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La première Ambassade française en Chine

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LA
PREMIERE AMBASSADE
DE FRANCE EN CHINE

M. DE LAGRENE ET L'EDIT DE 1844.

Il y a dix-neuf ans que M. Guizot conçut le projet d’envoyer une mission en Chine, et jeta les yeux pour la remplir sur M. de Lagrené. C’est au moment où une situation nouvelle semble commencer pour la Chine dans ses rapports avec l’Europe que la mort a enlevé le diplomate dont le nom se rattache aux premières tentatives faites par la France pour intervenir d’une manière sérieuse dans les affaires de l’extrême Orient. Quel a été le caractère, quelle a été la portée véritable de ces tentatives ? C’est ce que des difficultés plus récentes ont pu faire oublier, et ce qu’il est peut-être utile de bien établir, puisqu’une douloureuse occasion nous est offerte de rappeler l’attention publique sur les actes du premier ambassadeur français en Chine.

Le choix de la personne qui devait représenter notre pays auprès du Céleste-Empire n’était point indifférent ; il fallait un homme qui ne craignît pas de quitter les sentiers battus pour aborder l’inconnu. On ne se faisait pas alors une idée bien nette du rôle qui pouvait être dévolu à la France dans le nouvel état de choses auquel le traité de Nankin du 22 août 1842 entre les Anglais et les Chinois venait de donner naissance. Il n’était pas rare d’entendre soutenir que l’ambassade projetée n’amènerait aucun résultat, que nos intérêts en Chine étaient insignifians, qu’à côté des Anglais et après les succès militaires remportés par eux dans leur dernière lutte contre l’empire du milieu, nous ne pouvions avoir qu’une attitude un peu effacée. Quelques personnes néanmoins ne se laissaient point aller à ces prévisions chagrines ; un écrivain éminent disait à M. de Lagrené au moment de sa nomination : « Je vous félicite, vous avez la mission du siècle ! » L’expression peut paraître emphatique, la pensée était juste. D’année en année, la tendance à prendre part aux questions qui agitent l’extrême Orient s’est de plus en plus accusée. L’ouverture de la Chine et du Japon à la civilisation européenne restera certainement un des faits les plus saillans de notre époque.

Bien avant les événemens considérables qui s’accomplissent aujourd’hui dans ces contrées, M. de Lagrené avait tracé le premier sillon. Les traités qu’il a conclus ont été le point de départ de toutes les négociations ultérieures. Quand nos agens plaidaient la cause de nos nationaux et coreligionnaires, c’est en invoquant les concessions obtenues par lui. Quand nous nous sommes décidés à intervenir les armes à la main, c’est en arguant de l’inexécution des conventions. Nous avons pu arriver ainsi à Tien-tsin et à Pékin, non à titre de conquérans, mais à titre de parties lésées qui demandent justice.

L’édit sur la liberté de conscience, promulgué en 1844 par l’empereur de la Chine, changeait complètement la situation des chrétiens. Il n’était pas impossible de prévoir dès lors que l’application de l’édit donnerait lieu à des difficultés sur divers points de l’empire, et que les mandarins ne mettraient pas partout une égale sincérité dans l’accomplissement des ordres de leur maître ; mais le fait seul de voir le chef absolu d’une nation de trois cent millions d’âmes déclarer que nul ne devait être inquiété ou persécuté pour cause de religion avait une grande importance. Sans employer d’autres moyens que la persuasion on avait déterminé le plus puissant souverain de l’Asie à proclamer un principe qui, même en Europe, n’est pas encore universellement admis, et qui, là où il domine, n’a triomphé qu’après des luttes acharnées et sanglantes. En m’appuyant sur les dépêches mêmes de M. de Lagrené et en me servant de mes propres souvenirs (1), j’ai l’intention d’exposer brièvement par quel ensemble d’habiles et persévérans efforts les plénipotentiaires chinois furent amenés à faire les concessions que l’on désirait d’eux.

Ki-yng, le principal plénipotentiaire, avait une intelligence et des connaissances qui dépassaient de beaucoup celles de la plupart de ses compatriotes ; ses manières étaient graves et dignes. Il était loin de partager tous les préjugés dont la cour de Pékin était imbue ; cependant sa valeur personnelle, sa qualité de proche parent de l’empereur, les services qu’il avait rendus, lui assuraient une grande influence, et il passait pour l’exercer dans un sens favorable aux demandes des étrangers. des l’ouverture de la longue correspondance qu’il échangea avec lui, M. de Lagrené avait été frappé de la manière dont il traitait les questions religieuses et de l’esprit de tolérance dont il faisait preuve. Voici quels étaient les termes de la première lettre que Ki-yng écrivait au début des négociations pour expliquer l’ajournement d’un voyage projeté de Canton à Macao :


« Ki, grand-commissaire impérial, à Lagrené, grand-commissaire impérial du grand empire de France.

« Une dépêche du ministère fixe au troisième jour de la huitième lune le sacrifice au très saint docteur Confucius, et au quatrième jour le sacrifice aux esprits patrons de l’empire. Il faut absolument que moi, haut fonctionnaire, en compagnie des magistrats de service de tout rang, je me livre aux prières et aux purifications pour offrir ces sacrifices, lesquels sont pour la Chine des sacrifices très grands, ne différant en aucune manière des adorations que votre noble empire adresse au Dieu suprême… Je sais bien que votre noble grandeur est pressée par le désir que nous nous rencontrions, afin de manifester ses nobles sentimens ; mais voilà que de grands préceptes surviennent coup sur coup pour retarder un peu notre entrevue. Les relations mutuelles entre nos deux empires sont fondées sur les convenances, comme les rapports personnels entre nous sont fondés sur la sincérité. Je pense donc que votre noble grandeur ne prendra assurément pas ces choses en mauvaise part. Aussitôt que mes affaires seront terminées, j’irai à Macao, où je verrai certainement votre noble grandeur et l’accueillerai avec l’urbanité que l’hôte doit à son hôte. Mon cœur sera tout entier aux délibérations dans les affaires de nos deux empires ; nos rapports très fréquens ne se borneront pas à un espace de dix jours : un traité clair et détaillé accroîtra et affermira la paix pour dix mille ans ; peu importe que cela ait lieu quelques jours plus tôt ou plus tard. Il fallait d’avance vous dépêcher cette réponse eu chargeant un magistrat de vous la présenter et en vous souhaitant toute sorte de félicités. (Dépèches qu’il est nécessaire de lire.) »


Il était assez remarquable de voir un mandarin du rang le plus élevé établir une sorte de parité entre son culte et celui d’autres nations. M. de Lagrené se promit de profiter plus tard de ces dispositions ; mais il entrait dans son plan de conduite de ne faire aux Chinois, à l’endroit dès questions religieuses, aucune ouverture directe, et d’attendre qu’ils vinssent eux-mêmes au-devant de lui dans cette voie. La cour de Pékin n’avait pas été débarrassée, par la conclusion de la paix, de tout sujet de préoccupation vis-à-vis des Anglais. Pour assurer l’entier accomplissement des stipulations du traité de Nankin, sir Henry Pottinger avait exigé que l’île de Chusan restât provisoirement entre les mains de son gouvernement. Les Chinois craignaient vivement ou qu’on ne leur rendît pas Chusan à l’époque fixée, ou que de nouvelles exigences ne fussent formulées au moment de la reddition. En outre ils s’étaient engagés vis-à-vis de sir Henry Pottinger à laisser aux étrangers, dès que les mesures nécessaires pour la garantie de leur sécurité auraient été adoptées, le libre accès de la ville entière de Canton, et non plus seulement du quartier des factoreries. Or les incidens de la dernière guerre avaient causé dans cette cité populeuse une fermentation qui effrayait les mandarins, et ils reculaient autant qu’il était en eux : le moment de remplir l’engagement qu’ils avaient contracté.

