le prêtre qui fait vivre l’appareil social, ne sentez-vous pas cela ? Et que, dans ces conditions, l’homme qui sert l’autel ne doive pas être gêné par des liens temporels, cela est si simple et si évident que personne désormais ne prendrait plus la peine de discuter avec nous sur ce point.

— Et l’obstacle apporté par l’Église à l’éducation ? dit monsignor.

— Mon cher ami, répondit le P. Jervis, il est vrai que l’Église a dans ses mains l’éducation de tous, ainsi qu’elle l’avait, eu fait, jusqu’au moment où l’État la lui a enlevée et puis s’est plu à lui reprocher de l’avoir abandonnée. D’une manière générale, tous les savants d’à présent, tous les spécialistes en médecine, en chimie, en psychologie, les neuf dixièmes des musiciens, les trois quarts des artistes, tous ces gens-là sont des religieux. Il n’y a absolument que l’industrie et le commerce, incompatibles avec la religion, qui soient entre les mains des laïcs. Mais l’expérience a décidément prouvé que nulle œuvre tout à fait fine et parfaite ne pouvait être exécutée par d’autres hommes que ceux qui vivent dans la familiarité des choses divines, attendu que ceux-là seuls voient tout l’alentour des objets ; ceux-là seuls en ont, si je puis dire, une intuition vraiment complète. Mais, pour en revenir à la pédagogie, le système communément adopté aujourd’hui est celui d’une instruction graduée, et comportant un grand nombre de degrés divers. Nous nous gardons bien de vouloir enseigner tout à tout le monde. Certes, nous enseignons à chacun un ensemble de principes fondamentaux, — le catéchisme, naturellement, deux langues, les rudiments des sciences physiques et le plus possible d’histoire, — l’histoire et le catéchisme, ce sont deux choses qui s’éclairent merveilleusement l’une par l’autre. Mais, au-dessus de ce niveau commun, nous spécialisons. C’est que, voyez-vous, tous les hommes comprennent désormais…

– Oui, c’est bien ! Mais parlez-moi encore des mitres formes de lu vie sociale !

— Nous voici d’ailleurs presque chez nous ! Tenez, tournez un peu ici, et entrons dans les jardins !… Voyez-vous, j’ai l’idée que le point de départ de toutes vos difficultés consiste en ce que vous ne me paraissez pas pouvoir vous mettre dans la tête que le monde est devenu véritablement chrétien, véritablement et intelligemment. Par exemple, ces ordres religieux dont vous parliez ! Or, est-ce que les ordres religieux actifs ne sont pas la forme la plus haute de l’association que l’on ait jamais inventée ? Est-ce qu’ils ne sont pas exactement ce que les socialistes ont toujours réclamé, mais en omettant les erreurs du socialisme et en comblant ses lacunes ? Dès le jour où le monde a enfin compris que les ordres religieux actifs dépassaient toutes les autres formes d’association, — qu’ils étaient en état d’enseigner et de travailler à meilleur compte que les autres associations, et, mieux, depuis ce jour-là l’économiste le plus borné a été forcé d’avouer que les ordres religieux contribuaient à la prospérité d’une nation. Et quant à ce qui est des ordres contemplatifs…

Le visage du P. Jervis prit une expression grave et tendre.

— Oui ; eh ! bien ?

— Eh ! bien, ces ordres-là sont les princes du monde ! Ils sont ici-bas l’exemple du Crucifié. Aussi longtemps qu’il y aura le Péché dans le monde, aussi longtemps devra y exister la Pénitence. Dès l’instant où le christianisme s’est trouvé définitivement accepté, la Croix a recommencé à dominer la terre. Et alors, alors les hommes ont compris. Ces ordres contemplatifs sont la sainteté de l’univers, — plus hauts que les anges, car ils souffrent…

Il y eut un moment de silence.

— Mon cher monsignor, reprit le vieux prêtre, essayez de vous forcer à comprendre que le monde est maintenant devenu intelligemment chrétien ! Du même coup, tout vous apparaitra simple et clair. Vous me semblez, si vous me permettez de vous le dire, avoir une tendance à retomber dans l’ancienne façon de regarder le « cléricalisme », — ainsi que l’on disait autrefois, — comme une espèce de département séparé de la vie, semblable à l’Art ou à la Législation. Rien d’étonnant que des hommes se soient plaints de son envahissement, lorsqu’ils se le représentaient sous cette forme. Mais à présent il n’y a plus de « cléricalisme », et, par conséquent, il n’y a plus d’« anticléricalisme ». Il y a simplement la religion, qui est un fait. Comprenez-vous ?… Mais voulez-vous que nous nous asseyions quelques minutes ? N’est-ce pas que ces jardins sont exquis ?

III

Monsignor Masterman, ce soir-là, se tint longtemps assis à sa fenêtre, considérant les étoiles au-dessus de lui et la douce lueur indécise des jardins à ses pieds. Il avait l’impression que son rêve grandissait de jour en jour. Les événements devenaient de plus en plus merveilleux, malgré la parfaite simplicité qu’ils lui offraient.

De trois heures à sept, dans l’après-midi, il avait siégé, — dans l’une des stalles à la droite du trône, presque vis-à-vis de la plate-forme à double-pupitre, — au milieu de cette grande galerie de Versailles d’où l’on accédait autrefois aux petits appartements privés de Marie-Antoinette. Il avait écouté avec stupeur deux des plus célèbres philosophes français qui, respectivement, attaquaient et défendaient, avec un feu extraordinaire, les droits de l’Église à l’infaillibilité. De part et d’autre, les arguments lui étaient apparus très brillants. Et cette discussion s’était poursuivie en présence de deux souverains, de deux hommes qui représentaient l’autorité, et la représentaient avec autant de relief, sous les règles compliquées de l’étiquette royale, que naguère les hommes d’État de la démocratie, toujours la main tendue, et habillés comme leurs domestiques, avaient représenté le principe de l’égalité.

Et maintenant, tandis qu’il se tenait assis à sa fenêtre, les paroles du P. Jervis lui revenaient en mémoire avec une force nouvelle. Était-ce donc vrai que la seule raison qui lui fit paraître toutes ces choses étranges était son impuissance à imaginer pleinement que le monde, dans son ensemble, était désormais tout pénétré de christianisme ? Il en venait à croire que son vieil ami avait raison.

Car, tout au fond de son esprit, il commençait à comprendre, tout au moins d’une manière intellectuelle et abstraite, que si seulement il parvenait à concevoir comme possible et réelle la soumission du monde entier aux dogmes de l’Église, la conformité de la civilisation actuelle avec ces dogmes n’aurait plus, pour lui, rien de surprenant.

IV

Ce fut le lendemain matin qu’il se trouva admis à s’entretenir avec le roi de France.

Les deux prêtres avaient dit la messe dans leur oratoire et, une heure plus tard, se promenaient dans le parc, sous les fenêtres du Château.

C’était, de nouveau, une de ces journées d’or dont l’Europe était en train de jouir. Les deux prêtres avaient dépassé l’enclos réservé à la famille royale et se dirigeaient vers le Grand Trianon, que monsignor avait désiré visiter. Ils venaient d’émerger dans l’immense avenue centrale qui descend du palais à la pièce d’eau. Au-dessus d’eux s’élevaient les arbres gigantesques apprivoisés par l’art merveilleux de Le Nôtre. L’herbe formait comme un tapis, des deux cotés. Au-dessus de la tête des promeneurs, le ciel étincelait comme un joyau bleu ; et tout l’air était rempli d’une musique d’oiseaux et d’eaux jaillissant.

Les jardins étaient presque vides, ce matin-là. Par instants, seulement, une figure isolée apparaissait, se promenant dans l’ombre, ou bien courant très vite vers quelque occupation.

Les prêtres marchaient joyeusement dans l’avenue, lorsque, à une vingtaine de pas, un groupe sortit d’un sentier latéral ; un moment après, ils s’entendirent appeler et virent Mgr Allet en personne, tout vêtu de violet, accourant vers eux.

— Quelle chance ! — s’écria-t-il en leur tendant les mains avec toute l’exubérance de sa cordialité française. — Figurez-vous que Sa Majesté parlait de vous, il n’y a pas cinq minutes ! Elle est ici, dans le jardin ! Voulez-vous que je vous présente ?

Le P. Jervis adressa un regard d’interrogation à son ami.

— C’est que notre tenue…, murmura-t-il.

— Oh ! le roi excusera des voyageurs ! répondit en souriant Mgr Allet.

L’entrée du jardin réservé, de ce côté-là, s’ouvrait par une sorte d’arche formée d’ifs taillés. Ce fut là que les deux amis eurent à attendre un moment. Quelque part, de l’autre côté de la muraille verte, ils entendaient un bruit de voix, que coupaient de temps à autre de gais éclats de rire. Bientôt le prêtre français reparut, la mine toujours joyeuse, mais avec une certaine solennité.

— Venez par ici, messieurs ! dit-il. Le roi désire vous voir.

Puis, s’adressant à monsignor Masterman :

— Vous n’oublierez pas de vous mettre à genoux, n’est-ce pas, monsignor ?

Pour le prélat anglais, la scène qu’il aperçut, en dépassant l’arche d’ifs et en pénétrant dans un large espace ouvert, de forme ronde, apparut bien la chose la plus étonnante de toutes celles qui étaient en train de l’émerveiller depuis son réveil.

Au centre du jardin, se voyait une pièce d’eau ronde, infiniment calme ; et dans ce miroir, abrité par les masses du feuillage qui l’entourait, se reflétait une peinture que l’on aurait pu croire vieille de deux siècles. Car, sur le banc de marbre en demi-cercle, par delà cette pièce d’eau, se montrait un croupe de figures costumées, une fois de plus, avec un étalage intrépide de vraies couleurs et de vraies splendeurs, comme aux jours où les hommes n’avaient pas encore commencé à se sentir honteux d’user publiquement de ces dons brillants de Dieu.

Il y avait là, peut-être, une quinzaine de personnes des deux sexes. Mais monsignor regardait surtout la figure centrale, qui, d’ailleurs levée et faisait quelques pas vers lui, pour l’accueillir. À deux reprises, la veille, il avait vu le roi de France, mais en des occasions publiques. De le revoir maintenant, à son aise parmi ses familiers, et cependant toujours encore vêtu royalement, dans son éclatant costume bleu et sous son magnifique chapeau à plumes, avec la haute canne qu’il portait en main, et de voir toute cette troupe gaie et brillante conversant et riant, se nourrissant délicieusement d’air et de lumière avant de rentrer au palais pour le repas de midi, ce spectacle contribuait plus encore que toutes les pompes officielles du jour précédent à le pénétrer de la parfaite réalité du changement incroyable où il assistait. Il avait l’impression, cette fois, que la beauté n’était plus seulement une addition de cérémonie, mais bien un élément naturel de la nouvelle vie des hommes.

Mgr Allet s’occupait à expliquer quelque chose, en rapides paroles françaises, à l’oreille du roi. Lorsque les deux Anglais s’approchèrent, le visage du souverain leur sourit aimablement.

— Je vous souhaite la bienvenue ! dit-il en excellent anglais.

Puis, se tournant vers les autres personnes du groupe, qui s’étaient levées en même temps que lui :

— Allons, messieurs, il faut que nous rentrions au Château ! Monsignor (reprit-il en s’adressant au prélat anglais), voudriez-vous m’accompagner jusque-là ?

Toute cette promenade semblait vraiment un rêve enchanté.

À loisir, la compagnie remontait vers le palais, à travers d’innombrables petites allées d’ifs ; derrière soi, monsignor Masterman entendait un bruissement continu de paroles françaises, tandis que, près de lui, le roi, toujours en très bon anglais malgré un accent de plus en plus sensible, interrogeait très courtoisement les deux voyageurs sur des choses d’Angleterre, leur parlait delà dispute théologique de la veille, et abordait même, avec une franchise surprenante, la situation politique de l’Allemagne. Monsignor Masterman, discrètement, laissait au P. Jervis le rôle d’interlocuteur principal.

