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La révolution et les révolutionnaires en Italie/02

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La révolution et les révolutionnaires en Italie
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LA REVOLUTION


ET


LES REVOLUTIONNAIRES EN ITALIE.




LES ECRIVAINS POLITIQUES. [1]




I – L’OPPOSITION DE 1848 – CORACCINI, GUICCIARDI, UGO FOSCOLO

L’Autriche avait triomphé des insurrections armées de 1821 et de 1831 ; le mouvement politique italien avait été vaincu sur le terrain des faits, mais rien ne put vaincre le mouvement intellectuel. Malgré la double censure ecclésiastique et civile, malgré les persécutions, malgré les dangers qui menaçaient, qui menacent encore les écrivains, la littérature italienne a recueilli des documens qui permettent de constater le progrès des idées depuis 1814 jusqu’en 1844. Rappelons, avant d’aborder l’histoire du mouvement littéraire au-delà des Alpes, que nous avons distingué trois partis dans la péninsule : le parti absolutiste, le parti démocratique et le parti national. Nous retrouverons ces trois partis dans la littérature avec les mille nuances dont il faut toujours tenir compte quand on touche aux questions italiennes.

Les premiers écrits que l’on rencontre se rattachent à l’opposition libérale contre le gouvernement de Beauharnais et à la chute du royaume d’Italie. Deux historiens, MM. Coraccini et Guicciardi, représentent cette opposition telle qu’on la vit éclater en 1814 dans la haute Italie. M. Coraccini a donné l’Histoire de l’administration du royaume d’Italie pendant la domination française [2], livre rempli d’anecdotes, de petites médisances et de renseignemens de police sur les fonctionnaires de ce royaume. Très hostile à Napoléon avec une grande affectation d’impartialité, il lance contre les meilleures réformes des critiques mesquines, et n’a pas même le courage d’être franchement royaliste. Son opposition se réduit à témoigner aux alliés de timides sympathies sous lesquelles perce çà et là une étrange indifférence. En parlant de la guerre de 1809, « nous étions bien résolus, dit-il, à rester spectateurs du combat, laissant à la fortune le soin de décider sous quel joug nous devions passer. » Au moment de la chute du royaume, en 1814, Coraccini regarde l’émeute de Milan, l’assassinat du ministre des finances comme des faits très ordinaires : sans blâmer, sans louer, il accepte tranquillement le résultat de la révolte austro-libérale, le partage du royaume et la conquête de l’Autriche.

Le comte Guicciardi, patriote en 1797, ministre de la police du royaume d’Italie jusqu’en 1809, et depuis sénateur, se range dans un autre parti. Mécontent, mais non pas jusqu’à la révolte, il était attaché au royaume plus qu’à Napoléon, et il aurait voulu renverser le vice-roi comme délégué de l’empereur, quitte à l’accepter comme roi d’Italie de la main des alliés. Le sénat, en 1814, chargea le comte Guicciardi de signifier au prince Eugène que sa vice-royauté expirait avec l’abdication : les sénateurs, par cet acte, ne tendaient qu’à se détacher de la France pour légaliser l’indépendance du royaume sans se montrer trop hostiles à Beauharnais. Malheureusement, au moment où Guicciardi se faisait ainsi l’interprète des vœux du sénat, l’émeute austro-libérale renversait à la fois les sénateurs, le royaume et le vice-roi. Guicciardi raconte dans un curieux opuscule la chute du royaume d’Italie [3]. Il dresse, comme un juge d’instruction, le procès des factieux, il les nomme tous ; on dirait qu’il rédige un rapport pour l’empereur des Français. Au reste, il ne comprend ni l’étendue de la catastrophe ni les causes qui l’ont rendue inévitable ; suivant lui, le royaume a péri par les fautes de l’administration de Beauharnais et par le mauvais vouloir des habitans de Milan. Avec la gravité d’un magistrat, Guicciardi démontre aux Milanais qu’ils ne savent pas comprendre leur bonheur politique, il se plaint de la noire ingratitude des courtisans de Beauharnais. Bien qu’il passe pour un des plus habiles administrateurs de l’Italie, le comte Guicciardi se montre bien naïf quand il traite certaines questions que mieux que personne il devait comprendre. Ainsi il ne voit pas que le sénat est tombé victime des menées de la noblesse lombardo-autrichienne, et que le royaume d’Italie a succombé devant l’insurrection de l’ancien duché de Milan. Qu’importait à la noblesse du duché que la moitié des fonctionnaires fût lombarde, que l’autre moitié fût italienne, que les emplois fussent confiés au mérite ? Le royaume d’Italie était né de la révolution, cela ne suffisait-il pas pour soulever contre lui la haine implacable de l’aristocratie ?

Le général de Vaudoncourt comprenait mieux la situation. Français, attaché à la cour du vice-roi, dans son apologie du prince Eugène [4], il représente franchement le parti français de la cour de Milan. Suivant lui, le royaume d’Italie n’a eu qu’une lutte à soutenir, la lutte contre les alliés : en 1805 ils agitaient le royaume, en 1809 ils le menaçaient, et en 1814 ils triomphaient, grace à l’émeute du 20 avril. Malheureusement le général français ne voit l’ennemi que dans le camp des alliés ou dans les intrigues de l’aristocratie italienne ; il oublie l’origine révolutionnaire du royaume d’Italie, et dans son irritation contre la noblesse lombarde, il ne s’aperçoit pas qu’il accuse à son insu l’administration du vice-roi. « Si l’on jette les yeux sur l’almanach de la cour, dit-il, on verra que non-seulement les nobles Milanais remplissaient presque seuls les écuries et les antichambres royales, et les bureaux de toutes les administrations, mais qu’ils occupaient des emplois du royaume plus que ne l’aurait permis une juste proportion entre les provinces, et beaucoup au-delà de ce que pouvait admettre leur capacité. » En présence de cette restauration aristocratique, la bourgeoisie devait en effet se montrer indifférente comme Coraccini, les fonctionnaires attachés au royaume devaient se plaindre de Beauharnais comme Guicciardi. Quant au parti français, fallait-il s’étonner qu’il fût indigné et impuissant comme M. de Vaudoncourt ? Aussi le royaume, perdant les sympathies de la bourgeoisie, l’appui des fonctionnaires, le secours de la France, disparaissait-il bientôt presque sans secousse devant une émeute de misérables armés de parapluies.

Foscolo, le poète du parti révolutionnaire italien pendant l’empire, fut le premier à sentir que la catastrophe du royaume d’Italie ne pouvait se réparer, et on peut affirmer sans exagération qu’il mourut de sa douleur. La politique de Foscolo s’explique par sa poésie. Il y avait en lui deux hommes, le matérialiste et l’enthousiaste, le sceptique et le croyant : il niait Dieu, il désespérait de l’humanité ; mais la foi qui manquait à son intelligence se retrouvait tout entière dans son inspiration ; Foscolo cherchait Dieu dans la nature et y trouvait une harmonie sublime qu’il divinisait dans son exaltation de poète. Pour lui, la vie n’a aucun but, et pourtant la beauté lui semble digne d’adoration ; l’amour, la gloire, rien ne résiste au creuset de son analyse, mais il s’attache à ces illusions au nom du bonheur. Puis, quand le bonheur même s’évanouit, Foscolo se croit le droit de mourir, et il sent une force divine dans cette puissance donnée à l’homme de s’anéantir volontairement. De là sa poésie à la fois sombre et gracieuse, de là ses extases d’artiste ; il rêve le ciel dans l’amour, l’immortalité dans la force mystérieuse des grands souvenirs, la religion dans l’ascendant des grands hommes sur les générations qui passent. Pour lui, le tombeau est comme l’autel d’un dieu inconnu ; là il trouve l’inspiration, les souvenirs, la tradition ; la patrie est là, enracinée au sol, fille de la terre, soumise aux maîtres de la glèbe, aux patriciens, fondée sur la charrue, l’autel et l’échafaud. Celui qui ne possède rien doit obéir, ce n’est pas un citoyen ; hors de la patrie, il n’y a que des étrangers, c’est-à-dire des ennemis. Vous est-il impossible d’accepter les destinées de cette patrie toute matérielle livrée au hasard des guerres et des conquêtes ? vous pouvez vous élever au-dessus de la fatalité par le droit de l’exil et de la mort. Foscolo retrouve encore dans cette sorte d’anéantissement politique la trace d’une force divine. Se dérobant à la fatalité de l’histoire, supérieur à la patrie, aux mœurs, aux usages, ne voyant dans l’humanité qu’un jouet du hasard, dans la vie des nations que des épisodes sans suite, Foscolo s’élève ainsi au niveau des grands hommes de tous les pays, et nul mieux que lui ne sait parler le langage de Tacite, de Caton, comme s’il était leur contemporain.

La politique de Foscolo était l’expression originale, élégante, et forte souvent jusqu’à la violence, de ce patriotisme antique. Dès 1795, Foscolo dut paraître devant l’inquisition de Venise : « Meurs, lui dit sa mère, une Grecque de Zante ; meurs, mon fils, plutôt que de révéler le nom de tes amis. » Quatre ans plus tard, en 1799, on le voit à Milan adjoint à l’ambassade de Battaglia auprès de Napoléon ; peut-être avait-il pensé avec Battaglia que Venise aurait dû lever cinquante mille hommes, s’unir à Bonaparte pour combattre l’Autriche et s’occuper ensuite de sa réforme comme d’une affaire domestique. Bientôt il connaît le traité de Campo-Formio, et ce traité décide de sa vie. « De retour à Venise, dit-il, je vis les bataillons français multipliés, et leurs batteries pointées au bout de toutes les rues. Tous les pères de famille avec leurs fils se réunissaient en silence dans les églises, et ils protestaient qu’ils voulaient vivre et rester les descendans de leurs ancêtres libres depuis quatorze siècles, et qu’ils ne mourraient serfs que par la violence du plus fort ; vœux inutiles ! Et moi aussi, j’ai juré. Depuis je n’ai plus prononcé un seul des sermens que jurent et parjurent vos princes et vos serfs. »

L’aversion de Foscolo pour la France et pour Napoléon n’avait rien de vulgaire. Depuis le traité de Campo-Formio, ses principes restèrent invariables, si ce n’est qu’il s’engagea de plus en plus dans la démocratie. Le poète pleurait Venise, le politique jugeait avec une douloureuse clairvoyance la situation de l’Italie. L’Italie n’était pas armée, donc ce n’était pas une patrie ; Venise ne s’était pas défendue, donc elle avait mérité son sort ; restait comme espoir la république cisalpine, et les éventualités de la guerre comme une dernière chance. Foscolo accepta un grade militaire. La tâche de l’Italie à ses yeux était immense, désolante, impossible. « Nous avons, dit-il, des clercs et des moines, et point de prêtres, car l’église est une administration où la religion se prostitue. L’Italie possède des nobles et point de patriciens, car les patriciens savent combattre et gouverner, et le faste de l’oisiveté est la seule gloire de notre noblesse. Nous avons des plébéiens et non pas des citoyens, des hommes qui cultivent les professions libérales, et aucune classe animée par l’esprit de liberté. Transformons donc les moines en prêtres, les nobles en patriciens, les plébéiens en citoyens. Confions le gouvernement aux propriétaires ; ils seront toujours les maîtres invisibles du sol, car il n’y a pas de peuple sans terre, et il y a des terres sans habitans. Cependant, que nos réformes se réalisent sans carnages, sans sacrilèges, sans factions, sans proscriptions ni exil, sans l’aide de légions étrangères, sans partage de terres, sans lois agraires, et si tous ces remèdes sont indispensables, je ne serai jamais le bourreau de mon pays. Au reste, l’individu peut toujours se sauver, ne fût-ce que par la mort ; mais les nations ne peuvent pas s’enterrer, et l’Italie doit se reposer en ce moment, laissant à la France le malheur honteux d’avoir sacrifié tant de victimes à la liberté pour subir le joug mobile de cinq cents tyrans, ou d’un seul, le nombre importe peu. »

Foscolo attendait tristement l’avenir. A la consulte de Lyon, il répondait aux emportemens de Napoléon contre les patriotes cisalpins « Ils ne se sont pas défendus ! comment pouvaient-ils résister aux alliés ? Tu étais venu, dit Foscolo, pour apporter les lois du directoire, qui perdaient la France et la livraient à l’étranger ; tu confiais ces lois à des assemblées d’ignorans et de factieux ; les traités d’alliance imposés par la France nous asservissaient, les proconsuls français venaient bouleverser l’état, les ordres et les menées du directoire nous désarmaient pour assurer notre dépendance. Comment la république pouvait-elle lutter ? Quels étaient nos chefs ? De vieux serfs, de jeunes tyrans, des hommes qui n’étaient ni politiques ni guerriers. Ils avaient l’autorité royale sans le courage et sans le génie. Sans cesse occupés à retenir un pouvoir qui leur échappait, ils ne songeaient qu’à étouffer les plaintes par les largesses et à lutter contre la fortune par la corruption, contre les proconsuls par l’intrigue, contre les princes étrangers par la trahison. » Le poète continue sa philippique, tonnant contre la démagogie cisalpine, cette chiourme républicaine qui créait des famines factices par le monopole, contre ces patriotes qui imposaient l’irréligion aux peuples de par la loi. Il frappe le parti français, pour que le coup arrive jusqu’à Bonaparte. « C’est au temps, ajoute-t-il, de saper les religions, et à l’inconstance humaine de les faire oublier. Méconnaissant la vérité de cet axiome, les patriotes, tantôt délateurs, tantôt sbires, toujours démagogues, parés d’insignes ridicules, déchaînaient leurs discours séditieux contre les prêtres, les patriciens et une plèbe insouciante et désarmée. Ces missionnaires de révolution cherchaient des victimes et non pas des prosélytes ; ils criaient mort et sang, entraînaient un gouvernement ignorant et indécis, et combattaient avec les armes de la calomnie, déchirant toutes les réputations ; la vertu était donc inutile, et les vieux traîtres, enveloppés dans les accusations universelles, restaient impunis. Qu’arriva-t-il ? le parti contraire, terrible par ses haines, par ses richesses, par son ancienne autorité et par sa folie religieuse, afflige, au premier changement, le pays de proscriptions, d’exils et de massacres. » Foscolo avoue cependant que la république cisalpine doit à Bonaparte sa résurrection et ses lois ; il reconnaît le génie de Bonaparte ; à ses yeux, le premier consul est déjà l’arbitre du monde ; mais il lui rappelle que les titres de capitaine invincible, de législateur philosophe et de prince citoyen deviendront, devant l’Europe et la postérité, de sanglantes injures, du moment où cette république, bien que fille de sa valeur et de sa sagesse, restera le jouet de proconsuls voleurs, de citoyens outrecuidans et de magistrats timides. Condamné à accepter la dictature de Napoléon, Foscolo veut croire à l’alliance de la gloire et du génie, et il espère la régénération de l’Italie. « N’entends-tu pas, dit-il à Napoléon, l’Italie qui s’écrie : L’ombre de mon génie s’était réfugiée dans cette ville qui, fondée au milieu de la mer, grandissait à l’abri de toutes les forces mortelles, et il semblait que là les destinées de Rome dussent garder un asile éternel à la liberté italienne ? Cette ville a été détruite par le temps qui gouverne les vicissitudes terrestres, par la politique des nations plus fortes, peut-être par ses propres vices, et les générations humaines entendront sortir de ses ruines avec un frémissement plaintif le nom de Bonaparte. Cependant l’accusation deviendra un éloge, car l’histoire, assise sur ces mêmes ruines, écrira : Le sort était contre l’Italie, et Bonaparte contre le sort ; il a anéanti une ancienne république, mais il en fondait une autre plus libre et plus grande. Bonaparte voudra-t-il accepter cette gloire ? » Foscolo paraît en douter, il fait observer que d’autres aussi grands que lui ont préféré l’infamie, « et de nombreux, et illustres exemples, ajoute-t-il, sanctifient désormais cette maxime des sages, que nul homme ne doit être appelé vertueux et bienheureux avant la mort. »

Le royaume d’Italie trouva Foscolo fidèle au programme tracé avec tant d’éloquence à la consulte de Lyon ; aussitôt que la politique du premier consul se dessina, le poète ne cessa de protester. « Si nous sommes serfs, disait-il, que le monde sache que nous ne sommes ni aveugles ni lâches. » Déjà suspect lors du procès de Moreau, il avait été relégué à Vincennes : à Milan, il subit les persécutions de la cour française de Beauharnais. Poète solitaire, il tranchait par son indépendance sur cette littérature impériale du royaume d’Italie si éblouissante dans sa pompe servile ; tous les écrivains italiens se rapprochaient du trône, et Foscolo chantait les Sépulcres ; il n’était question que des victoires de l’empereur, et il évoquait les ombres d’Alfieri et de Parini, les ennemis de l’étranger qui foulait le sol italien. Parfois Foscolo aurait voulu imiter Cocceius, qui meurt pour ne pas être souillé par le contact d’une société soumise au joug d’Octave. La vie, l’histoire, les vertus des anciens, tout devenait allusion entre ses mains ; pour lui, l’antiquité, c’était le présent, et toutes les tyrannies du passé se reproduisaient dans la tyrannie de Napoléon.

