La présidence des États-Unis — Les deux candidats

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LA
PRÉSIDENCE DES ÉTATS-UNIS


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LES DEUX CANDIDATS
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La Nominating convention du parti républicain, réunie à Chicago le 14 juin dernier, a choisi comme candidat à la présidence de la République M. William Howard Taft, ministre de la Guerre. La Convention du parti démocrate, réunie à Denver vingt jours plus tard, a désigné à son tour M. William Jennings Bryan. Les deux grands partis américains ont donc accompli l’un et l’autre la tâche qui leur incombe dans cette désignation du chef de l’État qui, tous les quatre ans, déchaîne sur le territoire de l’Union de si ardentes compétitions.

Au mois de novembre, on procédera, dans les différens États à la nomination des électeurs présidentiels. Quelques semaines après, ces électeurs émettront leur vote par écrit. Les plis cachetés seront ouverts par le vice-président de la République, président de droit du Sénat, en présence des deux assemblées. Avant d’ailleurs que M. Charles Warren Fairbanks se livre à ce dépouillement, on sera fixé : car dès que les électeurs de chaque État sont nommés, comme on connaît leur opinion, le vote est acquis. Le premier acte est terminé. Le rideau, dans quatre mois, se lèvera sur le second.

M. William Howard Taft aura cinquante et un ans le 15 septembre prochain. C’est un colosse aux vastes épaules, haut sur jambes, large de torse, — il pèse 135 kilos, — les yeux bleu clair, la moustache, d’un blond pâle, fournie et tombante, à la façon dont on a coutume de représenter celle des chefs gaulois, nos aïeux. Les cheveux, du même ton, mais estompés de blancheur, sont partagés par une raie au milieu du front. L’expression dominante est de calme et de sérénité, de volonté aussi. Rien d’apprêté. M. Taft est simple et tranquille. Le doute doit l’agiter rarement. Il voit la vie en ligne droite. Et de fait, sa carrière, dans son développement régulier, bien que brillant, lui enseigne qu’au mérite tout vient à son heure.

Au sortir de l’école, il prit ses grades, à l’université de Yale, puis à l’école de droit. Il fit d’abord du journalisme, — du journalisme judiciaire, à 150, puis à 500 francs par mois. Son but était la magistrature. Il y entra, comme substitut, en 1881, sans se déraciner : né à Cincinnati, c’est dans l’Ohio qu’il débuta. « Mes fonctions, disait-il plus tard, m’apprirent la nécessité de chercher les faits et la manière de les trouver. Elles m’habituèrent à la poursuite de la vérité et des témoignages sincères. L’éducation, que je reçus alors, a eu, depuis, pour moi la plus grande importance. La vérité ! voilà ce dont le monde a toujours besoin. »

En 1882, on le retrouve percepteur du premier district de l'Ohio. C’est le président Arthur qui lui avait confié cet emploi. Le jeune Taft s’en détacha vite et revint au droit. En 1887, M. Joseph Benson Foraker, l’ennemi acharné, aujourd’hui, de M. Roosevelt, élu en 1885 gouverneur de l’Ohio, nomma M. Taft juge à la cour supérieure de Cincinnati. En 1890, nouvel avancement, dû au président Harrison : il devient solicitor general des États-Unis, adjoint par conséquent de l' attorney general. En 1892, il est nommé juge du sixième circuit, c’est-à-dire juge fédéral pour les districts de Nord Ohio, Sud Ohio, Est Michigan, Ouest Michigan, Est Kentucky, Est Tennessee, Moyen Tennessee et Ouest Tennessee. Quatre ans plus tard, il ajoute à ces fonctions celles de professeur et de doyen de la faculté de droit de l’université de Cincinnati, qu’il remplit pendant quatre années encore. Voilà donc dix-neuf ans d’activité, toujours dans le même sillon : belle carrière provinciale de juriste et de magistrat, menée sans heurts et, semble-t-il, sans ambitions. En 1900, M. Taft, sûr d’entrer un jour à la Cour suprême, pouvait dire : Hoc erat in votis. Mais cet homme de quarante-deux ans, en pleine maturité physique et intellectuelle, était appelé à d’autres destins. Les Américains, à qui on a reproché souvent le médiocre recrutement de leur personnel politique, se sont piqués au jeu. Depuis quelques années, ils s’attachent à pourvoir les fonctions au mieux de l’intérêt public, avec un clairvoyant souci des qualités d’esprit et de caractère. Je pourrais multiplier les exemples : j’en citerai deux seulement, Elihu Root et William Taft.

Le 1er mai 1898, l’escadre de l’amiral Dewey anéantit, dans la baie de Manille, la flotte espagnole. La promptitude de ce succès désempara le cabinet de Washington. Il se trouvait avec une conquête sur les bras : qu’en faire ? On avait commencé par rappeler de Hong-Kong Aguinaldo, le chef de l’insurrection (mai 1898). Mais, quelques mois plus tard, tout était rompu et les Américains prenaient à leur charge la succession des Espagnols, y compris l’insurrection à réduire. Le premier besoin pour les nouveaux venus était de se renseigner. Le 20 janvier 1899, le président Mac Kinley nomma une commission d’enquête que présidait M. Schurman. La commission enquêta avec conscience et succès. Enquêter pourtant ne suffisait pas. Il fallait organiser et, après avoir taillé, recoudre. Au début de 1900, une seconde commission fut constituée à cette fin. M. Taft en était président. Après vingt ans passés àCincinnati, après vingt ans de travaux juridiques et d’activité scientifique, le magistrat était jeté en pleine lutte, lutte militaire, lutte politique, lutte religieuse, sur un terrain aussi neuf pour lui que pour tous ses compatriotes.