Les plénipotentiaires chinois prenaient volontiers le représentant de la France pour confident de leurs inquiétudes. M. de Lagrené ne craignit point de leur faire entendre de dures vérités. « Il n’y a que deux moyens, leur disait-il, pour se mettre à l’abri d’agressions injustes et d’exigences mal fondées : il faut ou disposer de ressources militaires qui permettent de repousser l’attaque, ou s’être fait à l’avance des alliés qui, au jour du péril, viennent interposer leur puissante médiation. Vos ressources militaires sont nulles, comparées à celles des gouvernemens européens, l’événement l’a prouvé. Toute l’activité de votre nation s’est portée sur les arts de la paix, au détriment de ceux de la guerre. Les vaisseaux de l’Occident auraient amené sur votre territoire des masses d’hommes considérables bien avant que les troupes mal armées et mal équipées que vous entretenez aient pu arriver sur le théâtre de l’action. Reste donc l’autre moyen de défense, qui consiste à avoir des amis. Faites en sorte de vous créer des alliances et d’écarter tout ce qui peut refroidir à votre égard ceux des peuples d’Occident qui ont des flottes et des bateaux à vapeur. »

Ces idées, que M. de Lagrené développa à plusieurs reprises pendant les conférences et entrevues qui précédèrent le traité de Whampoa, produisirent une grande impression. Les Chinois avaient beaucoup redouté qu’à l’exemple des Anglais et des Portugais, la France ne voulût être mise en possession d’une des îles du territoire chinois ; quand ils s’aperçurent que nos demandes ne portaient pas sur cet objet, ils en éprouvèrent un grand soulagement, et se montrèrent animés des dispositions les plus amicales. Une autre éventualité qui leur causait beaucoup de soucis était que la mission française voulût se mettre en route pour Pékin. M. de Lagrené ne leur cacha pas qu’il dépendait d’eux de le voir s’acheminer vers la résidence de leur souverain ou rester sur le littoral. Si les plénipotentiaires avaient pour les demandes de la France la considération qu’une aussi puissante nation mérite, tout se passerait à Canton ; dans le cas contraire, il se pouvait que le ministre français jugeât utile d’aller traiter directement avec l’empereur.

Sur ces entrefaites, le traité de Whampoa, traité d’amitié et de commerce qui laissait tout à fait en dehors la question religieuse, fut signé. La discussion des articles n’avait soulevé que peu d’objections ; mais les plénipotentiaires sentaient bien que la signature du traité ne mettait pas fin aux négociations. Quand ils avaient protesté de leur haute estime et de leurs sentimens d’affection toute particulière pour la France, M. de Lagrené les avait arrêtés en faisant remarquer qu’ils n’avaient guère donné de preuves de ce bon vouloir : peu d’années auparavant, des Français saisis sur leur territoire avaient été odieusement maltraités ; aujourd’hui encore des Chinois appartenant à un culte religieux que le souverain des Français tenait à honneur de professer étaient pour ce fait même déclarés criminels par les lois de leur pays. Et comme les plénipotentiaires alléguaient l’impossibilité de modifier les codes de l’empire, M. de Lagrené leur répondait qu’il ne demandait aucun changement, qu’ils étaient mieux en mesure que lui de reconnaître si leur intérêt bien entendu conseillait des modifications, mais qu’il ne fallait pas parler d’alliance intime tant que des articles qualifiant crime la profession du christianisme figureraient dans le code chinois.

Le désir de se ménager des alliés décida enfin les plénipotentiaires chinois à entrer en pourparlers au sujet de la révocation des édits contre les chrétiens. On convint que la meilleure forme à y donner serait celle d’une pétition adressée par Ki-yng à son souverain, pétition qui serait ensuite revêtue de l’approbation officielle de l’empereur. Quand le principe eut été posé par les Chinois eux-mêmes, on débattit les termes dans lesquels la pétition serait faite. La négociation fut longue. Les Chinois sont très minutieux, et depuis le commencement de nos rapports avec eux nous les avions vus plus d’une fois mêler aux discussions les plus graves des observations puériles. Ainsi, lorsqu’on rédigea le préambule du traité de Whampoa, ils ne voulurent pas qu’on dît : « L’empereur de la Chine et ses successeurs, » assurant qu’il était irrespectueux de prévoir le cas où un souverain mourrait. Souvent aussi les questions de mots cachaient des pensées plus sérieuses, et le tribunal des rites de Pékin s’abritait derrière un synonyme pour ménager à la fois les ambassadeurs européens et les préjugés du public chinois. Peu de temps après son arrivée, M. de Lagrené fut prévenu que celui des exemplaires du traité conclu avec les États-Unis qui était destiné à être publié en Chine avait subi, une altération, que le caractère correspondant au mot « les étrangers » avait été remplacé par le caractère correspondant au mot » les barbares. » Il s’en expliqua d’une manière très nette vis-à-vis de Ki-yng, qui fit la réponse suivante :