La réputation de Foscolo grandissait et s’imposait aux ministres du royaume d’Italie ; le poète ne les confondait pas avec la cour, et on le vit paraître en 1809 dans une chaire de l’université de Pavie. Entouré par la jeunesse du royaume dans une salle qui retentissait encore des apologies officielles de Monti, Foscolo proclame tout haut que l’Italie est sous le joug de trente tyrans. Son génie familier lui dit qu’il mourra injustement ; cependant il parlera, et il parle de cette patrie italienne promise par la poésie de Dante, et de cette nouvelle littérature de l’empire qui pervertit le génie de la nation. Foscolo ne voit dans cette littérature de cour qu’une musique de paroles d’où la pensée est absente, un instrument dont Napoléon s’empare pour étouffer le génie italien ; il signale par mille allusions, dans ses écrits et dans sa chaire, les académiciens, les professeurs courtisans, les poètes couronnés, comme autant de bourreaux de la jeunesse italienne. « Tant que nous verrons (ce sont ses paroles) les écrivains jouer le rôle de prêtres de muses mystérieuses dans un temple aux portes fermées, et accuser d’ignorance ceux qui ne veulent pas s’en approcher, quand même tous garderaient le silence et passeraient indifférens, seul je crierai à tous et pour tous Ne vous laissez pas entraîner dans ce temple ; vous vous croyez initiés, vous entendez la mélodie du chant mystérieux, vous êtes déjà couronnés, mais il y a là l’autel, le sacrificateur et le couteau, et la victime manque encore. »

Au bout de deux mois, la chaire de Pavie était supprimée ; Foscolo se vengeait en faisant représenter l’Ajax sur le théâtre de Milan Ajax, Agamemnon et Calchas, c’étaient Moreau, Napoléon et Pie VII ; la tragédie fut défendue. Le poète répondit dans un journal par un article sur la politique de Grégoire VII : dans les idées de Foscolo, Rome venait d’être sacrifiée comme Venise, et les Italiens n’avaient plus parmi eux, comme au temps de Grégoire VII, un prince électif presque toujours italien et chef de la religion européenne. Foscolo fut exilé à Florence. Là il écrivait sa tragédie de la Ricciarda : c’était un appel au patriotisme, la censure le comprit, et la tragédie ne dut point paraître sur la scène.

Ainsi Foscolo marchait contre Napoléon, à côté plutôt que dans les rangs des alliés, toujours comme un citoyen grec, solitaire et indompté il était naturellement entraîné au rôle de conspirateur. A la nouvelle de la déroute de Leipzig, il rompt son ban, se joint à l’armée nationale et se prépare à la révolte contre Beauharnais avec des généraux italiens. Le poète croit donner la main à des Spartiates, et il ne marche en réalité qu’avec des libéraux milanais : ceux-ci, à leur tour, donnent la main à des nobles de l’ancien duché de Milan ; ces derniers s’allient naturellement à une foule de dévots très attachés à la maison d’Autriche : par eux, les fils de la conspiration tombent entre les mains des émissaires autrichiens. Sans se douter de rien, Foscolo était l’un des meilleurs agens des alliés. Son récit de l’évènement le prouve : le poète ne vit autour de lui que des patriciens, des plébéiens, des sénateurs, des guerriers, des rois ; il raconte comme Plutarque ; il n’y a sur la scène que des individus, des groupes ; les idées qui unissent tous ces groupes se dérobent à ses yeux. D’abord il ne conspirait qu’en soldat à Mantoue, il s’agissait pour lui de tenter un coup de main sur la personne de Beauharnais quand le vice-roi traverserait les postes italiens ; mais l’émeute qui éclata vers le même temps à Milan, et qui mit fin au royaume d’Italie, tira brusquement Foscolo de ses illusions : il vit clairement que derrière le peuple agissaient les nobles. Cette émeute, il n’en put douter, c’était le duché de Milan qui anéantissait le royaume d’Italie, c’était le duché qui se relevait dans une régence avec sa noblesse, ses dévots, toutes ses jalousies de terroir et ses sympathies autrichiennes. Foscolo demeura confondu devant cette catastrophe, mais il n’était pas au bout de ses surprises : cette régence se montra gracieuse pour le poète qui la détestait ; de capitaine elle le fit chef d’escadron. Bientôt Foscolo vit arriver des généraux anglais qui le détournèrent d’une dernière tentative de conspiration, des généraux autrichiens qui établirent la domination de la cour de Vienne ; la police arrêta des conspirateurs libéraux. Foscolo cependant était fêté, protégé, entouré de prévenances par les triomphateurs. Napoléon était détrôné, désormais la carrière des honneurs s’ouvrait à l’auteur des Sépulcres, l’uniforme de major l’attendait, il ne lui restait qu’à prêter serment à la maison d’Autriche ; mais on avait trop compté sur la faiblesse du poète : Foscolo manquait à l’appel, il avait quitté l’Italie pour toujours.

Une femme, la comtesse Albany, l’accusa de versatilité. « J’espérais, répond-il, trouver dans les guerres de Bonaparte une occasion pour conquérir l’indépendance, ou du moins pour livrer un combat qui pût honorer l’Italie ; le gouvernement de l’Autriche ferme la voie à toutes les espérances. Après avoir refusé de servir Bonaparte, je ne puis me mettre à la solde de la maison d’Autriche ; les nécessités de la nation italienne n’ont rien à démêler avec mes devoirs. » - Dans une lettre à son supérieur, le général autrichien Friquelmont, Foscolo [5] donne les raisons politiques de son exil volontaire. Il se voit placé entre Murat, Napoléon, les jacobins et la maison d’Autriche. Suivant lui, Murat est incapable, l’Italie est épuisée, la tentative du roi de Naples ne réussira pas. Napoléon a détruit Venise, asservi l’Italie, ensanglanté l’Europe : Foscolo ne l’a pas insulté à l’île d’Elbe, il n’ira pas l’aduler après son retour à Paris. D’un autre côté, le poète se demande s’il doit se joindre à ceux qu’il nomme les jacobins, car il croit naïvement que les jacobins vont livrer un dernier combat au tyran le plus redoutable de l’univers. Foscolo, qui les admire, ne veut pas chercher dans des luttes étrangères une mort obscure et inutile à sa patrie. Murat, Napoléon et les jacobins écartés, reste la maison d’Autriche. L’Italie a besoin de la paix, et l’Autriche ne la lui donnera qu’à prix d’argent. Le triomphe de l’Autriche est inévitable en Lombardie. Foscolo ne veut ni accepter sa domination ni lutter sans espoir ; il doit songer à son honneur, et la devise autrichienne, pour lui, c’est la honte ; s’il prête serment à la maison d’Autriche, il est déshonoré ; il se retire donc en Angleterre, décidé à ne plus vendre son épée à aucun roi, et à renoncer pour toujours à toute entreprise politique.

Dans les premières années de son séjour en Angleterre, Foscolo ne chercha qu’à développer librement son génie dans les revues en se dérobant aux préoccupations de la politique ; mais, après avoir obtenu le succès de curiosité qui ne pouvait manquer à ses premiers travaux sur la terre étrangère, le poète de Zante se vit seul et oublié. Ses coups ne portaient pas, sa parole ne s’adressait à personne ; ses écrits passionnés, qui exaltaient l’Italie, restaient confondus dans la foule des essais que publient les recueils britanniques. Plus de patriotiques sympathies, plus de hardiesses applaudies ; à quoi lui servait son courage ? La presse anglaise est libre ; le Times à lui seul (il l’avoue) est une immense propagande de liberté ; ses feuilles arrivent chaque jour dans les climats les plus lointains, et partout cependant les peuples restent dans l’inaction. Alors Foscolo, qui avait risqué sa vie pour la liberté d’écrire, cesse de croire à la force de la parole. Quand il entend les prédications révolutionnaires des libéraux, il rappelle que Mahomet n’a réussi que par la grace des armes. Pourquoi s’occuperait-il de l’humanité, lui qui ne peut pourvoir aux besoins de sa ville natale ? L’insurrection d’Espagne, l’insurrection de la Grèce, les révolutions de Naples et du Piémont, les luttes de la France, la propagande, la puissance du commerce qui réclame la garantie des constitutions, rien ne peut l’émouvoir. Comment Foscolo, le poète grec, croirait-il au libéralisme des bourgeois et des marchands ? « Aujourd’hui, dit-il en 1826, que pourrais-je faire ? L’Europe est asservie par le commerce, et je ne puis avoir foi dans la diffusion des lumières, de la liberté, dans les progrès de l’intelligence, tant que je verrai les agriculteurs, les patriciens, les lettrés, les guerriers occupés de commerce, toutes les passions généreuses soumises aux calculs des spéculateurs, d’autant plus heureux qu’ils ruinent leur patrie et celle des autres. Les marchands, voilà les maîtres du siècle, et ils n’ont ni patrie, ni autel, ni honneur. Le papier-monnaie, voilà l’invention du siècle, et par là les marchands forgent plus de richesses en un jour que la terre n’en produit en plusieurs années ; ils secourent les princes, soudoient leurs armées, calment l’effervescence des révolutions, et forcent les peuples au travail pour qu’ils puissent payer la dette des rois. Arrachera-t-on à la nature plus qu’elle ne donne ? Non, l’illusion du commerce passera comme les autres, remplacée par d’autres illusions : en attendant, toutes les révolutions ne sont que des réminiscences, le cœur se refroidit, l’Europe raille les enthousiastes. Quant à l’Italie, c’est un cadavre. » Foscolo ne se lasse pas de répéter qu’après les vingt années de la révolution française, il a cessé d’espérer l’indépendance pour son pays, et peu s’en faut qu’il n’accuse de folie les révolutionnaires de Naples et du Piémont.

Foscolo s’efforçait en vain de s’isoler, de s’enfermer dans l’oubli. Trop fier pour se résigner à écrire avec la conviction de n’exercer aucune influence, il renonçait au travail des revues et cherchait à gagner sa vie en donnant des leçons de langue italienne ; mais sa fierté ne souffrait pas moins dans cette nouvelle carrière : il comprenait trop bien qu’il était pour le monde un objet de pitié, et ce sentiment l’accablait. Puis les préoccupations politiques se faisaient jour au milieu des souffrances morales et brisaient sans cesse la barrière que le poète s’était flatté de leur opposer. C’était l’Italie libérale qui venait le poursuivre jusque dans sa retraite de Londres ; c’étaient les whigs qui le protégeaient ou les tories qui le repoussaient. A cette époque, la Grèce était livrée à de graves agitations, et tandis que le ministère anglais voyait un suspect dans l’ami de Capo-d’Istria, les Hellènes accusaient l’exilé de Londres d’une coupable indifférence. Il avait voulu cacher sa vie, et la publicité, la calomnie même, s’en emparaient. La littérature impériale du royaume d’Italie, que Foscolo avait attaquée, s’était permis contre lui d’odieuses représailles. Diffamé à la fois par des ennemis littéraires et par des ennemis politiques, Foscolo passait pour être au service de l’Autriche, de la Russie, du ministère anglais, et on attaquait jusqu’à sa probité. L’exilé avait long-temps gardé le silence ; mais, à la fin de sa vie (1826), la douleur l’emporta, et il se décida à écrire son Apologie. Ce livre fut comme l’agonie de Foscolo le malheureux s’adressait encore cette fois aux écrivains de l’empire, il prenait encore une fois congé de ce royaume d’Italie toujours présent à son esprit [6]. « Vous m’accuserez, dit-il, de ne pas respecter les restes de l’homme qui a été le premier parmi les mortels ; mais quand je l’ai vu vendre Venise et justifier sa trahison en proclamant que les Italiens étaient lâches, infames et méprisables, il avait peut-être raison ; depuis, je l’ai admiré peut-être moins qu’il ne le méritait. » Foscolo rappelle sa vie, ses luttes à Milan, à Lyon, à Pavie, son exil à Vincennes, à Florence, sa destitution, son élection cassée à Venise. « Si je pas perdu la tête sur l’échafaud, dit-il, ce fut clémence ou mépris de Napoléon ; mais vous m’avez mis sans cesse dans la nécessité de rendre les armes, ou de vous répondre et de vivre prisonnier d’état. Napoléon voulait se faire le despote de la presse en Europe ; je ne vous demandais pas de l’héroïsme, il suffisait que vos luttes intérieures n’excitassent pas l’étranger à nous diviser par la rivalité, l’espionnage et les scandales. Bonaparte vous redoutait, il respectait l’antiquité et les gloires de l’Italie ; il vous donnait la liberté de la presse, et il hésitait à la supprimer dans le royaume après l’avoir supprimée à Paris. Cependant vous ne vous êtes servis ni de son respect pour l’Italie, ni de la liberté de la presse. Votre rôle était de lui rappeler jour et nuit que vous étiez ses serfs, à la condition qu’il voulût tenir ses promesses à votre patrie ; mais vous ne parliez que de la France, de l’Europe, du nouveau Cyrus, du Jupiter terrestre qui foudroie les géans, de l’astre éblouissant de lumière. Bonaparte nous avait donné une puissance militaire, et, dans son impatience d’armer les nouvelles générations, il mettait des fusils entre les mains de notre jeunesse : l’armée n’attendait que le moment où quelqu’un pût l’émanciper et la guider ; la jeunesse vous écoutait avec docilité et admiration ; vous avez craint la jeunesse, dédaigné l’armée vous ne voyiez dans ses rangs que des prétoriens ; vous n’avez été utiles ni à l’armée ni aux citoyens. »