Il faut lire les huit volumes de rapports, qui sont l’œuvre de ce débutant, pour mesurer sa finesse, son bon sens, son énergie. Comme directions générales, M. Taft n’avait rien ou peu de chose, — la proclamation de la commission Schurman de 1899, qui disait : « La suprématie des États-Unis doit être et sera renforcée de tous côtés dans l’archipel... La plus ample liberté de self government sera accordée aux Philippins, du moins toute la liberté conciliable avec le maintien d’une administration sage, juste, stable, effective et économique... Les droits civils des Philippins seront garantis et protégés ; la liberté religieuse sera assurée... Le but du gouvernement est le bonheur et le progrès des Philippins. » Des mots, — d’où le bien ou le mal pouvaient également sortir. Grâce à M. Taft, le bien l’emporta. Nommé gouverneur civil le 1er septembre 1901, il put, pendant quatre années, traduire en actes les conclusions critiques qu’il avait d’abord élaborées. Il put avoir sa politique et la faire. Le succès l’a justifiée.

Dans un discours prononcé en 1903, M. Taft a résumé son programme en une ligne : « Les Philippines aux Philippins. » Non pas certes la remise immédiate des îles aux indigènes, synonyme d'anarchie, mais l’administration par les États-Unis, en vue des indigènes et avec leur concours : une sorte de protectorat, sans le mot. Former ce plan, en pleine guerre, était d’une belle audace ; le mener à terme en deux ans n’était pas moins honorable. M. Taft y réussit d’abord par la force, par la douceur ensuite. L’humanitarisme pacifiste est rarement créateur d’ordre. M. Taft, gouverneur français au temps du « bloc, » aurait-il pacifié les Philippines ? C’est douteux. On lui aurait bien vite rappelé les « droits de l’homme, » s’il avait prétendu traiter comme des brigands les insurgés capturés et les mettre sous clef pour leur épargner la récidive. M. Taft fit cela et on le laissa faire. Comme on l’a dit [1], cette méthode n’avait rien à voir avec l' habeas corpus ; mais les Philippins eux-mêmes en ont bénéficié, car, à la fin de 1903, l’ordre régnait. Les rebelles de la veille avaient été remis en liberté et ne bougeaient plus. On avait en même temps expulsé avec rigueur tous les citoyens américains suspects. L’archipel était pacifié et les Philippins mûrs pour l’apprentissage, — prudent et contrôlé, — du self government.

M. Taft, en effet, rude dans la répression, n’oubliait pas ses promesses. Couvert par M. Roosevelt, qui laissait le Congrès crier et les démocrates se déchaîner, il travaillait pour l’avenir. Ici encore sa politique fut d’un parfait réalisme, sans hâte téméraire, sans illusions. « Il n’y a pas d’espoir, écrivait-il dans l' Outlook, de voir les Philippins chrétiens capables de se gouverner eux-mêmes avant deux générations. Dix pour cent parlent l’espagnol. Le reste est d'une ignorance absolue, superstitieuse, facile à mener et à duper... Il serait périlleux de fixer d’avance la date où la pleine indépendance pourra être accordée. » En attendant, on dosera aux indigènes la liberté ; on les admettra dans les municipalités, dans les cours de justice, même dans la commission exécutive que préside le gouverneur et qui participe à son pouvoir. Au besoin même, on essaiera d’une assemblée, avec des conditions de capacité et de cens à la base du droit électoral. Ces élections ont eu lieu en juillet 1907 et M. Taft est allé, le 15 octobre suivant, présider l’ouverture de la session. Les Philippines, à ce moment, étaient encore de sa compétence, mais non plus au même titre. En 1904, il avait en effet quitté Manille pour devenir ministre de la Guerre : or l’administration de l’archipel est rattachée au War department. De toutes ses attributions, c’était peut-être, pour lui, la préférée : « C’est là qu’est mon cœur, » me disait-il en février dernier, en me parlant de ces Philippins pour qui il fut messager de paix et qui, en leur jargon, l’appellent toujours Sancto Taft.

A la Guerre, M. Taft n’avait pas à innover : car il avait été précédé par un homme de premier plan, M. Root, qui avait tracé la route à suivre. M. Roosevelt avait arraché le grand avocat à ses dossiers au lendemain de la guerre espagnole. Il lui avait dit :

— J’ai besoin de vous pour réorganiser l’armée.

M. Root s’était mis à l’œuvre. Et, en moins de cinq ans, il avait créé les cadres indispensables, notamment cet état-major général, que la marine américaine, en ce moment même, se plaint amèrement de ne point posséder. M. Taft continua. Au cours d’un séjour de quelques semaines à Washington, je n’ai entendu dire que du bien de son administration. Pendant ses quatre ans de Philippines, il s’était habitué d’ailleurs à collaborer avec les militaires et cette collaboration n’a pas cessé d’être cordiale. Quand, au sortir du bureau, le ministre se promenait à cheval, c’est d’ordinaire avec son chef d’état-major, le général J. Franklin Bell, qu’on le rencontrait. Aussi bien, l’administration militaire, depuis 1904, n’a pas exclusivement absorbé M. Taft. Le ministère de la Guerre américain a une compétence plus vaste que le nôtre ; on a vu qu’il s’occupait des colonies ; il s’occupe également de diverses questions qui ressortissent chez nous aux Travaux publics. De plus, grand ami du président, rompu aux besognes délicates, M. Taft a été le Maître Jacques de la politique américaine. On s’est servi de lui comme « colonial » et aussi comme négociateur. On l’a envoyé partout où surgissaient des difficultés, à Rome, à Panama, à Cuba, à Tokyo. On lui a confié l’intérim des Affaires étrangères pendant l’absence de M. Hay, puis de M. Root. Le voici candidat à la présidence. Il aura passé par tous les échelons, occupe toutes les fonctions, connu tous les points de vue, avant, — s’il est élu, — de concentrer en ses mains les formidables pouvoirs dont l’hôte de la Maison Blanche est le détenteur légal.

