La nouvelle aurore/Première partie/2

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Teodor de Wyzewa.
Perrin (p. 47-74).

CHAPITRE II


I

— Je serai ravi, monsignor, dit l’homme d’État au maigre visage plein d’intelligence, je serai ravi de pouvoir vous faciliter la compréhension de mon livre en vous résumant à grands traits la série de ce qui m’apparaît être les étapes dominantes de l’évolution de notre vingtième siècle.

Un profond silence tomba sur toute la grande table.

En vérité, songeait intérieurement Mgr Masterman,

c’était chose merveilleuse que tout, jusque-là, se fût passé sans l’ombre d’un accroc, ainsi que l’avait d’ailleurs annoncé le bon P. Jervis ! Aussi bien ses yeux, pendant le repas, avaient-ils rencontré plus d’une fois ceux du vieux prêtre, fixés sur lui avec un sourire d’approbation satisfaite.

Pendant une bonne demi-heure, avant le déjeuner, le P. Jervis était venu causer avec lui, afin de le préparer à son rôle de président de la table. Les deux amis avaient examiné avec grand soin la situation et le caractère des principaux convives, — tous prêtres, d’ailleurs, à l’exception de M. Manners et de son secrétaire. Le P. Jervis avait donné au prélat un petit plan de la table, indiquant la place réservée à chacun ; il avait décrit l’apparence personnelle de chacun, et noté sur chacun deux ou trois faits saillants. Puis le reste de l’entretien avait été consacré à approvisionner l’homme qui avait perdu sa mémoire de quelques thèmes habituels de conversation : la singulière douceur de la température ; le succès de l’exposition organisée par un certain peintre à la mode ; le dernier congrès eucharistique, qui avait eu lieu à Tokio, et dont le cardinal était revenu tout récemment ; enfin le projet d’une remise à neuf de l’intérieur du palais archiépiscopal.

Les deux prêtres n’avaient pas eu le temps de s’en dire plus long. Mais le fait est que ces sujets-là, sous l’adroit pilotage du P. Jervis, s’étaient trouvés parfaitement suffisants ; et le repas s’était poursuivi de la manière la plus agréable jusqu’au moment, concerté d’avance, où monsignor avait parlé à M. Manners de son désir de connaître le plan général du vaste ouvrage de l’homme d’État sur l’Évolution historique du vingtième siècle.

Ou plutôt il y avait bien eu, çà et là, de petits accrocs. Par exemple, les mets du déjeuner, la manière de les servir, et aussi la manière de les manger avaient valu à monsignor quelques instants d’extrême embarras ; et il y avait eu une certaine circonstance où le président du déjeuner s’était vu forcé de feindre un accès soudain de surdité, pour pouvoir se dispenser de répondre à un convive dont il avait oublié le nom, touchant un sujet qui lui était totalement inconnu. Mais tout cela avait passé inaperçu ; et deux ou trois petites défaillances fugitives avaient pu aisément êtres mises au compte de la distraction de Mgr Masterman, — distraction dont il avait eu la joie d’apprendre qu’elle était, chez lui, un travers quasi proverbial.

Maintenant tous les grands dangers se trouvaient écartés ; et M. Manners allait se lancer dans sa conférence. Monsignor promena un regard presque heureux autour de la haute salle à manger, et, son verre en main, se carra sur sa chaise de président, pour écouter et pour retenir.

— La véritable crise de la situation religieuse, — commença Manners, d’un ton de voix tout « professionnel », avec les yeux fermés sous son large front, — il convient de la placer dans la période qui va de 1918 à 1925.

« C’était, comme vous ne pouvez manquer de vous en souvenir, une période de terrible agitation sociale. Ai-je besoin de vous rappeler la célèbre révolution des pays latins, à commencer par l’Italie et le Portugal, révolution dirigée surtout contre l’autorité politique, tandis que, dans les pays germaniques et anglo-saxons, une révolution parallèle s’adressait surtout au capital et à l’aristocratie ? Jamais autant que durant cette période le socialisme n’a été près de dominer le monde civilisé ; et d’ailleurs vous savez que, en certains endroits, il est vraiment parvenu à établir sa domination.

« Or, la difficulté principale, au fond de tout cela, était l’état où se trouvait la religion. À quoi j’ajouterai, messieurs, — dit le conférencier par manière de parenthèse, en rouvrant les yeux comme pour interpeller plus directement ses auditeurs, — que toujours et partout c’est la religion qui s’est trouvée à la racine de tout mouvement politique ou social. En fait, il ne peut pas en être autrement. Le plus profond de tous les instincts de l’homme est sa religion, c’est-à-dire son attitude à l’égard des problèmes éternels ; et c’est de cette attitude que doivent dépendre ses rapports avec les choses temporelles. Cela est ainsi même dans le cas de l’individu ; et combien plus encore dans le cas de collectivités ou de nations, puisque chaque foule est mue par les principes communs aux unités qui la composent ! Tout cela est, d’ailleurs, universellement reconnu aujourd’hui ; mais il n’en a pas été ainsi de tout temps. Durant la période en question, notamment, les hommes ont essayé de traiter la religion comme si elle n’était que l’un des départements de la vie, au lieu d’être le fondement essentiel de toute vie.