Foscolo développe ces idées avec énergie ; son invective relève une à une toutes les calomnies lancées contre sa personne pour les jeter à la face de ses ennemis. Que de bassesses révélées ! que d’infamies traînées au grand jour ! quelle foule d’espions, de courtisans, de jaloux, tous conjurés contre le poète, tous incapables de le comprendre ! Ne l’a-t-on pas attaqué de tous côtés, dans tous les lieux, à toutes les heures ? N’a-t-on pas imprimé ses conversations ? Ne lui a-t-on pas attribué des épigrammes pour lui faire de nouveaux ennemis ? Les uns l’ont accusé de haute trahison parce qu’il attaquait des professeurs nommés par le roi, les autres l’ont dénoncé à Beauharnais ; les plus modérés le croyaient envieux. « Envieux de qui ! s’écrie Foscolo. J’ai été, je suis, et je serai toujours seul. Je sais que l’histoire italienne se réduit à la supputation des tributs que nous avons payés et aux noms des champs de bataille où les étrangers ont vaincu pour se partager nos dépouilles. Cependant, tant qu’on n’aura pas oublié ces vingt années de vicissitudes et d’agitations, mon nom restera seul, et mon serment ne sera pas répété par une autre bouche que la mienne ; une seule route montrera les traces de mes pas ; toutes mes paroles révéleront toujours la même pensée, indiqueront toujours le même but et diront qu’aucun soin de fortune ne m’a jamais empêché de combattre pour l’Italie. La nature, l’éducation, le hasard, avaient conspiré pour me séparer de vous ; peut-être me suis-je trompé, votre littérature m’exécrera, mais je resterai seul. » On lui reproche de ne pas attaquer l’Autriche. « A quoi bon, dit-il, s’acharner contre l’Autriche ? Elle a trouvé un royaume en ruine, des malheurs infinis, des espérances et des peurs également frénétiques, de tous côtés des intrigues et des récriminations, des patriciens et des prêtres avides de places, d’honneurs, et de vengeance, des provinces revenues à leurs anciennes animosités, une capitale qui avait toujours été, même au temps de Machiavel, la sentine de toutes les corruptions. » On veut persuader à Foscolo qu’il est calomnié par les émissaires de l’Autriche ; le poète ne le croit pas. Il rappelle que les émigrés de 1821 s’accusaient mutuellement de vol et d’espionnage, il rappelle une longue série de diffamations qu’on a amassées sur sa tête ; toutes partent de l’Italie, et il veut s’arracher pour toujours à l’Italie. « Je me suis désormais décidé, dit-il, à ne plus entendre la voix et à ne plus voir la face d’un Italien. J’aimerais la conversation de quelques-uns d’entre eux ; mais, ayant vu que tous me poursuivaient, et qu’il m’arrivait toujours le bruit de nouveaux scandales, depuis plus d’un an je me suis caché à tous. A vous la médisance, à moi le bonheur de ne plus vous entendre ! » - « L’image de Foscolo est empreinte, dans cette apologie, dit l’éditeur italien, M. Mazzini, comme celle de Jésus sur le suaire, inconsolable, sévère et dédaigneuse. » - « L’Apologie m’a été lue, dit un autre Italien, M. Panizzi, par le malheureux Foscolo, qui blasphéma, pleura, corrigea, commenta devant moi pendant six heures, depuis huit heures du soir jusqu’à deux heures du matin ; puis, en pantoufles et en robe de chambre, il m’a accompagné jusque dans Regent-Street. Jamais il ne m’avait été donné de voir un homme plus inspiré ; c’était extraordinaire. »

La dernière pensée de Foscolo, abreuvé de dégoûts en Angleterre et tombé dans la misère, avait été de retourner dans son pauvre pays de Zante pour mourir sur la terre où il était né. « Dieu seul, écrivait-il à son parent Bulzo, sait comme je vis depuis janvier (1827) ; si vers la fin de juillet, je ne m’étais pas décidé à vendre mes meilleurs livres, un jour, en m’élevant un buste, vous auriez pu dire dans l’inscription que votre illustre concitoyen était mort de faim. Au besoin, j’irai chez vous enseigner la grammaire et peut-être l’abécédaire, car j’aime mieux faire le métier de pédant en Grèce qu’en Angleterre. » L'apologie que nous avons citée devait figurer dans une édition de Dante : une seconde apologie devait être publiée en tête d’une édition de l’Iliade dédiée à la jeunesse grecque. Le dédain qu’il témoignait pour l’Italie livrée à l’Autriche, il le montre pour la Grèce livrée à l’Angleterre. Il se préparait, comme on se prépare au suicide, à rester spectateur impassible de l’insolence anglaise et de la servitude des siens. Dieu lui épargna cette dernière épreuve : il mourut à Londres, veillé à ses derniers momens par un frère du général Riego, sans pouvoir se dérober dans son désespoir à l’ardente admiration de quelques Italiens.


II. – LE CONCILIATEUR DE MILAN - LES HISTORIENS POLITIQUES DU ROYAUME DE NAPLES ET DU PIEMONT

L’opposition, sous l’empire, était représentée par des fonctionnaires mécontens ou de jeunes exaltés séduits, comme Foscolo, par les souvenirs de l’antiquité romaine. Les premiers réduisaient tous les problèmes politiques à des questions administratives : accablés par les progrès de l’impôt et par la dictature de Napoléon, ils n’avaient d’autre but que d’échapper aux tyrannies de la guerre pour conquérir toutes les libertés de la paix. Les seconds faisaient de la politique une affaire de poésie ; irrités contre le gouvernement, ils prêchaient la révolte sans trop savoir ce qu’ils voulaient. Sous la restauration autrichienne, la scène est changée, et l’oppression revêt des formes nouvelles. Une douloureuse expérience a éclairé l’Italie. On veut trouver dans l’administration plus d’intelligence politique ; on demande aux poètes un sentiment plus vrai de la réalité. A partir de 1815, les bonapartistes, les libéraux, toutes les nuances de l’opposition se réunissent en un seul groupe. Milan, le centre du royaume d’Italie, reste naturellement à la tête du mouvement littéraire et politique. C’est là que Confalonieri, Pellico, Romagnosi, Rasori, H. Visconti, Berchet, Borsieri, Pecchio, se donnent rendez-vous dans le Conciliatore en 1818 l’Autriche imposait l’immobilité, défendait toutes les innovations ; l’opposition prêcha le mouvement et réclama une révolution n’importe à quel prix.

Rédigé d’un style vif et caustique, le Conciliatore engagea le combat sur le terrain de la littérature. Là se rencontrait cette foule d’écrivains que Foscolo signalait au mépris : c’étaient moins des absolutistes dangereux que des gens simples, naïfs, incapables de soupçonner qu’il fallait une pensée à la parole. Ils passaient paisiblement leur vie dans l’étude des harmonieuses puérilités de la langue. Très révérencieux envers leurs maîtres et seigneurs, ils auraient donné la vie pour la défense d’une phrase bien tournée. Les premiers coups du Conciliatore furent dirigés contre cette littérature vide et prétentieuse. Elle était classique, on lui opposa les théories de Bouterwerk et de Schlegel : elle invoquait l’autorité des anciens, on lui opposa Camoëns, Shakspeare, Byron, Schiller, Goethe, toutes les autorités du monde moderne ; on lui opposa l’antiquité elle-même, qui ne cherchait pas sa poésie dans un âge antérieur. Les classiques parlaient de la nationalité italienne : le Conciliatore fit justice de ce patriotisme de pédans et de rhéteurs. Peu à peu, l’horizon du Conciliatore s’étendit ; les questions littéraires menèrent aux questions pratiques. On se passionna pour l’enseignement mutuel, les bateaux à vapeur, l’éclairage au gaz ; on évoqua les souvenirs du royaume d’Italie ; bref on franchit la ligne qui sépare la littérature de la politique. Une sourde impatience animait les esprits. On attendait le réveil de l’Espagne, on brûlait de rejoindre l’Angleterre et la France dans la carrière des révolutions, on s’irritait de l’espèce de blocus moral que l’Autriche appliquait aux provinces italiennes. En présence du parti classique qui ne cessait de crier à la décadence du goût, aux barbares, à la profanation, le Conciliatore s’efforça d’organiser l’alliance de la littérature et de la politique. Fidèle à son titre, il opposait aux attaques des classiques une théorie où se conciliaient dans un bizarre éclectisme toutes les idées étrangères, depuis la constitution espagnole de 1812 jusqu’à l’esthétique allemande et aux tendances industrielles de l’Angleterre. Un jour l’attaque fut poussée plus loin ; on mit en présence d’un côté la révolution, de l’autre la sainte-alliance ; ce fut là le dernier jour du Conciliatore. Le lendemain, il cessait de paraître, frappé de cette mort soudaine qu’il s’était prédite à lui-même (1819). Un grand nombre de ses rédacteurs se jetèrent dans le carbonarisme ; au bout de deux ans, tous étaient dispersés.

On ne peut rappeler sans tristesse les suites qu’eut pour la plupart des écrivains libéraux la suppression du Conciliatore. Pecchio, l’économiste du journal, mourut à Londres, où il s’était réfugié. Un critique qui voulait détrôner les dieux d’Homère, persuadé que l’art doit s’allier aux croyances, H. Visconti, se fit dévot par romantisme et perdait tout son talent. On remarque dans le Conciliatore des pages capricieuses sur le monde de la lune, sur la vie d’un ours, etc. Le style en est facile et enjoué ; on y sent l’homme du monde ; il est impossible d’y découvrir une préoccupation politique. Ces pages ont été écrites par le comte Confalonieri, l’un des moteurs de la révolution de 1814, le chef des fédérés lombards de 1821. L’auteur de ces essais humoristiques devait passer quinze ans au Spielberg pour avoir tenté une seconde fois de délivrer l’Italie de la domination étrangère. Le docteur Rasori, l’un des premiers partisans de Bonaparte en Italie, l’un des premiers à conspirer contre l’Autriche en 1815, se retirait pour toujours de la politique après avoir échappé par miracle aux réactions de 1821. Le jurisconsulte Romagnosi s’éloignait à son tour sans pouvoir échapper cependant au procès de 1821. Son disciple Borsieri usait trois chaînes au Spielberg. Le même sort était réservé à Silvio Pellico, rédacteur eu chef du journal. Quelque peu voltairien, peut-être matérialiste, économiste au besoin, Silvio ne prévoyait alors ni sa destinée ni sa conversion. Engagé dans le parti du mouvement, il se battait comme tout le monde ; disciple de Gioja, ami de Foscolo, il voulait que la société eût des besoins, du luxe, des illusions. Tout à coup il fut enlevé au monde, et sa vie extérieure fut en quelque sorte interrompue pour dix ans. Il se résigna et accepta la religion de ses bourreaux : le livre des Prisons retrace l’un des plus terribles épisodes de cette tragédie de l’innocence persécutée telle que la conçoit le christianisme. Quelques geôliers, des personnages muets, des compagnons d’infortune, le silence de la prison, au-dessus de tout un empereur invisible, seul acteur du drame, au-dessus de l’empereur, Dieu, et nul espoir dans ce monde : voilà le poème que la solitude inspire à Pellico, poème étrange, et qu’on ne peut comprendre, si on y cherche autre chose qu’une des pages les plus curieuses de l’histoire du cœur. Un autre poète, M. Giovanni Berchet, restait plus fidèle à l’inspiration révolutionnaire du Conciliatore[7]. Jeune encore, admirateur exalté de Bürger, vers 1816, il parlait pour la première fois à l’Italie du romantisme. Dans le journal de Pellico, il couvrit de ridicule les serviles Italiens ; chacun de ses articles était un éclat de rire ; sa bonne humeur nuisait à son esprit. En 1821, l’année des supplices, il partit pour l’exil : dès-lors, son ironie s’évanouit, l’indignation réveilla son génie, il se sentit poète comme Bürger ; le mouvement rapide et énergique de la ballade de Lénore lui revint en mémoire, et ses strophes emportées retracèrent les scènes tragiques de la contre-révolution italienne. La honte, le malheur sous toutes les formes que lui donne la conquête autrichienne, la trahison de Carignano, le rêve de l’indépendance italienne dissipé par la prison et l’échafaud, le pacte des rois contre les peuples, les combats héroïques de la Grèce, voilà ce qui inspire Berchet, voilà ce qu’il raconte avec un accent de colère qui n’avait pas encore retenti en Italie. Exilé depuis vingt-trois ans, Berchet mène aujourd’hui une vie errante ; il a vécu tour à tour à.Londres, à Edimbourg, en Allemagne, en France, en Belgique. Nulle part il n’a voulu choisir une nouvelle patrie : il refuse l’amnistie de l’Autriche ; il ne veut pas revoir l’Italie asservie. Le patriote lombard a tout dédaigné, jusqu’à la gloire ; ses vers tiennent en quelques pages, je ne sais pas même s’il s’en souvient ; c’est l’indignation qui les lui arrachait, et partout où l’indignation italienne cherche une parole pour s’exprimer, on les répète comme un belliqueux refrain.

A la littérature du Conciliatore on peut rattacher comme appendice historique les ouvrages de G. Pepe, de Santa-Rosa et de Colletta, sur les insurrections de Naples et du Piémont. Le général Pepe avait été républicain en 1799. Soldat sous Murat, conspirateur constitutionnel en 1814, il était chargé en 1818 de détruire les brigands dans les Calabres, et il profitait de sa mission pour y organiser dix mille gardes nationaux carbonari, tous dévoués à sa personne par le double lien de la secte et de la discipline militaire. Les brigands disparaissaient, et le bon ordre était assuré ainsi que le succès de l’insurrection. C’est de là que partit en 1820 la révolution de Naples. Le mouvement s’imposa à la capitale ; Pepe se trouva naturellement à la tête des insurgés : l’armée, la garde nationale de Naples l’acceptèrent comme chef, la cour était aux pieds du général carbonaro. Le général Pepe, qui a écrit d’après ses souvenirs le récit de ces évènemens [8], se demande quelles sont les causes qui ont perdu la révolution napolitaine. La réponse serait facile ; il faut chercher ces causes avant tout dans l’impuissance du carbonarisme à pénétrer dans les masses ; mais la clairvoyance du général est ici en défaut : il n’a pas le sentiment de la puissance de la multitude et n’accuse que quelques individus. C’est de plus haut qu’il faudrait juger les faits pour comprendre comment l’épreuve des luttes publiques a toujours été fatale aux sociétés secrètes. D’autres conspirateurs napolitains ont publié leurs mémoires ; tous oublient que la révolution devait son origine à une conspiration, et que cette conspiration était poursuivie comme un fait exceptionnel dans la société napolitaine. Prêtant au royaume des Deux-Siciles les idées du carbonarisme, ils s’irritent quand ils le voient repousser les tendances révolutionnaires et laisser passer la justice du roi. De là bien des polémiques personnelles, bien des injustices : l’auteur de la révolution, Pepe, n’est pas épargné plus que les autres. On n’a pas vu que le carbonarisme, après s’être emparé de l’état par un coup de main, devait se trouver à son tour écrasé par les forces du royaume aidées de la gendarmerie autrichienne. Il était aisé de prévoir la réaction royaliste ; on l’avait vue se déclarer de bonne heure dans le ministère, dans le parlement, dans les églises, plus tard dans les désertions de l’armée, dans les rues de Naples, où la vie des libéraux était menacée par les partisans de Ferdinand. Malgré des symptômes aussi manifestes, les conspirateurs de 1820 s’obstinaient à imputer leur échec à quelques traîtres et même à la perfidie du roi ; ils ne soupçonnaient ni la puissance du parti vainqueur ni la faiblesse du parti vaincu.