C’est encore aux Philippines qu’il doit d’être devenu diplomate ou plutôt, car on naît tel, d’avoir pu prouver qu’il l’était. La conquête et la pacification n’étaient point, si malaisées qu elles fussent, les tâches les plus difficiles qu’imposassent les circonstances à l’activité du gouverneur. Convertis au catholicisme par les missionnaires espagnols, les Philippins étaient, en réalité, devenus les sujets des moines. Ceux-ci détenaient non seulement l’autorité, mais encore la propriété ; et quels que fussent les services historiques rendus par eux à l’archipel, — services que M. Taft est le premier à reconnaître, — il arrivait qu’ils abusassent de leur pouvoir et provoquassent des colères, dont l’insurrection de 1896 a été la manifestation. Les Américains devaient compter avec eux et, en se substituant aux Espagnols, résoudre, suivant le droit de l’Union, des questions qui ne se posaient pas sous le régime antérieur. Il était indispensable, dans l’intérêt de l’ordre public, d’éliminer la plupart des moines espagnols, et impossible de les remplacer, faute de recrutement et de préparation, par des Philippins ou des Américains. Pour trancher le litige, un seul pouvoir était compétent, le Saint-Siège. Les États-Unis, pays de séparation, ne pensèrent point que la laïcité leur interdît de négocier avec la Curie. Et M. Taft partit pour Rome (mai 1902).

On aime à se figurer la rencontre de ce Yankee massif et net avec les prélats romains aux subtilités infinies. On s’entendit, en tout cas, le mieux du monde. Le gouverneur des Philippines avait avec lui un collaborateur excellent, Mgr O’Gorman, évêque de Sioux-Falls, ami d’enfance de Mgr Ireland, l’un des plus remarquables d’entre les prélats catholiques qu’il m’a été donné de connaître outre-mer. Léon XIII, qui vivait encore, fit, selon sa coutume, ce qui dépendait de lui pour ménager l’accord avec le pouvoir civil. Il comprit la nécessité politique dont les Américains s’inspiraient. Il consentit au rachat par l’État des terres monastiques, au remplacement des moines espagnols, là où il serait nécessaire, par des religieux d’autre nationalité. M. Taft avait gagné la première manche. Il perdit la seconde, une fois rentré à Manille, avec Mgr Chapelle, archevêque de la Nouvelle-Orléans et délégué apostolique, qui ne put s’accorder avec lui. La « belle » lui resta. Car, Mgr Guidi ayant succédé à Mgr Chapelle, l’entente finit par s’établir : rachat des terres pour 35 millions de francs, disparition progressive des congréganistes espagnols. Pour un début, et un début au Vatican, le négociateur américain n’avait rien à regretter : il avait conquis ses éperons.

Depuis lors, M. Taft a eu d’autres occasions de faire de la diplomatie. En octobre 1904, M. Roosevelt l’a envoyé à Panama pour rassurer la nouvelle république sur les intentions des États-Unis. En septembre 1906, il l’a envoyé à Cuba, pour y présider au rétablissement de l’ordre. N’ayant pas réussi à mettre d’accord le président Palma et ses adversaires, M. Taft a proclamé un gouvernement provisoire, qui, depuis lors, a fonctionné sans trouble. Déjà au mois d’avril 1905, M. Roosevelt, partant pour une tournée de chasses au moment des incidens de Saint-Domingue, avait confié à M. Taft l’intérim du secrétariat d’Etat, dont le titulaire était alors le regretté John Hay, et il avait dit :

— J’ai laissé Taft solidement assis sur le couvercle, gardant le statu quo à Saint-Domingue et maintenant partout ailleurs les choses dans la bonne voie. Quant à moi, je m’en vais me reposer sous le ciel bleu de Dieu.

A Cuba, M. Taft tint « le couvercle » aussi solidement qu’à Saint-Domingue et, opportuniste comme à Manille, il déclara qu’il continuerait aussi longtemps qu’il le faudrait « pour restaurer l'ordre, la paix et la confiance, et pour faire les élections. » En trois semaines, il avait organisé un état de choses transitoire, « une paix de sa fabrication, » qui a duré et dont la direction a été confiée, depuis, à M. Charles E. Magoon. En avril 1907, M. Taft disait : « Après qu’un recensement aura été fait, des élections municipales et probablement provinciales auront lieu. Ces élections permettront d’expérimenter les nouvelles lois électorales. Les élections générales pour un président, un vice-président et les membres du Congrès se feront plus tard. » La méthode, comme on voit, restait la même, et, pour résoudre les questions, M. Taft commençait par les sérier.