« Mais aussi la religion, durant cette période, traversait-elle une crise étrange. Le fait seul qu’elle pût être traitée de la manière que je viens de vous dire suffit déjà à attester combien l’irréligion avait fait de progrès. Non pas, au reste, qu’il puisse exister vraiment une « irréligion », si ce n’est par un emploi tout conventionnel du mot ; l’homme « irréligieux » est un homme qui a résolu d’admettre ou bien qu’il n’y a pas de monde futur, ou bien que ce monde est trop éloigné pour exercer aucune influence sur notre vie présente. Et il va sans dire que c’est encore là une religion, ou du moins une croyance dogmatique, tout comme les religions opposées.

« Quant aux causes de cet état du sentiment religieux, voici mon opinion à ce sujet :

« La religion, jusqu’au temps de la Réforme, avait été une affaire d’autorité, tout de même qu’elle l’est de nouveau à présent. Mais l’énorme développement des diverses sciences, et l’extension plus énorme encore des connaissances populaires, avaient détourné l’attention de ce qui nous apparaît aujourd’hui, dans toutes les nations civilisées, un axiome évident et indubitable : à savoir, qu’une Révélation divine doit nécessairement s’incarner dans une autorité vivante, garantie par Dieu. De plus, à cette date, la science et les connaissances exactes en général n’avaient pas encore atteint le point où elles sont parvenues un peu plus tard : c’est-à-dire le point où nous les avons vues confirmer dans tous les détails (autant du moins qu’elles étaient capables d’une telle confirmation) certains faits qui constituaient la Révélation divine, et puis aussi où nous les avons vues se rendre compte décidément de leur impuissance foncière à confirmer ou à réfuter d’autres parties de cette Révélation. Plusieurs sciences, à ce moment, avaient simplement réussi à établir d’autres faits qui paraissaient, aux yeux des personnes très imparfaitement instruites de cette période, mettre en doute ou même contredire telles conséquences pouvant être déduites de la Révélation. La psychologie, par exemple, — pour étrange que cela doive nous sembler aujourd’hui. — tendait effectivement à fournir une explication de notre nature humaine différente de celle de la Révélation. Pareillement la science sociale, en ce temps-là, se dirigeait volontiers dans le sens de la Démocratie et même du Socialisme. Je sais que cela nous apparaît aujourd’hui monstrueux, et à peine croyable : mais le fait est que des hommes qui avaient des titres à être appelés des savants maintenaient sérieusement que la méthode de gouvernement à la fois la plus sage et la plus stable consistait dans l’extension des libertés, — c’est-à-dire dans le renversement de tout l’ordre éternel des choses, dans la faculté accordée à l’inexpérience de dominer l’expérience, dans la faculté accordée à l’ignorance de régler, par ses votes, les destinées de l’intelligence et de la beauté. Oui, et cependant tel était bien le cas. D’où résultait, — étant données les actions et les réactions inévitables de toutes ces doctrines, — que l’idée d’une autorité venue d’en haut, en matière de religion, était considérée comme « anti-démocratique », tout de même qu’en matière de gouvernement et de vie sociale. Les hommes avaient appris un petit fragment de la Vérité ; et, naïvement, ils s’imaginaient que ce fragment était la Vérité tout entière. »

M. Manners s’arrêta, pour reprendre haleine. Visiblement, ce discours était pour lui un plaisir infini. Il était né conférencier ; et en vérité ses phrases, avec tout ce qu’elles avaient de solennel, acquéraient dans sa bouche une vie et un relief singuliers. Mais surtout elles surprenaient et fascinaient le prélat assis à la tête de la table : car elles lui révélaient un changement prodigieux, et tout à fait inexplicable pour lui, dans la pensée humaine du temps. Il gardait en effet, à l’arrière-plan de son esprit, le souvenir que les mots dont se servait à présent l’orateur, des mots tels que « les hommes instruits », « les hommes d’expérience », etc., étaient ceux-là même dont se servaient les représentants de l’irréligion pour se désigner eux-mêmes ; et voici que ce Manners, un savant et un homme d’État, affirmait le plus tranquillement du monde que, dorénavant, toutes les personnes instruites et expérimentées se trouvaient être des chrétiens catholiques !

Aussi est-ce avec un redoublement d’intérêt qu’il écouta la suite du discours de M. Manners.