« Hier, j’ai reçu une dépêche de votre grandeur. En lisant ces choses, j’ai été saisi d’étonnement. Ce qu’il y a de plus important pour tout homme en ce monde, c’est la fol et la justice. Or depuis que, par un bienfait signalé de notre grand empereur, j’ai été chargé de gérer les affaires relatives aux cinq ports, les envoyés des différens royaumes ne m’ont point regardé comme un homme inutile ; tous ont eu pour moi de l’affection et de l’amitié, et ils m’ont témoigné leur satisfaction comme s’ils m’avaient connu depuis longtemps. Dans tous les traités qui ont été faits, on s’est prêté aux délibérations avec condescendance, on s’est efforcé de tout régler le mieux possible. Je crois aussi qu’on s’est reposé sur ma constance à garder la foi et la justice, et c’est pour cela que tous ont témoigné du plaisir à traiter avec moi les affaires publiques et m’ont cru sans conserver le moindre doute. Si l’on prend le traité qu’on a conclu en présence les uns des autres, et qu’à l’époque de le présenter à l’empereur on y fasse des changemens, bien plus, qu’on y ajoute des caractères injurieux, où est la foi, où est la justice ? Les anciens d’ailleurs ne nous ont-ils pas laissé cette sentence : « si on méprise un homme qui n’est point méprisable, le mépris retombe sur soi-même ? » Or l’envoyé Cushing est un homme plein de droiture et de douceur, avec lequel j’ai eu des rapports d’amitié intime. C’est un homme qui n’a rien en lui de digne de mépris ou d’injure. Je me serais donc livré à une malversation qui ferait retomber sur moi le mépris et l’injure ! Ajoutons que l’exemplaire du traité que l’on met respectueusement dans les archives et qu’on livre à la publicité, c’est celui-là même qui a été approuvé et signé par l’empereur, qui a été revêtu de mon sceau officiel, que l’on a envoyé ensuite avec une dépêche dans les cinq ports, afin que tout le monde en prenne connaissance et qu’on l’observe à perpétuité. Comment peut-il s’en trouver un exemplaire ? Si l’on fait attention à ce qui a été pratiqué depuis les temps anciens jusqu’à nos jours, on voit qu’en Chine, comme ailleurs, il n’y a que les pièces revêtues du sceau qui aient fait foi dans la question d’affaires publiques. Toute copie secrète, toute publication faite par la circulation de copies privées n’a jamais été produite en témoignage, car en vérité tout individu a une bouche pour parler et une main pour écrire, et des changemens et amplifications que chacun peut faire, il peut facilement résulter des erreurs et des fautes. À combien plus forte raison, lorsqu’il se trouve des jaloux qui, redoutant de voir régner la bonne intelligence, remplacent certains caractères par d’autres dans l’espoir de causer la désunion ! Si on ajoute foi à leurs paroles un seul instant, il en résulte bien des dommages qu’il est impossible de décrire. Votre noble grandeur a une très grande pénétration. Je suis certain que vous avez le bon esprit de ne pas vous laisser ébranler par les bruits mensongers que l’on répand. Quant au traité de commerce et d’amitié que nos deux empires ont conclu, j’ai dans le temps envoyé respectueusement à l’empereur l’exemplaire original ; comme sous peu il reviendra signé à Canton, ce sera mon devoir de vous le remettre aussi respectueusement, et alors on pourra voir si tout est bien conforme à la stricte vérité ou non. Maintenant ce n’est pas le cas d’en parler davantage.

« Votre navire va en pays lointain, je suis bien fâché de ne pouvoir vous accompagner ; mais lorsque vos affaires seront terminées, vous reviendrez ici, et j’aurai de nouveau l’honneur de vous voir. Mes pensées se dirigent vers vous, et de loin je vous souhaite toute sorte de prospérités, ne pouvant vous exprimer tout ce que je voudrais vous dire. »


À cette dépêche officielle était jointe une lettre particulière dans laquelle Ki-yng renouvelait ses protestations et ses marques d’attachement :


« Je suis né en Chine, et par mon corps je suis parent de l’empereur. En servant mon souverain ainsi que mes père et mère, et dans mes rapports de société avec mes amis, je n’ai jamais manqué en tout temps et en toutes choses de me proposer par-dessus tout la sincérité et la circonspection. Aussi tous mes bons amis m’ont-ils honoré d’un excès d’amitié sans jamais m’avoir fait essuyer la moindre répulsion. Ainsi, par exemple, l’ambassadeur anglais, Pottinger, et l’ambassadeur des États-Unis, Cushing, ont eu pour moi une vive amitié qui a dépassé les bornes ordinaires.

« Quant à nous deux, nos sentimens et nos idées se sont trouvés en parfait accord ; notre intimité peut se comparer à l’or et aux pierres précieuses. Les anciens disaient que quand un homme dans ce monde a trouvé un ami véritable, il ne doit plus avoir d’autre inquiétude. Voilà bien qui est applicable à nous deux ; mais moi qui, lié par mes fonctions publiques, ne peux être constamment à vos côtés, je me sens le cœur dans une inquiétude continuelle. Le mois passé, quand vous êtes venu à Canton, je n’ai eu qu’une fois le plaisir de vous voir. Vous êtes ensuite parti pour Luçon, et moi, retenu par les devoirs de ma charge, je n’ai pu vous accompagner personnellement ; mais au milieu de la peine que cela me cause, mon esprit se reporte constamment vers vous. Le seul espoir qui me reste, c’est que lorsque vous aurez terminé vos affaires vous reviendrez ici, et alors il faudra de nouveau que nous buvions ensemble, que nous nous ouvrions mutuellement notre cœur, et que nous nous réjouissions ensemble. J’espère qu’une occasion favorable venant à se présenter, vous voudrez bien me faire savoir à quelle époque vous reviendrez, afin de consoler mon espérance. La saison est très froide maintenant, il faut avant tout que vous ayez soin de vous. Mes sentimens ne peuvent être exprimés par des paroles, j’espère que vous les lirez dans mon cœur. »


En réalité, malgré les dénégations de Ki-yng, l’altération avait eu lieu, mais à son insu, et on se croyait en droit.de soupçonner le bureau des rites de Pékin. Les vives réclamations de M. de Lagrené firent comprendre que l’attention des ministres étrangers était éveillée sur ces manœuvres. J’ai cité textuellement les deux missives de Ki-yng pour indiquer quel était le ton général de sa correspondance ; de nombreuses lettres s’échangèrent, de fréquens pourparlers eurent lieu avant qu’on tombât d’accord sur la rédaction de la pétition à l’empereur. Ki-yng écrivait et parlait avec facilité. Son style et sa conversation respiraient habituellement l’affabilité et la bonhomie ; quelquefois aussi ils trahissaient l’anxiété qui agitait l’âme du négociateur. La responsabilité assumée par les plénipotentiaires chinois était en effet très lourde ; un certain temps devait s’écouler avant l’arrivée des réponses de Pékin. Une fois la pétition approuvée, la signature de l’empereur déchargeait son représentant ; mais si dans l’intervalle le parti hostile aux étrangers, déjà très puissant à Pékin et surexcité par l’éventualité d’un échec si considérable pour lui, venait à reprendre le dessus, l’initiative hardie du signataire de la pétition pouvait lui coûter la vie.