A-t-il résolu la question japonaise ? Il serait téméraire de l’affirmer. Du moins, il a contribué à l’apaiser. M. Taft est allé trois fois au Japon et ses propos respirent la sympathie pour le peuple japonais. Ses premiers voyages, en 1903 et 1905, furent des voyages de tourisme. C’est au cours du second que se scellèrent les fiançailles de miss Alice Roosevelt avec M. Nicolas Longworth. Le secrétaire de la Guerre et MMe Taft chaperonnaient une joyeuse caravane d’officiers, de parlementaires et de jeunes filles. Tokyo, Séoul, les Philippines furent les principales étapes de cette tournée, au cours de laquelle le sultan de Jolo sollicita la main de la « princesse Alice. » Le dernier voyage de M. Taft eut lieu à une heure de crise, ou du moins de difficultés. Depuis l’automne de 1906, la question des écoles d’abord, ensuite celle de l'immigration avaient donné lieu, entre Washington et Tokyo, à des négociations qui, pour rester courtoises, n’en étaient pas moins délicates. La décision du président d’envoyer dans le Pacifique toute l’escadre de l’Atlantique avait provoqué quelque émotion. M. Taft, qui était, à l’automne de 1907, retourné aux Philippines, décida, de concert avec M. Roosevelt, d’aller rendre visite ensuite à ses amis japonais. « Je connais, me disait-il à son retour, presque tous les hommes d’État qui entourent le mikado. Je suis sûr de leurs sentimens pacifiques : ils sont, autant que nous, résolus à ne pas permettre la naissance d’un conflit entre les deux pays. »

Ce solide optimisme, qui, si justifié soit-il par les sentimens réciproques, ne tient peut-être pas des faits un compte suffisant, anima les discours de M. Taft à ses hôtes : « Il n’y a eu, disait-il, qu’un tout petit nuage sur notre amitié de cinquante ans. Mais le plus grand tremblement de terre du siècle lui-même ne pourrait ébranler cette amitié. Les événemens de San Francisco peuvent recevoir et recevront de la diplomatie une solution honorable. Une guerre entre les États-Unis et le Japon serait un attentat contre la civilisation. Aucun des deux peuples ne la désire. Les deux gouvernemens feront l’impossible pour l’empêcher. » Respectueusement salué par la foule, abondamment photographié et questionné par les reporters, courtoisement accueilli par les ministres et, à deux reprises, par le mikado M. Taft ne négocia, ni ne traita. Mais il prépara les esprits à des négociations amicales et, par la détente, les achemina à l’entente. Il revint par Shanghaï, Pétersbourg et Berlin, regrettant que les devoirs de sa charge ne lui laissassent point le temps de faire, comme il le souhaitait, un séjour à Paris.

En s’embarquant à Hambourg pour New York, le ministre de la Guerre « et de la paix, » comme il aimait à se qualifier, n’allait pas vers une vie de loisir. A diverses reprises déjà, M. Roosevelt avait annoncé sa résolution de ne pas être candidat pour un troisième terme. Au début de décembre 1907, le président disait à un de ses amis : « Je ne puis rester au delà de ma période présidentielle actuelle. Je suis reconnaissant au peuple américain de ses sentimens. Mais un autre que moi doit poursuivre ma tâche. » Cet autre, que M. Roosevelt ne nommait pas, c’était M. Taft, le collaborateur fidèle, expérimenté, actif, que, depuis le début de son mandat, il avait utilisé sur tant de terrains divers. Ainsi se développait la carrière du magistrat de Cincinnati, devenu gouverneur et ministre. Après son tour du monde, la campagne présidentielle l’attendait. Il faut avoir vécu aux États-Unis pour concevoir ce qu’une candidature de cette sorte impose, à qui l’accepte, de soucis et de fatigues. Nos candidats français se plaignent d’avoir à visiter les communes de leur circonscription. Ici, la circonscription, c’est le territoire de l’Union, avec ses 9 millions de kilomètres carrés et ses 80 millions d’habitans. La campagne, c’est huit mois de chemin de fer, huit mois de discours. J’ai, à deux reprises, rencontré M. Taft dans l’exercice de sa fonction de candidat. La première fois, c’était à Boston, à l’Union Club. Il était arrivé dans la nuit ; il avait exposé son programme le matin ; et, à une heure, il repartait pour Springfield où il devait, de nouveau, parler. La seconde fois, c’était au ministère de la Guerre où, le plus sérieusement du monde, il serrait la main à une bande d’écoliers qui, de passage àWashington, avaient désiré le connaître. M. Taft est robuste. Ses traits révélaient pourtant quelque fatigue. Regrettait-il alors d’avoir, quatre ans auparavant, refusé le poste tranquille et honoré de juge à la Cour suprême ?

Pendant la première partie de la campagne, c’est aux hommes de son parti que M. Taft a eu surtout affaire. La grande majorité des républicains reconnaissaient ses mérites, mais en janvier, beaucoup doutaient de son succès.

— Ce serait le meilleur des présidens, me disait ironiquement un de mes amis : et c’est cela qui m’inquiète pour lui.