— « Et maintenant, disait celui-ci, voyons un peu de quelle façon la vérité catholique est redevenue, une fois de plus, la religion du monde civilisé, comme elle l’avait été cinq siècles auparavant !

« Et tout d’abord il convient de noter que, dès le début de notre siècle, la pensée populaire, en Angleterre comme ailleurs, avait consenti à reconnaître que, si le christianisme était vrai, d’une vérité réelle et positive, sa seule incarnation possible était l’Église catholique. Non seulement cela était admis par les agnostiques les plus résolus, mais la chrétienté populaire elle-même commençait à se tourner vers cette voie. Naturellement, comme vous pouvez bien le penser, il y avait encore des survivances et des réactions. En Angleterre, par exemple, il y avait un petit groupe de chrétiens appelés anglicans, qui s’efforçaient de maintenir une vue différente ; et puis il y avait ce mouvement éphémère, appelé modernisme, qui occupait encore une troisième position. Mais, par-dessous toutes ces petites résistances, le mouvement était bien celui que je vous ai dit. De plus en plus, le monde civilisé comprenait que l’unique choix devait être entre l’Église catholique ou rien du tout. Et, pendant quelques années, il a semblé humainement possible que la solution adoptée fût en faveur de rien du tout.

« Mais j’arrive maintenant aux causes de ce que j’appellerai la Renaissance de l’Esprit divin. D’un seul mot, je pourrais dire que toutes ces causes se réduisent à une seule : l’accord nouveau des sciences. Aussi bien, prenons rapidement chacune de ces sciences, et jetons un coup d’œil sur leur évolution !

« Prenons, en premier lieu, la psychologie. Dès la fin même du dix-neuvième siècle, on avait commencé à comprendre que, derrière la simple matière, une force inexplicable était à l’œuvre. Cette force avait reçu différents noms : on l’avait appelée notamment le « moi subliminal », pour la distinguer de notre « moi conscient » ; et c’était elle qui avait donné naissance à toute espèce de superstitions absurdes, telles que les doctrines des deux sectes, aujourd’hui heureusement éteintes, des théosophes et des scientistes chrétiens. Mais, de proche en proche, tout le monde avait eu l’impression que l’Église avait déjà étudié les manifestations de cette force, depuis près de 2000 ans, et que, par suite, une Institution qui avait observé les faits avec une précision positivement incomparable avait aussi quelque chance d’en avoir donné une explication méritant tout au moins d’être considérée. De plus, on avait commencé à voir ce que nous voyons tous aujourd’hui de la façon la plus immédiate : à savoir, que la religion apportait à la solution de l’énigme des choses certains éléments qu’elle était seule à pouvoir apporter, tout de même que, par exemple, ce que le jargon scientifique d’alors se plaisait à appeler la « suggestion religieuse » se trouvait eu état d’obtenir des résultats impossibles à obtenir par la « suggestion » ordinaire. Enfin les recherches psychologiques touchant les phénomènes que l’on désignait alors du nom de « personnalités alternées» préparaient les voies à l’admission entière de la doctrine catholique touchant les cas de « possession » et la pratique des « exorcismes », doctrine que tout homme d’un esprit « scientifique » se croyait tenu de rejeter avec mépris un demi-siècle auparavant. En résumé, donc, la psychologie avait découvert à nouveau qu’il y avait une force cachée agissant derrière les phénomènes physiques ; que cette force, qui elle-même sûrement n’était pas matérielle, pouvait, à l’occasion, revêtir les caractères d’une intervention personnelle ; et, en dernier lieu, que l’Église catholique, longtemps dédaignée, se trouvait avoir été plus scientifique que les savants les plus autorisés, dans son observation des faits. À quoi s’ajoutait encore que, décidément, cette force mystérieuse, lorsqu’on la traitait suivant la méthode catholique, était en état d’accomplir ce que nulle autre méthode n’avait le pouvoir d’obtenir d’elle.

Un autre progrès a eu pour champ d’action l’étude des Religions comparées. Cette étude était toute nouvelle, vers la fin du dix-neuvième siècle ; et, comme toutes les sciences nouvelles, elle avait tout d’abord prétendu détruire les doctrines des autres sciences avant de songer à édifier sa propre doctrine. Par exemple, il y avait alors des personnes raisonnables qui avançaient, par manière d’argument contre le christianisme, le fait qu’un bon nombre de dogmes et de rites chrétiens se trouvaient aussi dans d’autres religions. Il nous est très difficile aujourd’hui, même avec un effort d’imagination, de nous représenter un état d’esprit tel que celui-là ; mais il faut se rappeler que la science des Religions comparées était encore très jeune, et avait à la fois l’inexpérience et l’arrogance de la jeunesse. Avec le temps, toutefois, l’argument susdit a commencé à disparaître, sauf des manuels élémentaires ; et c’est devenu chose évidente pour tous que, tandis que telle ou telle religion particulière possédait tel ou tel dogme appartenant aussi au christianisme, ce dernier, lui, les possédait tous ; en un mot, que le christianisme contenait les éléments principaux de toutes les religions, ou du moins tous les éléments qui donnaient force et vie aux autres religions, et puis qu’il possédait en propre divers autres éléments indispensables pour relier en un tout cohérent ces dogmes détachés. Pour employer une métaphore très simple, on comprenait à présent que le christianisme se dressait dans le monde comme un phare sur une hauteur, et que c’étaient des reflets partiels et imparfaits de sa lumière qui apparaissaient, avec plus ou moins de clarté, dans les divers systèmes de croyances qui entouraient cet unique système vivant. Si bien que, en fin décompte, les cerveaux même les moins intelligents en sont venus à reconnaître que la seule explication scientifique de ce phénomène consistait à tenir le christianisme pour l’ensemble humain de croyances le plus parfait qu’il y eût eu jamais au monde.