Du côté de la France, Ki-yng n’était pas non plus débarrassé de tout souci : à plusieurs reprises, on avait cherché à semer la discorde entre lui et M. de Lagrené, dont l’attitude si ferme et si énergique avait donné lieu à beaucoup, d’inimitiés et de jalousies. On avait fait venir de Paris, traduit et montré au commissaire impérial un de nos journaux de l’opposition où la conduite de M. de Lagrené était blâmée de tous points. Ki-yng, peu habitué au mécanisme des institutions représentatives et aux exagérations de la presse, en avait conclu que le, désaveu du ministre français était à prévoir. Il se demanda avec inquiétude ce qu’allait devenir leur œuvre commune, et il commençait à regretter de s’être si gravement avancé. Un refroidissement visible s’ensuivit dans ses relations avec M. de Lagrené. Les formules même employées habituellement dans ses lettres firent place à d’autres expressions qui paraissaient indiquer le désir de se renfermer dans les bornes strictes des convenances. Ce changement n’échappa point à M. de Lagrené, qui renvoya purement et simplement au commissaire impérial toutes les dépêches où ne figuraient point les formules usitées jusqu’alors dans leur correspondance. L’interprète de la mission était chargé d’expliquer verbalement les causes de ce renvoi, Ki-yng comprit qu’on l’avait induit en erreur, et qu’une démarche semblable n’était point de celles qu’on doit attendre d’un agent près d’être désavoué par son gouvernement. Il s’exécuta de bonne grâce en écrivant ce qui suit :


« Ki, en réponse. — Je viens de recevoir une dépêche de votre noble grandeur dont j’ai pris pleine et entière connaissance, ainsi que les différentes pièces qui doivent subir des modifications. La cause de cela consiste en ce que, la rédaction et l’expédition des dépêches ayant été faites à la hâte, on n’y a pas mis toute l’attention requise, et il s’y est glissé plusieurs fautes. Maintenant, après un scrupuleux examen, nous avons découvert ces fautes, ce qui prouve que votre noble grandeur a un discernement clair et profond et que votre esprit embrasse tout. Aussi ai-je pour vous un respect et une déférence sans bornes. Voici que tout a été examiné, comparé et corrigé, et ceci me fait penser aux relations cordiales que les anciens avaient entre eux. Ils disaient tout ce qu’ils avaient sur le cœur sans rien se cacher, et s’il arrivait qu’une chose leur déplût, ils le manifestaient clairement, afin que de part et d’autre on eût le cœur ouvert, et qu’il ne restât aucune arrière-pensée ; ce qui revient à dire que, quoiqu’ils eussent des corps distincts, leurs cœurs cependant ne faisaient qu’un. Or voici que dans des dépêches il s’est glissé des choses incorrectes ; votre noble grandeur m’a aussitôt ouvert son cœur avec sincérité et m’en a averti clairement. Cela fait voir que nos cœurs s’entendent, et que vraiment vous me portez de l’affection. C’est pourquoi non-seulement je me soumets à la haute intelligence de votre grandeur, mais je me rends bien plus encore à votre sincérité. Les anciens disaient : « Quand dans la vie on a trouvé un ami, on peut être exempt de tristesse. » Or votre noble grandeur est assurément mon ami. Il y a déjà plus d’une demi-année que je suis séparé de votre personne, les tristes pensées qu’inspire une aussi longue séparation se sont suivies comme les journées sans interruption aucune. Je sais que M. de Ferrière doit arriver à chaque instant, j’espère que vous m’informerez promptement de son arrivée, afin que nous réglions convenablement l’époque où nous pourrons nous revoir et nous manifester mutuellement nos sentimens. Quant à moi, l’encre et le pinceau ne sauraient exprimer ce que j’éprouve. En attendant, je profite de l’occasion que me fournit cette réponse pour vous souhaiter un bonheur toujours croissant. (Dépêche qu’il est important de faire parvenir.) »


Je n’ai pas l’intention d’entrer dans le détail des négociations, ni de mentionner la teneur de la pétition adressée par Ki-yng à son souverain, et convertie ensuite en décret impérial ; ce document a été souvent publié et commenté : j’ai voulu seulement indiquer à l’aide de quels argumens et au milieu de quelles difficultés M. de Lagrené était arrivé à faire prévaloir vis-à-vis des plénipotentiaires chinois le principe de la liberté de conscience.

L’effet produit par la déclaration impériale fut très grand. Les Anglais regrettèrent vivement qu’une concession semblable étant possible, leur représentant n’eût pas fait ses efforts pour l’obtenir ; toutefois il n’était peut-être pas juste d’en faire un reproche à sir Henry Pottinger ; il est douteux que cette concession fût au nombre de celles, qu’on pouvait obtenir les armes à la main. Quoi qu’il en soit, l’opinion s’accrédita que M. de Lagrené jouissait auprès du gouvernement chinois d’un crédit tout à fait exceptionnel. Le gouverneur portugais de Macao et le conseil colonial s’adressèrent à lui pour le prier d’appuyer des réclamations importantes qu’ils présentaient sans succès depuis longues années. Le consul-général de Belgique, M. de Lannoy, se plaça sous son patronage pour faire assurer à son pays les avantages commerciaux qui avaient été accordés à l’Angleterre, à la France et aux États-Unis par les traités récemment conclus. Je ne crois pas sans intérêt de citer ici la réponse adressée par Ki-yng à M. de Lagrené au sujet de l’affaire belge :


« Ki, réponse respectueuse. — Ces temps passés, je vous ai successivement écrit plusieurs lettres incultes dont je suppose que vous aurez pris connaissance en leur temps. J’ai reçu naguère la lettre fleurie que vous m’avez adressée de Manille, par laquelle j’ai appris que votre voyage avait été heureux, et que vous jouissiez d’une paix non interrompue, ce qui m’a causé une joie et une consolation indicibles.

« Le consul-général de Belgique Lannoy demande l’application des traités de commerce. En. soi, la chose est très bonne, et survenant la recommandation de votre noble grandeur, à combien plus forte raison ne dois-je pas accorder ce que l’on demande ! Mais le royaume de Belgique n’ayant pas commercé avec la Chine depuis une longue série d’années, les relations commerciales qu’il vient établir maintenant avec cette province doivent être regardées comme une nouveauté sur laquelle il est absolument nécessaire d’adresser une claire représentation à notre grand empereur, en le priant de donner une décision selon son bon plaisir. C’est là, pour la Chine, une loi invariable que je n’oserais pas enfreindre. Maintenant je réponds au susdit consul d’attendre paisiblement à Macao, tandis que d’autre part j’adresse une pétition à l’empereur, et lorsqu’arrivera la nouvelle des bienveillantes volontés impériales, je les ferai connaître au consul en même temps que je lui remettrai une copie respectueuse du traité récemment conclu pour les cinq ports. Quant à moi, je pense que, notre grand empereur ayant une extrême bienveillance pour les gens du lointain, il doit, sans le moindre doute, accorder ce que l’on demande. Je vous écris cette réponse en vous souhaitant un heureux voyage et un prompt retour, afin que nous ayons le plaisir de nous entretenir longuement. »


On voit combien la recommandation de M. de Lagrené avait de. poids auprès des autorités chinoises. Jusqu’aux derniers momens de son séjour, les circonstances lui donnèrent lieu d’exercer l’influence qu’il s’était acquise sur l’esprit du commissaire impérial. Il en profita surtout pour apaiser les conflits que soulevait l’application de l’édit sur le christianisme. L’édit ne concernait et n’avait en vue que les chrétiens chinois, qu’on s’interdisait de poursuivre ou d’inquiéter à raison du culte professé par eux. Les missionnaires étrangers restaient soumis à la loi commune ; ils ne pouvaient être admis que dans les cinq villes de Canton, Amoy, Ning-po, Fou-tchou-fou, Shang-haï ; s’ils pénétraient dans l’intérieur du pays, ils devenaient passibles d’un article du traité de Whampoa, stipulant que tout Français saisi en dehors des limites du territoire ouvert aux étrangers serait reconduit à la frontière sans qu’on pût lu.infliger aucun mauvais traitement, et remis entre les mains du consul de sa nation.