M. Taft avait des adversaires de deux sortes. Les uns, qui sont la droite du parti républicain, lui reprochaient d’être « l’homme de Roosevelt. » On sait les haines que le président sortant a provoquées dans les milieux financiers de New- York. Les chefs des trusts s’offusquaient de voir qu’en soutenant publiquement la candidature de M. Taft, M. Roosevelt prétendait se survivre à lui-même et désigner son successeur. Comme je demandais un jour au ministre de la Guerre quelle serait sa politique financière, il me répondit : « Je suis d’accord sur tout avec le président. Si je suis élu, ma politique sera absolument la même que la sienne. J’approuve cette politique comme homme. Je l’approuverais aussi comme président. » En janvier, on lui reprochait ce langage. Quelques semaines plus tard, je constatai que les sentimens des financiers à l’égard de M. Taft s’étaient modifiés. Ils affectaient de rendre hommage à sa modération, à ses qualités juridiques, à son tempérament de magistrat. Le « juge » Taft leur inspirait confiance. Certains disaient carrément : « Nous sommes sûrs de lui. » Les financiers d’outre-mer aiment à parler ainsi. Ils étaient sûrs aussi de M. Roosevelt... M. Roosevelt leur a échappé. Il est probable que, si M. Taft est élu, tout en donnant à son action une forme plus apaisée que son prédécesseur, il s’inspirera des mêmes idées que lui. Quelque part que Wall-Street ait prise au prodigieux essor des États-Unis, il n’en existe pas moins actuellement en Amérique un désaccord frappant entre le caractère des affaires et la législation qui les régit. Les affaires sont « nationales, » les lois sont « particulières. » Comme le ministre du Commerce, M. Oscar Straus, l'a souvent expliqué dans ses discours et dans ses rapports, il est nécessaire de contrôler dans une forme nationale, c’est-à-dire par des lois fédérales, les sociétés dont l’activité et l’extension sont également fédérales. A cet égard, M. Taft est d’accord avec M. Roosevelt ; et la majorité de l’opinion approuve le sentiment que le ministre de la Guerre exprimait dès 1895 devant l’association américaine du barreau de Détroit.

Aux adversaires de droite s’ajoutaient les adversaires de gauche. Au cours de sa carrière judiciaire, M. Taft a rendu des arrêts qu’on lui reproche. Ces arrêts ont eu pour résultat de prévenir les abus du droit de grève, de coalition, de boycott. Cette question est une de celles sur lesquelles le ministre de la Guerre a été le plus fréquemment appelé à s’expliquer. « Les ouvriers, disait-il récemment à un de nos compatriotes, M. Philippe Millet, ont le droit incontestable de refuser leur travail et de se coaliser pour la défense de leurs intérêts, mais il ne s'en-suit pas que toute coalition soit légitime. Si une grève se fait en vue d’un but illégal ou par des moyens illégaux, elle est condamnable. Tel est le cas, lorsque des employés d’une Compagnie de chemin de fer veulent imposer leur boycott aux autres compagnies, lorsqu’ils violent les lois du commerce fédéral, ou même simplement lorsqu’ils emploient la violence matérielle. Il en est du droit de coalition comme des autres. Prenez celui de propriété ; mon argent est bien à moi, et pourtant si je m’en sers en vue d’une fin illégale, par exemple pour corrompre un fonctionnaire de l’État, je tombe sous le coup de la loi. Il n’y a pas de droit illimité, ni pour les patrons, ni pour les ouvriers. Voilà pourquoi, tout en reconnaissant que chaque homme a le droit de disposer de son travail comme il l’entend, je ne suis pas disposé à permettre qu’il en abuse. Une coalition est légitime ; une conspiration ne l’est pas. »

Sur ce point encore, M. Taft et M. Roosevelt tiennent un langage identique. « Je suis favorable aux ouvriers, me déclarait le président. Je fais mon possible en leur faveur. Mais pour que des réformes soient possibles, il faut d’abord que l’ordre soit assuré. Ordre et réformes ; pas de réformes sans ordre. » L’idée d’autorité est forte aux États-Unis. Et le socialisme anarchique de notre Confédération générale du travail y trouverait, en face de lui, l'énergique résistance des pouvoirs publics. Nulle crainte des réformes, mais un vif attachement à ce qui est la base des sociétés, au respect de la loi, voilà, pour M. Taft, comme pour beaucoup de ses amis, la règle de la politique. Certains meneurs ouvriers dénoncent cette règle comme un principe de réaction. Mais la masse ne s’en émeut point. Comme me le disait le sénateur Lodge, les Américains n’ont pas de goût pour le collectivisme et moins encore pour le désordre : ils sont, — ou ils deviennent, — traditionalistes et individualistes : deux vertus qu’on peut souhaiter à toutes les démocraties.

Malgré l’opposition des extrêmes, malgré la multiplicité des candidatures destinées à disperser les voix, M. Taft l’a triomphalement emporté à la Convention de Chicago. Il a donné sa démission de ministre de la Guerre, et, remplacé par le général Luke Wright, qui fut déjà son successeur aux Philippines, il s’est aussitôt consacré à la préparation de la campagne. La « plate-forme » qu’il a acceptée n’implique aucun changement essen-tiel : c'est le programme de M. Roosevelt. Révision des tarifs douaniers, sous réserve toutefois du principe protectionniste qui est maintenu ; amélioration du système militaire dans le sens du bill Aldrich-Vreeland récemment adopté par le Congrès ; législation des chemins de fer autorisant les combinaisons raisonnables sans comporter de risques de poursuites judiciaires ; augmentation de la marine ; application des lois contre les trusts aussi bien aux syndicats ouvriers qu’aux syndicats capitalistes ; affirmation de confiance dans les tribunaux fédéraux, tels en sont les principaux articles. « Je ne tiendrai pas compte, écrivait récemment M. Taft, dans Le Morning Post, des critiques de ceux qui m’accusent de manquer d’originalité. » Rarement, la continuité politique aura été mieux assurée. La « manière » cependant pourra n’être pas la même.