« Une troisième cause, messieurs, m’apparaît dans la nouvelle philosophie de la connaissance, qui a commencé à prévaloir fort peu de temps après le début de notre siècle. Jusqu’à ce moment, en effet, les soi-disant sciences physiques avaient tyrannisé les esprits au point de leur faire admettre un principe absolument arbitraire, et à peine croyable : le principe suivant lequel toute évidence incapable d’être ramenée aux termes propres de ces sciences n’avait aucun droit au titre d’évidence véritable. Les hommes exigeaient que les vérités d’ordre purement spirituel fussent, selon leur expression, « prouvées », ce qui signifiait pour eux : réduites à des termes d’ordre physique. Mais peu à peu, fort heureusement, l’on s’était rendu compte de l’inanité d’une telle prétention. Tout le monde avait commencé à percevoir que chaque ordre de choses, dans la vie, avait son évidence propre, et qu’il existait parfaitement, par exemple, des preuves morales, des preuves esthétiques, des preuves philosophiques, ayant pour le moins autant de valeur que les preuves purement « scientifiques » ; et puis aussi que ces diverses preuves n’étaient pas « interchangeables ». Demander une preuve « physique » pour un article d’ordre moral, on comprenait que cela était aussi insensé que de demander, par exemple, une preuve chimique de la beauté d’une peinture, ou une preuve mathématique de l’amour d’une mère pour son enfant. Cette idée tout à fait élémentaire semble être tombée, comme un coup de foudre, sur bien des hommes qui se revêtaient du titre de « penseurs » ; et je n’ai pas besoin de vous dire que son avènement a complètement détruit toute une artillerie d’arguments employés jusque-là contre la religion révélée. « Il est vrai que, d’abord, le camp philosophique a tenté de venir à l’aide du camp scientifique au moyen du pragmatisme ; mais l’échec de cette tentative a été très rapide ; car si les méthodes du pragmatisme, consistant à mesurer la valeur d’une doctrine d’après le degré où elle répondait à la conscience humaine, si donc ces méthodes avaient pour effet de mettre en lumière un principe positif et indiscutable, c’était bien celui-ci : que la religion catholique était la forme la plus haute de la pensée, puisque, de siècle en siècle, elle avait répondu à tous les besoins des tempéraments les plus opposés.

« Et maintenant, abordons un autre point de la question !…

(M. Manners souleva le verre qu’il tenait entre ses doigts, et le but avec une apparence d’extrême satisfaction. Puis il se lécha les lèvres une ou deux fois, et reprit son discours.)

« Abordons maintenant le domaine de la politique ! Le socialisme, sous son espèce purement économique, était une tentative généreuse, en somme, pour abolir la loi de la compétition, c’est-à-dire la loi naturelle de la survivance des plus aptes. C’était, dis-je, une tentative : et elle a abouti, comme nous le savons, à un désastre ; car elle n’a servi qu’à établir, en tant qu’elle a réussi, la loi de la survivance du nombre, exerçant un pouvoir tyrannique à la fois sur les minorités prises collectivement et sur l’individu.

« Mais, avec tout cela, c’était une tentative généreuse et légitime, fondée sur la reconnaissance instinctive de ce principe, que la concurrence n’est pas la loi suprême de la vie universelle. Sans compter qu’il y avait encore, au fond du socialisme, d’autres idéals qui, en théorie, étaient des plus louables : par exemple, l’idée que c’est la société qui légitime et qui sauvegarde l’individu, et non pas l’individu qui fait cela pour la société ; ou bien cette autre idée, que l’obéissance est une vertu précieuse, trop négligée communément, et ainsi de suite.