Telle était la lettre du règlement : avant le traité de Whampoa, pénalité souvent barbare contre le missionnaire saisi ; après le traité de Whampoa, renvoi pur et simple dans la partie du territoire ouverte aux étrangers. En réalité, les choses se passaient autrement. Beaucoup de missionnaires, habillés comme les indigènes, évitant de se montrer dans les lieux publics, vivant presque exclusivement dans la société des chrétiens, avaient à toutes les époques séjourné en Chine. Ki-yng le savait mieux que personne, et connaissait même fort exactement le nombre des missionnaires qui étaient alors dans l’empire. Des communications ayant un caractère tout à fait privé avaient été échangées à ce sujet entre lui et M. de Lagrené. Ki-yng avait promis que le traité n’aggraverait pas la situation des missionnaires, qu’on ne leur appliquerait pas dans toute sa rigueur l’article relatif aux étrangers saisis dans l’intérieur, et que l’on continuerait à fermer les yeux, mais à la condition que la conduite des missionnaires serait assez réservée pour que l’autorité pût paraître ignorer leur présence.

Malheureusement il n’en fut pas ainsi partout ; nos missionnaires obéissent plus volontiers aux inspirations du dévouement qu’aux conseils de la prudence. dès que l’édit fut connu dans l’intérieur, leur joie et leur enthousiasme se traduisirent par des manifestations assez inopportunes : actions de grâces solennelles, prières publiques, réunions de chrétiens appartenant à diverses localités et venant, sous la conduite de leurs pasteurs, célébrer en commun le grand événement du jour. Dans la province de Kiang-si, on brava ouvertement le fou-tai, qui avait voulu s’y opposer ; on le menaça de dénoncer sa conduite au commissaire impérial et à l’ambassadeur de France. Des faits analogues se succédèrent dans plusieurs localités et firent naître une sourde irritation chez les mandarins. Cette irritation se produisit surtout là où se trouvaient des prêtres européens ; partout où les chrétiens indigènes restèrent livrés à leurs propres inspirations, la transition de l’ancien au nouvel ordre de choses put s’accomplir sans secousse. Les Chinois, naturellement craintifs et soumis vis-à-vis de l’autorité, se gardèrent de lui donner aucun sujet de mécontentement et profitèrent sans bruit des facilités nouvelles qu’on leur accordait pour l’exercice de leur culte. Ils construisirent ou disposèrent des églises qui avaient au dehors les caractères inhérens à l’architecture du pays, tandis que les missionnaires inclinaient à donner aux édifices religieux l’aspect extérieur des églises européennes. Ce détail n’était pas sans importance, car, en donnant aux églises une forme très différente des constructions du pays, on appelait l’attention, on froissait sans nécessité les préjugés de l’immense majorité de la population. Les néophytes, livrés à eux-mêmes, revêtaient volontiers d’un costume chinois les images des saints qu’ils honoraient, et donnaient ainsi satisfaction aux susceptibilités des mandarins subalternes, toujours disposés à voir des emblèmes séditieux dans les images d’hommes portant un costume qui n’était pas celui du pays. Le patriotisme des petits mandarins était moins à redouter encore que leur cupidité. De temps immémorial ils rançonnaient les habitans des villages, à quelque religion qu’ils appartinssent, chrétiens, bouddhistes ou sectateurs de Confucius, et saisissaient tout prétexte pour faire rendre à l’impôt beaucoup plus qu’il ne devait rendre. Les chrétiens, plus exposés que d’autres à des vexations, à des dénonciations, subissaient aussi plus que d’autres les exigences pécuniaires du mandarin. Après que l’édit eut été connu, beaucoup de chrétiens chinois craignaient de réagir ouvertement contre les anciens erremens, et pour éviter des tracas, des interrogatoires, des comparutions en justice, acceptaient volontiers une transaction qui leur coûtait quelques sapeks. Les missionnaires n’avaient pas tous le même avis sur des transactions de cette nature ; plusieurs d’entre eux n’y voyaient pas de grands inconvéniens, d’autres au contraire les blâmaient formellement, quelques-uns n’hésitèrent pas à les taxer d’apostasie. Dans un pays où les caractères qui distinguent l’exaction de l’impôt sont loin d’être nettement accusés, il était dangereux de qualifier d’une manière aussi sévère des actes passés en usage ; on ouvrait la voie à des collisions qui pouvaient avoir des suites très regrettables.

Ces divergences d’opinion entre les missionnaires, même sur des points secondaires, constituent pour l’œuvre de la propagation du christianisme un véritable danger. des l’origine des missions, ce danger apparaît. La querelle qui éclata entre les dominicains et les jésuites à la fin du XVIIe siècle a peut-être compromis la cause du christianisme plus que les persécutions des mandarins.

On sait que le différend dont nous parlons, et auquel la bulle de Clément XI ex illa die mit un terme, portait sur l’interprétation à donner à certaines cérémonies ou expressions usitées chez les Chinois. Les jésuites avaient cru devoir adopter, pour désigner le ciel tel que l’entendent les chrétiens, le signe tien, qui dans la langue chinoise correspond au mot ciel, et mettaient dans leurs églises des tableaux contenant l’inscription suivante : King-tien (adorez le ciel). Ils avaient en outre autorisé de la part des néophytes la continuation des hommages que les Chinois rendent à leurs ancêtres, — génuflexions, oblations, prostrations, offrandes de fruits, de parfums et de chairs d’animaux. Enfin la doctrine de Confucius leur avait semblé porter plutôt les caractères d’une philosophie que ceux d’une religion, et ils n’avaient pas jugé à propos d’interdire aux chrétiens les témoignages de vénération dont les Chinois entourent la mémoire de ce personnage. Les dominicains envisageaient toutes ces questions sous un point de vue diamétralement opposé. Suivant eux, le signe chinois tien ne désigne le ciel que dans un sens matériel et païen. Il est aussi déplacé de mettre dans un. édifice chrétien l’inscription chinoise king-tien (adorez le ciel) qu’il eût été inconvenant aux premiers chrétiens de donner l’appellation de Jupiter au Dieu des chrétiens et de graver dans les églises : « Adorez Jupiter. » Quant aux hommages que les Chinois rendent à leurs ancêtres jusqu’au quatrième degré, on ne saurait les distinguer d’un véritable culte. Il en est de même des invocations à Confucius. Toutes ces pratiques, aux yeux des religieux de l’ordre de saint Dominique, étaient évidemment entachées d’idolâtrie et de superstition, et on devait défendre sévèrement aux néophytes de prendre une part quelconque à des cérémonies de ce genre. Les jésuites répliquèrent ; comme ils avaient parmi eux les sinologues les plus remarquables, ils soutenaient que leurs adversaires n’avaient pas une intelligence suffisante des mots qu’ils condamnaient. La discussion devint alors très acerbe et donna naissance à d’innombrables plaidoyers. Au milieu de ces luttes passionnées, la congrégation des Missions étrangères se distingua par sa modération. Ses membres ne cessaient de répéter dans les lettres qu’ils adressaient à Paris et à Rome : « Nous ne cherchons que la vérité. Tout nous sera bon, pourvu qu’on finisse. » Leur vœu fut rempli. La bulle ex illa die, du 19 mars 1715, trancha le différend. Clément XI qualifiait de pratiques superstitieuses et condamnables les hommages rendus par les Chinois à leurs ancêtres, ainsi qu’à Confucius ; défense était faite aux chrétiens d’y participer en aucune manière. L’application sur les murailles des églises de l’inscription king-lien (adorez le ciel) était également interdite.