Après le livre du général Pepe, qui représente le carbonarisme pur de 1820, l’écrit de Santa-Rosa [9] nous offre une autre nuance du libéralisme italien. D’après Santa-Rosa, l’insurrection piémontaise est une révolution contremandée ; mais est-ce que l’on contremande les révolutions ? Non, les peuples s’insurgent spontanément ; les conspirations seules, qui se forment dans les régions du pouvoir et qui se passent de l’action des masses, peuvent être contremandées. L’échauffourée piémontaise nous présente le caractère tout italien d’une insurrection combinée avec une conspiration. D’une part se trouvent des conspirateurs, comme le prince de Carignano, appuyés sur le carbonarisme français et lombard ; de l’autre sont des insurgés, c’est-à-dire la jeunesse qui s’indigne, et quelques régimens qui se soulèvent. Le concours de ces deux forces était indispensable, et ce concours a manqué. L’insurrection éclata quand la conspiration gouvernementale avait cessé ; Carignano, le levier qui devait tourner l’état, fit défaut, et personne ne put remuer la masse inerte du gouvernement. L’insurrection fut bientôt écrasée.

Le général Colletta [10] est avant tout l’homme du pouvoir : pour lui, presque toute la révolution de 1820 n’est qu’une série de fautes : elle se déclare sans motifs., elle cède sans courage. Colletta ne déguise nullement son mépris pour le carbonarisme. La secte n’est à ses yeux qu’une société secrète bonne pour amuser la curiosité du peuple, mais non pour le délivrer de l’esclavage. Colletta est un bonapartiste, mais au fond il ne combat la révolution que dans les moyens qu’elle emploie et dans les hommes qui la représentent. Ennemi naturel de la monarchie de Ferdinand, il évoque contre elle les plus douloureux souvenirs de l’histoire napolitaine. Jamais écrivain politique n’a ouvert à une cour moderne un plus terrible procès devant la postérité. Colletta n’oublie rien, n’omet aucun détail ; il signale toute la barbarie de l’administration militaire et financière, il dénonce les intrigues diplomatiques de la cour : c’est un sombre et affligeant tableau. Cependant quelle sera la conclusion de l’historien ? Si les révolutionnaires sont incapables, si les royalistes sont des bourreaux, où donc pourront se fixer les sympathies de Colletta ? A part les deux règnes de Joseph et de Murat, quelle époque de l’histoire napolitaine trouvera grace devant le ministre bonapartiste ? D’un retour aussi stérile vers le passé au désespoir politique il n’y a qu’un pas pour celui qui ne peut, comme Silvio et Manzoni, se réfugier dans la résignation chrétienne. Aussi Colletta, de même que Foscolo, n’aurait pu échapper au désespoir que par une haine violente contre les idées de la révolution française, contre ces idées qui, également funestes aux révolutionnaires et aux contre-révolutionnaires italiens, créaient au pays une situation si douloureuse. C’est ce sentiment d’irritation contre la France qui a dicté à Charles Botta son Histoire de l’Italie depuis 1789 jusqu’en 1814.

Si l’on en croit Charles Botta, la liberté est ancienne en Italie ; l’historien rappelle la république de Gênes ou de Venise comme la juste combinaison d’un patriciat immobile et d’une démocratie municipale. Suivant lui, la France républicaine n’a importé en Italie que l’agitation des esprits, des lois géométriques qu’il dédaigne ; il va sans dire que Bonaparte est un usurpateur, la France constitutionnelle ne présente « qu’une noblesse sans racines et un pouvoir populaire composé de comtes et de marquis. » Pour mieux se séparer de la France, Botta se replace dans le bon vieux temps, bien décidé à ne marcher qu’avec ses compatriotes, et à lutter contre tout événement qui troublera les allures naturelles du pays. Le grand mérite de Botta est de vouer un amour profond à sa patrie, de considérer l’histoire comme une sorte de religion nationale, et de savoir pleurer avec le peuple quand il souffre ; il est doué d’un grand sentiment historique, même quand il lutte avec ses vieilles idées contre la démocratie moderne. Tout se dispose avec harmonie sous sa plume ; sa narration s’étend avec une admirable ampleur, les mille archaïsmes dont son style est rempli ajoutent au charme des vieux souvenirs : aucun effort pour viser à l’effet ou pour donner aux évènemens la symétrie des principes. Son histoire commence parla description de l’Italie avant 1789. Botta fait le tour du pays, il suit le progrès des réformes, il ne trouve sous sa plume que des éloges et des paroles d’enthousiasme, jusqu’au moment où éclate la révolution. Dès-lors l’historien s’indigne, son patriotisme s’épanche ; il oublie les réformes, la liberté, il ne combat plus que pour l’indépendance du pays. Chaque mouvement de l’armée française est un crime, toute réforme révolutionnaire une profanation. Libéral au fond, il s’éprend d’amour pour les rois déchus, pour l’aristocratie italienne ; il embrasse la cause de Ferdinand IV, de Pie VI, de Charles-Emmanuel, de tous les vaincus, de ces mêmes institutions qu’il voulait réformer. Bien qu’il n’ignore pas les bienfaits de la révolution, Botta ne peut tolérer l’application des lois françaises à l’Italie ; sans méconnaître aucun des avantages de la domination de Murat dans la Basse-Italie, il déclare Murat pire que le Turc. Enfin, tout en avouant que le règne de Napoléon fait le bonheur des Italiens, il s’abandonne à la plus étrange irritation. Cependant, comme il écrit l’histoire avec une probité sévère, Botta ne peut se défendre de signaler les crimes et les perfidies des anciennes cours, les défaites honteuses des armées nationales, les folies cruelles des populaces. Pour ne pas désespérer de l’Italie, il concentre son affection sur la cour de Turin, la seule qui ait résisté pendant quelque temps à l’invasion. Cette cour met son optimisme à une rude épreuve : que de cruautés inutiles ! que d’aveuglement quand elle refuse les offres de Robespierre, de Clarke, de Napoléon, qui voulaient lui donner Gènes, Milan, la mettre de vive force à la tËte de l’Italie et la tourner contre l’Autriche, l’ennemi naturel du pays ! N’importe, l’historien piémontais reste fidèle au Piémont, il accepte la conduite de ses ministres, il adopte par haine de la France les plus mauvais instincts du parti rétrograde piémontais. Il respecte donc cette bonne alliée, l’Autriche ; il parle avec mille égards des généraux autrichiens, il va jusqu’à se réjouir de cette pitoyable émeute de Milan qui finit avec l’assassinat du comte Prina et la destruction du royaume d’Italie. Quelle est la conclusion de Botta ? Une incroyable contradiction. Au moment de la retraite de cette armée française par lui si détestée, on le voit ému. « Entre la bataille de Montenotte, dit-il, et la convention de Schiavino-Rizzino, il ne s’écoula que vingt années, mais il faut les compter pour des siècles, et la mémoire n’en périra qu’avec le monde. » Tournez quelques feuillets, les anciens princes reviennent dans le pays, et Botta de s’écrier : « C’est ainsi que l’Italie, après vingt ans de tribulations et de massacres plus funestes pour elle que dix tremblemens de terre et mille éruptions volcaniques, se vit replacée dans son état primitif. » Que penser d’une telle inconséquence ? Comment pénétrer dans la pensée de l’historien ! Est-il satisfait, est-il affligé de voir l’Italie rendue à elle-même ? Quelques mots de Napoléon suffisent pour détruire tout le travail de Botta. « Quant aux quinze millions d’Italiens, dit l’empereur à Sainte-Hélène, l’agglomération était déjà fort avancée : il ne fallait plus que vieillir, et chaque jour mûrissait chez eux l’unité de principes et de législation, celle de penser et de sentir, ce ciment assuré et infaillible des agglomérations humaines. La réunion du Piémont à la France, celle de l’arme, de la Toscane, de Rome, n’avaient été que temporaires dans ma pensée et n’avaient d’autre but que de surveiller, garantir, avancer l’éducation nationale des Italiens. Et voyez si je jugeais bien, et quel est l’empire des lois communes ! Les parties qui nous avaient été réunies, bien que cette réunion pût paraître de notre part l’injure de l’envahissement, et en dépit de leur patriotisme italien, ces mêmes parties ont été précisément celles qui de beaucoup nous sont demeurées les plus attachées. Aujourd’hui qu’elles sont rendues à elles-mêmes, elles se croient envahies, déshéritées, et elles le sont !… »

A force de combattre l’influence de la France et de sacrifier la liberté à l’indépendance, le patriotisme italien devait s’engager peu à peu dans les voies de la contre-révolution. Ce travers date de la réforme : dès-lors on combattit le protestantisme des barbares avec le catholicisme national ; plus tard, au XVIIIe siècle, on combattait la philosophie des barbares avec les préjugés italiens. C’est l’esprit d’indépendance qui réveilla l’orgueil aristocratique dans l’ame républicaine d’Alfieri. Cette bizarre tendance atteint le dernier terme de l’exagération chez un autre Piémontais, le comte Galliani de Cocconato, qui, au temps du Conciliatore, écrit un livre extravagant où il compare l’invasion française aux descentes des barbares [11]. On comprend que la censure autrichienne ait protégé de toutes ses forces ce patriotisme rétrograde.


III – LA LITTERATURE ITALIENNE APRES 1830. — M. MAZZINI. — M. LE COMTE BALBO. — L’ANONYME TOSCAN. — M. NICOLINI

L’opposition de la restauration s’était distinguée de l’opposition napoléonienne par des idées plus positives, une littérature plus sérieuse ; elle avait fait un continuel effort pour concilier la poésie avec les intérêts du libéralisme. Malheureusement, cet effort avait été impuissant sur tous les points. Le Conciliatore rapprochait au hasard des idées contradictoires, les carbonari ne pouvaient appliquer les principes des sociétés secrètes aux affaires publiques de l’Italie, les bonapartistes se trouvaient déplacés dans la péninsule après la mort de Napoléon, les hommes plus modérés méconnaissaient comme Botta la ligne qui sépare la révolution de la contre-révolution. M. Mazzini fut le premier à tenter une voie nouvelle en se plaçant au point de vue de la révolution de juillet. Très jeune en 1828, il fonde un journal littéraire dans sa ville natale de Gênes : l’Indicatore genovese est supprimé, au bout de quelques mois, par ordre du gouvernement. L’année suivante (1829), M. Mazzini renouvelle la tentative à Livourne par l’Indicatore livornese ; nouvelle suppression. Le jeune écrivain ne traitait encore que des questions littéraires, et sa parole passionnée donnait déjà l’alarme aux gouvernemens. A l’époque de la révolution de juillet, M. Mazzini est arrêté avec quelques libéraux de Gênes, jugé par une commission de sénateurs, relégué sans motif dans la forteresse de Savone, puis relâché, après cinq mois, à la condition de ne pas se rapprocher de sa ville natale. Au moment de l’arrestation, le père de M. Mazzini, aujourd’hui encore professeur de médecine à l’université de Gênes, se présentait au gouverneur de la ville, M. Venanson, pour savoir quels étaient les griefs de l’autorité contre son fils. — Votre fils, répondait le gouverneur, se promène tout seul d’habitude dans les faubourgs, les jardins et les champs, livré à de profondes méditations. Quelles pensées peuvent donc l’absorber, lui si jeune encore ? — A peine sorti de prison, M. Mazzini quitte les États Sardes, arrive à Marseille, et là, il apprend les échecs des insurgés de la Romagne. L’Autriche occupait la moitié de l’Italie ; le gouvernement pontifical, protégé par le drapeau autrichien, se livrait à de cruelles réactions ; la révolution italienne venait de succomber pour la troisième fois, et désormais les Italiens désespéraient de répondre à l’appel de Juillet. M. Mazzini ne voit là que la défaite du parti modéré ; il arrache le drapeau national aux modérés de la Romagne, il se sépare du carbonarisme de la restauration pour marcher avec les républicains, et il s’adresse à cette jeunesse italienne que les chefs de 1831 avaient contenue avec tant d’efforts. Les persécutions exaspéraient tout le monde, et il profita de l’indignation générale ; les rangs de l’émigration grossissaient chaque jour, il fixa bientôt autour de lui une partie des réfugiés. En France, l’élan populaire n’était pas vaincu, et les dernières agitations du pays semblaient laisser une voie de salut à la péninsule. M. Mazzini se jeta au milieu du combat, il fonda en même temps le journal et la société de la Jeune Italie. Ardent, fougueux, animé par la foi des martyrs unie à l’activité fiévreuse du conspirateur, il abordait d’assaut toutes les questions : le temps pressait, et M. Mazzini, tout en publiant ses écrits, préparait à l’insurrection des armes et des soldats. Combattre la politique française, qui résistait au mouvement démocratique, continuer la mission des hommes de 1793, se rallier à la jeune France, à la jeune Pologne, à la jeune Allemagne ; briser avec l’aristocratie, avec la royauté, avec la papauté, avec le passé, tel était le programme tracé par M. Mazzini dans le premier numéro de la Jeune Italie [12]. La France renonçant à la guerre, le révolutionnaire italien voulait que l’Italie se régénérât par elle-même. Dans le second numéro, M. Mazzini demande pourquoi les tentatives de délivrance ont échoué en Italie ? « Ce n’est point par la lâcheté des Italiens, répond-il ; les peuples ne sont jamais lâches. Ce n’est pas non plus faute d’élémens révolutionnaires. Quand un peuple, divisé en mille fractions, perverti par l’habitude du servage, enveloppé d’espions, contenu par les baïonnettes étrangères, dévoré depuis bien des siècles par les haines municipales, lié par l’aveugle force de la seigneurie, par la perfidie cléricale, sans enseignement, sans presse, sans armes, sans aucun lien de fraternité, si ce n’est dans la haine et dans une pensée de vengeance ; quand un peuple, réduit à ce point, trouve moyen de s’insurger trois fois en dix ans ; quand l’ennemi intérieur cède à la manifestation de la volonté nationale, sans un coup de fusil, sans un cri d’opposition, sans que l’on entende une voix pour défendre la cause de la tyrannie ; quand, en dix jours, le drapeau italien est déployé sur vingt villes ; quand les hommes libres convoquent avec pleine confiance les collèges électoraux pour déterminer les réformes nécessaires ; quand ni les malheurs, ni les déceptions, ni les prisons encombrées, ni les canons pointés contre le peuple, ne peuvent étouffer la pensée révolutionnaire, pleurez sur ce peuple que les circonstances condamnent à l’inaction, mais ne le calomniez pas ! » Quel est donc l’obstacle qui s’oppose à la liberté de l’Italie ? D’après M. Mazzini, c’est le manque de chefs, le manque de foi et de dévouement dans les hommes. Placé dans l’alternative d’accuser les masses ou les individus, il n’hésite pas, il accuse les individus ; c’est là pour lui un dilemme de vie ou de mort, il l’avoue tout haut : si les masses sont coupables, l’esclavage est sanctionné. Entraîné par cette idée, M. Mazzini poursuit de ses attaques, un à un, les hommes du mouvement de Bologne, de Parme, de Modène. Le désarmement des jeunes gens, le renvoi des paysans, Zucchi forcé à l’inaction, Miranesi qui protège le palais du duc, les chefs de Parme qui veulent payer la solde arriérée des employés de la cour de Marie-Louise ; la propagande arrêtée sur les trois routes de la Toscane, de Modène, de Rome, dans l’espoir de la non-intervention ; des ministres, des chefs indécis, en conférence avec l’ennemi, délibérant sur la couleur des toges du sénat de Bologne, sur les anciens privilèges de la ville, voilà les causes du dernier échec. Suivant M. Mazzini, la révolution était forte, et les chefs se sont chargés de l’isoler et de l’étouffer, tandis qu’il fallait porter dans toute l’Italie la guerre et la propagande démocratique.

