La pêche à la ligne

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Mercure de France (p. 267-269).

LA PÊCHE À LA LIGNE


À Alfred Vallette.


Peut-être deux cents fois j’ai relancé ma ligne qu’un flotteur très léger convertit en ligne volante presque. La voici accrochée au fond, je la dégage et la relance.

Depuis déjà une heure je contemple, du haut d’un rocher, la surface du gave pareille à la cime d’un bois quand le vent la retrousse. L’eau verte écume comme un feuillage à l’envers, s’incline vers moi, murmure. Et, à intervalles irréguliers j’entends, là où elle est plus encaissée, l’eau qui heurte la pierre comme un bûcheron cogne un arbre.

Je suis ébloui par la réverbération du soleil qui se brise sur cette forêt aquatique. Et chaque fois que la plume de ma ligne danse au-dessus de ce buisson ardent je fais, de ma main gauche, un écran à mes yeux.

Voici ma ligne retenue encore au fond. Je tire sur elle à droite, à gauche, en arrière. Je ne perds que l’hameçon que je remplace aussitôt. Je rejette la ligne. Elle est de nouveau accrochée. Cette fois, je perds tout le bas. Je noue au cordonnet de nouveaux crins. Je rattache un hameçon que j’amorce. Je relance la ligne. On entend le déclic de crécelle du moulinet. Ma ligne est-elle accrochée encore ? Je songe en ce moment à la platitude du théâtre contemporain, au… Je tire. C’est peut-être un morceau de… Je ressens une secousse à la main, deux secousses. Est-ce un poisson ou une racine ? Trois secousses. Ça y est : dans la profondeur les mouvements du poisson. Je tire. Je tire. Le poisson n’émerge pas. Il résiste puissamment. Le scion de la canne s’arque à se rompre. La ligne va céder peut-être, si je ne m’arme pas de patience et de l’épuisette. Tant pis ! Je risque le tout pour le tout. Je tire. Je tire. Ça va se rompre. Non. Voici le poisson. Il est sur le rocher, à mes pieds. C’est une truite.

Le soir tombe. Je plie bagage. Mes lourds souliers foulent l’herbe humide d’un chaume. La fraîcheur s’élève. Mon épuisette et ma canne sous un bras, mon sac et mon panier en sautoir, je ne dois pas beaucoup différer d’un pécheur d’il y a trois mille ans. Rien n’est plus primitif qu’un pêcheur à la ligne. Je me dirige vers la ville. Je fuis les rares personnes que j’aperçois. Je pense à mes trois petites filles que je vais revoir bientôt.