La bulle décidait la question, mais ne réparait pas tout le mal dont ces discussions furent la cause. Les missions avaient déjà beaucoup perdu. L’avènement de Young-tching en 1722 fut le signal d’une persécution nouvelle contre le christianisme, et précipita leur décadence.

À l’époque où l’envoyé du roi Louis-Philippe obtenait le rappel des édits contre les chrétiens, le temps avait passé sur toutes ces controverses, qui atteignaient à la fin du XVIIe siècle et au commencement du XVIIIe un degré de vivacité dont on se ferait malaisément une idée aujourd’hui ; mais il était dans la nature des choses que des difficultés analogues continuassent à se présenter sous une forme ou sous une autre. On avait toujours à indiquer aux néophytes jusque quel point ils pouvaient rester fidèles aux usages de leur pays. Ces questions délicates demandaient de la part de ceux qui étaient chargés de les trancher un esprit de judicieuse tolérance. En restant inflexible sur les points essentiels, il était à désirer qu’on ne mît point en oubli la maxime in dubiis libertas. Agir autrement, c’était s’exposer à soulever des animosités que la cour de Pékin elle-même, malgré ses bonnes dispositions, serait impuissante à calmer. Pour le premier moment surtout, les chrétiens avaient le plus grand intérêt à se contenter du résultat qui leur était acquis. Beaucoup de missionnaires se firent l’illusion que les temps de l’empereur Khang-hi étaient revenus ; les membres des congrégations religieuses jouissaient alors à Pékin d’une influence prépondérante et incontestée, ils avaient, de l’aveu et avec l’assentiment du gouvernement chinois, la direction de toutes les affaires religieuses.

En 1845 la situation n’était plus la même. Où était parvenu à vaincre les préjugés contre le christianisme ; le préjugé contre les étrangers restait debout. Ceux des missionnaires qui vivaient dans l’intérieur du pays devaient donc éviter avec soin tout ce qui pouvait appeler l’attention sur eux. À ceux qui résidaient dans les cinq villes ouvertes au commerce revenait la belle et utile tâche de créer des séminaires, de former les jeunes prêtres indigènes qui, envoyés ensuite dans les paroisses de l’intérieur, auraient sur leurs compatriotes une action d’autant plus grande qu’elle s’exercerait dans l’ordre purement légal. Il est à remarquer en effet que les préventions chinoises s’attachent beaucoup moins au prêtre qu’à l’homme du dehors ; un nombre considérable de mandarins et une grande partie de la population ont la conviction que les prêtres européens sont des éclaireurs envoyés par les gouvernemens d’Occident pour sonder le terrain et préparer la conquête du pays.

Quelles que fussent les nécessités d’une telle situation, on comprend bien que les vénérables apôtres de la foi catholique vissent avec douleur le maintien de l’exclusion légale dont l’ancienne législation les frappait. Le déplaisir que plusieurs d’entre eux en éprouvèrent contribua à leur faire envisager la mesure de la révocation des édits sous son jour le moins favorable. Cette disposition se laisse particulièrement apercevoir dans l’ouvrage publié par le père Huc à son retour de Chine. Il déclare que les concessions obtenues en faveur des chrétiens « lui paraissent insuffisantes et presque illusoires. » Cependant une lecture attentive de ce même ouvrage nous amène à une conclusion toute différente. Au commencement de 1846, le père Huc, arrêté au Thibet, entrait comme prisonnier sur le territoire chinois, qu’il avait quitté depuis plusieurs années. Avant d’arriver à Tching-tou-fou, capitale de la province du Sse-tchouen, il se reposait dans un monastère de bonzes voisin de la ville ; il entendit prononcer le nom de M. de Lagrené, et voici dans quelles circonstances : « Nous rentrâmes au salon de la bonzerie, dit-il ; nous y trouvâmes plusieurs visiteurs, parmi lesquels un jeune homme aux manières alertes et dégagées, et doué d’une prodigieuse volubilité de langage. À peine eut-il prononcé quelques paroles que nous comprîmes qu’il était chrétien. » Tu es sans doute, lui dîmes-nous, de la religion du Seigneur du ciel ? » Pour toute réponse, il se jeta fièrement à genoux, fit un grand signe de croix et nous demanda notre bénédiction. Un pareil acte en présence des bonzes et d’une foule de curieux témoignait d’une foi vive et d’un grand courage ; ce jeune homme en effet avait une âme fortement trempée. Il se mit à nous parler, sans se gêner le moins du monde, des nombreux chrétiens de la capitale, dès quartiers de la vil e où il y en avait le plus, et du bonheur qu’ils auraient à nous voir ; puis il attaqua à brûle-pourpoint le paganisme et les païens, fit l’apologie du christianisme, de sa doctrine et de ses pratiques, interpella les bonzes, railla les idoles et les superstitions, et apprécia enfin la valeur théologique des livres de Confucius, de Lao-tze et de Bouddha. C’était un flux de paroles qui ne tarissait pas. Les bonzes étaient déconcertés de ses attaques à bout portant, les curieux riaient de plaisir, et nous, au milieu de cette scène imprévue, nous ne pouvions nous empêcher d’être tout glorieux de voir un chrétien chinois afficher et défendre en public ses croyances. C’était une rareté. Pendant le long monologue de notre chrétien, il fut question à plusieurs reprises comme d’une ambassade française arrivée à Canton, et d’un certain grand personnage nommé La-konie (2), qui avait arrangé, les affaires de la religion chrétienne en Chine de concert avec le commissaire impérial Ki-yng. Les chrétiens ne devaient plus être persécutés ; l’empereur approuvait leur doctrine et les prenait sous sa protection, etc. Nous ne comprîmes pas grand’chose à tout cela : toutes ces idées, qui nous étaient jetées éparses et par fragmens, nous cherchions bien à les rajuster dans notre esprit ; mais, comme nous n’avions eu auparavant aucune donnée, il nous était impossible de nous débrouiller au milieu de toutes ces énigmes. »