Une polémique anonyme essaya de contenir M. Mazzini. — Les Italiens, disait-on, sont unanimes à demander l’in dépendance ; pourquoi les diviser en vous jetant aux extrêmes limites de la démocratie ? — Il n’y a de force que dans les principes, répondait le conspirateur ; il n’est donné qu’à la démocratie de soulever les masses et de les unir… La révolution de 1821 était constitutionnelle ; donc elle gardait des rois, elle admettait l’influence de la cour, celle de l’aristocratie ; de là les secrets diplomatiques, les concessions, l’armée confiée à des hommes suspects ou ineptes choisis par le roi ; de là enfin tous les échecs des insurgés de Naples et de Turin. Comment le peuple pouvait-il s’intéresser à la révolution, tant que l’aristocratie restait debout ? Il fallait réclamer des formes républicaines, et par conséquent provoquer des insurrections populaires, une guerre de bandes et de guerillas, abolir l’aristocratie, repousser les rois, les alliances royales, écarter la diplomatie, appeler partout des hommes nouveaux. « C’était là, ajoute le conspirateur, le vœu des jeunes Romagnols en 1831 ; la jeunesse n’a pas osé rompre avec le libéralisme doctrinaire de la restauration : le dernier désastre prouve que désormais on ne pourra sortir de l’excès du servage que par l’excès de la liberté. »

M. de Sismondi essayait à son tour de combattre la fougue de M. Mazzini. Invité à écrire dans la Jeune Italie, il répondit immédiatement [13] : « Si par mon nom, par mon exemple, je puis être utile à cette Italie que j’aime comme une patrie, que je ne cesserai de servir de toutes mes forces, et pour laquelle je ne cesserai d’espérer, je vous promets ma coopération. » Il fut beau de voir la déférence filiale du jeune Italien et le noble empressement de l’économiste genevois. M. de Sismondi n’épargnait pas les avis et posait les questions. « Les Italiens, disait-il, peuvent arriver à la liberté par trois voies absolument distinctes : par des réformes pacifiques, par des insurrections nationales, par une guerre européenne qui offre à l’Italie l’occasion de saisir son indépendance. Dans les deux derniers cas, préférez-vous la monarchie ou la république, le gouvernement unitaire ou le fédéralisme ? Comment réglez-vous les élections, comment intéressez-vous les agriculteurs à la révolution ? Vous êtes unitaire et républicain. Sur les principes, je suis en grande partie d’accord avec vous, c’est-à-dire que, porté par mes sympathies à préférer partout les institutions républicaines, je les désire surtout pour l’Italie. Cependant, si (chose peu probable) le roi de Naples ou de Piémont voulait combattre pour l’indépendance, ne devrait-on pas préférer cette indépendance appuyée sur la force à la liberté ? D’un autre côté, la liberté, donnée même par des étrangers à l’Italie, ne serait-elle pas un moyen pour conquérir l’indépendance ? Enfin la liberté elle-même présente le plus redoutable de tous les problèmes, celui de la protection des classes pauvres et ignorantes. Doit-on s’acharner contre les doctrinaires, tant que ce problème n’est pas résolu ? Confierez-vous la protection du prolétaire aux hommes qui partagent ses privations ? ils n’ont pas de force ; la confierez-vous aux riches ? ils seront les premiers à trahir le pauvre. »

Les lettres de M. de Sismondi n’eurent aucune influence ; le conspirateur ne comprit pas l’économiste et ne s’occupa que de multiplier les comités révolutionnaires. Suivant lui, l’insurrection et la démocratie devaient résoudre tous les problèmes. « Le peuple, écrivait-il, triomphera du provincialisme, de l’aristocratie, des armées, de l’inaptitude des chefs ; le temps des individus est passé, nous sommes aujourd’hui dans l’ère des peuples. C’est par la démocratie que les Italiens doivent arriver à l’unité nationale, à l’indépendance, sans imiter ni les fédérations aristocratiques de l’Allemagne et de la Hollande, ni le fédéralisme démocratique des Américains. La révolution italienne n’aura pas lieu ou elle sortira tout armée de la foule, et l’Italie, après cinq cents ans d’esclavage, libre jadis dans ses nombreuses républiques, redeviendra libre pour ne plus former qu’une seule république. » M. Mazzini se fie tellement à l’élan révolutionnaire, qu’il rejette bien loin toute idée de dictature, car, dit-il, la dictature est individuelle, et elle ne diffère pas assez de la monarchie.

La jeune Italie gagnait du terrain à mesure que se poursuivait la publication du journal de M. Mazzini. Une correspondance active tenait le jeune publiciste au courant de la situation de la péninsule. M. Mazzini livrait à la publicité des détails affreux sur les tribunaux de la Romagne, sur le gouvernement de Modène, sur la police de Naples, qui enfermait des républicains (M. Ricciardi) à l’hôpital des fous. C’était Henriette Castiglioni qui sortait mourante des prisons de l’Autriche, où elle avait suivi volontairement son mari ; c’était le père de M. Lacecilia qu’on emprisonnait pour punir le fils d’avoir attaqué le gouvernement napolitain dans le journal de M. Mazzini. Le fils de M. Lacecilia révélait la persécution qui frappait sa famille, et publiait même les lettres désolées de sa mère, mais il restait à son poste plus ardent que jamais. Les provinces italiennes s’ignorent complètement les unes les autres, les persécutions de la Romagne et de Naples restent à peu près inconnues dans la Haute-Italie ; l’action des gouvernemens italiens est trop arbitraire pour ne pas exiger le silence le plus absolu de la presse. Qu’on se figure l’effervescence excitée par un journal incendiaire qui portait au grand jour mille faits de nature à mettre les armes à la main des plus indifférens. Il est inutile de dire que le journal fut défendu, que ce fut un crime d’en posséder des exemplaires, un crime puni de trois ans de galères en Piémont, et de plus une preuve que le détenteur appartenait à la conspiration. Les contrebandiers refusaient de colporter la Jeune Italie. Malgré toutes ces entraves, la distribution se faisait par des conspirateurs ; les exemplaires partaient de Marseille en paquets à l’adresse de personnes qui devaient se trouver à un rendez-vous fixé d’avance : le journal arrivait ainsi au comité de chaque ville, le comité le distribuait aux abonnés, c’est-à-dire aux affiliés de la jeune Italie. Ceux-ci ne se connaissaient pas entre eux, chacun relevait d’une direction centrale, et ces diverses directions ne relevaient que de Marseille. Grace à ces mesures, la société restait dans l’ombre, et le journal, transmis de main en main, finissait par se faire lire partout. Dans certaines villes, les émissaires de la jeune Italie circulaient le soir dans les rues et jetaient les numéros du journal sur le seuil des boutiques, aux portes des théâtres, et dans les endroits les plus fréquentés. Jamais écrit périodique n’a été rédigé avec plus d’activité, transmis avec plus de courage ; les conspirateurs risquaient leur tête, et personne n’hésitait. La Jeune Italie forma l’opinion. Une conspiration démocratique devait embrasser peu à peu la péninsule : Gênes et Alexandrie étaient les foyers les plus ardens des tendances républicaines ; venaient ensuite Turin, Chambéry, la Lombardie ; l’Italie centrale, pour le moment écrasée, restait en dehors du mouvement. Une partie des ventes de carbonari napolitains se ralliaient à M. Mazzini par l’entremise de quelques émigrés de 1821. Les jeunes gens, encore agités par la révolution de juillet, se groupaient autour du publiciste démocratique. Un soulèvement formidable semblait n’attendre que l’occasion d’éclater ; cette occasion se présenta bientôt.

C’est le gouvernement du roi Charles-Albert qui prit l’initiative des mesures de répression contre la propagande. Il s’était aperçu qu’on cherchait à corrompre l’armée ; aussitôt il fit pointer les canons sur Gênes ; trois personnes furent exécutées dans cette ville, trois à Chambéry, six à Alexandrie ; soixante conspirateurs se virent condamnés aux galères et à la prison (1833). L’Autriche envoya au Spielberg plusieurs sectaires. En présence de la terreur qui se répandait dans la péninsule et arrêtait tout à coup la propagande, malgré les persécutions des polices et les centaines d’émigrés qui partaient de l’Italie, M. Mazzini ne voulut point reculer. L’émigration demandait une vengeance, la jeune Italie s’exaltait en Piémont et à Gênes : M. Mazzini tenta le sort, se joignit à un comité polonais, et projeta l’expédition de Savoie, où la fatalité des circonstances lui imposa toutes les fautes qu’il avait reprochées à ses devanciers.

À qui s’adressait M. Mazzini ? Au peuple, et son action se fondait sur les sociétés secrètes. De qui se méfiait-il ? Des chefs, et il se laissait imposer un Polonais, le général Romarino, pour le mettre à la tête de l’expédition. Comment devait se faire la révolution ? Par les masses, par les bandes, par le pays, et on partait de Genève avec une poignée d’hommes que Romarino inspectait et régentait comme une grande armée. C’est à peine si M. Mazzini, après mille efforts, entraînait cinq cents personnes ; c’est à peine si ses amis, poursuivis par la police, parvenaient à se réunir, dans le village d’Annemasse, au nombre de deux cents, dont la moitié n’étaient pas Italiens. Romarino, qui s’était toujours montré indécis, les abandonnait avant d’avoir vu l’ennemi, et, dans une seule journée, M. Mazzini vit s’évanouir tout le travail d’une propagande de deux ans.

Récemment, en 1842, M. Mazzini, après un silence de huit années, s’est adressé de nouveau à la jeunesse italienne. Exilé d’Italie, de France, de la Suisse, réfugié à Londres, il établissait une école d’ouvriers et un journal sous le titre d’Apostolato popolare. Des écoles et des journaux, obéissant à la même direction, se sont fondés dans les pays les plus lointains. A Montévideo, l’Italiano compte, à ce qu’on dit, cinq mille abonnés ; des écoles d’ouvriers italiens ont été fondées à Boston et à New-York par d’autres émigrés. Nous retrouvons dans l’Apostolato popolare le jeune homme de 1832 avec toutes ses convictions et tout son dévouement, mais non plus avec la même confiance dans le succès immédiat de ses efforts. Ce n’est pas que M. Mazzini n’ait conservé un grand ascendant sur ses amis. L’obstacle contre lequel il lutte, c’est son propre découragement ; on voit qu’il ne marche plus au combat, mais au martyre. « Il vient de s’écouler, dit-il [14], huit années, longues, funestes, obscures. J’ai vu toute la génération née avec le siècle, élevée dans l’orgueil et la menace, vieillir, s’avilir, s’affaisser dans l’oisiveté patiente de l’esclavage et dans les calculs ignobles de l’égoïsme, qu’elle flétrissait autrefois en paroles. J’ai vu des hommes qui avaient juré la délivrance de l’Italie retomber dans l’inertie parce qu’après deux ans d’efforts tièdes et interrompus ils n’avaient pu créer un peuple. J’ai vu des jeunes gens fervens de cœur et d’esprit qui disaient presque avec insulte aux cendres de nos pères : Nous ferons mieux, et ils reculaient tremblans devant le sang des premiers martyrs en livrant le camp à l’ennemi. Ils avaient des velléités d’espérance et point de foi. J’ai vu le scepticisme, le froid et mortel scepticisme pénétrer dans les esprits sous les apparences de la philosophie, et vos maîtres, ô Italiens ! vous humilier d’abord par la terreur, puis par le pardon que vous acceptiez en applaudissant, tandis que quelques-uns d’entre vous descendaient à des bassesses et à des adulations méprisées. J’ai vu davantage et je me tais, par pudeur, devant l’étranger… M. Mazzini ajoute qu’il a écrit parce qu’il croyait, et qu’il écrit encore parce qu’il est prêt à donner sa vie pour sa croyance.

Désormais les théories des républicains de 1830 ont cessé d’être redoutables. On a reconnu en France qu’il ne suffit pas de rogner une liste civile pour que les classes pauvres se trouvent soulagées du corps ; on s’est convaincu que les masses ne se laissent pas entraîner au seul nom de république, d’une république qui imposerait la guerre et par conséquent un redoublement d’impôts. De là les nombreux déserteurs du parti républicain. Les uns ont abordé la discussion constitutionnelle, les autres se sont jetés dans les théories aventureuses du socialisme. M. Mazzini, qui n’est ni communiste, ni socialiste, ni constitutionnel, qui reste toujours républicain, et revient sans cesse au programme de la jeune Italie, croit s’apercevoir enfin qu’il faut refaire le peuple italien si on veut l’appeler à la liberté, qu’il faut exiger la vertu et presque le martyre des chefs révolutionnaires, qu’il faut différer le combat en se condamnant à une douloureuse abnégation. De là sa tristesse, qui peu à peu remplace son ardeur ; de là ses efforts pour moraliser la classe des ouvriers, de là ses récriminations injustes contre les chefs naturels de l’éducation nationale, je veux dire les écrivains de l’Italie. « Vous avez suivi, dit-il, depuis long-temps cette vieille maxime d’après laquelle la république des lettres est séparée de la république civile, et cette maxime, appuyée par les princes, les jésuites, les académies, vous a éloignés du peuple. Vous avez été prosateurs, versificateurs, érudits, pédans et jamais citoyens ; votre langue, quand elle n’est pas impudemment lombarde ou toscane, est factice ; c’est une langue de lettrés, et notre public se réduit à un public de lettrés. Le jour où l’on vous contesta la liberté de la pensée, c’était à vous de lutter par la parole, par les écrits, par les conspirations, dont le mot seul vous fait frissonner, par les conspirations, folles et ruineuses là où les voies légales sont ouvertes au progrès, mais saintes et nécessaires là où toutes les voies sont fermées. Il fallait lutter au moins par le silence, le silence de Thraséas, le silence absolu, le silence de l’homme qui ne veut pas profaner la vérité en la mutilant.