En apprenant la désignation de M. Taft par la Convention de Chicago, M. Roosevelt a dit : « Le pays doit être félicité de ce choix. Je connais intimement M. Taft depuis de nombreuses années. J’ai la plus profonde estime pour lui. Nous avons toujours visé le même but, toujours eu le même idéal. Je ne crois pas qu’on trouve dans tout le pays un homme mieux qualifié pour occuper le poste de président. Il est non seulement courageux et désintéressé, mais il a, au plus haut degré, la connaissance des besoins de la nation et il jouit de l’estime de tous les citoyens. Il serait, au même degré que Lincoln, un président pour démocrates et cependant, à l’encontre de Lincoln, aucun soupçon de tendance démagogique, de penchant à faire appel à la haine des classes ne saurait l’effleurer. »

Quiconque a suivi l’honorable carrière de M. William Taft estimera qu’il mérite les éloges que M. Roosevelt lui prodigue avec une si chaleureuse sympathie. Du caractère et de la probité, de la santé morale et physique, une large expérience, une information personnelle et vaste, l’habitude des affaires et la pratique du pouvoir, le candidat républicain a tout cela. Et son parti, en le désignant, n’a fait que lui rendre justice.

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M. William Jennings Bryan, choisi comme candidat démocrate par la Convention de Denver, ne ressemble pas à M. Taft. Les deux hommes sont différens, les deux carrières aussi. M. Taft est un fonctionnaire ; jamais il n’a occupé de fonctions électives. M. Bryan est un politicien ; il a été député ; il est, par-dessus tout, orateur de réunion publique, orateur entraînant, vibrant, puissant par la voix, l’action, le geste plus que par la dialectique, insouciant de toute objection qu’il n’a pas prévue, meneur de foules, séduisant pour les uns, décevant pour les autres, suivant qu’on aime ou qu’on n’aime pas ce genre d’esprit et ce genre d’éloquence.

Il est plus jeune que M. Taft de trois ans, étant né le 15 mars 1860. C’est à l’Union Collège of Law de Chicago qu’il a pris ses grades de droit. C’est à Jacksonville (Illinois) qu’il a débuté au barreau. Il ne s’y attarda pas d’ailleurs, et quelques années plus tard, on le retrouvait à Lincoln, dans le Nebraska. En 1890, cet État l’envoyait à la Chambre des représentans, à Washington : il avait trente ans. Six ans après, à trente-six ans, la Convention démocrate, réunie à Indianapolis, le désignait comme candidat démocrate à la présidence contre M. Mac Kinley, candidat des républicains. Il fut battu. En 1900, nouvelle candidature, nouvel échec. En 1904, les démocrates se détournèrent de M. Bryan et donnèrent leurs voix à M. Parker. Ils reviennent en 1908 à leur candidat d’il y a douze ans, et ils retrouvent en lui, sinon les mêmes idées, du moins un talent égal et une ardeur inlassée.

Le début de M. Bryan fut un coup d’éclat, sinon un coup de maître. En ce temps-là, l’Ouest des États-Unis, surtout agricole, manquait de capitaux et de bras. Il réclamait l’abaissement des tarifs, tandis que l’Est, industriel, exigeait une protection douanière. Des difficultés monétaires s’ajoutaient à la crise économique. M. Bryan crut trouver le remède qui ferait, en même temps que le bonheur des agriculteurs de l’Ouest, le succès des démocrates. Il réclama la libre frappe de l’argent. Les producteurs de ce métal et les gens de l’Ouest l’acclamèrent comme un sauveur. « Laisserons-nous, s’écriait-il, crucifier les États-Unis sur une croix d’or ? » L’or, pour M. Bryan, était la monnaie des ploutocrates ; l’argent, au contraire, était démocratique. Il fallait le réhabiliter, affirmer ainsi l’indépendance de l’Union à l’égard du reste du monde, vivre heureux chez soi avec le free coinage. Cette campagne, habile politiquement, présentait des dangers financiers que nul ne devait méconnaître. Comme me le disait un des hommes d’affaires les plus considérables de New- York, si elle eût abouti, la fortune américaine aurait pris une valeur artificielle et changeante. Les capitaux étrangers se seraient écartés des États-Unis. C’eût été, à bref délai, une catastrophe générale. Soutenu par les gens de Wall Street, M. Mac Kinley fit triompher l’étalon d’or. L’argent succomba, M. Bryan aussi.

Sa défaite lui fit des loisirs, qu’il consacra a voyager. Il connaissait à fond les États-Unis et il n’est pas une de leurs villes, grandes ou petites, qu’il n’ait, paraît-il, visitée. Il résolut de voir le monde. Il alla tour à tour au Japon, en Corée, en Chine, aux Philippines, aux Indes, en Égypte, en Palestine, en Grèce, en Turquie, en Russie. On aperçut sa belle tête chauve de clergyman aux premières séances de la Douma, On le vit, après tant d’autres, faire un pèlerinage chez Tolstoï. Il assista à Drontheim au couronnement d’Haakon VII. Il visita l’Allemagne et l’Angleterre, prononçant des harangues pacifistes. Il vint à Paris. Mais c’était l’été et il n’assista qu’à une fin de session. Il fit une pointe en Espagne, reprit le bateau, rentra à New- York. Ses amis l’attendaient (30 août 1906) et lui firent une ovation, comme savent en faire des gens de l’Ouest, qui n’ont pas reculé devant quatre jours de chemin de fer. Les femmes lui jetaient des fleurs. Les hommes prenaient d’assaut sa voiture et se disputaient ses shakehands. Un meeting à Madison square lui fournissait, le soir même, l’occasion de s’expliquer. Quelle influence sa tournée mondiale avait-elle eue sur ses idées ? Que pensait-il, après avoir vu, selon sa propre expression, onze pays et dix capitales, des affaires américaines ?