C’est seulement lorsque la porte d’honneur du Château s’ouvrit au large, laissant voir des rangées d hommes en livrée, que le roi congédia les deux prêtres. Se retournant sur l’une des marches, il leur donna sa main à baiser ; après quoi il les invita à se relever, avec un geste plein de bonne grâce.

— Et ainsi vous allez à Rome ! demanda-t-il.

— Oui, sire, il faut que nous soyons là-bas pour la fête des saints Pierre et Paul.

— Veuillez mettre mes hommages aux pieds du Saint-Père ! dit en souriant le roi. Comme vous êtes heureux ! Pour moi, il y a plus de trois mois que je n’ai pas vu Sa Sainteté. Au revoir, messieurs !

Longtemps les deux prêtres marchèrent en silence, redescendant vers le Trianon.

— Mais tout cela est stupéfiant ! éclata enfin monsignor. Et le peuple ? Que dit-il ? Comment ne se fâche-t-il pas ?

— Mais de quoi se fâcherait-il ? demanda le P. Jervis.

— De quoi ? Quand ce ne serait que de se voir exclu du palais et du parc, où tout le monde naguère pénétrait librement !

— Croyez-vous donc que cela rende les gens moins heureux ? demanda le P. Jervis. Allons, mon cher monsignor, vous connaissez assez la nature humaine pour ne pas avoir de pareilles idées ! Le peuple français a perdu la vulgarité de Versailles et en a regagné la royauté. Ne voyez-vous point cela ?

— Hé ! reprit monsignor, c’est simplement le moyen âge revenu !

— Mais oui, si vous voulez ! répondit l’autre. Admettons que ce soit le moyen âge, si nous entendons par là le retour à la nature humaine, avec ses facultés innées de foi et de respect, et dépouillée de toutes les conventions qui ont, trop longtemps, remplacé en elle ses qualités premières !

CHAPITRE V

I

Monsignor s’éveilla brusquement, dans son lit, et demeura quelques secondes sans se rappeler où il était.

Les deux prêtres avaient passé près d’une semaine à Versailles ; et chacune des journées qu’y avait vécue le prélat était venue contribuer, pour sa part, à lui rendre plus réel l’espèce de rêve ou de conte de fées inauguré depuis l’étrange éveil dans un parc de Londres. Mais il y avait toujours en lui quelque chose comme un élément subconscient, d’ailleurs parfaitement inexplicable, qui continuait à lui affirmer que le monde ne devrait pas être tel qu’il le voyait, et que la religion, en particulier, ne devrait pas y jouer un rôle aussi primordial. Si bien qu’il conservait un peu la certitude d’avoir à sortir de son rêve, tôt ou tard, pour se retrouver dans un état de choses tout différent, — un état de choses où la Foi ; entourée d’innombrables ennemis, lutterait désespérément pour la vie ou la mort. C’était surtout la nuit et le malin que cette impression le ressaisissait, aux heures où l’instinct, libre de la contradiction des faits, s’affirme en nous avec le plus de force. Pareillement il en fut pour lui, cette nuit-là.

Il promena des yeux égarés autour de la petite chambre obscure ; puis il tâta le mur, au-dessus de sa tête, poussa un bouton, et tout fut inondé de lumière.

Il était étendu dans un petit lit pareil à une couchette de paquebot. À côté de lui se dressait une sorte de bureau fermé qui devait contenir et cacher des objets de toilette ; au-dessus de lui saillait une large planche, formant étagère, et deux petits rideaux de soie recouvraient une fenêtre. Sur la porte, devant son lit, pendait sa soutane de monsignor ; et la ceinture pourpre qui y était jointe lui rappelait, tout au moins, une partie des faits. La cabine était peinte en blanc clair, et du plafond émergeait un globe lumineux. Il eut ensuite une sensation de froid ; et, instinctivement, il se pencha en avant pour ramener sa couverture sur ses genoux. Alors, dans un éclair, il se ressouvint ; et, en dépit du froid, dès l’instant suivant le voilà hors du lit, agenouillé sur sa couchette et tâchant à regarder au dehors, entre les rideaux !

Tout d’abord, il ne put rien voir. Derrière la vitre, rien qu’un abîme insondable. Mais bientôt il se mit debout sur la couchette, et, ramenant les rideaux derrière sa tête pour s’abriter de la lumière électrique, il recommença à regarder. Et maintenant, par degrés, il put voir.

Tout droit en face de lui scintillait une immense masse blanche, à une distance qu’il lui était impossible de mesurer. Et cette masse blanche faisait courbe, par-dessous le navire aérien, jusqu’au point où elle rencontrait une autre masse noire.

Pendant tout ce temps, un silence profond. Quelque part seulement, dans l’air, monsignor entendait la note douce et continue d’un petit bourdonnement. Une fois, aussi, il entendit des pas au-dessus de sa tête, lents et réguliers comme ceux d’un veilleur qui marcherait de long en large sur le pont d’un navire.

Le prélat se rassit un moment, essayant de faire pénétrer de force dans son imagination les faits qu’il percevait, et ceux aussi que lui rappelait sa mémoire.

Ils avaient quitté Saint-Germain le soir précédent, après avoir dîné à Versailles. Ils étaient en train, maintenant, de franchir les Alpes, et arriveraient à Rome pour la messe et le déjeuner. Ce que le navire traversait en ce moment, c’était sans doute l’un de ces défilés dont il croyait savoir, — peut-être, en effet, d’après ses lectures historiques, — que jadis les trains de chemins de fer avaient coutume de les suivre mètre par mètre et spirale par spirale, dans un temps où il ne pouvait s’empêcher d’imaginer que lui-même avait vécu, lui-même voyagé de cette façon… De nouveau il se dressa sur le lit, se pencha en avant, referma les rideaux derrière sa tête, et regarda.

Il lui sembla que le ciel s’était un peu éclairci. Peut-être était-ce la lune qui se levait quelque part. Très loin sur la gauche, les masses blanches s’accentuaient et devenaient évidemment des montagnes couvertes de neige ; et ces montagnes se mouvaient, comme si le navire était demeuré immobile et que la terre courût au-dessous de lui. À ses pieds il voyait de longues raies noires, striées de blanc par endroits. Le bourdonnement de tout à l’heure semblait s’être changé en un sifflement continu, produit par l’air au passage de l’espèce de grand oiseau mécanique.

Mais soudain, devant soi, à une distance qui lui paraissait incalculable, il découvrit quelque chose de plus surprenant encore, quelque chose qui changeait d’aspect à tout instant. D’abord, ce n’était rien qu’une tache lumineuse ; et il croyait deviner une ville éclairée. Mais le caractère de la chose s’altéra pendant même qu’il formulait cette pensée, et trois lumières très brillantes, pareilles à des étoiles bleues, surgirent tout d’un coup, dans des positions sans cesse variées. Il regardait ces trois étoiles, stupéfait et quelque peu effrayé ; car il avait observé qu’elles montaient et s’approchaient avec une rapidité vertigineuse.

Oui, les voilà qui arrivaient ! Il se recula un instant, machinalement ; et puis, lorsqu’ensuite il s’appuya de nouveau contre la fenêtre, il les vit passer à quelques coudées de lai, — du moins suivant ce qui lui semblait. C’était un grand objet d’un bleu éclatant, accompagné d’un son musical étonnamment clairet beau, qui s’élevait depuis une note profonde d’orgue jusqu’au son vibrant d’une flûte…

Il se sourit à soi-même en revenant s’étendre sur sa couchette, quelques minutes après. Il avait maintenant reconstitué et interprété sa vision. Ce n’était rien qu’un autre navire, se dirigeant en sens inverse, et qui, sans doute, venait de passer à des centaines de mètres du sien.

Allons, il s’agissait de tâcher à dormir un peu ! Bientôt l’on serait arrivé à Rome.

Les deux voyageurs avaient retardé le plus possible leur départ de Versailles, le P. Jervis ayant jugé que la France était, en somme, l’un des lieux du monde les mieux faits pour permettre à monsignor de renouer à nouveau les fils de la vie. Tout d’abord, la France était proche de l’Angleterre ; mais surtout elle se trouvait être, à présent, le grand théâtre de la curiosité universelle, en raison de la présence de cet empereur d’Allemagne dont l’avenir était directement lié à celui des destinées de l’Europe. Car le monde entier se demandait si le souverain allemand se rallierait au catholicisme, ou bien se mettrait décidément à la tête de la révolution socialiste et agnostique.

Et le fait est que le prélat avait beaucoup profité de ce séjour. Non seulement il s’était instruit le plus possible de l’état général du monde ; mais, chaque jour, il s’était familiarisé avec sa propre tâche, à tel point qu’il se sentait maintenant presque en état de reprendre ses fonctions habituelles. Le cardinal Bellairs s’était tenu en communication quotidienne avec lui, et ne lui avait point caché sa joie des progrès constatés dans sa convalescence. Et, enfin, il avait abondamment causé en latin avec le P. Jervis, par manière de préparation pour son prochain séjour à Rome.


Une voiture automobile les emmena dans Rome, de la station des aériens, qui se trouvait en dehors des murs. Partout sur le passage, à travers les rues et sur le pont du Tibre, tout le long de leur chemin vers le Transtévère, où ils allaient demeurer, monsignor apercevait des signes évidents d’une immense fête populaire.

Toute la route, du Latran au Vatican, n’était qu’une longue voie triomphale. Des mâts se dressaient, couronnés de guirlandes et peints aux couleurs pontificales ; des barrières allaient d’un mât à l’autre, derrière lesquelles déjà les foules commençaient à s’entasser, bien qu’il fût à peine six heures du matin ; et de chaque fenêtre pendaient des tapis et des bannières, des emblèmes brodés. La voiture dut s’arrêter au moins une demi-douzaine de fois ; mais les insignes du prélat permirent aux voyageurs de passer rapidement ; et la demie sonnait tout juste au moment où l’automobile s’arrêta devant un vieux palais situé à droite du chemin qui conduisait du libre au Vatican, à un quart de mille environ de Saint-Pierre.

Monsignor regarda les armoiries sculptées et peintes au-dessus de la porte et sourit :

— Je ne me doutais pas que vous dussiez m’amener ici ! dit-il.

— Comment, vous reconnaissez l’endroit ?

— Hé ! n’est-ce point le palais où demeuraient autrefois les membres proscrits de la famille royale des Stuarts ?

— Allons, dit en souriant le P. Jervis, je vois que votre mémoire est décidément en train de s’améliorer !

Un magnifique serviteur apparut sur le seuil, s’inclina très bas, et fit entrer la voiture.

— Au fait, dit le P. Jervis, pendant qu’ils traversaient le vestibule, je ferais bien d’aller m’informer tout de suite au Vatican. Donnez-moi votre carte ! Je vais courir tout de suite là-bas, et puis je reviendrai vous retrouver à la table du déjeuner. Je dirai ma messe à Saint-Pierre.

Sous la conduite d’un nouveau serviteur, monsieur pénétra dans une très agréable suite de chambres, disposées un peu de la même manière qu’à Versailles. Les fenêtres donnaient sur une cour centrale, où jouait une fontaine. Les chambres elles-mêmes étaient aménagées suivant la vieille mode romaine, avec des plafonds peints, des dalles de pierre, et quelques tentures de damas.

Monsignor se tourna vers le serviteur :

— Il y a quelque temps déjà que je ne suis point venu à Rome, dit-il, en latin. Cette maison-ci, qu’est-ce que c’est maintenant ?

— Monsignor, c’est le Palais Anglais. L’appartement que va occuper monsignor est celui de S. E. le cardinal Bellairs.

— Et le roi lui-même demeure ici ?

— C’est le palais de Sa Majesté ! répondit l’homme. Le prince Georges est arrivé il y a deux jours. Son Altesse occupe l’appartement d’au-dessous.

Monsignor sourit. Il comprenait maintenant la manière évasive dont le P. Jervis avait accueilli toutes ses questions, touchant leur prochaine demeure à Rome. Évidemment on avait voulu que le malade pût assister de près à toutes les cérémonies.

Une demi-heure après, le P. Jervis arriva.