Tandis que M. Mazzini lutte contre une foule découragée, on voit que d’un autre côté il est aux prises avec une nouvelle génération de révolutionnaires qu’il s’efforce en vain de contenir. Les frères Bandiera demandaient le concours du comité de Londres, et le comité leur refusait son appui ; ils voulaient faire une descente dans la Romagne, et le comité s’opposait à ce projet. L’année dernière, M. Mazzini défendait la jeune Italie contre les imputations qui lui attribuaient le mouvement manqué de la Romagne. « Non, disait-il, elle n’a pas échoué, car elle n’a rien tenté. Les frères Muratori ne se réunissaient que pour éviter des arrestations. » On pense bien que le chef de la jeune Italie ne manque pas d’attaquer le gouvernement pontifical. « Un fait, dit-il, qui dans un pays organisé aurait donné matière à une réclamation diplomatique, a jeté la terreur dans la cour de Rome et dans son gouvernement. Incertain, tremblant, voyant des conspirateurs dans toutes les personnes influentes, voulant les emprisonner toutes et n’osant pas mettre la main sur une seule d’entre elles ; pactisant pour éloigner les plus redoutables, et se méfiant des Suisses mécontens et suspects, le gouvernement du pape a présenté dans ces deux mois (septembre et octobre) le spectacle le plus hideux que Dieu ait réservé pour ses créatures, celui d’un tyran saisi par la peur… Vous l’avez vu, ô Italiens : une bande a jeté la terreur dans un gouvernement de la péninsule, et je vous répète ce que je vous disais il y a dix ans : la première bande italienne suffira à délivrer le pays. L’insurrection est possible dans tous les états italiens ; si elle s’empare de toutes leurs ressources, elle peut tenir tête à l’Autriche, et si elle exprime les vieux du pays, le pays est sauvé. »

Il est malheureux que M. Mazzini ait été condamné aux exagérations d’une opinion extrême. Son talent l’appelait vers la littérature, son activité politique réclamait au moins un théâtre où elle pût se développer ; sa polémique, nette, serrée, véhémente, était prédestinée aux grandes luttes. Aucun conspirateur italien n’a exercé une influence personnelle plus forte et plus étendue. La plupart de ceux qui ont approché M. Mazzini ont été subjugués ; ceux qui résistent ne se séparent pas de lui sans émotion et sans souvenir. Que de persécutions n’a-t-il pas défiées ! Il y a quatorze ans que M.Mazzini est mêlé aux luttes politiques ; ces quatorze années n’ont été pour lui qu’un long martyre. Le gouvernement piémontais ne pouvait supporter à Gênes ni ses attaques ni son silence ; à Marseille, M. Mazzini écrivit les derniers numéros de la Jeune Italie en fuyant de maison en maison pour échapper à la police française. De Londres il devait combattre à Paris la diffamation qui lui imputait les assassinats de Rhodez ; à Londres même, le chapelain de l’ambassade de Sardaigne prêchait contre lui du haut de la chaire pour éloigner les ouvriers italiens de son école. Hier enfin, c’était le ministère anglais qui décachetait ses lettres pour dénoncer ses espérances et ses amis aux polices austro-italiennes, et les persécutions contre les réfugiés se renouvelaient en Italie et même en France. Après tant d’efforts, après tant de sacrifices, le conspirateur de Gênes, exilé aujourd’hui de tout le continent, n’a que l’honneur d’être l’homme le plus compromis de l’Italie ; avec moins de souffrances, s’il s’était maintenu à Marseille en développant des idées plus modérées, il pouvait devenir un des hommes infuens de son pays.

Depuis l’expédition de Savoie, le parti national, inopinément relevé par l’échec des exaltés, a cherché naturellement à résoudre en sa faveur les problèmes posés par M. Mazzini. L’insurrection étant impossible, il a voulu démontrer qu’il fallait préparer le peuple à un mouvement national par des moyens pacifiques à la portée de tout le monde. Tel était, en propres termes, le projet dilue société anonyme qui imprimait son manifeste il y a cinq ans [15]. Des hommes très respectables et profondément découragés proposaient d’habituer les Italiens à considérer Rome comme la capitale de la péninsule, d’activer la correspondance des vieilles académies italiennes ; ils recommandaient les voyages, les exercices gymnastiques, la chasse, la natation. On parlait de multiplier les salles d’asile, les hôpitaux, de fraterniser avec les basses classes dans les églises et dans les fêtes populaires, de répandre la langue italienne, de supprimer les patois, d’ouvrir une foire de livres à Pise, à l’imitation de celle de Leipzig. Bref, on voulait faire la charité à l’industrie, au commerce, au pays ; on remplaçait la politique par la morale, dans l’attente d’une insurrection très éloignée.

M. le comte Balbo a présenté sous une forme nouvelle et plus décourageante encore les vœux des réformistes italiens. L’auteur des Espérances de l’Italie [16] ne croit pas qu’on puisse faire des révolutions sans la permission des diplomates, des princes, des rois, et sans des armées parfaitement équipées. Il a beau jeu contre les projets des patriotes italiens. Veulent-ils fonder des républiques fédératives ? C’est lié une idée criminelle. Proposent-ils de relever le royaume d’Italie ? le royaume d’Italie était une solennelle imposture de Napoléon ; il n’y a qu’une politique de boutiquiers et de rhétoriciens qui puisse y revenir. Espère-t-on qu’un prince réunira un jour l’Italie sous un seul gouvernement ? cet espoir est un rêve. Les dynasties régnantes pourraient-elles un jour se liguer pour combattre l’Autriche et conquérir l’indépendance ? c’est là un autre rêve. La chute du gouvernement pontifical pourrait-elle modifier la politique italienne ? ce n’est qu’une illusion de plus ; ce gouvernement sera toujours la gloire de l’Italie, et peut-être est-il réservé à un pape de régénérer le pays. Ainsi l’espoir des républiques, l’espoir du royaume d’Italie, l’espoir d’une domination nationale, l’espoir d’une ligue nationale, tout est rejeté par M. Balbo. Les patriotes parlent-ils de s’insurger ? suivant lui, une insurrection nationale de vingt-trois millions d’hommes est une absurdité. Enfin pensez-vous qu’une conflagration européenne offrira à l’Italie l’occasion de s’insurger ? nouvelle erreur, la paix du monde est assurée à jamais. Quelle est donc l’espérance qui reste à l’Italie ? Une seule, celle d’une guerre contre les infidèles : le jour où l’empire turc tombera, l’Autriche prendra possession d’une partie de la Turquie, et, avec la permission des diplomates, l’Italie restera naturellement indépendante. Sans entrer dans les détails du partage, il nous suffira d’énoncer la conclusion de M. Balbo ; elle se réduit à livrer la Lombardie à la maison de Savoie, et à augmenter de quelques fractions de territoire les deux duchés de Parme et de Modène. Voyant les réformistes mettre bas les armes pour encourager les exercices gymnastiques dans la vague attente d’une insurrection lointaine, M. Balbo comprend que ces tendances inoffensives ne sauraient effrayer les gouvernemens ; il supprime jusqu’à l’ombre d’un projet d’insurrection, et prétend concilier à l’amiable tous les différends entre les libéraux, les princes et l’Autriche. Il veut bien qu’on se prépare à la guerre par des exercices gymnastiques, mais il veut aussi que les athlètes formés dans ces palestres entrent dans les armées des princes italiens ; il songe sans doute à augmenter les forces militaires des états de la péninsule, dans la prévision d’une époque d’indépendance, mais cette éducation guerrière doit se faire en secondant l’Autriche dans la conquête de la Turquie. Les conseils les plus paternels de patience et de résignation sont prodigués aux Lombards et aux Vénitiens ; M. Balbo les encourage à servir sous le drapeau impérial, et toujours pour aider leur maître à s’emparer de la Turquie. En d’autres parties de son livre, M. Balbo conseille l’état militaire comme très salubre ; il ne se montre pas moins porté pour la marine, qu’il trouve sanitairement excellente. Quant aux constitutions, l’écrivain piémontais ne veut pas qu’on les impose aux princes ; ce serait les irriter, entraver la conquête de la Turquie. C’est aux princes de concéder librement des garanties, et certes les princes italiens s’empresseront de les accorder quand personne ne les demandera, surtout après le partage de l’empire musulman. Il est difficile, on l’avouera, de mettre l’Autriche aux frontières avec une politesse plus exquise, et de congédier le parti libéral avec une plus tendre bienveillance.

Le livre de M. Balbo pourrait s’appeler l’Anti-Mazzini. Le conspirateur de Gênes ne parle que liberté, le comte piémontais sacrifie la liberté à l’indépendance ; M. Mazzini ne rêve que guerre et insurrection, M. Balbo ne rêve que paix et obéissance ; l’un ne conçoit le patriotisme qu’en renversant les gouvernemens, le patriotisme du second consiste à les fortifier tous. Entraîné par ses instincts conservateurs, M. Balbo voit, comme tous les anciens sanfédistes, dans la suprématie du pontife le terme lointain des agitations de l’Italie. Aussi l’opposition du comte piémontais contre le cabinet de Vienne est-elle des plus faibles. — L’Autriche, dit M. Balbo, attente à la liberté des princes italiens. — Mais qu’importe aux Italiens la liberté du pape et du duc de Modène ? M. Balbo oublie-t-il que ce sont les princes italiens qui ont appelé l’Autriche en 1799, en 1814, en 1821, en 1831 ? C’est la cour de Vienne, suivant le comte piémontais, qui force les princes à faire le mal ; le pape gouvernerait mieux s’il était moins assujetti à l’Autriche. En accusant l’Autriche à tort, M. Balbo ne s’expose-t-il pas à lui livrer trop facilement la victoire ? Est-ce la faute de M. de Metternich si le roi de Sardaigne a attendu jusqu’en l’an de grace 1836 pour abolir la justice féodale dans son île, si le code piémontais n’a été publié qu’en 1837 ? Sont-ce les lois de l’Autriche qui jettent l’anarchie dans les États Romains, qui ruinent les propriétaires du duché de Modène, qui condamnent les Siciliens à mourir de faim sur la terre la plus fertile de l’Europe ? L’Autriche a-t-elle défendu à la Toscane d’être le meilleur gouvernement de l’Italie ? Cruelle dans ses répressions, n’a-t-elle pas été bien surpassée par les fusillades de 1833 en Piémont, par les massacres siciliens de 1837, et même par les exécutions napolitaines et romaines de cette année ? Sans doute le roi de Piémont protège la république des lettres, mais en 1844 c’est la liberté et non pas la protection que l’on demande, et cette liberté est mieux garantie en Lombardie que dans le Piémont, à Modène et à Naples, contre les tentatives hostiles du parti guelfe. Gioja et Romagnosi auraient-ils pu écrire en Piémont ? Quelle est la revue lombarde qui ait été supprimée comme le Subalpino, l’Indicatore genovese, les Letture popolari, etc. ? M. Balbo nous apprend que les guelfes forment le parti sans comparaison le plus sage, le plus politique, le plus vertueux, le plus italien ; fidèle à la tactique des hommes de son opinion, il cite les anciennes gloires de l’Italie, les républiques du moyen-âge, la mission des papes d’une autre époque. Hélas ! nous vivons en 1844 ; au lieu de parler de Grégoire VII, qu’on nous parle de Grégoire XVI ; au lieu de rappeler les anciens guelfes, qu’on nous entretienne des exploits de Ruffo, Pallotta, Rivarola, Albani ; au lieu d’invoquer les souvenirs de la ligue lombarde, occupons-nous des sanfédistes, des volontaires, de l’inquisition, du prix courant auquel se vend la justice dans les États Romains, de la banqueroute imminente dans les finances du souverain pontife. Et si M. Balbo voulait parler des espérances de l’Italie, pourquoi réduire le problème politique de la péninsule aux proportions mesquines de la cour de Turin ? Pourquoi laisser dans l’ombre la situation de Naples, de Rome, de Modène, des quatre Légations ? S’il voulait enfin combattre l’Autriche, pourquoi se borne-t-il à une rivalité de province et à de vulgaires détails sur les croix du mérite civil, tandis qu’il s’agissait d’un fait immense, terrible, de cette domination autrichienne qui s’impose aux princes comme aux peuples, contient sans bruit 23 millions d’hommes depuis trente ans, et dissipe les révoltes militaires de Naples, du Piémont, l’insurrection civique de la Romagne, avec moins d’efforts qu’il n’en faut ailleurs pour venir à bout du moindre rassemblement ? L’Autriche, n’est-ce pas l’étranger ? si elle limite le despotisme italien, n’est-ce pas pour le fortifier ? n’a-t-elle pas manqué au rôle modérateur que lui avait confié la sainte alliance ? n’a-t-elle pas appuyé à Modène, à Rome, à Naples, en Piémont, des cruautés, des abus judiciaires qu’elle proscrit dans ses propres états ? Il n’était pas difficile de signaler les tristes effets de la domination étrangère en Italie. Malheureusement M. Balbo s’est mis au point de vue guelfe plutôt qu’au point de vue national, et il a trouvé moyen d’avoir tort, même à l’égard de l’Autriche. Au-delà de M. Balbo, qui continue à son insu Botta et la tradition piémontaise, il n’y a plus que les ultras, le parti jésuitique, en un mot ceux qui, comme M. l’abbé Gioberti, reproduisent les déclamations anti-françaises du comte Galliani, envenimées cette fois par une tendance sanfédiste très prononcée.