Après ses deux échecs de 1896 et de 1900, M. Bryan n’avait pas perdu courage. Et, dans un manifeste de janvier 1904, il avait encore soutenu la frappe libre de l’argent. Cette obstination avait eu pour effet de faire écarter sa candidature par la Convention démocrate de Saint-Louis. Le juge Parker, la veille inconnu, lui avait été préféré. M. Bryan avait obtenu cependant qu’on ne parlât pas, dans la « plate-forme, » de la question monétaire. Ce silence lui sauvait la mise. Mais il avait compté sans M. Parker qui, en apprenant sa désignation, s’empressa de télégraphier qu’il était hostile au free coinage. La Convention, par 774 voix contre 471, lui répondit : « Les opinions que vous exposez dans votre télégramme ne sont nullement faites pour empêcher celui qui les soutient d’être désigné comme candidat. « C’était, en termes clairs, notifier à M. Bryan que la « planche » de la frappe libre était définitivement abandonnée. Le grand tribun, quand le débat s’engagea sur l’adoption de ce texte, était au lit. La vie qu’on mène dans les Nominating conventions n’a rien à voir avec l’hygiène. Il avait pris une pneumonie. Dès qu’il sut de quoi il retournait, il bondit de son hôtel et, secoué de fièvre, il escalada la tribune pour protester. Son éloquence fut inutile. L’ordre du jour fut adopté et le télégramme partit. Le monométallisme l’emportait, M. Bryan restait seul.

Cet incident eut, semble-t-il, son importance. Car, depuis lors, M. Bryan n’a plus reparlé de la frappe libre ou, s’il en a reparlé, ce fut pour la « débarquer. » Sans doute, en 1904, il ne se priva pas, dans sa revue le Commoner, de dénoncer « les méthodes dissimulées et tortueuses » de ses amis. Il soutint néanmoins M. Parker en disant : « Malgré les fautes commises, le ticket démocrate représente la cause de la paix, de la raison, de l’arbitrage, contre la guerre, la force, la conquête, l’impérialisme incarnés en M. Boosevelt : » Au mois d’octobre, M. Parker lui exprima sa reconnaissance pour son dévoué concours, concours inutile d’ailleurs, car M. Boosevelt fut élu à une grande majorité. Et M. Bryan put s offrir la satisfaction d’expliquer ce succès en disant à son parti : « Voilà où vous a conduits votre retour au conservatisme ! » Il ajoutait qu’il restait, plus que jamais, fidèle à ses idées, qu’il allait renouer son alliance avec les « populistes, » c’est-à-dire avec les élémens démocrates les plus avancés et qu’il ferait de la guerre aux trusts l’article capital de son programme.

Deux ans passèrent. Au mois de juin 1906, M. Bryan se trouvait à Berlin. Interrogé par un rédacteur du Lokal Anzeiger, il lui répondit : « Dans la prochaine campagne électorale, la grosse question sera celle des corporations et des trusts. Le peuple demande qu’on intervienne contre eux et que, par la voie légale, on mette un frein à leur puissance. Mes opinions, à cet égard, sont connues. Je suis avec l’opinion publique. Le bimétallisme ne jouera aucun rôle dans la prochaine élection présidentielle. Bien que ma conviction n’ait pas varié, la situation monétaire du monde a changé depuis 1896. Déjà, aux élections de 1900, la question de l’argent était secondaire. Elle le fut plus encore en 1904, bien qu’à ce moment M. Parker n’ait pas eu à se féliciter d’avoir si énergiquement défendu l’étalon d’or. »

Quelques semaines plus tard, dans son triomphal discours de Madison square, il n’essaya même pas de soutenir son ancienne chimère. Impôt sur le revenu, expropriation et exploitation par l’État des grandes lignes nationales de chemins de fer, arbitrage obligatoire dans tous les conflits économiques, révision du tarif douanier, guerre aux trusts et aux ploutocrates, abandon des Philippines, tels étaient les principaux articles de ce programme modifié. Il y joignait une attaque contre le Sénat « forteresse des pirates de l’argent, » un vœu en faveur de l’arbitrage international, une charge à fond contre les grosses fortunes. Il concluait qu’il rapportait de l’ancien monde un message de paix et que le sentiment pacifiste avait fait en Europe des progrès considérables.