On est étonné que le père Hue n’ait pas été frappé du changement profond dont cette scène était l’indice. Un néophyte prêchant ouvertement la religion chrétienne, un public chinois l’écoutant sans colère, des bonzes ne manifestant vis-à-vis de leur interlocuteur d’autre sentiment que celui de l’embarras, tout cela témoignait de l’ébranlement des préjugés anti-chrétiens et montrait que les vieilles traditions d’intolérance avaient reçu, par suite de l’édit impérial, une réelle et sérieuse atteinte. Remarquons aussi que l’incident se passait à l’une des extrémités de la Chine, à cinq cents lieues de Pékin : d’où l’on doit conclure que les volontés de l’empereur n’étaient restées ignorées sur aucun point de ses états. L’attitude que put prendre en diverses occasions le missionnaire français vis-à-vis des autorités chinoises ne permet d’ailleurs aucun doute sur l’effet moral que produisit dans tout l’empire l’édit de 1844 au moment de la promulgation.

Dans les années qui suivirent 1844, cette influence morale fut plus sensible encore. dès qu’il fut possible de se rendre compte des conséquences de l’édit, tous les efforts des directeurs de congrégations se portèrent vers l’augmentation du clergé indigène. Tant que la religion chrétienne avait été interdite par la loi, on avait peine à trouver un nombre de Chinois assez fermes dans leur foi, assez résolus dans leur attitude, pour administrer des paroisses isolées. L’intelligence et la mémoire sont souvent très développées chez les Chinois ; la force de caractère est parmi eux une qualité fort rare. Quand les circonstances devenaient critiques, des défections ne manquaient point de se produire ; elles étaient particulièrement graves, si l’exemple de la faiblesse était donné par le dépositaire même de l’autorité. Les rapports des prêtres européens s’accordent à représenter l’excessive timidité des indigènes comme un des principaux obstacles contre lesquels ils avaient à lutter. La terreur inspirée par les mandarins était telle que beaucoup de parens chrétiens, dans la crainte d’être trahis par leurs enfans, ne leur donnaient aucune instruction religieuse jusqu’à l’âge de douze ans. La levée des prohibitions écartant le danger qui s’attachait jusqu’alors à la pratique du culte comme à l’exercice du sacerdoce, on était mieux en mesure de mettre à profit les heureuses dispositions qui se rencontraient chez de jeunes néophytes. Des collèges et des séminaires se fondèrent ou prirent une nouvelle extension dans les ports où, d’après les traités, les Européens avaient le droit de résider, et en peu d’années le nombre des prêtres chinois devint considérable. En lisant la correspondance des missionnaires, on voit que les résultats obtenus ne furent pas sans importance. M. Delaplace, lazariste s’exprime ainsi dans un rapport qui porte la date du 26 août 1848 :

« Houang-tcheou, il y a trois ans, n’avait pas un seul chrétien ; d’après le cours ordinaire des choses, il ne pouvait même en avoir de si tôt, placé, comme il est, à une distance énorme de toutes les autres chrétientés, et reculé dans un coin de la province par où les missionnaires n’ont jamais occasion de passer. Cependant on y compte aujourd’hui plus de deux cents baptisés et huit cents catéchumènes déjà bien instruite. Au dire de tous ceux qui connaissent le pays et les néophytes, Houang-tcheou, dans peu d’années, doit avoir dix mille nouveaux chrétiens. Là en effet l’Évangile ne » s’annonce pas seulement à l’oreille, il se prêche vraiment sur les toits et trouve de l’écho partout, à tel point que nous pouvons appliquer à cet arrondissement du Ho-nan ce que Tertullien disait du monde entier : « Nous ne sommes que d’hier, et déjà nous avons tout rempli, les villes, les campagnes, les écoles, les tribunaux, les maisons.des grands ; nous ne laissons vides que les temples. »


En cherchant nos exemples dans d’autres parties de l’empire, nous voyons Mgr Maresca, administrateur du diocèse de Nankin, le plus considérable de la Chine, sa féliciter dans une lettre du mois de mars 1849 des progrès qui ont été réalisés. L’évêque de Juliopolis, vicaire apostolique du Chan-tong, rendant compte, le 15 juin 1852, de l’état de son vicariat, dit qu’en 1843 on n’y comptait que six chapelles ou plutôt six cabanes, et que depuis on y a construit vingt-deux chapelles, dans lesquelles le service divin peut être très convenablement célébré. Mentionnons enfin l’extrait d’une lettre écrite de Zi-ka-wei, le 29 septembre 1855, par le père Fournier, visiteur de la compagnie de Jésus : « Le résultat déjà obtenu, dit-il, dépasse tout ce qu’on espérait il y a quelques années. Nos pères, qui sont venus ici les premiers, eh jetant aujourd’hui leurs regards en arrière, peuvent à peine revenir de leur étonnement en voyant le pas immense que la mission a fait. »

Il serait aisé de multiplier ces citations. N’oublions pas cependant que le terrain n’était point partout aussi favorable. Un vicariat perdait souvent une partie de ce que l’autre avait gagné. Le vieil esprit d’intolérance n’avait pas disparu ; dans plus d’une localité, on en reconnaissait les symptômes. Le moment approchait où le retour au pouvoir du parti hostile aux étrangers allait soumettre de nouveau les chrétiens à des épreuves douloureuses. Toutefois l’ensemble des informations données par les missionnaires pendant les années qui suivirent l’édit de 1844 signalé un véritable progrès. Sous l’empire de la nouvelle législation, le christianisme entrait peu à peu dans les mœurs chinoises et y mettait son empreinte. Les tracasseries ou le mauvais vouloir de certaines autorités locales ne l’empêchaient pas d’exercer sa bienfaisante influence sur les populations. Les Chinois remarquaient que les différends entre les chrétiens étaient jugés par leur chef spirituel avec beaucoup d’impartialité, et acceptaient volontiers cette juridiction, lorsqu’ils avaient une discussion avec l’un des membres d’une paroisse. Si les néophytes étaient appelés devant les tribunaux et mis en demeure d’accomplir quelque acte incompatible avec leur foi religieuse, ils déployaient une fermeté relative qui étonnait les mandarins, habitués à voir autrefois tout plier autour d’eux. Les fables répandues dans le peuple sur les pratiques du culte trouvaient moins de créance depuis que les chrétiens pouvaient vivre au grand jour, avouer leurs croyances et prêcher d’exemple. Des inondations, des famines ayant désolé plusieurs provinces, ils avaient été en mesure de pratiquer vis-à-vis de leurs compatriotes les vertus dont la loi évangélique fait un devoir, et de dissiper bien des préjugés.