Deux poètes, M. Nicolini, de Florence, et un anonyme toscan représentent une nouvelle réaction démocratique et religieuse contre les néo-guelfes et les néo-gibelins. Le poète anonyme écrit en dialecte toscan (très légère nuance de l’italien). Ses vers ont fait le tour de l’Italie copiés à la plume ; dernièrement la presse s’en est emparée, et le recueil des satires toscanes vient de paraître à Lugano [17]. Le meilleur de ces petits poèmes est le Toast de M. Girella, ou, pour traduire littéralement, M. Girouette. Le verre à la main, dans les épanchemens du dessert, M. Girouette nous apprend comment il a mené sa barque au milieu de tous les orages politiques. Le digne homme est avocat du fisc et décoré. Il a volé les églises avec les jacobins ; il a pendu les jacobins avec les alliés ; il a servi Napoléon, la restauration ; il a fréquenté les carbonari et il les a vendus : c’est pourquoi il a prospéré. Escroc, voleur au nom de la loi, menteur par calcul, espion par spéculation, sérieux, fanatique en public, plaisant et joyeux dans l’intimité, il s’épanouit entre l’inquisition et les conspirations ; M. Girouette duperait Satan lui-même. Dans ses livres, il a célébré les trônes, les peuples, la paix, la guerre, Louis XVI, l’arbre de la Liberté, Pitt, Robespierre, Napoléon, Pie VI et Pie VII, Murat, Fra Diavolo, etc., et le seigneur Girella se moque de tout : « Vivent les arlequins, vivent les marionnettes, les gibelins, les guelfes, les masques de tous les pays ! vive qui est monté, vive qui est descendu ! »

Dans ses autres poèmes, l’anonyme toscan met en scène l’inquisition italienne ; cette inquisition vous étouffe, elle entoure d’espions le public des théâtres, elle prend tour à tour les formes de l’amitié, de la prudence, de la religion, de l’intérêt ; elle est savante, instruite, éclairée ; elle vous force d’être infame ou idiot. L’anonyme, admonesté par le commissaire de police, se promet de respecter les sbires, de tirer son chapeau aux sergens de ville ; il achètera un masque à la boutique sanfédiste, il fréquentera les églises. C’est ainsi qu’il vivra tranquille : il se fera délateur avec dignité ; partant il sera considéré, et au lieu d’être pendu il fera pendre ses amis. Ce sont là de sombres plaisanteries. L’Apologie du limaçon vous fait envier le paisible limaçon, cette bête bienheureuse qui ne se compromet jamais. « Écoutez, ô bourreau ! dit le poète, admirez ce prodige de la nature. Si on lui coupe la tête, sa tête se reproduit ! » Dans la Mort de François Ier, l’anonyme peint la jubilation des carbonari et la panique des gouvernemens. Mais le canon gronde ; qu’y a-t-il ? Rien, un autre empereur : habemus pontificem ; et le Couronnement de Ferdinand Ier nous fait assister à la comédie officielle des princes italiens qui vont entourer le roi des rois par la grace duquel ils tondent les peuples de seconde main. Le Morphée de la Toscane, le Don Juan protestant de Lucques, le Paladin de Naples, etc., toute la procession des princes défile devant le poète, qui esquisse de terribles caricatures. Les strophes les plus vives sont dirigées contre le souverain pontife. « Le pape Grégoire, dit l’anonyme, reste seul à Rome ; l’agitation du siècle est arrivée dans les colonies du purgatoire ; la terre des indulgences est devenue stérile ; les harpies sont descendues dans le sanctuaire et le saccagent, Oh ! vengeance de Dieu ! Le Cosaque convoite la robe d’Aaron. Toi qui es destiné à entretenir l’arbre saint du Christ, reprends donc la riche pauvreté de l’Évangile. Que d’autres déchirent notre corps ; que ton double joug cesse d’enchaîner notre ame ; vois comme la foi se meurt ; vois comme le désespoir nous tourmente, comme le monde s’égare à la recherche d’une foi nouvelle. Rappelle les malheureux qui doutent, et arrache le masque d’abord à toi-même, puis aux tyrans. Que si tu vends l’anathème aux puissans, une autre voix criera aux peuples : Non, cette couronne n’est pas fondue avec les clous sacrés, comme l’avait imaginé un délire populaire ; Christ n’a pas légué les armes de son martyre pour ourdir des fraudes ; cette couronne n’est pas forgée avec le soc qui labourait la terre de l’ancienne Rome, c’est une épée de larrons du Nord tordue en couronne. » L’anonyme bafoue les vices de l’Italie officielle avec un vigoureux entrain qu’on ne retrouve aujourd’hui chez aucun poète italien ; personne ne se montre plus profondément convaincu que c’est l’imposture qui gouverne, mais il espère dans la vitalité secrète de l’Italie. M. de Lamartine écrivait que l’Italie est la terre des morts. Le poète se sent vivre, et il riposte avec une hautaine ironie : « Nous sommes donc les spectres de l’Italie ! Momies depuis le sein maternel, notre nourrice est le fossoyeur ; c’est perdre l’eau que nous baptiser ; nous volons l’église quand elle célèbre nos funérailles. Nous ressemblons aux fils d’Adam, on nous prend pour des hommes, et nous ne sommes que des squelettes ! O ames abusées, que faites-vous ici ? Résignez-vous, rentrez dans le royaume des morts. L’histoire ne vous compte pas ; que vous importent, ô fantômes, la liberté et la gloire ! Pourquoi réciter des discours ? Psalmodions un requiem, car l’Italie est sous un drap mortuaire. Nicolini est mort, Manzoni enterré dans les bibliothèques. Comment, ô Lorenzo, peux-tu donner au marbre la vie que tu n’as pas ? Qu’était Romagnosi ? Une ombre qui pensait et faisait trembler les vivans… ô moines surveillans ! ô sbires inquisiteurs ! laissez là vos ciseaux ignorans ; les morts pensent-ils ? Pourquoi nous mutiler même dans le cercueil ? A quoi bon cette forêt de baïonnettes qui nous entour ? Gardes-vous les morts avec tant de jalousie ? Pourquoi vous attachez-vous à nos os ? Est-ce pour faire des études anatomiques ? Mais le théâtre de la nature a ses entrées et ses sorties ; à nous le tombeau, à nous la vie, car nous étions grands quand vous n’étiez pas encore nés ! Nos murailles, nos ruines mêmes, sont un catafalque ; le soleil brille sur le monument comme un éternel flambeau ; les roses, les violettes, les vignes, les oliviers, voilà nos symboles funèbres, notre cimetière fait envie aux vivans ! Pauvres cadavres que nous sommes, laissons dire, et l’heure de la résurrection sonnera !

Tandis que l’anonyme toscan dirige ses satires contre le parti guelfe et le parti gibelin, M. Nicolini les combat par l’invective tragique de son Arnaldo da Brescia [18]. Arnaldo est le grand agitateur du XIe siècle en Italie ; ennemi de la puissance temporelle des papes, défenseur des républiques italiennes, il était brûlé à Rome au moment d’une trêve entre Adrien IV et Frédéric Barberousse. C’est là le héros de M. Nicolini. Ne demandez pas au poète de Florence cette poésie mythique que rappelle le nom seul de Barberousse ; le héros allemand, en touchant le sol italien, devient homme ; ses invincibles armées de la légende sont vaincues à Legnano ; son expédition en Orient est une faute politique, ses compagnons d’armes sont des barbares : Barberousse n’est plus le demi-dieu des traditions septentrionales, c’est le personnage odieux nargué par les villes lombardes et joué par un pape. Ne demandez pas non plus à M. Nicolini le sentiment des anciens temps, ne cherchez pas dans son drame les hommes du moyen-âge ; son empereur, ses princes de l’empire, ses moines, son pontife, tous ses personnages pensent comme nous et parlent notre langage. La Romagne est opprimée par le système austro-guelfe, voilà la donnée de M. Nicolini ; cette donnée, il la transporte dans un épisode du XIe siècle, et le supplice d’Arnaldo offre le symbole dramatique du sacrifice de l’Italie. Le poète de Florence reste fidèle aux traditions classiques ; pour marcher droit sur l’ennemi, ne fallait-il pas recourir à l’injure héroïque ?

La scène s’ouvre à Rome, le peuple et l’aristocratie sont en présence ; déjà la lutte est presque engagée ; le peuple meurt de faim, et l’impudente richesse des cardinaux insulte à la misère des basses classes. Arnaldo se met à la tête du peuple ; Adrien IV, qu’on vient d’élire, est le chef du parti guelfe. Cependant Frédéric Barberousse approche de Rome. Au second acte, le pontife veut gagner le moine à sa cause ; Arnaldo résiste, ses partisans attaquent les guelfes, un cardinal tombe assassiné, et l’acte se termine par une belle scène où le clergé lance l’anathème contre le peuple. L’anathème disperse l’émeute, la confession révèle les coupables, une série d’épisodes étale aux yeux du spectateur toutes les ressources de la police pontificale, toutes les intrigues des moines ; une terreur religieuse s’est emparée des partisans d’Arnaldo, qui reste abandonné et doit chercher un refuge dans le château d’Ostasio, l’un de ses prosélytes. Au quatrième acte, paraissent des chœurs composés d’habitans de Tortona, Chieri, Asti, Trecate et Gagliate, villes incendiées par l’empereur. D’autres chœurs représentent l’armée allemande ; on assiste à la grande assemblée des princes de l’empire, qui discutent tous les intérêts de la tyrannie. Le pacte austro-guelfe est signé, Barberousse rend hommage au pape, et s’engage à lui soumettre la bourgeoisie romaine ; le pape, à son tour, livre à l’empereur les villes lombardes. Ainsi, le sort de l’Italie est décidé. Au dernier acte, Rome est vaincue. Arnaldo, livré par une trahison pontificale, marche au supplice ; on jette ses cendres dans le Tibre, de crainte qu’un jour le peuple ne l’adore comme un saint. « L’Italie n’aura pas une seconde vie, s’écrie un chœur d’Allemands. — L’Italie ne doit avoir qu’un roi dans le ciel, s’écrie un chœur de Romains. » Serait-ce donc là le dilemme de l’Italie moderne : les Allemands ou la république ?

Les vers de M. Nicolini sont si harmonieux, qu’on dirait qu’il a mis en musique les invectives des guelfes et des gibelins ; tous les actes ont leur tableau final. Ce drame est un grand opéra qui n’a besoin ni de chanteurs ni d’orchestre. L’attaque est violente, l’allusion directe. Ces chœurs, ce peuple du XIe siècle, ces cardinaux, sont des sanfédistes, des carbonari, des transtévérins ; les cardinaux et les papes restent toujours les mêmes, l’émeute romaine, l’armée allemande n’ont pas changé ; la bourgeoisie est aujourd’hui sacrifiée comme elle l’était le jour du supplice d’Arnaldo. Le moine de Brescia, qui vient annoncer la doctrine d’Abélard, son maître, c’est la révolution française agitant la Romagne ; on espère que les villes lombardes se ligueront pour venger l’outrage de Barberousse et repousser les armées étrangères : c’est encore aujourd’hui une des espérances de l’Italie. Les Romains du XIe siècle ne voulaient d’autre roi que Dieu, et les carbonari du XIXe attendent encore le règne du Christ, du prophète de l’égalité. — M. Nicolini a eu les honneurs d’une visite domiciliaire, tandis que l’édition de sa tragédie était enlevée en deux jours et accueillie avec des transports de joie dans l’Italie centrale. C’était la première fois, dans la péninsule, que, sous les yeux d’une censure absolutiste, sans recourir au voile de l’anonyme, un poète portait le défi à la papauté, à l’Autriche et aux principes de toutes les cours italiennes.

IV – DE LA SITUATION ACTUELLE

Nous venons de signaler toutes les nuances du parti libéral italien ; il nous reste à examiner le problème que soulève la situation politique et intellectuelle de la péninsule. Ce problème est des plus difficiles : à côté des questions européennes, de celles de l’Autriche et du saint-siège, il y a les questions intérieures soulevées par la lutte des partis. Les guelfes, les gibelins et les absolutistes sont ligués contre le parti libéral, qui se subdivise dans les trois fractions réformiste, constitutionnelle et démocratique. Les tendances fédéralistes ajoutent à la complication : la Sicile cherche à se séparer de Naples ; Gênes, de Turin ; Bologne, de Rome ; les révolutions ont réveillé des rivalités locales à Basilicata, à Capitanata, dans les Calabres. Il y a donc des fédéralistes, tandis que la grande majorité des révolutionnaires est à la poursuite de l’unité italienne. Parmi les révolutionnaires, les uns pensent que l’insurrection doit partir des Calabres, les autres, qu’elle doit partir du Piémont ; les uns tiennent à l’alliance française, les autres à l’isolement ; les uns prêchent l’insurrection, les autres les moyens pacifiques ; les uns ajournent toutes les questions et les sacrifient à celle de l’indépendance, les autres ajournent toutes les questions, y compris celle de l’indépendance, pour les subordonner à la conquête de la liberté. Voilà bien des élémens de discorde auxquels il faut encore ajouter toutes les tendances administratives, commerciales et agricoles des localités diverses. Comment ménager tous les instincts de l’Italie ? comment satisfaire tous ses besoins ? N’oublions pas qu’il s’agit moins ici d’une question de principes que d’une question de moyens. Les moyens doivent changer selon les circonstances ; ce serait folie que d’enchaîner la cause de la liberté à une sorte de fatalité politique. Il ne faut pas imiter Foscolo, qui déposait les armes parce que le royaume d’Italie était tombé : l’Italie devait survivre. Que serait la France si, en 1789, elle avait voulu se lier irrévocablement à une éventualité, à un moyen, à une forme de gouvernement, à une dynastie ? Or, la question italienne se simplifie dès que l’on distingue les principes des moyens, et on peut apprécier les projets révolutionnaires proposés depuis 1814 et même depuis 1796.

Il y en a qui parlent d’ajourner toutes les tentatives démocratiques pour conquérir l’indépendance : c’est là un projet de cour. On supprimerait la révolution pour affranchir du joug de l’Autriche, non pas l’Italie, mais les princes italiens. Ce projet avait été mis en avant par le cardinal Orsini, par les sanfédistes d’avant 1821, et par Ch. Botta ; comment pourrait-il trouver faveur chez les libéraux italiens ? Les libéraux se soulèvent contre les princes, et on leur propose tout simplement de se soulever en faveur des princes ! D’ailleurs, n’est-ce pas l’absolutisme italien qui invoque le secours de l’Autriche ? n’est-ce pas la théocratie nationale qui appelle la gendarmerie impériale pour protéger son inquisition ? Espère-t-on que la démocratie veuille se battre pour défendre les inquisiteurs ? Les inquisiteurs le désirent-ils ? Voudraient-ils le permettre ? Non, l’indépendance italienne n’a pas de sexes hors des traditions du directoire et de Napoléon.

Si les moyens sans les principes ne peuvent soulever les masses, les principes sans les moyens sont des armes également impuissantes. M. Mazzini s’appuyait sur les principes et proclamait la liberté pour entraîner le peuple. Il oubliait malheureusement qu’il n’est de liberté durable que celle qui correspond aux vrais besoins des masses. En 1797, on appelait le peuple à la liberté : l’a-t-il acceptée ? « Qu’on ne s’exagère pas, écrivait Napoléon en 1797, l’influence des prétendus patriotes cisalpins et génois, et que l’on se convainque bien que, si nous retirons d’un coup de sifflet notre influence morale et militaire, tous ces prétendus patriotes seront égorgés par le peuple. » Deux ans plus tard, on a retiré l’influence militaire de la France, et la prédiction de Napoléon s’accomplissait à la lettre ; c’était le peuple qui ne voulait pas d’un gouvernement populaire, car il se trouvait moins libre, c’est-à-dire plus chargé d’impôts sous un gouvernement qui imposait la guerre que sous l’absolutisme, qui ne décimait que les libéraux.