« Or voici que, presque soudainement, le monde semble s’être aperçu que tous ces idéals du socialisme, — par-dessus ses méthodes et ses dogmes, — avaient toujours été les idéals du christianisme, et que l’église, en promulguant sa Loi d’Amour, avait devancé d’environ deux milliers d’années les découvertes du socialisme ! El puis l’on a vu que, en fait, ces idéals avaient reçu leur incarnation sous la forme des ordres religieux, comme aussi que, par la doctrine de la Vocation, — c’est-à-dire de la faculté accordée à l’individu de se soumettre volontairement à un supérieur, — les droits de l’individu se trouvaient respectés, tandis que, d’autre part, se trouvaient affirmés les droits non moins sacrés de la société.

« De tout cela un excellent exemple nous est fourni dans le système de la Loi des Pauvres.

« Vous vous souvenez que, en Angleterre jusqu’à la Réforme, et dans les pays catholiques longtemps encore après, il n’y avait pas de Loi des Pauvres, parce que les maisons religieuses se chargeaient de l’entretien des malades et des indigents. Or, lorsque les établissements religieux avaient été supprimés en Angleterre, c’était l’état qui avait eu à les remplacer dans leur œuvre. Il n’y avait pas moyen de songer à anéantir simplement l’existence du pauvre, comme avait tenté de le faire la reine Elisabeth. Et ainsi l’inévitable était arrivé ; d’être assisté par l’État, dans un asile d’indigents, avait commencé à devenir une marque de déshonneur, si bien que, souvent même, les pauvres avaient préféré mourir de faim, plutôt que d’être secourus dans ces conditions. Au début du vingtième siècle, les lois sur les retraites des vieillards et l’assistance d’État avaient constitué un louable effort pour remédier à cette plaie sociale, en secourant les pauvres d’une manière qui ne risquât point d’outrager leur dignité. Mais, naturellement, cet effort avait échoué comme les autres ; et nous avons peine à comprendre que les hommes d’État de ce temps n’aient point prévu qu’il en serait fatalement ainsi. Les retraites de vieillesse et l’assistance d’État, à leur tour, ont commencé à être considérées comme une marque de honte, pour cette simple cause que l’indignité ne consiste nullement dans le fait de recevoir un secours, mais bien dans les motifs qui font accorder ce secours, et dans la position qui en résulte pour le secourant et le secouru. L’État ne peut donner des secours que pour des motifs économiques : tandis que l’Église les donne pour l’amour de Dieu, et que l’amour de Dieu n’a jamais endommagé la dignité de personne. Eh ! bien, vous savez comment tout cela a fini. L’Église s’est présentée, une fois de plus, et, sous certaines conditions, a offert de délivrer entièrement l’État de ce pesant fardeau. D’où sont sortis deux résultats : en premier lieu, tous les griefs des pauvres se sont évanouis ; et, en second lieu, toute la population pauvre de l’Angleterre, en l’espace d’une dizaine d’années, s’est imprégnée de sympathies, sinon de croyances, catholiques. Et cependant tout cela n’était rien qu’un retour à l’ancien état de choses, mais un retour rendu absolument nécessaire par l’échec de toute tentative pour substituer une méthode humaine aux méthodes divines.

« Et maintenant, jetons un coup d’œil sur l’ensemble de la situation !

« Le socialiste n’envisageait que les droits de la société ; l’anarchiste ne voulait voir que ceux de l’individu. Comment les réconcilier ? Ici encore, l’Église est venue et a répondu : par la famille, religieuse ou laïque ! Car c’est dans la famille que les deux droits sont également reconnus : l’autorité y cohabite avec la liberté. Et cela parce que l’union de la famille réside dans l’amour, qui est la seule conciliation possible de l’autorité et de la liberté.

« Cet argument, tel que je l’expose là, est d’une simplicité sans pareille. Mais il n’en a pas moins fallu beaucoup de temps pour le faire admettre ; et ce n’est qu’après les terribles conflits des vingt premières années du siècle, et le discrédit complet de l’absurde tentative du socialisme pour établir la loi de l’amour au moyen de la force, que le monde civilisé a enfin commencé à se pénétrer de l’argument susdit.

« Vers le même temps, aussi, l’évolution des arts ramenait insensiblement nos pères au respect de l’Église. L’art, ainsi que vous vous en souvenez sûrement, avait essayé de devenir réaliste durant les dernières années du dix-neuvième siècle. Mais la réflexion et l’expérience avaient vite fait voir tout ce qu’un tel essai avait d’insensé. On avait compris qu’un véritable réalisme était chose impossible, et que toujours, forcément, une œuvre d’art devait s’employer à une représentation plus ou moins symbolique. Et ainsi tout le monde en est arrivé peu à peu à admettre, de nouveau, ce que le moyen âge avait admis de la façon la plus constante : à savoir, que l’art consistait à pénétrer par dessous la surface matérielle de nos perceptions, afin de saisir les idées derrière les objets, la substance derrière les accidents, la réalité véritable derrière les apparences. Zola en littérature, Richard Strauss en musique, les peintres français de l’école impressionniste, tous ces hommes avaient poussé le réalisme à ses limites extrêmes, et en avaient ainsi démontré l’impossibilité. Si bien que, là encore, là comme partout ailleurs, on s’était aperçu que l’Église catholique seule avait, de tout temps, possédé le secret. Depuis ce moment, une réaction symboliste avait pris naissance, qui a été l’origine de notre art contemporain, essentiellement poétique, à la fois, et catholique.