Au début même de l’insurrection, qui est devenue si menaçante pour le gouvernement du Céleste-Empire, on trouverait la trace de cette action lente, mais progressive, des idées chrétiennes. Assurément. il ne faudrait pas prendre au sérieux les déclarations faites par les chefs du mouvement, et les affreux excès qu’il commettent sont bien de nature à faire répudier toute solidarité avec eux ; mais, en voyant le célèbre Taï-ping chercher dans les doctrines chrétiennes un point d’appui et un levier pour agir sur les masses, on est fondé à en conclure que ces doctrines, accueillies précédemment avec tant d’hostilité, sont envisagées aujourd’hui par les populations sous un jour différent. Pour que les ambitieux veuillent exploiter à leur profit le sentiment chrétien, il faut que ce sentiment ait cessé d’être impopulaire. Les écrits que fait publier Taï-ping, les proclamations qu’il répand sont remplis de passages empruntés aux livres saints. Sa conduite n’est guère d’accord avec ses paroles ; mais il ne se fût pas exprimé ainsi, s’il n’avait cru trouver de l’écho et se concilier des partisans. Les impériaux s’y trompèrent un moment et crurent que Taï-ping était soutenu par les chrétiens ; ceux-ci se trouvèrent alors dans une position très critique entre, les insurgés, dont ils déclinaient complètement la protection, et les impériaux, dont ils avaient à redouter les vengeances. On voit dans la correspondance des missionnaires combien d’embarras résultaient pour eux de cette situation. Quand l’armée de Taï-ping mit le siège devant Ou-tchan-fou, résidence du vicaire apostolique du Hou-kouang, le bruit de l’entente des chrétiens avec les insurgés était tellement accrédité qu’au moment où la situation de la ville devenait désespérée, les principaux fonctionnaires se réfugièrent avec leurs femmes et leurs enfans dans les maisons des chrétiens, où ils croyaient trouver un asile tout à fait sûr. On leur accorda l’hospitalité, et on parvint à les sauver après leur avoir dit que les chrétiens étaient les victimes et non les partisans de la révolte. Cette déclaration parut leur causer un grand étonnement.

Il n’est pas impossible en définitive qu’un des résultats de cette insurrection qui, sous plusieurs rapports, place nos coreligionnaires dans une situation très fausse et très dangereuse, ne soit de développer et d’accroître l’influence des idées chrétiennes. Mis journellement en contact avec toutes les classes de la population et dans les circonstances les plus critiques, les chrétiens ont pu faire apprécier les sentimens qui les animent. On les a vus, aux environs de Shang-haï, adoucir autant qu’il était en eux les désastres de la guerre, former des ambulances, parcourir les champs de bataille, prodiguer leurs soins aux blessés des deux partis. Ce spectacle n’a pas dû laisser la population chinoise indifférente. Les missionnaires, qui lui donnent de si nobles exemples, n’agissent pas moins fortement sur elle en appliquant leurs soins à l’instruction de la jeunesse. À cette même époque de 1844, ils multiplièrent les maisons d’éducation. Du moment que fut promulgué l’édit impérial qui facilita, qui rendit possibles tant d’améliorations, on consacra une partie des ressources fournies par la charité européenne à recueillir et à élever de jeunes Chinois destinés à être envoyés plus tard dans toutes les parties de la Chine. Dès 1843, des tentatives avaient été faites dans ce sens ; mais elles ne commencèrent à être couronnées de succès qu’après la disparition des obstacles de toute nature que l’ancienne législation y apportait. On entrait ainsi dans une voie féconde : ces enfans, formés dans des collèges ou remis entre les mains de familles chrétiennes, n’ont plus aucun des préjugés que leurs compatriotes entretiennent contre nous. On trouvera en eux un jour d’utiles auxiliaires ; c’est par eux que nos croyances et nos traditions pénétreront le plus sûrement dans l’empire du milieu. En accomplissant à leur égard une mission d’humanité, on prépare pour l’avenir des défenseurs au christianisme, des pionniers à la civilisation.

Quels ont donc été les résultats de la première ambassade française en Chine ? Après avoir assuré à nos nationaux par le traité de Whampoa les avantages concédés à l’Angleterre, ainsi qu’aux États-Unis par des traités antérieurs, et mis ainsi la France en possession du titre à l’aide duquel elle a pu intervenir plus tard dans les affaires de la Chiné, M. de Lagrené s’est étudié à faire donner à nos intérêts moraux et religieux toute la satisfaction que les circonstances comportaient. Il a tenu surtout à faire prévaloir dans les rapports de la cour de Pékin avec ses propres sujets le principe de la tolérance religieuse, la rentrée sous le droit commun de tous les Chinois chrétiens, quelle que fût la communion à laquelle ils appartinssent. Les concessions obtenues ne pouvaient guère profiter qu’aux catholiques ; il valait mieux que cette prépondérance leur fût assurée par la force même des choses que par une stipulation particulière dont ils eussent été l’objet. Nous appliquions ainsi, dans un ordre d’idées plus élevé, les vues qui animaient les plénipotentiaires anglais signataires du traité de Nankin, quand ils déclarèrent ne rechercher pour leur nation aucun avantage commercial exclusif.

Si l’on examine le mouvement des échanges entre l’Europe et la Chine, on voit que la France est commercialement dans un état d’infériorité complet vis-à-vis de l’Angleterre, et cependant le prestige de notre pays dans ces contrées est, sinon supérieur, au moins égal à celui de la Grande-Bretagne. La France regagne, en s’appuyant sur l’élément religieux, ce qui lui manque sur le terrain commercial. L’action des deux pays, pour s’exercer par des voies différentes, n’en est pas moins réelle et efficace. Pendant que les négocians anglais apportent avec eux des germes de civilisation qui ne sont pas toujours exempts d’alliage, les communautés chrétiennes éparses sur le territoire de la Chine, les prêtres indigènes formés dans les séminaires du littoral, par les soins et sous les yeux de nos missionnaires, répandent partout l’influence et le nom français, les traditions européennes dans ce qu’elles ont de meilleur. Les négociations de 1844 ont favorisé et développé cet état de choses. Mon intention a été de rappeler comment M. de Lagrené avait obtenu d’un souverain dont l’autorité s’étend sur un tiers de la race humaine la proclamation du principe de la liberté de conscience. Les persécutions partielles, les violences et les crimes multipliés depuis par la cupidité des mandarins, la haine des bonzes ou le fanatisme du bas peuple, sont autant de pages affligeantes qu’il faut bien ajouter à l’histoire de la Chine, mais qui ne diminuent pas l’importance du principe posé en 1844. Les idées généreuses qui ont été jetées dans le monde n’ont presque jamais triomphé de prime abord d’une manière définitive : elles ont eu leurs momens d’éclipse ; plus d’une fois même il a semblé qu’elles faisaient la nuit plus complète. Tôt ou tard cependant l’obscurité se dissipe, l’idée reparaît ; elle revêt souvent une forme nouvelle, elle est reprise par d’autres hommes, et finit par porter ses fruits.


Cte BERNARD D’HARCOURT.