Si on ne soulève les masses ni au nom de l’indépendance ni au nom des principes républicains, faut-il se tourner vers la France ? La question aujourd’hui semble irritante si on songe aux évènemens de 1831, et elle paraît bien déplacée si on tient compte de la marche actuelle du gouvernement français. Cependant il y a des influences morales qui s’exercent en dehors des difficultés politiques, et ce sont ces influences que l’Italie ne doit pas chercher à combattre. La France a fait beaucoup pour le libéralisme italien, le parti révolutionnaire s’est développé sous le pavillon français ; il adoptait au XVIIIe siècle les réformes des encyclopédistes ; il était constitué légalement par le directoire ; l’idée de l’unité italienne lui a été octroyée par Napoléon, et, le jour où l’Italie s’est séparée de la France, elle a vu indéfiniment ajourné l’avènement de l’ère constitutionnelle. D’ailleurs quels sont les hommes qui ont joué le premier rôle en 1821 et même en 1831 ? Des hommes du royaume d’Italie, des généraux nommés par Murat, des administrateurs presque français. L’influence de la presse française est si forte en Italie, qu’elle se joue des censures, pénètre partout, contrecarre la littérature italienne, la remplace dans la politique, la supplante dans l’opinion. La langue italienne en souffre et se corrompt. On conçoit que les écrivains de la péninsule résistent ; mais en dépit de leurs invectives, la presse parisienne dirige l’opinion libérale de l’Italie en exerçant une fascination qui ne s’explique que par la puissance des idées. D’ailleurs les évènemens de la révolution et la situation de l’Europe rattachent le mouvement du libéralisme italien au mouvement politique de la France. En 1840, les manifestations anti-françaises des puissances européennes, les coups de canon tirés à Saint-Jean-d’Acre et à Beyrouth, provoquaient une conspiration anti-autrichienne parmi les marins italiens de l’amiral Bandiera, et l’Autriche, en voyant l’effet produit par le traité du 15 juillet sur les Italiens, a acquis la conscience de l’impossibilité où elle se trouve de renouveler avec succès les guerres de la sainte-alliance.

Que dirons-nous des fédéralistes d’outre-monts ? C’est à peine s’il s’en trouve parmi les chefs du parti libéral ; l’absolutisme italien est au contraire essentiellement fédéraliste. Le premier acte de la restauration a été de rétablir les anciennes lois dans toutes les provinces et de réveiller les animosités locales. L’Autriche, qui n’est pas prodigue, doublait volontairement les frais d’administration en séparant les deux gouvernemens de Venise et de Milan, et plus tard elle créait une sorte de demi-capitale à Vérone, en y transportant le quartier-général de l’armée. Le pape, à son tour, rendait à toutes ses provinces, leurs règlemens exceptionnels. Le fédéralisme se réduit à l’amour de l’indépendance renfermé dans les limites des petites localités : cet amour peut-il résister aux séductions de la liberté ? Non, certes ; c’est la liberté qui forme les nationalités, et plus le parti libéral sera fort, plus forte aussi sera la centralisation italienne. On nous objectera les mouvemens fédéralistes de 1797, de 1821 et de 1831 ce serait mal comprendre la révolution italienne. Fédéraliste pour s’arracher à la domination absolutiste de Rome, de Naples et de Turin ; fédéraliste par nécessité en 1831, parce qu’elle craignait de violer la non-intervention, la révolution a cédé sans combat devant Napoléon, qui a pu étendre à son gré le royaume d’Italie jusqu’à Ancône.

Reste à savoir s’il faut préférer les soulèvemens aux moyens pacifiques : des deux côtés, l’alternative est terrible. Peut-on chasser l’Autriche par des moyens pacifiques ? La situation violente des gouvernemens italiens ne ferme-t-elle pas toutes les voies à l’opposition légale ? Les pétitions de Bologne et d’Ancône en 1832 étaient couvertes par des milliers de signatures ; on ne demandait au pape que l’accomplissement des promesses qu’il avait faites aux cinq cours. Que répondait-il ? Il excommuniait les signataires. D’un autre côté, s’il s’agit d’une insurrection, quelle est la municipalité italienne qui puisse prendre l’initiative ? Il n’y a ni juntes, ni parlemens, ni universités, rien en Italie qui se dérobe à la force de l’absolutisme ; le système austro-italien a placé ses hommes partout. Une insurrection d’ailleurs ne peut être délibérée froidement, et la discussion ici devient inutile. Il est désormais avéré que les mouvemens préparés dans les sociétés secrètes échouent sur la place publique ; en France, ils ont échoué contre Napoléon, contre la restauration, contre le gouvernement actuel ; en Italie, ils ont échoué d’abord contre la France, ensuite contre l’Autriche et contre les gouvernemens italiens. Jadis les sociétés secrètes pouvaient atteindre un but : elles se formaient au sein de nations qui, par un vice de leur organisation sociale, se trouvaient à la merci de quelques individus. Des affidés placés auprès des ministres, des princes et des rois, pouvaient changer la marche des affaires au profit d’une association invisible. Que peuvent aujourd’hui les sociétés secrètes, s’il s’agit de créer une volonté dans les masses, et comment y parviendraient-elles sans la publicité ? Les vraies insurrections sont des actes naturels, spontanés, irrésistibles ; si elles ne se propagent pas par le télégraphe, elles ne résistent pas devant une armée : ce ne sont que des coups de main. Aussi, lorsque le carbonarisme se trouva maître de Naples, du Piémont en 1821, et de la Romagne en 1831, il fut tout étonné de se voir pour la première fois au grand jour et en face du danger. Se trouvant encore à l’état de secte isolée au milieu du peuple, il succomba bientôt. Les libéraux, se méprenant sur la cause de leur défaite, reprochèrent à leurs chefs d’avoir manqué d’énergie, et on parla d’employer à une première occasion tous les moyens de la terreur. Ils oubliaient qu’ils avaient dû se cacher dans les ventes, et que le secret même de leur association supposait la faiblesse de leur parti. Or un parti faible qui arrive au pouvoir est condamné à choisir entre l’extrême modération ou l’extrême violence. Dans le premier cas, il se laisse attaquer, entamer, détruire ; dans le second, il va provoquer lui-même cette lutte où il doit succomber. Le parti de 1821 et 1831 était un parti faible, un parti secret. Pressés de se montrer immédiatement supérieurs aux chefs des anciens gouvernemens, les libéraux choisirent l’alternative de la modération ; on s’adressa aux hommes modérés, et on commit les fautes inséparables de la faiblesse. Si le parti libéral s’était exalté, il aurait engagé une lutte violente, et comme l’indignation n’était pas dans les masses, il aurait succombé encore, et cette fois dans un massacre. On ne fait pas de la terreur à froid ; la vraie terreur, celle qui triomphe, n’est que l’acte d’un gouvernement fort qui calme des fureurs populaires en se chargeant lui-même de la vengeance.

Des démonstrations publiques et point de sociétés secrètes, tel devrait être le mot de ralliement des Italiens : puisqu’on ne saurait calculer à priori les chances d’une insurrection, puisque le libéralisme italien, isolé du gouvernement, ne peut pas conspirer ; enfin, puisque les conspirations démocratiques sont impossibles, il faut renoncer à tourmenter la nation par des menées occultes. Les associations secrètes ont été assez funestes au libéralisme italien : elles l’ont isolé du peuple, détaché de la bourgeoisie où il devait trouver sa force ; elles ont rapproché les personnes sans développer les principes, fortifié les haines sans développer les convictions. Elles ont favorisé les intrigues, fondé des projets d’insurrection sur de déplorables malentendus, multiplié des illusions funestes sur les dispositions du pays. La politique libérale a été pervertie, elle est devenue toute personnelle. Les hommes élevés au sein des ventes ne voyaient dans les échecs de la révolution que les fautes de quelques individus le carbonarisme, en déroute, imputait ses malheurs aux hommes et aux circonstances. Le chef de la jeune Italie érigeait cette erreur en théorie, et il attribuait toutes les défaites à l’inaptitude des chefs des insurrections italiennes ; puis, quand on s’apercevait que les émeutes factices et les insurrections artificielles, élaborées dans les comités, n’avaient pu entraîner les peuples, on était encore à se poser ce problème : comment soulèverons-nous les masses ? problème faux, problème insoluble, car les masses, nous le répétons, doivent se soulever d’elles-mêmes, choisir leurs chefs, les créer. Bientôt de nouvelles erreurs succédaient aux premières. Les uns cherchaient dans le martyre un moyen d’apitoyer le peuple en faveur de la révolution, les autres songeaient à préparer l’insurrection ab ovo dans les salles d’asile ; d’autres encore cherchaient à découvrir une théorie ingénieuse pour obtenir l’indépendance de l’Italie sans livrer aucun combat ; quelques-uns enfin se rapprochaient des gouvernemens, et, pour rester sur le terrain de la politique, ils devenaient anti-révolutionnaires.

Les sociétés secrètes, forcées de s’entourer de mystères, ont été impuissantes même à flétrir les apostasies et vaincre les conspirations intérieures qui se formaient contre la conspiration principale. J’en appelle à l’Apostolato popolare de M. Mazzini, j’en appelle à ses amis, les uns morts, les autres pis que morts, à ce parti russo-bonapartiste que le chef de la jeunesse italienne attaque de toute sa verve à cause de l’influence qu’il a exercée depuis 1831 jusqu’en 1843. Il ne faut pas oublier non plus que l’habitude de la dissimulation, autorisée, imposée par les sociétés secrètes, altère le courage et crée des hommes téméraires dans l’ombre, faibles au grand jour : les faits l’ont bien prouvé. Celui qui n’osait pas refuser de paraître à un bal du gouverneur risquait sa vie dans un club mystérieux. Que les patriotes songent donc que tout effort secret est perdu pour la nation, qu’ils ne pourront triompher en temps de paix ni par ruse, ni par surprise ; que les trois manifestations du carbonarisme à Naples, en Piémont, en Romagne, déshonorent les gouvernemens qui ont tremblé comme des cours du XVIe siècle devant les conspirateurs, et compromettent aussi la révolution, qui en a retiré beaucoup de malheurs et peu de gloire. L’Italie libérale serait dix fois plus forte, si les nombreuses victimes qu’elle a données à la prison, à l’exil, à l’échafaud, étaient restées avec elle, et si elle n’avait dû se recruter sans cesse dans les nouvelles générations. On est ainsi passé de l’excès de l’exaltation secrète à l’excès de l’abattement public ; on n’a pu combiner les ruses du conspirateur et la fermeté du citoyen : le combat a presque toujours avorté. Ces échecs multipliés ont découragé tout le monde, et le pays s’est habitué à la résignation.

Notre blâme ne porte pas sur tous les actes des conspirateurs : jusqu’en 1831, l’Italie libérale a été entraînée par ses propres antécédens ; l’armée française en 1797, l’armée des alliés en 1814, Carignano et deux armées bonapartistes en 1820, la révolution de juillet en 1831, justifiaient en quelque sorte les tentatives des sociétés secrètes. A toutes les autres époques, de 1797 à 1844, les patriotes ont eu le tort de céder aux traditions de l’ancienne politique italienne, de ne pas voir que les deux mots de démocratie et de conspiration s’excluent mutuellement. Nous ne blâmons pas les hommes qui ont été entraînés à des erreurs inévitables, mais ces erreurs ne doivent pas se renouveler. Dès 1832, M. Mazzini sentait le besoin d’agiter en public les questions secrètes du carbonarisme, et de se montrer à la tête des siens ; c’était un progrès. M. Nicolini et d’autres l’imitent, le parti se fortifie sans rentrer dans la voie des conspirations ; l’aristocratie piémontaise prend part au débat, nous l’en félicitons. Dans la Romagne, ce foyer le plus ardent du libéralisme, les deux partis sont en présence, et leurs forces sont connues ; il ne doit désormais s’engager entre eux qu’une lutte ouverte. Depuis 1838, la Haute-Italie renonce aux conspirations permanentes, elle n’a plus de secret à garder, ni aucune crainte de se compromettre, et semble au moment de conquérir la liberté du franc-parler. Depuis quinze ans, la littérature libérale montre une intelligence de plus en plus complète du problème politique de l’Italie. L’erreur des sociétés secrètes a fait son temps. Quand l’Italie invisible osera se montrer au grand jour, alors seulement on pourra obtenir des résultats politiques. La révolution de 1830 a révélé au parti libéral la puissance de la publicité. Partout les élémens constitutionnels tendent à se développer, tandis que les obstacles s’affaiblissent. Le parti réformiste n’est au fond qu’un parti constitutionnel qui attend : les républicains italiens ne sont que des libéraux exaspérés ; ils veulent agir à tout prix parce qu’on les condamne à l’inaction absolue ; ils se rallieraient à une constitution le jour où ils pourraient se compter en public et connaître les dispositions du pays. Les guelfes, les absolutistes et les partisans de l’Autriche pourraient-ils, réduits à leurs propres forces, résister à l’élan national ? Ne se rangeraient-ils pas avec empressement dans les rangs d’un parti constitutionnel et conservateur ? Une constitution, voilà donc l’idée qui agite les états de l’Italie moderne. Maintenant, sur les moyens à prendre pour arriver à ce but, l’expérience d’un demi-siècle a prononcé. Le libéralisme n’a été vaincu jusqu’à ce jour que parce qu’il avait combattu avec le masque et le poignard des sociétés secrètes : il lui reste à briser ces armes impuissantes, à rejeter ces allures d’un autre temps, pour subir la rude épreuve de la publicité. C’est une voie dans laquelle ses premiers pas ont été trop heureux pour qu’il hésite encore à s’y affermir.


J. FERRARI.

  1. Voyez la première partie dans la livraison du 15 novembre 1844.
  2. Histoire de l’administration du royaume d’Italie, par M. Frédéric Coraccini ; Paris, chez Audin, 1823. L’ouvrage est écrit eu français.
  3. Relation historique de la révolution du royaume d’Italie en 1814, attribuée à Guicciardi ; Paris, 1822.
  4. Histoire militaire et politique du prince Eugène Beauharnais ; Paris, 1828.
  5. Voyez Scritti politici inediti di Ugo Foscolo raccolti a documentarne la vita e i tempi, par M. Mazzini ; Lugano, 1844.
  6. Lettera apologetica a gli editori padovani dalla Divina Commedia. Voyez le recueil de M. Mazzini.
  7. Poesie di Giovanni Berchet ; Paris, chez Baudry.
  8. Relazione delle circonstanze relative agli avvenimenti politici e militari in Napoli 1820-21, diretta a S. M. il Re delle due Sicilie ; 30 septembre 1821.
  9. Della Revoluzione militare del Piemonte.
  10. Storia del regno di Napoli ; Paris 1820.
  11. Le Conciliatore attaqua le comte Galliani de Cocconato, et la censure se repentit d’avoir permis la publication de l’article ; une seconde fois, le Conciliatore n’attaqua que M. Galliani : la censure, croyant qu’il s’agissait d’une autre personne, se laissa tromper encore. Bientôt cependant un article adressé au comte de Cocconato mettait une troisième fois en défaut la vigilance des censeurs. Ceux-ci ouvrirent enfin les yeux, et protégèrent le comte piémontais sous les trois noms qui le désignaient.
  12. Giovane Itatia, Marsiglia, 1832.
  13. Cette réponse a été insérée dans la Jeune Italie.
  14. 31 décembre 1842 : Apostalato popolare.
  15. Nostro parere sulle cose d’Italia ; Paris, 1839.
  16. Delle Speranze d’Italia ; Paris, 1844.
  17. Poesie italiane tratte da una stampa a penna senza licenza de superiori ; Italia, 1844.
  18. Arnaldo da Brescia, tragedia, di G. B. Nicolini ; 1843.