Allégée du poids mort du bimétallisme, comment se présente la candidature de M. Bryan ? Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on a remarqué que les programmes des deux grands partis américains diffèrent de moins en moins l’un de l’autre. Jamais cette identité croissante n’a été plus visible qu’à présent. Écoutez M. Bryan. Il déclare que l’article essentiel de son programme, c’est la lutte contre les trusts et leurs abus. Mais, du fait de M. Boosevelt, voilà des mois que le parti républicain a placé cette lutte au premier rang de ses préoccupations. Il en est de même pour la plupart des autres articles. Or, les républicains, qui, depuis plusieurs années, tiennent le pouvoir, sont les beati possidentes. Ils peuvent dire aux électeurs : « Pourquoi nous préférer les démocrates, puisque nous faisons comme eux ? » Il n’est pas jusqu’aux principes constitutifs des deux partis qui ne soient, dans cette controverse, en faveur des républicains. Quoi qu’on pense du fond du problème, il est clair que, pour agir utilement contre les trusts, il faut étendre et fortifier la législation fédérale, l’autorité fédérale. Or les démocrates, traditionnels défenseurs des droits des États, seront gênés, lorsqu’il s’agira d’approuver cette extension. Les républicains, au contraire, sont à leur aise pour l’accepter, puisqu’ils ont toujours soutenu la nécessité d’un pouvoir central bien armé. Quant à la politique militaire et à la politique extérieure, il suffit d’avoir passé quelques semaines aux États-Unis pour constater que M. Boosevelt a la majorité avec lui.

Manœuvrier supérieur, rompu à toutes les parades, M. Bryan a prévu le danger et pris l’offensive. A l’assemblée des démo-crates du Nebraska, le 6 avril dernier, il a dénoncé avec vigueur la contrefaçon que les républicains présentent du programme démocratique :

— Les républicains, a-t-il dit, admettent le renforcement des lois contre les trusts. Mais ils ne fournissent pas le moyen de l’obtenir,

» Ils reconnaissent que la réforme du tarif est nécessaire. Mais ils tenaient le même langage naguère. Et cela n’a pas empêché le vote du tarif exorbitant actuellement existant.

» Pour la législation des chemins de fer, pour les relations entre le capital et le travail, même imprécision des solutions.

» Pour la crise financière elle-même, qui apporte un si éclatant démenti à la prétendue « prospérité républicaine, » qu’ont-ils fait ?

» Ils ont laissé s’enfuir les financiers coupables et n’ont trouvé qu’un remède : faire soutenir le marché par le trésor public. Ils n’ont ni mis un frein à la spéculation, ni protégé les déposans.

» En applaudissant aux messages du président, ils se sont condamnés eux-mêmes : car tous les abus dénoncés par M. Roosevelt ont leur source dans la législation votée par les républicains ou encore dans l’absence, à eux imputable, de toute législation. »

Depuis que la Convention républicaine s’est réunie à Chicago, M. Bryan a accentué ses critiques. Dans un article du Commoner, intitulé : En pleine retraite, il a montré que la Convention ne va même pas aussi loin que M. Roosevelt, soit à propos des chemins de fer, soit à propos des impôts, soit à propos de la législation sociale. Sa thèse, c’est que jamais les républicains n’agiront contre les trusts sincèrement et efficacement. Comme M. Bourke Cockran, député démocrate de New York, il dirait volontiers que toutes les grandes réformes sont l’œuvre des démocrates et que les républicains sont mal venus à prétendre se charger d’une besogne qui ne répond ni à leur programme, ni à leur tempérament, ni à leurs habitudes. Très habilement, il utilise d’ailleurs les divisions que la politique du président sortant a provoquées dans les rangs républicains. «Nous avons été battus en 1896, s’écriait-il à Lincoln, parce que nous étions divisés. Aujourd’hui, le seul parti divisé, c’est celui que nous combattons. Nous le battrons comme il nous a battus. »

C’est là le secret de l’avenir. On peut noter cependant que le vote émis par la Convention de Chicago et les débats de cette assemblée n’indiquent pas que le parti républicain soit aussi déchiré que le prétendent les démocrates. Des divisions d’ailleurs, il y en a partout. Beaucoup de démocrates riches n’aiment pas M. Bryan et résument leurs griefs contre lui en disant : « C’est un démagogue. » Sa campagne pour la frappe libre, bien qu’elle appartienne au passé, lui a fait grand tort. D’autre part, il exprime souvent des idées qui choquent. Quand il propose de réduire les trusts par une abolition des tarifs douaniers ; quand il soutient que, pour les États-Unis, le meilleur moyen de se faire respecter, c’est de n’avoir pas de marine ; quand il se défend d’être socialiste et envisage pourtant le rachat des chemins de fer, il éveille des inquiétudes que ses adversaires ne sont pas seuls à ressentir. Il a pour lui son prestige, son éloquence, sa popularité. Mais il paie en même temps la rançon de ses qualités et de ses défauts. Il a des admirateurs, mais il a aussi des détracteurs. Il a su reconquérir une situation que beaucoup croyaient à jamais compromise. Le conduira-t-elle à la Maison Blanche ? Ceux qui l’affirment n’en savent rien et n’en peuvent rien savoir.

Dès maintenant, la campagne est commencée. Elle battra son plein au début de septembre. Les comités, partout formés, vont répandre à profusion les brochures de propagande. Les journaux vont quotidiennement soutenir les deux candidats. Les réunions publiques se succéderont. Les « parades, » énormes processions qui comptent parfois 60 000 personnes, parcourront les rues des grandes villes. On donnera et on prendra la cote, car le pari au candidat passionne plus encore que le pari aux courses. On se disputera avec une ardeur particulière les États douteux. On dépensera de l’argent, beaucoup d’argent. On s’enfiévrera de dialectique et de pronostics. Des deux parts, on déploiera le maximum d’effort et d’adresse, jusqu’au jour où le verdict souverain des électeurs aura donné, pour quatre ans, un chef à cette démocratie, la plus fortement organisée qui soit au monde pour la lutte électorale.

André Tardieu.
  1. René Pinon, la Lutte pour le Pacifique.