— Monsignor, dit-il, vous avez le choix. En votre qualité de prélat domestique, vous pouvez ou bien prendre place dans la procession, — voici votre permis ! — ou bien, si vous le préférez, vous pouvez voir la procession des fenêtres du palais.

— Et quel est le programme ?

— À neuf heures, la procession quitte Saint-Pierre pour se rendre au Latran. Là, le Saint-Père chante la messe, en évêque, dans sa propre cathédrale. Puis, vers midi, je suppose, au retour de la procession, Sa Sainteté visite la tombe de saint Pierre. L’après-midi, Elle assiste aux vêpres dans la basilique ; après quoi Elle donne la bénédiction urbi et orbi, du haut du balcon, comme d’habitude.

— Et, vous, qu’est-ce que vous me conseillez ?

— Ma foi, je vous engagerais à rester ici jusqu’à midi, de manière à ne pas vous fatiguer. Nous pourrons tout voir admirablement. Puis nous irons à Saint-Pierre, pour assister à la visite du tombeau, et nous reviendrons ici pour le grand déjeuner. Et ensuite nous verrons à arranger l’après-midi. Cela vous va ? Parfait ! Et maintenant, hâtons-nous de nous restaurer un peu !

— Qui donc est le prince Georges d’Angleterre ? demanda monsignor, quelques instants plus tard, pendant que les deux amis se trouvaient attablés devant des tasses de cafés.

Le P. Jervis se mit à rire.

— Ah ! vous avez déjà appris cela ? Mais oui, naturellement, c’est lui qui est venu ! Il n’est que le second fils du roi, un jeune garçon ; mais c’est lui qui va représenter la couronne d’Angleterre. Chaque souverain a envoyé un prince du sang royal pour cette journée, à l’exception de l’empereur d’Allemagne.

— Chaque souverain de l’Europe ?

— Non pas de l’Europe, mais du monde entier. C’est que, voyez-vous, l’Orient se trouve à moins de trois jours d’ici, par les aériens rapides. De telle façon que même les Chinois…

— Allez-vous me dire que la Chine et le Japon ont envoyé des représentants ?

— Mais certainement ! Le Japon est naturellement tout chrétien, depuis longtemps ; et la nouvelle dynastie chinoise est chrétienne aussi.

— Et dites-moi, reprit monsignor, la Russie, depuis quand est-elle devenue catholique ?

— Hé, mon cher monsignor, voilà une question embarrassante ! Ma foi, il y a bien au moins un demi-siècle.

— Et qu’est-ce qui l’a convertie au catholicisme ?

— Le simple bon sens, je suppose. Ce qui m’étonne, au contraire, c’est que ces gens-là aient pu rester aussi longtemps dans leur erreur.

— Mais l’ancienne dispute des deux Églises, la clause du Filioque ?

— Bah ! du moment que Pierre est accepté, le reste s’ensuit.

— De telle sorte qu’à l’exception de l’Allemagne la masse entière du monde civilisé se trouve représentée à Rome aujourd’hui ?

— Mais certainement ! Vous allez voir tous les princes à la procession.

II

Une heure plus tard, ils prirent leurs places devant la fenêtre centrale de la longue Sala du troisième étage, donnant sur l’étroite rue qui, ellemême, débouchait sur l’énorme place de Saint-Pierre.

C’était une vraie journée romaine, intensément claire et brillante, mais déjà assez chaude pour que monsignor pût se féliciter d’avoir choisi le rôle d’un simple spectateur. Sûrement, le retour du Latran, aux environs de midi, allait être pour les membres de la procession une épreuve sérieuse.

La rue et la place présentaient un aspect d’un éclat extraordinaire. Le pavé, d’abord, ne formait tout entier qu’une épaisse couche de verdure. Les maisons d’en face, où chaque fenêtre était encombrée de têtes, se trouvaient à demi cachées sous les tapisseries et les bannières ; et par delà les clôtures, de chaque côté des mâts enguirlandés, c’était également une masse compacte de tètes et de bras. Avec cela, un murmure continu, comme un bourdonnement étouffé et puissant produit par d’innombrables voix, dans toute l’atmosphère d’alentour. Car, depuis vingt-quatre heures déjà, la Campagne avait déversé sur Rome tous ses habitants ; et il n’y avait pas une ville en Italie, ni presque en Europe, d’où des aériens spéciaux n’eussent amené de pieux pèlerins pour assister à la l’été des Apôtres dans leur cité propre. Voilà donc pour les yeux et pour les oreilles : tandis que l’odorat, de son côté, aspirait délicieusement le parfum des plantes aromatiques semées sur le pavé, et déjà un peu foulées sous les pieds des chevaux galopants d’une centaine de gendarmes ou de messagers.

Monsignor eut d’abord quelque peine à se représenter exactement les dispositions adoptées pour l’ornementation de la vaste place circulaire. La façade de la basilique était tapissée, suivant la coutume italienne, de gigantesques tentures de drap rouge ; et jusqu’au haut des marches du seuil s’allongeait la large avenue de verdure qui cachait les dalles. Aux deux côtés se dressaient des groupes imposants de cavaliers, rangés là, sans doute, en attendant qu’ils pussent prendre leur place dans la procession. Sur la droite, immuable et magnifique s’élevait le palais du Vatican, sans autre ornement qu’une tenture décorant les Portes de Bronze ; et par-dessus tout cela, comme une bénédiction en pierre, se détachant contre le bleu vif du ciel, planait le dôme de la basilique.

Monsignor Masterman employa de longues minutes à examiner et à se rendre compte. Puis il se rassit au fond de sa chaise, avec un soupir.

— Autrefois, demanda-t-il, lorsque Rome dépendait du gouvernement italien, le pape ne sortait jamais du Vatican, n’est-ce pas ?

— Hé ! comment aurait-il pu en sortir ? Ne voyez-vous pas que la seule chose absolument nécessaire, au point de vue humain, pour que le monde accordât sa confiance à l’Église, était que le pape lui apparût vraiment un personnage supra-national ? Pendant bien des années, naturellement, l’usage était que le Souverain Pontife fût de race italienne : car son séjour à Rome le faisait dépendre de l’Italie, et les Romains ne se seraient pas facilement accommodés d’un étranger. Mais cette situation imposait d’autant plus au pape le devoir de se détacher, après son élection, de tous ses liens personnels avec ses compatriotes de naguère. Il était tenu, pour ainsi dire, d’être à la fois deux choses : un Italien pour l’Italie et un non-Italien pour le reste de la chrétienté. Et pourriez-vous indiquer un autre moyen qui lui permît de réaliser ce dilemme paradoxal ?

Monsignor soupira de nouveau et se prit à rêver.

Le fait est que quelque part, au fond de son esprit, il y avait un courant profond de pensées, — ou bien encore comme une voix étrangère, — lui affirmant que l’ancienne attitude des papes, leur obstination à demeurer prisonniers dans le Vatican n’était rien qu’une pose sotte et vaniteuse. (Il supposait que, sans doute, il avait dû lire cela quelque part dans un livre d’histoire.) Sûrement, des catholiques eux-mêmes avaient coutume de juger ainsi ! Des catholiques s’étaient plu à déclarer que le Vicaire du Christ aurait agi d’une manière bien plus chrétienne, en acquiesçant à L’ordre de choses établi et en se contentant de vivre comme un simple sujet italien, sans désirer ni réclamer une possession dont saint Pierre, certes, n’avait jamais joui. À quoi bon toutes ces histoires, disait-on, touchant un certain Pouvoir temporel, alors que le Royaume du Christ « n’était pas de ce monde » ?

Et cependant, maintenant que monsignor revoyait tout cela à la lumière des explications de son ami, il commençait à comprendre non pas à quel point l’ancienne attitude des papes avait été habile, mais combien elle avait été absolument et manifestement nécessaire. Il était possible à Pierre, en vérité, d’être sujet de Néron dans les choses qui regardaient César ; mais comment cela aurait-il été possible au successeur de Pierre depuis que le royaume qu’il avait à diriger ici-bas était devenu une société supra-nationale, chargée de guider toutes les nations du globe ? Oui, tout ce que lui avait dit le P. Jervis lui apparaissait étrangement clair.

Il fut réveillé de sa songerie par une main appuyée sur son genou, et, au même instant, un bruit nouveau lui arrivait de la place Saint-Pierre.

— Tenez ! lui dit vivement le vieux prêtre. Voici que la procession se met en marche !

III

Un singulier frémissement s’était répandu sur la place, pareil au mouvement d’une fourmilière soudain réveillée. Des deux côtés de l’ample voie verte par laquelle le pape allait venir, surtout, ce frémissement se poursuivait sans arrêt ; et déjà des figures émergeaient à l’entrée de la petite rue, en même temps qu’un brusque éclat de musique de cuivres remplissait l’air. Un courant magnétique d’attention passait tout le long de la rue, pour aller se perdre à l’autre coin, du côté du fort Saint-Ange.

Puis ce fut l’approche de la procession, débouchant de la place dans la rue comme d’un étang dans un étroit canal. D’abord s’avançaient des troupes militaires, compagnie par compagnie, chacune ayant une musique à sa tête. Par degrés, les deux prêtres virent passer sous leur fenêtre tous les uniformes du monde civilisé.

Durant les premiers instants, le P. Jervis avait murmuré quelques noms à l’oreille de son ami ; il lui avait même mis la main sur l’épaule lorsque les lifeguards d’Angleterre étaient apparus, avec leurs visages imperturbables dominant la splendeur d’argent de leurs uniformes ; mais bientôt l’extraordinaire spectacle qui se constituait sur la place, et notamment sur les marches de la basilique, avait enlevé aux deux prêtres tout désir de parler. Monsignor Masterman put à peine disposer d’un coup d’œil pour les ligures monstrueuses de la garde impériale chinoise, qui passaient maintenant sous la fenêtre, en armures blanches et en casques compliqués, semblables à d’anciens dieux orientaux. Car sur la place, là-bas, la procession des princes était en train de se former ; et déjà les marches delà basilique commençaient à s’allumer d’écarlate et de pourpre, pendant que les cardinaux et la cour pontificale se préparaient à accueillir leur Souverain.

Et enfin ce Souverain lui-même apparut.

Monsignor Masterman s’occupait à considérer avec une véritable stupeur le passage des grands carrosses royaux, chacun surmonté d’une couronne, chacun entouré d’une petite garde de cavaliers. Il reconnaissait quelques-unes de ces couronnes ; et son cœur bondit de surprise lorsqu’il vit en pleine réalité, devant lui, la couronne impériale d’Angleterre, soutenue par le Lion et par la Licorne, avec au-dessous, dans le superbe carrosse doré, le charmant visage d’un jeune garçon tout coiffé et vêtu d’écarlate. Mais alors un silence soudain du murmure des voix le contraignit à retourner la tête, de nouveau, vers l’extrémité de son horizon.

La place n’était plus maintenant qu’une grande mer de blanc et de pourpre, avec toute sorte d’emblèmes, or, argent, et joyaux, étincelant çà et là. C’était la procession pontificale qui avait commencé ; et voici qu’en effet un groupe nouveau surgit sous les colonnes géantes du portique de Saint-Pierre ; et la clameur des trompettes d’argent fit savoir aux milliers de spectateurs que le Vicaire du Christ, sortant de son palais, s’avançait dans la ville qui était redevenue la Cité de Dieu.

Très lentement, le pape descendit les marches, une petite figure blanche et gemmée, parfaitement visible cependant sur le haut trône où elle était portée, tandis que d’immenses éventails s’agitaient derrière elle comme pour la protéger de l’air du dehors. La figure descendait, descendait, parmi la clameur des trompettes ; et des vagues de couleur la suivaient ; et puis elle disparut, pour un instant, au milieu de la foule qui l’attendait en bas des marches.

Involontairement, monsignor Masterman se redressa sur sa chaise, et ferma les yeux…

Mais bientôt la main du P. Jervis s’appuya de nouveau sur son bras. Le vieux prêtre ne résistait pas au désir de lui signaler encore quelque chose de curieux.

