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La petite morte

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La petite morte
Revue des Deux Mondes6e période, tome 3 (p. 688-689).

LA PETITE MORTE

«… et la petite, de son côté, dit à son père : Essuie tes larmes — Les mortels sont malheureux. »
Philetas de Samos.


Pourquoi pleurer ainsi, mon père, sur la tombe
Où je repose en paix ? Lorsqu’une larme tombe,
Amère, de tes yeux le long du marbre froid,
Songe qu’alors frissonne avec un peu d’effroi
Ma cendre, car j’apprends qu’il existe des larmes.
— Je n’étais qu’une enfant rieuse et sans alarmes,
Jadis ; tu me berçais avec des mots très doux,
Et souvent tu me pris, père, sur tes genoux
Pour me conter tout bas quelque belle légende.
Mes doigts se blottissaient, petits, dans ta main grande ;
Je comprenais déjà tes sages entretiens
Quand nous allions, mes pas d’enfant suivant les tiens,
Jusqu’à la source fraîche où de vieux saules ploient…
Et je ne connaissais du monde que les joies !

Mais j’ai quitté soudain, j’ai quitté pour jamais
La brise, le soleil, les roses que j’aimais,
La source qui bondit au travers des campagnes,
Et les jeux, et les chants de mes jeunes compagnes
J’ai quitté le logis tiède, le jardin…
Je t’ai quitté ! — Peut-être un douloureux destin
M’eût-il accompagnée aux sentiers de la vie ?
Du bonheur la chimère est en vain poursuivie,
Or, mes jours écourtés furent des jours heureux.
— Et puis un soir, aussi, tu fermeras les yeux,
Muet, tu franchiras les eaux des fleuves sombres…
Et je t’accueillerai, père, parmi les Ombres.