« Sans compter qu’il y avait, naturellement, une foule d’autres petits mouvements analogues, parallèles à ceux-là, presque dans chacun des domaines de la vie et de la pensée : et tous ces mouvements tendaient vers la même direction, et convergeaient, pour ainsi dire, de tous les points cardinaux, à l’extrémité du tunnel que l’Église avait dû se creuser de siècle en siècle, à travers l’entassement de la sottise et de l’ignorance humaines. De toutes parts, on aboutissait à la conclusion que c’était l’Église qui avait toujours eu raison. Sur tous les domaines, elle avait été condamnée. Pilate, le représentant de l’autorité civile, l’avait déclarée coupable de sédition ; Hérode, le sceptique, incarnation de l’esprit scientifique, lui avait reproché d’être une supercherie ; Caïphe l’avait accusée au nom d’une religion nationale. Les Grecs l’avaient proclamée l’ennemie de l’art ; les Latins l’ennemie de la loi ; les Pharisiens hébreux l’ennemie de la religion. La condamnation avait été inscrite, au-dessus de sa croix, dans les trois langues grecque, latine, et hébraïque. Et on croyait l’avoir vue mourir sur la croix : mais voici que, à l’aube du troisième jour, on la retrouvait vivante à jamais ! Sur tous les points elle avait réussi à se justifier. Les hommes avaient inventé une nouvelle religion, un nouvel art, un nouvel ordre social, une nouvelle philosophie ; ils avaient creusé et exploré dans tous les sens ; et, à la fin, lorsqu’ils avaient achevé leur travail et s’attendaient à en recueillir la récompense, voici qu’ils s’étaient retrouvés en présence du calme et souriant visage de l’Église catholique, ressuscitée d’entre les morts une fois de plus, et assise, avec autorité, à la droite de Dieu ! »

Il y eut un moment de silence.

— Et voilà, messieurs, reprit M. Manners, voilà en quelques mots le résumé que monsignor m’a fait l’honneur de me demander ! J’espère ne pas vous avoir retenus trop longtemps.

II

— Tout cela est bien l’aventure la plus extraordinaire que l’on puisse rêver ! disait Mgr Masterman, quelques instants plus tard, en rentrant dans sa chambre avec le P. Jervis.

— Oh ! certainement, Manners explique fort bien les choses ! répondit en souriant le vieux prêtre. Je suis sûr que tout le monde a eu plaisir à l’entendre. Mais aussi, songez qu’il a passé vingt ans de sa vie à étudier ces questions historiques, et…

— Non, reprit l’autre, ce n’est pas à ce point de vue que je me plaçais. Ci qui, pour moi, est absolument étonnant, c’est que tout ce qu’il nous a dit ne soit pas un rêve ou une prophétie, mais bien une relation authentique des faits. Serait-il vraiment possible, dites-moi, que le monde entier fût redevenu chrétien ?

Le vieux prêtre le regarda avec un peu d’inquiétude.

— Monsignor, est-ce que décidément votre mémoire… ?

Le prélat fit un geste d’impatience.

— Mon père, reprit-il, c’est exactement comme je vous l’ai dit tout à l’heure, avant de descendre. Je vous promets de vous prévenir, si ma mémoire me revient. Mais à présent, je ne sais absolument rien. J’avais simplement l’idée, je ne sais de quelle manière, que le christianisme était en train de disparaître du monde, que la plupart des hommes de pensée avaient tout à fait cessé d’y croire : et maintenant voici que j’apprends que c’est tout juste le contraire ! Je vous en prie, traitez-moi comme si je venais de me réveiller, après avoir dormi pendant cinquante ans ! Dites-moi les choses comme à un enfant ! Est-ce que, en vérité, le monde est redevenu chrétien ?

— Eh ! bien, monsignor, je vais essayer de vous renseigner. Oui, on peut dire en gros que le monde est aujourd’hui chrétien, tout au moins de la même façon que l’Europe était chrétienne, par exemple, au douzième siècle. Il y a, naturellement, des exceptions, des survivances de l’erreur ancienne : notamment dans l’Orient, où d’énormes régions s’obstinent à garder leurs superstitions d’autrefois ; il y a l’Allemagne, avec son socialisme ; et puis il y a un peu partout des hommes éminents qui ne sont pas explicitement catholiques. Mais, dans l’ensemble, on peut vraiment dire que le monde est chrétien. Voici, tout d’abord, l’Angleterre. Le catholicisme n’y est pas encore définitivement établi comme religion d’État : mais ce n’est qu’une question de temps, et l’on peut très bien dire que toutes nos lois sont chrétiennes.