À leurs pieds, maintenant, la rue était aussi complètement ecclésiastique qu’elle avait été militaire tout à l’heure, à cela près que les zouaves pontificaux s’avançaient, un par un, de chaque côté de la procession. Mais entre leurs deux rangées, ce n’était plus maintenant qu’une troupe compacte de séminaristes et de clercs. Puis^ derrière ceux-ci, venait la cour romaine, avec une magnifique chevauchée de cardinaux tout vêtus d’un rouge éclatant, et s’avançant quatre par quatre, sous leurs larges chapeaux rouges. Encore le prêtre anglais ne leur donna-t-il qu’un regard fugitif : car il avait vu derrière eux s’avancer, sous un dais splendidement orné, s’avancer lentement et en un relief merveilleux, une figure blanche sur un cheval blanc, une figure qu’ombrageait seulement un grand chapeau écarlate.

IV

Et ainsi la journée s’écoula comme un rêve, et l’homme qui conservait encore l’impression comme d’avoir été réveillé d’entre les morts observait, recueillait les images, et tâchait à se les assimiler. Une ou deux fois, durant la journée, assis à table auprès du P. Jervis, il lui posa quelques questions, et entendit vaguement des réponses ; d’autres fois, en allant et venant, il s’entretint avec d’autres ecclésiastiques ; mais le plus souvent il poursuivit un actif travail intérieur, s’ingéniant à peupler de faits nouveaux l’étrange édifice du monde qu’il commençait à découvrir autour de soi. Il prit part à la visite du tombeau de l’apôtre par le Souverain Pontife, il regarda de quelle manière le Père des Princes et des Rois s’avançait, entre ses royaux enfants, jusqu’aux portes de la Confession, qu’entouraient des lampes d’or, et de quelle manière l’héritier du premier Roi Pécheur s’agenouillait auprès des restes mortels de celui-ci.

Plus tard, aux vêpres, du haut de la même tribune, il entendit l’appel des grandes orgues neuves, dans la basilique, et les mélodies des psaumes s’élevant d’un côté à l’autre du temple, partagées entre les deux masses des chœurs. Il revit une fois de plus, en face de soi, la tribune royale où, chacun sous un dais, les souverains de la terre ou leurs représentants siégeaient pour rendre honneur à l’Oint du Très-Haut. Mais surtout ses yeux allaient et revenaient sans arrêt, avec une expression presque hagarde qui, à plusieurs reprises, ne laissa pas d’inquiéter le P. Jervis, à la figure centrale de toute cette fête, tantôt assise sur un trône, avec un groupe nombreux d’acolytes derrière soi, et tantôt se rendant à l’autel pour l’encenser, et puis enfin s’en allant, portée sur la sedia, vers le palais où, dorénavant, elle avait reconquis le droit de régner.

Le soir, lorsque déjà le soleil commença de s’abaisser derrière l’immense dôme, et que Rome surgit pareille à une cité de rêves orientale, avec des illuminations étincelant à toutes les fenêtres, monsignor Masterman, accoudé au balcon de sa chambre, eut la surprise d’apercevoir une dernière fois la petite figure blanche se dressant debout, au fond de la place, avec la triple croix pontificale étincelant dans sa main ; tout cela parmi un silence qui permettait au prêtre anglais d’entendre distinctement une voix un peu frêle, mais nette et découpée, invoquer sur la cité et le monde, avant l’imposant Amen, la bénédiction du Dieu Tout-Puissant en trois personnes, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit.

CHAPITRE VI

I

Ce fut quelques minutes après qu’ils eurent achevé leur repas silencieux, ce soir-là, que monsignor se pencha soudain en avant, sur une chaise, dans la grande loggia fraîche, et se passa les mains sur les yeux comme un homme accablé de sommeil. Des rues, au dehors, arrivait encore un murmure d’innombrables pas, avec des échos de paroles et de chants.

— Fatigué ? demanda doucement le P. Jervis. Monsignor ne répondit rien pendant un instant. Il promena un regard autour de la salle, ouvrit et referma ses lèvres, et puis, se radossant, il sourit.

— Non, dit-il. Tout au contraire, c’est maintenant enfin que je me sens réveillé.

— Comment ?

— Oui, il semble enfin que tout cela a pénétré en moi. Tout cela, — je veux dire tout ce monde étrange. Aujourd’hui seulement, j’ai commencé à voir !

Il se tut de nouveau, et s’occupa lentement à bourrer une petite pipe qu’il avait apportée dans sa valise.

— Versailles même, dit-il, ne m’avait pas entièrement convaincu ! C’était une espèce de jouet, un jouet des plus agréables, en vérité, mais… (un silence) mais ce que nous avons vu aujourd’hui, c’est cela enfin qui me donne l’impression de la réalité.

— Comment cela ?

— Eh ! bien, je puis enfin comprendre pour mon propre compte que tout ce que vous m’avez dit est réel, que le monde est réellement devenu chrétien, et le reste. Ce sont ces gardes chinois, peut-être, qui ont contribué le plus à me convaincre. Sur l’instant, je les avais à peine remarqués : mais leur image m’est revenue en tête, et je n’ai plus cessé de penser à eux. Sans compter les autres choses, naturellement, ces souverains, et puis le pape !… Au fait, je n’ai pas pu bien distinguer son visage. Est-ce que ceci est son portrait ?

Il se releva brusquement, traversa la salle jusqu’à l’endroit où pendait le portrait. Celui-ci n’avait rien de très frappant : il montrait un visage assez banal, avec des lèvres étroitement fermées. On y voyait un homme assis dans un fauteuil très orné, vêtu et coiffé de blanc suivant l’usage.

— Il a une figure tout à fait ordinaire, songea tout haut monsignor. On dirait le visage d’un homme d’affaires !

— Oh ! oui, répondit le P. Jervis, il est ordinaire ! C’est un homme d’une probité irréprochable, et d’une intelligence très suffisante. Jamais encore jusqu’ici, voyez-vous, il n’a eu à affronter aucune grande crise. On le dit très habile financier… Mais vous paraissez désappointé ?

— C’est que je ne m’attendais pas à le voir ainsi, dit le prélat, toujours songeur.

— Et pourquoi pas ?

— Il me semble occuper désormais dans le monde une position si extraordinaire ! Je me serais attendu à trouver en lui plus de…

— Plus de génie ? Mais dites-moi, monsignor, ne croyez-vous pas que l’homme moyen constitue le meilleur administrateur ?

— Voilà qui est de la démocratie toute pure !

— Pas du tout ! La démocratie n’accorde à l’homme moyen aucun pouvoir réel. Elle le noie parmi ses compagnons. Ce qui revient à dire qu’elle tue son individualité ; et son individualité est la seule chose précieuse, de tout ce qu’il possède.

Monsignor vint se rasseoir, en soupirant.

— Enfin, je crois que j’ai compris le monde présent ! répéta-t-il. Je commence à me rendre compte de la réalité de tout cela. Mais il faut encore que je voie bien d’autres choses, pour achever de me persuader !

— Quelle espèce de choses ?

— Ma foi, je ne sais pas trop comment vous l’expliquer… Je serais tenté d’appeler ce que je désire voir : le côté de la science. Jusqu’ici, je n’ai vu que le côté de la foi. Je comprends bien que toute la vie du monde se meut à présent sur le fondement du catholicisme : mais je n’aperçois pas encore pleinement de quelle façon cette vie s’accorde avec la science. De mon temps… (il s’arrêta) je veux dire que j’avais comme l’idée qu’il existait un abîme entre la science et la foi, une séparation radicale, sinon une absolue contradiction. Comment ces deux ordres séparés se sont-ils rejoints ? Quelle est l’attitude nouvelle de la science, prise en bloc, à l’égard de la religion ? Est-ce que, de part et d’autre, l’on se borne à dire que la science et la foi doivent poursuivre leur propre voie, sauf à ne jamais se rencontrer ?

Le P. Jervis parut embarrassé.

— Mais, dit-il, vraiment je ne comprends pas. Il n’y a aucun conflit entre la science et la foi. Ne vous ai-je pas dit que la grande majorité des savants étaient des prêtres ?

— Oui, mais quel est le point de contact ? Voilà ce que je ne vois pas encore !

Le prêtre secoua la tête, en souriant.

— Je vous assure que je n’ai aucune idée de ce que vous voulez dire, monsignor. Donnez-moi un exemple !

— Eh ! bien, par exemple, voici les guérisons miraculeuses ! Je me rappelle que M. Manners nous en a dit un mot. Autrefois, les savants déclaraient que ces cures résultaient de la suggestion, tandis que les catholiques affirmaient qu’elles étaient surnaturelles. Comment les deux opinions se sont-elles conciliées ?

Le P. Jervis réfléchit un moment.

— Je dois dire que je n’ai jamais songé à cette question sous un tel angle, dit-il. Il me semble que tout le monde, aujourd’hui, est d’accord pour admettre que la puissance de Dieu est capable de tout. Dans certains cas, en effet, Dieu agit par l’entremise de la suggestion, et dans d’autres par celle de forces surnaturelles que nous ne connaissons pas. Mais ne trouvez-vous pas que cela n’a aucune importance, pourvu seulement que l’on croie en Dieu ?

— Oui, mais ce que vous me dites là ne répond pas à ma véritable question.

Soudain la porte s’ouvrit, et un serviteur entra.

— C’est l’évêque de Sébaste, qui demande si monsignor peut le recevoir, dit-il en s’inclinant devant le prélat anglais.

Celui-ci jeta un rapide coup d’œil au P. Jervis.

— L’évêque de Sébaste est venu ici en qualité de chapelain du prince Georges, expliqua rapidement le vieux prêtre. Je crois que nous devons le recevoir.

— Fort bien ! Faites-le entrer ! dit monsignor. Puis, se retournant de nouveau vers son compagnon :

— Ne croyez-vous pas que vous devriez le mettre au courant de mon aventure ?

— Bah ! vous verrez qu’il n’en sera aucun besoin.

— Je suis ravi de vous revoir, monsignor, commença l’évêque, quelques minutes plus tard, en se montrant sur le seuil avec le P. Jervis.

— Vous êtes bien aimable, monseigneur ! répondit Masterman, tout en se redressant après avoir baisé l’anneau de son visiteur.

Lorsque l’évêque se fut assis, monsignor l’examina attentivement, mais sans rien découvrir en lui d’exceptionnel. Cet évêque de Sébaste semblait un prélat caractéristique, gros, rouge, familier et souriant, avec des yeux lumineux et une bouche bien découpée. Il était vêtu de sa robe de cérémonie, mais sans aucune trace de solennité dans toutes ses manières.

— Je suis venu voir si vous désiriez assister à la réception de ce soir, dit-il. Si vous y consentez, nous pourrons partir ensemble. Mais, en ce cas, il est déjà plus que temps.

— Nous n’avons pas entendu parler de cette réception.

— Oh ! c’est une soirée toute improvisée. Le Saint-Père, d’ailleurs, n’y apparaîtra sans doute pas, sauf peut-être pour quelques instants.

— Mais c’est bien au Vatican ?

— Oui, naturellement. Il y aura une foule énorme, cela va de soi. Mon prince, lui, est déjà dans son lit, le pauvre petit ! Les cérémonies de la journée l’ont épuisé. Et moi, après l’avoir quitté, j’ai pensé que, si vous vouliez m’accompagner, cela nous divertirait de passer une demi-heure au Vatican.

— Je crois que, en effet, cela pourrait nous intéresser, observa le P. Jervis.

— Une voiture nous attend à la porte, dit l’évêque en sa relevant, nous n’avons pas une minute à perdre.

II

Les trois prêtres anglais étaient convenus de se retrouver au pied de la Scala Regia. Mais le moment fixé pour leur départ était passé déjà depuis un quart d’heure lorsque, tout d’un coup, monsignor s’aperçut qu’il s’était égaré.

Il avait erré longtemps, après avoir salué le cardinal qui, en l’absence du pape, se trouvait chargé de recevoir les visiteurs. Tout d’abord, il avait eu près de soi le P. Jervis et l’évêque de Sébaste, qui lui avaient désigné les personnages les plus notables. Mais bientôt, la foule l’ayant séparé de ses compagnons, il s’était trouvé seul à aller et venir dans d’innombrables corridors, cours, loggias, et salons de réception, observant les foules qui l’entouraient, et échangeant des saluts avec toute sorte de personnes sur son passage.

Le régime entier du palais l’étonnait par sa nouveauté. Il s’était imaginé, sans trop savoir pourquoi, que le Vatican devait être un lieu de silence et de dignité solennelle, avec quelques serviteurs çà et là, un petit nombre de prélats domestiques, un cardinal ou deux, et, dans certaines occasions, un groupe de visiteurs, ou bien encore une bande de pèlerins emmenés vers un salon d’audience.

Or, certes, ce soir-là, ce qu’il voyait était tout différent.

D’abord, le palais tout entier était illuminé. D’immenses lampes électriques versaient leur lumière dans chacune des cours. Des orchestres avaient été placés en divers endroits ; et, de quelque côté que se dirigeât le visiteur, dans les corridors, les salles, les escaliers, les cours, débordant de chaque porte et de chaque couloir, se mouvait une multitude incroyable de personnes, des piètres en majorité, mais aussi beaucoup de laïcs (à l’exclusion des femmes, seulement) : tout cela parlant, riant, semblant à son aise, et n’ayant l’air de rien trouver d’exceptionnel dans ce qu’il voyait autour de soi.

Pour monsignor Masterman, au contraire, malgré toutes ses découvertes de la journée, ce spectacle apparaissait extraordinaire ; une fois de plus, il ramenait au fond de son esprit une surprise, devant l’état de choses que son ami s’efforçait de lui faire trouver parfaitement simple et naturel. À coup sûr, le monde et l’Église semblaient maintenant vivre l’un avec l’autre dans des termes d’une cordialité bien étonnante !…

Mais voici que, à présent, le prélat anglais s’était complètement égaré ! Il avait suivi un long corridor, en se figurant que celui-ci le ramènerait a la cour de Saint-Damase, d’où il connaissait suffisamment son chemin. Mais le voici qui s’arrêtait d’un instant à l’autre, hésitant, avec l’impression que chaque pas nouveau qu’il faisait l’entraînait plus loin des lumières et de l’écho mélangé de la musique et des voix !

Or, pendant qu’il se tenait immobile, une porte s’ouvrit quelque part, devant lui, et il lui sembla entendre des voix toutes proches. Ceci le rassura, et il poursuivit son chemin.

Il ne s’arrêta plus de nouveau que dans une pièce relativement assez petite, avec un beau plafond sculpté en caissons. Là, aucun bruit ne pouvait plus le guider, car il avait refermé deux ou trois portes derrière soi, sur sa route. Un silence à peu près complet l’entourait de tous côtés ; et, seul, un globe lumineux brillait doucement au plafond. Le visiteur se tint quelque temps à écouter ce silence, jusqu’au moment où il s’aperçut que ce n’était pas un silence véritable. Il y avait un très faible murmure, comme d’une voix contenue, derrière l’une des quatre portes qui s’ouvraient sur la salle ; et à côté de cette porte s’appuyait la hallebarde d’un suisse, comme si le suisse lui-même avait été appelé ailleurs brusquement. Cette vue le décida ; il marcha jusqu’à la porte, mit sa main sur la poignée, et aussitôt le murmure s’arrêta. Masterman acheva de tourner la poignée, et ouvrit la porte.

Pour un moment, il regarda sans comprendre. Il s’était attendu à trouver un passage, une salle des gardes ; or, ce qu’il voyait était une sorte de chapelle ou de sacristie, avec les vagues contours d’un autel surmonté d’une croix, et il y avait là deux figures.

L’une des figures, vêtue d’un habit de franciscain, nu-pieds, avec une étole de pourpre sur ses épaules, s’élança vers lui, et, d’un geste vif, lui fit signe de se retirer.

— Que faites-vous ici ? Comment osez-vous ?… Je vous demande pardon, monsignor, mais…

— C’est moi qui vous demande pardon, mon père ! Je me suis égaré… je suis un étranger !

— En arrière, tout droit par là, monsignor ! balbutia le moine. Le garde aurait dû vous le dire.

Masterman commençait à entrevoir la vérité, et ses yeux revenaient sans cesse involontairement à l’autre figure, toute blanche, qu’il voyait agenouillée devant l’autel.

— Mais oui, reprit le moine, c’est le Saint-Père ! En arrière, tout droit par là, monsignor !

Et ce fut tout. Les deux portes s’étaient refermées presque simultanément derrière le moine, qui était revenu remplir sa tâche, et derrière l’étranger, qui se trouvait maintenant à l’extrémité du long corridor par lequel il était venu. Et Masterman s’arrêta une fois de plus, étrangement remué.

Non pas qu’il eût vu quelque chose de bien remarquable en soi : simplement le pape occupé à se confesser. Et cependant, le contraste dramatique entre l’éclat et le bruit de la réception au dehors, et de cette chapelle silencieuse et obscure où le Vicaire du Christ se tenait à genoux, confessant ses péchés, ce contraste produisait en lui un mélange singulier d’émotion et de trouble.

Jusqu’alors, depuis son inexplicable accident, il avait été initié par degrés à une nouvelle série de sensations, chrétiennes en vérité, mais avec cela tout humaines et temporelles d’aspect. Il avait commencé à apprendre que la religion pouvait transformer le monde extérieur et tourner à ses propres fins toutes les pompes et les gloires de l’existence extérieure. Il avait commencé à comprendre qu’il n’y avait rien d’étranger à Dieu, qu’aucune ligne de partage n’existait entre le domaine du créateur et celui de la créature. Mais voici que maintenant, d’un seul coup, il avait été ramené face à face devant des réalités plus intérieures, et avait aperçu, en quelque sorte, l’essence secrète de toute cette splendeur du dehors ! Le pape escorté et servi par tous les princes de la terre, le pape agenouillé devant un moine aux pieds nus : c’étaient les deux pôles entre lesquels se déployait toute la splendeur de la religion.

Et le visiteur demeurait toujours fixé sur place, un peu tremblant, tâchant à ressaisir sa pensée tourbillonnante. Puis il passa la langue sur ses lèvres, brusquement devenues sèches, et se remit en marche dans le grand corridor, pour aller rejoindre ses amis.

CHAPITRE VII

I

— Ce que je ne comprends pas encore tout à fait, dit monsignor, c’est le point dont je vous parlais l’autre jour, concernant la science et la foi. Je ne vois pas bien où l’une finit et où commence l’autre. Il me semble que la controverse élevée jadis à ce sujet ne peut pas s’être arrêtée. Le matérialiste affirme que la nature est l’auteur de toutes choses, et que les phénomènes les plus inexplicables nous apparaîtront tôt ou tard sous leur vrai jour, c’est-à-dire comme de simples manifestations des forces naturelles, lorsque la science aura fait de nouveaux progrès ; tandis que, pour le théologien, d’autre part, certaines choses se trouvent si évidemment en dehors du domaine de la nature qu’il est impossible qu’elles ne soient pas l’effet d’un pouvoir surnaturel. Voilà deux opinions qui m’ont toujours paru inconciliables ; et je n’arrive pas à deviner comment la société moderne a trouvé le moyen de les mettre d’accord.

Le P. Jervis resta un moment silencieux.

Les deux amis étaient assis sur le pont d’un navire aérien, à la tombée du soir. Ils volaient en droite ligne vers la direction du soleil couchant. Monsignor s’était maintenant presque familiarisé avec ce genre de sensations ; et cependant le spectacle qui se déroulait peu à peu autour de lui, depuis une demi-heure, Pavait tenu jusque-là comme fasciné. Son compagnon et lui avaient quitté Rome après trois ou quatre jours passés encore à visiter les églises ; et ils s’étaient également arrêtés plus d’une fois dans leur voyage à travers l’Italie. Puis, peu de temps après avoir franchi la frontière, ils avaient quitté les aériens lents, destinés aux excursions d’une ville à l’autre, pour s’embarquer de nouveau dans un de ces navires rapides qui leur avaient servi déjà, à deux reprises, de Londres à Paris et de Paris à Rome.

Ils devaient arriver à Lourdes dès ce même soir ; et c’était surtout depuis leur première vue des Pyrénées que monsignor s’était trouvé plongé dans un véritable rêve d’éblouissante beauté. À sa gauche se dressaient les montagnes, qui, de la hauteur d’où il les voyait, semblaient former une seule masse énorme, aux contours nettement découpés, mais toute traversée de raies, de taches, de cercles de lumière dorée alternant avec d’insondables abîmes d’ombres dont les couleurs allaient du rouge vif au bleu paie. Puis, au pied de cette espèce de bûcher gigantesque, courait quelque chose qui lui faisait l’effet d’un léger tapis verdoyant, parsemé çà et là de broderies figurant des villes blanches.

de sombres forêts, des rivières d’argent. Encore cette vision elle-même était-elle en train de changer, pendant que le voyageur observait rallongement continu des ombres. Des couleurs nouvelles et étranges, évoluant autour d’une note fixe de bleu, envahissaient lentement l’horizon. Par instants, une flaque d’eau se mettait à étinceler, à trois mille pieds au-dessous du navire ; et déjà là-bas, très loin à l’extrémité de la plaine assombrie, se laissait deviner le rivage de la mer, tout doré sous l’immense dôme rose du ciel.

— Ce que vous me demandez m’embarrasse beaucoup, dit enfin le P. Jervis, un peu ennuyé d’avoir à se distraire de sa contemplation. Je veux dire que je ne me sens pas bien préparé à vous citer comme cela, à l’improviste, les arguments de la science moderne. Mais en premier lieu, voyez-vous, je vous dirai que les savants, durant les cinquante dernières années, se sont efforcés de classer, d’une manière aussi complète que possible, tout ce dont la nature était capable. Nous savons avec certitude, par exemple, que, dans telles catégories de tempéraments, le corps et l’esprit ont entre eux une plus grande sympathie que dans d’autres ; et que si, dans des tempéraments de cette nature, l’esprit est persuadé de l’avènement de telle ou telle chose, cette chose arrivera à coup sûr, simplement sous l’effet de l’action de l’esprit sur le corps.

— Par exemple ?

— Eh bien ! il y a certaines maladies nerveuses, corporelles ou purement psychiques…

— Oh ! celles-là ne comptent guère ! interrompit dédaigneusement le prélat.

— Attendez une minute ! Il y a donc, comme je le disais, certaines affections qui, au moyen de la suggestion, peuvent être guéries instantanément. Puis il y en a d’autres, très étroitement dépendantes du système nerveux, mais qui entraînent avec soi des altérations matérielles non seulement dans le cerveau, mais dans les organes ou les membres. Celles-là aussi peuvent être guéries par une simple suggestion naturellement : mais non pas instantanément. Dans les cas de ce genre, la guérison exige toujours une période plus ou moins proportionnée à celle pendant laquelle la maladie s’est développée. Prenez, notamment, le lupus. Ce mal a été plus d’une fois guéri dans nos laboratoires mentaux, mais jamais instantanément ni d’une manière rapide.

— Oui, je comprends. Continuez !

— Et enfin il y a des états corporels qui n’ont vraiment aucune dépendance directe par rapport au système nerveux. Ainsi, une jambe cassée subit l’influence de l’état du système nerveux, sous forme d’énergie vitale, de composition du sang, et le reste. Mais ce genre de maladie implique une altération des tissus dont la guérison doit nécessairement s’opérer pendant une période déterminée. Là encore, la suggestion peut hâter sensiblement le progrès de la cure, mais aucune suggestion ne saurait la rendre instantanée. La tuberculose, certaines affections du cœur rentrent également dans cette catégorie.

— Oui, je sais. Allez toujours !