— Le divorce ?

— Le divorce a été aboli il y a trente ans, répondit tranquillement le P. Jervis. Les bénéfices du clergé ont également été restaurés, il y a une dizaine d’années ; et nous avons nos tribunaux ecclésiastiques, absolument comme avant la Réforme.

— Mais alors, qu’entendez-vous en disant que le catholicisme n’est pas encore établi comme religion d’État ?

— Je veux dire qu’aucun serment religieux n’est exigé des fonctionnaires, et que nos évêques et abbés n’ont pas encore de sièges réservés au Parlement.

— Et comment se font les élections ?

— Oh ! de ce côté, rien n’a changé depuis la loi qui, aux environs de 1918, admettait les femmes aux mêmes droits que les hommes. Naturellement, le droit de vote est entouré de maintes garanties. Sur cent personnes adultes, c’est à peine s’il y en a deux qui ont le droit de voter. D’où résulte que nous sommes gouvernés par des personnes instruites, et sachant ce qu’elles font.

— Arrêtez ! El y a-t-il encore une monarchie ?

— Mais certainement ! C’est Edouard IX, — un tout jeune homme, — qui est à présent sur le trône.

— Continuez, je vous prie !

— Donc, le christianisme a repris son pouvoir. Naturellement, il reste encore des infidèles, qui écrivent parfois des lettres aux journaux, tiennent des meetings, et ainsi de suite. Mais, en pratique, ils ne comptent pas. Pour ce qui est des biens d’Église, on peut dire que tous nos biens de jadis nous ont été rendus : j’entends pour ce qui est des édifices religieux, et aussi des revenus. Toutes les cathédrales sont à nous, ainsi que tontes les églises paroissial construites avant la Réforme, et aussi toutes les autres églises dans les paroisses où il n’y a pas eu de résistance protestante organisée.

— Je croyais que vous disiez qu’il n’y avait plus de protestants ?

Le P. Jervis se mit à rire.

— Mais, monsignor, est-ce que sérieusement vous ne savez rien de tout cela ? Est-ce que vraiment vous désirez que je continue à vous renseigner sur des choses que vous ne pouvez manquer de connaître aussi bien que moi ?

— Pour l’amour du ciel, mon père, continuez ! Si vous saviez comme tout cela me paraît incroyable…

— Eh ! bien, oui, naturellement, il reste encore quelques protestants. Ils possèdent quatre ou cinq églises à Londres, et je crois bien qu’ils ont même une espèce d’évêque. Mais personne ne fait plus attention à eux.

— Et tout le reste du pays est catholique ?

— Mais oui, depuis le roi jusqu’aux plus bas degrés de la société. Les derniers restes des biens ecclésiastiques ne nous ont été rendus que l’année passée. Voilà pourquoi les moines ne sont pas encore revenus à Westminster !

— Et dans les autres pays ?

— Commençons par Rome ! La maison de Savoie l’a rendue au Saint-Siège, il y a environ vingt-cinq ans ; et le Saint-Père…

— Comment s’appelle-l-il ?

— Grégoire XIX, c’est un Français. Eh ! bien, le Saint-Père est maintenant redevenu le souverain temporel de sa métropole ; mais c’est une commission internationale qui se charge de tous les détails de l’administration. Quant à la France, depuis sa victoire décisive de 1922…

— Comment, quelle victoire décisive ?

— Mais vous vous rappelez bien la guerre européenne de 1922 ?

Monsignor poussa un profond soupir.

— C’est affreux, vraiment ! dit-il. Une nuit complète s’est répandue en moi. Continuez, je vous prie !

— La France, après cette victoire, qui achevait de lui restituer sa grandeur ancienne, n’a point tardé à redevenir ardemment catholique. En même temps que le pouvoir royal y était restauré, l’Église y a été placée de nouveau sous la protection de l’État.

— Et que se passe-t-il dans les autres pays ?

— L’Espagne et le Portugal, naturellement, sont tout à fait catholiques, comme la France. Dans ces deux pays, la monarchie a été rétablie presque simultanément, aux environs de 1935. Mais l’Allemagne… oh ! c’est l’Allemagne qui est le point faible !

— Pourquoi cela ?

— C’est que, voyez-vous, le socialisme continue d’y sévir avec une force extraordinaire. Berlin est la capitale de la franc-maçonnerie. C’est de là que les francs-maçons du monde entier tirent leur mot d’ordre. Et le fait est que tout le monde demeure inquiet, à cause de l’Allemagne. L’empereur Frédéric, que ce soit par ignorance ou par entêtement, s’attache à un matérialisme antichrétien ; et la conséquence en est que…

— L’empereur d’Allemagne ?

— Oui, mais je dois ajouter que l’on commence à entrevoir la possibilité de sa conversion. La semaine prochaine, précisément, il doit se rendre à Versailles : cela est un bon signe.

— Et l’Amérique ?

— Oh ! l’Amérique d’aujourd’hui ressemble tout à fait à l’Angleterre.

— Vous voulez dire qu’elle n’est plus républicaine ?

— Mais naturellement ! murmura le P. Jervis. Il y a eu toute sorte de troubles là-bas, vers 1925, des guerres civiles et le reste. Mais, en tout cas, les choses ont fini pour le mieux. Aujourd’hui, naturellement, une bonne moitié de l’Amérique peut être considérée comme catholique ; mais il s’y rencontre encore un bon nombre d’athées et de socialistes.

— Et l’Australie ?

— L’Australie est devenue entièrement irlandaise et catholique.

— Et l’Irlande elle-même ?

— Oh ! l’Irlande s’est énormément développée, du jour où elle a reconquis son indépendance. Mais l’émigration a continué, et c’est au dehors que réside, en vérité, la force irlandaise.

Monsignor se prit la tête dans les mains.

— Tout cela me fait l’effet d’un rêve monstrueux ! dit-il.

— Ne croyez-vous pas que je ferais mieux de remettre à plus tard… ?

— Non, continuez ! Je ne demande qu’un résumé très général. Dites-moi encore : qu’est devenu l’Orient ?

— Oh ! les vieilles superstitions y subsistent encore par endroits, mais leur fin n’est plus qu’une question de temps.

— Et ainsi, murmura monsignor, ainsi l’ensemble du monde peut être considéré comme chrétien ?

Le vieux prêtre sourit.

— Oui, mais il ne faut pas oublier l’Allemagne il y a de grandes forces en Allemagne. C’est là que réside le danger. Et puis, il ne faut pas oublier, non plus, que le monde nouveau n’a pas encore fait choix d’un arbitre universel, tel que le souhaiteraient tous les esprits raisonnables. Le particularisme conserve encore des racines profondes ; et il n’est nullement certain que nous ne verrons pas se produire, d’un jour à l’autre, une terrible guerre européenne.

— Et cet arbitre universel…

— Oui, nous travaillons tous à faire reconnaître le Souverain Pontife comme arbitre universel un pou de la même manière qu’il l’était dans l’Europe du moyen âge. Naturellement, dès le jour où les souverains consentiront à admettre solennellement cette autorité suprême, l’avenir du monde se trouvera assuré. Mais il s’en faut que cela soit fait, et, en attendant… Mais dites-moi, monsignor, j’ai vraiment peur de vous imposer une fatigue d’esprit excessive. Êtes-vous toujours aussi certain de votre ignorance ? Ne vous rappelez-vous pas au moins en partie… ?

— Ce n’est pas seulement la nouveauté de ce que vous m’apprenez qui m’accable : mais tout cela me paraît si absolument contraire à ce que j’avais vaguement l’impression de connaître ! Je me sens tout anéanti de surprise.

— Tout cela est l’effet de votre fatigue. Je regrette de vous en avoir trop dit. Je suis sûr que le cardinal vous ordonnera de prendre du repos. Vraiment, je ne peux pas vous dire combien je suis désolé d’avoir..

— Un mot encore ! Pourquoi m’avez-vous parlé en latin, tout à l’heure ?

— C’est l’habitude commune des ecclésiastiques. Aussi bien les laïques eux-mêmes emploient-ils volontiers le latin. L’Europe est dorénavant bilingue. Chaque pays conserve sa propre langue et y ajoute le latin. Il va falloir que vous retrouviez votre provision de latin, monsignor ! Et maintenant, je crois que vous feriez bien de venir avec moi chez le cardinal.

— Et qu’allez-vous dire au cardinal ?

— Ne pensez-vous pas que le mieux serait de lui raconter exactement la chose, telle qu’elle est arrivée ? Je me charge du récit, après quoi vous n’aurez même plus besoin de vous expliquer.

L’autre homme réfléchit un moment.

— Fort bien, mon père, je vous remercie ! Mais dites-moi encore : l’anglais, est-ce que je le parle comme il faut ?

— Mais oui, tout à fait !

— Et à ce déjeuner, est-ce que… ? Est-ce que personne ne s’est aperçu de rien ?

— Vous vous en êtes tiré admirablement. Une ou deux fois, vous avez paru un peu distrait : mais cela s’accordait avec vos habitudes.

Les deux prêtres se sourirent amicalement l’un à l’autre.

— Savez-vous ? dit le P. Jervis. Je vais aller d’abord, seul, causer avec le cardinal ; et puis je viendrai vous prendre pour vous conduire auprès de lui.