— Eh ! bien, donc, la science a établi certaines périodes minima, au delà desquelles il lui est impossible d’atteindre. Et le miracle authentique ne commence que lorsque ces périodes se trouvent considérablement abrégées. C’est vous dire que les cures purement spirituelles ou nerveuses ne sont pas admises dans le domaine du miracle reconnu, encore que, naturellement, là comme partout, l’élément miraculeux puisse intervenir bien des fois. Dans la seconde catégorie, celle des maladies nerveuses et organiques tout ensemble, l’on ne reconnaît le miracle que si la guérison est instantanée. Et de même aussi, dans la troisième catégorie, il faut que la guérison se produise instantanément, ou bien avec une rapidité infiniment supérieure à celle des exemples ordinaires de cure naturelle par suggestion, pour que…

— Et vous dites que des cures de cette troisième catégorie sont fréquentes ?

Le vieux prêtre sourit.

— Hé, sans doute ! Il y a sur ce point une accumulation d’évidences, depuis un siècle et demi, qui…

— Même des membres brisés ?

— Oh ! oui. Il y a eu, par exemple, au dix-neuvième siècle, le cas de Pierre de Rudder, dans un village de Belgique. Celui-là est le premier de la série, je veux dire le premier qui ait été examiné scientifiquement. Vous le trouverez dans tous les vieux livres.

— De quoi s’agissait-il ?

— D’une fracture de la jambe, au-dessous du genou, arrivée depuis huit ans.

— Et la guérison s’est faite rapidement ?

— Instantanément !

Il y eut, de nouveau, un silence.

Monsignor s’était penché sur le rebord du navire, et considérait, à ses pieds, une plaine déjà à demi noyée de ténèbres. Une volée d’oiseaux blancs traversaient l’horizon gris, comme des petites taches lointaines, avec une lenteur et une régularité merveilleuses. Mais bientôt la pensée du voyageur revint au sujet de l’entretien précédent.

— Et que dit-on du livre de Zola ? demanda-t-il.

Le P. Jervis ne parut pas comprendre la question.

— Zola, le grand écrivain français, reprit monsignor !

Il me semblait qu’il avait fait une critique très serrée de Lourdes !

— Et quand vivait-il ? — Vers la fin du dix-neuvième siècle, je crois.

Le P. Jervis secoua la tête, en souriant.

— Jamais je n’ai entendu ce nom-là, dit-il, et cependant je me figurais connaître aussi parfaitement que possible tout ce qui avait été écrit sur Lourdes. Mais je vais m’informer.

— Regardez ! dit soudain le prélat. Cette grande ville, là-bas, qu’est-ce que c’est ?

Il désignait du doigt, à l’horizon, un réseau de lignes et de taches blanches qui commençait à se deviner sur les flancs inférieurs et au pied d’une longue échancrure qui, soudain, s’était découverte parmi les montagnes, vers le couchant.

— Hé ! répondit le P. Jervis, mais c’est Lourdes !

II

Le lendemain matin, comme les deux prêtres sortaient de la grande église où ils avaient dit leur messe, monsignor s’arrêta.

— Laissez-moi regarder encore un moment ! dit-il.

Ils se tenaient sur la plus haute plate-forme d’une superposition de trois églises élevées là depuis très longtemps, et devenues maintenant le centre de l’énorme cité qui s’était formée, peu à peu, autour du sanctuaire. Au-dessous d’eux, tout juste sous leurs yeux, et séparée de l’endroit où il se tenaient par deux vastes escaliers à balustrade, s’étendait la place ovale, bordée sur les deux côtés par les vieux bâtiments où, jadis, les médecins procédaient à leurs examens. À l’extrémité opposée de la place, derrière l’ancienne statue en bronze de la Vierge, s’élevait le nouveau bureau des constatations, que les deux amis avaient visité la veille : une grande salle communiquant avec un nombre incalculable de petites cabines d’examens et de consultations, où une armée de médecins, entretenue là par l’État, poursuivait sa tâche. Entre ces trois groupes de bâtiments, l’ovale entier de la place était rempli d’un double courant humain, sans cesse renouvelé : l’une des foules descendait vers la grotte, à gauche ; l’autre se dirigeait vers l’église. Et déjà les toits de tous les édifices de la place, ainsi que tout le flanc de la colline longé par les escaliers commençaient à laisser voir des groupes de spectateurs, avec une variété merveilleuse de couleurs chatoyantes.

À droite, derrière la place, reposait la vieille ville, qui maintenant grimpait jusqu’à la hauteur du château féodal ; et sur chacune des autres collines, au niveau du château, se dressaient les hôpitaux et hôtels qui, sous la direction de divers ordres religieux, étaient venus s’installer autour de ce fameux sanctuaire de la guérison. Sur toute l’étendue d’un espace immense, à présent, la Cité de Marie se déroulait comme un fantastique amphithéâtre de pierre blanche, faisant face à la rivière et au Lieu sacré.

Et enfin, sur la gauche, à cinquante pieds au-dessous de la terrasse où se tenaient silencieusement les deux prêtres, c’était le Gave qui coulait précipitamment, traversé par d’innombrables ponts donnant accès aux quartiers populeux, au delà du torrent.

Monsignor était frappé de l’étonnante atmosphère de paix et de pureté qui rayonnait autour de lui. Le blanc était la couleur prédominante, sous le bleu profond du ciel méridional. L’été régnait alors dans toute sa gloire, avec une brise enivrante comme le vin et fraîche comme l’eau. De l’autre côté de la place, le prélat entendait nettement le bruit rapide de cette brise agitant l’énorme bannière de Marie qui pendait au-dessus du bureau : car il n’y avait point là d’automobiles pour assourdir les oreilles. Le transport des malades se faisait au moyen d’aéroplanes, qui glissaient comme le long de rails invisibles, se dirigeant vers les deux entrées du bureau ; et, après l’examen quotidien des médecins, les malades étaient portés en litières jusqu’à la grotte ou aux piscines.

Monsignor entendit un pas derrière lui, pendant qu’il se tenait immobile, plongé dans sa contemplation, mais non pas sans que, malgré lui, une nouvelle poussée de scepticisme se fil jour du fond de son esprit. Se retournant, il vit le P. Jervis en train de saluer un jeune moine vêtu de l’habit bénédictin.

— Je m’attendais bien à vous rencontrer ici ! s’écriait le vieux prêtre. Vous vous rappelez monsignor Masterman ?

Un échangea des poignées de main.

— Le P. Adrien ne bouge plus guère de Lourdes, dit le P. Jervis, avec l’intention manifeste de révéler à son compagnon le nom du nouveau venu. Je me demande comment ses supérieurs lui permettent d’aussi fréquentes absences. Et ce livre, avance-t-il toujours ?

Le moine sourit. Il avait une figure des plus agréables, avec un visage maigre et délicat, où brillaient de grands yeux d’un bleu singulier.

— Je suis en train de revoir les dernières épreuves, répondit le moine.

Puis, avec un accent de sollicitude :

— Et vous, monsignor ? dit-il en s’adressant à Masterman. J’ai entendu parler de votre maladie.

— Oh ! monsignor est presque entièrement rétabli. Mais ne voudriez-vous pas nous montrer le bureau ?

Le jeune moine approuva, d’un signe de tête.

— J’y serai toute la journée, dit-il. Vous n’aurez qu’à me demander, à n’importe quelle heure.

— C’est que monsignor désirerait tout voir un peu à fond. Il rêverait de pouvoir examiner au moins un cas de près. Y a-t-il en ce moment quelque chose… ?

— Hé ! cela se trouve à merveille, interrompit le moine. Tenez, — poursuivit-il, après avoir cherché un moment dans ses poches, — voici la feuille qui vient de paraître ! Lisez d’abord ceci !

Il avait tendu à monsignor une feuille imprimée, ressemblant un peu à un petit journal populaire.

— De quoi s’agit-il ? demanda Masterman.

— D’une paralysie du nerf optique : la feuille vous donnera tous les détails. C’est un Russe, de Pétersbourg. Les deux yeux complètement aveugles, les nerfs détruits : et il a vu clair, hier soir, pour la première fois. Il doit nous être amené de l’hospice russe vers onze heures.

— Allons, dit le P. Jervis, nous ne voulons pas vous retenir ! Mais nous ne manquerons pas d’être là vers onze heures.

Le moine s’éloigna après un rapide adieu.

III

La grande salle du bureau était déjà toute comble lorsque les deux prêtres y pénétrèrent, quelques minutes avant onze heures. Cette salle était arrangée plus ou moins comme un théâtre, avec un large passage courant droit depuis les portes, à l’une des extrémités, jusqu’au pied de la scène, dans le fond. Cette scène elle-même, que dominait une grande statue de Marie, communiquait avec les chambres d’examen, disposées sur les deux côtés, derrière la statue.

Les deux prêtres prirent un passage latéral réservé seulement aux personnes privilégiées, et donnant accès derrière la scène. Pendant qu’ils marchaient, ils entendirent un bruit d’applaudissements et de voix, jaillissant tout d’un coup de la grande salle.

— Voilà une présentation finie ! dit le P. Jervis. Suivez-moi, monsignor, nous allons trouver à nous placer.

Ils continuaient d’avancer dans le couloir, sous la conduite d’un jeune employé en uniforme. Tout le long du couloir ils apercevaient de calmes petites chambres blanches, avec des groupes d’hommes vêtus de blanc dans quelques-unes d’entre elles. Enfin ils arrivèrent à quelque chose qui semblait une espèce de salle de comité, éclairée par de hautes fenêtres, avec une grande table en fer à cheval derrière laquelle se tenaient assis une douzaine d’hommes, chacun portant sur sa poitrine une croix rouge et blanche. En face du jury formé par ces examinateurs, mais à demi cachée par le dos d’un fauteuil, était assise une figure d’homme. Le guide se dirigea vers une des extrémités de la table ; et presque au même moment ils virent le père Adrien se lever et leur faire signe.

— Je vous ai réservé deux places, murmura-t-il en les abordant. Et puis, tenez, je vous engage à accrocher ces croix à votre boutonnière : elles vous permettront de pénétrer partout.

Et il leur remit deux croix rouges et blanches, un peu plus petites que celles des examinateurs.

— Nous n’arrivons pas trop tard ?

— Pas beaucoup, murmura le moine.

Puis il se tourna de nouveau vers le patient, un paysan russe tout à fait typique, blond et barbu, les yeux clos, qui, en ce moment, répondait à une question du président assis au centre de la table.

Soudain le moine se retourna vers les deux nouveaux venus.

— Pouvez-vous comprendre le russe ?

Monsignor secoua la tête, négativement.

— Eh ! bien, je vous expliquerai tout après la séance ! dit le P. Adrien.

Monsignor éprouvait une impression singulière à se trouver assis là, dans cette chambre toute tranquille, après la poussée et le bruit des foules qu’ils n’avaient point cessé de rencontrer depuis le matin. L’atmosphère générale de la chambre était, d’ailleurs, éminemment pratique et positive, sans rien de religieux qu’une statue de Notre-Dame de Lourdes fixée dans le mur au-dessus de la tête du président. Et ces douze hommes, qui se tenaient assis là, eux aussi, semblaient animés de dispositions toutes positives. D’âges et de pays divers, tous portant la blouse blanche du médecin, avec des papiers étalés devant eux, ils se penchaient en avant, ou s’adossaient à leurs sièges, mais tous semblaient écouter et observer attentivement le paysan russe qui, toujours les yeux fermés, répondait aux brèves questions du président. Aucune trace d’excitation religieuse dans l’air : un milieu de pure et simple recherche scientifique.

Avec cela, l’homme qui avait perdu sa mémoire ne pouvait s’empêcher de sentir autour de quelque chose qui lui était vaguement familier… Le fait est que le nom de Lourdes, lorsqu’il l’avait entendu mentionner pour la première fois après son réveil, lui avait produit l’impression d’un nom bien connu ; et maintenant il croyait se rappeler que, depuis longtemps, les catholiques avaient voulu mêler la science aux phénomènes particuliers de cet endroit. Mais une autre impression survivait également en lui, consistant à admettre que les prétentions scientifiques de Lourdes avaient été reconnues décidément sans valeur…

Soudain le Russe se releva.

— Eh ! bien ? demanda monsignor au P. Adrien, pendant que les médecins du jury causaient entre eux à voix basse.

Le moine sourit.

— De tout ce qu’a dit cet homme, je n’ai retenu qu’une seule chose intéressante. Le président lui a demandé, tout à l’heure, s’il avait vu la foule, sur son passage, en venant ici ce matin.

— Et alors ?

— L’homme a répondu que ces gens qu’il voyait lui faisaient l’effet d’arbres en mouvement… Oh ! non, il ne se doutait pas du tout que la même chose eût été dite déjà, par un frère d’infortune guéri autrefois sur les routes de Galilée[1] ! Tenez, le voilà qui s’en va à la grotte ! Il reviendra dans une demi-heure pour rendre compte de ses sensations nouvelles.

— Et vous êtes bien sûr que le nerf optique était détruit ?

Le P. Adrien le regarda d’un air surpris.

— Mais certainement ! Il a été examiné avec le plus grand soin avant-hier mercredi, dès son arrivée.

— Et vous croyez qu’il va pouvoir recouvrer la vue ?

— Le contraire m’étonnerait beaucoup, après ce qui lui est déjà arrivé.

La sortie du Russe avait causé un grand mouvement dans l’assistance, aux environs de la porte. Bientôt, un jeune médecin à l’œil vif fit un signe de tête, et l’on vit apparaître un brancardier suivi d’une civière.

— Mais comment avez-vous le temps d’examiner tous ces milliers de cas ? demanda monsignor, tout en regardant s’avancer la litière.

— Oh ! il n’y a pas un cas sur cent qui arrive jusqu’à nous ici ! De plus, ceci n’est que l’une des six salles d’examen. Ce sont seulement les cas les plus « sensationnels », ceux où il existe une lésion organique sérieuse, qui arrivent devant l’espèce de cour suprême que vous voyez autour de la table… Mais je me demande ce que peut bien être ce cas nouveau ? — ajouta-t-il, en tirant de sa poche la feuille imprimée qu’il avait déjà montrée, le matin, aux deux voyageurs.

Monsignor se pencha également sur cette feuille. Une trentaine de paragraphes soigneusement numérotés donnaient la liste des cas qui devaient être examinés ce jour-là.

— Le numéro 14 ! murmura le P. Adrien. Ce numéro 14 était un cas de fracture de l’épine dorsale : une jeune fille, âgée de seize ans, une Allemande. L’accident était arrivé quatre mois auparavant. Le rapport, signé d’une demi-douzaine de noms connus, décrivait la paralysie complète des membres inférieurs, avec maints symptômes significatifs.

Monsignor releva la tête, et regarda la jeune malade. Il fut frappé de ses yeux fermés et de la décoloration de ses lèvres. Cependant, le P. Adrien lui disait à l’oreille :

— Ce cas attiré une attention toute particulière. On affirme que l’empereur d’Allemagne lui-même s’y est intéressé, ayant appris la chose par l’une des dames de sa cour, au service de laquelle se trouvait cette jeune fille. Le cas est d’ailleurs vraiment curieux, pour divers motifs. D’abord, la fracture est complète, et c’est déjà merveille que la jeune fille ne soit pas morte. En outre, ce cas a été retenu, comme une sorte d’épreuve, par un groupe de matérialistes berlinois. Ils s’en sont emparés, notamment, parce que la jeune fille avait déclarée plusieurs reprises qu’elle avait la certitude absolue d’être guérie à Lourdes. Elle assurait avoir eu une vision de la Vierge, qui lui avait promis cela. Son père est un libre penseur, et ne l’a laissée venir ici qu’afin de pouvoir tirer argument de l’inutilité de ce voyage.

— Et par qui a-t-elle été examinée ? demanda monsignor.

— Par une foule de nos médecins, déjà hier soir en arrivant, et puis encore ce matin. Notre président lui-même, le docteur Meurot, que vous voyez là-bas au centre de la table, l’a soigneusement examinée ce matin ; et maintenant sa comparution n’est plus qu’une simple formalité, avant son départ pour la grotte. La fracture est complète. C’est entre la dixième et la onzième vertèbre dorsale.

— Et vous pensez qu’elle pourra guérir ?

Le P. Adrien sourit.

— Qui pourrait le dire ? répondit-il. Nous n’avons encore eu qu’un seul cas de guérison, dans ce genre, et même les papiers qui s’y rapportent ne sont pas tout à t’ait en règle, bien que la guérison passe généralement pour authentique.

— Mais est-ce que c’est possible ?

— Oh ! quant à cela, certainement ! Et la conviction de la jeune fille elle-même est absolue. L’affaire sera des plus intéressantes.

— Vous me semblez prendre tout cela bien aisément ! murmura le prélat.

— C’est que, voyez-vous, la réalité des faits de guérison ne saurait plus donner lieu au moindre doute. Des cures se sont produites ici, par centaines, dont l’idée seule aurait paru impossible à tous les médecins. Mais…

Il fut interrompu par un mouvement des brancardiers.

— Voici qu’on va remmener à la grotte ! dit-il. Et maintenant, monsignor, que voulez-vous faire ? Désirez-vous descendre aussi à la grotte, ou bien préférez-vous assister encore à l’examen de quelques autres cas ?

— Oui, je serais heureux de pouvoir rester encore un peu ici, répondit monsignor.

IV

C’était l’heure de la procession du soir et de la bénédiction des malades.

Toute la journée, l’homme qui avait, perdu la mémoire s’était promené çà et là avec ses compagnons, chacun portant le petit insigne qui leur permettait d’entrer partout. Ils avaient déjeuné avec le docteur Meurot lui-même, le président du jury d’examen.

Que si monsignor Masterman avait été profondément frappé, à Versailles, de découvrir la puissance sociale du catholicisme, et puis de constater à Rome sa réalité religieuse, bien plus forte encore était l’impression que lui causait, ici à Lourdes, la vue de ce qu’on pourrait appeler le courage scientifique de la religion. Car il semblait vraiment que, à Lourdes, celle-ci fût descendue dans une arène qui, jusque-là, — du moins d’après ce que se figurait monsignor, — s’était trouvée restreinte au seul jeu des forces physiques. Le catholicisme avait mis de côté ses affirmations oraculaires, ses assertions absolues de sa divinité ; il avait rejeté ses robes d’autorité souveraine, et monsignor le voyait maintenant occupé à lutter, dans des conditions d’égalité parfaite, avec les maîtres de la loi naturelle. Bien plus, ces maîtres acceptaient à peu près unanimement l’Église comme leur maîtresse à tous. Il n’y avait rien qui la rebutât : elle admettait tous ceux qui venaient à elle en désirant son aide, sans établir la moindre distinction arbitraire entre eux afin de couvrir ses propres incapacités. Son unique désir était de guérir les malades ; son unique intérêt théorique, de fixer avec une précision de plus en plus grande, par degrés, la ligne exacte où finissait le règne de la nature et où commençait celui du surnaturel. Et si seulement le témoignage humain avait quelque valeur, dès lors le catholicisme avait démontré à mille reprises que, sous son égide, des forces curatives opéraient auxquelles aucune science naturelle ne pouvait fournir d’équivalent. Toutes les anciennes querelles du siècle précédent semblaient dorénavant closes. Aucune dispute n’était possible touchant les faits généraux. Ce qui restait encore à définir, au moyen de cette immense réunion d’experts internationaux, était simplement la limite exacte entre les deux mondes.

Dans une grande bibliothèque installée sur la place, monsignor Masterman, toujours guidé par le P. Adrien, avait passé une couple d’heures de l’après-midi à prendre connaissance des rapports et documents photographiques les plus saisissants des annales de Lourdes ; et sa surprise n’était pas petite à constater que, même avant la fin du dix-neuvième siècle, nombre de cures s’étaient produites, pour lesquelles les savants modernes né pouvaient trouver aucune explication naturelle.

Dix minutes auparavant, il venait de prendre sa place dans la procession du Saint-Sacrement, en gardant encore dans l’oreille les derniers mots du moine :

— C’est pendant la procession surtout, lui avait dit le P. Adrien, que le travail s’accomplit. Nous-mêmes, dès que sonne l’angelus, nous abandonnons toute connaissance réfléchie pour nous livrer entièrement à la foi.

Et maintenant la procession s’était mise en marche, et déjà monsignor avait l’impression qu’il commençait à comprendre. Sa compréhension atteignit son point dominant au moment où le prélat, parmi le groupe dont il faisait partie, parvint à l’entrée du grand escalier, vis-à-vis du Saint-Sacrement. Il s’était arrêté là, pour attendre le passage du dais ; et aussitôt son cœur s’était soulevé eu lui si fortement qu’il avait eu beaucoup de peine à retenir un cri.

À ses pieds, mais vue maintenant de l’extrémité opposée à celle d’où il l’avait regardée le matin, s’étendait la vaste place, avec un aspect entièrement différent. Le centre du grand ovale était vide, à l’exception d’une sorte de chaire à prêcher, entourée d’un résonateur circulaire, et dressée tout au milieu. Mais autour de cet espace vide se déroulaient des masses immenses d’humanité, formant comme un amphithéâtre gigantesque, et s’élevant à la hauteur des toits des édifices les plus élevés d’alentour. Devant lui, monsignor voyait la superposition des églises, et là aussi, sur chaque plateforme, chaque marche, et chaque toiture, se montrait un essaim de spectateurs. Les portes des trois églises étaient ouvertes au large ; et à l’intérieur de chacune d’elles, parmi l’illumination des cierges, des tètes sans nombre se devinaient, comme dans une mosaïque vivante. La place entière était à présent dans l’ombre, car le soleil venait de descendre : mais le ciel restait clair, au-dessus des têtes, et formait une voûte de couleurs tendres, ayant toute la douceur d’une bénédiction. Çà et là, dans le bleu infini, pareilles à des éclats de diamants, scintillaient les premières étoiles.

Et voici que, de cette multitude incroyable, au signal d’une figure blanche debout dans la chaire, s’élançait un chant vers Marie, comme d’une seule voix énorme et douce, appelant la venue de Celle qui, depuis un siècle et demi, avait daigné faire de ce lieu sa demeure préférée, de cette grande Mère des rachetés et Consolatrice des affligés dont le Fils divin s’apprêtait maintenant à venir, lui aussi, afin de recommencer l’ancien prodige de Cana, afin de changer l’eau de la douleur en le vin de la joie… Et puis, lorsqu’apparut le dais, sur un nouveau geste impérieux de la petite figure dans la chaire, le chant cessa ; des trompettes clamèrent une phrase vibrante ; il y eut un frémissement comme d’une vague qui se brisait, produit par l’agenouillement de la foule ; et le Pange lingua éclata, parmi une adoration solennelle.

Lorsque Monsignor commença à descendre les marches, les yeux gonflés de larmes, pour la première fois il vit les rangées des malades, attendant le passage de la procession. Ils gisaient là, au nombre d’environ quatre mille, disposés côte à cote en deux grands cercles tout autour de la place, dans des civières si étroitement serrées l’un contre l’autre que l’on aurait dit deux énormes lits continus ; et entre eux se déroulait la haute plate-forme semée de fleurs qui allait servir de chemin à Jésus de Nazareth. Ils gisaient là, ces infortunés, chacun d’eux s’étant baigné tout à l’heure dans l’eau miraculeuse qui avait jailli, un siècle et demi auparavant, sous les doigts d’une humble fille de paysans.

Et cependant tous n’étaient pas guéris ! Il n’y en avait peut-être pas un de guéri sur dix, entre ceux mêmes qui étaient venus avec la plus parfaite confiance dans leur guérison. Cela, sûrement, était singulier. Est-ce donc que le même Pouvoir souverain qui avait permis la souffrance, est-ce donc qu’il entendait maintenir sa souveraineté, et montrer que le grand Créateur des lois n’était soumis à aucune loi ? Une chose, en tout cas, était certaine, si l’on pouvait accorder créance à tous les rapports que monsignor avait examinés dans la matinée ; à savoir que nulle réceptivité naturelle de tempérament, nulle attente subjective de la guérison, ne pouvait garantir l’avènement de cette guérison ; Des natures qui avaient répondu merveilleusement à toutes les expériences ou suggestions, dans les hôpitaux, semblaient avoir perdu ici toute faculté nerveuse, tandis que d’autres tempéraments, qui étaient demeurés inertes sous l’influence de la suggestion scientifique, bondissaient in pour se rendre à l’appel de la voix céleste.

Monsignor constatait que la tête de la longue procession avait atteint maintenant les portes de la basilique, et allait pénétrer dans le vaste cercle où l’attendaient les malades. C’était une vue surprenante, ces longues rangées de cierges s’avançant comme un merveilleux serpent tout imprégné de lumière ; et le prélat se perdait dans cette contemplation, pendant que lui-même marchait lentement, pas à pas, vers la basilique. Mais soudain la musique s’arrêta, et tous les yeux se retournèrent de nouveau vers les rangées des malades.

Ah ! les voilà étendus, ces crucifix vivants, d’une blancheur effrayante parmi les linges blancs qui les entouraient ! Il y avait là une femme dont le visage était dévoré d’une maladie à la fois si horrible et si mystérieuse que la science de son temps n’avait pas osé la traiter. Ses grands yeux regardaient avec une intensité presque terrible, des yeux qui semblaient à jamais fixés dans leur position présente, et qui, cependant, attendaient passionnément la Vision qui allait pouvoir ranimer et reconstituer le visage à peu près détruit. Un peu plus loin, un enfant s’agitait, gémissait, détournait la tête. Ailleurs, un vieillard se penchait en avant sur sa civière, soutenu des deux côtés par deux brancardiers… Et ainsi ils gisaient, en deux rangées sans fin, issus de toutes les nations sous le ciel, car le prélat distinguait des visages de Chinois, des visages de nègres. Et l’air même où il marchait lui semblait pénétré de douleur et d’attente.

Brusquement, une grande voix l’interrompit dans sa rêverie ; et, avant qu’il pût concentrer son attention sur ce que disait cette voix, les mots furent repris par des centaines de milliers de bouches, une courte phrase brûlante, qui déchirait l’atmosphère comme un fracas d’orage. Ah ! monsignor se rappelait, à présent. C’était la vieille prière française, consacrée par un siècle d’usage. Et pendant que le prélat continuait d’avancer, regardant tantôt la bénédiction des malades qui venait de commencer, le signe de croix fait, avec l’ostensoir d’or, par l’évêque préposé à cette charge solennelle, et tantôt les yeux affolés d’impatience qui attendaient leur tour, ce fut d’une manière presque inconsciente que ses propres lèvres se mirent à crier l’appel pitoyable : Jésus, guérissez nos malades ! Vous êtes la Résurrection et la Vie ! Puis, avec un élan triomphal : Hosanna au Fils de David !

Sans cesse il éprouvait plus vivement l’impression d’être entouré d’une grande puissance mystérieuse, évoquée par cette ardeur frénétique de cent mille âmes, et qui avait son foyer dans l’ostensoir doré de l’évêque.

Ah ! voilà évidemment le premier miracle ! Un cri, dans la foule, un grand mouvement parmi le groupe des malades et des infirmiers, une figure se dressant debout avec les bras étendus, et puis comme un rugissement d’une force incroyable, émis par l’amphithéâtre entier d’une seule voix unanime. À la manière d’une vision fugitive, monsignor aperçut des médecins qui couraient, des figures gesticulantes qui retenaient la foule derrière les barrières ; et puis il y eut comme un soupir de soulagement ; et ce fut au milieu d’un profond silence que le miraculé s’agenouilla sur la civière qui, tout à L’heure, l’avait apporté. Après quoi, de nouveau, le dais se remit en mouvement, et la voix passionnée de la foule cria : Jésus, guérissez nos malades !

La jeune Allemande que monsignor avait vue le matin se trouvait placée vers le milieu du cercle, au pied des marches de l’escalier ; et comme la procession s’approchait de cH endroit, monsignor s’efforça de la reconnaître. Oui, c’était elle, là-bas. ses yeux toujours fermés avec une expression de patience résignée, son visage toujours étrangement décoloré ! À droite et à gauche de sa civière, des médecins se tenaient à genoux, un rosaire entre les doigts. Toute la foule savait, d’ailleurs, que le cas de cette malade était d’une importance exceptionnelle : mais aussi avait-on tâché à laisser ignorer l’endroit où elle serait couchée, par crainte d’un encombrement trop considérable.

Monsignor la regardait de nouveau, avec une attention extrême. Il examinait le visage de cire, les mains inertes disposées en croix sur la poitrine avec un chapelet introduit entre elles ; et, une fois de plus, ce spectacle éveillait dans l’âme du prélat une invincible méfiance. Non, se disait-il, cette personne-là ne peut rien espérer de Lourdes ! Et, non moins involontairement, il s’indignait de la déception que l’on préparait à la pauvre fille, ainsi nourrie d’espérances chimériques.

Lentement, le dais approchait. Ses quatre porteurs transpiraient à grosses gouttes, sous le long effort ; et le visage de l’évêque qui portait l’ostensoir attestait également une lassitude profonde, causée par les milliers de bénédictions qu’il avait eu déjà à distribuer. Derrière lui, aussi, bien des visages d’hommes et de femmes appartenant aux divers ordres religieux semblaient tout abattus : car le fait est que, contrairement à l’habitude, aucun cri de malade guéri ne s’était plus élevé depuis assez longtemps. De minute en minute, l’appel du moine dans la chaire et la réponse de la foule devenaient plus pressants ; et cependant, le miracle continuait à ne pas se produire.

Maintenant l’évêque faisait son signe de bénédiction sur un homme étendu à côté de la jeune fille allemande, un homme dont le visage se trouvait caché sous un masque blanc, suggérant l’image d’on ne savait quoi d’horrible, par-dessous cette enveloppe blanche : mais, là encore, aucun mouvement ne répondait. Puis l’évêque s’avança d’un pas, et bénit la jeune fille. Hélas ! aucun mouvement ne lui répondit !

Vous êtes la Résurrection et la Vie ! clamait la voix, du haut de la chaire. Vous êtes la Résurrection et la Vie ! répondait ardemment tout l’amphithéâtre.

L’évêque avait recommencé sa bénédiction. Monsignor l’entendait soupirer, voyait sa main devenir de plus en plus tremblante. Il souleva l’ostensoir : les yeux de la jeune fille s’ouvrirent. Ils souriaient et continuèrent de sourire pendant que l’évêque faisait son signe à droite et à gauche. Et lorsque l’évêque ramena vers soi son ostensoir, la jeune fille desserra ses mains, et se dressa à demi sur son brancard.

V

Ce soir-là, les trois prêtres se trouvaient ensemble sur le toit en terrasse d’un prieuré de carmélites, de l’autre côté de la rivière, à cinq cents mètres de la grotte, lorsque la jeune Allemande arriva dans cette grotte pour y faire ses actions de grâces.

De l’endroit où les visiteurs se tenaient, il leur était impossible de discerner nettement le moindre détail de ce qu’ils voyaient. Simplement ils contemplaient l’ensemble de la scène, qui leur faisait l’effet d’un tableau de feu. Les églises, sur la gauche, se dessinaient lumineusement jusqu’aux dernières lignes du toit, contre le ciel sombre ; et au-dessous s’exhalait le doux rayonnement d’innombrables torches portées parla foule. Au-dessus de la grotte, l’abrupte falaise était toute noire, à l’exception de quelques sentiers en zigzag, qui formaient comme des ruisseaux lumineux. Et en face, pardessus le lac de feu constitué par la troupe serrée des pèlerins en prière, scintillait délicieusement la grotte où s’étaient un jour reposés les pieds de Marie, et où sa puissance avait continué de vivre, depuis lors, bien loin par delà les souvenirs du plus vieux des habitants de la ville.

Impossible également, à cette distance, d’entendre d’autres sons que le murmure ininterrompu des voix de ces innombrables milliers de fidèles. C’était comme le roulement continu de roues lointaines, ou bien encore comme l’écho de la marée envahissant un rivage rocheux. Et il n’y eut pas jusqu’aux cris de bienvenue annonçant l’arrivée du petit groupe qui ne fissent l’effet d’une chanson harmonieuse, apportée de très loin par la brise du soir.

Puis, après une assez longue pause, des trompettes se mirent à sonner, claires comme de l’argent, renforcées et réverbérées parles rochers d’où elles émergeaient ; et, pareils à la voix d’un créant qui révérait dans son sommeil, s’élevèrent ces mots solennels, articulés et distincts : Magnificat anima mea Dominum !

CHAPITRE VIII

— Ainsi vous retournez en Angleterre ? demanda le P. Adrien à monsignor Masterman.

Tous les deux étaient assis, en compagnie du P. Jervis, dans le parloir du couvent français de Bénédictins où demeurait le jeune moine anglais.

— Oui, nous partons dès demain soir, répondit monsignor. Je me sens beaucoup mieux, et il faut que je reprenne mon travail. Mais vous-même ?

— Moi, répondit tranquillement le P. Adrien, je vais rester ici pour achever la révision de mon livre.

L’homme qui avait perdu sa mémoire n’avait pas cessé d’emmagasiner des impressions décisives, pendant les trois jours passés. Il y avait eu d’abord le cas de la jeune fille allemande. Elle avait été examinée par les mêmes médecins qui avaient signé une attestation détaillée de son état, quelques heures avant sa guérison ; et le résultat du nouvel examen avait été aussitôt transmis par le télégraphe à tout l’univers civilisé. La fracture se trouvait complètement réparée ; et bien que la jeune fille se sentît encore un peu faible, après sa longue maladie, les forces lui revenaient presque d’heure en heure. Puis il y avait eu le cas du paysan russe. Lui aussi, il avait recouvré la vue, mais non pas instantanément ; elle lui était revenue par degrés. Le troisième jour seulement, il avait enfin été déclaré guéri, après avoir subi les épreuves ordinaires dans une des salles d’examen.

Mais cette découverte même ne laissait pas d’inquiéter le prélat. Car il commençait à se demander s’il n’y avait pas encore d’autres découvertes en réserve pour lui, issues des principes qu’il venait de percevoir. Il se demandait, par exemple, de quelle manière l’Église traitait ceux qui se refusaient à reconnaître ses titres, ces individus ou ces groupes isolés qui, çà et là, s’accrochaient encore aux vieux rêves du siècle précédent.

Quelques phrases prononcées par le P. Adrien le tirèrent soudain de sa rêverie.

— Je vous demande pardon, dit-il. De quoi parliez-vous ?

— Je disais que les nouvelles d’Allemagne étaient des plus mauvaises.

— Et pourquoi ?

— Les catholiques de là-bas redoutent des troubles. L’empereur s’est décidément refusé à tenir compte du miracle de la jeune servante, à laquelle il s’était d’abord intéressé, et les socialistes de Berlin sont en train d’exiger des mesures contre ceux qu’ils appellent les promoteurs de la « supercherie »… Mais il est temps pour moi de rentrer, dit le P. Adrien en se relevant. Regardez, voici que les cérémonies de la journée viennent de finir !

Par la fenêtre du parloir, les trois prêtres virent en effet les lumières qui remplissaient la vaste place s’espacer et s’éteindre peu à peu, à mesure que les divers groupes de fidèles s’éloignaient pour le repos de la nuit. Tous ces fidèles avaient souhaité bonne nuit à leur Mère, dans la grande ville française qui exhalait le vivant parfum de la petite bourgade de Nazareth ; ils avaient chanté leurs remerciements, déposé humblement leurs prières. Maintenant, l’heure était venue d’aller dormir, sous la protection de Celle qui était à la fois la Mère de Dieu et des hommes.

— Allons, bonne nuit ! dit le P. Adrien.

Et, pendant que le P. Jervis reconduisait le jeune moine, l’homme qui avait perdu la mémoire se plongea, de nouveau, dans sa rêverie.

  1. Allusion à un passage de l’évangile de saint Marc, VIII, 24, où un aveugle en train de recouvrer la vue déclare que les hommes lui apparaissent « comme des arbres qui marchent » (T. W.).